‹ Vingt nouveaux portraitsChapitre 2 sur 11 · XXXVI, XXXVII · texte numérisé non relu

XXXVI, XXXVII

GLIZOT. 33

arrivera même un jour où, au milieu de cette grande débâcle et de ce vaste éparpillement de la féodalité, la couronne « semblera posée sur la tête d'une ombre, » et où la taille du roi de France se rabaissera à celle d'un simple baron. Il ne sera plus qu'un seigneur semblable à tant d'autres seigneurs, dont la cour sera féodale, dont le domaine sera féodal, dont la justice sera féodale. M. Guizot a mis ce fait hors de doute ; mais il ne nous laisse pas sur cette impression, et nous montre comment la royauté, qu'on aurait pu croire morte, va soudain renaître, se redresser et vivre : « Celte royauté subsistait toujours. Il est trop vrai qu'elle était impuissante et nominale ; mais c'était, à tout le moins un titre, un mot qui était très-recherché. )» Or, un des chefs de la féodalité française s'empara certain jour de ce titre encore populaire. « Placé par la situation de ses domaines plus favorablement qu'un autre pour un tel dessein, Hugues Capet se l'appropria. Il n'y avait pas plus de droit qu'aucun autre; il ne fut porté au trône par aucun parti, par aucune intrigue. Il prit le nom de roi : celui qui le possédait ne pouvait s'y opposer, et la plupart des grands seigneurs ne s'en inquiétèrent pas. Hugues se fit alors reconnaître par ses propres vassaux, qui n'avaient qu'à gagner à l'élévation de leur suzerain. Peu à peu les principaux feudataires, séduits par ses concessions et ses promesses, avouèrent le titre supérieur qu'il s'était donné. Ce fut toute la révo-

3i GUIZOT.

lulion capétienne. Nulle révolution n'a été plus insignifiante quand elle s'est faite, et plus féconde en grands résultats (1). » Ici encore nos lecteurs^ admireront la délicatesse et la précision du sens historique. Mais ici encore il manque à notre historien je ne sais quel air des hauteurs, je ne sais quel souffle généreux. Cet homme n'a jamais dû se dire Altius. Il n'a vu dans l'élévation d'Hugues Capet que les faits matériels et contingents, et il n'y a pas vu deux choses qu'un catholique y découvre tout d'abord : l'action de Dieu, qui se proposait de faire dans le monde de si grandes choses avec les Capétiens, et qui a préparé leur avènement dans la sagesse de ses desseins éternels, et, en second lieu, l'intervention réelle de la nation. Certes, il n'y a pas là de suffrage universel, ni de suffrage restreint, ni même rien 'qui ressemble à un vote. Mais néanmoins il y a intervention : car les barons et les évoques approuvent et ratifient. Or, ils étaient les seuls qui eussent alors la vie politique en eux. Quand le grand Suarez, reproduisant la doctrine de l'Ecole, pose en principe que « le pouvoir descend de Dieu par l'intermédiaire du peuple, de la communauté parfaite, »> il faut entendre, par ces derniers mots, ceux qui, à telle ou telle époque de l'histoire, sont constitués politiquement. Le tiers état n'apparaît pas dans la révolution capétienne,

Essais, p. 72.

et il y a pour cela une excellente raison : c'est qu'il n'existait pas encore. Mais enfin la nation intervient par ceux de ses membres qui sont alors intelligents et responsables. Donc, ici, comme toujours, la royauté nous apparaît avec le caractère d'un contrat. Et, en dehors de cette très-catholique doctrine, il n'y a place que pour le césarisme, rouge ou blanc. Nous sommes de ceux qui ne veulent ni de l'un ru de Tautre.

L'histoire des premiers Capétiens présente le plus constant intérêt. On y voit cette frêle petite royauté grandir, grandir encore, grandir toujours. Ils ont encore bien peur, ces rois féodaux, et ne manquent pas à faire sacrer leurs fils de leur vivant, crainte d'accident. Néanmoins ils s'affermissent. On se rappelle de plus en plus, autour d'eux, que ce mot ro/ a jadis signifié quelque chose de grand, et l'on est de moins en moins éloigné de leur reconnaître je ne sais quelle suprématie vague. Dans le labyrinthe de la féodalité, on ressaisit le fil de la tradition royale : on ne le perdra plus. On n'en est pas encore à faire des Ordonnances générales, mais on y tend. Le onzième siècle s'écoulera dans ces essais de reconstitution. C'était l'époque où les architectes

inventaient ce puissant et noble style roman, qui a pour trait principal la construction de voûtes en pierre destinées à préserver tout l'édifice, et c'était l'époque aussi où l'on construisait la monarchie romane comme une voûte solide destinée à préserver tout le pays de France. Le monument ne se fit pas en un jour, et bien des fois les pierres s'écroulèrent aux pieds des architectes; mais ces vaillants recommencèrent et finirent par vaincre tous les obstacles. Avec Louis VI, la royauté triomphe, et c'est ce que M. Guizot a bien fait voir dans son Histoire de France racontée à mes Petit s- Enfants (1). J'aurais voulu qu'il se passionnât plus vivement pour ce règne de Louis YII, qui a si bien préparé le règne lumineux de Philippe-Auguste, et qui lui-même est resté dans l'ombre. C'est de ce règne que datent en réalité les premiers Arrêts du Parlement et les premières Ordonnances véritablement générales. L'auteur de la Civilisation n'a pas vu nettement que l'histoire de la curia régis est, en réalité, l'histoire des progrès de la royauté. Ce n'était d'abord qu'une portion du Conseil dont nos rois s'étaient toujours entourés; c'était, au sein de ce Conseil, la Commission de Justice. On en vint à la transformer un jour en un tribunal souverain, où devaient aboutir toutes les

(1) Cinq volumes, chez Hachette. — Us sont plus lût faits pour des hommes que pour des enfants.

causes qu'on pouvait assimiler à des cas royaux, et, par voie d'appel, toutes les sentences rendues par les justices seigneuriales dans les limites du domaine. Cette révolution capitale, commencée sous Philippe-Auguste, ne fut réellement achevée que sous saint Louis. Elle est due à ces instruments dociles et intelligents de la royauté, à ces baillis et sénéchaux dont M. Guizot a si peu parlé. Ils étaient envoyés partout, comme les représentants et les mandataires de cette royauté entreprenante. Ils centralisaient les impôts dus au roi; ils présidaient le tribunal féodal au nom du roi; ils conduisaient au roi le ban et rarrière-ban ; ils administraient pour le roi. Ce furent de véritables préfets, et leur principale occupation était de multiplier les cas royaux et les appels à cette curicL reyis qui prend décidément le nom de Parlement. Ils y réussissent à souhait. Le roi de France reconquiert peu à peu tous ses droits régaliens, qui lui avaient été volés au neuvième siècle. Voici qu'il reprend la plénitude du pouvoir législatif et rend des ordonnances semblables à cet acte magnifique de 1254(1), qui peut passer pour une Constitution ou pour un Code; voici qu'en même temps il ressaisit hardiment l'exercice du pouvoir administratif et que, par sa correspondance journalière avec ses sénéchaux et

(1) Ordonnance de S. Louis « pour la réformation des mœurs et de la justice. » (Décembre 1-254.)

ses baillis, il gouverne lui-même son royaume ; voici qu'il multiplie les ressources de son trésor central et régularise les impôts; voici qu'il possède, indépendamment du ban et de l'arrière-ban, ses milices communales, et tout à l'heure ses troupes permanentes. Je ne dis rien de son pouvoir judiciaire : car c'est par là qu'il a commencé de vaincre, et c'est ce premier avantage qui lui a fait conquérir tous les autres.

Je m'arrête : car nous arrivons à Philippe-le- Bel, et la royauté, sous l'influence des légistes, va cesser d'être chrétienne. Ne vaut-il pas mieux rester sur le goût de saint Louis ?

Cette histoire de la royauté, que je viens d'esquisser d'après M. Guizot, et parfois contre lui, cette histoire renferme pour nous plus d'une leçon. Il est aisé de voir que nos rois, sans jamais cesser d'avoir l'esprit tourné vers Dieu, vers Jésus-Christ et vers l'Eglise, n'ont jamais dédaigné d'employer, pour affermir leur pouvoir, ces moyens naturels, contingents ei relatifs, qui sont en harmonie profonde avec l'honnêteté la plus rigoureuse, et cette noble science de la politique, qui n'est pas une science anti-chrétienne. J'estime qu'il y a toujours eu, entre le roi et la nation, un pacte tacite, qui est attesté par de belles libertés chrétiennes. J'en reviens malgré moi à celte magnifique doctrine, que la presque unanimité des Pères et des Docteurs ont toujours affirmée, que la presque unanimité des

GLIZUT. 39

théologiens ont toujours soutenue, et qui est l'honneur comme la garantie des races chrétiennes. Non, non, la royauté ne descend pas directement, à un jour donné de l'histoire, sur tel ou tel homme que Dieu a choisi loin du peuple et sans lui. Elle ne s'abat pas, comme un aigle, sur un élu mystérieux. Le noble peuple chrétien vaut mieux que cela : il mérite d'être consulté; il est digne d'intervenir dans ce contrat : car il est composé d'à mes intelligentes et libres pour lesquelles a coulé le sang de Jésus-Christ.

M. Guizot est philosophe : il n'est pas théologienf 1 ). On peut même dire qu'il n'a jamais eu le sens théologique. Etait-ce orgueil ou élroitesse d'esprit? Cette puissante intelligence répugnait-elle à accepter et à coordonner les commentaires des Pères et des Docteurs ? Cette besogne lui paraissait-elle indigne de sa grandeur native? Nous espérons qu'il n'a pas eu cette petitesse de vanité. Quoi qu'il en soit, on ne le voit que fort rarement tenir compte

(1) Dans ses Méditations, il se laisse même aller à un certain emportement contre les théologiens (pp. 15, 16).

des opinions de ses devanciers. Il juge, et ne ci(e point.

Je ne suis pas de ceux qui lui reprocheront d'avoir tenu en trop grande estime les vérités, les affections et les vertus de l'ordre naturel. Une des choses qui m'affligent le plus dans le spectacle des intelligences contemporaines, c'est le peu de cas que nous faisons trop souvent de cet ordre naturel, auquel la théologie donne une si belle place dans l'économie de son enseignement. Nous ne savons pas peut-être assez gré à ce pauvre rationaliste, qui est aveugle, mais sincère, de croire très-ardemment en Dieu et en la vie éternelle. Cet autre sceptique, là-bas, qui a été mal élevé, et auquel d'indignes maîtres ont arraché la foi, ce malheureux, est bon, secourable aux pauvres, honnête et droit : nous ne rendons peut-être pas assez justice à ces vertus qui n'ont rien de surnaturel, mais qui peuvent un jour les conduire au surnaturel. Les beautés de la création, les splendeurs des astres, l'harmonie de ces millions de mondes qui gravitent en silence au-dessus de nos têtes, Tidéale perfection du corps humain, tout ce qu'il y a d'éléments naturels dans la nature et dans l'art, tout cela ne nous préoccupe point assez vivement et ne retient pas assez longtemps notre attention, que le monde surnaturel absorbe tout entière. C'est un beau défaut, sans doute; mais nos pères dans la foi ne le connaissaient point, et je pense que nous pourrions

en guérir sans cesser d'être ^ussi profondément catholiques.

M. Guizota le défaut précisément contraire; mais les critiques qui Font accusé de ne s'être point occupé de questions religieuses semblent n'y avoir pas suffisamment réfléchi. A coup sûr, ils n'ont pas lu les Méditations sur Ve!^sence de la religion chrétienne, qui peuvent passer pour une profession de foi courageuse et nette. Sans doute, nous aurons mille réserves, et des plus graves, à formuler sur ce livre complexe, qu'un catholique ne doit pas admirer sans un certain excès de précautions. Mais par cet épouvantable temps d'athées où nous vivons, j'éprouve malgré moi quelque reconnaissance pour l'homme qui ôte son chapeau devant le bon Dieu. Et quand il arrive que cet homme est un illustre politique et un grand historien, je m'en réjouis d'autant plus vivement. Je demeure persuadé qu'en dépit de tous leurs défauts, les Méditations ont fait du bien aux âmes, et que même elles ont pu faire monter le niveau de la foi naturelle. Et c'est bien quelque chose.

L'auteur des Méditations n'a pas ajouté de nouvelles preuves de l'existence de Dieu à celles que les pères de l'Eglise et les philosophes sincèrement chrétiens ont magnifiquement accumulées. En général son argumentation est molle et presque toujours médiocre. Il ne faudrait pas lire Pascal ou Joseph de Maistre avant d'ouvrir ce livre honnête

et faible que l'on s'empresserait de fermer. Mais il y a des éclairs de bon sens et de bon style. Personne n'a peut-être parlé plus sainement de la Providence : « Par cela seul qu'il est, Dieu assiste à son œuvre et la maintient. La Providence, c'est le développement naturel et nécessaire de l'existence de Dieu. C'est la présence constante et l'action permanente de Dieu dans la création (1). » Quarante ans auparavant, il avait, dans sa Civilisation en Europe, exprimé en meilleurs termes la même doctrine. Et il ajoutait alors : « La marche de la Providence n'est pas assujettie à d'étroites limites; elle ne s'inquiète pas de tirer aujourd'hui la conséquence du principe qu'elle a posé hier : elle la tirera dans des siècles, quand l'heure sera venue. La Providence a ses aises dans le temps : elle y marche comme les dieux d'Homère dans l'espace. Elle fait un pas, et des siècles se trouvent écoulés (2). » Ces deux citalions permettront au lecteur de constater la différence des deux styles. Les Méditations sont l'œuvre un peu lâchée d'un vieillard : la Civilisation est l'œuvre serrée et ferme d'une intelligence jeune et virile.

(1) Méditations, p. 30.

