‹ Vingt minutes d'arrèt ... buffet; comédie en un acte, en proseChapitre 5 sur 13 · LES MÊMES, MOINS LE SURVEILLANT BLANCHE · texte numérisé non relu

LES MÊMES, MOINS LE SURVEILLANT BLANCHE

Je voudrais vous croire, Contran, mais je songe h mon père et je devine son désespoir! Que dira le monde, mon ami, de cette fuite inattendue! Ah! si grand que soit mon amour, il ne saurait m'empécher de jeter un dernier regard sur un passé sans reproches.

TtONTRAN

Que dira le monde , ma bien-aiméc ? il dira ce qull voudra ; vivons pour nous sans nous inquiéter de lui. Vous savez bien que mon vœu le plus ardent est de vous appeler ma femme, et que cette fuile qui vous afflige n'a qu'un but : décider nos parents à nous unir et à se pardonner leur haine pour légitimer notre union. Quant à votre honneur, ma belle fiancée, il demeure irréprochable. Est-ce que vous n'êtes pas la plus respectée comme la plus aimés des femmes ?

BLANCHE

Il y a un abîme qui me sépare du passé.

[On entend le sifflet d'une locomotive.)

PIERRE

L'omnibus de Paris.

UN EMPLOYÉ [sur le trottoir de la gare).

Colo mbe-les- Amours ! Vi^igt minutes d'arrêt ! Buffet! Tout le monde change de voiture !

JOSEPH [sur la porte].

Par ici, messieurs! Buffet, buvette, table d'hôte! [à pai^t) Je vois des militaires dans le train, des clients pour la buvette ; le patron sera content.

PIERRE

Le train pour la ligne de Bordeaux partira dans seize minutes.

GONTRAN

Ils n'en finissent pas avec leurs cris. SCÈNE VI

LES MÊMES, PLUS M™^ de mORA

Afmc de Mora, enveloppée dans une vaste pelisse, portant an carton à chapeau, un sac de nuit et une chaufferette, pénètre dans la salle du buffet. Gontran et Blanche se reculent et observent. *

JOSEPH [s'emparant des bagiges de M""^ de Mora). Madame veut-ollo cléjouDOv ou faire une légère collatiou? Nous pouvons offrir à madame du café à la crème , du chocolat , du potage. Madame n'a qu'à choisir.

iM'"*^ DE MORA

Offrez-moi ce que vous voudrez, mon garçon. Ah! quel voyage, grand Dieu! j'en suis toute chose. Ne me parlez pas de'^ces affreux chemins de fer, ils no se composent que do fumée et de bruit. On ne part pas, on arrive. Ah! garçon, de mon temps cela n'élait pas ainsi; on voyageait plus doucement, sans fatigues et sans ennuis... Moi. qui vous parle, je me souviens d'un voyage de noce accompli il y a plus de quarante ans... [avec bonté) Mais cela ne vous intéresserait pas, mon ami, et je préfère vous laisser à vos occupations...

JOSEPH (àpa7'i),

Pierre a quelquefois raison , il y a des gens bien singuliers, [haut) Nous avons du café à la crème, du chocolat, du potage.

m""" de mora [souriant].

Vous m'avez dit tout cela, garçon. Apportez-moi un potage, une aile de poulet et un doigt de bordeaux. M'"'' de Mora n'est pas difficile.

[Joseph sort.)

GONTRAN (à part).

M""' de Mora ! Ah ! mon Dieu ! mais c'est ma tante de Normandie...

BLANCHE

Qu'avez- vous , mon ami ! ce trouble ?...

GONTRAN

Le hasard fait quelquefois des miracles , ma bonne Blanche ; cette dame est précisém.ent M""' de Mora , cette parente chez laquelle je vous conduisais.

BLANCHE

Oh! cachez-moi, je vous en supplie , mon ami, ou plutôt laissez-moi partir. . . Je ne veux pas qu'on lise ma houte sur

— lo ~

mon visage ! (arec douleur). Qu'ai-je fait en vons écoulant, Gontran , j'étais folio, je me suis perdue! (elle cnclLC son visage dans ses mains et pleure).

[Joseph, pendayit ce dialogue, sert M'""^ de Mora).

GONTRAN

Je ne vous comprends pas , mon amie. Cette parente, chez laquelle vous deviez trouver un refuge à l'abri de tout soupçon , le hasard ou mieux , la Providence nous l'envoie, et vous pleurez au lieu de vous réjouir... Voyons, mon enfant , soyez raisonuable et laissez-moi faire ; M'"'= de Mora est bien la plus aimable personne du monde , quoique un peu bavarde, — un défaut de vieille femme. — Relirez- vous dans la salle d'attente, et dans un instant je la conduis auprès de vous. [Blanche se lève; Gontran V accompagne à Ventrée de la porte ciui s'ouvre à gauche, jjuis se dirige lentement vers M™° de Mora. Il s'arrête à quelciues pas, derrière elle.)

u'"" DE MORA (prenant son jjotage).

