‹ Vingt nouveaux portraitsChapitre 1 sur 11 · CT M · texte numérisé non relu

CT M

Les lecteurs de ce livre y Irouveroni ça et là l'exposition d'une doctrine que, pour plus de clarté, nous voulons résumer ici en quelques mots :

» L'Eglise est au-dessus de tous les partis politiques^ et ne doit jamais être confondue avec eux.

» Les Catholiques ont, à l'égard de tous leurs adversaires.^ non-seulement le devoir de la justice, mais encore celui de la miséricorde.

» Nous devons, avant tout, faire estime de l'ordre surnatuy^el.^ mais sans jamais fiégliger l'ordre de la nature. Il convient que nous sojions jaloux de travailler au progrès de toutes les sciences et, en particulier.^ de la science sociale ; il est nécessaire enfin que

710US y conquériojis la première place et que 7WIIS fassions servir toutes les connaissances humaines à la glorification de Dieu, de Jésus-Christ, de l'Eglise. »

Vingt fois déjà nous avons exprimé ces idées qui sont partagées par uji grand nombre de catholiques ; 7nais nous jîous sommes promis de les répéter à la première page de tous nos livres^ jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de leur donner la victoire. Et nous nous obstinons à espérer ce triomphe.

M. Guizol n'est pas mort comme nous Taurions souhaité, et ses derniers moments n'ont pas donné raison au rêve ardent de toute notre vie. Nous étions en effet de ces a naïfs )> qui avaient toujours espéré en sa conversion finale et qui s'imaginaient par avance voir l'Eucharistie entrer, victorieuse, dans la chambre de cet illustre mourant. En réalité, les bras maternels de l'Eglise n'ont pas soutenu le corps agonisant du vieux calviniste impénitent, et nous n'avons pas vu à son chevet cette belle et lumineuse consolatrice. C'est une désillusion pour nous et une douleur de plus pour les catholiques que le salut des âmes préoccupe avant tout et aux yeux desquels les questions politiques ne sont que choses secondaires. Et voici qu'il nous faut aujourd'hui le juger. Nous voudrions le faire en toute conscience et équité ; car nous ne sommes pas de ceux qui se montrent complaisants pour un grand talent mal dépensé et pour une gloire que Dieu ne saurait

bénir; mais, grâce au Ciel, nous ne sommes pa de ceux, non plus, qui se plaisent à refuser tou talent à leurs adversaires et ne tiennent compte r du milieu dans lequel ils sont nés, ni de leur vertus naturelles, ni de leurs soupirs vers la Vérité Il nous paraît souverainement injuste d'abstrair ainsi un homme de tout ce qui a pu avoir quelqu influence sur ses idées et sur ses actes, de l'isole de tout ce qui lui peut servir de circonstance atténuantes, de le placer entre ciel et terre, fac à face avec l'éternelle et formidable Equité, et d prononcer là-dessus notre jugement suprême su sa vie et sur ses œuvres. Qui de nous supporterai une telle épreuve? En vérité, il existe ici-bas ui contingent, un relatif dont on doit faire quelqu estime sans jamais abandonner la cause de l'Absolu et il y a aussi un ordre naturel que nous devon prendre en quelque considération sans cesser jamai de donner la première place au Surnaturel. Ces à ce point de vue que nous essaierons de juge; M. Guizot.

Nous étudierons tour à tour Thistorien, le philo sophe et Técrivain, et nous essaierons parlou d'éviter ces deux écueils dont il faut également si défier quand on a l'honneur déjuger la vie d'ur de ses adversaires : la complaisance qui n'y voi que du bien, et la p'assion qui n'en trouve nu ll< part ....

Il serait difficile de ne pas reconnaître que M. Guizoi a possédé quelques-unes des plus étonnantes et des plus rares qualités de l'historien. Je vois bien ce qui lui manque, et il est trop vrai qu'il n'a jamais eu de vaste coup-d'œil, ni de grands horizons. Son regard va loin, mais ne monte pas haut. Il ne tient pas assez compte en histoire de la Vie et de la Béatitude éternelles, qui en vérité sont le but et la clef de toute l'histoire. 11 ne s'est jamais dit qu'avant tout Dieu se propose ici-bas de sauver le plus d'ames POSSIBLE et que c'est là la principale explication de tous les événements historiques dont il dirige le mouvement sans toucher à notre liberté. « Peupler le ciel, » c'est l'éternelle occupation de Dieu dans l'histoire, et M. Guizot n'a pas osé le dire. A coup sûr, il n'a pas fait de ce principe la dominante de son système historique. Sans doute il croit à la Providence et à son action sur les peuples, et même il fait à cet égard les plus claires, les plus magnifiques professions de foi; mais trop souvent, au moment d'écrire, il sous-enlend ces choses immenses et annonce qu'il ne les fera pas entrer comme éléments

GUIZÛT

dans sa philosopliie de l'histoire (1). C'est petit et tous ses livres en soutirent. Il a fait du juste-milieu, ici comme en tout le reste, et nous aurons lieu de constater plus d'une fois que le caractère de son talent est partout le même : « Aller jusqu'ici, et ne pas aller plus loin. )> Il aurait voulu arrêter en 1791 la marche de la Révolution, et toutes ses idées, en toutes choses, aboutissent à quelque halte au milieu de la route, à quelque 91 religieux, philosophique, politique ou littéraire. Et c'est pourquoi son talent a fait halte, lui aussi, et n'est jamais allé jusqu'au génie.