Et maintenant, voici M. Guizot en présence du surnaturel. On ne saurait sans injustice lui refuser la gloire de l'avoir alUrmé à toutes les époques de sa vie. Jeune professeur, il débutait par établir « la régénération de l'homme moral et de l'état social par le christianisme (1). )> Et quoiqu'il ne fût pas, à cette époque de sa vie, plus théologien que nous ne l'avons vu dans sa maturité et dans sa vieillesse, il en était venu à s'écrier : « Le développement moral et intellectuel de l'Europe a été essentiellement théologique (2). )) On n'a pas assez remarqué la force de cet aveu, et de telles paroles supposent une foi réelle en la divinité du Christ. Mais il n'est pas besoin de se livrer ici à l'hypothèse, et l'on sait qu'au milieu des horribles petits déchirements de sa secte, M. Guizot demeura l'avocat déterminé de ce dogme fondamental. Il n'eut jamais là-dessus de défaillance ni d'amoindrissement, et c'est dans une œuvre de sa vieillesse, c'est dans ses" Méditatiom, que sa foi s'éleva jusqu'à l'enthousiasme. Oui, ce

,lj Civilisation en Europe, p. 22.

(2) I6id.,p. 170.

4i GUIZOT.

froid visage s'échauffa, ces yeux s'allumèrent, celte roideur s'anima et M. Guizot connut l'indignation. Elle livre qui provoqua cette indignation s'appelait la Vie de Jésus, et l'auteur de ce livre était Renan. Il faut entendre le vieux doctrinaire tonner contre ce détestable roman : « C'est un Jésus-Christ faux et impossible, fait de main d'homme, qui prétend détrôner le Jésus-Christ réel et vivant, fils de Dieu (1). » Eh quoi! nous ne tiendrons aucun compte de ces admirables paroles ! Dieu sera plus juste, et j'ai l'idée que ces quelques mots auront pesé dans les balances éternelles.

Je ne veux pas dire, d'ailleurs, que cette foi sincère ait été toujours appuyée d'arguments trèssolides : M. Guizot n'était pas de taille à traiter certaines questions, et le péché originel est de ce nombre. Après Joseph de Maistre, il n'aurait point dû y toucher. Il s'est contenté de développer la thèse de l'auteur du Pape : « L'hérédité prend place dans l'ordre moral aussi bien que dans l'ordre matériel (2j. » Et ailleurs : a Nous ne sommes pas seulement des êtres faillibles, nous sommes les enfants d'un être qui a failli (3). » La question du libre arbitre était mieux faite pour la portée et les dimensions de son entendement, et il l'a résumée en

(1) Méditations, p. 326.

(2) Ibid. , p. 54.

(3) Ihid., p. 53.

GLIZOT.

une de ces paroles que les hommes devraient retenir comme le résumé de toute une doctrine : « La Providence divine assiste à la liberté humaine, et en tient compte (1). » Par malheur, il a été absolument impuissant à parler de la Grâce. On n'en parle bien que dans l'intérieur de l'Eglise, et il a voulu rester à la porte.

Durant toute sa vie, ce protestant a été sollicité par la pensée de l'Église, et il semble qu'une force invisible le contraignait à en parler sans cesse. Il ne s'en pouvait taire, et c'était comme une sorte de remords. Le mot catholique lui écorchant les lèvres, il pensait se tirer d'affaire en disant : « L'Eglise chrétienne. » Petit procédé, et peu digne d'un tel esprit. Ses aveux n'en ont pas moins de prix, et il en est de décisifs : « Je ne crois pas trop dire en affirmant que c'est l'Eglise chrétienne qui a sauvé le christianisme (2). » Et ailleurs, avec cette naïveté d'inconséquence qui demeurera son caractère particulier, il constate ce grand fait : a La

'1) Méditations, p. 54.

(2) Civilisation m Europe, p. 53 II s'agit des quatrième et cinquième siècles.

société religieuse une fois née, il lui faut un gouvernement (1). )) H le dit, et ne conclut pas. Oui, très-illustre historien, oui, très-médiocre logicien, la société religieuse a besoin d'u.\ gouvernement, mais non de plusieurs gouvernements. S'il y en a plus d'un, ils se contrediront, ils se dévoreront, et la pauvre humanité sera divisée contre elle-même. Et il y aura de grandes douleurs, des guerres, du sang versé, mille scandales, et la mort enfin au lieu de la vie. Vous n'avez jamais eu la notion, ni l'amour, ni le désir de l'Unité. C'est votre crime intellectuel.

M. Guizot ne peut nier, et il avoue en effet, que l'Eglise a été instituée par Dieu lui-même. Or, quel est le raisonnement clair, solide, victorieux, que font ici les catholiques? Ils se disent : « L'Eglise est avant tout un enseignement. — Cet enseignement est de création divine : — Donc il ne peui être faillible. » L'idée d'un Dieu fondant sur terre une chaire de vérité soumise aux fluctuationj de l'erreur, cette seule idée est révoltante, et c'es ici qu'on peut répéter celte belle parole d'un d( nosévêques : « L'humanité a droit à l'infaillibilité. M. Guizot, néanmoins, prétend échapper aux lacj de ce terrible syllogisme dont il a fort inconsciemment senti toute la puissance. Rien n'est plu étrange que l'argument opposé par lui au raison-

(1) Civilisation en Europe, p. 138.

nement catholique ; il l'a répété vingt fois et sous vingt formes dilïércntes : « Le catholicisme et le protestantisme sont les deux grandes branches issues du tronc chrétien. » — « A runiversahté du christianisme, dans ses croyances essentielles, a dû nécessairement se joindre et s'est jointe en effet la variété dans ses moyens de propagation et dans ses établissements locaux. Cette variété est le résultat inévitable de la diversité des lieux, des temps et des événements qui font la destinée des divers peuples (1). w Et dans un autre livre : « Je m'adresse à tous les chrétiens, quels que soient leurs dissentiments particuliers et les formes de leur gouvernement ecclésiastique (2).» — «Les dissidences entre les Eglises chrétiennes sur des questions spéciales ou les diversités de leur organisation deviennent ici des intérêts secondaires (3). » Je pourrais multiplier ces citations ; mais les précédentesnous suffisent pour connaître tout l'homme. 11 n'est vraiment pas permis de raisonner aussi faiblement. Et, tout d'abord, cette pauvre argumentation porte sur ces deux mots : croyances essentielles et questions s2)éci aie s. Au compte deM.Guizot, la croyance en l'Eucharistie n'est donc pas une

a) Les Vies de quatre grands chrétiens français. Introduction, pp. iv et II.

[2] Méditations, Introduction, p. x.

'3) Ibid., p. XI.

croyance essentielle ! la croyance en l'Infaillibililé de l'Eglise serait donc une question spécialel La thèse n'est pas un instant soutenable, et, d'ailleurs, les luttes épouvantables qui ont ensanglanté le sol de l'Europe pendant plus d'un siècle semblent prouver que les peuples chrétiens attachaient à ces dogmes une importance considérable. Puis, qui décidera en dernier ressort que telle question est spéciale, et que telle autre est essentielle ? Il faudra toujours, pour cette démarcation nécessaire, il faudra nécessairement l'intervention d'une autorité décisive : et nous voilà revenus à l'Unité. Si cette autorité vient réellement de Dieu, elle devra être infaillible : et nous voilà revenus à Tlnfaillibilité. Le Verbe de Dieu fait homme, voulant couronner tout l'édifice de sa doctrine, élève un jour la voix au milieu de ses apôtres, et s'écrie : « Ma chair est nourriture et mon sang est breuvage. » Les catholiques, là-dessus, s'agenouillent et adorent. Les calvinistes, au contraire, disent : « Ce pain n'est que du pain, et ce vin n'est que du vin. » Eh bien ! M. Guizot sourit et dit : « Excellente, admirable, délicieuse variété ! » Sur la Pénitence, sur la Communion des saints, sur le Purgatoire, l'un dit blanc, l'autre noir, et M. Guizot sourit toujours : « Le catholicisme et le protestantisme sont les deux grandes branches issues du tronc chrétien. » Mais vous imaginez-vous Dieu créant l'Eglise, et lui disant : « Tu seras variée ? » Et ajoutant : « Ceci

est mon corps; mais je (e laisse parfaitement la liberté de n'en rien croire ? w En vérité, on ne peut croire à une telle absence de logique. Cependant M. Guizot n'a pas eu d'autre argument, et il est mort dans le scandale de son inconséquence.

Cette inconséquence a porté malheur à son lalent, autant peut-être qu'elle a compromis Télernelle destinée de son âme. Ses livres d'histoire se ressentent de cette étrange petitesse et mesquinerie de point de vue. Ayant fait de la variété le caractère légitime de l'Eglise chrétienne, il a cru voir cette variété dans toute l'histoire de l'Eglise. Encore un coup, l'Unité n'a jamais frappé ses yeux, cette lumineuse Unité que le catholique a la joie de constater partout; et il a ici accumulé erreur sur erreur. Par malheur il a fait école, et sa myopie contagieuse a fait beaucoup de myopes. Il n'a pas craint d'affirmer que le christianisme n'avait pas eu oc d'idée arrêtée » avant les premiers siècles; que les magistratures de l'Eglise primitive n'étaient pas distinctes, mais confuses ; qu'on ne possède pas, sur l'autorité ou le magistère des Papes, de documents certains au-delà du neuvième siècle ; qu'en

réalité, les premiers chrétiens étaient des presbytériens ou des indépendants, et que durant celte période démocratique la prépondérance appartenait au corps des fidèles (1). Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que, par un nouveau manque de logique, M. Guizot reproche sans cesse à l'Eglise « d'avoir mutilé la raison en ne permettant pas au peuple de décider les questions de foi. » Mais la variété, fheureuse et désirable variété, demeure la dominante de tout son système, et ayant médiocrement étudié les textes des Pères apostohques, il triomphe aisément de ses adversaires. 11 est dillicile de dire combien ces leçons de la Civilisation nous ont fait de mal. Dans les aveugles ou coupables résistances qui ont été faites au Concile du Vatican, dans les arguments et les sophismes qui ont été. alors rajeunis contre l'infaillibilité historique des souverains Pontifes, on retrouve aisément les idées de M. Guizot.

Cependant, une grande leçon avait été donnée à la superbe de cet historien. Certain jour, dans un tout petit village du Bugey, on apprit qu'il y avait un pauvre petit curé travailleur, qui s'était donné pour tâche de réfuter les erreurs de io\i%\QS grands écrivains de son temps sur le Christ et son Eglise. Le livre parut, et il était fort nettement intitulé : Défense de C Eglise contre les erreurs historiques de

(1) V. notamment la Cimlisation en Europe, p. 55 cl ss.

MM. Micheletj Thierry, Guizol. On ne fut pas longtemps à s'apercevoir que c'était un chef-d'œuvre. L'auteur, tout d'abord, citait in extenso les passages incriminés de ses adversaires. Apres quoi, il entrait en lice, et les terrassait à coups de textes. Il y en avait par centaines et par milliers, de ces textes lumineusement victorieux, el M. Guizot ne fut pas celui qui reçut le moins de blessures. Chacune de ses erreurs fut soumise au creuset le plus délicat et très-savamment analysée. Puis, le nouveau chimiste montra ce qu'il en restait : un peu de cendre. Ou plutôt il n'en restait rien. Alors M. Guizot fit voir qu'il avait réellement un grand esprit et une âme généreuse. Il avoua très-sincèrement qu'il s'était trompé, et que ce petit curé de campagne avait eu raison contre lui. Il le lui écrivit publiquement, et essaya même de le faire récompenser et pensionner. C'est en réalité une des plus nobles pages de sa vie, c'est une de celles qui lui auront fait le plus d'honneur auprès de Dieu, et le nom de l'abbé Gorini (l) jettera sur celui de M. Guizot une lueur qui brillera peut-être jusque dans l'éternité.

Après cette leçon, si bien reçue et presque décisive, vous pensez sans doute que le préjugé protestant va perdre chez M. Guizot quelque chose de

(L) Les pages que l'abbé Gorini a consacrées à M. Guizot sont au tome II de la 1" édition, pp. 236-280 et 321 et ss.

son intensité el de sa roideur premières. Point. L'entêtement était un des caractères de ce cerveau, et il s'opiniâtra dans son erreur. Quelques mois, hélas ! avant sa mort, il publiait le livre le plus bizarre qui se puisse imaginer, et qui donne la mesure du diamètre de son intelligence. J'ai là, sous les yeux, ses Vies de quatre grands chrétiens français^ qui parurent en 1873. Les quatre grands chrétiens, ce sont saint Louis et Calvin, saint Vincent de Paul et Duplessis-Mornay ! ! ! ! Après quatrevingt-cinq ans d'existence, après soixante-dix ans de réflexion, de retraite et d'expériences de toute sorte, ce très-illustre vieillard en était venu, ou plutôt en était resté là. Cela lui parut très-naturel d'accoler ensemble Calvin et saint Louis (I) ; il ne s'imagina même pas que des âmes généreuses et élevées en pouvaient être scandalisées. Il liait ensemble le saint plein de lumière et le sectaire plein d'ombre ; il soudait ensemble la mort et la vie, et croyait faire œuvre de génie. Cependant il était forcé d'avouer que Calvin ne pouvait exciter « une tendre sympathie (2) » ; il confessait que cet homme dur avait été « un moraliste incomplet et

(1) « Calvin et Duplessis-Mornay ont mérité la même gloire que saint Louis et saint Vincent de Paul. » Introd.,

p. VII.

(2) Les Vies de quatre grands chrétiens, page 376.

incohérent (1) », et « qu'il n'avait admis, ni dans l'âme humaine, ni dans les sociétés humaines, les droits de la liberté. » N'importe : il le met à côté de saint Louis. Et il va jusqu'à citer avec quelque plaisir les dernières paroles de Calvin à son lit de mort : (( Je vous prie de ne rien innover. Tous changements sont dangereux. » Le malheureux ! il avait bouleversé de ses deux poings le dogme et la morale, et il veut qu'après lui on n'en approche même pas le petit doigt. «Moi, c'est bien dilïérent;D c'est le mot de tous les égoïstes. Mais il atteint, sur les lèvres de Calvin, une effroyable profondeur, el devient ici le résumé de tout le protestantisme. Les Réformés ont cru supprimer l'autorité : en réalité, ils n'ont fait que la déplacer et l'attribuer, non plus à l'Eglise universelle, mais à M. Calvin, qui les prie « de ne rien changer après lui. »

Tout au contraire, les catholiques, qui possèdent la plénitude de la Vérité et qui croient d'une même ardeur à Dieu, à Jésus Christ, à l'Eglise, les catholiques se tiennent ce raisonnement: « Je suis; donc il y a un Dieu. — Je suis pécheur ; donc il y a une rédemption. — Je suis ignorant, donc il y a une Infaillibilité. »

M. Guizot a accepté les deux premières propositions, mais il a repoussé la dernière.

Avez-vous quelquefois éprouvé cette impres-

(1) Les Vies de quatre grands chrétiens, p. 375.

sion pénible de voir un grand chanteur s'arrêter tout net au milieu d'un morceau splendide ? C'est le cas de M. Guizot. Il n'a pu achever le beau cantique de la Vérité éternelle, et s'est arrêté soudain, impuissant et triste.

