LE K. P VICTOR DK BL'CH
nous lour donnions le dernier salut. Un bollandiste ne peut descendre au tombeau sans que les catholiques s'émeuvent. Et c'est pour nous un devoir strict que de lui témoigner notre reconnaissance.
Le P. Victor de Buch, qui est mort le 23 mai 1876, était né en 1817. 11 était donc encore dans la force de l'âge, et Ton ne saurait douter que celte existence n'ait été violemment abrégée par le travail. Sa première enfance et sa jeunesse s'écoulèrent au milieu de ces admirables populations catholiques de la Belgique, qui sont encore aujourd'hui un modèlepour les catholiques de France. Il termina chez les Jésuites d'Alost ses études, qu'il avait commencées au collège communal de Soignies. En 1835, il entrait dans la Compagnie de Jésus et, dès 1838, était bollandiste.
Alors commença pour lui cette vie admirable, cette vie dévorante qui est propre à l'érudit chrétien, et plus particulièrement encore au moine érudit. On ne se représente pas assez vivement ces rudes veilles dans le silence d'une cellule. On ne se figure pas d'une façon assez sensible ce travailleur entouré de ses in-folio, allant de l'un à l'autre, corrigeant fiévreusement les erreurs de ses devanciers, faisant cent découvertes, élargissant enfin le domaine de la science, et surtout se consolant à la pensée qu'il conquiert des intelligences à Jésus- Christ. Les Acta Sanctorum, d'ailleurs, présentent plus de dilficultéi que tous les travaux du môme
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genre. La légende, dans la Vie des Saints, nuit singulièrement à l'histoire. Elle est charmante, je le veux bien, mais dangereuse, et il faut que les Bollandistes soient perpétuellement occupés à dégager la statue de leurs héros, qui est ensevelie sous trop de fleurs. Nul n'était plus propre à cette tâche que le R. P. Victor de Buch. « Il dédaignait souverainement la phrase, dit son biographe, et il avait en horreur ramplification oratoire. Il voulait des choses, des arguments, des preuves certaines. Tel était le principe qui guidait le savant bollandiste dans ses scrupuleuses investigations. » Nous recommandons ces lignes à l'attention intelligente de tous nos lecteurs. Ils sauront en dégager toute la vérité ; ils sauront imiter un tel maître.
Cette faculté maîtresse, que l'on appelle aujourd'hui <i le sens critique », le P. de Buch l'a particulièrement déployée dans la question du « vase de s:mg » qui a passionné tant d'esprits. On cite avec admiration ses Actes de saint Hilarion et sa Vie de sainte Ursule, qui ne sont pas la moindre parure des derniers volumes de l'œuvre bollandienne. Du reste, il ne se désintéressait pas des luttes religieuses de son temps. On le vit écrire la vie de quelques illustres catholiques que Dieu avait donnés à la Belgique, de M. de Ram, de M. Ducpétiaux et de plusieurs autres. Pour le Concile de 1870, il composa son Mémoire Deexemptione regulari'um^ et, quand, hélas ! le pouvoir temporel eut
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sombré, il essaya noblement de défendre les dernières et indispensables libertés de la chère Eglise romaine. De là son travail sur « le Caractère international du Collège romain », qui sera l'honneur de son nom. Cetérudit, on le voit, ne s'ensevelissait pas dans la poussière de son cabinet : il savait être « actuel » et combattre pro aris et focis.
Tandis qu'il travaillait aux Âcta, tandis qu'il attachait indissolublement son nom à plusieurs de ces volumes qui ne périront pas, il accomplissait modestement son ministère de prêtre de Jésus- Christ. Pendant plus de trente aas on le vit, ce grand savant, cet austère historien, ce critique sévère, on le vit faire, tous les dimanches, le catéchisme à de pauvres jeunes ouvriers ; il confessait des paysans et des vieillards ; il faisait les plus humbles besognes et les plus magnifiques. Mais il s'y épuisait, et on le voyait dépérir tous les jours. Cette lumière s'éteignait peu à peu, et depuis 1872 on avait perdu l'espoir de lui rendre sa première vivacité. Il est mort à l'œuvre, et il y a lieu d'espérer que les Saints, dont il a écrit la vie, lui auront servi de cortège jusqu'au trône de Dieu.
