‹ Vingt mille lieus sous les mers [microforme]Chapitre 42 sur 63 · FAUTE D’AIR III · texte numérisé non relu

FAUTE D’AIR III

son sang-froid et son énergie. Il domptait par sa force morale les douleurs physiques. Il pensait, il combinaït, il agissait.

D'après son ordre, le bâtiment fut soulevé de la couche glacée par un changement de pesanteur spé- $ cifique. Lorsqu'il flotta, on le hala de manière à l'amener au-dessus de l'immense fosse dessinée suivant sa ligne de flottaison. Puis, ses réservoirs d'eau s'emplissant, il descendit et s'emboita dans l'alvéole.

En ce moment, tout l'équipage rentra à bord, et la 10 double porte de communication fut fermée. Le Nautilus reposait alors sur la couche de glace qui ne mesurait pas un mètre d'épaisseur et que les sondes avaient trouée en mille endroits.

Les robinets des réservoirs furent alors ouverts en 15 grand,! et cent mètres cubes d'eau s'y précipitèrent, accroissant de cent mille kilogrammes le poids du Nautilus.

Nous attendions, nous écoutions, oubliant nos souffrances, espérant encore. 20

Malgré les bourdonnements qui emplissaient ma tête, j'entendis bientôt des frémissements sous la coque du Nautilus. La glace craqua avec un fracas singulier, pareil à celui du papier qui se déchire, et le Nautilus s'abaissa.

« Nous passons ! » murmura Conseil à mon oreille.

Tout à coup, emporté par son effroyable surcharge, le Nautilus s'enfonça comme un boulet sous les eaux, c'est à dire qu'il tomba comme il eût fait dans le vide!

Alors toute la force électrique fut mise sur les 30 Pompes qui aussitôt commencèrent à chasser l’eau des

réservoirs. Après quelques minutes, notre chute fut

enrayée. Bientôt même le manomètre indiqua un mouvement ascensionnel. L'hélice, marchant à toute vitesse, fit tressaillir la coque de tôle jusque dans ses boulons, et nous entraina vers le nord.

s Mais que devait durer cette navigation sous la banquise jusqu'à la mer libre? Un jour encore? Je serais mort avant!

À demi étendu sur un divan de la bibliothèque, je suffoquais. Ma face était violette, mes lèvres bleues.

10 Je ne voyais plus, je n'entendais plus. La notion du temps avait disparu de mon esprit. Mes muscles ne pouvaient se contracter.

Les heures qui s'écoulèrent ainsi, je ne saurais les évaluer. Mais j'eus la conscience de mon

15 agonie qui commençait. Je compris que j'allais mourir...

Soudain je revins à moi! Quelques bouffées d'air pénétraient dans mes poumons. Étions-nous remontés à la surface des flots? Avions-nous franchi la

20 banquise ?

Non! C'étaient Ned et Conseil, mes deux braves amis, qui se sacrifiaient pour me sauver. Quelques atomes d'::: restaient encore au fond d'un appareil. Au lieu de les respirer, ils l'avaient conservé pour moi,

25 et, tandis qu'ils suffoquaient, ils me versaient la vie goutte à goutte. Je voulus repousser l'appareil, ils me tinrent les mains et, pendant quelques instants, je respirai avec volupté.

Mes regards se portèrent vers l’horloge. Il était

30 onze heures du matin. Nous devions être au 28 mars. Le Nautilus marchait avec une vitesse effrayante de quarante milles à l'heure.

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Où était le capitaine Nemo? Avait-il succombé ? Ses compagnons étaient-ils morts avec lui?

En ce moment, le manomètre indiqua que nous n'étions plus qu'à vingt pieds de la surface. Un

simple champ de glace nous séparait de l'atmosphère. s

Ne pouvait-on le briser ?

Peut-être! En tout cas, Je Nautilus allait le tenter. Je sentis, en effet, qu'il prenait une position oblique, abaissant son arrière et relevant son éperon. Puis, poussé par sa puissante hélice, il attaqua l'ice-field par 10 en dessous comme un formidable bélier, et, emporté par un élan suprême, il s'élança sur la surface glacée qu'il écrasa de son poids.

Le panneau fut ouvert, on pourrait dire arraché, et

l'air pur s'introduisit à flots dans toutes les parties du 15 Nautilus.

Du 28 mars au 7 mai, le Nautilus se dirigea vers le nord, mais lentement. Je ne voyais plus le capitaine. On aurait dit que cet énigmatique personnage se défiait de nous et fuyait notre société. L'idée nous reprit 20 plus fortement que jamais d'essayer de recouvrer notre liberté.