Il faut avouer que, le point de vue restreint de M. Guizot étant une fois admis, on se trouve en présence de très-nobles idées, très-noblement expri- • mées. L'auteur de la Civilisation en Europe ne s'est ' pas élevé sans doute jusqu'à la définition catholique de l'histoire ; mais en se bornant aux vérités de

(1) Dans sa Civilisation en Europe, il se contente à cô sujet de citer quelques paroles magniûques de Royer- Collard et d'ajouter : « Je n'entreprendrai pas de traiter la question même : je me contente de la poser. Elle se rencontre à la fin de l'histoire de la civilisation. Quand l'histoire de la civilisation est épuisée, quand il n'y a plus rien à dire de la vie actuelle, l'homme se demande invinciblement si tout est épuisé, s'il est à la fin de tout. Ceci est donc le dernier problème. Il me suffît d'avoir indique' sa place et sa grandeur. » (P. 26 de la 5* édition.)

l'ordre naturel et aux limites de cette vie terrestre, personne n'a si bien parlé de la civilisation, et personne, à notre sens, ne l'a mieux détlnie. Quel ne dut pas être l'étonnement, ou plutôt le ravissement de cet auditoire de 1 823, quand il entendit du haut de la chaire tomber cet enseignement si nouveau et ces paroles si éloquentes! La civilisation, disait le jeune professeur,- consiste essentiellement en deux faits : « le développement de l'activité

SOCIALE ET LE DÉVELOPPEMENT DE L'aCTIVITÉ INTEL- LECTUELLE. Partout, ajoutait-il, partout où la condition extérieure de l'homme s'étend, se vivilie, s'améliore ; partout où la nature intime de l'homme se montre avec éclat, avec grandeur; à ces deux signes le genre humain applaudit et proclame la civilisation (l). » Certes, ce ne sont pas là des mots seulement ; mais des- idées à la fois profondes et originales, et qui s'harmonisent sans peine avec la doctrine catholique. Nous voilà bien loin de cette ridicule histoire-bataille dont nous ne sommes pas encore déshabitués. Ceux qui sont aujourd'hui le plus avancés affirment qu'il faut faire l'histoire des peuples d'après leurs institutions ; mais M. Guizot allait déjà plus loin et signalait l'étude de leur littérature et de leurs mœurs comme un élément

(i; Civilisation en Europe, 1" leçon, p. IT. Voir aussi la Civilisation en France, 3' édition, t. l*^ p. 6.

nécessaire de la véritable histoire (t). C'était là de la hardiesse, de la bonne Jîardiesse, ei qui ne pouvait vraiment se produire que dans une intelligence chrétienne et au milieu d'un peuple encore chrétien. Jamais les anciens n'auraient fait une telle découverte ni pratiqué un tel système.

Quelle que soit la destinée future des œuvres de M. Guizot, il a fait faire, après Chateaubriand, un pas décisif à l'histoire. Le temps n'est pas loin où ; dans nos petits Manuels à l'usage des petits enfants, l'histoire de l'intelligence humaine tiendra autant de place que celle de l'épée. Le temps n'est pas loin où l'on n'imposera plus à ces chères mémoires ces milliers de dates niaises, mais où on leur racontera la vie intime de leurs pères du treizième ou du quinzième siècle. Et cette heureuse révolution, que nous appelons de tous nos vœux, sera due en partie à rhistorien de la civilisation en Europe. On ne saurait lui contester le mérite de l'initiative : encore un coup, il parlait de la sorte en 1823. Chateaubriand n'avait pâs encore écrit ses Etudes historiques, et Augustin Thierry venait seulement de publier ses Lettres sur VHistoire de France, où il ne s'élevait pas à de telles hauteurs. L'heure était vraiment splendide, et rien n'égalera jamais ces trente années lumineuses qui s'écoulèrent entre 1815 et 1845. Au

(1) Essais SUT l'Histoire de France, 13* édition, p. 73.

moment où M. Guizot montait en chaire, il y avait deux ans que les Soirées de Saint-Pétersbourg de Joseph de Maistre, et les premières Méditations de Lamartine avaient paru : deux chefs-d'œuvre éternels. Il y avait alors des peintres qui s'appelaient Ingres, Delaroche et Delacroix; il y avait un sculpteur qui s'appelait Rude, et un musicien qui se nommait Rossini. 11 y avait des adolescents qui avaient nom Montalembert et Lacordaire, et dans la tète desquels s'élaboraient déjà la libre défense de la sainte Eglise, A la Chambre, vingt orateurs se combattaient en s'estimant, et parfois en s'aimant. Au Ministère, on voyait de véritables hommes d'Etat, qui ne craignaient pas de se passionner pour la modération sans sacrifier la vérité, et qui savaient ne pas tendre certaines cordes jusqu'à les faire éclater. Partout de la vie ; partout de l'espérance. L'Eglise reconstruisait placidement l'édifice de son enseignement et de sa liberté, et toute une génération s'éprenait pour Rome et la Papauté d'un amour qui dure encore et durera toujours. Tel fut l'instant où Guizot s'écriait, au milieu des applaudissements de son jeune et enthousiaste auditoire : a Les deux éléments de la civilisation (l'élément social et l'élément humain), sont étroitement liés l'un à Tautre. Un fait extérieur bon , raisonnable, bien réglé, amène tôt ou tard un fait intérieur de même nature, de même mérite ; un monde mieux réglé, un monde plus juste, rend l'homme lui-même plus juste, et

l'intérieur, se réforme par l'extérieur, comme l'extérieur par l'intérieur. C'est la loi de la nature, le fait général de l'histoire, la croyance instinctive du genre humain (1). » Si ce ne sont pas là des idées jusies et élevées, de quel nom les appeler?