OUATRE-VINGT-TREIZE(')
Il est dit qu'il déconcertera tousses admirateurs. Nous étions resté un de ceux là, malgré tout. Oui, nous ne nous contentions pas d'admirer, avec Técole légitimiste, ces Odes et Ballades^ ce début puissant où tant de beautés originales sont mêlées à des essais de collégien. Nous sommes depuis vingt ans le lecteur familier et « fraternel » (comme il dirait) de ces trois chefs d'œuvre, les Feuilles d'automne, les Voix intérieures^ les Chants du crépuscule. Sans
(') Dans nos Etudes littéraires pour ladéfensede l'Eglise, dans nos Portraits littéraires, et, eniln, dans nos Poîtraits contemporains, nous avons longuement étudié les autres œuvres du grand poète.
doute, il y a là bien des rêveries qui sont faites pour nous attrister et nous mellrc en garde ; mais Jésus n'y est pas insulté, mais l'Eglise y est entourée de je ne sais quelle vénération vague. Dans les Rayons et les Ombres^ on peut dire que la dominante est encore chrétienne; mais les Contemplaiions, hélas ! attestent le commencement de l'insolation. Néanmoins, et malgré la profonde vivacité de notre indignation, nous savions faire le tri entre les éléments si hétérogènes de ce livre étrange. Le poëte y a consacré à sa lîlle certaines pages que nous avons littéralement trempées de nos larmes. Et nous n'admirions pas, avec une émotion moins sincère, le plan, l'admirable pian de la Légende des siècles. ( iue de fois nous avons lu la Conscience^ Booz, ou les Pauvres gens^ en essayant de faire passer dans le cœur des autres l'enthousiasme qui débordait du nôtre ! Cependant, nous faisions humblement notre devoir en flétrissant, comme il convenait, les calomnies de plus en plus haineuses que toutes ces œuvres renfermaient contre la sainte Eglise, et nos lecteurs voudront peut-être se rappeler nos sévérités très-vives contre les Misérables et les Chansons des rues et des bois^ contre les Travailleurs de la mer et V Année terrible. Mais nous n'avons jamais été de ceux qui refusent obstinément tout talent à leurs adversaires, et qui cacheraient volontiers les beautés légitimes d'un livre ennemi. Dans Victor Hugo, nous avons admiré tout ce ce qu'un chré-
tien peut admirer, tout ce qui est un rayonnement de la Beauté naturelle, tout ce qui est volontairement ou involontairement chrétien. Et nous n'avons pas à nous repentir d'une telle admiration.
Mais voici un livre qui nous déconcerte absolument. Il conviant néanmoins d'en parler : car il ne nous paraît ni juste ni utile de passer sous silence les œuvres même où nos plus chères croyances sont insultées. Il en faut parler, il leur faut répondre. C'est ce que nous essaierons de faire pour Quatrevingt-treize....
La scène du drame est en Vendée, et l'on peut dire que la guerre de Vendée est le véritable sujet de toute l'œuvre. Trois personnages dominent l'action, qui n'est pas compliquée, et leurs noms résument le récit, qui est court. L'Extrême-Droite est représentée par le chef des Vendéens, le cidevant marquis de Lantenac ; l'Extrême-Gauche par je ne sais quel horrible défroqué qui trouve Robespierre un peu tiède et Marat presque tendre : c'est l'épouvantable Gimourdain. Reste le Centre, qui est ici des plus forts en couleur, et dont nous nous contenterions, quant à nous, pour Extrême-gauche : le héros, la grande figure de ce parti prétendu mo-
déré, c'est le ci-devant vicomte Gauvain, commandant des forces républicaines en Vendée. Tout l'art du romancier et du poêle va consister à mêler ces trois éléments, à oposerces trois types. Notez qu'aux yeux de Victor Hugo, Cimourdain représente la Justice, Gauvain la .Miséricorde, et Lantenac les Ténèbres, la Peste, l'ancien régime en un mot. Ce mot aurait suffi sans un torrent d'injures.
