FAUTE D'AIR
«Cinq nuits et quatre jours! dis-je à mes compa- £nons, et nous n'avons que pour deux jours d'air dans ces réservoirs.
— Sans compter, reprit Ned, qu'une fois sortis de cette prison, nous serons encore emprisonnés sous la $ banquise et sans communication possible avec l'atmosphère ! »
Suivant mes prévisions, pendant la nuit, une nouvelle tranche d'un mètre fut enlevée à l'immense alvéole, Vers le soir, la fosse s'était encore creusée 10 d'un mètre. Quand je rentrai à bord, je faillis être asphyxié par l'acide carbonique dont l'air était saturé.
Ce soir-là, le capitaine Nemo dut ouvrir les robinets de ses réservoirs et lancer quelques colonnes d'air pur à l'intérieur du Nautilus. Sans cette précaution, nous 1 5 ne nous serions pas réveillés.
Le lendemain, je repris mon travail de mineur en Entamant le cinquième mètre.
Le jour suivant, six mètres de glace avaient été arrachés de l'alvéole. Quatre mètres seulement restaient 20 à enlever. C'étaient encore quarante-huit h-ures de travail. L'a ae pouvait plus être renouvelé à l'intérieur du Nautilus. Aussi cette journée alla-t-elle toujours en empirant.
Une lourdeur intolérable m'accablait. Vers trois 25 heures du soir, ce sentiment d'angoisse fut porté en moi à un degré violent, Des bâillements me disloquaient les mâchoires. Mes Poumons haletaient en cherchant ce fluide indispensable à la respiration, et qui se raréfiait de plus en plus. Une torpeur morale 30 s'empara de moi. J'étais étendu sans force, presque Sans connaissance. Mon brave Conseil, pris des mêmes
symptômes, souffrant des mêmes souffrances, ne me quittait pas. Il me prenait la main, il m'encourageait, et je l’entendais encore murmurer:
«Ah! si je pouvais ne pas respirer pour laisser plus
3 d'air à monsieur ! »
Les larmes me venaient aux yeux de l'entendre parler ainsi.
Si notre situation, à tous, était intolérable à l’intérieur, avec quelle hâte, avec quel bonheur, nous re-
1 vêtions nos scaphandres pour travailler à notre tour! Les pics résonnaient sur la couche glacée. Les bras se fatiguaient, les mains s'écorchaient, mais qu'étaient ces fatigues, qu'importaient ces blessures! L'air vital arrivait aux poumons! On respirait!
15 Et cependant, personne ne prolongeait au delà du temps voulu! son travail sous les eaux. Sa tâche accomplie, chacun remettait à ses compagnons haletants le réservoir qui devait lui verser la vie. Le capitaine Nemo donnait l'exemple et se soumettait le premier à
zo cette sévère discipline.
Ce jour-là, le travail habituel fut accompli avec plus de vigueur encore. Deux mètres seulement restaient à enlever sur toute la superficie. Deux mètres seulement nous séparaient de la mer libre. Mais les ré-
25 servoirs étaient presque vides d’air. Le peu qu'ils contenaient devait être conservé aux travailleurs. Pas un atome pour le Nautilus.
Lorsque je rentrai à bord, je fus à demi suffoqué. Ce jour-là, le sixième de notre emprisonnement, le
30 Capitaine Nemo, trou-ant trop lents la pioche et le pic, résolut d'écraser la couche de glaces qui nous séparait encore de la nappe liquide. Cet homme avait conservé
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