Quant à la méthode de M. Guizot, c'était celle des Bénédictins, et nul n'a donné à son siècle de m.eilleures leçons de critique. Longtemps avant notre chère Ecole des Chartes, il avait habitué les historiens à ne faire usage que des vraies sources, et à remonter sans cesse aux chartes ou aux chroniques. Sa collection de Mémoires a rendu d'incontestables services que les catholiques ne sauraient jamais oublier : car ces Mémoires éclairent principalement la noble époque où l'Eglise régnait. Néanmoins M. Guizot manque parfois de précision, et je n'oserais souscrire à tous les mots de celte double proposition, que je rencontre dans ses Méditations sur l'essence de la religion chrétieime : « L'histoire repose sur deux bases : les documents positifs sur les faits et les personnes ; les vraisemblances morales sur l'enchaînement des faits et l'action des personnes (2). » Je me défie un peu de ce second élément, dont on pourrait facilement abuser; mais, en revanche, j'aime à voir cet esprit pénétrant et vif se servir déjà des monuments figurés et appeler

(1) Civilisation en Europe, p. 23.

l'archéologie au secours de l'histoire. II y a quelque part, dans la septième leron de son premier Cours, il y a une charmante description d'une maison bourgeoise au douzième siècle, qui fait partie intrinsèque d'une dissertation et d'un récit : « Entrons dans l'intérieur de ces habitations de nos aïeux; étudions le mode de construction et le genre de vie qu'il révèle (1). » Nous ne nous étonnerions guère aujourd'hui d'un pareil procédé, et ne lui trouverions rien de bardi; mais on ne saurait assez rendre justice à ceux qui, les premiers, entrent ainsi dans une voie nouvelle. Par malheur, nous sommes ingrats.

Nous connaissons désormais la philosophie de l'histoire et la méthode de M. Guizot. Pour tout résumer en quelques mots, on peut dire « qu'il se propose, d'après les textes les plus authentiques et les monuments contemporains, de mettre en lumière tout le mouvement social et intellectuel du moyen âge. » Nous n'y reviendrons plus, mais, du moins, ilnous faut ajouter que jamais thèses plus nouvelles ne furent présentées en un style plus clair. Les auditeurs devaient sortir de ces leçons radieux et sans fatigue : car ils avaient aisément gravé dans leur mémoire tout l'enseignement de cet étonnant professeur. Pas n'était besoin de notes : chaque leçon, lumineusement divisée, pouvait se résumer

,1) Civilisation en Europe, p. 213.

en quelques propositions limpides. M. Guizot est le type le plus parfait du professeur, et en particulier du professeur français. On n'a jamais été aussi intelligible, et un Allemand serait absolument incapable d'une telle lucidité. C'est le type qu'il faut imiter : car ici la clarté ne fait tort ni à la profondeur ni à la méthode. Sans doute Villemain est plus vif, plus pétillant, plus « amusant. » Sans doute aussi M. Guizot manque de joie et de sourire. .Mais cette dignité est à sa place. Il ne provoque pas l'applaudissement; il ne cherche pas le mot; il ne court pas après le trait final. S'il est solennel jusqu'à la raideur, il ne l'est jamais jusqu'à la sécheresse. Et c est une parole qui, malgré tout, honore l'humanité autant que la France.

Mais il est temps d'analyser ses œuvres historiques et de réfuter tout ce qu'elles renferment d'attaques plus ou moins vives contre cette Eglise catholique, maîtresse infaillible du genre humain, dans les bras de laquelle Guizot n'a pas voulu mourir.

La civilisation chrétienne ne ressemble aucunement aux civilisations de l'antiquité, et il semble qu'elle soit marquée d'un sceau divin. C'est ce que M. Guizot constate tout d'abord sans ambap^es. Il n'a

jamais cessé d'affirmer, durant toute sa vie, la divinité du Christ, et ses adversaires l'oublient trop. Mais à quel caractère spécial ce grand esprit reconnaît-il tout d'abord les peuples chrétiens? Au libre mouvement des intelligences, à la lutte, à la variété des idées. Tandis que chacune des nations antiques était fatalement vouée à un seul système de gouvernement, les unes à la théocratie, les autres à l'oligarchie, les autres à la royauté, on voit que chez les nations modernes les croyances théocratiquc, monarchique, aristocratiqueetpopulaire se croisent, se combattent, se limitent et se modiûent (1). Pas d'^inité forcée : une variété indépendante.

Il y a là une grande erreur, singulièrement mêlée à une vérité lumineuse. Ayant toujours cru en Dieu et en son Fils, mais n'ayant jamais voulu courber le front devant ce troisième terme de toute vérité qui est la sainte Eglise, M. Guizot en a été puni et a été condamné à n'avoir plus la notion de l'unité. N'est-il pas étrange, en effet, que, sans restriction, il accorde ainsi ce caractère de l'unité aux civilisations antiques et le refuse à la chrétienne ? Quand Joseph de Maistre choisissait pour épigraphe de l'un de ses chefs-d'œuvre, du Pape^ ces mots d'Homère : « ET; xoipavoç ecTw, qu'un seul homme ait l'empire; » quand dom Guéranger donnait ce titre significatif : La Monarchie pontificale^ au livre

(l) Civilisation en Europe, p. 41. 42.

12 GLIZOT.

vigoureux et substantiel où il a vengé Tinfaillibilité : de tant d'outrages, ils exprimaient fort simplement une vieille vérité du catéchisme catholique : c'est que Dieu étant un et l'Eglise étant calquée sur lui, l'Eglise est nécessairement une. L'unité éclate partout dans le gouvernement du monde naturel ; donc, elle doit éclater partout dans le gouvernement du monde surnaturel : car la simplicité est le caractère de toutes les lois divines, il n'y a qu'un Dieu ; il n'y a qu'un Christ ; il n'y a qu'un Tenantlieu, qu'un Suppléant du Christ : c'est le Pape. Cette unité dans le gouvernement est le premier caractère de la civilisation catholique : aveugle qui ne le voit pas.