Ah! tout est bien changé depuis cinquante ans... Est-ce que nous connaissions ces voyages à la vapeur autrefois... [elle soupii^e.) On appelle cola du progrès... Il est joli, ce progrès... Et le télégraphe?... voilà encore un moyen de correspondance iuventé par Lucifer. .. Vous êtes tranquille dans le château de vos pères, à l'abri de toute inquiétude et de tout désagrément ; vous prenez doucement votre café quotidien , vous ouvrez votre journal , — je suis très forte sur la politique, bien que je n'y comprenne pas grand chose, — crac! trois coups de sonnette retentissent, vous croyez à une visite , et vous vous retournez, le visage souriant! Elle est jolie, la visite! c'est nu télégramme, [elle sort une dépêche de sa poche) , — on a inventé dos mots pour le besoin de la chose, — un télégramme qui vous dit : (lisant.) « Sœur, arrive par premier train; Gonti-an fait folies sur folies. No perds pas une minute. De Melvil. •'

CONTRAN (à part).

Bon! j'éta.is sur d'apprendre du nouveau; la tante de Mora est une véritable gazette.

M™e DE MORA {tendant son assiette vide, dont Gontran la débarrasse).

Avec les chemins de fer et les télégraphes , vous comprenez bien qu'il n'y a plus de repos sur la terre : plus de déjeuners paisibles , plus de café dégusté doucement , plus de sieste!... il m'a fallu partir comme un ouragan... (à Pierre, qui Vécoute tranquillement.) Eh bien ! garçon, mon aile de volaille ?

GONTRAN (faisant signe à Pierre de ne pas bouger et apparaissant brusquement devant M™^ de Mora).

Vous êtes donc bien pressée, ma tante?

M"^'^ DE MORA [poussant un cri).

Hein!... plaît-il?... Gomment! c'est loi, mauvais sujet... [elle se lève.] Ah! par exemple, mon cher Gontran , je suis bien heureuse de te voir.

GONTRAN [V embrassant).

Et moi, ma tante, je ne puis vous exprimer le bonheur que j'éprouve en vous embrassant... Qui donc ne vous aimerait pas ? en vous écoutant tout à l'heure, je me suis bien aperçu que vous étiez restée la même.

m"* de MORA

Oui, n'est-ce pas , mon enfant, toujours un peu bavarde. Dame! que veux-tu, c'est un défaut qui date de loin et dont je crains fort de ne jamais me corriger.

GONTRAN

Vous êtes toujours bonne au-dessus de toute expression.

M™"^ DE MORA

Autrefois, tu ne me flattais que lorsque tu en voulais à ma bourse.

GONTRAN

Oh! maintenant, c'est autre chose, je vais tirer une lettre de change sui' votre cœur.

Mine DE mqRA

Et payable?

CONTRAN

A vue.

m'"" de mora

Tu m'effrayes, mon ami... Voyons! rassuro-moi bien vite [elle lui prend les ina,ins) et dis à ta bonne vieille lanle le motif de ta présence ici. {le regardant fixement) Nous avons donc fait des sottises, à notre âge?

GONTRAN

Par exemple !

M™f DE MORA

Alors que les journaux racontaient ces jours dernier.'? ta belle conduite et faisaient de toi un héros! — il paraît que tu as tué une demi-douzaine d'x\rabes à toi tout seul pour délivrer un jeune Français; — alors que , perdue au fond de ma province , je songeais à ce neveu chevaleresque eL que je l'admirais presque autant que je l'aime , une bombe, une vraie bombe , — une dépèche télégraphique — éclate chez moi.

GONTRAN

Nous y sommes.

jVjme DE mORA

Et cette dépêche , la voilà mot pour mot...

GONTRAN

« Sœur, arrive par premier train ; Gonfran fait folies sur folies! >'

M™c- DE MORA

C'est cela, lace,"" étonnement) tout à fait cela... Je pars aussitôt, et je te rencontre à Golombes-les-Amours. Voyez un peu le hasard...

GONTRAN

Cette renconire était inévitable, ma. tante; j'allais chez vous.

M™*^ DE MORA

Gomment! tu venais chez moi... Mais alors que veut dire

ton père avec cette bombe?. .. et quelles sont ces folies dont tu te serais rendu coupable ?

