LA LEGENDE DES SIECLES
Je ne pense pas qu'il existe, dans aucune littérature, une plus magnifique conception poétique que celle de la Légende des siècle^. Le poëte s'est proposé de parcourir un à un tous les siècles, de faire halte au milieu de chaque civilisation et de chaque barbarie, de s'arrêter devant chaque empire et devant chaque peuple digne de ce nom ; mais, surtout, il s'est dit qu'il les peindrait, qu'il les chanterait et qu'il consacrerait à toutes les époques, à toutes les phases de l'humanité, une série de petits poëmes épiques pleins de couleur locale, de chaleur et de vie. Bref, il ne s'agit de rien moins que d'une véritable histoire poétique de l'humanité voyageuse, et cette histoire doit commencer avant l'Eden pour se terminer après le Jugement. J'aimais singulière-
ment dans cette première partie de la Légende des siècles, qui parut en 1859, j'aimais ce sous-titre significatif et exact : « Petites épopées. » Et je me demande pourquoi le poète y a auj ourd'hui renoncé . Ne serait-ce point parce qu'il la trouvé trop lourd et de nature à écraser son nouveau livre ?
La première partie, d'ailleurs, est manifestement supérieure à la seconde. Tous les critiques sont unanimes à cet égard, et l'opinion contraire n'est soutenue que par un petit groupe de thuriféraire exaltés. Ces adulateurs ont été funestes au poète ; ils Font habitué à croire en l'infaillibilité de son génie ; ils l'ont déshabitué de ce travail consciencieux et long auquel les plus hauts esprits doivent s'astreindre et dont aucun génie ne saurait se passer. Si Victor Hugo avait humé un peu moins de cet encens frelaté, il aurait mérité plus de vraie gloire. Je suis, au reste, tout disposé à avouer que, seul peut-être, entre tous les poètes, il était de taille à écrire ce livre immense, ce poëme universel, dont les cinquante chants résument puissamment l'histoire de tous les pays et de tous les siècles. Seul, il avait l'envergure nécessaire, le coup d'aile, le re gard. Je dirais volontiers que Victor Hugo est universel par tempérament, et j'ajouterai que, grâce à cette étonnante universalité de son génie, il semblait naguère destiné à être, au milieu de nous, le poète catholique pir excellence. Mais il n'a pas été fidèle à sa vocation, qui était la plus noble ef la
plus magnifique des vocations. Pour mieux dire, il l'a réalisée « à l'envers » et quelquefois parodiée. La Légende de 1859 n'était pas, cependant, sans donner quelque satisfaction à notre idéal, et il y faut signaler quelque cinquante pages dont le temps n'osera pas flétrir l'immortelle beauté. Il y a là des chefs-d'œuvre que les catholiques n'ont pas en suffisante estime, et Ton peut regretter que quelques-uns d'entre nous s'obstinent à ne rien lire, dans l'œuvre de Victor Hugo, après les Odes et Ballades^ après ces vers honnêtes du rhétoricien d'avenir. Que de fois ne m'est-il pas arrivé, devant de nobles auditoires qu'honoraient de leur présence plusieurs prêtres de Jésus-Christ, de saisir d'une main quelque peu frémissante cette Légende des siècles et d'y lire, d'une voix fiévreuse, la Conscience, la Première rencontre de Jésus-Christ avec le tombeau, et surtout les Pauvres gens, cette épopée si lumineusement, si chaudement chrétienne. Or il se trouvait, presque toujours, qu'aucun de mes auditeurs ne connaissait encore ces merveilles; et, presque toujours aussi, il arrivait qu'ils se prenaient pour elles d'une admiration soudaine et qui dure encore. J'ai gardé et garderai à jamais le souvenir de ces enthousiasmes charmants et sincères. Jai gardé surtout mon propre enthousiasme, et j'espère que rien ne le refroidira.
Le nouveau livre du grand poëte n'a pas cette admirable unité qui caractérisait le premier. Dans les Petites épopées^ le programme historique avait été religieusement suivi ; chaque siècle y avait vraiment son poëme, et rien de grand, rien de beau, rien de « typique » n'avait été omis dans les nobles et douloureuses annales de l'humanité. Je n'ignore pas qu'il y avait, dans ce livre inégal, trois cents pages absolument médiocres et qui, trèsvisiblement, avaient été écrites après coup, pour compléter le volume et achever le cadre. Mais ce remplissage odieux ne doit point nous empêcher de rendre justice à la perfection de certaines parties et à la majesté de Tensemble. Je ne saurais, d'ailleurs, faire le même éloge de la seconde Légende. Le plan n'en est ni complet, ni clair. Pourquoi le christianisme y tient-il si peu de place ? Pourquoi le moyen âge français y est-il si étrangement oublié ? Pourquoi les Sept merveilles du mo7ide sont-elles célébrées, d'une façon si inattendue, après le Cid, après le Coran, après la Féodalité, après les Républiques italiennes ? Pourquoi V Epopée du ver forme-t-clle l'étrange et invraisemblable portique du deuxième volume ? Pourquoi le « groupe des
idylles )>, depuis Orphée jusqu'à André Chénier, interrompt-il soudainement l'ordre historique des autres chants, comme une ronde de petites folles qui viendrait se jeter au milieu d'une assemblée d'hommes graves ? Encore un coup, nul ordre : ni chronologique, ni logique. L'œil du lecteur s'ouvre tout grand ; il papillolte et se referme sans être satisfait. Cette a table des matières ^ donne le vertige ; ces titres sont prétentieux, quintessenciés, obscurs. Quelques initiés ont, dit-on, le génie de s'y reconnaîlre ; mais pour les simples mortels, quel labyrinthe !
Ah ! si M. Victor Hugo savait écouter ses véritables amis, qui le critiquent, et non point ses thuriféraires, qui le déilientjesais bien ce qu'il aurait fait. Il aurait repris en sous-œuvre sa première Légende des siècles, il en aurait éliminé tous les éléments médiocres, et l'aurait complétée avec les plus belles pièces de sa seconde Légende. De ce travail utile et sûr il serait sorti un véritable chefd'œuvre sans inutilités, sans longueurs, sans taches. Mais allez donc, allez donner de ces conseils à quelqu'un qui se croit aux trois quarts Dieu et qui professe pratiquement cette doctrine que tous les mots tombant de ses lèvres de poète ont les mêmes droits à notre respect et à notre adoration ! Non, non, tout ce que dit cette pythie, du haut de son trépied, est également adorable et sacré. N'en supprimez rien, n'y ajoutez rien : c'est divin. Et voilà
comment il se fait que le plus grand poëte de ce temps, peut-être, a fait tant de centaines de vers incomparables. . . et tant de milliers de mauvais vers.
Certes, la sénilité n'apparaît pas dans ce livre sous ses aspects les plus attristants ; mais, somme toute, elle s'y laisse un peu trop voir. On n'a jamais été plus poëte, on n'a jamais été plus jeune à soixante-quinze ans; mais, enfin, on a soixantequinze ans et, comme tous les vieillards, on se répète. Le ressassement, tel est l'élément sénile de cette prodigieuse jeunesse. Ce poète étrange n'est pas content d'avoir exprimé sa pensée une fois, deux fois, trois fois, et sous trois formes absolument différentes. Il faut qu'il y revienne, et la répète trois fois encore et de trois façons qui, pour le coup, sont médiocres.
Rien n'est plus fatigant, et le lecteur le plus courageux rend les armes. Lisez, à ce point de vue, deux pièces qui ne sont pas sans prix : Y Idylle du vieillard et la Colère du bronze. Etudiez-les, analysezles vers par vers, et vous constaterez aisément le défaut dominant. Le poëte, sans doute, a toujours eu le germe de ce vice littéraire; mais, en vérité, le germe a trop prospéré. Trop de sève.
Et que dire de l'abus croissant de l'antithèse ? Cet homme a plus fait d'antithèses en sa vie que plusieurs générations de poètes et plusieurs siècles de poésie. Dix mille, à coup sur; cent mille peut-
être. Il est rare, d'ailleurs, qu'on en soit péniblement frappé, et elles se ressemblent si peu qu'elles paraissent toujours nouvelles. Mais il ne faudrait pas jeter le défi à la patience humaine, et s'arrêter à temps serait le fait d'une haute sagesse. Bref, l'antithèse foisonne à l'excès, et je regrette surtout que le poëte la réserve, avec tant de soin, pour la fin de presque tous ses chants. Ce mot de la fin m'agace : c'est une sorte de coup de poing brutal qui me tombe lourdement sur l'épaule ; j'en suis meurtri. Je n'aime pas que le Dieu de M. Victor Hugo (car cet homme terrible impose à Dieu luimême l'usage de l'antithèse) nous parle de tout ce qu'il peut mettre « d'astres au firmament et de poux aux lions». Je n'aime pas que le fabuleux Géant, s'adressant aux Immortels du vieil Olympe, les entretienne de la lutte antithétique « du ténébreux » avec « les radieux », et leur jette cette grossière menace : « Ne venez pas ici m'ennuyer, tas de Dieux. » On pourrait citer je ne sais combien d'exemples tout semblables ; mais ils fatigueraient le lecteur plus qu'ils ne m'ont fatigué moi-même. Car ils sont, dans l'œuvre du poëte, heureusement mêlés à des beautés de premier ordre, et il serait injuste de séparer celte ombre de cette lumière.
La couleur locale n'a jamais porté bonheur à l'auteur de la Légende. Je sais qu'il y prétend ; mais il a, par malheur, l'esprit obsédé de je ne sais quelle érudition baroque. Où prend-il c^tte science
étrange ? Dans quels livres médiocres et oubliés ? Dans quels manuels de 1750 ou de 1 820 ? Cette ignorance ingénue du grand poëte, celte ignorance prête à rire. Que dire, jusle Ciel ! de ce Salomon qui dit : « J'ai vu la vision des festins et des coupes, — Et le doigt écrivant Mané, Thécel, Phares. » Est-ce tout simplement une figure ? Est-ce Tesprit prophétique qui a, en ce moment, saisi tout à coup l'âme inspirée du fils de David ? Je ne sais , mais cela me rappelle involontairement le mot drôle de cette méchante opérette où, par un anachronisme bouffon, le valet du Roi annonce à François 1" l'arrivée à la cour de « Monsieur Poquelin de Molière », et où le Roi s'écrie : v Déjà ! » Et que dire encore « des quatre grands baillis du roi Philippe-Auguste? « Et que penser de rexactitude, de la prétendue exactitude de toutes ces idylles, où il était cependant si naturel et si aisé de faire do la couleur locale qui fut solidement authentique ? Mais, encore un coup, il ne faut pas rester sur les défauts d'une œuvre où étincellent tant de beautés. Si l'on peut comparer les vers à des traits forgés sur Fenclume, jamais torgeron de soixante-quinze ans n'en a frappé d'aussi superbes. Je sais que l'on peut appliquer à plus d'un cette citation usée : Telum irnbcUe^ sine ictu ; mais combien d'autres sont bien trempés, solides, aigus, rapides. Puis, ces vers une fois trouvés, il les groupe hardiment en strophes incomparables. Nul n'a aussi bien troussé, nul ne
trousse aussi bien la strophe de six vers ; il s'en est emparé ; il l'a domptée; elle est à lui. On connaît depuis longtemps sa victoire sur l'alexandrin ; il le brise, il Tassouplit, il le coupe en tronçons, il ordonne à chaque vers d'enjamber sur le vers suivant, et Talexandrin soumis se livre à cet exercice avec une aisance et une liberté admirables. Avec le vers de sept syllabes, le poète est familier, et il lui fait dire tout ce qu'il veutT Ce vers, si facilement monotone, n'est jamais monotone chez lui. Quel malheur qu'il y ail çà et là tant de mots d'un parfum douteux, tant de calembours équivoques, tant d'images imparfaites ! Quel singulier mélange de platilude et de sublime, d'enfantillage et de génie ! Mais la cheville, somme toute, est peut-être .plus rare dans cette œuvre que dans les précédentes, et la langue en est aussi ferme. Lamartine a été aussi « poëte », et l'a peut-être été davantage, mais il n'a jamais connu à ce point les ressorts de la langue. Vous trouverez dans la Légende des siècles mille fautes contre le bon sens et le bon goût, mais non pas contre la grammaire.
Quant aux attaques contre le Vrai, elles sont innombrables et révoltantes. J'en suis, quant à moi, plus douloureusement atteint, plus scandalisé que personne. Et j'y arrive.
Donc, il déteste l'Eglise ; donc, il l'attaque ; donc, il la calomnie, et son livre n'est trop souvent qu'un factum contre les catholiques, lesquels, remarquezle bien, sont aujourd'hui des vaincus et ne gouvernent pas le monde. Ce poëte qui nous insulte n'a pas même l'excuse de notre victoire : Nous sommes à terre.
Mais, vainqueurs ou vaincus, il importe que nous ne laissions jamais injurier l'Eglise. Et à chacune de ces attaques nous répondrons.
Le plus sanglant reproche que M. Victor Hugo nous jette sans cesse à la face, c'est cet obscurantisme, c'est cette passion pour l'ignorance qu'il s'entête à nous attribuer. L'Eglise, suivant lui, n'est occupée qu'à dire à l'humanité : « Malheur à toi si tu raisonnes ! » Et, voulant un jour condenser, en un vers facile à retenir, cette calomnie dont le peuple est aujourd'hui si intimement pénétré, il en est venu, par une image laide et une comparaison boiteuse, à comparer fqui l'eût cru !) les deux tours de la cathédrale « à deux oreilles d'âne » :
La Cathédrale, avec sa double tour aiguë Debout devant le jour qui fuit,
Ignore, et, sans savoir, affirme, absout, condamne.
Dieu voit avec pitié ces deux oreilles p'ane Se dresser dans la vaste nuit.
Ainsi parle l'auteur de Notre Dame de Paris; ainsi parle celui auquel nous devons en partie les progrès de Tarchéologie nationale et la réhabilitation de l'architecture chrétienne ; ainsi parle ce poëte dont on ne compte plus les palinodies. Il a pensé, il a dit cent fois tout le contraire ; mais que lui importe ? il se laisse aller, il donne toute liberté à son cerveau, il abandonne les rênes à son imagination et, fort candidement, s'adore lui-même dans toutes ses paroles.
Si cependant il consentait à écouter, durant cinq minutes, un historien, un homme du métier (chrétien ou non), cet homme impartial lui dirait que la seule construction d'une cathédrale supposait un énorme développement scientifique ; que cet art auguste était alors, comme aujourd'hui, fondé sur des principes mathématiques, et qu'enfin nous n'y avons point dépassé nos pères ; il lui dirait encore que les portails et les chapiteaux de la cathédrale étaient ornés de sculptures magnifiques, attestant une sûreté de ciseau et une fécondité véritablement prodigieuses ; il lui dirait encore que les vitraux, que ces mosaïques transparentes, supposent à la fois une science profonde des couleurs et une science plus profonde encore de l'âme humaine et des dogmes religieux ; il lui lirait quelques-unes de ces hymnes enflammées qui retentissaient sous ces voûtes ; il lui montrerait comment la musique était alors occupée à nous
conduire, par un progrès admirable, jusqu'à ce déchajit trop peu connu, lequel allait bientôt nous conduire jusqu'à l'harmonie et jusqu'aux œuvres splendides des grands maîtres modernes. Voilà ce que pourrait dire cet érudit, si M. Victor Hugo était de ceux qui consentent à recevoir des conseils. Mais «e n'est pas tout encore, et nous ne tenons pas quitte l'auteur de ia Légende. A côté de cette cathédrale je le jure, il y avait des Ecoles. J'espère, ô poëte, j'espère, pour votre honneur, que vous l'ignorez véritablement, et je crois que vous avez l'âme assez grande pour ne pas feindre de l'ignorer ; mais enfin, le fait est absolument certain et victorieusement démontré : « A l'époque de la Cathédrale, il y avait des écoles jusque dans les plus petits villages. » Nous avons ici une irrécusable série de textes à faire luire devant vos yeux, et nous vous imposerons, si vous le désirez, le supplice de cette évidence. Ces écoles, toutes ces écoles, SANS EXCEPTION, avaient été fondées par l'Eglise 1 Jusques à quand le nierez-vous? jusques à quand ferez-vous croire au peuple cette surprenante et odieuse calomnie ?
Toutes les fois que l'ouvrier passera devant Notre-Dame, il se dira désormais, s'il vous a lu, que c'est là le repaire, l'abominable repaire de l'obscurantisme, et il verra involontairement s'allonger dans l'air ces deux gigantesques oreilles. Alors, le cœur aigri, les dents serrées, le pauvre,
VICTOR HUGO. 2 il
le petit sentira la haine lui monter au cœur, et montrera le poing à l'Eglise. Et nous ne serons pas là, hélas! pour lui répondre, pour développer nos preuves, pour étaler sous ses yeux Tinsolence légitime de nos textes victorieux. Nous ne serons pas là pour lui dire : « Frère, on te trompe. C'est » là, c'est dans ce temple que tes pères ont été » instruits des choses divines et des choses » humaines; c'est là qu'ils ont été soutenus, » consolés, encouragés, relevés, bénis ; c'est là » qu'ils ont attendu la joie du ciel avec une rési- )) gnation déjà joyeuse; c'est là que tous les arts » se sont faits populaires pour eux ; c'est là, enfin, «que tous ces pauvres gens ont été aimés de nos » pères, et qu'ils les ont aimés. )> Et voilà ce que vous devriez leur dire demain, 6 grand poëte, pour réparer ce que vous leur avez dit hier.
Il va sans dire que vous avez encore évoqué devant eux le spectre de la Saint-Barlhélemy et le fantôme de l'Inquisition. Or, j'ai déjà proclamé, j'ai déjà crié bien des fois, au nom d'un groupe nombreux de catholiques : « Nous exécrons la )) Saint-Barlhélemy. Et nous détestons aussi toutes )) les injustices que l'on peut scientifiquement » reprocher à tel ou tel fonctionnaire, à tel ou tel » juge de l'Inquisition. » Et, du fond de notre cœur qui brûle pour l'Eglise d'un si profond amour, nous avons ajouté : « Si nous respectons » la légitimité de ce tribunal, nous sommes les
» premiers à mépriser les magistrats cruels ou » iniques qui ont pu en déshonorer le caractère. » Voilà ce que nous avons répété ; mais vous ne dites pas que nous le disons. Dans toute l'histoire des dix-neuf siècles de l'Eglise, parmi tant de milliards de catholiques qui se sont penchés sur l'angoisse et la misère humaines, parmi tant d'institutions qui ont sauvé le monde et parmi tant de saints qui ont agrandi l'âme humaine, vous attachez votre regard sur la seule Inquisition et sur le seul Torquemada. Vous avez l'étrange prétention de les faire considérer comme les seuls représentants de cette Eglise qui s'étend d'un pôle à l'autre pôle, et qui dure depuis le premier moment de la création jusqu'à la consommation des siècles. Vous prenez cet accident pour une loi, et cette loi pour la Loi. Et l'on vous croit, et nous passons pour les éternels et implacables ennemis du genre humain !