Mais voici maintenant où Guizot a raison. C'est qu'au-dessous de cette Monarchie religieuse, qui s'impose également à tous les peuples chrétiens, chacun de ces peuples reste maître de la forme de son gouvernement. Si M. Guizot n'a entendu parler que de cette variété, il a dit vrai. Ce que le Christianisme a apporté au monde, c'est en effet la libre vie et le libre mouvement des intelligences ; c'est cette excellente liberté dans toutes les matières que l'Eglise ne veut pas préciser et qu'elle abandonne à nos discussions ; c'est cette libertas in dubiis à laquelle nous ne voulons pas renoncer, quant à nous, et qui est un des privilèges des enfants de Dieu. Il y a eu, il y a des républiques très-chrétiennes, comme il y a eu des monarchies Irès-chré-

GLIZOT. 13

tiennes, et plus d'un peuple a passé fort légitimement par ces différentes formes de gouvernement. Allons plus loin : il y a des milliers d'idées politiques, comme il y a des milliers d'idées littéraires ou artistiques, entre lesquelles tout catholique a le droit de choisir. Mais, au-dessus de toutes ces variétés se tient à Rome TUnité radieuse, aux genoux de laquelle il faut tomber. Tel est le plan divin.

C'est la civilisation romaine qui a retenu le plus longtemps les regards de M. Guizot, et il ne faut pas s'en étonner, puisque tous les peuples modernes ont fait tant et de si visibles emprunts à la langue, aux lois et à l'administration du vieil empire tombé. Mais, ici, notre historien a commis une grave méprise. Lui, qui d'ordinaire est si modéré, n'a pas su se garder d'une véritable exagération. Le premier caractère du monde romain, c'est, à ses yeux, le caractère municipal. « Examinez, dit-il , le caractère des monuments romains et des routes romaines, 3> tout est uniquement destiné à parer les villes ou à les relier entre elles ; tout est municipal. « Les villes seules sont habitées, » et « l'Empire n'est tombé

que parce qu'un jour les citoyens ne voulurent plus être que de leur cité (1). » Sans doute il y a certains rayons de vérité dans toutes ces affirmations; mais l'ensemble en est faux. Les routes romaines ont été par-dessus tout un moyen de domination, et les vainqueurs du monde les ont multipliées dans tout leur empire pour y faire librement circuler leurs légions et enlacer tous les peuples dans les rets d'un despotisme immense. Les théâtres et amphithéâtres, que l'on voit partout, ont été construits pour consoler et distraire les vaincus, autant que pour amuser les vainqueurs. Quant aux campagnes, elles n'ont jamais été délaissées à ce point avant le troisième ou le quatrième siècle de notre ère, et c'est fort heureux : car le grand Empire serait mort de faim. Non, non , le premier caractère du monde romain, c'est le despotisme, et il s'est effroyablement donné carrière dès les premiers temps de la république romaine. Jamais politique plus impudente, plus odieuse et pltis habile n'a mieux réussi, ni plus longtemps ni^sur de plus vastes proportions. Que les municipes aient eu leur efflorescence, que ce régime ait été poussé . à sa perfection, qu'il mérite notre admiration, c'est incontestable et je n'y contredis pas. Mais ce n'est pas le signe essentiel auquel l'œil perçant d'un historien reconnaît cette prodigieuse puissance

(1) Civilisation en Europe, p. 45. 50, et passim.

romaine, qui a brutalement et iniquement conquis la terre pour en faire l'instrument de son ambition sans frein, de ses jouissances et de ses voluptés. Je ne comprends môme pas qu'un homme de la taille de M. Guizot ait pu attribuer la décadence de ce très-immoral empire à l'excessif développement de sa vie municipale : il est ass3z connu qu'il est mort de sa pourriture. Et c'est ici qu'il eût été bon de faire apparaître Dieu, prenant les Barbares comme un fouet dans sa terrible main et flagellant Rome à coups de Germains. Ici, comme ailleurs, le coupd'œil manque à Guizot, et il a trouvé le moyen de parler des invasions sans les considérer avant tout comme îe châtiment providentiel d'un Empire qui avait eu le devoir de préparer l'unité future du monde chrétien, mais qui avait manqué à sa mission en essayant de noyer l'Eglise dans le sang de ses martyrs.

Une fois sur cette pente, M. Guizot y a glissé, et l'on n'est pas peu surpris de l'entendre professer cette singulière doctrine : « Entre l'ancien régime municipal des Romains et le régime municipal des communes du moyen âge, le régime municipal ecclésiastique est placé comme transition. Cette transition eut plusieurs siècles de durée (I). » Que l'on ait ainsi parlé du cinquième et du sixième siècle, et des évêques considérés comme les défen-

[l) Exsais, p. 44.

seurs des cités, c'est fort bien. Mais ensuite ! Il est constaté que tous les droits et privilèges de l'antique curie romaine ont été exercés, dès le commencement de l'époque mérovingienne et jusqu'à la période féodale, non pas par des ecclésiastiques, mais par des fonctionnaires royaux, nommés comtes. Le cornes mérovingien et carolingien remplace les anciens curiales. Si les registres municipaux sont encore signalés dans quelques actes, ce n'est plus guère qu'une formule. La vie municipale n'a plus de vigueur, l'élément ecclésiastique n'y domine pas, et nous arriverons ainsi jusqu'au jour oii le Comte rompra insolemment tous ses liens de dépendance avec le pouvoir central, pour devenir un seigneur indépendant. A la place du fonctionnaire, nous aurons alors un baron féodal, contre lequel les bourgeois vont se révolter deux ou trois siècles plus tard. Telle est la vérité, et il n'y a jamais eu, comme on le voit, de transition cléricale entre le municipe romain et nos communes.