Il convient de faire ici connaissance avec ces trois personnages où s'est condensée toute la pensée du poëte. Tout est là. Notez qu'un seul, Lantenac, est expressément condamné par l'auteur de Quatrevingt-Treize^ et que les deux, autres représentent, dans leurs doctrines, les o deux pôles du vrai ». Or, voici les principes de l'ancien prêtre Cimourdain : je plains celui de nos lecteurs qu'ils ne révolteront pas jusqu'au plus intime de son être, je X-)lains ceux qui ne s'indigneront pas. Ecoutez
(( La Révolution a un ennemi, le vieux monde, et )) el'e est sans pitié pour lui, de même que le chin rurgien a un ennemi, la gangrène, et est sans
)) pitié pour elle L'opération est effrayante:
)) la Révolution l'a faite d'une main sûre. Quanta la » quantité de chair saine qu'elle sacrifie, demandez » à Boêrhaave ce qu'il en pense. Quelle tumeur à » couper n'entraîne une perte de sang ? » Et plus loin : « La Révolution se dévoue à son œuvre fatale. » Elle mutile, mais elle sauve. Quoi ! vous lui )) demandez grâce pour le virus î vous vouiez
» qu'elle soit cléineiile pour ce qui est vénéneux ! 1) Elle tient le passé, elle l'achèvera. Elle fait à la » civilisation une incision profonde d'où sortira la » santé du genre humain. Combien de temps cela » durera-t-il ? Le temps de l'opération. Ensuite » vous vivrez. La Révolution ampute le monde. » De là cette hémorrhagie, 93. » Je n'ajoute rien à cette citation nécessaire (1), sinon que Victor Hugo n'a jamais (létri, avec une netteté et une indignation réelles, les doctrines de Cimourdain, qu'il regarde, encore un coup, comme f^ un des pôles du vrai ». Je sais qu'il leur oppose, comme un correctif, les principes douceâtres de Gauvain. Mais qu'on me montre la page où il exècre Cimourdain. Chez lui, le centre-gauche lui-même absout 93, et « devant l'horreur du miasme comprend la fureur du soufQe. » En somme, Victor Hugo n'est pas éloigné de penser comme son horrible défroqué, et, à ses yeux, la France d'avant 93 est tout simplement une tumeur.
Les idées de Gauvain sont moins révoltantes, mais c'est par la demi-teinte, c'est par le vague qu'elles se sauvent. Un des thuriféraires du poëte était obligé d'avouer que ces idées étaient « pleines de lueurs crépusculaires )>. Crépuscule ici veut dire obscurité. Gauvain est pour la « république de l'idéal )). Mais il faut aussi lui céder la parole : si
1 II, pp 208 209
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peu que j'aime les citations, il en est qu'on ne^ saurait éviter : « Vous voulez, dit le chef des Bleus » à son ancien maître Gimourdain, vous voulez les » misérables secourus : moi, je veux la misère » supprimée. Vous voulez l'impôt proportionnel : )) je ne veux pas d'impôt du tout. .. Supprimez le » parasitisme : le parasitisme du prêtre, le parasi- » tisme du juge, le parasitisme du soldat. .. Donnez » l'enfant d'abord au père qui l'engendre; puis )) au maître qui l'élève ; puis à la cité qui le virilise ; » puis à la patrie, qui est la mère suprême ; puis à » l'humanité, qui est la grande aïeule. . . Chacun » de ces degrés, père, mère, maître, cité, patrie, )) humanité, est un des échelons de l'échelle qui » monte à Dieu. Quand on est au haut de l'échelle, » on est arrivé à Dieu. Dieu s'ouvre : on n'a qu'à » entrer. . . Porter des fardeaux éternels, ce n'est » pas la loi de l'homme. Non, non, plus de parias,. « plus d'esclaves, plus de forçats, plus de damnés... » L'homme est fait, non pour traîner des chaînes, » mais pour ouvrir des ailes. Plus d'homme rep- )) tile. Je veux la transfiguration de la larve en )) lépidoptère ; je veux que le ver de terre se change )> en une fleur vivante et s'envole. Je veux... (1) » Ici la parole est coupée à Gauvain, et ce sont les derniers mots qu'il prononce dans le roman. Sans
(1) III, 2S2 et ss. Nous sommes forcé d'abréger les citalions. Il y a çà et là des éclairs de bon sens et des traits de grandeur.