Que vous soyez révolutionnaire, tout le monde le sait; mais vous estimez que vous ne l'avez pas encore assez fait savoir à l'univers. Tous vos livres sont des professions de foi radicales, et vous êtes pris, contre les rois, de cette haine spéciale qui a été le propre des gens de 1793. Car Vous en êtes décidément à quatre-vingt-treize et, dans une pièce où abondent les beaux vers, vous célébrez sur le mode épique, les indicibles, les admirables, les insondables bienfaits de la Révolution. Ce qui
m'étonne dans cet enthousiasme où je vous vois, c'est que vous soyez encore très - fermement convaincu de ces prétendues vérités. C'est que rien ne vous ait ouvert les yeux ; c'est que vous n'ayez pas lu, par exemple, ces Rapports que l'on a publiés récemment, et où des Commissaires républicains rendent compte, après le 18 brumaire, de l'état exact où se trouvait la France. C'était le néant. Ce qui me surprend encore plus douloureusement, c'est que vous en soyez venu à croire qu'avant 1789 il n'y avait en France rien de constitué et rien de sain, rien d'approuvable et rien de bon ; c'est que vous puissiez vous imaginer que, pendant douze ou quatorze cents ans, on n'avait rien fait d'estimable parmi nous, ni dans Tordre législatif, ni dans l'ordre administratif, ni dans Tordre moral ; c'est que vous soyez persuadé que la France, avant le 14 juillet, s'appelait « zéro », et que, depuis lors, elle a mérité de s'appeler « tout ». Mais sachez qu'en mettant nos institutions républicaines dans Talambic, on peut constater chimiquement que la plupart de leurs bons éléments sont des éléments traditionnels ; sachez encore qu'il n'y a pas de question de succession, de partage ou de mur mitoyen qui n'ait été, dans l'ancienne France, l'objet de mille édits, de mille ordonnances, de mille arrêts, lesquels sont dans nos Archives et que vous pouvez y lire. Je sais que vous vous tirez d'affaire en disant que les Archives sont
une nécropole et qu'elles « font de la nuit ». Mais encore pourriez-vous, à défaut de sens historique, avoir un peu de sens philosophique. Vous nous dites que la Révolution a improvisé un monde nouveau ; oui, a improviser « est bien le mot qui résume le mieux votre pensée. Mais je vous affirme, ô poêle, que rien ne s'improvise ici-bas, si ce n'est peut-être quelques-uns de vos beaux vers ; je vous affirme, sans passion politique, et les yeux sur l'histoire, que le progrès marche lentement; que l'Eglise, maîtresse du monde, a mis plusieurs siècles à détruire cet abominable esclavage qu'elle haïssait si vivement, et que nos institutions et nos lois remontent, le plus souvent, aux institutions et aux lois de l'ancienne France. Rien, rien, rien ne s'improvise, et ils se sont étrangement trompés, ces conventionnels naïfs et féroces qui s'écriaient : « Il faut tout changer en France, la langue, les idées, les mœurs. Il faut tout changer et tout refaire à nouveau. » On ne se passe point de la fuite utile des siècles.
Et puis, vous avez la belle témérité de soulever la question sociale. Je ne vous en blâme point, et il importe que les catholiques la soulèvent aussi, pour la résoudre catholiquement. Mais, entre vos mains, que devient cet elïroyable problème? Un appel à la jalousie sociale. Vous nous représentez une petite lille de cinq ans, déguenillée, famélique, grelottante, vicieuse déjà, et tout-à-fait
épouvantable. Voilà qui est hardiment posé ; mais l'humanité chrétienne connaît ce problème, mais il y a dix-huit cents ans qu'elle travaille à le résoudre. Les petites filles de cinq ans, c'est l'Eglise qui les recueille depuis dix-huit siècles, c'est lEglise qui les allaite, c'est l'Eglise qui les aime. Dès que Constantin lui eut donné la liberté, son premier soin fut d'élever des palais à ces petites délaissées. Ces palais s'appelaient, d'un nom étrange et qui vous surprendra, des Brephotrophia. Ils ont duré pendant tout le moyen âge, sous des noms plus intelligibles et plus aimables, et c'est par millions que nous avons sauvé ces petites de cinq ans, ces chers anges que vous appelez si énergiquement des Némésis et des Méduse. Mais, enfin, pourquoi, pourquoi ne le dites-vous pas? L'histoire de la charité catholique est comme le soleil ; aveugle qui ne la voit pas.
Quoi qu'il en soit, nous ne reculerons pas devant la question sociale, et nous en viendrons à bout, nous, et nous seuls. Pourquoi ? Parce que nous avons sous les yeux l'exemple de Jésus-Christ, parce que nous devons être, comme ce type divin, des hommes de sacrifice, et que la question sociale ne peut être résolue que par des hommes de sacrifice. Il faut savoir se dépouiller soi-même pour qu'une telle solution soit réelle et efficace : j'espère que nous acquerrons cette science. Nous avons, en face de nous, une humanité qui ne veut plus do la
résignation. Eh bien ! nous tenterons de la sauver autrement, et en satisfaisant ses revendications légitimes. Certes, nous ne consentirons jamais à nier le principe de la propriété ; mais nous pouvons aller et nous irons jusqu'à nous priver de notre propriété pour en faire jouir nos frères les ouvriers et nos frères les pauvres. L'humanité chrétienne porte le sang de Jésus-Christ au front et la pensée de Jésus-Christ au cœur : elle a passé et passera en faisant le bien.
Je m'arrête, et cependant j'aurais encore bien des erreurs à réfuter. Il me resterait à parler de ces vers où vous accusez l'Eglise « de rêver un univers petit, sinistre, noir, fait de notre seul globe », alors que l'Eglise chante joyeusement et à pleine voix que tous les univers ont été sauvés par le sang de Jésus-Christ, Il me resterait à protester contre ce vieux mensonge historique que vous rajeunissez contre nous, et d'après lequel un Concile aurait refusé de reconnaître une âme aux femmes ; mais il y a longtemps que cette mauvaise plaisanterie a été réduite à sa juste valeur, et il ne reste plus rien à dire après les dix lignes que l'illustre Gorini a daigné consacrer à cet ana. Voici cependant quelque chose de plus grave : c'est que vous vous faites le panégyriste ardent des enterrements civils. Vous, qui avez l'âme largement faite et grandement taillée, vous, c'est vous qui descendez jusque-là ! Et vous nous donnez pour raison
que l'Eglise fait payer ses oraisons, ses chaises et ses cierges, et que, d'ailleurs, les abus y pullulent! Mais c'est-là un raisonnement d'enfant, et d'enfant qui n'est pas sublime. Et, quand j'admettrais avec vous la légitimité de ces critiques, qu'en résulterait-il ?
Est-ce que ces abus et ces petitesses empêchent Dieu d'exister éternellement (et je dois dire que vous avez affirmé magnifiquement votre foi en cette existence nécessaire) ?
Esl-ce que ces abus et ces petitesses empêchent l'Homme-Dieu d'avoir versé son sang pour tous les mondes et pour ces hommes dont il est en même temps le rédempteur et le modèle ?
Est-ce que ces abus et ces petitesses empêchent l'Eglise d'avoir été fondée par un Dieu, et par conséquent d'être divine?
Est-ce que ces abus et ces petitesses suppriment ces trois termes de l'éternelle vérité : Dieu, Jésus- Christ, l'Eglise?
Laissez-moi croire, laissez-moi espérer que vous ne garderez point ces idées mesquines. Ce mot « mesquin )) ne va pas, ne cadre pas avec ce nom : « Victor Hugo ». Est-ce que vous voudriez que vos funérailles fussent un jour transformées, que dis-je, déformées en je ne sais quelle manifestation voisine de l'émeute ? Est-ce que vous ne voudriez être suivi à votre dernière demeure que par des hommes qui ne prient pas et qui se parent d'im-
mortelles... pour affirmer sans doute qu'ils ne croient pas à l'immortalité? Est-ce que vous voudriez que vos obsèques ne fussent qu'un scandale matérialiste et un tapage athée? Laissez -moi emprunter vos propres paroles et vous dire : Je vois Dieu, dans les cieux, faire signe que non. J'espère en vous. Ce n'est pas en vain que vous aurez donné à votre foi en Dieu le caractère d'une véritable manifestation ; ce n'est pas en vain que vous aurez dit au tombeau : « Non, tu n'as pas » tout, monstre, et tu ne prends pas l'âme ; » ce n'est pas en vain que vous aurez tlétri, en des vers spirituels et forts, le nihilisme des Allemands et cette « promotion » , cet « avancement » que Darwin prétend donner à l'homme en lui disant : « Dieu t'a fait homme, et moi je te fais singe ». J'espère en vous, et crois que vous n'avez pas encore commis le péché contre le Saint-Esprit. Seulement, faites attention à votre âme, à laquelle je parle pour la dernière fois peut-être. Et songez qu'après la Légende des siècles viendra pour vous la Réalité éternelle.
Il convient de rendre justice à l'impartialité de M. Boissier en une œuvre (1) où nous aurons bien souvient l'occasion de nous séparer de lui. Dans la préface de la Religion romaine, et dans tout le cours de ce livre, qui a été son titre le plus considérable aux suffrages de rAcadémie française, il fait les plus louables efforts pour se tenir trèsexactement dans un juste milieu, entre l'école qui « nie entièrement les vertus de la société païenne » et celle qui « place la sagesse ancienne si haut que la révolution chrétienne devient inutile ». Il ajoute avec quelque raison : « Ce sont là des exagé- » rations auxquelles le bon sens résiste et que )) l'histoire dément. » J'y consens, et dirai pourquoi. Par malheur on a les défauts de ses qualités, et l'on ne trouve guère dans le livre de M. Boissier ni indignation vigoureuse contre le paganisme, ni amour ardent pour THomme-Dieu, pour ce Christ
(1) La Religion romaine. d'Auguste aux Antonins.
« dont l'image vivante enflammait les martyrs ». Ces derniers mots sont de M. Boissier, et j'ai bien rarement admiré une plus noble façon de parler. On ne saurait mieux dire.
Quant à nous, nous ne sommes pas de ceux qui ont pour l'antiquité, même païenne, un mépris absolu. Les chrétiens, les catholiques surtout, ne connaissent pas ce mépris. Mais nous avons' pour cette antiquité un autre genre d'estime que M. Boissier.
Nous croyons qu'il y a eu , dans toutes les philosophies, et surtout dans toutes les religions anciennes, des éléments souverainement dignes de notre attention et de notre respect. Et ces éléments augustes, ce sont principalement les vestiges de la révélation primitive, comme aussi les linéaments de toutes les vérités naturelles. Tout ce que M. Boissier admire dans la religion romaine vient de là. Oui, tout et il ne le dit pas assez. Nous sommes aussi de ceux qui, sous tous les mythes et sous tous les rites des religions païennes, découvrent aisément des vérités catholiques plus ou moins déflgurées ou amoindries. Il y a sous ce rapport mille merveilles fort théologiques dans les fables païennes. Les sacriflces, quoi qu'en puissent jamais dire tous les érudits assemblés, les sacrifices sont une évidente et mathématique attestation de la chute de l'homme, une évidente et mathématique démonstration de notre réparation par le Sacrifice
du Christ. Ah ! par là tout s'explique, tout se comprend, tout s'illumine. Avec ce flambeau dans la main, nous éclairons tout le monde souterrain du paganisme antique. Et voilà comment, dans ce paganisme même, il y a un certain nombre d'éléments sains, bons, approuvables. M. Boissier a constaté, mais il n'a pas expliqué l'existence de ces éléments.
Il y a plus : durant le premier et le second siècle de notre ère, il y a eu inconsciemment un immense courant chrétien dans tout TEmpire romain, et particulièrement à Rome. C'est ici qu'il importe de se bien représenter la facilité des relations dans cet empire si fortement organisé. Il est absolument impossible que, du vivant même du Christ, et surtout quelques années après sa mort, sa doctrine ne se soit pas répandue dans tout le monde connu, mais principalement au centre même de ce monde, dans la Ville-Eternelle. Le Sermon sur la montagne, tous les enseignements de Jésus, tous ceux de ses Apôtres ont été comme un immense foyer de lumière et de parfum qui, placé au milieu de l'univers antique, l'a nécessairement et rapidement envahi et pénétré. Donc, toas les progrès que M. Boissier constate à Rome depuis le premier siècle de notre ère, tous ces progrès sont dus en partie à l'atmosphère chrétienne ambiante. Je crains que l'éminent auteur de la Religion romaine ne s'en soit pas suffisamment rendu compte.
M. Boissier se fait de l'esclavage antique une idée que nous trouvons trop douce. Un savant chrétien, qui a trop fait parler de lui, M. Dœllinger, nous en donne une tout autre idée dans son magnifique ouvrage : Paganisme et Judaïsme. Les deux auteurs s'appuient sur des textes qui nous paraissent sûrs. L'écrivain français tient peut-être les satiriques et les comiques latins en trop petite estime ; l'Allemand en fait peut-être trop d'état. Ils se complètent et se réforment l'un par l'autre. C'est avec joie, d'ailleurs, que nous constatons, avec M. Boissier (1), la bienveillance marquée de la religion romaine pour l'esclave et la femme. Nous ne pouvons nous en étonner, en nous rappelant tout ce que cette religion renfermait d'éléments chrétiens. Il n'en est pas moins vrai que personne dans l'antiquité, d'après l'aveu formel de M. Boissier, n'a songé à l'abolition de l'esclavage : « Ce qui est surtout remarquable, dit notre auteur, c'est qu'on ne trouve jamais exprimé, dans un écrivain antique, ni comme une espérance éloi;^née, ni comme un souhait fugitif, ni même comme une hypothèse invraisemblable, cette pensée que l'esclavage puisse être un jour aboli (2j ». Et il ajoute : « C'était une de ces réformes radicales qu'on n'était guère en droit d'attendre du cours
(1)V. tome II, p. 358 et 359.
f2) V. tome II, p. 404.
régulier des choses. Un changement si profond ne pouvait s'accomplir sans une de ces révolutions qui renouvellent le monde (1) ».
Quelle que soit l'indulgence de M. Boissier pour la religion et la société romaines, il est amené par son esprit de justice à faire les aveu\ les plus concluants. Et nous voudrions ici publier, sous forme de pensées, quelques-unes de ces conclusions, qui véritablement sont capitales. Il est contraint d'avouer, et il avoue avec une absolue sincérité, que l'influence de l'esclavage a été fatale à Rome, et qu'elle a réellement produit la corruption de l'Empire romain (2) ; que la femme et la fille de l'esclave étaient légalement exposées à toutes les infamies (3) ; qu'il n'est pas possible d'assimiler les associations romaines à nos associations charitables ; qu'elles n'ont jamais été des Sociétés de Secours mutuels, et qu'enfin elles n'ont jamais connu le secret de la charité chrétienne (4). De tels aveux abondent dans ce livre où l'auteur veut toujours être impartial, et c'est malgré lui que nous le trouvons parfois trop bienveillant pour le paganisme romain. Il faut lire tout ce qu'il a écrit sur le stoïcisme; il faut voir avec quelle netteté il
(1) II, p. 405.
(2) Ibid. p. 401.
(3) Ibid. , 389.
;4) Ibid., 333, 337 et 311
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sépare du christianisme celle doclrine philosophique, trop souvent snrfaite, et qui contient en germe un panthéisme orgueilleux et funeste. M. Boissier, à ce point de vue, ne saurait admettre que Senèque ait jamais eu de rapports directs avec saint Paul. Je le veux bien, et la question n'est pas là. Il s'agit de savoir si ce grand et incontestable courant chrétien, qui traversait alors le monde antique, n'a pas eu quehjue action sur l'intelligence de Senèque. Je ne veux point parler d'une action immédiate ; mais d'une influence qui, en quelque sorte, aurait été involontaire et fatale. De là viendraient les contradictions de Senèque. Il y a chez lui des obscurités haïssables que le paganisme explique, et de belles lueurs qui pourraient bien être les reflets de ce grand Soleil, de cet éternel Orient, le Christ. Et c'est ainsi que tout s'explique, soit par les débris des vérités antiques, soit par l'aurore et le plein jour de la vérité chrétienne.
La conclusion de M. Boissier est des plus modérées, et la voici en quelques mots (l) : « Le mouvement religieux et philosophique du premier siècle prépara les voies au christianisme et rendit son succès plus facile. « Il y a du réel et du vrai dans cette aflirmalion ; mais elle est loin d'clre complète. Oui, les vérités traditionnelles et natu-
relies, conservées par les religions antiques et développées par les antiques philosophies ; oui, ces vérités ont pu, dans une certaine mesure, tenir lieu d'une certaine préparation au régne de Jésus, à l'Eglise. Mais les vices effroyables et les abominables erreurs de ces mêmes philosophies et de ces mêmes religions — vices et erreurs qui flattaient les plus mauvais instincts de Tàme humaine — ont été pour l'Eglise naissante un obstacle humainement infranchissable. Il a fallu que Dieu s'en mêlât. Sans doute il a fait servir la nature au triomphe de son Eglise; mais ce triomphe n'a pu enfin être conquis sans un miracle.
Et telle est toute notre conclusion.