Le 8 mai, nous étions en travers du! cap Hatteras, à la hauteur? de la Caroline du Nord. Toute surveillance semblait bannie du bord. Je conviendrai que, 2 dars ces conditions, une évasion pouvait réussir. En effet, les rivages habités offraient partout de faciles

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refuges. La mer était incessamment sillonnée de nombreux steamers qui font le service entre New- York ou Boston et le golfe du Mexique, et nuit et jour parcourue par de petites goëlettes de cabotage.! On pouvait espérer d'être recueilli. C'était donc une occasion favorable, malgré les trente milles qui séparaient le Nautilus des côtes de l'Union.’

Mais une circonstance fâcheuse contrariait absolument les projets du Canadien. Le temps était fort mauvais. Nous approchions de ces parages où les tempêtes sont fréquentes. Affronter une mer souvent démontée® sur un frêle canot, c'était courir à une perte certaine. Ned Land en convenait lui-même. Aussi rongeait-il son frein,‘ pris d’une furieuse nostalgie que la fuite seule eût pu guérir.

«Monsieur, me dit-il ce jour-là, il faut que cela finisse.

— Que faire, Ned, puisqu’une évasion est impraticable en ce moment ?

— J'en reviens à mon idée. Il faut parler au capitaine. Vous n'avez rien dit quand nous étions dans les mers de votre pays. Je veux parler, maintenant que nous sommes dans les mers du mien. Quand je songe qu'avant quelques jours, le Nautilus va se trouver à la hauteur de la Nouvelle-Écosse, et que là, vers Terre-Neuve, s'ouvre une large baie, que dans cette baie se jette le Saint-Laurent, et que le Saint-Laurent, c'est mor. fleuve, le fleuve de Québec, ma ville natale; quand je songe à cela, la fureur me monte au visage, mes cheveux se hérissent. Tenez, monsieur, je me jetterai plutôt à la mer! Je ne resterai pas ici! J'y étouffe! »

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Le Canadien était évidemment à bout de patience, Son caractère devenait de plus en plus sombre, Je sentais ce qu'il devait souffrir, car moi aussi, la nostalgie me prenait. Près de sept mois s'étaient écoulés sans que nous eussions eu aucune nouvelle s de la terre. De plus, l'isolement du capitaine Nemo, son humeur modifiée, sa taciturnité, tout me faisait apparaitre les choses sous un triste aspect. I] fallait être un Flarnand comme Conseil pour accepter cette situation.

(Eh bien, monsieur? reprit Ned Land, voyant que je ne répondais pas.

— Eh bien, Ned, vous voulez que je demande au capitaine Nemo quelles sont ses intentions à notre égard ?

— Oui, monsieur.

— Soit. Aujourd'hui, je le verrai,» répondis-je au Canadien.

Je restai seul. La demande décidée, je résolus d’en finir immédiatement. Je me dirigeai vers la chambre 20 du capitaine et je frappai à sa porte. Je n'obtins pas de réponse. Je frappai de nouveau, puis je tournai le bouton. La porte s'ouvrit.

J'entrai. Le Capitaine était Ja. Courbé sur Sa table de travail, il ne m'avait pas entendu. 25 Résolu à ne Pas sortir sans l'avoir interrogé, je m'approchai de lui. Il releva la tête brusquement, fronça les sourcils! et me dit d'un ton assez rude :

«Vous ici! Que me voulez-vous ?

— Vous parler, capitaine.

— Mais je suis occupé, monsieur, je travaille. Cette

liberté que je vous laisse de vous isoler, ne puis-je l'avoir pour moi? »

La réception était peu encourageante. Mais j'étais décidé à tout entendre pour tout répondre.

« Monsieur, dis-je froidement, j'ai à vous parler d'une affaire qu'il ne m'est pas permis de retarder.

— Laquelle, monsieur? répondit-il ironiquement. Avez-vous fait quelque découverte qui m'ait échappé? La mer vous a-t-elle livré de nouveaux secrets? »

Nous étions loin de compte. Mais avant que j'eusse répondu, me montrant un manuscrit ouvert sur sa table, il me dit d'un ton plus grave:

« Voici, monsieur Aronnax, un manuscrit écrit en plusieurs langues. Il contient le résumé de mes études sur la mer, et, s'il plaît à Dieu, il ne périra pas avec moi. Ce manuscrit, signé de mon nom, complété par l'histoire de ma vie, sera renfermé dans un petit appareil insubmersible. Le dernier survivant de nous tous à bord du Nautilus jettera cet appareil à la mer, et il ira où les flots le porteront.»

Le nom de cet homme! Son histoire écrite par luimême! Son mystère serait donc un jour dévoilé? Mais, en ce moment, je ne vis dans cette communication qu'une entrée en matière.