doute, je me reprocherais de ne pas tenir compte des aspirations du. poète vers un meilleur avenir ; mais ici nous avons véritablement affaire à un cas pathologique. L'aspiration, sous cette forme, n'est plus un désir : c'est un spasme. C'est le rêve à Tétat d'épilepsie. C'est la parodie de l'absolu. Xe plus tenir aucun compte ni des conditions historiques et réelles de l'humanité, ni de ses passions, ni de ses inévitables douleurs, rêver ici-bas un Paradis économique où tous les hommes seront idéalement parfaits et idéalement heureux, c'est retourner l'idée catholique qui place uniquement cet idéal au ciel. C'est du catholicisme à l'envers. Et cet homme qui termine sa vie en jetant ce cri grotesque : « Je )) veux la transfiguration de la larve en lépido- » ptére,))cet homme est tout simplement labsurde caricature de notre Cupio dissolvi et de notre incomparable dogme de la résurrection de la chair. Les ennemis de l'Eglise ne sont que ses parodistes : il y a longtemps que de grands penseurs l'ont dit et que M. Hugo le prouve.
Quoi qu'il en soit, nous voici entre ces deux horribles pOles du faux : l'Utopie et le Fanatisme, que le romancier nous a fait connaître et que le peintre nous a rendus vivants sous les noms de Gauvain et de Cimourdain. Reste le troisième grand rôle de ce drame épique, reste le Vendéen. Victor Hugo a fait quelque effort pour ne pas le noircir à l'excès, et il s'est imaginé sans doute que c'était là
de l'équité. Nous ne saurions admettre une telle prétention. Lantenac nous fait horreur. C'est en vain qu'au milieu de cette action sanglante, il sauve noblement trois pauvres petits enfants qui vontf mourir, c'est en vain qu'il sacrifie sa propre vie à celle de ces innocents. Ce dévouement nous le rend moins haïssable, mais sans le rendre aimable. L'ancien régime que représente M. de Lantenac est un certain ancien régime que nous ne saurions aimer, et ce n'est certes pas pour cette cause oblique que sont morts les premiers Vendéens. Néanmoins cette secte a existé, elle a eu sa petite vie au dixhuitième siècle, et même avant. C'est celle des césariens, dont M. de Lantenac résume hardiment la doctrine en disant : « La vieille France est ce » pays d'arrangement magnifique, où l'on considère » premièrement la personne sacrée des monarques, » seigneurs absolus de l'Etat (1). » Tel est le langage des anciens législateurs, et il lui a été parfois donné de triompher. Mais telle, je le jure, telle n'était pas la dominante de la France avant 1789 : la France était chrétienne avant même d'être monarchique. Les premiers soulèvements de la Vendée étaient surtout catholiques. Il y a un escamotage dans le livre de M. Hugo : il n'y a point parlé de Jésus-Christ. A sa place, j'aurais été plus généreux avec mes adversaires, et j'aurais donné
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pour ennemi à Gimourdain un chrétien sincère qui aurait été le véritable représentant de la vieille France. Cette âme virile aurait condamné les mille abus de l'ancien régime, mais en condamnant plus sévèrement encore le Droit mis à la place du Devoir, et l'homme détrônant Dieu. Ce chrétien se serait contenté, pour toute politique, de tenir ce simple langage : « Malheur aux nations qui ne sont pas traditionnelles !» Et il aurait ajouté avec un bon sens tout français : « Il est mathématiquement impossible que pendant quinze cents ans nos pères n'aient uniquement commis ou subi que des crimes et des sottises. Un tel spectacle ne s'est jamais rencontré dans l'histoire, et personne ne peut se flatter d'improviser en une minute, voire en une année, un système de gouvernement absolument inconnu de tous les siècles précédents. On ne fait l'avenir qu'avec le passé. » Voilà ce qu'aurait dit ce Français, ce chrétien, et j'aurais eu le courage de lui donner un plus beau rôle encore. Je lui aurais tourné le regard vers Jésus-Christ et vers l'Eglise ; je l'aurais conçu et peint très-beau, trèspur, très-épris du ciel. Puis je l'aurais fait mourir magnifiquement, dans un martyre accepté, désiré, aimé. Un tel personnage n'eût pas été imaginaire, et les types historiques en abondent. Le poëte pouvait, d'ailleurs, ne pas accepter la grande thèse catholique de l'expiation, de la souffrance, du sacrifice ; il pouvait lui opposer la thèse antichré-
tienne de la jouissance sur la terre, de l'exercice absolu de tous les droits et de toutes les libertés. Mais à tout le moins il devait honorer ses adversaires, en incarnant leurs doctrines dans un personnage digne d'eux. Il n'a pas osé.
