CHAPITRE XXIV UNE HÉCATOMBE
À LA suite de cett dans l’est.
Pauvre Ned, désespéré, Nemo. Conseil et moi, Le 15 mai, nous étions s banc de Terre-Neuve et Pointe extrême de l’Angl Un matin, tandis que de la mer et que je me tro
taine, une sourde détonation se fit entendre. Je regardai le capitaine. Le capitaine ne bougea pas.
« Capitaine ? » dis-je.
Il ne répondit pas.
Je le quittai et montai sur la plate-forme. Conseil et le Canadien m'y avaient précédé. :
«D'où vient cette détonation? » demandai-je.
Je regardai et je vis un navire qui s'approchait du Nautilus, Von voyait qu'il forçait de vapeur.! Six
10 milles le séparaient de nous.
«Un coup de canon,» répondit Ned Land.
— Quel est ce bâtiment, Ned?
— À son gréement, à la hauteur de ses bas mûts, répondit le Canadien, je parierais pour un navire de
15 guerre. Puisse-t-il venir sur nous et couler, s'il le faut, ce fatal Nautilus.
— Ami Ned, répondit Conseil, quel mal peut-il faire au Nautilus? Ira-t-il l’attaquer sous les flots? Ira-t-il le canonner au fond des mers?
— Dites-moi, Ned, demandai-je, pouvez-vous reconnaître la nationalité de ce bâtiment?»
Le Canadien fixa pendant quelques instants le navire de toute la puissance de son regard.
«Non, Monsieur, répondit-il, je ne saurais recon-
25 naître à quelle nation il appartient. Son paviilon n'est pas hissé. Mais je puis affirmer que c'est un navire de guerre.»
Pendant un quart d'heure, nous continuâmes d'observer le bâtiment qui se dirigeait vers nous. Je ne
30 pouvais admettre, cependant, qu’il eùt reconnu le Nautilus à cette distance, encore moins qu'il sût ce qu'était cet engin sous-marin.
Bientôt le Canadien m'annonça que ce bâtiment était un grand v:i:seau de Suerre à éperon, cuirassé. Une épaisse ‘nee noire ‘échappait de ses deux cheminées. Sa corn: ñe Portait aucun pavillon.
I s'avancait rapidement, Si Je Capitaine Nemo le laissait approcher, une chance de Salut s'offrait à nous.
«Monsieur, me dit Ned Land, que ce bâtiment nous passe à un mille, je me jette à la mer, et je vous engage à faire comme moi.»
Je ne répondis pas à Ja Proposition du Canadien, et je continuai de regarder le navire, qui grandissait à vue d'œil. Qu'il fût añglais, français, américain ou russe, il était certain qu'il nous acCueïllerait si nous pouvions gagner son bord.
«Monsieur voudra bien se rappeler, dit alors Conseil, que nous avons quelque expérience de la natation. I1 peut se reposer sur moi du soin de le remorquer Vers ce navire, s'il lui convient de suivre l'ami Ned.»
J'allais répondre, lorsqu'une Vapeur blanche jaillit à l'avant du vaisseau de guerre. Puis, quelques secondes plus tard, les Eaux, troublées par la chute d'un COTPS pesant, éclaboussèrent l'arrière du Nautilus. Peu après, une détonation frappait mon oreille.
« Comment ? ils tirent sur nous! m'écriai-je,
— Braves gens! Muüurmura le Canadien.
— Îls ne nous Prennent donc pas pour des naufragés accrochés à une épave !
— N'en déplaise à monsieur, fit Conseil, ils ont re- Connu le narwal, et ils Canonnent le narwal.
— Mais ils doivent bien voir, m'écriai-je, qu'ils ont affaire à des hommes.
— C'est peut-être pour cela! » répondit Ned Land en me regardant.
Toute une révélation se fit dans mon esprit. Sans doute, an savait à quoi s’en tenir’ maintenant sur l'exis-
s tence du prétendu monstre. Sans doute, dans son abordage avec l’Abraham Lincoln, lorsque le Canadien le frappa de son harpon, le commandant Farragut avait reconnu que le narwal était un bateau sous-marin, plus dangereux qu'un cétacé surnaturel.