Il convient d'avouer que les Catholiques, fort légitimement désabusés du théâtre et du roman contemporains, leur refusent aujourd'hui jusqu'à leur attention et à leur regard. Nous nous tenons fièrement à l'écart de ce monde étrange, où Ton parle une langue qui n'est pas la nôtre, où l'on fait circuler certains portraits de nous qui ne nous ressemblent pas, où l'on insulte à notre Dieu et à notre foi, à nos traditions et à nos espérances. Un dégoût presque insurmontable est aujourd'hui tout ce que nous éprouvons à l'égard de la littérature de notre temps, et ce dégoût est fait, disons-le, pour tourner rapidement à l'injustice. Oui, dans ce rude combat que nous combattons pour le Surnaturel, nous en venons trop aisément à méconnaître chez nos adversaires toutes les vertus et tous les talents de l'ordre naturel. Nous confondons dans un mépris commun tous ceux qui osent se consacrer au théâtre, et ce dernier mot, comme
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celui de Roman, est devenu parmi nous synonyme de « scandale » et de « perdition » . 11 en est même dans nos rangs qui vont jusqu'à nier la possibilité de ces deux genres. De là une véritable étroitésse d'idées, qui est particulièrement affligeante dans des cerveaux destinés à être larges. Nous assistons tous les jours à ce lamentable spectacle : des catholiques, des lils de la lumière affirment froidement qu'il n'est permis de mettre en scène le Vice et la Vertu ni dans un récit animé, ni dans un dialogue vivant. En vérité, c'est la négation de l'Art ;* nous ne saurions supporter d'un esprit tranquille la grimace par trop janséniste de ceux qui poussent des cris perçants en entendant prononcer ces seuls mots « Roman » ou « Drame ». Je jure qu'il est possible de christianiser le Drame et le Roman ; je jure qu'en dehors de notre camp, plusieurs l'ont involontairement tenté, et que quelques-uns ont tout au moins réussi à faire triompher dans la narration et sur la scène les vérités et les vertus naturelles. J'ajoute que nous serions fort ingrats de ne pas leur en tenir compte. Je souhaiterais, quant à moi, que les Catholiques voulussent bien ne pas se désintéresser de toutes ces grandes questions. Je ne leur demande pas d'aller de ce pas louer une loge pour voir les Merveilleuses, et je les supplie, au contraire de mépriser profondément les bassesses de l'opérette et les infamies de la « pièce à femmes ». Mais
JULES SAXDEAU. 305
qu'ils se tiennent au courant et ne fassent pas une moue railleuse dès qu'on prononce devant eux un nom comme celui de Sandeau. Qu'ils descendent dans cette arène tumultueuse avec le nom de Jésus sur les lèvres et au cœur ; qu'ils engagent la lutte pour leur Dieu ; qu'ils ne désespèrent pas, s'ils sont vaincus, et recommencent de nouveau la grande bataille. Qu'ils ne désertent pas le terrain de l'art, et, sans accepter d'alliances compromettantes, qu'ils ne repoussent pas la main parfois loyale de certains alliés inattendus. Je vais essayer aujourd'hui de rendre justice à l'un de ceux qui, dans l'ordre naturel, et malgré mille erreurs, a fait les plus honnêtes efforts pour moraliser la scène et puriller le roman.
Nous étudierons tour à tour Jules Sandeau dans le Roman, au théâtre et dans ce genre qu'on ne tient pas en suffisante estime, la Nouvelle.
Pour ne pas fatiguer notre lecteur par de longues et stériles énumérations, nous prendrons un seul roman de Sandeau, la Maison de Penarvan, et le considérerons comme un type. Nous ne pensons pas nous tromper en le regardant comme le chefd'œuvre du maitre, et nous l'avons lu plus de vingt
fois sans cesser d'avoir le désir de le relire. La donnée est des plus simples, et la morale s'en dégage
avec une netteté très-lumineuse iM"^ Renée de
Penarvan est la fille d'une des plus grandes et des plus catholiques familles de Bretagne. Dans le vieux manoir de son père, au milieu de ses frères, dont elle est le frère plutôt que la sœur, elle reçoit une éducation absolument masculine. Notez, lecteur, que je dis « masculine », et non pas « virile »'. Cette jeune fille est élevée comme un garçon et perd en même temps toute la grâce avec toute la mission de son sexe. Elle aspire uniquement à être un fier cavalier, j'allais dire un chevalier. Elle met violemment la main sur son cœur et lui défend de battre à tout jamais, si ce n'est pour ces luttes âpres et rudes qui sont d'ordinaire réservées aux hommes. Elle a pour tout amour, pour toute tendresse, un dédain railleur, une moue superbe. Elle attend, elle espère volontiers des orages, et se croit faite pour en triompher. C'est un homme de quarante ans que cette jeune fille de vingt ans, et toute la tâche de Sandeau va désormais consister à nous représenter vivement les vices d'une telle éducation. Yoilà, je pense, une question bien posée, et le romancier est déjà moraliste. Il nous donne une leçon dont bien des mères pourraient profiter. Elles feront bien d'élever leurs filles comme devant être un jour des vierges consacrées à Dieu ou des mères dévouées à leurs
enfants, et il y a souvent lieu de se défier des filles qui a sont de bons garçons ».
M"'' de Penarvan, d'ailleurs, voit ses aspirations satisfaites. Elle désirait des épreuves où son courage pût s'essayer : elle est servie à souhait. La Révolution éclate, et la Bretagne devient le théâtre de luttes plus que civiles. Ce sol de granit est couvert d'un sang généreux. Et l'héroïque jeune fille voit un jour apporter, dans son château désormais désert, les corps ensanglantés de ses frères. Bientôt elle reste seule au milieu de la tempête ; seule et debout. Cette âme de fer ne plie pas, et l'antiquité n'a rien connu de plus mâle. Elle ne veut pas descendre à pleurer, et contient sa douleur sans la vouloir jamais manifester au dehors. Elle s'entête enfin à devenir de plus en plus homme, et décrète que l'héritière de tant de Penarvan vivra uniquement de leur souvenir et mourra sur leur tombe, sans connaître aucun autre sentiment humain. Le deuil assombrira toujours, ses vêtements et son cœur. Défense au sourire de pénétrer dans ces yeux ; défense à la joie, à l'amour, à l'espoir, à la vie, de pénétrer dans cette âme. Elle résume toutes ses fonctions morales en celle-ci : « être gardienne de tombeaux »,'et n'accomplit que trop bien cette unique 'mission qu'elle s'est donnée. Belle, pure, chrétienne, à vingt ans elle s'enterre dans le vieux château, où elle étudie ardemment les archives de sa famille. Il ne lui manquait que d'être généalogiste :
)0S JULFS S.WDEAU
elle le devient, avec l'aide de son excellent chapelain, l'abbé Pyrmil, qui est encore, et malgré quelques traits excessifs, un type soigneusement dessiné. La mort règne désormais dans ce vieux château habité par deux ombres. C'est en vain que la Révolution achève sa première phase et rend quelque paix à la pauvre Bretagne vaincue. M"^ Renée de Penarvan n'en veut rien savoir. Il n'y a pas, il ne peut y avoir de printemps pour elle, ni dans la nature au mois d'avril, ni dans la vie des nations après les grandes crises. Encore un coup,, et par un devoir exagéré, elle s'est condamnée à mort. Dira-t-on que ce ne soit pas là un caractère bien observé? dira-t-on surtout que la leçon ne soit pas puissante et vive? M"*" de Penarvan, diraient les philosophes et les théologiens, est un être qui se place en dehors de sa loi et de sa fin. C'est également ce que dit Sandeau. Mais avec quelle animation, quel relief et quel charme! Je disais tout-à-l'heure que notre héroïne ne veut plus se permettre une seule passion. .Je me trompais, et il en est une, la vengeance, à laquelle elle se donne tout entière. « Venger son père et ses frères, » tel est son unique idéal, ou, pour mieux parler, son idée lixe. L'espoir de la vengeance est ce qui lait monter quelque rougeur à ce jeune visage ; c'est ce qui allume quelque rayon dans ces yeux de vingt ans. L'idée de la Miséricorde et du Pardon n'a pas d'accès dans ce cœur, que
trop d'héroïsme rend coupable. Encore ici le romancier a vu juste. Je connais de ces âmes qui se font gloire de la même implacabilité, et qui introduisent leur désir de vengeance jusque dans les plus hautes questions théologiques. J'ai vu certains penseurs, bien trempés d'ailleurs, mettre une sorte de volupté à parler de l'enfer et s'écrier devant moi « que quelque chose manquerait à leur joie dans le ciel, s'ils n'avaient la joie d'y contempler la réverbération des flammes éternelles. » Quelle que soit la hauteur de ces esprits, ils sont incomplets et funestes. La notion de la justice ne doit jamais être voilée dans notre entendement, mais il est nécessaire qu'elle soit accompagnée de la notion de l'amour. Nous avons tous intérêt à ne pas alléguer sans cesse les représailles divines, et à espérer un peu dans le pardon suprême.
La solitude de M"^ de Penarvan ne devait pas se prolonger autant qu'elle l'avait rêvé. Il lui arrive un jour de découvrir un Penarvan oublié, un sien cousin, dont elle se fait aisément aimer et qui l'épouse. Ce Penarvan est un brave cœur, loyal et simple; mais qui, pour son malheur, n'a rien d'héroïque. Il s'imagine, le pauvre homme, il a cette étrange illusion « d'être aimé pour luimême », et il n'est en réalité aimé qu'en vue de la vengeance future. Ce n'est pas un mari qu'a pris M^'*" de Penarvan, c'est un vengeur qu'elle a choisi. C'est en vain qu'il n'est pas, lui, dévoré de ces
310 JULES SANDEAL
ardeurs politiques et sociales; c'est en vain qu'il aime d'un amour calme les bois, les champs, les prés; c'est en vain qu'il s'excuse de n'être pas un héros : il faut qu'il le devienne. La lutte éclate de nouveau en Bretagne, et .^i"^ de Penarvan, inflexible, farouche, envoie à la mort le plus aimant, le plus aimable et le plus pacifique de tous les hommes. 11 meurt vaillamment, mais douloureusement, et avec la conviction qu'il n'a jamais été aimé. Et il jette un long regard triste sur la pauvre petite fille que Renée lui a donnée. Elle avait souhaité un garçon, et le père mourant voit distinctement dans l'avenir le délaissement dont sa petite Paule sera victime. C'est sa dernière pensée. Le deuil règne une seconde fois, et pour toujours sans doute, dans ce manoir désolé. Et, pour surcroît de douleur, c'est un deuil qui ne veut pas de consolation. M"^ de Penarvan se refuse toujours à pleurer ; elle regarderait l'attendrissement comme une forfaiture et ne veut pas que ses larmes déshonorent son blason. Cependant, tout soufl"re autour d'elle et à cause d'elle. Sa petite fille grandit timidement, et comme une pauvre plante étiolée, à l'ombre de ces grands murs froids; sa mère ne lui a pas seulement appris ce que c'est qu'une caresse, et elle fût morte cent fois, n'était le dévouement paternel et Taflection « maternelle » de l'abbé Pyrmyl. Sa grâce délicate et fière, son intelligence élevée, sa ressemblance avec son père,
rien ne désarme cette mère qui a juré d'être stoïque. Renée a ce charmant sourire à côté d'elle, elle peut le faire naître, elle peut le voir briller, et préfère ses parchemins morts à cette
grâce vivante J'admire là l'observation de
Sandeau. Il a compris qu'ici-bas il y a deux grandes familles, deux grands groupes d'esprits et de caractères. Il y a les esprits absolus, et il y a les esprits « relatifs ». Les absolus sont ceux qui vivent sur des hauteurs d'où ils ne veulent même pas considérer la plaine : ce sont ceux qui se refusent à toute concession et qui regardent toute idée contingente ou réelle comme une bassesse et un déshonneur. C'est ce type enfin que le grand Corneille a si bien dessiné dans Horace; c'est ce type du jeune Horace qui s'écrie : « Albe vous a nommé : je ne vous connais plus. » M""' de Penarvan est un Horace, et son malheureux mari est tout semblable à cet honnête et excellent Curiace, répondant fort humainement à son farouche ennemi : « Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue. » Ces derniers caractères sont en effet plus « humains », et lorsque leur sensibilité ne s'abaisse pas à des concessions déshonorantes, ils sont plus aimables, et, j'allais le dire, plus chrétiens. Le chrétien vit sur les hauteurs ; mais il est plein de douceur pour ceux qui ne peuvent s'élever aussi haut : il les contemple avec miséricorde, il les encourage du geste et de la voix ; il
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leur tend la main, il les aime. C'est ce que M™^ de Penarvan ne comprend guère, et elle est le plus absolu de tous les esprits absolus. Caractère fort naturel, hélas! et qui est peint de main de maître. Le romancier cependant ne pouvait nous laisser sur le spectacle désolant de cet isolement de son héroïne. Il importe d'ailleurs que cet orgueil soit brisé et que cet égoïsme soit puni; il faut surtout que la morale de tout ce récit soit mise en un plus vigoureux relief. Renée n'a rien désiré ici-bas que sa vengeance ; elle n'a rien aimé qu'elle-même, et elle sera châtiée par où elle a péché. Le jour arrive où sa fille elle-même l'abandonne pour accomplir honnêtement les grandes lois de la vie et ne se pas condamner auprès de sa mère au cercueil à perpétuité. Paule se marie, et la mère, toujours héroïque et toujours implacable, reste seule en ce château de Penarvan qui a déjà connu tant de deuils. Elle ne sait pas pardonner, elle ne veut pas pardonner. Elle s'obstine à être délaissée et savoure cette douleur nouvelle avec une fierté que l'âge n'a pas émoussée. Elle se drape au milieu de ses ruines. Qui brisera ce roc? Qui attendrira cette âme? Qui fera jaillir les larmes de ces yeux secs? Ce sera un petit enfant : ces anges sont passés maîtres dans cet art si naturel. Une petite fille entre un jour dans le grand salon du château et montre sa jolie tête au milieu de tous ces portraits des Penarvan. Elle court, bras ouverts, vers sa grand'mère.
JULES SAXDEAU. oio
0 beaux cheveux blonds, ô frais sourire que nous connaissons tous ! M^"^ de Penarvan sent un Ilot de larmes lui monter aux yeux : les digues sont rompues. Ce cœur éclate. Elle connaît enfin ce que c'est que la tendresse; elle oublie, enfin le stoïcisme orgueilleux qui l'a perdue. Elle ouvre ses bras tout grands, elle aussi, et s'avoue vaincue. Elle redevient femme; elle redevient mère; elle rentre dans la loi et dans l'ordre. Le roman finit là, et personne ne lui reprochera de mal finir. C'est la conclusion d'un Traité de philosophie et de morale.
Je n'ose pas recommander aussi vivement la lecture de Mademoiselle de Kerouare, qui me paraît, en sa brièveté forte, une œuvre supérieure à la précédente. D'ailleurs, ce sont les détails seuls qui pourraient sembler trop passionnés ; la dominante est pure. En réalité, c'est un roman contre les romans; et, chose curieuse, tel est au fond le caractère de toutes les œuvres de Sandeau. C'est de tous les romanciers le plus anti-romanesque. Il n'écrit guère que pour déprendre les esprits du Roman. Il est l'avocat de la prose, si l'on peut entendre sous ce dernier mot les réalités aimables d'une vie sainement comprise. C'est la morale de Mademoiselle de Kerouare. Une jeune fille s'éprend soudain pour je ne sais quel jeune premier, et elle croit trouver dans cet amour éthéré la satisfaction de son idéal. Forcée d'épouser, au lieu de ce fade
amoureux, un homme de grand cœur, elle ne lui laisse pas ignorer sa ridicule passion, et M. de Grandlieu (c'est le nom du mari) jépond à cet aveu par une triste et admirable résignation. C'est lui pourtant, c'est lui qui, n'étaient ces fantaisies de la passion, serait digne de toute l'affection d'un noble cœur. Il ne veut pas guérir d'un tel mal et se fait tuer dans un soulèvement de la Vendée, le lendemain du jour où sa femme s'est nettement aperçue que le premier objet de son amour était absolument indigne d'elle. Cette fin rappelle un peu trop celle de M. de Penarvan, mais la donnée n'est pas moins morale. C'est la condamnation du rêve et du faux idéal.
Toutes les autres œuvres de M. Sandeau, par malheur, ne sont pas à la hauteur de celles que nous venons d'analyser; mais dans Catherine^ le même thème est répété presque sous la même forme. L'auteur a été visiblement préoccupé de cette idée, qui est devenue chez lui une idée fixe, et dont il a fait la conclusion de tous ses livres. Mais c'est dans Jean de Thommeray qu'il a donné là-dessus son dernier mot, et nous aurons lieu de le faire voir tout-à-l'heure. Les grands écrivains ont, d'ordinaire, une thèse qui leur est particulièrement chère et qu'ils finissent par concentrer dans une œuvre dernière : Jean de Thommeray résume tout Sandeau.
Ce qu'il faut admirer dans ces romans que nous
avons essayé de raconter, c'est le style, dont nous n'avons pu, hélas! donner une juste idée à nos lecteurs. Le caractère de Sandeau , « c'est de travailler fort consciencieusement tout ce qu'il fait. » A une époque où le mot « bâcler » est devenu d'un usage si général pour exprimer la rapidité avec laquelle on traite les choses de l'esprit, l'auteur de Catherine est resté laborieux, sobre, correct. Il ne donne pas au public ses improvisations à peine achevées, comme le font tant de poètes et de prosateurs orgueilleux. Il croit, en honnête homme, qu'il doit à ses lecteurs quelque respect, et qu'il faut surtout le leur témoigner en revoyant lentement le travail qu'il leur destine. Pour me servir d'une sotte expression de notre temps, Sandeau n'a pas beaucoup produit, et cependant il n'a jamais été classé parmi les paresseux. Il y a, dans ses livres, peu de longueurs et peu de chevilles. Bien qu'il ait volontiers donné dans le romantisme de 1825, il a gardé (chose rare) l'amour de la simplicité et du mot juste. 11 n'est jamais ampoulé et a l'horreur du pathos. C'est le plus sage, c'est le plus classique de tous les romantiques. On n'a peut-être rien écrit qui se rapproche autant de l'antique que les deux premières pages de la Maison de Penarvan. Partout la phrase est courte sans affectation de brièveté ; elle est courte, dis-je, sans être coupée et fatigante. Le trait n'est jamais cherché, mais souvent il est trouvé, ce qui
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vaut mieux. L'image n'est pas violente, mais elle est a suivie », et il n'est pas fréquent de lire dans ces œuvres si longuement élaborées des phrases telles que la suivante : « Tant de conquêtes menaçaient de sombrer dans les excès et les débordements » L'horreur de l'extraordinaire et du
« voyant » conduit parfois Sandeau à la vulgarité et à la platitude : c'est son défaut, et il est particulièrement choquant dans le Colonel Evrard, œuvre de second ordre et qu'on a eu le tort grave de publier à la suite de Jean de Thommeray.W ne sera pas inutile d'ajouter qu'il y a dans Sandeau un charmant et délicat paysagiste : il aime la nature sans fracas et la peint avec sa simplicité ordinaire, qui n'est jamais sans charme. Les descriptions ne lui répugnent pas, bien qu'il n'en abuse point, et c'est peut-être par là qu'il était assez peu propre au théâtre, où nous avons maintenant le devoir de l'étudier. Mademoiselle de la Seiglière (1), en effet, n'est point déplacée auprès de la Maison de Penarvan . . .