Le citoyen Gauvain sauve un jour la vie de son oncle, le marquis de Lantenac, lequel était condamné à mort, et il est lui-même, à raison de ce dévouement sublime, envoyé à la guillotine par son maître, par son père spirituel, par cet implacable et farouche Gimourdain, qui, « au moment même où la tête de Gauvain roule dans le panier, se traverse le cœur d'une balle » : voilà tout h résumé du roman. Et voilà aussi le thème dea exagérations les plus étranges, les plus folles, qui vont souvent jusqu'à la calomnie contre l'Eglise et au blasphème contre Dieu. Il est aisé de 1( montrer .
Ce livre n'est qu'une génuflexion devant l'idole. Jamais la Révolution n'a été adorée à- ce point. G< n'est pas 89, non, c'est 93 devant qui ron se pros terne, éperdu d'enthousiasmeet d'amour. On n'aurait pas cru, il y a vingt ans, qu'il fût jamais pos sible d'en arriver à un pareil délire. La seule critiqi
que se permette ici l'adorateur, c'est contre « Merlin de Douai, auteur de la loi des suspects «, et il l'en fait responsable, tandis qu'en réalité cette abominable loi était dans l'air et a été véritablement savourée par tout un immense parti. Les preuves abondent : elles remplissent nos Archives. Mais c'est, je pense, la seule concession que le poète daigne nous faire. Il n'appartient pas d'ailleurs à cette catégorie d'esprits qui pèsent les mots. C'est une pythie qui ne quitte jamais son trépied et dont les cheveux, trempés d'une sueur froide, sont toujours hérissés. De là ces cris d'admiration qui pourront paraître excessifs aux intelligences pondérées. « La Gonven- » tion est la grande cime. — Jamais rien de si haut » n'a paru sur l'horizon des hommes. — Il y a » l'Himalaya et il y a la Convention (1). » Et ailleurs, parlant de ces temps eiïéminés qui suivirent le 9 thermidor, la Pythie révolutionnaire ne craint pas de s'écrier : « Immédiatement après le » Sinaï, la Courtille apparut. Ce sont làde conti- » nuelles antithèses de Dieu (2). )> Robespierre, est-il dit plus loin, « avait l'œil fixé sur le Droit ; » à l'autre extrémité Condorcet avait l'œil fixé sur » le Devoir (3). » Après nous avoir fait assister à l'effroyable dispute de ces trois monstres, Marat, Robespierre, Danton : « Querelle de tonnerres, »
s'écrie le poète. Il y a de ces traits par milliers. « Les petits enfants bégayaient Ça ira. Ces petits » enfants, c'était Timmense avenir (1). «Hélas! quels galopins ! Vous les voyez d'ici.