19 Oui, cela devait être ainsi, et sur toutes les mers, sans doute, on poursuivait maintenant ce terrible engin de destruction !
Terrible en effet, si, comme on pouvait le supposer, le capitaine Nemo employait le Nautilus à une œuvre
15 de vengeance! Pendant cette nuit, lorsqu'il nous emprisonna dans la cellule, au milieu de l'océan Indien, ne s’était-il pas attaqué à quelque navire? Une partie de la mystérieuse existence du capitaine Nemo se dévoilait. Et si son identité n'était pas reconnue, du
20 moins, les nations coalisées contre lui chassaient maintenant, non plus un être chimérique, mais un homme qui leur avait voué une haine implacable !
Cependant les boulets se multipliaient autour de nous. Quelques-uns, rencontrant la surface liquide,
25 s’en allaient par ricochet se perdre à des distances considérables. Mais aucun n'atteignit le Nautilus.
Le navire cuirassé n'était plus alors qu'à trois milles. Malgré sa violente canonnade, le capitaine Nemo ne paraissait pas sur la plate-forme. Et cependant l'un
30 de ces boulets coniques, frappant normalement* la coque du Nautilus, lui eût été fatal.
Le Canadien me dit alors:
Monsieur, nous devons tout tenter pour nous tirer de ce mauvais pas! Faisons des signaux! on comprendra peut-être que nous sommes d'honnètes gens! »
Ned Land prit son mouchoir pour l'agiter dans l'air. Mais il l'avait à peine déployé, que, terrassé par une main de fer malgré sa force prodigieuse, il tombait sur le pont.
« Misérable ! s'écria le Capitaine, veux-tu donc que je te cloue sur l'éperon du Nautilus avant qu'il ne se précipite contre ce navire! »
Le capitaine Nemo, terrible à entendre, était plus terrible encore à voir. Sa face avait pâli, ses pupilles s'étaient contractées effroyablement. Sa voix ne parlait plus, elle rugissait. Le Corps penché en avant, il tordait sous sa main les épaules du Canadien.
Puis, l'abandonnant et se retournant vers le vaisseau de guerre dont les boulets pleuvaient autour de lui :
(Ah! tu sais qui je suis, navire d'un Pouvoir maudit! s'écria-t-il de sa voix puissante, Moi, je n'ai pas eu besoin de tes couleurs Pour te reconnaitre! Regarde! Je vais te montrer les miennes ! »
Et le capitaine Nemo déplova à l'avant de la plateforme un pavillon noir, semblable à celui qu'il avait déjà planté au pôle sud.
A ce moment, un boulet frappant obliquement la coque du Nautilus, sans l'entamer, et passant Par ricochet près du Capitaine, alla se perdre en mer. à
Le capitaine Nemo haussa les épaules. Puis, s’adressant à moi:
« Descendez, me dit-il d’un ton bref, descendez, vous et vos compagnons.
— Monsieur, m'écriai-je, allez-vous donc attaquer ce navire ?
— Monsieur, je vais le couler.
— Vous ne ferez pas cela!
— Je le ferai, répondit froidement le capitaine Nemo. Ne vous avisez pas de me juger, monsieur. La fatalité vous montre ce que vous ne deviez pas voir. L'attaque est venue. La riposte sera terrible. Rentrez.
Je descendis au moment où un nouveau projectile éraillait encore la coque du Nautilus, et j'entendis le capitaine s’écrier :
« Frappe, navire insensé! Prodigue tes inutiles boulets! Tu n'échapperas pas à l'éperon du Nautilus.»
Je regagnai ma chambre. Le capitaine et son second étaient restés sur la plate-forme. L'’hélice fut mise en mouvement. Le Nautilus, s'éloignant avec vitesse, se mit hors de la portée des boulets du vaisseau. Mais la poursuite continua, et le capitaine Nemo se contenta de maintenir sa distance.