(1) Nous parlons ici de la comédie, et non du roman qui l'avait précédée. C'est pour nous l'occasion d'ajouter que dans le roman môme il est plus d'une page mauvaise, et que d'autres œuvres du maître sont chrétiennement condamnables. Tels est le Jour sans lendemain, etc. , etc.
Je pense qu'il a fallu quelque peu violenter cet aimable esprit pour le décider à écrire sa première œuvre dramatique. Il n'avait, à vrai dire, aucune de ces qualités secondaires, mais indispensables, qui rendent un écrivain véritablement propre aux. choses du théâtre. Sans être trop long, il n'était pas rapide, et se complaisait volontiers en certains tableaux. Or, nul n'est moins apte que de tels peintres à comprendre et à exécuter un drame. C'est en pareil cas que le besoin d'un collaborateur se fait vivement sentir, et l'on peut dire hardiment que, sans collaborateur, Sandeau n'eût rien laissé de durable sur la scène française. Dans Mademoiselle de la Seiglière, l'auxiliaire a voulu demeurer anonyme; mais son nom n'est guère un secret, et l'on sait ce qu'un des meilleurs comédiens de ce temps-ci a fait pour une œuvre où il a si admirablement tenu le premier rôle. Cette comédie est, au théâtre, le chef-d'œuvre de Sandeau, et je ne pense pas qu'il la surpasse jamais. Ici tout est nouveau, et nous ne retrouvons pas les thèses chères à l'auteur. Dans un imbroglio charmant, nous voyons un avocat retors mettre ses petites
habiletés au service d'une bonne cause. Un amour frais et pur anime et remplit le drame, qui n'est pas sans friser souvent la politique. La Restauration n'y est pas traitée avec le respect qu'elle mérite, et Ton croirait presque à un parti pris de remettre le bonapartisme en honneur. Le vieux Marquis n'est pas loin d'être ridicule en sa fierté, qu'il eût fallu mieux ménager, et, quant au jeune premier, c'est un personnage de Charlet qui a un peu vieilli. J'aime mieux l'aveu loyal que fait Sandeau dès les premières pages de Jean de Thommeray^ lorsqu'il dit des dernières années de la Restauration : « Belles années, que le siècle n'a pas revues depuis, » qu'il ne reverra pas! Le culte des intérêts maté- » riels n'avait pas envahi les cœurs; la richesse )) ne s'imposait pas comme le but suprême de la » destinée. . . La jeune génération qui fut témoin » de cette aurore en a conservé, jusqu'au déclin » de l'âge, un lumineux reflet ; et si elle vaut » encore aujourd'hui quelque chose, c'est pour » s'être baignée dans ses clartés. » Dans Mademoiselle de la Seiglière, M. Sandeau n'a pas été aussi impartial, et je le regrette.
M. Emile Augier est, depuis lors, devenu le collaborateur en titre de M. Jules Sandeau. Nous ne contesterons pas les qualités de l'auteur de Gabrielle : il a, ou plutôt il avait l'entente de la scène, avec le don plus rare d'incarner un caractère dans un personnage vivant, dans un rôle
JULES SANDEAL. 319
soutenu. Il est regrettable qu'Augier ait de la morale une idée moins nette, et M . Sandeau était destiné à faire applaudir au théâtre des thèses autrement élevées. Il n'y a rien d'immoral, sans doute, dans le Gendre de M. Poirier, et la donnée de la Pierre de Touche est le développement de cette vieille vérité, « que la fortune corrompt les âmes les plus pures ». C'est bien, mais nous espérions mieux, et il y a loin de ces banalités, quelque charmantes qu'elles puissent être, à l'accent si profond de la Maison de Penarvan et de Mademoiselle de Kerouare. En deux mots , Sandeau n'a pas été au théâtre ce qu'il est dans le Roman et dans la Nouvelle ; donc, il ne saurait être téméraire d'attribuer une telle infériorité à l'influence de ses
collaborateurs Rien n'est d'ailleurs mieux
écrit, mieux mené, plus délicat, plus spirituel que ces différents ouvrages. Sans doute, il est fort difficile de décider quel est, entre deux collaborateurs, celui auquel il faut attribuer les traits fins, les mots à succès. Nous parierions assez volontiers que le plus grand nombre appartient ici à Augier : il a l'esprit mieux aiguisé. C'est à lui qu'il faut également faire honneur de la vivacité du dialogue et de la menée de l'intrigue. La conception du sujet, celle des caractères appartient plus particulièrement à Sandeau. Telle est du moins notre hypothèse, et nous la donnons pour ce qu'elle vaut.
Nous tenons davantage à l'idée que nous exprimions tout à l'heure, et nous ne serions pas éloigné d'attribuer à Augier je ne sais quelle influence moins chrétienne sur l'esprit et sur la « manière » de Sandeau. Et Jean de Thommeray^ qui est le dernier résultat de cette collaboration, est peutêtre là pour nous donner raison.
Lorsque je lus pour la première fois ce roman de deux cents pages, je m'écriai : « Quel beau drame on en pourrait faire! )> 3]ais quand je vis qu'on avait trouvé moyen d'y tailler cinq actes, je m'attendis à un échec, et n'ai guère été trompé dans mon attente. Jean de Thommeray était fait pour avoir deux actes. Ecoutez plutôt
C'est l'histoire d'un jeune homme qui croyait naïvement à deux choses lorsqu'il débarqua à Paris. 11 croyait à l'Art, il croyait à TAmour. Deux épreuves terribles, épouvantables, le désabusent absolument, et il en vient à se persuader qu'il n'y a plus, dans notre siècle, ni amour véritable, ni littérature digne de ce nom. Il est indignement berné par ces boulevardiers auxquels il s'était imaginé de demander la notion de l'art ; il est plus indignement trompé par une coquine à laquelle il s'était avisé de demander la notion de Tamour. C'est alors, c'est après ces deux déceptions, qu'il se jette, tête perdue, dans l'abîme du vice. Il ne croit plus à rien ; il a je ne sais quel afl'reux rire quand on lui parle du devoir, de la vertu, du bien. C'est
JULES SAXDEAU. 321
par le devoir néanmoins qu'il va se relever. La guerre de 1870 éclate, et il ne songe tout d'abord qu'à quitter lâchement Paris, dont les Prussiens s'approchent. Mais soudain il aperçoit un bataillon qui fait son entrée dans la capitale menacée : ce sont les mobiles du Finistère, ce sont ses pays, et, à la tête de la colonne, est son vieux père en cheveux blancs, entouré de ses autres fils. Jean éclate en sanglots, rejette loin de lui sa fortune mal acquise, et demande à son père l'honneur insigne de servir sous ses ordres. Voilà qui est beau, n'est-il pas vrai? et qui plus est, voilà qui est chrétien. Dans un premier acte, il fallait nous peindre en couleurs énergiques la première des deux déceptions de Jean, et dans un second acte, la deuxième. Puis, dans un épilogue qui n'eût été qu^un tableau, on aurait assisté rapidement à la conversion du jeune homme et à sa réhabilitation par le sacrifice. Hélas! hélas! au lieu de cette donnée si simple, il nous faut subir cinq actes pleins de boulevardismes et de cocotteries scandaleuses. Ce n'est pas Sandeau tout seul qui eut ainsi pris plaisir à démoraliser une œuvre aussi morale. Il me semble qu'Augier est le coupable, et je donnerais tout ce gros drame pour les deux dernières pages du roman. Que dis-je? je le donnerais tout entier pour cette noble phrase, dont je remercie le romancier et que je ne puis lire sans pleurer : « Jean vit passer devant » lui, sous leurs formes les plus saisissantes.
» les éternelles vérités qu'il avait si longtemps » méconnues : Dieu, la patrie, le devoir, la » famille. » Ah! tout le drame était là, et il eût fortement remué les âmes. Il pouvait être une lumière, et il a fait de la nuit ; il pouvait être une prière, et il a été un scandale.
Qu'ai-je besoin maintenant de parler de ces admirables Nouvelles de Sandeau, si ce n'est pour les indiquer à mes lecteurs comme un correctif de son théâtre? Le Concert pour les pauvres, Karl Henry, Hélène Vaillant : autant de chefs-d'œuvre où la leçon morale est aimablement visible. Que de fois je les ai lues devant des auditoires chrétiens qui s'en sont toujours montrés chrétiennement émus! Toutes les qualités de ses romans sont là, avec une perfection peut-être plus achevée. Je suis heureux de terminer par cet éloge une étude où j'espère avoir été juste. Nous avons parfois, nous autres catholiques, montré trop de dureté pour les poètes et les romanciers de ce temps. Nous n'avons pas toujours assez discerné la droiture de leurs desseins et rhonnêteté de leurs premières œuvres. Faut-il tout dire? nous les avons parfois découragés, et ils se sont alors jetés, avec une sorte de rage, dans ce monde bohème où ils sont assurés de trouver des admirateurs. Ainsi avons-nous fait pour Octave Feuillet. Si nous avions plus vivement loué le Village^ il n'eût peut-être pas écrit Julie. H est, sachons-le bien, il est de ces éloges qui s'accordent
avec la rigidité absolue du principe catholique. Ce sont les seuls que nous osions conseiller à nos frères dans la foi; ce sont les seuls que nous croyions avoir faits à Sandeau.
M. Léopold Delisle, qui a ét6 récemment appelé à la direction de la pins vaste bibliothèque du monde, nous offre un des plus étonnants exemples de la puissance du travail. On peut dire que ces derniers mots sont le résumé très-exact de toute sa vie, et c'est par là surtout qu'elle mérite d'élre le modèle de nos jeunes générations, lesquelles sont, hélas! presque uniquement éprises de bien-être et de loisirs. A tant de mollesse il est bon d'opposer cette existence cachée d'un travailleur jadis inconnu, aujourd'hui célèbre. A le voir commencer si humblement et poursuivre son rude labeur avec une opiniâtreté que la fortune a couronnée, mais qui n'a jamais cherché la fortune, à considérer ces débuts qui ont duré si longtemps et qui furent si pénibles, à énumérer tant de travaux menés si vaillamment à si bonne fin, on se dit qu'il n'y a
vraiment pas d'excuse pour tous ces jeunes indolents qui traînent parmi nous le scandale de leur inactivité et les dégoûts de leur paresse. Cette vie les condamne. Il convient de se dire que, dans noire société, tous les honneurs peuvent être ouverts au travail sans intrigue, de même que l'aristocratie anglaise demeure toujours ouverte aux hommes de talent qui n'ont pas d'ancêtres. Ce sont choses qu'il est bon de se rappeler.
Le nouveau directeur de la Bibliothèque nationale est né en Normandie (1) ; il appartient à cette race patiente et sagace qui nous donne tant d'érudits. Jl reçut de Dieu une faveur toute particulière : il eut un bon maître, ou plutôt un initiateur; et ce fut ce M. de Gerville, dont la figure est vraiment charmante. M. Léopold Delisle a raconté quelque part, avec une rare délicatesse, la vie de celui qu'il regardait avec raison comme le père de son intelligence : « C'est le maître, dit-il, qui m'inspira le goût des études historiques ; c'est l'ami qui m'a, jusqu'au suprême moment, prodigué les marques de l'alTection la plus dévouée (2). » Rien n'est plus aimable, disais-je, q^ie cette physionomie
vl) A Valogne, le 24 octobre 1826
(2) Notice swr la vie et les ouvrages de M. de Gerville, en tête des Etudes géographiques et historiques sur le département de la Manche, dont l'auteur est M. de Gerville lui-môme.
de vieux savant. M. de Gerville, en effet, n'avait pas de ces étroitesses d'esprit qui caractérisent trop souvent les érudits de province, et sa sphère d'activité était très-large. On le voit tour-à-tour travailler sur la géologie et les fossiles de son département ; puis, sur les noms des lieux et sur les noms d'hommes en Normandie; puis, sur l'archéologie religieuse du Cotentin et sur ses antiquités romaines ou normandes; puis, sur la numismatique mérovingienne. Il fait de la botanique, et copie des cartulaires ; il donne des leçons d'anglais, et écussonne des rosiers. Il est universel, et, encore un coup, charmant. Joignez à cela qu'il est de bonne noblesse et à tous les sentiments élevés d'un gentilhomme chrétien. Tel fut celui auquel nous devons M. Léopold Delisle. Il le prit à part; il le devina ; il commença à le former; il lui communiqua ce goût des chartes qui est toujours resté si vif dans l'esprit de l'érudit normand; il l'entiévra pour le moyen âge, mais d'une fièvre tranquille, égale et durable. Ce n'est pas son moindre titre à notre reconnaissance.
Nous nous rappelons avoir vu M. Léopold Delisle dès les premières années de son séjour à Paris. Il était déjà, pour les élèves de l'Ecole des Chartes, le modèle qu'on s'efforçait de reproduire. Il avait déjà son histoire et presque sa légende. On connaissait, on admirait son énergie au travail, et Ton n'était pas sans se montrer les boîtes immenses, déjà pleines de fiches, qu'il accumulait sur sa petite
323 LÉOPOLD DELISLK.
table. Le Département des manuscrits était devenu sa vraie demeure; il y passait des journées, qu'il trouvait trop courtes^ et y eût volontiers passé ses nuits. Il y avait alors, à la tête de ce riche dépôt, un homme de grand savoir et qui a vraiment restauré parmi nous la science des Garlulaires et des polyptyques. « Restauré » n'est même pas ici le mot juste, et il vaudrait mieux dire « créé ». Ce savant était, d'ailleurs, un peu terrible ou, tout au moins, ne passait pas pour aimable. Grand, sec, rude, et n'ayant pas peut-être le sourire assez facile vers les jeunes gens. J'ai nommé Benjamin Guérard. Il vit ce jeune homme courbé sur sa lâche, et, à la manière dont ce débutant prenait des notes, il vif que ce ne serait pas longtemps un débutant. Car il y a mille manières de prendre des notes, et nul ne sait mieux que M. Delisle cueillir dans un document du moyen âge tout ce qu'il contient de véritablement utile, en rejetant le reste. Donc, M. Guérard le vil à l'œuvre et se prit bientôt pour lui de l'admiration la plus légitime. Ce ne fut pas l'affaire d'un jour sans doute, mais cela vint en son temps, et l'élève de l'Ecole des Chartes devint « employé à la Bibliothèque nationale ». Cette chère Bibliothèque, il ne la quittera plus. Le petit « employé » deviendra tour-à-tour bibliothécaire, puis Sousdirecteur, puis directeur, et pas une voix ne pourra jamais contester la légitimité d'un avancement que le seul travail a toujours mérité et qui est en
quelque sorte le résultat même de la force des choses.
Vous rappelez-vous ce.tle ancienne Salle des Manuscrits à la Bibliothèque nationale? C'était mal éclairé, c'était triste, c'était même un peu désordonné et peu digne de la France ; mais que de bons souvenirs il nous en est resté! Nous voyons encore d'ici rhumble bureau de M. Delisle , et nous nous rappelons combien il était déjà bienveillant pour tous ceux qui fréquentaient la Bibliothèque : savants de province en cheveux blancs ou jeunes élèves de l'Ecole des Chartes, membres de l'Institut ou pauvres copistes, il aid^iit tout le monde de sa (( vieille » expérience. C'était déjà notre plus habile paléographe, et les écritures du moyen âge, celles du treizième siècle surtout, avaient pour lui peu de secrets. Cette science, du reste, n'avait ,pas chez lui le caractère de l'empirisme, et ce n'était pas seulement le fruit pratique de ses lectures. Il n'avait pas tardé à grouper les faits paléographiques et à les convertir en lois. Nous regretterons toujours, à ce sujet, qu'il n'ait pas encore publié ce Traité dont nous avons tant besoin, et qu'avec M. de W^ailly il est seul capable de nous donner. La paléographie est une science française : ne l'abandonnons pas aux Allemands.
Cette vie de labeur intime devait bientôt produire d'excellents fruits. Car enfin c'était beaucoup sans doute que d'être un bibliothécaire actif et
bienveillant, une bibliothèque vivante, et l'ami, le véritable ami de ce pauvre public, qui s'est trop habitué à voir des ennemis dans tous les bibliothécaires, depuis le Directeur général jusqu'au dernier des garçons de bureau. C'était beaucoup, mais ce n'était pas assez, et Ton attendait les premiers livres de cet esprit courageux et patient. Qu'allait-il sortir de tant de notes?
Sa première œuvre fut consacrée à sa province, qu'il n'a jamais cessé d'aimer, et ce furent ses Recherches sur les revenus publics en Normandie. En 1849, il obtint une Médaille à l'Académie des Inscriptions, avec ses Monuments i)aléographiques concernant Vusage de prier pour les morts. Mais voici le livre qui fonda sa réputation, j'allais presque dire sa gloire; voici ces remarquables Etudes sur la condition de la classe agtncole et Vétat de Vagriculture en Normandie au moyen âge. Elles datent également de 1849, et conquirent aisément le grand prix Gobert en 1852. Et jamais ce prix n'a été décerné à une œuvre d'un mérite plus profond et attestant une telle somme de labeurs plus sagement conduits. Je souhailerais la faire connaître à mes lecteurs : car je l'ai là sous les
yeux, et me sers précisément de l'exemplaire que M. Léopold Delisle offrit à M. de Gerville en témoignage de sa profonde reconnaissance. 11 ne faut pas oublier que l'auteur n'avait alors que vingtquatre ou vingt-cinq ans.
Imaginez un érudit s'appliquaut durant six ou sept années d'une vie qui fait de la nuit une seconde journée de travail, s'appliquaut, dis-je, à analyser les Chroniques du moyen âge normand, les Traités d'agriculture, les Vies de saints, les monuments figurés, les poëmes des trouvères, les Canons des Conciles, les Coutumiers, mais surtout les Cartulaires normands et ces milliers, ces dix milliers de chartes qui font la richesse de nos archives centrales ou de nos dépôts provinciaux ; imaginez ce même érudit, relevant un a u\, sur des milliers de fiches, tous les mots intéressants de ces documents si variés, tout ce qui est de nature à faire connaître « la condition des paysans, les modes de propriété, les charges et les privilèges attachés à la possession du sol, l'administration rurale, les rapports des paysans entre eux, le chiffre de la population, lïnstruction élémentaire, la moralité des habitants, leur manière de vivre; puis, tout ce qui concerne à cette époque les procédés de culture, les forêts, les vignes, les jardins et les vergers, et enfin les anciennes mesures de la province, le prix des denrées, et jusqu'aux phénomènes atmosphériques dont les
332 LÉOFOLD DELISLE.
laboureurs eurent alors à souffrir » (1) ; imaginez, sur chacun de ces chapitres, des centaines de citations, toutes concluantes; imaginez un chapelet merveilleux de textes rassemblés avec le plus grand zèle et critiqués avec le plus grand soin, et supposez toutes ces choses nouvelles dites simplement, sans emphase, sans éclat, avec un bon style bien clair et bien bref, dont M. Guérard avait donné le modèle dans sa célèbre Introduction au Polyptique d'inninon.