Mais la haine est encore plus vive que l'exagération n'est surprenante. Les rois, les prêtres : tel est le double objet d'une aversion qui louche au paroxysme et à la folie furieuse. Qu'a donc fait le prêtre à M. Hugo ? Eh quoi ! nous vivons en un temps d'otages, et il ne craint pas de répandre au sein des masses populaires une haine qui ne peut manquer d'aboutir à d'abominables représailles. L'homme du peuple, le pauvre lecteur ignorant et passionné qui lit ces injures grossières ne peut manquer de penseï- involontairement aux rues Haxo de l'avenir. Il grince des dents, il rêve de vengeance, il montre le poing aux hommes noirs. 0 responsabilité effroyable de ceux qui tiennent une plume ! M. Hugo n'y a point pensé. S'il l'avait fait, il n'aurait pas écrit ces mots véritablement abominables, qu il place sur les lèvres de Cimourdain : <v' Je suis prêtre. C'est égal, je crois en Dieu (2). » Et ailleurs , en parlant du paysan vendéen et breton : « Il aimait ses rois, ses seigneurs, ses » prêtres, ses poux (3). » Nous ne pouvons, nous n'osons pas tout citer. L'horreur des rois n'est
guère moins profonde chez ce haïsseur. Il parle quelque part de « la sombre joie d'en avoir fini )) avec les trônes (1) », et raconte ce trait horrible du même Cimourdain, qui, portant encore le costume de prêtre, avait héroïquement avalé, à l'hôpital, le pus de la blessure d'un pauvre homme, pour le sauver d'une mort certaine : « Si vous faisiez cela » au roi, vous seriez évêque. — Je ne le ferais pas i* AU ROI, répondit Cimourdain (2). » En vérité, c'est la haine parvenue au delirium tremens. Elle a cela pour elle d'être absolument candide, et il est trop visible que M. Victor Hugo ne tient qu'aux mots « république » ou « monarchie ». 11 prétend n'en vouloir aux rois que pour avoir été despotes, et il sait fort bien qu'en aucune année de l'ancienne monarchie on n'a été moins libre en France qu'en 1793. C'est une vérité mathématique, c'est un axiome.
Et puisque nous en sommes à parler des droits de l'histoire, c'est l'occasion pournous d'interpeller solennellement l'auteur de Quatre-vingt-Treize sur le trop célèbre chapitre qu'il a consacré à la Convention (3). Je prétends, j'affirme qu'il renferme à peu près autant d'erreurs historiques que de mots. Erreurs évidentes, erreurs énormes. « La Conven- » tion, dit-il, déclarait Tindigence sacrée. Elle
)) déclarait rinfirraité sacrée dans l'aveugle et dans )) le soud-muet, devenus pupilles de TElat ; la ma- » ternité sacrée dans la (ille-mère, qu'elle consolait » et relevait; l'enfance sacrée dans l'orphelin, » qu'elle faisait adopter par la pairie; l'innocence » sacrée dans l'accusé acquillé, qu'elle indemni- » sait. Elle flétrissait la traite des noirs, elle abo- » lissait l'esclavage.... Elle décrétait l'instruction )) gratuite. » Pas un mot de l'Eglise ; pas un mot des institutions catholiques ; pas un mot de l'histoire de la charité chrétienne !!! Oser revendiquer pour la Convention la gloire d'avoir « rendu l'indigence sacrée )>, quand l'Eglise nous ordonne de voir dans les pauvres autant de Jésus-Christs, et quand, depuis dix-neuf siècles, nous pouvons apercevoir tant de milliards d'indigents assistés par des frères et des sœurs dont l'admirable charité s'obstine à se. pencher sur toutes leurs misères, sur toutes leurs plaies, sur toutes leurs douleurs ! Et c'est la Convention aussi qui aurait déclaré « l'infirmité sacrée », quand nous voyons dans la primitive Eglise les évêques et les diacres s'épuiser à la secourir, et quand, depuis le quatrième siècle, nous voyons, sur toute la surface du sol catholique, s'élever tant d^orpha7ioirophiaj de brephoirophia, de }iosocomia^ de geroniocomia {[), et plus tard tant d'Hôtels-Diei
(1} Brephotrophia, hospices pour les enfants ; — Orph notrophia, orphelinats ; — Nosocomia , hôpitaux de ma^ lades; — Gerontocomia, hospices de vieillards.
et de Maisons-Dieu, qui peuvent se compter par CENT MILLIERS ! Et c'est la Convention encore qui aurait eu la gloire incomparable de « décréter FinstructijDn gratuite », quand, depuis le concile de Vaison, en 539, jusqu'au 14 juillet 1789, nous pouvons, d'après les documents les plus certains, constater l'existence de milliers d'écoles gratuites, lesquelles sont très-souvent placées au fond des plus petits villages ! il ne devrait pas être permis d'insulter Thistoire à ce point. Il devrait y avoir une institution scientifique chargée, au nom de la morale publique, de flétrir de telles assertions, et de les flétrir scientifi(]uement par des faits, par des textes, par des chartes, par d'irrécusables documents (1). La science est le seul pilori que je désire pour les œuvres de M. Victor Hugo.