Vers quätre heures du soir, ne pouvant contenir l’impatience et l'inquiétude qui me dévoraient, je revins vers l'escalier central. Le panneau était ouvert. Je me hasardai sur la plate-forme. Le capitaine s’y promenait encore d'un pas agité. Il regardait le navire qui restait sous le vent à cinq ou six milles. Il tournait autour de lui comme une bête fauve, et, l'attirant vers l'est, il se laissait poursuivre. Cependant il n’attaquait pas. Peut-être hésitait-il encore.
Je voulus intervenir une dernière fois. Mais j'avais à peine interpellé le capitaine Nemo, que celui-ci m'imposant silence :
«Je suis le droit, je suis la justice! me dit-il. Je
suis l'opprimé, et voilà l'oppresseur! C'est par lui que ce que j':i aimé, chéri, vénéré: patrie, femme, enfants, mon père, ma mère, tout a péri! Tout ce que je hais est là! Taisez-vous! »
Je portai un dernier regard vers le vaisseau de guerre 5 qui forçait de vapeur. Puis je rejoignis Ned et Conseil.
« Nous fuirons ! m'écriai-je.
— Bien, fit Ned. Quel est ce navire?
— Je l'ignore; mais, quel qu'il soit, il sera coulé avant la nuit. En tout cas, mieux vaut périr avec lui 10 que de se faire les complices de représailles dont on ne peut pas mesurer l'équité.
— C'est mon avis, répondit froidement Ned Land. Attendons la nuit.»
La nuit arriva. Un profond silence régnait à bord. 15 La boussole indiquait que le Nautilus n'avait pas modifié sa direction.
Mes compagnons et moi, nous avions résolu de fuir au moment où le vaisseau serait assez rapproché, soit Pour nous faire entendre, soit pour nous faire voir, Car 20 la lune, qui devait être pleine trois jours plus tard, resplendissait. Une fois à bord de ce navire, si nous ne pouvions prévenir le coup qui le menaçait, du moins nous ferions tout ce que les circonstances nous permettraient de tenter. Plusieurs fois, je crus que le 25 Nautilus se disposait pour l'attaque. Mais il se contentait de laisser se rapprocher son adversaire, et, peu de temps après, il reprenait sa distance.
Une partie de la nuit se passa sans incident. Nous guettions l’occasion d'agir. Nous parlions peu, étant 30 trop émus. Ned Land aurait voulu se précipiter à la mer, Je le forçai d'attendre. Suivant moi,' le Nautilus
devait attaquer le bateau à la surface des flots, et alors il serait facile de s'enfuir.
A trois heures du matin, inquiet, je montai sur la plate-forme. Le capitaine Nemo ne l'avait pas quittée.
s Il était debout, à l'avant, près de son pavillon, qu'une légère brise déployait au-dessus de sa tête. Il ne quittait pas le vaisseau des yeux. Son regard, d'une extraordinaire intensité, semblait l’attirer, le fasciner, l'entraîner plus sûrement que s'il lui eût donné la
10 remorque !!
Le vaisseau se tenait à deux milles de nous. Il s'était rapproché, marchant toujours vers cet éclat phosphorescent qui signalait la présence du Nautilus. Je vis ses feux de position,? vert et rouge, et son fanal blanc.
15 Une vague réverbération éclairait son gréement et indiquait que les feux étaient poussés à outrance Des gerbes d'étincelles, s'échappant de ses cheminées, étoilaient l'atmosphère.
Je demeurai ainsi jusqu'à six heures du matin, sans
20 que le capitaine Nemo eût paru m'apercevoir. Le vaisseau se trouvait à un mille et demi de nous, et avec les premières lueurs du jour, sa canonnade recommença. Le moment ne pouvait être éloigné où, le Nautilus attaquant son adversaire, mes compagnons et moi nous
25 quitterions pour jamais cet homme que je n'osais juger.
Je me disposais à descendre afin de les prévenir, lorsque le second monta sur la plate-forme. Plusieurs marins l'accompagnaient. Le capitaine Nemo ne les vit pas ou ne voulut pas les voir. Certaines disposi-
30 tions furent prises qu’on aurait pu appeler le branlebas de combat‘ du Nautilus. Elles étaient très simples. La balustrade qui se trouvait autour de la plate-forme
fut abaissée, et les cages du fanal et du timonier rentrèrent dans la coque de manière à l'affleurer seulement. La surface du long cigare de tôle n'offrait plus une seule saillie qui püt gêner sa manœuvre.