Imaginez tout cela, et vous aurez une première idée de ces Etudes.
Prenons un exemple... M. Léopold Delisle veut prouver ce fait qui parait, à première vue, assez étrange, « que la vigne a été jadis cultivée sur un certain nombre de points de la Normandie. » Pour prouver ce seul théorème, notre érudil n'accumule pas moins de trois cent trente-quatre citations, dont quelques-unes sont considérables. Et ces citalions, ces textes importants, sont empruntés aux sources les plus diverses : en voici qui sont fournis par Grégoire-de-Tours et la Vie de sainte Clolilde , d'autres par le Bomesday Book et par les canons du Concile de Winchester en 1076 ; d'autres par un fabliau du treizième siècle ; d'autres par des Comptes de labourage en 1409 ; d'autres enlin par les Car-
(1) Etudes, etc. P. ix de l'Introduction Nous avons un pen abrégé cette énumération.
LÉOPÛLD DELISLC. 333
tulaires et exlrails de chartes (1). M. Delisle éniimère toutes les localités où un mot, un seul mot cVun SEUL acte lui permet de constater scientiiiquement la culture de la vigne en Normandie. Et, Tci comme partout, il cite placidement ses pièces à Tappui et ne se permet de donner une conclusion générale que quand il a ainsi accumulé les arguments et multiplié les faits. « La belle affaire, direzvous, et qu^en résulte-til d'important ? » Ce qu'il en résulte d'important ? c'est que vous avez là une sûre, une excellente méthode de travail, et que vous pouvez désormais l'appliquer aux thèses les plus élevées, les plus graves. Celte même méthode, M. Delisle lui-même l'a employée à démontrer les faits qui intéressent au plus haut point notre apologétique religieuse, et c'est ainsi qu'il ne consacre pas moins de soixante citations à établir cette proposition capitale : « que les écoles rurales étaient fort multipliées en Normandie au treizième siècle et aux suivants (2). » Le tout tranquillement, sans phrases, sans enfler sa voix, et uniquement pour dire la vérité. Hélas ! nous autres, pauvres apologistes que nous sommes, il est trop vrai que nous nous laissons facilement aller à l'exagération et que nous ne savons pas nous préserver d'une certaine chaleur qui est parfois dangereuse. Mais il est trop
,1) P. 418 et S8.
(-2) p. 175 et ss.
vrai aussi que nous avons d'autant plus d'autorité que nous faisons moins de phrases et que nous citons plus de textes. Quelle n'est pas la valeur des affirmations de Léopold Delisle, lors qu'avec son sang-froid habituel et ses arsenaux de preuves, il nous dit : « On ne rencontre plus de trace de servage en Normandie, après le onzième siècle (1) ? » — « Nous nous croyons autorisés à nier l'existence réelle et légale du droit du .çe'gneur (2). » — « La féodalité n'a point, en Normandie, produit sur les paysans les efi'ets désastreux qui lui sont imputés avec plus de passion que de justice (3). » — « Méconnaître les services rendus par l'Eglise et les moines à l'agriculture, serait un acte- d'ingratitude qu'on ne saurait justifier, même en alléguant les plus graves abus qui aient pu se glisser dans les monastères ^4). » Nous pourrions multiplier ces thèses, et y aurions grande joie : car, en vérité, notre cœur bat très-fort dès que nous entendons défendre l'Eglise. Mais c'est ainsi qu'il la faut défendre, à coups de textes et de dates, et avec la seule insolence des faits bien prouvés.
:ij p. 18 et ss. viïvii de 1 Introdiiclioii 2) P. 75.
'3) P. xxivii M^ P. XIV.
LÉOPÛLD DELISLE. 335
Les Etudes sur la condition de la classe agricole firent à M. Delisle une place à part dans le groupe des érudits français, et l'on vit que ce sérail « l'homme d'une science « : j'entends par là l'homme unique auquel on a universellement recours dans toutes les difficultés que présente telle ou telle partie des connaissances humaines. C'est ainsi que iM. Stanislas Julien a été longtemps l'homme de la sinologie, et M. de Rougé, JeTégyptologie ; c'est ainsi que M. Delisle est encore celui de la paléographie. Ce qui le distingue, c'est la sûreté. En matière de déchiffrement comme de critique, il ne devine jamais, il réfléchit toujours. Il applique lentement une loi de la science, et ne se pique pas d'une autre habileté. Quand il ne peut pas lire (ce qui lui arrive bien raremeut), il dit d'un ton fort simple : « Je ne peux pas lire. » Et cette naïveté d'aveu est le caractère des vrais savants. Sa qualité principale, c'est le flair et la critique des chartes. Tout récemment encore (1), avec une aisance qui fait plaisir, il prouvait la fausseté d'un acte que l'on avait maladroitement inséré comme une pièce authentique dans le grand Recueil
(1) Bulletin de la Société de l'Histoire de Paris, 1" année !'• livraison, page 33-34.
336 LLOPUMj dklislj:.
des Ordonnances des rois de France (1). C'est là qu'il brille, et aussi à suivre les destinées d'un manuscrit à travers tous les siècles, à découvrir quels ont été successivement ses heureux possesseurs, à constater la trace de cette possession, à signaler les altérations, les additions et les lacunes. On sait combien les manuscrits du moyen âge manquent d'unité, et qu'on trouve parfois, dans le même volume, un Traité d'hygiène à côté d'un poème religieux Ces éléments si disparates, et souvent si confus, xM. Delisle excelle à les distinguer. Tel feuillet, auquel personne n'avait encore fait altention, attire soudain et retient son regard : il le déchiffre et y reconnaît, avec une joie silencieuse, quelque fragment d'un de nos grands historiens ou de nos grands poêles. Il vit sans cesse au milieu de ses chers manuscrits, qui sont pour lui comme autant d'êtres vivants dont il connaît la physionomie et l'allure. Déjà, il nous a donné une série considérable de Catalogues, un peu trop secs, un peu trop abrégés peut-être, mais qui n'en sont pas moins d'un secours décisif pour tousles érudits (2). Il faut souhaiter l'achèvement d'un travail aussi profitable ; il faut espérer que chez M. Delisle, le Directeur général ne tuera ni le
(1) 3' race, II, p. 381-
(2) Ces catalogues des manuscrits de la Bibliothèque nationale ont successivement paru dans la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes
bibliothécaire, ni le savant.-Nous y perdrions trop. Aux Etudes que nous avons tenté d'analyser, succédèrent rapidement vingt autres livres et cinquante Mémoires. Avec le Catalofjue des Actes de Philippe- Auguste^ le jeune érudit força les portes de l'Institut, et ses cheveux noirs ne déplurent pas au milieu de toutes ces têtes blanches. Nous pouvons opposer ce Catalogue à ceux dont nos voisins d'oulre-Rhin se montrent si fiers. C'est en vain, d'ailleurs, qu'ils les décorent d'un nom nouveau : leurs Regestes ne peuvent que malaisément supporter cette comparaison. Dans une Introduction sobrement écrite, M. Delisle fait ici l'historique des principales collections dont s'est enrichi le département des manuscrits; dans un Supplément, il nous fournit une liste précieuse de nos Cartulaires. Désormais il prend la part la plus active à la rédaction de la Bibliothèque de V Ecole des Chartes^ et il est peu de volumes de cette excellente Revue où l'on ne trouve plusieurs de ses Mémoires. Or, le Mémoire est la forme littéraire qui convient le mieux au talent de M. Delisle. Il y est à l'aise; il s'y meut librement ; il s'y montre méthodii^ue et net. Je connais plusieurs de ces opuscules qui valent de gros livres. Le Mémoire sur r Hôtel-Dieu de Gonesseesi en réalité, sous un titre fort restreint, une histoire à grands traits des institutions charitables au moyen âge ; le Mémoire sur les actes d'Innocent IIl n'est rien moins qu'un Traité de
diplomatique pontificale. Gomment m'y prendraije pour dire que je préfère ces petits chefs-d'œuvre à V Histoire de Saint-Sauveur-le-Vicotnie,ei môme à cette immense Histoire de la Bibliothèque nationale dont le premier tome seulement a paru ? Je dois dire cependant que je nourrissais depuis longtemps une aiîection particulière pour Saint-Sauveurle-Vicomte. C'est là qu'est placée la scène du Village^ de ce drame charmant d'Octave Feuillet, où l'on assiste au spectacle honnête de la vie provinciale, que Fauteur venge finement contre toutes les calomnies des boulevardiers. Et il est certain qu'on ne s'ennuierait pas à Saint-Sauveur, si tous les habitants y avaient la science et la modestie de M. Delisle, qui est né tout près de là, dans le plus vert et le plus beau pays du monde.
Les Mémoires, cependant, ne le détournaient pas de cette publication des textes du moyen âge, à laquelle il a toujours attaché tant d'importance. Il s'occupe, depuis bientôt vingt ans, à rassembler les éléments d'un Catalogue des actes d'Innocent III. C'est un Pape vers lequel son âme est portée, et il l'a salué quelque part d'un magnifique et légitime éloge (1). Depuis longtemps il avait recueilli les Jugements de l'Echiquier (2). Nous avons eu lieu, plus d'une fois, de faire allusion à ses « Rouleaux
(1) Au commencement de son Mémoire sur les Actes de ce pape.
(2j En 1860.
des morts (1) », et nos lecteurs savent sans doute que c'étaient de longues bandes de parchemin, où les moines d'un couvent écrivaient les noms de leurs frères morts et qu'ils envoyaient à d'autres monastères pour les recommander aux prières d'autres religieux. Ceux-ci y ajoutaient pieusement la liste de leurs propres défunts, et il s'établissait ainsi, sur toute la surface du monde chrétien, une magnifique union de prières. Les Rouleaux publiés par M. Delisleont, indépendamment de leur valeur historique, un intérêt tout particulier pour l'historien de notre littérature, et c'est grâce à eux que nous avons pu établir la date exacte de l'invasion de la rime dans la poésie latine. Mais une publication quifait plus d'honneur à notre érudit, c'est cet£'55ai de restitution cVun volume des Olim, dont il a enrichi le tome premier de l'Inventaire des actes du Parlement. Nous possédons en effet quatre volumes des Olim^ mais il nous en manque trois. « M. Delisle a trouvé moyen d'en reconstituer un, le cinquième, le livre des Enquêtes, rédigé par Nicolas de Chartres, Gomment pouvait-on reconstituer un tel volume et lui donner lavaleurderauthenticité?En se servant de toutes les citations d'arrêts qui ont été extraites des archives du Parlement depuis 1299, et en glanant péniblement, dans de nombreux manuscrits,
(l) Dans les collections de la Société de l'Histoire de France.
340 LÉOPOLD DIÎMSLE.
les arrêts cités, après en avoir constaté la provenance par une judicieuse critique. C'est ainsi que M. Delisle a recueilli et restitué neuf cent soixante jugements. » Et M. deLaborde, auquel j'emprunte les lignes précédentes, a raison d'ajouter qu'une telle restitution, due à la sagacité de l'esprit et au travail le plus patient, « peut être donnée en exemple à l'érudition moderne : car elle est digne de l'érudition de tous les temps (1). » On a peut-être eu tort de prononcer ici le nom de Cuvier, et il ne faudrait tomber dans aucun excès. Mais à coup sûr il y a quelque similitude dans la méthode des deux savants, et une ressemblance complète entre leurs deux sincérités.
Tels sont les titres du nouveau Directeur de la Bibliothèque nationale : ils sont de nature à satisfaire les plus exigeants, et je n'ai jamais vu une élévation plus méritée, saluée par un contentement plus unanime. L'Ecole des Chartes, dont M. Delisle est le type parfait et le résumé vivant, n'a pas été la dernière à se réjouir, et, parmi les élèves de cette école, je n'ai pas voulu être le dernier à faire entendre une voix qui n'a jamais connu l'adulation ni la bassesse. J'aurais voulu faire vivre un moment, sousI'omI de mes lecteurs, cette figure calme, honnête et douce. Jaurais voulu peindre digne-
(li Actes du Parlement de Paris-, Inventaire de M. Boutaric ; Introduction de M. de Luborde. p. cxi.
LÉOPOLD DELlSLt: 341
ment le portrait de cet lionmie modeste qui redoute le bruit et auquel sa nomination doit causer une seule-crainte : celle de ne plus pouvoir travailler autant qu'il Ta fait jusqu'à ce jour. Et il doit, en effet, se demander avec quelque anxiété s'il lui sera possible de prendre désormais autant de notes, et de vivre en communion aussi intime avec ses manuscrits et ses chartes. En tous cas, son œuvre est assez belle dans le passé pour qu'il n'ait aucune inquiétude à l'égard de l'avenir. On n'oubliera pas l'invincible tranquillité avec laquelle il lit son devoir durant la Commune ; on n'oubliera pas avec quel courage simple il présida alors TAcadémie des Inscriptions. Toutes ses actions, d'ailleurs, sont revêtues d'une obscurité qu'il épaissit volontiers autour d'elles ; il n'aime pas les regards de la foule, et fait très-placidement le bien pour le bien. Sans doute, je lui voudrais parfois plus d'expansion, plus de rayonnement, plus de llamme. Il en est ainsi de son style, où je souhaiterais plus d'éclat, et de sa bibliothèque, où je voudrais un peu plus de Lamartine ou de Bossuet. Et néanmoins j'aime, ici encore, à me dire que j'ai tort, et qu'il ne faut rien enlever ni rien ajouter à cette personnalité très-originale et très-complète.
Somme toute, c'est un homme, et il n'est pas téméraire de placer son nom à côté de celui de Ducange.
Le P. Faber est une des plus vivantes figures qu'offrira ce temps aux futurs historiens de l'Eglise. Il faut bien espérer que, dans quelque mille ans, on consentira à rendre justice à notre pauvre siècle si injustement décrié, et qu'on daignera, en parliculier, lui tenir compte de sa magnifique fécondité en œuvres catholiques, en miracles et en saints. La vie et les livres du P. Faber contribueront singulièrement à cette réhabilitation nécessaire et que nous provoquons tous les jours. Nous allons résumer cette noble et sainte existence, et montrer ce qu'en moins d'un demi-siècle peut accomplir une grande âme avec l'aide de Dieu (1).
(1) Nous prendrons surtout pour guide en ce travail Vexcellent livre du P. Bowden : Vie et lettres du P. Faber. Voir notre Esprit du P. Faber, un vol. in-18, chez Bray et Rétaux.
344 LK R. p. FABER.
Le p. Faber naquit dans le comté d'York, le
28 juin 1814, pour les premières v^^pres de la
saint Pierre. A coup sûr, personne autour de lui ne songeait alors à établir celte coïncidence, et rien ne faisait prévoir que cet enfant serait un champion de la sainte Eglise de Rome. Le protestantisme était chez les Faber à l'état aigu : car ils descendaient d'une de ces familles que la révocation de l'Edit de Nantes avait forcées à se réfugier en Angleterre. C'est tout dire, et Ton connaît la ténacité des souvenirs chez ces bannis. Quoi qu'il en soit, il nous est doux de penser qu'il y avait du sang français dans les veines de cet homme auquel nous avons voué une si vive, une si profonde admiration. Oserons-nous ajouter que le P. Faber était le septième enfant de sa mère, et que les partisans des nombreuses familles trouvent dans son génie un argument de plus contre leurs adversaires. Ce septième enfant n'eût rien de rachitique ; ce septième enfant fut certainement Tune des plus brillantes intelligences de son temps.
Ses premières années purent faire présager ce qu'il serait un jour. Au milieu de ses vivacités et de ses ardeurs, qui étaient charmantes, il fut aisé
LE R. P. fabî:î\. 345
(Je deviner que le sens religieux serait la dominante de son âme. Chez lui, d'ailleurs, la religion n'était pas calme et reposante, mais agitée et fébrile. 11 faut tout dire : l'époque où il vivait n'était pas faite pour donner satisfaction à ses désirs enflammés. C'était en 1820-1830. Le piétisme se développait au sein du clergé anglican, fatigué de considérer uniquement la foi comme une simple morale à l'usage des honnêtes gens. Au naturalisme du siècle précédent, beaucoup d'âmes souhaitaient de faire succéder une sorte de mysticisme évangélique, plus conforme à l'esprit des Saintes-Lettres et aux traditions de l'antiquité. Parmi les Pasteurs, les uns demeuraient soumis à l'ancienne école ; les autres se rangeaient dans la nouvelle. C'était l'anarchie, et l'âme du jeune Faber allait soutirir étrangement de ces déchirements de son église. Mais ils devaient un jour le conduire à l'Eglise.
il fil ses études à Harrow, et n'avait pas vingt ans quand il fut immatriculé au collège de Balliol, à Oxford. Tous ses premiers souvenirs roulent sur ces deux pôles : Harrow, Oxford. 11 exerçait dès lors autour de lui un charme auquel on pouvait difficilement se soustraire. « Je ne sais comment, » dit un de ses amis de collège, mais il est de fait )) que Faber fascine tout le monde. » Le P. Bowden, son dernier biographe, essaie de nous peindre, en quelques traits rapides, son héros à vingt ans : « C'était l'enfant d'Albion, à la taille, élancée, au
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teint frais, aux yeux bleus, vifs et intelligents. » Et il ajoute que « cette charmante figure fine et allongée, avec une légère pointe de fierté, était en parfaite harmonie avec cette chaste et poétique adolescence. » Il ne faut pas s'étonner que Dieu ait ainsi béni cette âme entre toutes, et qu'il Tait choisie d'avance avec une sorte de zèle jaloux. La chasteté de cette belle jeunesse nous explique tout ; Dieu aime les cœurs purs, les âmes blanches. Il est à peine utile d'ajouter que le jeune Oxfordien était tout en pente vers le piétisme, et l'on se figurerait trop malaisément que Faber eût alors donné dans la grande erreur naturaliste. Nous avons dit ailleurs que ses ouvrages sont à la fois d'un théologien et d'un poète : dès sa première jeunesse, il aimait en elTet à écrire des vers sur la riche nature dont il était entouré, et se plaisait à considérer Wordsworth comme son maître. C'était un lakiste. Et voici que nous possédons déjà tous les éléments de cette belle âme que nous voudrions nettement faire connaître à nos lecteurs. Son ardeur religieuse va bientôt le conduire à une recherche obstinée de la véritable Eglise ; son lakisme va lui communiquer une poésie féconde et colorée, qu'il mettra au service de sa foi ; son piétisme enfin l'amènera de bonne heure à connaître et à aimer de futurs convertis tels que Newman. Dieu prépare ses voies, et nous apercevons déjà, dans le lointain, je ne sais quoi qui ressemble à une aurore.