M. Guizot est plus heureux quand il juge les Barbares et décrit leurs mœurs. Certes, il ne faut pas lui demander ici cette admirable vigueur de coloris qui fait ([q% Etudes historiques de Chateaubriand un

vaste tableau à la Rubens. Mais l'auteur de ï Histoire de la Civilisation^ pour être plus froid, n'en est pas moins exact. Il s'est rendu compte du caractère grossier de ces tribus, de ces bandes germaines, et c'est lui qui, le premier peut-être, les a ingénieusement comparées aux sauvages de l'Amérique. Rien n'est plus juste. Le Germain est un Peau-Rouge . Il a ses cheveux relevés en aigrette, il se graisse la tête cl le corps, il se tatoue. Sa vie, d'ailleurs, est d'accord avec sa physionomie. Il est nomade et ne veut pas cesser de l'être; il boit et mange pendant six mois de l'année et passe les six autres mois à conquérir de quoi boire et manger pendant l'hiver suivant ; il se saoule pour se battre et se bat pour se saouler ; il aime les combats sans hn, les têtes coupées, le sang. Mais que de jeunesse sous cette brutalité, et quels germes de vertus mâles ! Ce sauvage, il a le sens du sacrifice, et si son chef meurt dans quelque équipée militaire, il voudra mourir avec lui; et c'est-là ce patronage militaire dont on a tant exagéré Tinlluence sur la formation de la féodalité. Ce sauvage, il a le respect inconscient de la femme et une notion fort élevée de la famille, qu'il considère comme une association dont le père est le gérant responsable, Tadministrateur et le mandataire. Ce sauvage, il a par-dessus tout « le sentiment de la personnalité, de la spontanéité humaine dans son libre développement ; » il a ce que M. Guizot a si bien appelé .: le plaisir de se

sentir homme (1). Puis, il a de solides épaules et des bras vigoureux; il est fort, bien portant et sain. Il a les fraîcheurs et les énergies d'un sang superbe, et tout ce qu'il faut enfin pour sauver, avec un secours supérieur, ce monde romain, tremblottant de vieillesse, exsangue et gangrené. Le secours supérieur, ce sera l'Eglise, et la voici qui se présente, toute radieuse, à la porte du baptistère où elle va plonger tour à tour toutes les bandes germaines. Elles y sont entrées bandes; elles en sortiront peuples.

Et nous voici, nous-mêmes, parvenus avec M. Guizot jusqu'au sixième siècle de notre histoire nationale. En quoi consistaient donc à cette époque les principes de la civilisation? C'est notre historien qui va répondre lui-même à celte question, et nous admirerons une fois de plus sa clairvoyance et sa précision : « Ces éléments, dit-il, c'étaient le besoin d'ordre, les souvenirs de l'Empire romain, l'Eglise chrétienne et les Barbares (2). » Rien de mieux, et nous ne voulons nous permettre que deux observations. Les Celtes nous paraissent par trop oubliés dans tout le tissu de cette Histoire, et nous ne pouvons voir sans quelque douleur ce rang secondaire que M. Guizot semble donnera l'Eglise.

Sans l'Eglise, en effet, « le besoin d'ordre» n'eut

(1; Civilisation en Europe, p. 62.

(2) Civilisation en Europe, p. 85-87.

jamais reçu de satisfaction; les « souvenirs de l'Empire romain )> se fussent éteints comme un flambeau consumé, et les Barbares auraient continué leur métier de Peau-Rouge sur notre terre ensanglantée et sans repos.

Donc, TEglise méritait d'être nommée la première.

« Formation de la nation et de la royauté françaises, » tel serait le titre exact de la plupart des leçons de M. Guizot, et nous allons essayer de présenter ici son système dans tout son développement. Il ne nous suffira pas de l'exposer, et nous aurons plus d'une fois l'occasion de le combattre.

Dans le domaine des faits naturels, l'auteur de la Civilisation est à l'aise. Il y fait preuve de cette sagacité originale et féconde que personne n'a jamais possédée à un tel degré ; mais il manque presque toujours de ce sens du surnaturel dont le dernier des historiens catholiques possède si aisément le trésor. Sans doute, il remonte à toutes nos sources religieuses ; sans doute, il consacre une leçon aux fies des Saints (1), deux autres à la règle

11) Civilisation en France, dix-septième leçon.

de saint Benoît el à Tinstitut monastique (1), et d'autres encore aux Papes, aux Evêques. aux Ecoles (2). Il va plus loin et ne craint pas d'affirmer l'influence réelle que les saints ont exercée sur la société mérovingienne. En parlant des Légendes où leur vie est écrite, il ne craint pas de s'écrier : a Là se présentait l'image d'un état moral trèssupérieur à celui de la société extérieure. On y trouve plus de bonté, plus de tendresse de cœur, une plus large part faite aux affections que dans tous les autres monuments de cette époque (3). » C'est bien, mais ce n'est pas assez. Il fallait nous faire voir les saints au travail ; il fallait nous les montrer occupés à construire la France. Dans une belle miniature du quinzième siècle, on voit tous les ordres des saints, Martyrs, Docteurs et Vierges, Evêques, Prêtres et Moines, travailler matériellement à élever l'édifice de l'Eglise : les uns broient le mortier, les autres portent les pierres, d'autres les mettent en place, et le bel édifice monte jusqu'au ciel, construit par ces maçons sublimes. Il en a été ainsi de la France, littéralement, et je voudrais qu'un érudit nous écrivît une Histoire de la civilisation d'après les seules vifis des saints, un autre d'après le seul Bullaire, un autre d'après les seuls

(1) Quatorzième el quinzième leçons.