Je revins au salon. Le Nautilus émergeait toujours.
Ce terrible jour du 2 juin se leva.
À cinq heures, le loch m'apprit que la vitesse du Nautilus se modérait. Je compris qu'il se laissait approcher. D'ailleurs les détonations se faisaient plus violemment entendre. Les boulets labouraient l'eau ambiante.
«Mes amis, dis-je, le moment est venu. Une poignée de main,! et que Dieu nous garde! »
Ned Land était résolu, Conseil calme, moi nerveux, me contenant à peine.
Nous passâmes dans la bibliothèque. Au moment où je poussais la porte qui s'ouvrait sur la cage de l'escalier central, j'entendis le panneau supérieur se fermer brusquement.
Le Canadien s'élança sur les marches, mais je l’arrêtai. Un sifflement bien connu m'apprenait que l'eau pénétrait dans les réservoirs du bord. En effet, en peu d'instants, le Nautilus s'immergea à quelques mètres au-dessous de la surface des flots.
Je compris sa manœuvre. Il était trop tard pour agir. Le Nautilus ne songeait pas à frapper le vaisseau dans son impénétrable cuirasse, mais au-dessous de sa ligne de flottaison, là où la carapace métallique ne le protège plus.
Nous étions emprisonnés de nouveau, témoins obligés du sinistre drame qui se préparait. D'ailleurs, nous eûmes à peine le temps de réfléchir. Réfugiés
dans ma chambre, nous nous regardions sans pronon-
cer une parole. Une stupeur profonde s'était emjarée
de mon esprit. Le mouvement de la pensée s'arrétait
en moi. J'attendais, j'écoutais, je ne vivais que par le s sens de l'ouïe!
Cependant la vitesse du Nautilus s'accrut sensiblement. C'était son élan qu'il prenait ainsi. Toute sa coque frémissait.
Soudain je poussai un cri. Un choc eut lieu, mais
10 relativement léger. Je sentis la force pénétrante de l'éperon d'acier. J'entendis des éraillements, des raclements. Mais le Nautilus, emporté par sa puissance de propulsion, passait au travers de la masse du vais- Seau comme l'aiguille du voilier à travers la toile!
15 Je ne pus y tenir! Fou, éperdu, je m'élançai hors de ma chambre et me précipitai dans le salon.
Le capitaine Nemo était là. Muet, sombre, implacable, il regardait par le panneau de bâbord.
Une masse énorme sombrait sous les eaux, et, pour
20 ne rien perdre de son agonie, le Nautilus descendait dans l’abime avec elle. A dix mètres de moi, je vis cette coque entr'ouverte, où l'eau s’enfonçait avec un bruit de tonnerre, puis la double ligne des canons et les bastingages. Le pont était couvert d’ombres noires
25 qui s’agitaient.
L'eau montait. Les malheureux s’élançaient dans les haubans, s'accrochaient aux mâts, se tordaient sous les eaux. C'était une fourmilière humaine surprise par l’envahissement d'une mer!
30 Paralÿysé, roidi par l'angoisse, les cheveux hé-
rissés, l'œil démesurément ouvert, la respiration incomplète, sans souffle, sans voix, je regardais, moi
Mnon- Jarée rétait ar le
siblete sa
mais e de
aussi! Une irrésistible attraction me collait à la vitre.
L'énorme vaisseau s'enfonçait lentement, Le Nautilus, le suivant, épiait tous ses mouvements. Tout à coup une explosion se produisit. L'air comprimé fit voler! les ponts du bâtiment comme si le feu eût pris aux soutes. La poussée des eaux fut telle, que le Nautilus dévia.
Alors le malheureux navire s'enfonça plus rapidement. Ses hunes, chargées de victimes, apparurent, ensuite ses barres, pliant sous des grappes d'hommes, enfin le sommet de son grand mât. Puis la masse sombre disparut, et avec elle cet équipage de cadavres entrainés par un formidable remous...