C'est principalement comme homme politique que M. Guizot a conquis cette certaine célébrité qui n'est pas toujours de la gloire. Le philosophe et l'historien méritaient, mille fois mieux que le ministre, de fixer le regard de la postérité ; mais c'est le ministre qui est resté fameux. Il en faut prendre son parti.

Il semble que M. Guizot se soit donné la tâche de ne pas faire dans le monde politique l'application de ses idées philosophiques et religieuses. Il avait hérité des siècles précédents cette déplorable maladie qu'on nomme le Séparatisme et qui consiste à isoler absolument l'un de l'autre, sans rapports possibles, le domaine de la politique et celui de la foi. Le premier ministre de Louis-PhiUppe fut en réalité un de nos plus obstinés séparatistes, et l'on peut dire de tout son système de gouverne-

ment ce qu'il a dit lui-même de ses livres historiques : « Je me renferme en des considérations purement humaines, et je mets de côté tout élément étranger aux conséquences naturelles des faits naturels (1). » A moins d'enlever aux mots leur sévère justesse, on ne pourra jamais dire que ce fut là un homme d'Etat chrétien.

S'il avait seulement voulu être chrétien à la Chambre et au Ministère comme il Ta été plus tard dans ses Méditations^ il nous aurait autrement gouvernés et n'aurait pas « aplati » les âmes. J'estime qu'avec une intelligence élevée, quelque sens pra tique et la double croyance au Péché originel et à la Rédemption, on peut être un bon gouvernant. Le gouvernement doit être, en de certaines limites, une copie de la Rédemption, et de même qiie Dieu s'est toujours proposé de sauver le plus d'âmes possible, un premier ministre doit se proposer d'élever le plus d'hommes possible à la lumière, au bonheur matériel, à la grandeur morale, à la liberté vraie, à la santé de Fàme et du corps, à la résurrection et à la vie. Les Papes, dans leurs bulles qu'on ne connaît pas assez, ont plusieurs fois donné cette belle définition du gouvernement et de la politique : « C'est la science pratique qui a pour objet la sécurité des corps et le salut des

(1) Civilisation en Europe, p. 52.

56 GLIZOT,

âmes (1). » Je ne pense pas qu'on trouve jamais mieux, et M. Guizot n'a pas haussé son esprit jusque-là.

Vers la (în sa vie, il attesta du moins qu'il avait cru à la théorie de l'Expiation et qu'il savait l'appliquer aux peuples comme aux individus. Il écrivait en 1872 son livre sur le duc de Broglie (2), et cherchait à y établir que le passé d'un peuple influe sur son état présent et à venir : « Les peuples subissent, comme les rois, cette résurrection de leurs fautes arriérées. » Et il ajoutait avec une belle noblesse de désirs : « J'ai la confiance que, malgré ses égarements, la France ne méritera pas de succomber définitivement sous le poids de son passé (3). )) C'est fort bien dit; mais il aurait fallu développer cette thèse. Tous les événements rigoureux de l'histoire présentent en effet ce triple caractère d'être à la fois une expiation, un châtiment et une préparation. M. Guizot n'a pas considéré sous ce point de vue l'histoire de la Révolution française : c'est pourquoi il ne l'a pas jugée avec assez de sévérité et n'a jamais pu lui retirer son amour. C'est un révolutionnaire de 1791,

(1) t Ad securitatem corporum et salutem animarum.:f> Ces mots se trouvent notamment dans une bulle de Benoît XI.

(2) Chez Hachette, in-12.

(3) Pages 178, 179.

peut-être même de 1790, et, si vous le voulez, de 1789. Mais c'est un révolutionnaire.

Les catholiques, qui ont pour la Révolution une si légitime horreur, ne sont pas cependant des hommes d'ancien régime. Ils reconnaissent trèsvolontiers, et avec une liberté qui se sent très à l'aise, ils reconnaissent tout ce qu'il y avait avant 1789 d'abus et de scandales qui criaient vers le ciel. Et quels cris! Les rois avaient, pendant plus d'un siècle, scandalisé les petits et les bons par l'effronté spectacle de leurs maîtresses et de leurs bâtards plus ou moins légitimés. La noblesse s'était jetée avec fureur dans les débauches de la Régence et dans les blasphèmes de Voltaire. Même il était arrivé que le sel de la terre s'était affadi, et le clergé n'était pas sans mériter la foudre : d'immenses abbayes, faites pour cinq cents moines, étaient parfois habitées par cinq ou six religieux qui y menaient une vie abondante et sans austérité ; le luxe et le bien-être avaient fait trop de progrès ; Rome était mal écoulée ou ne Tétait plus, les jansénistes prêchaient un gallicanisme qui touchait

à l'hérésie et qui allait aboutir à la Révolution. La bourgeoisie des grandes villes, rapace et sceptique, suivait clopin dopant les pas de la noblesse. Que pouvait penser le peuple, même chrétien, de toutes ces vilenies et de cet abandon de tous les principes comme de tous les devoirs ? Evidemment les choses ne pouvaient pas durer de la sorte, d'autant que l'Eglise catholique ne connaît pas, elle, d'ancien ni de nouveau régime, et que son régime est éternel. Il fallait un renouvellement.

Donc, qu'y avait-il à faire? Il y avait à rentrer dans le devoir, dans l'ordre, et c'était le meilleur moyen de rentrer dans le droit. La royauté avait à dire très-sincèrement : « J'ai péché contre mon peuple, auquel j'ai donné le mauvais exemple, que j'ai trop chargé, et dont je n'ai pas assez respecté les libertés chrétiennes. » La noblesse avait à se frapper la poitrine : « J'ai scandalisé mes frères par le libertinage de mes mœurs et le libertinage de mon esprit, et, sans briser ma vieille constitution, qui est utile à la nation, je vais, en expiation, renoncer à d'anciens privilèges dont elle se prétend accablée. » Et le clergé eût ajouté : « Je me tournerai vers Rome, et je rétablirai la pureté de mon antique discipline. » Et le peuple aurait dii dire : « J'ai la rage et l'envie au cœur, et ce n'est pas toujours sans sujet ; mais je ne veux désormais manquer à aucun de mes devoirs hiérarchiques, ni surtout à aucun de mes devoirs

chrétiens. Faisons un pacte, un contrat; faisons-le tous ensemble et signons-le joyeusement. Nova sint omnia ! » Et tous auraient mis leurs résolutions sous la protection du Dieu très-grand et très-bon, dont la pensée aurait dominé tout ce mouvement. Le contrat eût été signé; il eût commencé par ces mots : « Au nom de la Sainte Trinité, » et l'on eût peut-être évité par là des flots de sang et des torrents d'iniquité.

Les choses se sont passées d'une tout autre façon, et M. Guizot ne s'en est pas assez douloureusement étonné. Ses longs travaux sur l'histoire de l'Angleterre et de ses révolutions lui ont peutêtre donné le change et ont troublé sa vue au lieu de l'aiguiser. Sans doute il donne aux Cahiers de 1789 une approbation qui est souvent légitime et méritée ; mais il n'a eu garde de s'en tenir là. La Déclaration des droits de l'homme l'a ravi. Il ne s'est pas môme aperçu que l'homme y était mis en la place de Dieu, et que c'était le commencement d'un état de choses anti-chrétien et même contraire aux lois du monde naturel. Dès lors il s'est mis à admirer « la grande Révolution )> et a la France de 1789. )) Sans doute les crimes et les sottises l'indignaient, et il prenait la liberté de formuler ses réserves ; mais l'ensemble lui paraissait voisin de TidéaL II n'a pas, à notre connaissance, compris le caractère de révolte satanique qui éclate dans les œuvres de cette époque. Il n'a pas vu comment

Dieu, qui tire le bien du raal, avait fait servir ces années sanglantes à châtier les mauvais, à éprouver les bons et à préparer une nouvelle phase de notre histoire, où l'Eglise retrouvera sa vraie place. A un point de vue moins élevé, il ne s'est pas dit que la Révolution de 89 a été une solution de continuité dans notre tradition nationale, et que ces révoltés ont niaisement voulu changer tout en France, les institutions, les idées, les mœurs; mais qu'une telle prétention est absurde, et qu'il n'est pas plus possible d'improviser une nation en un jour, sans tenir compte de son passé, que de créer à nouveau la chimie et la physique, sans tenir compte des travaux et des découvertes antérieures de l'humanité savante. Bref, toute sa pensée sur la Révolution peut se résumer en ces termes : « Elle est vraiment charmante, mais un peu trop vive, et il ne faut que la calmer un peu. » C'est ce qu'il a tenté de faire durant toute sa vie.

A ses yeux, le moyen de calmer la Révolution était bien simple : il consistait à donner le pouvoir à la bourgeoisie révolutionnaire. Ce n'était pas plus diflicile que cela, et M. Guizol espéra fort

GUIZOT. Gl

naïvement, avant et même après 1848, que l'entreprise réussirait au gré de ses rêves. C'est là qu'il trahit véritablement la petitesse de ses vues et la médiocrité de sa pensée politique. Devant tant de fureurs populaires et tant de noble sang répandu ; devant ces innombrables multitudes d'hommes déshérités et misérables qui aspirent depuis 1789 à devenir riches et puissants; devant cette soif universelle et inextinguible d'égalité sociale et de jouissances; devant ce monde de convoitises, de haines et d'envies, M. Guizot a cru qu'il sulïirait d'asseoir au pouvoir, tranquillement, bonassement, ses quelques bourgeois payant le cens. Il a été persuadé que cette digue de petits cailloux sulTirait à contenir l'Océan. Ce fut la grande erreur de ce politique, et il est trop évident qu'avec une telle conception on manque absolument de génie.

M. Guizot disait : « Tant que le gouvernement représentatif restera debout, on peut, on doit espérer le retour vers une meilleure politique et le progrès de la liberté (1). » Il condensait en ces quelques mots la pensée-mère de tout son système, et croyait candidemant que ce gouvernement se maintiendrait sans jamais faire appel à la répression. Il avait l'horreur de la force. « L'essence du gouvernement ne réside nullement dans la réaction ,

(1) Le Duc de Broglie, p. 47.

dans l'emploi de la force (I). » Dans son dernier ouvrage, il condamne sans restriction, et avec autant de vigueur, « la contrainte en matière de conscience. >) Il veut la séparation absolue des deux pouvoirs temporel et spirituel, et s'étonne que l'Eglise ait parfois eu besoin de l'appui des gouvernements. Au milieu de toutes les passions humaines déchaînées, au milieu de tant de vices et d'avidités, il isole complètement ces deux choses : l'Eglise et le Pouvoir. Comment veut-il qu'elles ne soient pas mille et mille fois étouffées et anéanties ? Sous des apparences très-généreuses , c'est une misérable utopie que ce mépris de la force, et il n'y a en réalité rien de si grand que la force au service de la Vérité et du Bien. M. Guizot a été au pouvoir, et il a été contraint de faire appel à la force , qu'il détestait en théorie et utilisait en pratique. De même que l'âme a besoin du corps, le Pouvoir a besoin de la force, et il est uniquement nécessaire qu'elle s'exerce toujours conformément aux lois de la miséricorde et de la justice. On pourrait appliquer ces idées à l'Inquisition, que M. Guizot a si violemment attaquée. La légitimité de ce tribunal est incontestable (2), mais sa pénalité aurait dû

(1) Civilisation en Europe, p. 142.

(2) « Les plus hardis esprits du seizième siècle, dit M. Guizot, n'allaient pas jusqu'à dire que l'erreur sincère ne pouvait être un crime. » {Les Vies de quatre grands chrétiens,, p. 340.)

liuizuT. 63

être toujours miséricordieuse et juste, et ses juges, hélas! ont été trop souvent iniques, abominables et sanglants. Et c'est pourquoi nous ne pouvons jamais parler de l'Inquisition sans nous indigner contre tant d'excès et sans en dégager l'Eglise.

On peut dire de M. Giiizot qu'il n'a pas entrevu la question sociale, et c'est ici encore que se révèle l'infirmité de son coup d'œil. Derrière les bandes ouvrières qui s'agitaient déjà au fond de ces usines dont il favorisait le développement, il n'a pas vu le Démon qui soufflait la haine. Il ne s'est pas aperçu que les temps étaient proches où ces millions d'hommes sans foi en Dieu et sans espérance en l'éternité allaient demander leur part des jouissances de la terre, et que ces demandes seraient énormes, et qu'ils ne se contenteraient plus des fictions delà politique, et que la monarchie même ou la république leur deviendrait indifférente au prix de ces biens qu'ils convoitaient. Nous autres catholiques, nous essayons de lutter contre ce courant en prêchant Dieu, Jésus Christ, l'Eglise, la charité et l'éternelle égalité dans la béatitude du paradis. Ici encore, M. Guizot nous proposait son petit parlementarisme à bascule, ses petits collèges électoraux, ses petites habiletés, son petit système censitaire. Et il croyait très- sincèrement que ces hommes barbus et noirs, ces mineurs, ces forgerons, ces tisseurs, allaient se contenter de tout cela et se reposer dans ce petit bonheur épicier, comme

dans la grande et délicieuse oasis où Thumanité doit trouver l'idéal de la félicité. M. Guizot aurait vu plus loin, s'il eût été catholique ; mais il avait un peu l'entêfement du sectaire. Je ne vois pas que les événements lui aient ouvert les yeux, et que la Commune de 1871, avec ses flots de pétrole et de sang, ait arraché à ce bourgeois de grand talent et de courte vue les illusions dont il s'était toujours bercé.