(-2) Troisième, douzième et seizième leçons.

(3^ Ibid., II, 38, 39.

GUIZÛT. 2 1

Conciles. On ne choisirait, d'ailleurs, (jue les textes les plus authentiques, et l'on mettrait particulièrement en relief tel canon de tel concile qui a pratiquement changé l'état du monde moral, ou les vertus privées de tel saint, qui ont donné naissance à autant de vertus publiques et sociales. C'est un travail que M. Guizot n"a pas fait.

Mais, partout ailleurs, que d'aperçus nouveaux et profonds !

Avec une impartialité absolue, M. Guizot résume toutes les idées de ses devanciers sur nos origines nationales. Il ne se range, d'ailleurs, à aucune école et ne jure par aucun maître. Il rejette tour à tour le système aristocratique de Boulainvilliers, le système monarchique de Dubos, le système démocratique de Mably, et c'est fort injustement qu'on essaierait de le classer parmi les disciples de ce dernier maître. Il avait véritablement trop de bon sens pour ne pas se convaincre que chacun de ces érudits avait raison sur certains points, mais excédait sur certains autres. Cependant il ne se livra pas à un vain éclectisme et préféra s'en rapporter aux textes. Il fit surtout le meilleur emploi de ces lois germaines, qui étaient si mal connues de

son temps, et où il a jeté tant de lumière. C'est ainsi qu'il a pu établir le caractère de la royauté mérovingienne, et il y a véritablement fort peu à reprendre dans tout ce qu'il a dit de l'état des personnes à la même époque. On peut lui reprocher de n'avoir pas fait une distinction suffisante entre les temps qui ont précédé et ceux qui ont suivi le règne de Glovis. Cependant il lui était aisé de s'en rendre compte d'après les différentes rédactions de la loi salique. Avant le triomphe délinitif des Francs- Saliens et leur établissement dans le centre même de la Gaule, il est certain que l'Assemblée des hommes libres, au sein de cette petite tribu qui était appelée à un si grand destin, était le rouage capital de tout le mécanisme politique. Mais il y eut une réaction monarchique sous Clovis, et le roi ne laissa aux assemblées qu'une importance secondaire. Il est incontestable, d'ailleurs, que cette réaction fut presque uniquement due au mérite personnel de Clovis , à son énergie singulière, à son génie politique. Après lui, tout retomba en je ne sais quelles demi-ténèbres fort difficiles à percer, et il devient malaisé de préciser les attributions de la royauté. Ici, M. Guizotn'a pasélé suffisamment perspicace; mais il convient de ne pas oublier qu'en 1823 un certain nombre de documents n'avaient pas été publiés et qu'on ne soupçonnait pas encore l'importance de certains autres.

Somme toute, cette royauté de la première race

ne mérite pas à tous égards le nom de c barbare » que lui décerne l'historien de la Civilisation. Elle n'est pas absolument et uniquement germaine. Les pauvres rois qui traînaient à Paris, à Orléans ou à Soissons, une vie si peu royale, essayaient néanmoins d'imiter, ou plutôt de singer les empereurs romains. Ils ont même prétendu, à plusieurs reprises, exercer la plénitude du pouvoir législatif, et leurs constitutions paraissent calquées sur celles des Césars. Il est vrai qu'il en reste si peu, si peu ! De telles prétentions n'ont pas été et ne pouvaient pas être de longue durée. Au point de vue administratif, les rois chevelus ont encore tenté de reproduire le même modèle : la magistrature du comt« est, par plus d'un côté, une conception romaine, et, dans radminislralion des domaines royaux, on a continué tellement quellement les traditions impériales. En matière de finances surtout, Clovis et ses successeurs n'eurent rien tant à cœur que de conserver intact le réseau de la fiscalité romaine. Ils ont eu aussi, sous d'autres noms, leurs contributions directes et leurs contributions indirectes : mais avec quelles irrégularités ! mais avec quelles intermittences ! Rien de consistant, rien de net. On impose tant qu'on peut, on attire au fisc le plus d'argent possible ; mais, à côté de ces petites habiletés, on accumule les grandes maladresses, et le déplorable système des immunités va ouvrir la porte à mille abus, à mille scandales. Quant à la justice, elle se rend à

la germaine, avec des jurés que le comle préside, et le service militaire est également d'origine et de complexion germaniques : tous les hommes libres le doivent et le roi se met à leur tête. Telle est cette royauté mérovingienne, où, comme on le voit, les éléments les plus opposés sont bizarrement mêlés. M. Guizot n'a peut-être pas fait ce tri avec assez de netteté; mais il est permis de croire que, sans ses leçons, on aurait été bien plus longtemps à le faire.

Là où il se montre profondément historien, c'est dans les Etudes qu'il a consacrées à l'avènement de la seconde race (1). Il nous paraît impossible de mieux juger et de mieux dire. M. Guizot considère avec raison le triomphe des Carolingiens comme l'effet d'une réaction germanique : « Pépin, dit-il, n'est pas un usurpateur ordinaire; c'est le chef d'un peuple nouveau qui tient à la Germanie plus qu'à la Gaule (2). y> Et notre historien n'hésite pas à ajouter : t II y eut alors comme une seconde invasion de la Gaule par les Germains (3). » Rien

(1) Essais p. 66-G8, etc.