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L'Angleterre présentait de plus en plus un singulier spectacle. On s'y passionnait pour les nuances mêmes de l'idée religieuse. Autant de théologiens, autant d'écoles, et chaque élève prenait volontiers le nom de son maître. Dès 1834, il y avait des Newmaniens, des Butleriens, etc., etc. Faber, au milieu de tout ce mouvement, était haletant, rien n'était perdu pour son regard, eî, de toutes les facultés de son âme, le sens religieux était, ce semble, la seule qui lui restât. Courbé sur sa chère Bible anglaise, dont il aima toujours la langue et le grand style, il consacra plusieurs années à une étude approfondie de sa religion. Quand une intelligence se livre à un tel travail, on peut à coup sûr lui prédire une influence profonde. En d'autres termes, les influents en ce monde, ce sont les travailleurs. Aussi Faber devint-il, dès sa seconde année d'Oxford, un véritable centre théologique : « Aux yeux de plusieurs, écrit-il à cette époque, « la cause de la Religion est comme identifiée en « moi. Tout roule sur un blanc-bec de vingt-et-un « ans. » Oui, mais ce blanc-bec était chaste, et il élait laborieux. Quoiqu'il fût dès lors en proie à d'horribles névralgies, il ne suspendait pas ses
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éludes et se rendait capable de faire plus tard des prodiges de Iravail. 11 songeait à devenir pasteur : c'était toute son amijilion. Mais de grands combats se livraient dans son âme, et ce n'était que le prélude de luttes infiniment plus douloureuses et plus « divines ».
En 1834, Frédéric-William était au Collège de l'Université, à Oxford, et son adolescence gracieuse y était sans cesse tourmentée par l'idée de la lutte théologique. Les sectes se heurtaient dans cet entendement ; mais ce cœur avait vers l'Unité de si beaux soupirs ! Les étroilesses de l'anglicanisme ne pouvaient plus désormais suffire à ces yeux avides de larges horizons, et il écrivait déjà ces lignes expressives : « Je me défie d'une religion où l'on me définit l'Église comme une corporation opposée aux dissidents, et non pas comme un tout mystique. » A qui les entendait bien, ces mots signi liaient : « L'atmosphère anglicane est trop lourde pour moi : il me faut l'oxygène de l'Église romaine. » Son mysticisme cependant prenait d'admirables développements dont il aurait pu lui-même se rendre un compte exact, et j'ai là sous les yeux une de ses lettres de 1835 où il y a véritablement des traits dignes de Bethléem ou du Saint-Sacrement. Ecoutez plutôt : « J'ai souvent pensé que nos premiers parents, dans leur état de bonheur, avaient du monde invisible une idée plus profonde, ou du moins plus étendue que la noire. Ils couver-
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saient de bouche avec leur Père céleste, et peutêtre avec un des Ordres supérieurs de la hiérarchie angélique. Pour jouir de celte vision surnaturelle, il faudra la puissance de la résurrection du Christ, nous obtenant des corps glorifiés. » Tout notre futur mystique est dans ces lignes, qui furent écrites vingt ans avant Tout pour Jésus. C'est ainsi que Raphaël se révélait, longtemps avant la Transfiguration^ dans quelques dessins gracieux et puissants, où ses premiers admirateurs pouvaient lire tout son avenir.
L'imagination de William Faber était ardente, et le doute dut avoir prise sur une telle intelligence. La lutte éclata un jour : elle fnt terrible, mais de courte durée. Deux lettres, assez peu claires, nous permettent d'entrevoir cette agonie à laquelle son âme bien trempée ne succomba point. « Il n'y a pas huit jours, mon cœur était le temple du Saint- Esprit, asile de joie et de paix dans la foi. Et maintenant c'est l'enfer. Les eaux profondes ont inondé mon âme et je ne sais où je vais. Je sens que je succombe. » Mais, dès le lendemain, il chante le Te Deum : « Au moment même où je me sentais tomber, tomber dans Taffreux tourbillon, j'ai senti sous moi les bras éternels me ramener une fois de plus à la lumière du jour. » On reconnaît dans ce langage l'inspiration constante de rËcriture, dont le jeune Faber faisait sa nourriture de tous les jours. « C'est, dit-il, le livre béni où l'esprit aflligé se
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réfugie comme la colombe à son nid. » La poésie, cependant, allait toujours son train, et les Ordres religieux militaires emportaient son inspiration. Il consacrait un poëme aux Hospitaliers et « passait le papier sablé de l'imagination sur les épées Touillées des chevaliers de Saint-Jean. » Déjà, il trouvait certaines formes de son style futur : « L'air ne cesse pas d'être imprégné des Décrets divins », écrit-il en 1835, et le lecteur ici se rappelle cette magnifique « procession des Décrets divins » dont il est si longuement question dans un de ses livres immortels. Mais sa grande préoccupation, c'était la lutte entre Tévangélisme et l'anglicanisme proprement dit. Après avoir été chaudement évangélique et presque calviniste, il tourna de nouveau à (f l'Eglise établie », cruellement balloté entre deux rivages où il ne devait pas trouver de port.
Le voilà donc, à vingt-deux ans, proclamant, d'une voix sincère, les prérogatives de sa petite église. Quelles que fussent alors ses aspirations vers un plus noble horizon, la grâce avait en lui à faire un grand travail, et il n'avait encore pour Rome qu'une certaine haine mêlée de mépris. Newman lui-même, quoique très-éloigné encore des bras de la mère Église, ne lui paraissait pas un guide sûr. Pusey ne le satisfaisait plus. Il ne le trouvait plus assez anglican, et condamnait sévèrement le piétismc, qui, suivant lui, « nourrissait le cœur aux dépens de la tête. » Dans toute la vie du P. Faber,
rien n'est plus inquiétanl peut-êlre que cette réaction de 1836. Si Dieu n'y avait veillé, il eût Uni par devenir un petit recteur anglican, accommodant et douceâtre, au lieu d'être le plus grand mystique de ce siècle et une des plus pures lumières de l'Église.
C'est alors que, saisi de nouvelles anxiétés, « il reprit en sous-œuvre les fondements de son éducation religieuse. » Il avait vingt-trois ans. C'était plus que du courage ; à notre sens, c'élait de l'héroïsme. Ce poète, cet adolescent à l'imagination chaude, ce jeune homme qui soutirait déjà si cruellement dans son corps et dans son âme, ce cœur qui avait vers le mysticisme de si nobles aspirations et dont la Vérité était l'aimant, cet homme de désirs et de lutte se remet donc à l'œuvre. Du haut de ce ciel invisible où réside sa majesté et sa gloire. Dieu devait bénir l'entreprise d'un tel labeur, et il la bénit. Il n'eut, pour ainsi dire, qu'à laisser tout d'abord agir la nature, en se réservant d'intervenir plus tard avec sa grâce. Il fallait avant tout triompher, dans l'esprit de Faber, de cette déplorable réaction en faveur de l'anglicanisme. Ce triomphe fut aisé. Délivré rapidement des médiocres attaches qui le retenaient dans l'Église établie, il reprit vaillamment sa marche vers l'autre Église ; il redevint rapidement puséiste, newmanien, romaniste. L'obstacle qui l'avait un moment arrêté ne lui lit presque rien perdre de sa
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vitesse acquise, et il aima d'autant plus vivement ses idées, ses chères idées mystiques, qu'il avait été sur le point d'en perdre tout le trésor si laborieusement conquis. Dès lors il n'y aura plus de nœud dans sa vie.
Au milieu de cet Oxford bouillonnant de passions religieuses, au milieu de cette fournaise, il est désormais presque calme. II se livre à des pénitences, à des jeûnes véritablement catholiques. Dieu, pour l'éprouver et Tallermir, lui envoie quelques épreuves. Il échoue dans ses examens, et rien ne lui est plus douloureux que ces échecs, dont il se relève bientôt, après avoir séché vaillamment ses pleurs. Il croit, d'ailleurs, avoir trouvé le secret de concilier ses tendances <c newmaniennes » avec le ministère anglican, et le 26 mai 1839 reçoit la prêtrise hérétique. Un doux rayon, mais d'un ordre tout naturel, semble avoir en ce moment traversé sa vie, et son poëme intitulé Premier amour nous le montre songeant réellement au mariage et attiré chastement par une beauté qu'il n'a jamais voulu nous faire connaître. On devine ce que put être un tel amour avec un cœur aussi pur et une imagination aussi fraîche ; mais Dieu ne voulait pas qu'il s'attardât en ces oasis, si gracieuses qu'elles pussent être. Et il lui disait : « Marche, marche ! »
Sa pensée était toujours en travail, et l'anglicanisme excitait en lui des doutes de plus en plus
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graves. Il réfléchissait aussi au gallicanisme et en avait horreur. Aucun esprit, en effet, ne fut moins gallican que celui du P. Faber, même avant sa conversion, et c'est par là qu'il décela sa véritable grandeur. (( Si j'étais prêtre français, s'écriet-il à vingt-six ans, je serais de l'école de de Maistre. » Paroles qu'on n'a pas assez remarquées et qui sont en quelque manière l'ébauche admirable de son retour à la véritable Église.
Je voudrais que mes lecteurs se représentassent ici bien nettement l'intelligence et le cœur que j'ai entrepris de peindre, je souhaiterais surtout leur avoir bien fait saisir les progrès de chaque jour, qui, petit à petit et presque insensiblement, vont amener notre héros au pied de la chaire de Pierre. En 18i0, il entreprend un voyage en Italie, et c'est ce voyage qui décidera de la destinée de son âme. Au moment de son départ, il est ultrapuséiste et n'a que du dégoût pour l'Église établie. Il a commencé une traduction de saint Optât et fait sa lecture favorite de la Symbolique de Mœhler. Ses préventions contre Rome sont à peu près dissipées; il a l'entendement dégagé de tous les préjugés qui sont propres aux touristes de son pays ; il y a de l'air dans cette âme qui est vraiement libre. Il traverse rapidement la France, qu'il a décrite en des pages plusieurs fois charmantes. A peine a-t-il mis le pied en Italie qu'il se sent vraiment chez lui. A Gênes, il tombe en pleine fêle de l'Annonciation,
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et se réjouit au milieu de ce beau chaos de cloches en volées el en carillons. Même il va jusqu'à décorer sa chambre d'un bouquet de tulipes rouges en l'honneur de celle « qui fut la mère de rinfini ». Ce bouquet devait lui porter bonheur.
A mesure qu'il" descend au midi de l'Italie, le souflle du catholicisme devient plus chaud et le pénètre davantage. Il marche à pas de géant vers la Vérité et fait en un jour plus de chemin qu'il n'en avait fait jadis en plusieurs années. La vue des monastères italiens est une révélation qui le frappe ; c'est son chemin de Damas. A la vue d'un couvent désert, il pousse ce cri de désolation : « Jadis une voix continuelle, une liturgie du jour el de la nuit, s'élevait de là en présence de Dieu. Mais le fiât d'un empereur autrichien s'est fait entendre, et ces trésors d'intercession ont été perdus pour la terre. » Et il se rappelle la lettre fameuse de Pétrarque aux Chartreux, dont il répète avec conviction les termes les plus ardents : « Mes désirs sont accomplis. J'ai été en Paradis et j'ai vu les anges du Ciel sous la forme d'hommes. » Dieu ! comme cette intelligence avançait ! Dieu ! comme ce cœur battait ! H faut l'entendre, cet honnête homme, cet homme d'esprit, flageller tous ces touristes protestants qui prennent plaisir à calomnier l'Église romaine : « Ces chercheurs de boue, dit-il, raclent les égouts de l'Europe pour déligurer Home. » Quant à lui, quoique aveugle, il trouve à
Rome le vrai parfum et va droit à lui. La piété italienne le pénètre à son insu ; elle le pénètre et le transfigure. Kien ne parait au dehors, mais le dedans est déjà tout romain, et l'on va bien le voir. Il ne manque plus guère à cette âme qu'une occasion pour s'écrier : « Je suis catholique ! » Et voici que Dieu fait naître l'occasion.
En 1842, Frédéric-William Faber fut nommé recteur de la paroisse d'Elton, au comté d"Huntingdon.
Ce devait être la dernière étape de son grand voyage à la découverte de la Vérité.
Avant de prendre possession de son rectorat, Frédéric-\Yilliam voulut faire en Italie un nouveau voyage. Cette fois Rome devait être et fut en réalité son principal objectif. C'était d'ailleurs avec des sentiments tout nouveaux qu'il mettait le pied sur le sol italien, sur la terre catholique. Et, de fait, à peine a-t-il franchi la frontière qu'il se sent un autre homme. Dès la Spezzia, il entonne de nouveau et avec une sincérité enthousiaste l'éloge de la vie monastique. A Savone, à Gênes, il compose des hymnes ascétiques sur la Passion. Singulier
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protestant, et qui eût surpris, voire même scandalisé la tiédeur de certains catholiques ! Sans être taxé d'exagération, l'on peut dire que chacun de ses pas le conduisait plus près de la Vérité libératrice. Aujourd'hui, c'est quelque nouveau rayon qui luit sur cette intelligence en mouvement; hier, c'était l'ombre de quelque vieux préjugé qui s'était soudainement dissipée. Il s'avance ainsi vers la Ville-Éternelle, entre ces sanctuaires et ces basiliques d'Italie qui composent jusqu'à Rome une sorte de magnifique Voie-Appienne pour le voyageur catholique. Il salue d'un cri d'amour la vue du dôme de Saint-Pierre, et, pour décrire cette ville, trouve les accents d'un Père de l'Église. On le vit alors parcourir toutes les rues de la Rome catholique et visiter pieusement ces lieux de pèlerinage inconnus à la foule triviale des touristes. Il se faisait montrer les chambres où avaient vécu les Saints, où ils étaient morts dans la lumière et dans l'amour. Le culte des reliques n'avait plus rien qui l'étonnât, et ses préventions protestantes étaient, à ses yeux, autant de maladies dont il aimait à guérir. Quand une intelligence en est là, quand elle aime la lumière, quand elle est folle à ce point, elle est sauvée, et j'oserais volontiers dire que Dieu ne saurait guère lui refuser le salut.
Le P. Faber dut garder toute sa vie un souvenir vivant de son séjour à Rome en 1843. Transportonsnous auprès de lui pendant les mois ardents de
juin et de juillet, et essayons de peindre une de ses journées.,. Il se lève de bonne heure, réveillé par son amour du travail et par ce rude soleil de là-bas. Le voilà tout aussitôt qui se précipite dans les livres. Deux, entre autres, l'attirent et le retiennent. Ce sont les Œuvres de sainte Thérèse et la Théologie du P. Perrone, et dans tous ses écrits on reconnaîtra plus tard distinctement l'influence de ces premières lectures. Cependant il veut profiter des fraîcheurs de la matinée pour visiter quelque sanctuaire inconnu, et il est aujourd'hui conduit par une invisible main vers les lieux bénis qui ont gardé le souvenir de saint Philippe de Xéri. il noue de très-intimes relations avec ce Saint, qui prend soudain une place immense dans son intelligence et dans son cœur. Je dirais volontiers que ce jour-là il est sacré Oratorien : et notez que ce sera là, en réalité, sa vocation spéciale et son caractère particulier. L'heure se précipite, et le jeune anglican s'arrache avec peine à ces foyers ardents où il a jeté son cœur. Il ne saurait oublier qu'il a un rendez-vous avec le recteur du Collège Anglais et qu'il doit avec lui continuer une discussion sur les caractères de la véritable Église. Ce recteur est un maître homme, et qui est de taille à bien mener une telle lutte. Les admirables dispositions de son néophyte (c'est bien le nom que mérite dès lors Frédéric-NVllliam) sont pour lui un secours précieux. Le jeune recteur d'Elton n'en est plus qu'à
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se demander si Ton ne pourrait pas attribuer le caractère catholique à la cléricature anglicane... catholiquement comprise et exercée. Quant au protestantisme, il ne saurait plus en être question dans cet esprit que la grâce a élargi : « Si Dieu le permet, dit-il, ma vie entière sera une croisade contre la détestable et diabolique hérésie du protestantisme. » Et il se dirige vers Saint-Pierre, et il descend dans cette église souterraine oii ne pénètrent guère les touristes, mais que les âmes catholiques connaissent si intimement. Il répand son âme sur le tombeau des saints Apôtres ; car il a déjà une façon de prier tout à fait catholique. C'est ce que sent bien le docteur Wiseman, qui suit avec des yeux pleins d'amour les progrès rapides de celte conversion, et qui tous les jours espère davantage. Le soir est venu : Frédéric- William revient à son logis, épuisé, mais joyeux. El telles sont toutes ses journées.
Ce séjour de Faber à Rome eut, en quelque sorte, son point culminant, son sommet lumineux, et ce fut l'entrevue du jeune anglican avec le pape Grégoire XVI. Quand on a lu avec soin cette partie du livre du P. Bowden, il est difficile de douter un instant de l'effet véritablement décisif que produisirent sur l'âme anxieuse de notre héros les paroles du Souverain-Pontife. Elles tombèrent une à une sur cet entendement agité; elles tombèrent, graves et délicieuses. Du reste, il était impossible
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de mieux saisir le point délicat que ne le lit le Pape. Il lut, au fond de l'âme de Faber, la dernière objection que cette pauvre âme tout effarée faisait encore à la Vérité victorieuse. Sans doute, il se disait tout bas qu'un grand mouvement allait éclater au sein de l'Eglise établie d'Angleterre, et que ce mouvement aboutirait nécessairement à une réconciliation avec l'Eglise catholique. Il ajoutait intérieurement qu'il se mettrait volontiers à la tête ou à la suite d'un tel mouvement, et qu'il n'avait qu'à attendre. De la sorte, pensait-il, je ne blesserai aucun de mes amis, et, sans rupture, sans crise, je serai très-doucement jeté dans les bras de la Vérité. Et Grégoire XVI lui répondit : e II ne faut pas » attendre que votre Eglise se mette en mou- )) vement. Pensez d'abord personnellement au salut )) de votre âme. » L'anglican tomba alors aux pieds du suppléant de Jésus-Ghrist et reçut sa bénédiction. Et Grégoire XVI s'écria à deux reprises : « Angleterre! Angleterre! » et fondit en larmes. C'était le 17 juin 1843, et ce fut peut-être la date la plus mémorable de la vie du P. Faber.