Petit dans la politique, il reste grand dans la parole. Le ministre manque de clairvoyance; mais l'historien est pénétrant et profond. L'hommed'Etat est bourgeois -, mais l'éloquence et le style sont d'une magnifique sévérité et d'une haute perfection. Ceux de ses adversaires et de ses amis qui ont eu l'heureuse fortune de l'entendre, assurent que jamais orateur ne fut si accompli. Du haut de sa dignité, qui ressemblait un peu à de l'orgueil et où il essayait peut-êtrcun peu trop de copier le flegme anglais, il dominait assez dédaigneusement cette enceinte parlementaire où grouillaient des courtisans qu'il devait mépriser, et des ennemis qui furent rarement de sa taille. Sa stature, qui était

moyenne, paraissait alors immense ; son visage froid s'éclairait ; ses yeux, beaux et fermes, lançaient des éclairs; quant au corps, sa roideur se transformait alors en je ne sais quelle majesté, et il avait, à quaire-vingt-cinq ans, conservé celte façon noble démarcher qui ne ressemblait à aucune autre. Il n'avait pas la clarté souvent charmante, mais toujours prolixe et un peu bavarde de M. Thiers. Il avait une lucidité concise et fière. Je pense qu'il ne s'est pas défendu de mépriser les hommes, et il en avait, en effet, rencontré de fort méprisables : c'est un accident commun et qui arrive à tous les hommes d'Etat ; mais ils doivent planer au-dessus. Son geste s'accordait bien avec cette clarté un peu méprisante et roide. Il n'y avait rien de banal en lui. L'orateur, du reste, rappelait le professeur, et avait les mêmes qualités. Jamais de figures hardies, ni d'images fortes. Les mouvements impétueux étaient rares. On ne le vit jamais chercher de ces traits violents à la Michelet, et il avait le tempérament le plus opposé à tous ceux des romantiques: Hugo devait l'exaspérer. Il n'a jamais été poète, et, malgré ses travaux sur Corneille et Shakespeare, j'ose ajouter qu'il n'a pas très-profondément aimé la poésie. Il ne sait guère ce que c'est que la couleur en matière de style. Le rhythme lui manque, comme aussi le sourire.

Mais, puisqu'il en faut venir à ce style lui-même, ce qui le distingue, c'est la justesse du mot, c'est

l'exactitude de répithète, c'est la sobriété unie à la puissance. Cette parole n'est pas chaude , mais d'une bonne tiédeur raisonnable, qui finit par vous réchauffer et par faire circuler, avec modération et mesure, tout le sang de votre intelligence. On pourrait croire qu'avec cette égalité merveilleuse et ces tableaux un peu ternes il arrive à vous ennuyer. Nullement. On se sent peu à peu pénétré sans fatigue, et l'on est tenu en éveil par quelque page splendide, qui apparaît soudain et vous donne la patience d'en lire cinquante autres. C'est dans l'érudition, d'ailleurs, qu'il s'est montré le plus admirable. Sauf quelques longueurs, il y est vif, pressant, concluant; et je ne sache pas de plus merveilleux modèle d'une dissertation historique que le quatrième de ses Essais sur l'histoire de France. Sans doute, la Civilisation en Europe demeure son chef-d'œuvre; mais, à vrai dire, il n'est pas un seul de ses livres où l'on ne puisse aisément cueillir des beautés de premier ordre. J'ai là cent extraits de ses œuvres qui pourraient composer une longue et remarquable Anthologie. Espérons qu'un véritable chrétien réunira quelque jour les plus belles pages de ce grand historien et de ce grand philosophe. Les Lectures pour tous de Lamartine seraient ici le type qu'il faudrait imiter. Je n'ose pas pousser plus loin la comparaison : car je me rappellerais involontairement que Lamartine est mort dans le baiser de l'Edise. . .

On dit que, durant les derniers jours de sa vie, l'ancien ministre est demeuré plongé dans un profond sommeil. Je ne sais pourquoi j'espère en ce sommeil. Je ne veux pas dire que Dieu lui ait alors envoyé un de ses anges ; mais enfin je crois à la communion des saints, et je me persuade que tous ceux auxquels M. Guizol a fait du bien auront làhaut prié pour la conversion de celte âme. Nous ne savons pas ce qui se passe au chevet des mourants : ces yeux demi-éteints ont peut-être vu le jour de l'Eglise, et ces lèvres pâles ont peut-être murmuré le Credo.

Dom Guéranger est mort en son abbaye de Solesmes, le samedi 30 janvier 1875, Il y a quarante ans qu'il était venu prendre possession de cet ancien monastère au nom de son père saint Benoît ; il y a quarante ans qu'il avait fait de nouveau rayonner dans ce cloître le froc bénédictin, dont la Révolution avait cru se débarrasser pour toujours. Et certes, lorsque, jeune encore, il avait fondé sa chère colonie monastique sur ces bords charmants de la Sarthe, il avait dû souhaiter d'y mourir. Il ne pouvait désirer un autre tombeau.

En attendant la résurrection, son corps, qui est destiné à la gloire, repose tout près de ce cloître béni où il a tenté victorieusement la restauration de la plus antique et de la plus grande de toutes les institutions monastiques. C'est là qu'il a souffert, qu'il a espéré, qu'il a aimé. Lorsqu'il entreprit de

renouer la chaîne, si brutalement brisée, de la tradition bénédictine; lorsqu'il se tint pour la première fois ce vaillant langage : « Les anciens Bénédictins étaient peut-être gallicans; les nouveaux seront certainement ullramontains, «il était inconnu, il était méconnu, il était presque seul ; mais il savait déjà ne pas désespérer. Ce qu'on a appelé depuis « \e parti catholique w n'existait pas encore, ou existait à peine. Cher cloître de Solesmes, chères chambres des hôtes, vous^. avez eu l'heur de recevoir alors tous ces fondateurs de notre école, tous ces maîtres que nous voulons associer aujourd'hui dans l'expression du même respect et du même amour : Lacordaire, Montalembert, Veuillot ! Ils y sont tous venus l'un après l'autre ; ils y ont fait, avec Dom Guéranger, le plan lumineux de la grande campagne pour la liberté de l'Eglise. Et il y a certaine chambre qu'on m'a montrée, avec une jolie vue sur la rivière, qui garde encore le souvenir de leur passage. J'y voudrais écrire ces lignes, et inviter de là tous nos catholiques à cette concorde fraternelle dont le Père Abbé a jadis connu le spectacle.

C'est à Solesmes donc que Dom Guéranger a suivi toutes les péripéties de la lutte ; c'est là qu'il a reçu ces premiers numéros de l'i/mvers, que nous ne feuilletons jamais sans une émotion profonde et qui étaient frémissants de tant d'espérances ; c'est de là qu'il a lancé sur le gallicanisme tant de bonnes

flèches el qui ont si bien atteint leur but ; c'est là qu'il a lu fiévreusement tous les bulletins de notre guerre en faveur de la liberté de l'enseignement secondaire ; c'est de là que la Liturgie romaine est sortie certain jour, pauvre encore et méprisée, et c'est là qu'elle est rentrée, magnifiquement radieuse, après avoir fait la conquête de quatrevingts diocèses; c'est là que, pendant le Concile, palpitaient les espérances des infaillibilistes, et nos cœurs alors faisaient sans cesse le voyage de Rome à Solesmes. Je ne sais pourquoi, à ces grands souvenirs de toutes nos batailles, se mêle toujours dansm.on esprit l'image du Père Abbé, avec ses cheveux blancs, son visage fin, ses yeux vifs et son sourire pénétrant. Tous les catholiques de France sont sans doute comme moi, et se disent maintenant : a Notre capitaine est mort. »

Les anciens croyaient que la destinée humaine était rigoureusement soumise à la fatalité victorieuse. Nous, catholiques, nous donnons à ce mot a destinée n un tout autre sens, et c'est, suivant nous, la fonction ou la mission que Dieu donne à chacun de nous. Nous dirons donc que la destinée

de Dom Guéranger a été de vulgariser en France les doctrines romaines. Il en a été ie hérdut. El il me semble qu'il n'y aurait point de plus belle épitaphe à graver sur son tombeau que celle-ci : Aposlolicœ docfrinœprxco intrepidus.

Or, il a livré trois grands combats. Le premier, pour Tunité liturgique ; le second, pour les droits du surnaturel dans l'histoire ; le troisième, pour rinfaillibilité du Suppléant de Jésus-Christ. Trois combats, trois victoires.

Plusieurs de nos lecteurs se rappellent sans doute la situation liturgique de la France en 1840. Les optimistes ne voyaient dans ce chaos qu'une aimable variété ; mais Rome y voyait une Babel. Chaque diocèse avait son Bréviaire et son Missel, qui ne remontaient guère à plus d'un siècle, et se délectait dans la lecture de ses hymnes ou de ses proses de fabrique récente. On savourait ces nouveautés, plus ou moins élégantes, avec un certain plaisir qui sentait parfois la révolte. Le sens liturgique était émoussé, hébété, perdu. On ne tenait compte, en matière de rites, ni de Tautorilé, ni de l'antiquité, ni de l'unité. Tout était sacrifié à la rhétorique, et cette rhétorique était trop souvent janséniste ou gallicane : il y avait dans tout cela une odeur de Port-Royal ou de 1682. Cette antique, cette grande, celte sainte Liturgie romaine, qui avait, depuis Charlemagne jusqu'à Louis XIV, retenti sous les voûtes de nos cent cathédrales, on

DOM GUERAXGEn.

s'en moquait volontiers avec une vilaine moue railleuse, et l'on plaignait ces pauvres prêtres italiens, allemands ou espagnols qui étaient forcés de subir le Bréviaire romain. Certain diocèse, que je pourrais nommer, avait jusqu'à trois liturgies à la fois. Le catholique, qui était forcé de voyager, n'entendait nulle part la voix de la même prière. Et le pis était que l'on croyait partout à l'antiquité de ces liturgies de la veille. C'était la Liturgie romaine qui, aux yeux de presque tous les prêtres de ce temps-là, paraissait « entachée de jeunesse. » Le mal était profond ; il était presque sans remède. C'est alors qu'apparut Dom Guéranger, et Ton peut véritablement le regarder comme un médecin providentiel. Il vit que les intelligences et les cceurs étaient également malades, et résolut de les traiter les unes après les autres. Avec ses Institutions liturgiques il persuada les entendements ; avec V Année liturgique \[ convertit les cœurs. C'est, à la vérité, la plus grande ceuvre et la dominante de sa vie ; c'est par là qu'il demeurera célèbre dans l'Eglise de Dieu. Oui, si, dans la solennité du 2 février, par exemple, tous les catholiques de France peuvent dans toutes leurs cathédrales (sauf en une seule) assister à ce même et unique office de la Purification, qui est si merveilleusement beau; s'ils peuvent tous, avant d'allumer les cierges symboliques lie la Chandeleur, entendre ces mêmes oraisons splendides et dire à Dieu d'une seule voix : Pater ^

DÛM GUERANGER.

qui omnia ex nihilo creasfi et, jussu iuo, per opéra apum^ hune liquorem ad perfectlonem cerei venire /em/ï"; s'ils peuvent, dans leur lumineuse procession, entonner tous la même antienne : Adorna Ihalamum iuum, Sion;sï nous avons aujourd'hui la joie d'aller de Cambrai à Marseille et de Quimper à Strasbourg en voyant partout nos prêtres jeter jusqu^à Dieu le cri sacré de la même prière et interpréter dans le môme langage la foi de la société chrétienne; s'ils lisent partout le même bréviaire que leurs frères persécutés d'Allemagne, que les missionnaires de TOcéanie et que le Souverain- Pontife à Rome ; si l'antiquité liturgique est restaurée, si l'autorité liturgique est respectée, si l'unité liturgique est de nouveau fondée, beaucoup de gloire en revient à l'illustrissime et révérendissime abbé de Solesmes. C'est le monument qu'il a élevé, et l'airain est moins solide. Jusqu'à la tin des temps, ce noble édifice demeurera vivant : car le dernier jour du monde trouvera parmi nous quelque prêtre occupé à lire cet office romain que Dom Guéranger a remis en gloire. Exegit monument um.

Si auguste qu'ait été cette mission, le Père Abbé n'a pas eu que celle-là. Le jour vint, où, entreprenant le récit de la conversion du monde romain par l'Eglise empourprée du sang de ses martyrs, un célèbre écrivain lit à l'élément naturel une pjrt trop large et au surnaturel une place trop

DOM GLERA.NGER.

étroite. Sans doule, M. de Broglie était sincère alors, comme il le fut depuis dans ces luttes politiques où nous n'avons pas eu la joie de combattre toujours près de lui. Mais enfin il y avait péril à le laisser s'engager dans cette voie du naturalisme, et surtout à permettre qu'il y engageât avec lui toute une portion de la grande école catholique. Dom Guéranger le comprit : il s'arraclia à ses chères études et se Ht journaliste pour répondre à cet historien. Qui ne se souvient de ces vingt-quatre articles contre le prince de Broglie, qui ont été la gloire du journal le Monde! L'illustre champion du surnaturel prit en main la défense du Miracle : il prouva que la conversion du monde ne saurait s'expliquer par des événements purement humains, et que ces événements sont bien loin dy jouer un rôle aussi considérable que l'école libérale semblait se l'imaginer. La discussion fut des plus vives, mais des plus courtoises ; car c'est à coups de textes que Dom Guéranger avait accoutumé de frapper ses adversaires. Ses articles, nourris de faits, devinrent aisément un beau livre, qui fut véritablement décisif. Mais ses ennemis, un moment étonnés, allaient bientôt reformer leurs rangs contre lui. Les deux Ecoles, en effet, se séparaient de plus en plus, et prenaient soin de creuser un abîme entre elles. Il y eut des « ullramontains » et il y eut des « libéraux lo, et la belle unité de Tancien parti catholique, qui avait coni-

DOM GUKHANGER,

mencé à se rompre depuis plusieurs années, parui alors brisée pour toujours. Nous ne jugeons pas ; nous racontons.