«Capitaine, répondis-je, je ne puis qu'approuver la pensée qui vous fait agir. Il ne faut pas que le fruit de vos études soit perdu. Mais le moyen que vous employez me paraît primitif. Qui sait où les vents pousseront cet appareil,

3o en quelles mains il tombera? Ne sauriez-vous

trouver mieux? Vous, ou l'un des vôtres ne pett- 11:22

— Jamais, Monsieur, dit vivement le Capitaine en m'interrompant,

— Mais moi, mes Compagnons, nous sommes prèts à prendre soin de ce manuscrit, et si vous nous rendez la liberté...

— La liberté! fit Je Capitaine Nemo se levant,

— Oui, monsieur, et c'est à ce sujet que je voulais Vous interroger, Depuis sept mois, nous sommes à votre bord, et je vous demande aujourd'hui, au nom de mes compagnons comme au mien, si votre intention est de nous y garder toujours.

— Monsieur Aronnax, dit Je capitaine Nemo, je Vous répondrai aujourd'hui ce que je vous ai répondu il Y a sept mois: Qui entre dans le Nautilus ne doit plus le quitter.

— C'est l'esclavage même que vous nous imposez !

— Donnez-lui le nom qu'il vous plaira.

— Mais partout l'esclave garde le droit de re- Couvrer sa liberté! Quels que soient les moyens qui s'offrent à lui, il peut les croire bons!

— Ce droit, répondit Je Capi.rine Nemo, qui vous le dénie? Ai-je jamais pensé à vous enchainer par un serment? Je n'ai rien de plus à ajouter. Que cette Première fois où vous venez de traiter ce sujet soit aussi la dernière, car une seconde fois, je ne pourrais même pas vous écouter.»

Je me retirai, A Compter de ce jour, notre situation fut très tendue. Je rapportai ma Conversation à mes deüx compagnons.

«Nous savons Maintenant, dit Ned, qu'il n’y a rien à attendre de cet homme. Le Nautilus se rapproche de Long-Island. Nous fuirons, quel que soit le temps.»

Mais le ciel devenait de plus en plus menaçant. Des symptômes d'ouragan se manifestaient. Le baromètre baissait notablement. La lutte des éléments était prochaine.

La tempête éclata dans la journée du 18 mai, précisément lorsque le Nautilus flottait à la hauteur de Long-Island, à quelques milles des passes de New-

York. Je puis décrire cette lutte des éléments, car au

lieu de la fuir dans les profondeurs de la mer, le 10 capitaine Nemo, par un inexplicable caprice, voulut la

braver à sa surface.

Le vent soufflait du sud-ouest, d'abord en grand frais! c'est à dire avec ‘une vitesse de quinze mètres à

ji la seconde, qui fut portée à vingt-cinq mètres vers 15 trois heures du soir.

Le capitaine Nemo, inébranlable sous les rafales, avait pris place sur la plate-forme. Il s'était amarré à mi-corps* pour résister aux vagues .nonstrueuses qui | déferlaient. Je m'y* étais hissé et attaché aussi, par- W 20 tageant mon admiration entre cette tempête et cet | homme incomparable qui lui tenait tête.‘

Vers cinq heures, une pluie torrentielle tomba, qui n’abattit ni le vent ni la mer. L'’ouragan se déchaïna avec une vitesse de quarante-cinq mètres à la sej 25 conde, soit® près de quarante lieues à l'heure. L'inten-

sité de la tempête s’accrut avec la nuit.

A dix heures du soir, le ciel était en feu. L’atmosphère fut zébrée d'éclairs violents. Je ne pouvais en supporter l'éclat, tandis que le capitaine Nemo, les

30 regardant en face, semblait aspirer en lui l'âme de la tempête, On eût dit que, voulant une mort digne de lui, il

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cherchait à se foire foudre er. Dans un effroyable mouvement de tangage, le Nautilus dressa en l'air son éperon d'acier, comme la tige d'un Paratonnerre, et j'en vis jaillir de nombreuses étincelles.

Brisé, à bout de forces, je me coulai à plat ventre! & vers le parineau. Je l'ouvris et je redescendis au salon. L'orage atteignait alors son maximum d'intensité, Bientôt, Cependant, soit que Je Capitaine se fût fatigué de cette lutte Contre les éléments, soit qu'il préférât encore au Spectacle grandiose qui se déroulait ;o sous ses yeux la tranquillité des fonds sous-marins, je sentis que le bateau s'enfonçait et à vingt mètres de profondeur il trouva des eaux absolument calmes

tandis que l'ouragan continuait à se déchainer audessus de sa tête.

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