(-2) Ibid., p. G7.

'3) /6id.,p. 66.

n'est plus juste, et la mollesse neustrienne avait nécessairement amené cette révolution qui nous sauva. Pépin et Charlemagne sont des Germains, sans doute, mais des Germains qui ont déterminé la halte définitive des invasions germaines. Charlemagne, en transportant sur le Rhin le siège de l'Empire, « a mis la Gaule à l'abri de toute invasion nouvelle (1). » Je ne sais pas, en vérité, s'il existe une plus belle page que celle où M. Guizot développe cette thèse si nouvelle et si vraie : « L'immense empire de Charlemagne ne devait pas survivre à la main puissante qui l'avait fondé ; mais une grande œuvre n'en demeura pas moins accomplie : l'invasion des Barbares en Occident fut arrêtée ; la Germanie elle-même cessa d'être le théâtre de ces continuelles fluctuations de peuplades errantes ; les Etats qui s'y formèrent par le démembrement de l'héritage de Charlemagne s'y consolidèrent peu à peu et devinrent la digue qui mit un terme à cette inondation d'hommes que l'Europe subissait depuis quatre siècles. Les peuples et les gouvernements se fixèrent, et l'ordre social moderne commença à se développer (2). » Où sont-ils, ceux qui prétendent que l'auteur d'une telle page n'était pas vraiment historien ? Mais, bien au contraire, et sauf toutes

(1) Essais, p. 67.

(•2) Ibid., p. 68.

les réserves qu'un catholique a le droit et le devoir de formuler, je serais tenté de dire de M. Guizot : a Ce nétait pas un historien, c'était l'Historien. » On n'a jamais possédé à ce point ce que j'appellerai le sens naturel de Thistoire.

J'avoue que je ne suis pas aussi satisfait de sa théorie sur l'origine de la féodalité : il y est vague, et c'est un défaut dans lequel il n'a pas accoutumé de tomber. En une question aussi complexe, on n'arrivera jamais à rien de clair si l'on n'admet pas cette excellente distinction que les anciens feudistes savaient faire entre les fiefs « simples » et les fiefs « de dignité ». Or, il n'y a rien de commun entre ces deux ordres de faits. Il arriva que, vers le milieu du neuvième siècle, les ducs et les comtes, qui étaient des fonctionnaires royaux et des espèces de préfets, se rendirent indépendants de l'autorité centrale et gouvernèrent en leur propre nom les provinces ou les cités qu'ils gouvernaient jadis au nom de l'empereur ou du roi. Supposez aujourd'hui (par impossible) chacun de nos préfets devenant indépendant, allant jusqu'à la révolte et disant à ses administrés : « C'est à moi que vous paierez désormais les impôts ; c'est pour moi désormais que le général commandera les troupes du département, et elles me devront fidélité ; c'est en mon nom enfin que le président du tribunal rendra désormais ses arrêts; » supposez ces choses, et vous aurez quelque image de ce qui se passa au neuvième siècle. Et tels

sont les fiefs de dip^nité. Mais les fiefs simples ont une tout autre origine. M. Guizot s'en est tenu à la fameuse théorie des bénéfices, que la science a renversée : la vérité est que le fief est né de cette rage de concessions usufruitières qui a caractérisé presque toute l'époque mérovingienne et les commencements de la seconde race. Xolre malheureux pays était couvert de jachères immenses, et les bras ne suffisaient pas aux défrichements. C'est alors que Ton voit se multiplier ces fameux contrats de precaire^ dont Guizot a compris l'importance (1), mais dont il n'a pas assez pénétré l'essence. Il y aurait vraiment un beau livre à écrire sous ce titre : De Vinfiuence des précaires sur la forrnalion de la féodalité. Des milliers de gens viennent alors trouver les gros propriétaires et leur tiennent à peu près ce langage : a Donnez-moi en usufruit telle ou telle de vos terres, qui est là-bas, et elle vous fera pleinement retour après ma mort, ou après celle de mon fils. » D'autres systèmes d'usufruits sont également en usage, et Ton arrive à cet acte appelé commendatio^ par lequel l'usufruitier se recommandée la protection deso/i propriétaire. Cet acte célèbre est commun dans nos Recueils de formules : il est vrai que ce n'est pas encore la vassalité, mais ce n'en est pas aussi loin qu'on pourrait le croire et, dans nos vieux textes, un corn-

ai) Essais, p. 117.

mandé ou un vassal, c'est tout un. Un second pas, qui est décisif, sera fait à l'époque de Charleraagne, et le capitulaire de 803 nous montrera les vassi forcés de suivre à Tarmée impériale leur senior. Néanmoins, ce n'est pas* le fief encore. Pour qu'il y ait fief, il faut que l'obligation du service militaire soit nettement précisée, et que ce service soit dû au seigneur, directement, et non plus à l'empereur ou au roi. Le fief, en d'autres termes, c'est la tenure noble, c'est la tenure moyennant le service militaire. Au milieu du neuvième siècle, et dans le temps même où se constituaient les frefs de dignité, on voit une foule d'hommes à genoux devant d'autres hommes. Ce sont les anciens commendati, les anciens vassi, ou d'autres à leur imitation, qui se mettent sous le patronage des anciens seniores'en leur criant : « Je suis votre homme et me battrai pour vous. » Tels sont les fiefs simples, et il ne semble pas que M. Guizot en ait suffisamment compris l'origine et le caractère (1).