Il se passa alors un fait des plus étranges et que les historiens des doctrines religieuses devront un jour mettre en lumiùre. Un certain nombre de « libéraux », qui avaient débuté par aimer passionnément Rome et les doctrines romaines, tournèreni peu à peu à ce gallicanisme, dont ils avaient jadis abhorré l'étroitesse. Ils se firent gallicans par excès de libéralisme. Le mécontentement et la méchante humeur où ils étaient de voir Rome se prononcer contre eux les poussa à revenir aux proposition.^ de 1682. Et, de fait, ils y revinrent. Lorsque s'ouvrit le Concile du Vatican, leurs journaux nous surprirent par la vivacité de leur gallicanisme : tous les arguments de Bossuet furent alors remis en circulation. Nous eûmes la douleur de voir de grands, de généreux catholiques, cherchoi d'une main jalouse, dans toute l'histoire de l'Eglise, les pages où l'on pourrait assister à de prétendue* défaillances de la sainte Eglise romaine. Ils mireni autant d'ardeur à chercher ces scandales que les pêcheurs de perles peuvent en mettre à trouver les trésors cachés de l'Océan. Et, de toutes parts, on n'entendait plus que ces mots : « Tel pape s'esl trompé en telle circonstance, en telle année. Honorius a été hérétique. Vigile a été hérétique. Libère a été hérétique. » Une plus rude épreuve

DOM GUERANGER.

nous était réservée. L'Ecole de nos adversaires eut alors pour chef un saint prêtre, au vaste cœur et au large entendement, et qui avait eu sur la jeunesse de nos écoles une action vraiment providentielle. Le P. Gratry écrivit alors ces fameuses Lettres qui troublèrent tant d'esprits. Il se fit un grand silence et l'on se tourna vers Solesmes. La Monarchie pontificale répondit à cette attente universelle, etDom Guéranger y aHirnia de nouveau l'unité romaine. Son principal honneur et le résumé de sa vie sont là : il a aimé Tunité et Ta fait aimer. On ne saurait s'imaginer une érudition plus puissante sous une forme plus modérée. Des faits, des dates, des textes. Et puis encore des textes, des dates, des faits. Cette tranquillité sûre d'elle-même, celte sérénité triomphante fut d'un heureux augure. Les bons livres abondèrent, et l'argumentation ultramontaine devint de plus en plus serrée. Les Papes furent vengés; Libère, Vigile et Honorius furent lumineusement justifiés; l'infaillibilité fut démontrée par la science avant d'être proclamée par l'autorité. Oom Guéranger ht aux catholiques comme un merveilleux escalier par où ils purent aisément remonter du temps présent jusqu'au premier siècle de TEglise, et chacun des degrés de cet escalier était un texte en faveur de l'infaillibilité romaine. On sait le reste ; on sait comment tous les catholiques se soumirent au décret du Concile, et quelle mort admirable fit le regretté Père Gratry.

DOM GUERANGER.

Nous nous persuadons que la Monarchie ponlificale ne fut pas élrangère à ce dénouement, et que ces deux grandes âmes sont réunies là-haut aux pieds de Dieu, pour s'y entretenir éternellement de rinfaillibilité victorieuse.

L'auteur des Institutions liturgiques, du ISaturalisme dans V histoire et de la Monarchie pontificah est mort en laissant un grand exemple aux catholiques. Je ne vois pas, en eflet, que cet illustre chef d'école ait jamais fait à la politique la part que nous lui faisons aujourd'hui dans notre activité liévrcuse; et je vois, d'autre part, qu'il a mis constamment la science au service de la foi. Apprenons de lui à faire estime de cette science que nous méprisons ti*op, et à nous élever au-dessus de ces petits horizons politiques qui ne sont décidément faits ni pour nos yeux ni pour nos ailes. Ce que Dom Guéranger a fait durant cinquante ans, sachons le faire nous aussi, el donnons la meilleure part de notre temps à la théologie, à l'histoire, au droit, aux sciences et à l'économie sociale. Nous planerons ainsi au-dessus de tous les partis, au lieu

DOM GLÉRANGER. 70

de ramper près d'eux, et nous conquerrons une indépendance qui nous permettra bientôt d'exiger du pouvoir, quel qu'il soit, le respect de tous nos droits. L'avenir est là, et n'est pas ailleurs.

Voici cependant qu'ils s'en vont l'un après l'autre, tous ces chefs du vieux parti catholique. M^ï'' Parisis est mort; Montalembert et Lacordaire sont morts; le Père Abbé est mort. Louis Yeuillol, seul, nous reste.

Jetons les yeux sur ces vaillants, et prions Dieu de nous envover des hommes de leur taille.

Il nous semble aisé de parler aujourd'hui de xMicheletavec une respectueuse indépendance. Nous avons eu lieu dj l'attaquer souvent durant sa vie, et nous avons dû- jadis consacrer de longues pages à VAmour^ à la Fe)nmc. à la Bible de V humanité, à la Sorcière. L'indignation ne nous a pas fait défaut contre celui qui s'était pris pour la sainte Eglise d'une haine acerbe, violente, enragée et littéralement satanique. Nous n'avons voulu laisser passer sans réponse aucun de ses factums plus que passionnés, et certes, nous le ferions encore si nous avions à le faire. Mais la mort, sans rien enlever à notre légitime indignation, lui donne je ne sais quelle sérénité. Les catholiques savent respecter les morts.

Nous étudierons à la fois dans SHchelet l'historien, le poète, le naturaliste et le pamphlétaire. Ce sont bien là, si nous ne nous trompons, les principaux côtés d'une intelligence qui fut si hien douée et qui abusa si coupablement de dons si

lumineux.

8J. Mien KL KT.

On se rappelle encore le succès des premiers volumes de l'Histoire de France (I). Ce fut un véritable enchantement. Ces infortunés collégiens, voués depuis si longtemps à des Manuels d'une sottise ou d'une sécheresse désespérantes, furent réellement ravis et transportés lorsque leur professeur d'histoire se prit à leur lire quelques-unes de ces pages colorées et vivantes. J'étais sur les bancs quand ce bonheur m'arriva, et durant de longs mois on ne parla que de cette passionnante lecture. Nous sortions de Cayx, hélas ! et dormions de tout notre cœur quand nous fûmes ainsi réveillés. Tout d'abord, nous ne vîmes pas les graves défauts de ce livre charmant : nous n'en sentîmes que le charme. 11 ne faut pas s'en étonner. Cette Histoire n'avait pas seulement l'attrait incontestable de la poésie ; mais l'auteur n'avait pas craint de remonter aux sources. A tout le moins, il avait tenu entre ses mains des chartes « pour de vrai. Une heureuse fortune l'avait conduit aux Ar-

(1) Ils parurent en 1833 el années suivantes.

chives (1), qu'il appelait pittoresqucment « la vaste nécropole de notre passé. » Je ne pense pas qu i en ait bien connu toutes les ressources. Il n était vraiment pas fait pour être érudit, et nous aurons lieu de constater tout k l'heure que l'imagination fut sa faculté maîtresse et gâta toutes les autres. Or, rien ne refroidit autant l'imagination que les chartes. Michelet y prit seulement, comme dans les Chroniques, les éléments tfes plus pittoresques : car le pittoresque fut le caractère de toutes ses œuvres. Il n'approfondit pas : il effleure. Il ne raconte pas : il peint. Ce n'est pas un historien :

c'est un poète.

Si quelques parties de son œuvre doivent survivre, ce seront certainement les quatre ou cinq premiers volumes de VHistoire de France, où les belles pages abondent. Néanmoins, je leur préfère cet humble Précis (2), qui a été longtemps le livre classique à Tusage de tous les Collèges ou Lycées. Combien de fois n'avons-nous pas lu et relu celte page splendide où il compare l'antique Royauté

(1) C'est grâce à ces études qu'il fit paraître en 1837 ses Origines du droit français cherchées dans les symboles et les formules du droit universel ; en 1841-1851, son Procès des Te/np/iers, dans la Collection des documents inédits, etc. , etc.

(î) Précis de l'Histoire moderne, 1833 (vingt ou trente éditions).

française à ces eaux de Versailles, et en particulier à ce bassin de Latone dont il fait une si admirable description ! Ce Précis était composé de quelques chapitres poétiques ou plutôt de quelques chants assez mal reliés entre eux, et les dates ne se trouvaient qu'en note. Nous le goûtions fort et délaissions pour lui Burette, Ansart et tous les autres. Cependant, il était aisé de prévoir que cet esprit brillant n'était pas solide. Vue chose a manqué à Michelet comme à Victor Hugo et à tant de grands esprits de notre temps : le frein. Ce siècle est, en vérité, le siècle de l'imagination toute-puissante. Or, rien n'est plus dangereux, rien n'est plus malsain qu'une telle omnipotence, et nous Talions bien voir.

Il y avait alors chez Michelet quelques tendances catholiques, ou, comme l'on disait alors, « néocatholiques. » Nos lecteurs se souviennent peutêtre de cette page tant de fois citée où le célibat religieux fut si poétiquement, si vigoureusement défendu par celui qui devait un jour en faire l'objet de si violentes attaques. L'historien avait aussi, par intuition plutôt que par étude, compris plus d'un côté du moyen âge. Les cathédrales l'avaient fortement ému (i), et il ne se sentait pas de haine

(1) « Le Drame éternel se joue chaque jour dans l'église. C'est un Mystère pétrifié, une Passion de pierre; ou plutôt c'est le Patient. L'édifice tout entier, dans l'austérité de sa géométrie architecturale, est un corps vivant, un

contre l'Eglise, à laquelle il a plus d'une fois rendu très-noblement justice. Nous sommes amenés par là à observer qu'il y eut deux phases bien distinctes dans cette vie que nous essayons de peindre. C'est Tannée 1842 qui semble à peu près les séparer.

En 1841, parut le cinquième volume de V Histoire de France^ qui commence par un éloge enthousiaste de Vlmitation de Jésus-Christ. Le caractère de ce livre, dit iMichelet, « c'est la mesure » et la sagesse. L'âme y marche entre les deux » écueils : matérialité, mysticité. Elle y touche et » n'y heurte pas. Elle passe comme si elle n'y » voyait point le péril ; elle passe dans sa simpli- » cité. Prenez garde : cette simplicité-là n'est pas » une qualité naïve; c'est bien plutôt la tin de la » sagesse (2). » Et il ajoute un peu plus loin :

homme. La nef, étendant ses deux bras, c'est l'Homme sur la croix. La crypte, c'est l'Homme au tombeau. La flèche, c'est encore lui, mais debout et montant au ciel. Dans ce chœur, incliné par rapport à la nef, vous voyez sa tête penchée dans l'agonie ; vous reconnaissez son sang dans la pourpre ardente des vitraux, y^ Histoire de France, tome V, p. 661.

(2) Hist. de France, V, p. 8.

M Ulmitaiion de Jésus-Christ, la Passion reproduite » par la Pucelle, telle fut la rédemption de la » France. » Après quoi, Thistorien aborde le récit de la vie et de la mort de Jeanne d'Arc, qui est peut-être l'épisode le mieux traité de tout son grand ouvrage. Il y a dans ces pages ardentes de nobles soupirs jetés vers Jésus-Christ; mais déjà on y trouve les premiers symptômes de la maladie qui devait ronger si longtemps l'intelligence de Michelet. Un certain nombre de passages de ce volume, publié en 1841, nous expliquent les Jésuites qui parurent en 1843 (1).

Le premier symptôme, c'est la haine du prêtre. Elle éclate partout. L'Imitation même lui sert de prétexte à attaquer les clercs, et il ne craint pas de dire que « le clej'gé catholique, croyant sentir dans Ylnternelle consolation (2) une sorte d'avant-goùt du protestantisme, l'a ôté peu à peu aux pauvres religieuses dont il avait dû être la douce nourriture. » Voilà une de ces accusations sans preuve comme on en trouvera vingt par page en tous ses livres postérieurs. Il n'a jamais su s'élever à celte hauteur d'où Thistorien dégage nettement une

(1) En 1844 parut le fameux livre : Du Prêtre, de la Femme et de la Famille ; en 1846, Du Peuple ; en 1847 el années suivantes, l'Histoire de la Révolution française.

(•2) C'est le litre de la version française d'une partie de Vlmitalion.

institution des abus auxquels elle a pu donner lieu et surtout des hommes qui t'ont pu déshonorer. Dans l'histoire du moyen âge, il n'a pas eu de peine à relever un certain nombre de scandales graves et à rencontrer un certain nombre de prêtres qui ont été infidèles à leur vocation. Là- dessus, son cœur s'est tout aussitôt indigné et son imagination s'est enflammée. Mais sa raison, hélas ! n'est pas intervenue pour corriger ce qu'il y avait d'excessif dans ces transports : « Mon ami, lui eût dit la Raison, je déteste autant et plus que toi les mauvais prêtres; mais il en est de bons que tu oublies, et il y en a eu un fort grand nombre, crois-le bien, à toutes les époques de notre histoire. Puis, ce sont là des accidents qui ne touchent pas à l'essence. Il faudrait étudier davantage, faire un peu plus de statistique, et surtout voir bien lucidement quelle est la dominante d'une époque. A cet effet, il te serait peutêtre utile de consulter plus de textes et d'en croire un peu moins ton imagination, qui est trop crédule. » Cette voix-là, Michelet l'a souvent entendue, mais il ne l'a jamais écoutée.

Déjà, dans son Histoire de France, je trouve tous les caractères de ses futures erreurs, et je les voudrais faire nettement saisir à mes lecteurs. Le pire de tous ses défauts, c'est cette exaltation de l'imagination, c'est cet échaulîement cérébral que nous avons déjà signalé tout à l'heure. Prenons quelques exemples.