Je me retournai vers le capitaine Nemo. Ce terrible justicier, véritable archange de la haine, regardait toujours. Quand tout fut fini, le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte de sa chambre, l'ouvrit et entra. Je le suivis des yeux.
Sur le panneau du fond, je vis le portrait d’une femme jeune encore et de deux petits enfants. Le Capitaine Nemo les regarda pendant quelques instants, leur tendit les bras, et, s'agenouillant, il fondit en sanglots.
LES panneaux s'étaient refermés sur cette vision 25 effrayante, mais la lumière n'avait pas été rendue au salon. A l'intérieur du Nautilus, ce n'était que té-
nèbres et silence. Il quittait ce lieu de désolation, à cent pieds sous les eaux, avec une rapidité prodigieuse. Où allait-il? Au nord où au sud? Où fuyait cet homme après cette horrible représaille ?
J'étais rentré dans ma chambre où Ned et Conseil se tenaient silencieusement. J'éprouvais une insurmontable horreur pour le capitaine Nemo.
À onze heures, la clarté électrique réapparut. Je passai dans le salon. Il était désert, Je consultai les divers instruments. Le Nautilus fuyait dans le nord avec une rapidité de vingt-cinq milles à l'heure, tantôt à la surface de la mer, tantôt à trente pieds audessous. Le soir, nous avions franchi deux cents lienes de l'Atlantique. L'ombre se fit,! et la mer fut ru alie par les ténèbres jusqu'au lever de la lune.
Je regagnai ma chambre. Je ne pus dormir. J'étais assailli de cauchemars.
Depuis ce jour, qui pourra dire jusqu'où nous entraîna le Nautilus dans ce bassin de l'Atlantique nord ? Je ne saurais le dire. Le temps qui s'écoulait, je ne pouvais plus l'évaluer. On avait arrêté les horloges du bord. Il semblait que la nuit et le jour, comme dans les contrées polaires, ne suivaient plus leur cours régulier.
J'estime, — mais je me trompe peut-être, — j'estime que cette course aventureuse du Nautilus se prolongea pendant quinze ou vingt jours, et je ne sais ce qu'elle aurait duré, sans la catastrophe qui termina ce voyage. Du capitaine Nemo, il n'était plus question? Pas un homine de l'équipage ne fut visible un seul instant. Presque incessamment, le Nautilus flottait sous les eaux. Quand il remontait à leur surface afin de re-
ord tan-
auents
Ime urs
me ea elle ge.
un nt.
les re-
nouveler son air, les Panneaux s'ouvraient ou se refermaient automatiquement, Je ne savais où nous étions.
Je dirai aussi que le Canadien, à bout de forces et de patience, ne Paraissait plus. Conseil ne pouvait en tirer un seul mot, et Craignait que, dans un accès de délire et sous l'empire d'une nostalgie effravante, il ne se tuât. I] le Surveillait donc avec un dévouement de tous les instants.
On comprend que, dans ces conditions, la situation n'était plus tenable.
Un matin, — à quelle date, je ne saurais le dire, — je m'étais assoupi vers les premières heures du jour, assoupissement pénible et maladif. Quand je m'éveillai, je vis Ned Land se pencher sur moi, et je l'entendis me dire à voix basse :
«Nous allons fuir!»
Je me redressai.
«Quand fuyons-nous ? demandai-je.
— La nuit prochaine. Toute surveillance semble avoir disparu du Nautilus. On dirait que la stupeur règne à bord. Vous serez prêt, monsieur ?
— Oui. Où sommes-nous ?
—- En vue de terres que je viens de relever ce matin au milieu des brumes, à vingt milles dans l'est.
— Quelles sont ces terres ?
— Je l'ignore, mais quelles qu'elles soient, nous nous y réfugierons.
— Oui! Ned. Oui, nous fuirons cette nuit, dût la & £r nous engloutir.
