SCENE ILI
Les mêmes, plus Gontran de Melvfl et Blanche de Mailly. [Gontran et Blanche entroit en jetant à droite et à gauche des regards investigateurs.)
PIERRE
Monsieur désire-t-il déjeuner ?
GONTRAN
Servez-nous du café seulement et laissoz-nous.
PIERRE [criant].
Versez! [à part] Echinez-vous le tempérament pour appeler les voyageurs. Ah! si le patron tait fortune !... Apres ça, c'est son affaire !
[Joseph apporte le café aux deux voyageurs.]
blanche (à Gontran).
Mon ami , il me semble que tout le monde me i-egarde.
gontran
Mais cela serait difficile... Il n'y a absolument personne ici; d'ailleurs, que pouvons-nous craindre! [Ils s'installent devant une petite table de inarhre.)
pierre (à part] .
Personne! Excusez, monseigneur. 0 fortune! fortune avoir servi chez Son Excellence le...
gontran
Garçon !
pierre
Voilà, monsieur. (.1 part.) Peu de dépenses et beaucoup de questions, ils sont tous ainsi.
gontran
Le départ du train pour Paris?
PIERRE
Dans vingt minutes.
JOSEPH
No VOUS pressez pas, messieurs les voyageurs, on viendra vous prévenir cinq minutes avant le départ.
GONTRAN
Peste soit du braillard !
(Les garçons s'éloignent.) (à Blanche.)
Allons, calmez-vous, ma bion-aimée, n'êtes- vous pas en sùrelc auprès de moi? Que veut dire cette mine désolée qui me ferait presque douter de votre amour? Regrettez- vous donc le sacrifice que vous avez fait? Ne suis-je plus digne de vous?
BLANCHE
Quelle preuve plus puissante de mon amour désirez-vous donc, Gontran? J'ai quitté mon vieux père pour vous suivre.
GONTRAN
Vous êtes un ange.
BLANCHE
Mille remords me déchirent le cœur! Ah! nous aurions dû patienter, attendre! Les grands parents ne sont pas toujours inflexibles; eu nous voyant malheureux , ils eussent consenti peut-être?
CONTRAN
Jamais! Ignorez- vous la haine (|ue nourrit votre père pour le mien? Cela date presque de Waterloo! Ces deux hommes si bien faits pour s'entendre se prirent de querelle à propos du César tombé; le vôtre, jeune soldat do la vieille garde, fanatisé par le héi-os do Wagram, ne pardonna pas à mon père des articles violents, sans doute, échappés à sa plume républicaine! Hélas! mon amie, ce temps s'est enfui comme un nuage chassé par le vent : M. de Melvil ne tient plus une plume, M. de Mailly ne tient plus une ôpée, et la haine existe toujours.
BLANCHE
Et nous devions en subir les terribles conséquences. Ah! Gontran, comment ai-je i3u consentir à quitter ce pauvre vieillard! Je vous aime de toute mon âme, mais je le respecte de tout mon cœur , et je ne réponds à ses bienfaits que par la plus affreuse des ingratitudes.
GONTRAN (il lui iwend la main).
A mon retour de la terre africaine , où j 'ai laissé un peu de mon sang, je vous ai rencontrée dans les salons de Bordeaux. Vous voir, c'était vous aimer, Blanche, et j'ai obéi à ma destinée. Dès le premier jour, je jurai de vous consacrer ma vie. Cette vie, dont les Arabes n'ont pas voulu, disposez-en comme une souveraine absolue. Vivre pour vous et par vous serait un rêve enivrant, mais je n'ose y croire. Mourir pour vous serait encore du bonheur.
BLANCHE
Vous vivrez, puisque je vous aime, Gontran, et que vous avez le droit de douter de tout , excepté de la sincérité de cet amour; mais je ne puis me défendre d'une appréhension terrible... Vous avez promis de me conduire chez votre bonne tante qui habite la Normandie, n'est-ce pas?
GONTRAN
Sans doute , et cette vieille de Mora sera bien heureuse de vous recevoir.
BLANCHE
Eh bien ! Gontran , il me semble que nous n'y arriverons jamais, que le malheur plane sur nos têtes, et que la faute que nous commettons va recevoir un affreux châtiment.
GONTRAN [il jDorte la tasse de café à ses lèvres) Garçon! ce café est détestable.
PIERRE
Monsieur m'a appelé ?
Vous rêrez !
PIERRE
Monsieur es! bien bon ; mais jo ne rcve plus depuis que j'ai eu le malheur de quitter Son Excellence le...
CtONTRAN
Voulez-vous nous laisser tranquilles, oui ou non?
PIERRE
Oui, monsieur, (à part, en se reculant. C'est peut-être un,ii^^3t!cleur en bonne fortune ; ils vous tombent dessus sans crier gare.
GONTRAN (à Blanche).
Vous avez de bien singulières idées , ma chère Blanche ; il me semble que nul ne serait , à cette heure, assez puissant pour nous séparer, et que l'-amour qui nous a permis de vaincre tous les obstacles est assez fort pour nous mettre à l'abri des puériles craintes qui vous agitent.