Tant d'émotions cependant l'avaient brisé. « Il souffrait de ses hésitations, il en souffrait à perdre la tête et devait garder toute sa vie la trace de ces souffrances. » Ainsi parle son biographe, et nous assisterons désormais aux perturbations d'une santé que l'àme a usée pour toujours. Qui pourrait peindre ces nuits d'insomnie et tant de rudes
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combats qui déchiraient ce cœur? Il se reportait aux souvenirs de son enfance ; il songeait à ses parents, à ses amis, que sa conversion allait jeter dans la tristesse. Puis, la Vérité se présentait de nouveau à son regard, et le sollicitait doucement. « Deux fois, écrit-il, j'ai pris mon chapeau pour me rendre au Collège Anglais et abjurer. » Le temps s'écoulait, et l'heure du départ arriva. Frédéric-William quitta Rome, catholique de cœur, et arriva,- en octobre 1843, dans son rectorat
d'Elton.
L'essai qu'allait tenter le jeune recteur pouvait certes passer pour un essai loyal. Il voulait, sur une tige protestante, greffer toutes les idées catholiques. D'ailleurs il ne s'en cachait pas, et prétendait ouvertement gouverner sa paroisse « selon l'esprit de saint Alphonse et de saint Philippe. » Le cas était des plus rares, et l'épreuve n'avait pas encore été tentée en de telles conditions. Néanmoins les temps étaient durs, et, en celle môme année, 1843, le docteur Pusey avait été suspendu pour avoir soutenu le dogme catholique de rEucharistie. Puis, la paroisse d'Elton était en un état de disso-
lution morale qui était bien fait pour elfrayer les plus hardis courages. Frédéric-William ne recula pas devant ces obstacles et ces périls, et commença par distribuer à tous ses paroissiens une « Histoire du Sacré-Cœur )) et plusieurs opuscules sur l'examen de conscience. C'était plus que courageux : c'était téméraire, et tous les modérés du monde condamneraient un tel début. Je crois les entendre et les voir.
Le nouveau recteur ne s'en tint pas là : il donna à ses offices du dimanche une solennité éclatante et que le pharisaïsme anglican dut trouver scandaleuse. Il forma un chœur et lui fit répéter le chant. . . des Litanies. Décidément, c'était un défi. Il y avait alors à Elton une chapelle méthodiste où les mécontents protestaient contre ces innovations papistes ; mais le nombre des mécontents diminuait tous les jours, et la chapelle se dépeuplait. Faber avait toujours ce charme dont parlaient ses camarades du collège d'Harrow, et il exerçait cette fascination sur tout ce qui l'entourait. Sa voix, son éloquence, son beau feu pour la vérité, tout était entraînant. Cette petite paroisse de mille âmes n'était pas de taille à résister à ce nouveau pasteur que Dieu lui envoyait, et qui était certainement l'un des hommes les plus éminents de son siècle. Les jeunes gens surtout se passionnèrent pour leur recteur. Ils vinrent, à la catholique, se confesser à lui et reçurent souvent la communion de sa main.
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Ce petit coin de terre protestante vit alors un admirable spectacle. Dans un noble accès de ferveur, et qui ne fut pas toujours sans quelque exagération, ces puséïstes qui, comme on l'a dit depuis, étaient presque en train de devenir ultracatboliques, se réunirent en une sorte de petite communauté pour s'administrer réciproquement la discipline. El ils n'y allaient pas de main morte. Ils célébraient ensemble, pendant trois ou quatre heures, les veillées des grands saints. Tout cela n'était rien auprès des jeûnes dont ils s'imposaient la rigueur, et le biographe du P. Faber remarque avec esprit combien il est nécessaire d'avoir l'Eglise pour guide en ses mortifications et pénitences. Faute de cette sage et aimante direction, on tombe en d'étranges excès, et nombre de puséïstes, dit le P. Bowden, se sont ruiné la santé en voulant imiter à la fois tous les pères du désert. De là, des découragements qui aboutissent parfois à des apostasies. C'est ici qu'il faut se rappeler la grande parole du Christ à .saint François : Mets de l'ordre dans ton amour. Ordena questo amore.
Au milieu de toutes ces austérités, sous la grosse corde de crin à nœuds qu'il portait sans cesse autour des reins, Faber ne perdait pas de vue le grand but qu'il s'était proposé : « Il me semble, écrit-il en 1844, que je suis chaque jour plus romain et que c'est du sein de TEglise romaine que je vous écris. » W s'était placé sous la direc-
tion de Newman, et Newman en était à passer, hélas! par les mômes perplexités, parles mêmes angoisses. On faisait vingt pas en avant; puis, on était pris d'un beau scrupule, et l'on en faisait trois en arrière. C'est ainsi que Newman en vint certain jour à défendre à Faber de prier la Vierge, les saints et les anges. De tous les ordres de son directeur, il n'en est pas un seul qui parût plus dur au recteur d'Elton. Il se mit aux pieds de Newman pour le supplier de lever cette défense. « Marie ! Marie!» c'était déjà son cri, et il parle naïvement de la douleur qu'il éprouve à ne point s'entretenir avec la Mère de Dieu. Néanmoins, et comme il était déjà fait à l'obéissance, il obéit. Il ne s'en rejeta qu'avec plus d'ardeur dans Tétude de la Vie des saints. Ne pouvant les prier, il les raconta. Il croyait, d'ailleurs, que c'était le meilleur moyen pour battre en brèche les derniers boulevards de l'anglicanisme. Il voulait les détruire à coups de surnaturel, à coups de miracles, et c'est dans ce sentiment, c'est d'après cette méthode qu'il écrivit la Vie de saint Wilfrid. Ce petit livre, écrit par un protestant, était plus catholique que les neuf dixièmes de nos Vies de saints. On peut deviner le scandale qu'il excita. Ce fut un coup de foudre qui réveilla les plus endormis Et comment les docteurs anglicans eussent-ils pu lire de sangfroid ces deux lignes et bien d'autres : « Se tourner vers Rome est un instinct catholique qui semble
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mis en nous pour la sûreté de la foi » Or, celui qui écrivait de ces choses ne se converlissait pas encore. Celui qui scandalisait ainsi les anglicans ne réjouissait pas encore les catholiques.
Se déliait-il de sa jeunesse et de ses propres ardeurs? S'était -il résolu, pour plus de certitude, à ne point prendre Tinitiative? On ne le sait. Mais à coup sûr il se laissa devancer par ceux, qu'il considérait depuis longtemps comme ses directeurs et ses maîtres. Aux mois d'août et de septembre 1845, le docteur Ward, MM. Dalgairns et Newman firent publiquement leur profession de foi catholique. Le dernier coup était ainsi porté à l'âme de Frédéric-William. Tout aussitôt il se met en rapport avec le vicaire apostolique, M^"" Wareing, et il traite nettement avec lui de la grande affaire de sa conversion. C'était en octobre, et ces pourparlers durèrent plus d'un mois. Ce temps dut paraître long au recteur d'Elton. il s'était très-intimement attaché par le cœur aux habitants de sa chère paroisse; il sentait qu'il allait falloir les a])andonner, et cette pensée le déchirait. Enfin, il prit énergiquement une résolution qu'il agitait depuis trois ans dans son Ame, et à laquelle il avait depuis lors songé tous les jours, à toutes les heures de sa vie. Le 16 novembie 1845, il officia pour la dernière fois à Elton. Le récit du P. Bowden est ici fort louchant, sans cesser d'être simple. Le recteur monta eu chaire cl déclara nettement (juil étail
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:alholique. Puis, il descendit rapidement, et, sans )ser jeter un regard sur ceux qu'il savait contrister ;t mettre en larmes, il ôta son surplis, le déposa ;ilencieusement au pied de l'autel et s'enfuit, presque éperdu, dans sa petite maison.
Toute la paroisse d'Elton fut alors livrée à une imotion indescriptible. On se précipita vers cette ;lière maison qui avait abrité tant de dévouements, !ant de joies véritablement catholiques, et d'où îtaient sortis tant de soupirs vers la \érité. On mpplia le recteur de revenir sur sa décision ; on omba à ses pieds. On n'avait pas de bons arguments i lui donner ; on ne pouvait guère que déraisonner. Hais on Taimait, et on le lui disait. Et il fallait tout le poids de la Vérité pour maintenir Faber eu 5on dessein. Il n'y avait pas, en réalité, de meilleure résistance que la fuite, et il le comprit. Il s'échappa iurant la nuit; mais ses paroissiens Tavaient devancé, et ils se précipitèrent devant lui pour essayer une dernière fois de l'arrêter au passage. Ils n'y réussirent point, et quelques jours après, Frédéric- William Faber abjurait publiquement à Northampton.
Il nous reste à raconter sa vie dans le sein de la véritable Eglise.
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Dans l'ordre naturel comme dans Tordre mystique, rien n'est peut-être digne d'être étudié de près comme les premiers temps qui suivent une conversion. J'ai rencontré des convertis qui, au lendemain même de leur retour à la lumière, demeuraient froids et presque aussi voisins que possible de leur ancienne erreur. Mais ce cas n'est pas fréquent. D'ordinaire, rien n'est comparable aux premières ardeurs de celui qui vient de conquérir enOn la Vérité. Quant à Frédéric-William, cette ardeur avait, dans son âme, commencé depuis longtemps. Elle prit seulement une nouvelle force avec un nouvel éclat, tout d'abord il écrivit une brochure sur les motifs de sa conversion : c'était un usage chez tous les néophytes sortis de TEglise anglicane. Dans le même temps, il multiplia ses efforts auprès de tous ses amis qui étaient demeurés dans l'erreur ; d'un doigt ardent il leur montrait le chemin de la Vérité. Cependant il se faisait de nouveaux amis, et c'est des premiers mois de 1846 que date sa vive affection pour Hutchison. Il groupait autour de lui des âmes d'élile qui avaient passé par les mêmes angoisses et par les mêmes luttes.
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La première pensée qui devait venir à ces nobles intelligences, c'était de tenter en Angleterre une rénovation de la vie monastique. Et, de fait, c'est à quoi ils pensèrent tout d'abord. Ce fut leur idée fixe. Leur zèle brûlant eut par là un but déterminé, et leur mysticisme prit cette forme. Ils étaient huit, et se crurent assez pour former un véritable couvent. Chose digne de remarque, ils ne songèrent pas à s'affilier à un Ordre déjà existant. Ils n'en trouvèrent pas, sur l'heure, qui répondît sans doute à leur idéal particulier. Ayant tous une grande dévotion à saint Wilfrid, ils fondèrent vaillamment l'ordre des Wilfridiens. Et, comme leur obéissance absolue aux ordres divins était la première de leurs règles, ils s'appelèrent encore « les Frères de la Volonté de Dieu ». C'est ainsi qu'ils s'installèrent à Birmingham, dans Garolinestreet. Leurs commencements furent charmants de pauvreté, et il faut entendre Hutchison nous raconter la première visite qu'il fit aux nouveaux religieux : « Le mobilier de la maison était des plus restreints : il y avait, bien compté, une chaise pour chacun. Un bienfaiteur leur avait donné quelques cuillers d'étain où l'engagement de la Société de tempérance se trouvait imprimé. Et, comme ils étaient trop pauvres et trop mortifiés pour boire rien de plus fort que du thé, l'engagement n'était pas fort compromettant ». Mais la figure la plus aimable de toute la communauté, c'était
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encore celle du supéricar, qui remplissait aussi les fonctions de cuisinier, et que son ami Hulchison trouva occupé « à remuer avec la plus grande persévérance, et tout grillé par le feu, une pleine marmite de soupe aux pois. » Or, le supérieur, c'était Faber, et si j'étais peintre, j'aimerais à le repréter ainsi dans une petite toile, suivant la manière de Meissonnier.
Les Wilfridiens allèrent tout aussitôt chercher à Rome l'approbation sans laquelle ils ne voulaient pas vivre. Le P. Faber traversa de nouveau la France, répétant sans cesse et jetant à tous les vents la devise de son Ordre : Voliinias DeL \\ s'arrêta quelques jours à Paris, heureux de s'agenouiller à la chapelle de la Vierge de Saint-Sulpice et à celle de Saint-Gervais; car sa dévotion pour la Mère de Dieu allait toujours croissant, et « sans elle, disait-il déjà, il est tout-à-fait impossible d'arriver à la perfection ». Partout où il trouvait quelque relique ou quelque souvenir de saint Thomas de Cantorbéry, il se sentait transporté d'une joie qu'il n'essayait pas de cacher; car dès lors ses saints de prédilection étaient saint Thomas, saint Wilfrid et saint Philippe de Néri. Notez cette dernière affection, dont la vivacité nous expliquera bientôt un des actes les plus importants de la vie de notre héros. Nos lecteurs s'étonneront peut-être de n'avoir pas entendu parler de saint Joseph : c'est que les Wilfridiens Ta valent choisi pour supé-
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rieur. Ils le traitaient comme s'il eût été visible au milieu d'eux. Rien n'est beau, rien n'est naïf comme tous ces commencements.
Cependant le P. Faber (nous pouvons désormais l'appeler de ce nom) était déjà épuisé : « Je me sens vieilli de cinquante ans », écrivait-il en mars 1846. Couverts d'injures, « poursuivis dans les ruelles enfumées de Birmingham par les quolibets des gamins qui s'amusaient de leur habit », les Wilfridiens continuaient bravement leur mission auprès des pauvres artisans de l'Angleterre, laissant ainsi un grand exemple à tous les catholiques qui de nos jours s'occupent des ouvriers et qui voudraient trop souvent conquérir sans de longues fatigues un éclatant succès. Ils restèrent peu de temps dans Garoline-street, et l'année 184G ne s'écoula point sans qu'ils se fussent établis dans la maison de Cotton-IIall, que leur avait offerte lord Shrewsbury. Le P. Faber y arriva.. . pour se mettre au lit, où l'on pensa qu'il allait mourir : il reçut TExtrême-Onction, et ses frères se crurent à la veille de perdre en lui le meilleur appui de leur Ordre. Mais Dieu le réservait pour de plus hautes destinées, et ce n'était pas en vain que l'amour de saint Philippe et de l'Oratoire se dilatait alors dans la petite famille des Wilfridiens.
Quelques mois après , le jour de Pâques de l'année 1847, le P. Faber célébrait sa première messe : avec quelles larmes, avec quelle joie ! Et il
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mûrissait en lui-même le projet de fondre les Frères de la Volonté de Dieu avec le grand institut de l'Oratoire. Il était attiré à cette résolution par de puissants motifs, et nous savons déjà quel amour il portait depuis longtemps à la règle de saint Philippe. Son ancien directeur et ami, Newman, venait en outre d'être nommé supérieur de l'Oratoire en Angleterre. Tout le portait à cette résolution. Tout?. . . non. Il fallait dire adieu à sa chère conception de la communauté des Wilfridiens. Ces frères de la Volonté de Dieu, c'était sa pensée qui les avait créés. Il leur avait communiqué ses doctrines, son souffle, sa vie. Le petit Ordre avait déjà ses souvenirs, voire ses traditions, auxquelles chacun des frères était très-intimement attaché. Or, voilà ce qu'il s'agissait de rompre pour aller se perdre dans un grand Ordre existant depuis plusieurs siècles. Adieu tout dessein original, adieu toute initiative personnelle! Le P. Faher pesa longuement toutes ces objections. Et cependant, quoique son cœur en fut brisé, il résolut de passer outre et d'opérer avec l'Oratoire celte fusion contre laquelle ne protestait pas la meilleure partie de lui-même.
La crise fut des plus cruelles et des plus longues ; car c'est seulement en février 1848 (à la veille d'une tempête politique qui allait bouleverser toute l'Europe) que le P. Faber put écrire à xM. Watts Russell : « Nous allons être solennellement admis
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parmi les Oraloriens. » Et il ajoute, après avoir raconté toutes ses intimes douleurs : a Mon union à rOratoJre a été pour moi une union de sang et de circoncision. » Il jette en effet sur son ancien couvent, sur Saint-Wilfrid, un regard tout voilé de larmes. H y regrette « les arbres qu'il a plantés, les allées qu'il a tracées, les ruisseaux qu'il a dirigés )>, et surtout « dix-huit mois de luttes pleines de difficultés )>. Bref, le 17 février, il est reçu, lui, fondateur d'ordre, il est reçu simple .NOVICE à Marydale. Voilà de ces humilités comme on en voit dans la seule Eglise catholique, et que Dieu se hâte de récompenser par une belle joie, (c Depuis mon admission, écrit le P. Faber, je suis d'humeur à chanter et à danser tout le jour )>. El cette ligne joyeuse, cet alléluia, il l'écrit... le soir môme de son admission.
Donc, le voilà novice; mais les Oratoriens n'étaient pas assez cruels pour le laisser longtemps loin de son cher Saint-Wilfrid. Ils Ty renvoient au bout de quelques jours, après avoir éprouvé comme il le fallait cette admirable et persistante vocation. Le 22 juillet suivant, il est nommé maître des novices. Mais le P. Newman, qui pénétrait le fond des âmes, avait compris depuis longtemps que « la sphère du P. Faber était dans les grandes villes. » Dès qu'il eut sous la main un tel sujet, il s'empressa de fonder TOratoire de Londres en même temps que celui de Birmingham. Londres!
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c'était bien la place du P. Faber, et sa vie va se confondre dorénavant avec la vie de cet Oratoire, dont 11 sera bientôt le supérieur. Cette chère maison fut ouverte en 1849, à King-Williamstreet (1) ; et rien n'est encore charmant comme le récit de cette inauguration au milieu du dénuement. Il y a surtout le premier repas fait à l'Oratoire avec M. Lewis et lord Arondel. La vaisselle était absente, et tous de rire. Ils n'oublièrent jamais ces premiers temps. Et quand ils durent plus tard se transporter à Brompton, ils regrettèrent presque aussi vivement leur première maison de Londres, que jadis, à Marydale, ils avaient regretté Saint-Wilfrid.
Cependant nous sommes arrivés en 1850 et n'avons pas encore parlé des livres du P. Faber : c'est qu'il n'avait pas encore eu le loisir d'élever, ni seulement de commencer son monument. Mais il y pensait et préludait par la prédication à ses chefs-d'œuvre à venir, à ces livres ou la Théologie
(1) Cette muison ne renfermait que six prêtres : les P? Faber, Dalgairns, Slanton, Hutchison, Knox et Wells, et deui novices, les FF. Bowden et Gordon.