— La mer est mauvaise, le vent violent: mais vingt Milles à faire dans cette légère embarcation du Nau-
tilus ne m'effrayent pas. J'ai même pu y transporter quelques vivres et quelques bouteilles d'eau.
— Je vous suivrai.
— D'ailleurs, ajouta le Canadien, si je stiis surpris,
s je me défends, je me fais tuer.
— Nous mourrons ensemble, ami Ned.»
J'étais décidé à tout. Le Canadien me quitta. Je gagnai la plate-forme, sur laquelle je pouvais à peine me maintenir contre le choc des lames. Le ciel était
10 menaçant, mais puisque la terre était là dans ces brumes épaisses, il fallait fuir. Nous ne devions perdre ni un jour ni une heure,
Combien fut longue cette journée, la dernière que je dusse passer à bord du Nautilus! Je restais seul.
Un : 18 Ned Land et Cor.seil évitaient de me parler par crainte de se trahir.
.? À six heures, je dinai, mais je n'avais pas faim. Je me forçai à manger, malgré mes répugnances, ne vou-
Î lant pas m'affaiblir.
| 20 À six heures et demie, Ned Land entra dans ma
Î chambre. Il me dit:
« Nous ne nous reverrons pas avant notre dép. A dix heures, la lune ne sera pas encore levée. Nous profiterons de l'obscurité. Venez au canot. Conseil 25 et moi, nous vous y attendrons.»
Puis le Canadien sortit, sans m'avoir donné le temps de lui répondre.
| Je voulus vérifier la direction du Nautilus. Je me | rendis au salon. Nous courions nord-nord-est avec 3o une vitesse effrayante, par cinquante mètres de profondeur. Je revins à ma chambre.
Là, je revêtis de solides vêtements. Je .assemblai
eine était ces per-
que seul.
ainte
mes notes et les serrai précieusement sur moi. Mon cœur battait avec force. Je ne pouvais en comprimer les pulsations. Certainement mon trouble, mon agitation m'eussent trahi aux yeux du capitaine Nemo.
Que faisait-il en ce moment ? J'écoutai à la porte de sa chambre, J'entendis un bruit de pas. Le capitaine Nemo était là, Il ne s'était pas couché, A chaque mouve:nent, il me semblait qu'il allait m'apparaitre et me demander Pourquoi je voulais fuir! J'éprouvais des alertes incessantes, et je m'étendis sur mon lit, pour apaiser en moi les agitations du corps. Mes nerfs se calmèrent un peu, mais, le cerveau surexcité, je revis dans un rapide souvenir toute mon existence à bord du Nautilus, tous les incidents heureux ou malheureux qui l'avaient traversée depuis ma disparition de l'Abraham Lincoln.
Il était alors neuf heures et demie. Une demi-heure d'attente encore! Une demi-heure d’un cauchemar qui pouvait me rendre fou!
En ce moment, j'entendis les vagues accords de l'orgue, une harmonie triste, véritable plainte d'une âme qui veut briser ses liens terrestres. J'écoutai, respirant à peine, plongé comme le capitaine Nemo dans ces extases musicales qui l’entraïnaient hors des limites de ce monde.
Puis une pensée soudaine me terrifia. Le capitaine Nemo avait quitté sa chambre. Il était dans ce salon que je devais traverser pour fuir. Là, je le rencontrerais une dernière fois. Il me verrait, il me parlerait peut-être! Un geste de lui pouvait m'anéantir, un seul mot m'enchaîner à son bord!
Cependant dix heures allaient sonner. Le moment
en
était venu de quitter ma chambre et de rejoindre mes compagnons.
Il n’y avait pas à hésiter, dût le capitaine Nemo se dresser devant moi. J'ouvris ma porte avec précaution, et cependant il me sembla qu'en tournant sur ses gonds elle faisait un bruit effrayant. Peut-être ce bruit n’existait-il que dans mon imagination!
Je m'avançai en rampant à travers les coursives obscures du Nautilus.
J'arrivai à la porte du salon. Je l'ouvris doucement. Le salon était plongé dans une obscurité profonde. Les accords de l'orgue résonnaient faiblement. Le capitaine Nemo était là. Il ne me voyait pas. Je crois même qu’en pleine lumière il ne m'eût pas aperçu, tant son extase l’absorbait tout entier.