Son jugement sur la féodalité est des plus modérés. Trop modéré peut-être. Il a raison de constater « que le régime féodal était nécessaire, » et que « c'était alors le seul état social possible. » Il est en droit d'ajouter qu'une bonne preuve en faveur de sa nécessité, « c'est funiversalité de son établisse-

(1) Essais, p 101 et ss

GLIZOT. 29

ment (1). » D'ailleurs il a vu, avec Tordinaire acuité de son regard, que ce nouveau régime n'était pas sans otïrir de graves défauts : « Plus d'autorité forte, plus de pouvoir public, plus d'unité nationale (2). w On sait en effet combien le déplorable enchevêtrement des fiefs a failli devenir fatal à l'unité de notre France, qui fut par-là retardée de deux ou trois siècles. L'idée de patrie a été certainement diminuée ou compromise par l'idée de fief, et c'est à la féodalité que nous devons en partie les désastres des guerres anglaises. Mais il est d'autres vices dans ce système, que M. Guizotn'a point signalés. Je regrette d'y rencontrer presque partout la possession à la place de la propriété. Et j'ai des griefs de catholique, des griefs encore plus graves. La féodalité, en donnant à l'Eglise ses cadets, nous a fait don, hélas ! d'une quantité de prêtres médiocres et de moines sans vocation. Grâce à la malheureuse confusion qui se (it entre le pouvoir spirituel des évêques et leurs devoirs féodaux, il arriva aussi que les droits de la sainte Eglise furent lésés. On en vint en Allemagne à la guerre des investitures; on en vint chez nous à la déplorable doctrine de la Régale. Mais voici qui est pire encore : les mœurs féodales pénétrèrent jusque

(1) Essais, p. 102.

(-2) C'est le résumé de la quatrième leçon de la Cwilisation en Europe,

dans le palais et jusque dans l'âme de nosévêques, qui se trouvaient en même temps être les ducs ou les comtes de leurs villes ou provinces épiscopales. Ils crurent qu'ils pouvaient légitimement se servir de la lance aussi bien que de la crosse, et il s'en rencontra qui passèrent leur vie, heaume en tête et heaubert au corps, « à donner et à recevoir de bons coups. )) Détestable pratique, et mille fois condamnée par TEglise. M. Guizot, qui n'était pas catholique, en devait être moins blessé que nous. Que de fois notre cœur en a saigné !

En revanche, M. Guizot fait à la féodalité le reproche le plus injuste, lorsqu'il s'emporte contre les corvées et s'écrie : « Rien de moralement commun entre le possesseur du fief et les colons ; ils font partie de son domaine, ils sont sa propriété, etc. (1). »I1 ne faut pas accuser de cet état de choses la féodalité, qui n'en est aucunement responsable. Je crains bien que M. Guizot ne se soit tout-à-fait mépris sur la nature du domaine rural, de la villa. Ce domaine se compose de deux parties : celle qui est cultivée /jowr le seigneur et celle qu'il abandonne à ses colons, à ses mansionarii. De ces deux parties, la première est de beaucoup la plus considérable. Même elle est immense, et, pour la cultiver, il faut de toute nécessité un très-grand nombre de bras. Ces bras, où

'DCimlisalion en Europe, 113, clc.

les prendra-t-on ? Dans le domaine lui-même, et ce seront ceux des colons. Ils auront l'obligation de venir semer, labourer et moissonner les champs du seigneur, travailler sa vigne, faire ses foins, réparer ses murs, ébrancher ses arbres, charroyer ses pierres, etc., etc. Telles sont en effet les principales corvées auxquelles les colons sont soumis. Mais ne l'oublions pas, ils y étaient soumis dès le temps des Romains, et ces corvées n'ont rien de féodal. Etant donné un vaste domaine, il faut le faire cultiver par des hommes ad hoc. Ces hommes furent d'abord des esclaves, puis des serfs, puis des hommes libres. Le nombre des mansionarii inge?iuiles, des paysans libres qui étaient appelés à travailler le domaine du seigneur, ce nombre a toujours été en augmentant depuis le neuvième siècle jusqu'à nos jours. En Normandie, il n'y avait plus de serfs au douzième siècle (l), et les autres provinces suivirent toutes, mais d'un pas inégal, cet admirable mouvement. Telle est la véritable histoire du progrès au moyen

(1) Guizot dit quelque part : « Le despotisme féodal a toujours été repoussé et odieux : il a pesé sur les destinées, sans jamais régner sur les âmes. » [Civilisation en Europe, p. 114.) C'est une tbèse un peu exagérée, et M. Léopold Delisle nous dit, au contraire, « qu'en Normandie il a vainement cherché les traces de cet antagonisme qui, suivant les auteurs modernes, régnait entre les différentes classes de la société. » Et le même érudit ajoute : « Les

âge, et personne encore n'a eu l'idée de l'écrire. Exoriatur aliquis !

Quoi qu'il en soit, nous voici parvenus au dixième siècle, et si nous voulions résumer en deux lignes tous les faits acquis, tous les résultats obtenus jusqu'ici par les recherches de M. Guizot, nous n'aurions qu'à lui emprunter ses propres conclusions et à nous écrier avec lui : « Les invasions ont fait halte et l'homme s'est attaché à la terre. » Excellent résumé, et que nous voudrions graver profondément dans tous les esprits, en vulgarisant de notre mieux le plus étonnant des vulgarisateurs.

Cependant la royauté a disparu de nos regards, et nos regards, hélas! n'y ont guère perdu. Le spectacle qu'elle nous offre depuis la mort de Charlemagne n'est guère fait que pour nous attrist3r, et c'est celui d'une décadence que tout précipite. Il

rapports des seigneurs avec leurs hommes n'y sont pas entaché» de ce caractère de violence et d'arbitraire avec lequel on se plaît trop souvent à les décrire. » {Etudes sur la classe agricole en Normandie au moyen âge, p.

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