CONTRAN

Ma bonne tante...

M"»* DE MORA

Il y a quelque amourette sous roche , n'est-ce pas ?

GONTRAN

C'est plus gros que cela, [avec humilité) Je suis un grand coupable !

M™'' DE MORA

Ne dirait-on pas qu'il a commis un crime.

GONTRAN

Ma tante, avez- vous aimé?

M""^ DE MORA

Je pense bien que tu ne veux pas une confession . . . demande est singulière.

GONTRAN

Répondez toujours.

M™'= DE MORA [levant les yeux vers le ciel). Oui , mon ami, j'ai aimé , beaucoup aimé...

D'amour?...

M"*^ DE MORA [soupirant).

Oui, d'amour.

GONTRAN

Eh bien , ma tante , mon cœur a fait comme le vôtre ; il a parlé .

M™* DE MORA

Je ne vois pas là-dedans l'ombre d'une folie.

GONTRAN

Tout le monde n'en juge pas ainsi... J'ai rencontré un ange, ma tante , et je l'adore.

DE MORA

Les anges, mon neveu , ne sont pas sur la terre... S'ils y étaient , on ne les épouserait pas.

GONTRAN

Vous ne connaissez pas Blanche de Mailly, ma tante; el^' ne ressemble pas aux autres femmes; elle est belle comme la Vierge et douce comme une colombe...

M™*" DE MORA

Les de Mailly ?... Noblesse de robe , n'est-ce pas?... Un de Mailly a été attaché à la cour de Louis XIV ; un autre a été président de chambre sous Louis XVI. Les derniers se sont ralliés à l'empire et ont échangé la robe contre l'épée... Il y a une vieille querelle entre les Melvil et les de Mailly.

Votre mémoire est prodigieuse , ma tante.

M™^ DE MORA

Et celle que tu aimes?. .

GONTRAN

Appartient à cette famille. Mais est-ce sa faute?... Est-ce qu'on peut la connaître et ne pas l'aimer?,..

M'"*^ DE MORA

On te refuse sa main ?

GONTRAN

Mon père , voyant mon désespoir, — car j'aime Blanche à en mourir, — aurait peut-être fléchi, mais M. de Mailly demeure inébranlable; il veut faire le malheur de sa fille et le mien... Ah! ma tante, si vous ne venez à notre aide, nous sommes perdus. .. Si vous me refusez votre appui , je repars pour l'Afrique, je provoque le premier bédouin que je rencontre , je me fais loger une balle dans la tête et je vous livre à d'éternels remords...

M™- DE MORA

Doucement , doucement , mon ami. Peste ! tu vas vite en

besogne... les affaires de cette nature ne s'expédient pas comme cela, et la diplomatie n'a pas ô(é inventée pour rum.

GONTRAN

De votre temps , ma tante , on ne la connaissait pas.

M™'3 DE MORA

Je te demande bien pardon ; niais elle était certainement meilleure et n'empruntait ni les télégraphes ni les chemins de fer.

GONTRAN

Elle utilisait quelquefois les diligences... Est-ce que M. de Mora no s'est pas servi de ce moyen pour arracher à des parents rebelles un consentement de mariag'.:' ?

M™c DE MORA

Veux-tu bien te taire, mauvais sujet, et ne pas réciter l'histoire ancienne comme un véritable écolier. Quelle faute as-tu donc commise pour parler ainsi ?

GONTRAN [hpùssan-t la tête).

J'ai fait comme M. de Mora.

M^^i^ DE MORA

Mais tu es fou !...

GONTRAN

Toujours comme M. de Mora, ma tanie; protégez-moi , daignez m'accorder voire appui... Blanche de Mailiy , pui-e comme vous l'étiez vous-même , attend un mot , un seul mot de vous pour se précipiter dans vos bras. Elle sera ma femme un jour... Elle vous connaît et vous aime... Si votre cœur lui manque , il ne lui reste plus qu'cà mourir. M™e DE MORA (très agitée).

Le télégraphe et le chemin de fer ne suffisaient pas... Gontran , vous n'êtes qu'un étourdi... qu'un extravagant... plus que cela... (avec douceur) Mais elle t'aime donc bien? {avec vivacité) Et vous la laissez seule ici... dans un buffet do chemin de fer ! dans une gare ! Conduis-moi vers cette jeune fille , mauvais sujet !

Blanche s'ost réfugiée dans la salle cl 'attente do la gare.

m""-' de mora

Il fallait commencer par me l'apprendre. Venez , mais venez donc , mon neven.

(Ils sortent).

Page 1