Je me traïnai sur le tapis, évitant le moindre heurt dont le bruit eût pu trahir ma présence. Il me fallut cinq minutes pour gagner la porte du fond, qui donnait sur la bibliothèque.
J'allais l'ouvrir, quand un soupir du capitaine Nemo me cloua sur place. Je compris qu'il se levait. Je l'entrevis même, car quelques rayons de la bibliothèque éclairée filtraient jusqu'au salon. Il vint vers moi, les bras croisés, silencieux, glissant plutôt que marchant comme un spectre. Sa poitrine oppressée se gonflait de sanglots. Et je l’entendis murmurer ces paroles, — les dernières qui aient frappé mon oreille:
«Dieu tout-puissant ! assez! assez! »
Était-ce l'aveu du remords qui s'échappait ainsi de la conscience de cet homme?...
Éperdu, je me précipitai dans la bibliothèque. Je montai l'escalier central, et, j'arrivai au canot. J'y
pénétrai par l'ouverture qui avait déjà livré passage à mes deux compagnons.
€Partons! Partons! m'écriai-je.
— À l'instant! » répondit Je Canadien.
L'orifice évidé dans la tôle du Nautilus fut préalablement fermé et boulonné au moyen d'une clef anglaise! dont Ned Land s'était muni. L'ouverture du canot se ferma également, et le Canadien commença à dévisser les écrous qui nous retenaient encore au bateau sou"-marin.
Soudain un bruit intérieur se fit entendre. Des voix se répondaient avec vivacité, Qu'y avait-il? S'étaiton aperçu de notre fuite? Je sentis que Ned Land me glissait un poignard dans la main.
«Oui! Murmurai-je, nous saurons mourir ! »
Le Canadien s'était arrêté dans son travail. Mais un mot, vingt fois répété, un mot terrible, me révéla la cause de cette agitation qui se Propageait à bord du Nautilus. Ce n'était Pas à nous que son équipage en voulait !?
« Maëlstrom! Maëlstrom! » s'écriait-il,
Le Maëlstrom! Un nom plus effrayant dans une situation plus effrayante pouvait-il retentir à notre oreille? Nous trouvions-nous donc sur ces dangereux
Parages de la côte norvégienne? Le Nautilus était-il 2s
entraîné dans ce gouffre, au moment où notre canot allait se détacher de ses flancs ?
On sait qu'au moment du flux, les eaux resserrées entre les îles Feroë et Loffoden® sont précipitées avec
une irrésistible violence. Elles forment un tourbillon 30
dont aucun navire n’a jamais pu sortir. De tous les points de l'horizon accourent les lames monstrueuses.
Elles forment ce gouffre dont la puissance d'attraction s'étend jusqu'à une distance de quinze kilomètres. Là sont aspirés! non seulement les navires, mais les baleines, mais aussi les ours blancs des régions boréales. C'est là que le Nautilus, — involontairement ou volontairement peut-être, — avait été engagé par son capitaine. Il décrivait une spirale dont le rayon diminuait de plus en plus. Ainsi que lui, le canot, encore accroché à son flanc, était emporté avec une vitesse vertigineuse. Nous étions dans l'épouvante, dans l'horreur portée à son comble! Et quel bruit autour de notre frèêle canot! . Quels mugissements que l'écho répétait à une distance de plusieurs milles !
Quelle situation! Nous étions ballottés affreusement. Le Nautilus se défendait comme un être hu-
main. Ses muscles d’acier craquaient. Parfois il se dressait, et nous avec lui!
« Il faut tenir bon,? dit Ned, et revisser les écrous! En restant attachés au Nautilus, nous pouvons nous sauver encore !...»
Il n'avait pas achevé de parler, qu’un craquement se produisit. Les écrous manquaient,® et le canot, arraché de son alvéole, était lancé comme la pierre d’une fronde au milieu du tourbillon.
Ma tête porta sur une membrure de fer, et, sous ce choc violent, je perdis connaissance,