(1) Nous ne pouvons insister que sur quelques points ; mais la fin de ce même chapitre mériterait d'être vigoureusement réfutée : « El tout cela, servitude abolie, fraternité proclamée, humanité protégée, conscience humaine rectifiée, loi du travail transformée en droit, et d'onéreuse devenue secourable ; richesse nationale consolidée ; enfance éclairée et assistée; lettres et sciences propagées; lumière allumée sur tous les sommets, aide à toutes les misères ; promulgation de tous les principes, la Convention le faisait, ayant dans les entrailles cette hydre, la Vendée, et sur les épaules, ce tas de tigres, les rois. ■» 11 serait à désirer que la réfutation de -ces quelques lignes devînt l'objet d'un petit livre scientifique, sans phrases et plein de faits.
Une dernière question, mais elle est indiscrète. L'auteur de Quatre-vingt-treize est sévère pour la Vendée. Çà et là, il rend quelque hommage à l'intrépidité de ses enfants et do ses chefs ; mais il ne peut contenir sa haine farouche. « La Vendée, » s'écrie-t-il, c'est la Révolte-prêtre. Cette révolte » a eu pour auxiliaire la forêt . Les ténèbres » s'entr'aident (1). » Ailleurs, il fait un autre reproche aux Vendéens : « Pays, patrie, ces deux » mots résument la guerre de Vendée ; querelle de » l'idée locale contre l'idée universelle. Paysans contre patriotes (2). »
Une telle guerre devait, suivant lepoëte, avorter misérablement : « Se figure- t-on une tempête r, paysanne attaquant Paris ; une coalition de vilu lages assiégeant le Panthéon; une meute de noëls » et d'oremus aboyant autour de la Marseillaise ; » la cohue des sabots se ruant sur la légion des » esprits (3) ? » Tout cela est fort bien, et il y a là ce choc d'antithèses auquel nous sommes trop habitués pour en être surpris. Mais nous disons, mais nous répétons et ne cesserons de répéter que vous avez escamoté la véritable question. Et cette question, la voici : a Une Assemblée, telle que la Convention, a-t-elle le droit de décréter, pour tout un
(1) II, 79. Et ailleurs : « Marche de chats dans les ténèbres » II, 109.
peuple, un changement de religion ? A-t-elle le droit de retirer à tout un peuple sa foi, sa liberté religieuse, ses prêtres, ses temples ? La conscience est-elle au-dessus de la Convention nationale, ou la Convention est elle au-dessus de la conscience ? » M. Victor Hugo est sommé de répondre. Il n'a pas osé poser le problème : nous l'adjurons de le résoudre.
Il ne nous coûte pas d'avouer que, dans ces trois volumes, quelques pages sont gracieuses et belles ( 1 ). Ce génie n'a pu tout-à-fait se condamner à mort. Mais quelle décadence ! Quatre-vingt-treize est le recueil le plus complet d'antithèses que nous puissions otTrir à l'attention des rhéteurs. Rien de plus fatigant que ces oppositions, si ce, n'est toutefois le sautillement monotone de la phrase. C'est le bruit perpétuel de petits cailloux, qui clapottent dans un ruisseau. Cette lecture épuise l'esprit : les idées vous affolent, le style vous agace. Une mauvaise petite érudition, de troisième ou quatrième main, ajoute encore à cet agacement nerveux qui pourrait aisément tourner en maladie. Puis, véritablement, c'est trop long. Le récit n'est rien et tiendrait en vingt pages ; mais les épisodes et les parenthèses n'ont pas de fin. Que de longueurs, juste ciel ! Les
(1) Notamment, sur ces trois petits enfants sauvés par Lantenac, qui sont les héros les plus charmants de tout ce poëme.
Anciens, que nous ne saurions aimer toujours, mais qui avaient des imaginations charmantes, représentaient la Renommée comme un être léger, frêle, ailé. Ils voulaient peut-être avertir par là lesauteurs trop féconds de ne pas confier à ces épaules élhérées le poids de trop de volumes. La Renommée n'a pas les muscles d'Hercule, et M. Victor Hugo a tort de lui confier tant d'in-octavos. Elle les laissera tomber en route, et ils niront pas où M. Victor Hugo les voudrait voir aller.