Un jour, Michelet lit, dans je ne sais quelle ♦compilation, que les livres de chœur, dans l'église de Saint-Jacques-la-Boucherie, étaient « enchaînés et attachés en étagères. » Rien n'est plus naturel : les prêtres venant tous les jours célébrer l'office et ne voulant pas tous les soirs emporter leurs livres, les attachaient ainsi pour qu'ils ne fussent pas dérobés. Le même fait a pu être constaté dans certaines bibliothèques, comme à l'Ambrosienne de Milan. Bref, c'était uniquement une précaution contre le vol, et l'on s'en est parfois bien trouvé. Mais il s'en faut de beaucoup que tous les livres fussent ainsi traités, et aux douzième, treizième et quatorzième siècles, on peut affirmer que les dixneuf vingtièmes des manuscrits ne portaient pas de chaînes. Qu'importe ? L'imagination de Michelet se monte sur ce seul mot : « enchaînés^ » et le voilà qui s'exalte jusqu'à faire de ce fait insignifiant le caractère de toute une époque. Ecoutez plutôt : (c Les manuscrits, jusqu'alors enchaînés dans les églises, dans les couvents, avaient rompu la chaîne

ET COURAIENT DE MAIN EN MAIN (1). » Tel CSt UU dCS

procédés dont Michelet a fait involontairement le plus déplorable abus. D'un fait, d'un seul fait, cette imagination tire sans crainte lesconclusions les plus générales, et encore ce fait unique n'est pas toujours bien observé. Nous nous faisons fort de citer mille exemples analogues.

(1/ Histoire de France, V. p. 14.

MICIIELCT. 8î)

Il est vraiment curieux d'étudier psychologiquement ces procédés de l'esprit : signalons-en un autre, où l'imagination joue un rôle encore plus dévergondé. Au commencement du tome il de son Histoire^ Michelet a écrit toute une géographie pittoresque de la France. 11 y procède encore trop souvent par exagération et par hypothèse, et ce sont là les deux plaies de son intelligence. Lorsqu'il en arrive par exemple à décrire Montpellier, il ne manque pas de dire que cette ville « a près d'elle et sous elle une terre malsaine, couverte de fleurs, toute aromatique et coiime profondément médica- MENTÉE : ville de médecine, de parfums et de vertde-gris. )) Ces quelques lignes sont bien caractéristiques, et je vous prie, ami lecteur, d'observer le chemin qu'a parcouru l'imagination de l'auteur : (( 11 y a une Faculté de médecine à Montpellier ; donc, cette terre estmédicamentée. )) Bref, il n'avait pas tort, cet ami sincère de Michelet qui s'écriait dans le Rappel : « Michelet a été le poète de l'histoire. Poète, c'est-à-dire créateur. « Créateur de l'histoire, hélas ! oui, et beaucoup trop créateur. Cet éloge de M. Yacquerie pourrait aisément s'aiguiser en critique. En réalité, rien ne saurait être plus dangereux en histoire que la méthode de Michelet, et, pour dire toute la vérité, que l'imagination, la poésie et la « création ». L'historien constate : il ne crée pas.

Et voyez comment les choses se sont passées dans

l'histoire intime de l'entendement de Michelet. En étudiant la Révolution, cette imagination a senti soudain cet échauffement étrange dont nous parlions. Elle a commencé sans doute par en admirer seulement certains traits auxquels on pourrait appliquer le mot célèbre : « Toute erreur contient une vérité, et n'est souvent qu'une vérité dont on abuse. » Mais, de cette admiration partielle et irréfléchie, l'imagination de Michelet en est rapidement venue à tout admirer; oui, tout Jusqu'à 1703. C'est sur cette impression qu'a commencé la seconde partie de la vie de i'historien. « La Révolution française, c'est le soleil, » tel est l'axiome qui a désormais conduit cette intelligence aveuglée. Alors il s'est produit en lui cet étrange et redoutable phénomène que nous appellerons : la logique dans l'imagination. Personne, en effet, parmi nos adversaires, n'a été plus logique que Michelet. N'ayant point tardé à s'apercevoir que les théories de la Révolution étaient et sont diamétralement opposées aux principes de l'Eglise, il n'a plus accepte dès lors aucun de ces principes. Il a été plus loin : il est remonté d'un bond jusqu'à l'Antiquité pour trouver un temps digne de ses sympathies, et abandonnant la vieille doctrine du progrès indélini, il a proclamé dans tous ses livres que le Christianisme a été une a reculade »> de l'humanité, une reculade de quinze cents ans. C'est net; et voilà où l'imagination nous peut conduire. De là, cette

Bible de V humanité, où il a condensé toutes ses opinions philosophiques et où il aboutit à l'athéisme. Ce livre pourrait être éternellement cité comme le type d'un livre passionné, et, pour dire le vrai mot, injuste. Il y est à peine consacré quelques pages à Jésus-Chist, et cinq cents y sont données à ces trois v Foyers de lumière » : l'Inde, la Perse, la Grèce. Malgré tous les travaux de l'érudition moderne que nous avons jadis essayé de résumer dans notre réfutation de cette œuvre singulière, Michelet a résolu ce problème de trouver uniquement des éléments lumineux et beaux dans les religions hindoues, persanes, pélasgiques et helléniques. Tout en est bon, tout y est vrai. La laideur, le mensonge, le vice, la nuit et la mort, c'est l'Eglise, c'est toujours et partout l'Eglise, à la face de laquelle Michelet a fini par jeter la Sorcière comme le suprême outrage.

G'est-là son œuvre la plus logique, la plus violente, la plus profondément infernale : je ne pense pas qu'il soit aisé d'aller plus avant, et nous sommes bien loin des premiers tomes de V Histoire de France. Le style lui même a changé. Ce n"est plus cette prose saine, celte belle et noble phrase rhytliméc, ces images solennelles, cette vie quelque peu contenue, que nous admirions tout à l'heure en relisant ce deuxième volume plein de beautés si vives et qui se termine par ce magnitique aveu mêlé de quelque erreur : «( Seigneur, le christianisme a

92 micheli:t.

» cru, il a aimé, il a compris : en lui se sont rcn- » contrés Dieu et Tliomme. Il peut changer de » vêtement ; mais périr, jamais. Il se transformera » pour vivre encore. Il apparaîtra un matin aux » yeux (le ceux qui croient garder son tombeau, » et ressuscitera le troisième jour. » Ne demandez pas un style aussi net, aussi sain, aussi classique à la Sorcière. La phrase y est hachée, l'image y est forcée. Quand un poète vieillit et sent les approches de sa décadence, il veut prouver à lui-même et au monde qu'il n'en est rien et que son talent rajeunit. A cet elïet, il exagère toutes ses qualités. .. . , qui deviennent des défauts. Michelet n'a pas agi autrement. Rien n'est plus fatigant que la lecture de ses derniers livres; rien n'était plus « élevant » que la lecture des premiers. 0 puissance malsaine d'une imagination déréglée î

Par malheur, les dégâts ne se sont pas bornés à ces couvres dogmatiques. Le cerveau a été plus entamé : la maladie y a gagné du terrain. Il me coûte singulièrement aujourd'hui de rappeler seulement le litre de ces deux livres dont le succès nous a si cruellement attristés : \\\mour, la Femme.

MICHELET. 9o

Ils sont le résultat de la mciiic maladie intellectuelle, et Ton a pu dire qu'ils constituaient un cas pathologique. Je n'insisterai pas. S'étant passionné à ce point contre l'Eglise, Michelet a été saisi d'une horreur ardente contre Pidée que l'Eglise s'est faite de la femme. Il a cru, il s'est « imaginé » que le secret du véritable amour avait été perdu depuis l'antiquité, et que la chasteté préchée par le Christ n'est qu'une hypocrisie dangereuse. Il s'est fait l'avocat de l'amour net et franc. On sait, par malheur, à quel singulier raffinement de sensualité poétique il en est rapidement arrivé, et tel sera le sort de tous ceux qui voudront résoudre cette auguste question de la femme et du mariage, en se passant de Jésus et de son Eglise. Un écrivain de ce temps a dit fort justement : « Toute femme qui n'est pas au Christ appartient à Vénus. » L'expérience en a été faite. 11 me reste à constater que la forme elle-même de ces derniers livres de Michelet est absolument médiocre. Toute cette dernière partie de sa vie ne saurait être caractérisée que par le mot (c maladif. » Et c'est même ce qui nous doit remplir de miséricorde à son égard, en nous laissant peut-être quelque souveraine et délicieuse espérance.

Encore ici, d'ailleurs, il nous offre les défauts de ses qualités. Il était fait, plus que personne dans ce siècle, pour décrire la nature avec une admirable et poétique exactitude. Je dirai en deux mots qu'il

avait le sens de la nature, et il l'a bien prouvé dans V Oiseau^ dans V Insecte ^ dans la Mer (1). C'est là qu'il est tout à fait lui. Chose curieuse ! cette même imagination qui synthétisait si volontiers et si rapidement les résultats de quelques observations, la voilà qui se prend ici d'amour pour l'analyse, pour le détail, pour l'infiniment petit. Fatigué de cette haine farouche qui se donne carrière dans les derniers volumes de son Histoire ; épuisé par les spasmes d'une intelligence qui est indignée de tout le spectacle du passé; dégoûté de tout un passé où il ne voyait que scandale et sang, ce pauvre esprit dévoyé ne trouva de repos que dans la contemplalion de la nature. Il se mit à observer les oiseaux avec un soin qu'il aurait dû mettre à observer les hommes. De là, des pages tout à fait aimables et des paysages tout fait ravissants. En ce moment, j'ai sous les yeux cette Introduction de VOiseau^ que Michelet a si bien intitulée : Comment Vauteur fut conduit à Vétude de la nature. Ce n'est pas loin d'être un chef-d'œuvre, et j'en voudrais citer de longues pages. Ce qui me ravit, c'est que je rencontre encore ça et là le nom de mon Dieu. Comment Michelet l'entendait-il alors ? Je ne sais, mais je ne puis m'empécher d'être ému toutes les fois que je lis cette divine syllabe. Donc, ce n'est pas en vain que Michelet a terminé son introduction

(1) Chez Hachette, n vol. in-18.

de VOiseau par ces belles paroles : « J'aime à tire » d'aile, du nid au nid, de l'œuf à l'œuf, de Famour » à l'amour de Dieu. » Ce n'est pas en vain qu'il a eu quelquefois la notion et le désir de l'Unité. Ce n'est pas en vain qu'il a écrit ces mots étonnants, en son chapitre de l'aile, au sujet de la croyance en l'autre vie : « Rêves ailés, si vous » étiez pourtant ! Si d'étoiles en étoiles, réunis, )) élancés dans un vol éternel, nous suivions tous » ensemble un doux pèlerinage à travers la Bonté » immense ! On le croit par moments. « Quelque » chose nous dit que ces rêves ne sont pas y> des rêves, mais des échappées du vrai monde, » des lumières entrevues derrière le brouillard » d'ici-bas, des promesses certaines, et que le pré- » tendu réel serait plutôt le mauvais songe. » Je ne puis m'empêcher, en finissant, de rapprocher ces paroles si vagues, hélas ! de ces mots plus précis de V Histoire de France^ alors que Michelet décrit en grand style les cathédrales du Moyen Age (1) : <( Tous ces humbles maçons travaillaient pour )y la Vierge. Leurs cathédrales, exhaussées à peine )) d'une toise par génération, lui adressent leurs » tours mystiques. Elle seule sait tout ce qu'il y a )) là de vies humaines, de dévouements obscurs, de » soupirs d'amour et de prières. 0 Mater Dei!

1) T II. page 682

96 MICHKLET.

Ce dernier cri est-il vraiment sorti du cœur de Michelet, ou se contente-t-il de le placer poétiquement sur les lèvres des ouvriers du moyen âge ? Laissez-moi rester dans le doute. Je n'ai jamais dédaigné une seule aspiration, je n'ai jamais raillé un seul soupir de mes frères vers la bonté de Dieu. Mais Dieu, qui est la Bonté même, en lient infiniment plus de compte que nous ne pouvons le faire. Il n'oublie pas un seul de nos soupirs, et sa miséricorde a plus de mémoire que sa justice.

Pour bien juger riiommc immense dont nous allons esquisser le portrait, il convient tout d'abord de se faire une idée exacte de la littérature et de l'art à la fin du dix-huitième siècle. Guillaume de Schlegel étant un de ceux qui ont, à celte époque, jeté le plus courageusement ce grand cri : Nova ûnt omnia^ il nous importe de savoir combien il était devenu nécessaire de tout renouveler dans la critique, dans l'histoire littéraire et dans la poésie. Si l'on veut en effet rendre pleinement justice à ceux qui nous ont alors conduits sur les hauteurs, il faut constater la profondeur de l'abîme où nous étions tombés. Personne d'ailleurs n'a peut-être été plus insolemment pillé que Schlegel, et les romantiques français ont jugé bon de s'approprier les idées du grand critique allemand. C'est un devoir de rendre à cet homme illustre la gloire

98 GUILLAUMK DE SCIILEGEL.

qui lui appartient si légitimement. Il a porté dans son cerveau toute la littérature du dix-neuvième siècle.

H était temps que notre décadence littéraire fut brusquement arrêtée. Il n'y avait plus parmi nous de poésie digne de ce nom : car i( nous est absolument impossible d'appeler ainsi les platitudes, les longueurs et les banalités de Delille. Ce traducteur élégant régnait, et personne ne songeait à lui disputer cette première place trop aisément conquise. Un poète, un vrai poète était né, mais il allait mourir dans la première fleur de son génie ; encore était-ce un païen, un Grec de l'Attique égaré parmi nous, et l'on sait qu'André Chénier n'a pas fait, qu'il ne pouvait faire école. Au théâtre, c'était le néant. De la poudre et des mouches ; un dialogue vif et creux; de petites intrigues de salon ou d'antichambre; des Lisetteset des Frontins qui .s'agaçaient d'une façon conventionnelle et bêtisaient suivant la formule ; des marquis et des comtesses qui se donnaient une peine énorme pour paraître amoureux, sans pouvoir se convaincre eux-mêmes ni convaincre personne; une odeur de musc vraiment désespérante et qui se mêlait à d'autres odeurs sans pouvoir les dissiper : voilà la comédie. Quant à la tragédie, il n'en faut point parler. Il paraissait encore tous les ans quelques dizaines de ces rhapsodies : on y délayait une goutte de Uacine en des océans d'eau tiède. L'ennui

cepcndanl grandissait et allait faire justice de ces médiocrités de vingtième ordre. Un révolutionnaire passionné et perfide essayait en vain de rajeunir ce vieux tiiéâtre : il allait faire une révolution avec son Mariafje de Figaro , mais une révolution dans la politique et non pas dans Tart.

