LE NARWAL
le plus terrible animal qui soit jamais sorti de la main du Créateur. C'est Pourquoi, monsieur, je me tiendrai sur mes gardes.»
A six heures, l'aube commença à poindre, et là, à un mille et demi de Ja frégate, un long Corps noirâtre s émergeait d'un mètre au-dessus des flots. Sa queue, violemment agitée, produisait un remous considérable. Un immense sill: ze, d'une blancheur éclatante, marquait le passage de l'animal et décrivait une courbe allongée.
La frégate s’approcha du cétacé. Je l'examinai et j'estimai sa longueur à deux cent cinquante pieds. Quant à sa grosseur, je ne pouvais que difficilement l’apprécier : mais, en somme, l'animal me paraissait admirablement Proportionné,.
Pendant que j'observais cet être phénoménal, deux jets de vapeur et d'eau s'élancèrent de ses évents, et montèrent à une hauteur de quarante mètres, ce qui me fixa sur son mode de respiration. J'en conclus définitivement qu'il appartenait à l'embranchement des ver- 20 tébrés, classe des mammifères, ordre des cétacés.
L’équipage attendait impatiemment les ordres de son chef, Celui-ci, après avoir attentivement observé l'animal, fit appeler l'ingénieur. L'ingénieur accourut.
«Monsieur, dit Je Commandant, vous avez de la pression ?
— Oui, monsieur, répondit l'ingénieur.
— Bien. Forcez vos feux? et à toute vapeur ! »3 Trois hurrahs accueillirent cet ordre. L'heure de 30 la lutte avait sonné. Quelques instants après, les ‘ cheminées de la frégate vomissaient des torrei.
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La
fumée noire, et le pont frémissait sous le tremblotement des chaudières.
L'Abraham Lincoln, chassé en avant par sa puissante hélice, se dirigea droit sur l'animal. Celui-ci le laissa indifféremment s'approcher à une demi-encàblure; puis, dédaignant de plonger, il prit une petite allure de fuite et se contenta de maintenir sa distance.
Cette poursuite se prolorgea pendant trois quarts l'heure environ, sans que la frégate gagnât deux toises sur le cétacé. Il était donc évident qu’à marcher ainsi, on ne l'atteindrait jamais. Les feux furent plus activement poussés. Le loch jeté, on constata que l’Abraham Lincoln marchait à raison de dix-huit milles cinq dixièmes à l'heure.
Mais le maudit animal filait aussi avec une vitesse de dix-huit milles cinq dixièmes.
Pendant une heure encore, la frégate se maintint sous cette allure,' sans gagner une toise! A midi, nous n'étions pas plus avancés qu'à huit heures du matin.
Le commandant Farragut se décida alors à employer des moyens plus directs.
QAh! dit-il, cet animal-là va plus vite que l’Abrahem Lincoln! Eh bien! nous allons voir s’il distancera ses boulets coniques.
Le canon du gaillard d'avant? fut immédiatement chargé et braqué. Le coup partit, le boulet atteignit son but, il frappa l'animal, mais glissant sur sa surface arrondie, il alla se perdre à deux milles en mer.
«Ah çà! dit le vieux canonnier, rageant, ce gueuxlà est donc blindé avec des plaques ‘e six pouces!
— Malédiction! » s’écria le commandant Farragut.
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