La prose résistait mieux à la décomposition. Claire, précise, coulante et fine dans Voltaire, chaude et puissante dans Rousseau, solennelle et correcte dans Buffon, froide et exacte dans Montesquieu, colorée et large dans Bernardin de Saint- Pierre, elle était demeurée tout-à-fait charmante dans les lettres intimes, et surtout dans celles des femmes. Charmante, mais non pas à la manière de M"'^ de Se vigne. Il y avait partout moins d'ampleur et d'élévation. Partout, même chez les maîtres, on constatait je ne sais quel relâchement , quelle mollesse. La phrase avait perdu de sa vigueur : elle pouvait marcher plus vite, mais non pas aussi solidement. On voyait bien que tout allait sombrer. La plus incontestable pauvreté était celle de la critique, de la notion de.l'art. On en était resté aux étroitesses de Boileau, qu'on avait encore rétrécies. Rousseau avait réagi contre cette école qui ne savait pas aimer la nature; mais sa réaction avait été au-delà de toutes les limites de la raison. Boileau n'avait jamais été aussi roi qu'en 1780. On le citait partout, et la France avait imposé sa doctrine sèche à tous les autres peuples. L'Alle-

a/BaorH£CA

100 GUILLAUME DK SCHLEGEL.

magne elle-même subissait les lois du « Parnasse; franrois; » elle avait enfin oublié ce moyen âge auquel elle était si longtemps demeurée fidèle; elle était devenue sottement classique et se délectait en des tragédies à la française. Chez toutes les nations, germaines ou latines, la décadence était li) même. On ne détestait pas la poésie primitive et populaire, mais c'est parce qu'on n'en soupçonnait même pas l'existence. D'ailleurs, on s'écriait partout que TAntiquitô seule est faite pour nous servir de type immortel, et qu'il n'y a eu dans toute l'histoire de l'humanité que deux ou trois périodes véritablement littéraires. Tout était mesquin et étroit. Je me figure volontiers le dix-huitième siècle sous les traits d'un berger enruljanné, lisant les tragédies de Crébiilon ou les vers de M. de Bernis. Il devenait urgent d'imposer silence à ce faux berger et de rétablir dans le monde la véritable notion de l'Art. C'est ce que fit Guillaume de Schlegel, aidé d€ son frère Frédéric et de quelques vaillants.

Auguste-Guillaume était né à Hanovre, en 1767. Son père, qu'il perdit en 1793, ne dut pas saiiî doute lui communiiiucr l'amour des réforme^

littéraires : cet honnête homme, en effet, s'était fait connaître par une traduction de Le Batteux . On voit encore ici triompher cette influence française à laquelle les formidables guerres de la Révolution et de l'Empire allaient porter le dernier coup. Mais sans ces guerres , où l'amour de la patrie devait nécessairement donner naissance à une poésie intime et populaire, sans ces guerres même, une nouvelle école devait naître. On était fatigué de ces imitateurs germaniques de Racine, et Ton peut difficilement, en effet, se figurer l'ennui que doit exhaler une tragédie allemande. Puis, il était resté, au fond de la nation, une couche profonde qui n'avait pas été atteinte par le « classicisme » français. Le peuple avait gardé ses chants populaires, ses Lieder. Il n'avait pas perdu le souvenir de son Wolfram d'Eschenback et de ses Minnesinger. Bref, il n'y avait pas eu là, comme en France, cette grande solution de continuité entre le passé et le présent, qu'on a désignée sous le nom menteur de Renaissance. Donc, les réformateurs littéraires avaient beau jeu là-bas. Ils avaient, même avant d'ouvrir les lèvres, un vaste parti, déjà persuadé de tout ce qu'ils allaient dire et très-dévoué à tout ce qu'ils allaient faire.

Ce qu'on admire le plus en lisant les différentes biographies de Guillaume de Schlegel, c'est cette activité d'un esprit presque universel, et qui se laisse en même temps attirer par vingt aimants.

102 (JL'ILLAUMl-: I)K SCHLEGEL.

Il étudie à fond raiiUquilé et se fait d'abont connaître par de beaux travaux sur Homère cl sur Virgile. H pousse les esprits de son temps vers la science, vers l'amour de la poésie orientale : il publie le texte sanscrit du Bhagavad-Gitd et entreprend une traduction latine de VHipotadesa et du Râmâyana. H révèle à ses compatriotes les beautés trop longtemps méconnues de ces deux grands poètes sincères, Calderon et Shakspeare. 11 se plaît tout particulièrement dans les littératures des nations néo-latines : avec la souplesse et le coloris de sa belle langue poétique, il en traduit cent textes ditîérents dans son Anthologie italohispano-portugahe, et apprend à ses contemporains qu'au sud de notre Loire, il a jadis existé une grande littérature et une langue splendide. Son Essai sur la Langue et la Littérature provençales ne le détourne pas de l'étude de ses antiquités nationales, et les Niebelungen ne l'occupent pas moins que nos Troubadours. Ce savant, d'ailleurs, a l'esprit trop bien fait et l'âme trop haute pour dédaigner la poésie. Entre deux livres d'érudition, il publie un recueil de vers. Et personne ne se scandalise, et personne ne l'en trouve amoindri. Cependant, ce n'est pas à tant d'œuvres accumulées qu'il doit sa popularité la plus profonde. Il a compris que de son temps il existait deux forces fécondes qu'il importait tout d'abord de mettre au service de la Vérité : la chaire cl la presse. Donc il

fonde VAihenœum avec son frère, et, pendant (jue l'Europe tout entière est en feu, il y établit placidement les règles de la Critique nouvelle. Depuis longtemps il est monté en chaire, et a formé d'illustres élèves. C'est là que son influence fut peut-être le plus vivante, et nulle part il n'a mieux exposé l'ensemble de son système que dans ce Cours de littérature dramatique dont nous aurons lieu de résumer tout-à-Theure les plus importantes leçons. La vie de son frère Frédéric n'est pas moins occupée ni moins ardente. Frédéric, lui aussi, est un érudit, un orientaliste, un helléniste, un professeur, un journaliste, un théologien, un philosophe, un poète. Il écrit son Essai sur la Langue et la Littérature des Indiens^ où il fonde une science nouvelle, et en même temps il excite, il relève par des chants populaires sa patrie envahie et vaincue. Ces existences sont véritablement admirables, et l'on voudrait ressembler à ces hommes universels. Voilà qui s'appelle vivre.

Les deux Schlegel ont créé le romantisme allemand. C'est leur œuvre commune; mais surtout celle d'Auguste-Guillaume.

Et il faut ajouter que, malgré certains caractères

lui (JllLLALMK Di-: SCHLEGEL.

distincts, le romantisme français est sorti du romantisme allemand. Ceci a produit cela.

Mais ici ne nous payons pas de mots, et demandons-nous quels ont été les éléments du romantisme de Schlegel : « Une nouvelle école, dit-il, vient de naître en Allemagne, qui essaie de concilier l'amour des modernes avec celui des anciens. C'est l'école romantique, eZo»^ le nom vient de la langue romance. » Laissons cette étymologie pour ce qu'elle vaut, et allons au fond des choses. Le premier caractère de la nouvelle école, c'est de regarder la poésie, non plus comme une amusette à l'usage de quelques délicats et de quelques oisifs, mais comme une manifestation nécessaire et adéquate de la vie d'un peuple ou de la vie d'une âme. On s'est beaucoup moqué de ceux qui ont répété : « Le poète a charge d'àmes; il est fait pour » convertir, élever, sauver les autres hommes. » Il m'est absolument impossible de découvrir ce qu'une telle doctrine peut renfermer de ridicule. Que quelques olympiens de ce temps- ci aient ajouté à l'expression de celte vérité incontestable le scandale de leur prodigieuse et insupportable vanité : j'y consens. Mais la doctrine reste vraie et elle est légitimement applicable à tous ceux qui parlent comme à tous ceux qui chantent. Ce n'est pas seulement la loi de la poésie : c'est la loi de la parole. Tous, nous sommes ou devons être des convertisseurs ; tous, nous devons élever et sauver

des âmes; tous, nous avons celle responsabilité sublime, et le poète est celui qui remplit ce devoir d'une façon plus auguste, en mettant au service du Vrai et du Bien la noblesse des idées, le cbarme des couleurs et la beauté des sons. Si Boileau n'a pas dit ces choses, tant pis pour Boileau !

Dans la première leçon de son Cours de littérature dramatique (leçon immortelle et qui a presque changé le monde), Schlegel ne craint pas de séparer très-nettement l'Art et les arts. Ce mot avait subi des dégradations abominables, comme la si bien montré Ernest Hello ; et Bossuet , si grand par tant de côtés, avait été quelque part jusqu'à placer « l'art du sellier « à côté de l'art du peintre. « Chaque branche de l'art a sa théorie particulière, w dit Auguste-Guillaume ; mais il y a une théorie » philosophique, une théorie générale de l'Art, » qui est commune à tous les arts. » Et il ajoute : « L'esthétique n'est qu'un chapitre de la métaphysique. » Et ailleurs : ce La poésie doit refléter les » idées éternellement vraies. » En ce moment, l'illustre critique nous emporte avec lui sur des sommets ignorés de tout notre dix-septième siècle : (( Trois sciences, dit-il, s'occupent de l'Art. La » Métaphysique étudie le Beau dans son principe ; » l'Histoire littéraire raconte les efforts que l'homme " a faits jusqu'à ce jour pour atteindre le Beau ; » la Critique enfin est l'art de juger les œuvres du » génie humain. » Tels sont les principes posés

106 GUILLAU.MIÎ Dl<: SCHLEGKL.

par la main de Schlegel : ils sont presque populaires aujourd'hui. Ils ont permis à ses élèves d'aller plus loin que l'auteur même du Cours sur la liitérature dramatique. On n'hésite plus à reconnaître l'égalité de toutes les formes de l'Art, de la Peinture, de la Poésie et de la Musique. On n'hésite plus surtout à voir uniquement dans l'Art l'expression sensible du Beau. Quelle joie d'entendre ces magnifiques doctrines ! Et comme on respire !

Schlegel ne s'arrête pas en si bon chemin. Il trouve devant lui ce préjugé de ti;ois^ siècles , celte sotte erreur que nous flétrissions tout à l'heure : « Il n'y a eu, dans toute l'histoire littéraire, que deux ou trois petites périodes où l'humanité se soit vraiment élevée à la notion du Beau. » Je ne puis, moi aussi, je ne puis citer une telle ineptie, que je combats depuis quinze ans, sans que je sente tout aussitôt Tindignation me courir dans les veines. Il faut voir avec quelle noble et tranquille fermeté Auguste-Guillaume réfute cette formule usée de la Renaissance, qui n'a plus cours aujourd'hui en Allemagne, mais dont la France ne se défera peut-être pas avant un siècle : « Non, non, s'écrie-t-il, il n'y a pas eu seulement ces deux ou trois oasis dont on parle ; mais la Poésie, mais le Beau ont été sans cesse répandus sur l'humanité tout entière. Les peuples primitifs eux-mêmes ont possédé une poésie et un art qui méritent une étude attentive. » 11 établit ailleurs que, pour être

GUILLAUME DE SGFILEGEL. 107

un vrai critique, il faut avant tout posséder cette belle faculté mentale qu'il appelle « l'universalité de l'esprit. » Et, à ce sujet, ce placide génie n'est pas loin d'entrer en un légitime courroux : « En » vérité, dit-il, rien n'est plus injuste que de » ramener les œuvres intellectuelles de tous les 3 temps à celui où nous vivons, il faut savoir tenir » compte à tous les peuples de Fépoque où ils ont y> vécu, de leurs mœurs, de leurs usages. » Notez que Sclilegel ne tombe pas ici, par anticipation, dans l'erreur haïssable de M. Taine, lequel fait tout dépendre, en histoire et en arl, du climat, du temps, de la race et du tempérament. L'auteur du Cours de littérature dramatique admet une vérité, une morale, une esthétique absolues; mais, moins étroit que notre dix septième siècle, il constate, il salue le Beau dans les Niebelungen comme dans Homère, et dans une église gothique autant que dans le Parthénon. Ce n'est pas lui, ce n'est pas cette vaste intelligence qui se serait indignée de nous voir comparer la Chanson de Roland à V Iliade, et il était fait pour comprendre tous les aspects de la Beauté.

Un caractère très-distinct de l'école romanliqu c'est de faire une large part à notre moyen âge. Schlegel répare ici les dédains de Boileau et de Fénelon. Il ne hausse pas les épaules toutes les fois qu'il passe devant un monument du douzième ou du quinzième siècle. Il ne s'écrie pas : « U

108 GLILLALMI-: DE SGHLEGEL.

barbarie ! » quand il entre sous le portail ombreux (le nos cathédrales. Mais il se munit loul d'abord de cette arme nécessaire, le bon sens, et se dit qu'une architecture doit répondre toujours à la nature et aux besoins d'un peuple. Voilà qui le tranquillis'e, et il se sent déjà tout porté à ne pas mépriser les gothiques. Mais son admiration éclate quand il contemple la magnifique élévation de ces voûtes, la parfaite convenance de ce plan, la clarté tempérée de ces vitraux. Un tel édifice n'est pas seulement dans un rapport exact avec le climat d'un peuple, mais avec toutes ses idées et avec toute sa foi. Et il en est de môme des meilleures parties de la littérature du moyen âge, où nous devons chercher, où nous devons aussi trouver le Beau. Serait-il possible, en effet, que Dieu eût sevré de l'Art les nations qui ont été baignées dans le sang libérateur de son Fils et qui ont cru joyeusement à cette délivrance? Parce que le moyen âge n'est point païen, s'ensuit-il qu'il ait été barbare? La Henaissance l'a prétendu : la Renaissance s'est trompée.

Schlegel est le grand adversaire de la Renaissance. Ce n'est pas, il est vrai, un de ces adversaires étroits et myopes qui ne voient dans les littératures antiques que la corruption, le mal et la nuit. Personne n'a peut-être mieux parlé de cet art grec, auquel un grand chrétien de notre temps, M. Rio, a si noblement rendu justice. Je ne connais

GUILLAOIE DE SCHLEGEL. 109

peut-être rien de plus beau que ce jugement du grand critique allemand : c^ La religion grecque )) est l'apothéose de la vie terrestre, et Tart grec a » le caractère d'une sensualité épurée et ennoblie. » On ne saurait mieux dire, et Ton se croit soudain transporté au temps de Périclès, sur quelque belle place d'Athènes — Le soleil ruisselle sur les marbres qu'il dore. Les frontons de cent temples divers se profilent doucement dans un admirable azur. La beauté sévère de l'ordre dorique fait ressortir la beauté élégante de l'ionique. Une polychromie très-simple, et non sans vigueur, donne à certaines parties de ces monuments incomparables la teinte qui doit le mieux s'harmoniser avec tant de soleil. Au-dessus des portiques éclatent de nobles sculptures où la vie matérielle est presque divinisée : on y voit se développer des théories déjeunes filles et de jeunes hommes aux corps splendides; de beaux chevaux sont domptés par des cavaliers aux muscles puissants; c'est le triomphe du corps. Partout, d'ailleurs, ce ne sont que statues, dont la nudité est le plus souvent austère ou dont les draperies sont harmonieuses. Peuple de marbre, aux pieds duquel circule un peuple de chair qui n'est pas moins beau. On voit que c'est là une race habituée à vivre en plein air, et dont la vie politique elle-même n'est jamais enfermée entre quatre murs. Ils sont beaux parleurs, fins, charmants, aimables C'est bien,

et l'on peut, après avoir lu Schlegel, se livrer à ces imaginations et ressusciter ainsi le peuple d'Athènes. Mais en doit-on conclure qu'il nous faut, nous, gens du Nord, calquer servilement notre poésie et notre art sur la poésie et sur l'art de ces gens du Midi? Et nous, chrétiens, qui possédons la plénitude de la Vérité, devrons-nous juger du plus ou moins de perfection de nos œuvres littéraires par leur plus ou moins de ressemblance avec les œuvres de ces peuples païens, qui n'ont connu ni la beauté du vrai Dieu, ni la grandeur de l'âme humaine? Ce serait un double non-sens, et Schlegel le fait bien voir. Donc, étudions les anciens : ne les copions pas. Aimons la nature avant tout, mais principalement la nature surnaturalisée par le Christ et par l'Eglise. Si les anciens sont arrivés à l'idéale beauté de la forme, il nous appartient de conquérir l'idéale beauté de la pensée. Les statues païennes ne vivaient guère que d'une vie magnifiquement corporelle : donnonsleur une âme, et que cette âme transluise sur leurs visages embellis. Dans notre poésie, dans notre éloquence, dans notre musique, faisons pénétrer cette certaine douleur, cet amour et ces soupirs que les païens n'ont pas connus, a Le tourment » de l'Infini dévore les modernes ; ils ont un idéal » impossible à réaliser, et ils n'y arriveront jamais » ici-bas. De là l'imperfection de leur art et » celte sorte de mélancolie qui distingue leurs

« œuvres de celles des anciens. » Ces admirables paroles sont de notre Sclilegel, et on n'en a peutêtre pas prononcé de plus profondes. Elles résument toute sa doctrine et valent mieux, à elles seules, que tant de volumes jadis consacrés à la fameuse querelle des anciens et des modernes.

Cette doctrine, comme nous l'avons dit, fut rapidement populaire en Allemagne; mais il n'en devait pas être de même en notre pauvre France, qui est à la fois le pays de la Révolution et celui de la Routine. C'est ici que M°^" de Staël fut le traitd'union entre l'Allemagne et la France. Il ne faut pas oublier que Guillaume de Schlegel a vécu de longues années auprès d'elle et quil l'a suivie à Coppel, en Italie, en France, à Vienne, à Stockholm. Le Coîirs de littérature dramatique fut traduit en français par M""^ Xecker de Saussure, et celte traduction parut en 1804. La date est caractéristique, et elle signale l'invasion lumineuse du romantisme en France Cependant, deux années auparavant, un jeune homme avait déjà, dans un livre à jamais célèbre, exprimé les mêmes idées avec moins de science et d'élévation, mais avec plus de charme et de poésie. Le jeune homme s'appelait Chateaubriand, et le livre avait pour titre : Le Génie du Christianisme. Quelle a été exactement l'influence de Schlegel sur Chateaubriand? C'est ce qu'il serait assez difficile de préciser. Mais, après l'apparition de ces deux grands

esprits, il nous est du moins permis d'affirmer qu'une ère nouvelle a commencé pour la Poésie et pour l'Art. Nous nous tournerons donc vers le dix-neuvième siècle, et lui dirons avec le poêle : « Printemps, tu peux venir! »

L'édition nouvelle des poésies d'André Chénier ( ! ) a fait grand bruit dans le monde littéraire. Sans doute, il ne nous plaît pas de prendre part aux discussions égoïstes et mesquines qu'a soulevées la publication du livre de M. Gabriel de Chénier; mais nous ne saurions demeurer indifférent à cette mise en lumière de tant de beaux vers inédits. Si l'on déterrait, demain, à Athènes, un temple peuplé de splendides statues du temps de Périclès, il semble que les catholiques devraient prendre quelque souci d'une aussi étonnante découverte. Ils auraient, en effet, à se demander si ces statues ne révèlent pas quelque trait inconnu de ces mythes antiques, où tant de vérités primitives avaient été mystérieusement conservées; ils auraient probablement à

(1) Œuvres poétiques d'André de Chénier, pubUées par son neveu, M. Gabriel de Chénier.

114 ANDRÉ CHÉMER.

flétrir quelque impureté nouvelle d'une religion où l'impureté a tenu tant de place ; ils auraient certainement à constater, une fois de plus, commentées admirables artistes entendaient l'expression de la Beauté, et quel idéal ils s'en faisaient. Eh bien ! mille vers inédits d'André Chénier, c'est comme un nid de statues grecques qui serait soudainement découvert au fond de quelque Parthénon inconnu. La comparaison nous paraît des plus exactes, et André Chénier doit être surtout considéré comme un sculpteur d'Athènes au cinquième siècle avant Jésus-Christ. Ce n'est pas un Français, ce n'est même pas un Latin : c'est un Grec. C'est un contemporain de Phidias égaré parmi nous, et ses yeux, qui n'ont jamais regardé des églises, étaient naïvement occupés à chercher des temples. On n'a jamais si parfaitement vécu en dehors de son temps et de sa race ; on ne s'est jamais f( extériorisé » à ce point. C'est la merveille de cette vie, et le caractère de ce génie.

Un jour, cependant, ce grand poëte avait élevé son regard au-dessus des élégants horizons de l'Attique; un jour, il avait trouvé cette définition de la Poésie, où passe je ne sais quel souffle chrétien et moderne :

L'Art des transports de l'âme est uii faible interprète -, L'Art ne fait que des vers : le cœur seul est poëte .

(1) IIL 51.

ANDRÉ CHÉMER. 1

Mais, quoi qu'on en ait pu dire, dételles élévations, de tels coups d'aile sont rares dans l'œuvre d'André, et il retombe bien vite dans ses vallons païens. Son Invocation à la poésie (1) est bien la conception la plus hellénique que l'on puisse imaginer. Elle est plus grecque que les Grecs eux-mêmes ne l'auraient conçue, et ces païens sincères y eussent mêlé le nom de leur divinité suprême, avec quelques-unes de ces nobles vérités dont ils avaient reçu la tradition et dont ils devaient transmettre la lumière. C'est le propre de Chénier d'avoir quintessencié le paganisme antique, mais en ne tenant pas compte de ses meilleurs éléments, qui sont la croyance en un Dieu souverain, le souvenir de la chute et l'espérance d'un libérateur. 11 n'a guère vu dans l'antiquité qu'une seule chose : la Beauté. Et encore n'a t-il vu que la beauté plastique. Toute la Grèce et le monde entier se résument pour lui en une nymphe blanche et rose, en un corps de vingt ans frémissant de jeunesse et de volupté. N'attendez pas autre chose de ce poëte ultra-païen; ne lui demandez rien de plus, avant les épouvantables épreuves de ses derniers jours. Quand le vent du malheur aura touché cette lyre ionique, elle rendra d'autres sons, mâles, superbes et violents. Mais jusque-là, ce ne seront que des chants délicatement voluptueux et une mélodie « plus douce que

le miel ou les baisers des Grâces ». En vérité, c'en est trop : André est à ce point païen qu'il en devient monotone et que ses nymphes nous font bâiller. Certes, nous ne nous voilons pas les yeux, à la façon de Tartuffe, devant l'incomparable beauté d& l'art grec. Nous y admirons volontiers tout ce qu'un chrétien peut et doit en admirer. Oui, nous nous promenons avec joie sous ces admirables portiques, le long de ces colonnes aux merveilleuses proportions, dont le soleil a si splendidement doré le marbre blanc. Parmi ce peuple de statues, il en est devant lesquelles notre admiration aime à faire halte. Jamais le corps humain n'a été ligure avec cette science, ce sens exact du beau, cette absolue perfection. Chrétien, je ne saurais oublier que ce | corps est l'œuvre de mon Dieu et qu'il prouve " l'existence du Sculpteur éternel : j'admirerai donc ces sculpteurs de la Grèce qui ont si bien réussi à imiter la divine statue. Ces visages calmes et graves ; ces plis incomparables qui couvrent chastement la chaste nudité de quelques-unes de ces images; ces J attitudes nobles et qui sont si bien faites pour honorer la nature liumaine ; ces perfections du Dieu unique qu'on a essayé défaire vivre sur le visage de plusieurs de ces faux dieux; cetlemajcsté de Jupiter, cette pureté de Minerve, celle douleur de Promcthée enchaîné qui s'obstine à espérer sous le bec du vautour éternel, toutes ces choses m'émeuvent, m'élèvent et me font penser au souverain Seigneur

ANDRÉ CHÉMER. 117

et au Sauveur de tous les hommes. Et il m'est encore permis d'admirer autre chose dans la cilé grecque. Si je cesse un moment de contempler les bas-reliefs de ces temples athéniens, où passent de si fières et de si idéales cavalcades, ce sera pour entendre quelque tragédie traditionnelle d'Eschyle ou de Sophocle, où je trouve de beaux débris de vérité naturelle et de vérité révélée ; ce sera pour écouter quelque orateur, parlant comme il convient de la patrie et de nos devoirs envers elle ; ce sera pour lire, sur quelque rouleau, les chants à moitié épiques des premiers historiens de la Grèce, et les plus beaux fragments de la grande épopée homérique. Cependant, et tandis que je me suspends ainsi au plus beau de tous les langages humains, j'aperçois au-dessus de ma têle le plus beau de tous les azurs, et la plus belle de toutes les mers vient expirer à mes pieds. Ah î je comprends qu'on aime la Grèce, et vous voyez bien que je l'aime, quoique chrétien.

Mais qu'après dix-huit siècles de christianisme on n'aime que la Grèce; mais qu'on se claquemure dans ce tout petit coin du monde antique ; mais qu'on n'ait même pas la notion et l'amour de l'Orient judaïque et du reste de l'Orient ; mais que, le sourire aux lèvres et en sifflotant je ne sais quels vers de Théocrite, on passe devant Bethléem et devant le Golgotha ; mais qu'on sourie, avec une grimace de dédain, devant les flots de sang qui ont

coulé delà Croix et inondé le monde; mais qu'on ne se donne même pas la peine d'examiner un instant celle religion qui a rempli et animé dix-huit siècles de l'histoire de l'humanité; qu'on tourne le dos à l'Eglise, pour adorer les nymphes dans la petite chapelle que leur ont construite Bion et Moschus; qu'on se prosterne païennement devant la chair, à la condition qu'elle soit toujours belle et jeune, décidément, c'est trop fort. Yoilà pourtant ce qu'a fait Chénier, et c'est pourquoi nous ne saurions l'admirer sans indignation.

André semble d'autant moins excusable qu'il a, plusieurs fois, vu passer devant ses yeux un autre idéal. L'édition de M. Gabriel de Chénier a cela de précieux qu'elle nous fait assister, jour par jour, à toutes les évolutions du génie do son oncle. Or, il est certain que la Bible, à plusieurs reprises, a tenté l'auteur du Mendiant. Il avait commencé un grand poëme en six chanis, qu'il intitulait Suzanne et consacrait à la gloire de cette innocence dont Daniel fut le vengeur (l). Ailleurs, dans une de ses

,1) II, 55 et ss. Ce poëme commence par une Invocation à la muse chrétienne :

0 fille du Très-Haut, organe du génie, Voix sublime et touchante, immortelle haimonie, Toi qui fais retentir les saints échos du ciel D'hymnes que vont chanter près du trône éternel Les jeunes séraphins aux ailes enflammées, etc.

Tout le cane\as de ce poëme nous est resté.

ANDRÉ CHÉMER. 119

plus belles élégies, il exprime en vers admirables le dégoût que lui inspire un monde décevant : il se prend alors à se souvenir des histoires de la Bible, et s'arrête longtemps à contempler les doux visages de Ruth, de Joseph et de Rachel (1). Il a enfin consacré à la gloire de iMoïse quatre de ces vers qu'on n'oublie pas, et qu'on pourrait graver au bas du chef-d'œuvre de Michel-Ange (2j. Quelque ignorant qull fût de Thistoire du monde chrétien, il ne s'était cependant pas contenté de ces inspirations de l'Ancien-Testament, et avait résolu d'écrire un drame sur Théodose et saint Ambroise : « C'est une des scènes les plus grandes et les plus tragiques que je connaisse. » Par malheur, il n'en a écrit qu'un seul vers; mais il est beau, et pourrait s'appliquera plus d'un personnage historique: « L'hosanna n'est point fait pour des lèvres sanglantes (3)».

Page 1