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et la Poésie sont si admirablement harmonisées et fondues. « Le P. Faber, dit alors un de ses correspondants, travaille moins comme un homme que comme une machine à vapeur : il a composé cette année vingt-six sermons sur le Carême et prêchera le grand sermon du Yendredi-Saint. 11 fait d'autres sermons contre le Transcendantisme, écrit des dévotions à Jésus ressuscité et fait des vers par kilomètre sur notre saint fondateur. » De nouvelles épreuves surgissaient ; ce magnifique coup d'Etat de Pie IX, rétablissant du fond de sou exil la hiérarchie catholique en Angleterre, cette témérité nécessaire et sublime fut aux yeux de l'anglicanisme un scandale contre lequel les protestations les plus violentes parurent légitimes. Les catholiques coururent alors les plus grands dangers, mais rien n'égala la haine dont on poursuivit dans Londres les Oratorieus, que leur habit désignait aux fureurs populaires : « Pas de papisme I A bas les Oratoriens ! » Les religieux ainsi traités n'avaient cependant fait que du bien. Ils s'étaient dévoués durant le choléra à tous leurs frères souffrants et on les voyait recevoir jusqu'à onze cents enfants dans leurs écoles pour les catholiques pauvres. Néanmoins, l'év^êque anglican de Londres li3ar lançait à la face un mandement plein d'outrages ; la populace les maudissait et « les gentlemen euxmêmes les huaient de la portière d3 leurs voitures. » Cestcedont se réjouissait le plus le P. Faber : car
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il ne craignait rien tant pour l'Oratoire que celte prospérité, « qui peut rendre les religieux présomptueux et vides ». La persécution s'adoucit, l'orage s'éteignit, le jour se fil, et le P. Faber, après s'être fatigué dans un voyage à Malte (1) et s'être retrempé dans un voyage en Irlande, put enfin mettre la plume à la main et écrire ces sept ou huit livres qui rendront son nom immortel.
Le 16 janvier 1853, il commença Tout pour /e5M5 et y travailla jusqu'à seize heures par jour. Son biographe nous apprend qu'une première édition fut épuisée en un mois, et que ce soustitre excellent : Voies faciles de rameur divin, ne fut peut-être pas le moindre élément de ce succès admirable. Mais ce que les catholiques ignoraient (ceux de France, du moins), c'est que toutes les œuvres du P. Faber furent écrites e\ cinq ans, de 1853 à 1858. Le Supérieur de l'Oratoire à Londres avait beaucoup lu depuis douze ou quinze ans, il avait recueilli beaucoup de notes, il était doué d'une mémoire prodigieuse. Dès qu'il se prit à écrire, les idées qu'il avait mûries si longtemps dans sa belle intelligence trouvèrent sous sa plume une expression facile et adéquate à sa pensée. De là, cette charmante rapidité qui surprend quelquefois le lecteur dans ses meilleurs ouvrages; de là
1, Il ne put aller plus loin et dut renoncer au projet qu'il avait eu de visiter Jérusalem et la Terre-Sainte.
quelques obscurités et répétitions; mais de là aussi cette verve incomparable qui rend cette lecture si aisée et si agréable. Gela coule de source. Et cependant l'auteur était un homme usé, travaillé par d'insupportables maux de tète, se livrant presque toujours à la prédication la plus fatigante, entretenant une correspondance avec l'univers entier, dirigeant des âmes, gouvernant une communauté. Et à côté de Tout pour Jésus, du Saint- Sacrement, du Progrès en sainteté^ du Créateur et (le la créature, du Pied de la Croix, de Bethléem, du Précieux Sang et des Conférences, il publiait en même temps d'innombrables poésies, le Sir Lancelot^ des cantiques, le Livre d'Ethel, et préparait un second volume de Conférences en même temps qu'un Traité du Saint-Esprit. Sa santé cependant s'altérait de jour en jour ; ses souffrances prenaient un caractère aigu; il se sentait mourir.
Dieu permit qu'il mourut longuement et que ces longueurs de la mort fussent pour lui très-douloureuses. Toute la vie du P. Faber ne fut qu'une maladie chrétiennement acceptée et saintement aimée. Il traîna jusqu'en 1863 cette existence dont rien ne pouvait adoucir la rudesse. Cependant il ne cessait
de sourire à la vie, et sa correspondance n'offre aucune trace de désespoir ni seulement de tristesse. Sa foi le soulevait de plus en plus au-dessus de toutes ses douleurs; son mysticisme le faisait vivre ailleurs. Au mois de juin, on vit bien qu'il ne supporterait plus longtemps le poids de sa soutTrance. Le cardinal Wiseman voulut lui écrire une dernière lettre et donna à ses adieux l'expression d'une tendresse profonde. Son meilleur ami, Hutchison, aussi épuisé que lui, le précéda dans le tombeau . Quant à lui , Dieu voulut bien lui permetlre d'entrer dans la cinquantième année de sa vie, et il put recevoir tous les jours, jusqu'au 24 septembre, la communion dont il était si saintement avide. Il mourut enfin, ou plutôt s'éteignit, dans la nuit du 25 au 26. « Lorsqu'on lui dit que sa fin était proche, il répéta seulement avec ferveur son exclamation favorite : Dieu soit loué ! En ces derniers moments, malgré l'agonie peinte sur le reste du visage, les yeux s'ouvrirent, clairs, brillants, aussi intelligents que jamais, mais sans regard sur rien de terrestre. » Et le P. Bowden, voyant que c'était la dernière minute de cette noble vie, eut soudain la mémoire traversée par un magnifique passage de Tout pour Jésus : «f Ne servez Jésus que par amour ; et, avant que vos yeux soient fermés, les cantiques des Cieux auront frappé vos oreilles et la gloire de Dieu aura brillé à vos yeux pour ne s'éteindre jamais. »
Ainsi mourut le plus grand mystique de notre siècle.
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Nous avons essayé ailleurs de peindre ce vaste et puissant génie. Il est de ceux qui, dans notre temps, ont démontré, par leurs écrits, ces deux propositions que le dix-septième siècle n'eût pas admises : « Rien n'est plus poétique que la théologie, et la poésie est naturellement théologique. « Les livres du P. P'aber sont l'antithèse des idées littéraires du dix-septième siècle; ils sont le plus magnifique démenti qu'ait reçu la doctrine de Boileau chassant Dieu de la poésie. N'oublions point que, dans les œuvres du mystique anglais, la Théologie et la Poésie se pénètrent. Il n'y a pas à la page 10 un c( morceau poétique « et «un morceau théologique » à la page 40. Non, toutes les pages sont à la fois scientiftques et colorées^, exactes et ardentes. Et tel est le caractère propre de son admirable talent. On ne lui ravira point cette gloire.
Gomme théologien, il ne se rattache pas à une seule école. C'est ainsi qu'il est très-nettement scotiste dans la théorie de l'Incarnation. A vrai dire, il appartiendrait plutôt, par les ardeurs de son génie, à l'école franciscaine qu'à la dominicaine. Au treizième siècle, on vit deux fleuves, aux cou-
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rants fort distincts, sortir du llaiic de celte montagne qu'on appelle l'Eglise : et à ces deux courants sont demeurés attachés les noms de saint François et de saint Dominique. Chacun de ces deux groupes se résuma ensuite en un homme, en un génie-type : le premier nous donna saint Thomas, et l'autre, saint Bonaventure. Or, le P. Faber est principalement un lils spirituel de saint Bonaventure. Aux idées franciscaines, il unit intimement celles du Carmel, celles des mystiques espagnols, celles des premiers Sulpiciens. Partout et toujours, il adopte la théorie qui est à la fois la plus élevée et la plus large (1). Mais surtout il est sans cesse, il est obstinément l'avocat de la Miséricorde. A plus d'une reprise il a abordé cette terrible question du nombre des élus, et il a aisément trouvé le moyen de la résoudre avec une rigoureuse orthodoxie dans le sens de la bonté. Toujours large, toujours élevé, peu d'âmes ont eu de telles proportions, et il est vraiment comparableaux plus illustres intelligences et aux plus vastes cœurs qui ont fait la gloire de l'Eglise.
Le P. BoTsdennousparle longuement des sermons
(1) C'est avec une grande joie que nous avons relevé, dans le livre du P. Bowden les idées du P. Faber sur les Classiques chrétiens. Elles sont conformes à celles de M»' Caunie, que nous avons toujours défendues et voulons défendre toujours.
du P. Faber. On y trouve à la fois la profondeur et l'éclat, et principalement un rare talent d'exposition. Ce poëte savait être méthodique, ce théologien était clair. C'était ensuite une chaleur qui ne se refroidissait jamais, une musique toujours douce et un coloris toujours vif. Sa sincérité était absolue, et son élévation constante. « Il était mieux doué qu'aucun de ceux que nous nous rappelons avoir entendus. Il avait une aisance et une flexibilité d'esprit et de voix, une vivacité à saisir et à imaginer, une beauté de conception et d'expression remarquables. Il possédait môme un autre genre de beauté saisissable à Tceil et à l'oreille : c'était ce rayonnement de la condance d'un homme qui vit dans la lumière et dans la paix de Dieu, et qui désire ardemment faire partager aux autres le bonheur dont il jouit. Nous n'avons vu nulle part cette réunion de qualités oratoires. « Ainsi parle un de ses admirateurs. Nous n'ignorons pas que ce sentiment n'est pas celui de tous les catholiques, et, en France notamment, il n'a pas manqué d'entendemenls froids et d'esprits relatifs qui ont condamné sévèrement les « exagérations » théologiques, oratoires et poétiques du P. Faber. On l'a rangé parmi ces ultra-catholiques dont s'est alarmée notre majesté gallicane. Un de ses discours sur la Dévotion au Pape a surtout éveillé certaines susceptibilités. A coup sûr, et s'il est vrai que les intelligences puissent se diviser en deux grandes
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classes, les absolues et les relatives, l'auteur de Bethléem appartenait au premier groupe. Il a élc l'un des inspirateurs de nos doctrines, l'un des fondateurs de notre école, l'un des chefs de notre année. Mais il n'a pas été donné à ce Moïse d'entrer dans la terre promise» et le P. Faber n'a pu assister au triomphe de ses plus chères espérances dans le Concile œcuménique du Vatican. Ah ! s'il avait pu vivre jusque-là, il serait mort de joie en lisant la constitution Pasior srternus.
L'Eglise vient de perdre (1) un de ses plus vaillants soldats ; les catholiques de France un de leurs meilleurs capitaines; et nous, un ami.
Peu de physionomies ont été aussi aimables que celle d'Armand Ravelet, et ceux qui ont eu la joie de le connaître ne Toublieront jamais. Le spectacle de cette âme pure et grande devait ravir le regard de Dieu et de ses Anges. Son sourire charmant attestait une bonté profonde et candide ; ses yeux, vifs et éclatants comme un beau feu qui ne sait pas s'éteindre, étaient l'image exacte de cette belle intelligence qui fut toujours active et toujours enflammée. Je ne crois pas, en effet, qu'on puisse aisément rencontrer, dans les annales mêmes de
(ij Cette étude fut publiée dans le Monde, le lendemain de la mort d'Armand Ravelet (l juin 1875).
l'Eglise, l'exemple d'une telle activité, si noblement, si chrétiennement dépensée. 11 nous en a fait vivre, hélas î et il en est mort.
Ce grand catholique est mort à quarante ans, si j'en crois les certificats officiels; mais j'atteste qu'il a bien donné à la sainte Eglise de Dieu plus de quatre-vingts années de labeurs, de pensées, de services, d'expérience et de vie réelle. Il a doublé son existence par un héroïque elîort qui a précipité sa lin. Que de vieillards, même illustres, ont moins vécu que cet intrépide chrétien !
Il était bien jeune quand il fut jeté par la vie au milieu de cet effroyable Paris. Seize ans ! Un cœur ardent et qui resta toujours neuf, une intelligence sans cesse en éveil, de grands yeux ouverts devant ce spectacle d'une corruption qui est parfois gracieuse et toujours décevante. Il arrivait à Paris, avec mille illusions et naïvetés qui pouvaient facilement devenir dangereuses. Il était fort épris de littérature et d'art, et cherchait le Beau du même regard que le Bien et le Vrai. Mais, en raison même de tous ces périls, Dieu veillait sur celui qu'il destinait à être un jour l'un des plus solides défenseurs de réternelle Vérité. Sur le chemin de cet adolescent, il plaça un saint religieux, qui étailen même temps un vaste entendement et une illustre parole. La cellule du P. Lacordaire eut, par bonheur, la première visite d'Armand Ravelet. Cet excellent ami me racontait, il y a quelques mois, cet épisode
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décisif de sa vie, et il me le racontait d'un ton profondément ému. Dans les rudes polémiques de notre époque, il n'oublia jamais la très-salutaire influence de Lacordaire et lui garda au fond du cœur une reconnaissance qui fut toujours élevée et délicate, comme Tétaient tous ses autres sentiments : a La première fois que je vis le Père, me » disait-il, il me fit tout d'abord tomber à genoux » devant son crucifix, et, pour me prêcher plus )) vivement l'humilité, me mit son pied sur la tête.» Hélas ! je ne sais si notre ami eut, à seize ans, des mouvements d'orgueil ; mais tous ceux qui l'ont vu de près peuvent affirmer que l'humilité a été le caractère de toute sa vie. Je ne lui ai jamais connu cette vanité littéraire, si commune chez tous ceux qui tiennent une plume. 11 ne disait jamaisje, ni moi ; il se taisait sur ses livres et sur lui. Jamais la fleur d'humilité n'a exhalé un plus délicieux parfum.
C'est alors que je le vis, et que Dieu le plaça sur mon chemin comme une bénédiction et comme un modèle. Dans tout le petit groupe d'amis qui s'était formé autour de lui, c'était chose connue et reconnue que ce jeune homme avait à la fois le charme de la vingtième année et l'expérience de la maturité. On commençait dès lors à le consulter sur toutes choses, et l'on peut dire que cette magistrature n'a cessé qu'avec sa vie. Il réalisait merveilleusement cet idéal de « l'avocat des pauvres » que
l'Eglise a placé sous nos yeux durant les siècles de foi. Seulement, les pauvres c'étaient tous ses amis, c'était nous. Que de fois nous avons grimpé dans cetlte humble petite chambre de la rue du Jardinet î Que de fois, dans le silence de ce sanctuaire, nous avons raconté à l'ami que nous pleurons nos grosses peines avec nos gros secrets ! Bien qu'il ait toujours su admirablement parler, il savait cependant écouter encore mieux, et c'était le plus sage et le plus indulgent des « écouteurs ». Quand nous avions fini de lui conter tous nos chagrins et de lui exposer tous nos doutes, il réfléchissait quelques minutes, et nous donnait posément un de ces bons conseils où la théorie n'était jamais contraire à la pratique. Et dire que nous n'entendrons plus cette bonne voix aimante, et que nous avons perdu cet admiraJjle conseiller !
Donc, c'était en 1853. Studieux comme il Ta toujours été, Armand Ravelet se levait à cinq heures, et faisait du droit l'étude obstinée de sa vie. Il faut tout dire : les temps étaient alors meilleurs qu'ils ne le sont aujourd'hui. Il y avait, dans la jeunesse catholique, une sève vigoureuse et charmante que nous ne connaissons guère plus que par ouï-dire. Nous étions des fous, dans le plus noble sens de ce mot, et nous nous précipitions dans tous les chemins, le drapeau catholique au poing, nous imaginant entraîner tout le siècle sur nos pas. Chacun de nous, avec une naïveté que j'admire
encore, s'était donné la mission de christianiser une fonction ou une science. Oui, nous nous étions proposé ce but que nous appelions, en assez mauvais français, mais en vrai langage chrétien , « la christianisation des fonctions ». Bref, nous formions un petit groupe très-chauvin et très-uni qui s'était donné le nom de « famille O'Gonnell w. Tous les samedis soir on se réunissait, non pour pérorer, mais pour travailler. La prière ouvrait ces longues séances dont je me souviendrai toute ma vie, et où Ion faisait tour à tour du droit, de Thistoire, de réconomie sociale, et même de la théologie. Pendant l'année 185i, nous étudiâmes ainsi le dogme de rincarnation. Et je vois encore Armand Ravelet, assis près d'Henri Lasserre, près de cet inséparable, et discutant toutes les objections avec cette clarté victorieuse qui a toujours été la parure ou, pour mieux parler, l'essence de sa parole. Le lendemain on courait, en bataillons pressés, aux Conférences de Notre-Dame ou à celles de l'Oratoire. C'était l'époque où le P. Gratry possédait en maître, en triomphateur, tous les jeunes esprits de la rive gauche, et où l'on parlait pendant huit jours de son homélie sur la Samaritaine ou sur les ouvriers (c qui manquent à la moisson déjà blanchissante ». Armand Ravelet était là, qui se laissait charmer et qui prenait des notes. Mais il avait rapidement compris que ces joies délicates de l'entendement ne sauraient suffire à protéger une jeunesse qui
veut demeurer chrétienne, et il s'était jeté héroïquement dans les œuvres. La Société de Saint- Vincentde-Paul, qui est la plus modeste de toutes ces œuvres, était bien faite pour plaire à ce chrétien modeste, et il n'eut pas de peine à se pénétrer intimement de son esprit. Il ne pensa pas, d'ailleurs, qu'il fût suffisant pour lui d'escalader les mansardes et d'y faire pénétrer la lumière de Jésus-Christ : il voulut se consacrer à un labeur plus spécial. Les enfants l'attiraient, surtout les enfants des ouvriers. Durant de longues années, il fut le président du Patronage Sainte-Anne, et fit, dans un milieu plein de nuit, rayonner la vérité, qu'il rendait aimable. La tâche était lourde; tous les dimanches du jeune avocat étaient consacrés à ces petits. Que de soucis ! Que de discours ! Et surtout que de parties de barres ! Mais cette joie allait bien à Armand Kavelet, et, parmi tant d'enfants, Dieu ne voyait peut-être pas d'âme plus enfantine et plus blanche que la sienne.
Dieu ne conduit pas toujours les âmes, par le plus court chemin, au but qu'il leur a éternellement marqué. Et voici que nous arrivons, dans la vie d'Armand Ravelet, à une époque de transition, j'allais presijue dire de tâtonnements. Mais pour-
quoi, après tout, pourquoi n avouerions-nous pas que ce généreux esprit s'est un jour demandé quelle était sa vocation, et qu'il a cherché trèsloyalement sa voie. A coup sûr, il n'a jamais hésité sur Taccomplissement de son devoir, et il donnait à ce mot un sens plein de délicatesses intinies. Dans ce corps frêle, il y avait une vigoureuse et noble iierté, qui lui lit dédaigner à plus d'une reprise les magistratures et les grandeurs officielles. Il se dit, en relevant la tète, qu'il y avait place au barreau pour un avocat sincèrement et profondément chrétien, et que cette indépendance n'était pas sans quelque charme austère. D'ailleurs, ses goûts étaient simples, et il y a toujours eu du cénobile en lui. De 1856 à 1865, il continua de vivre en sa chère solitude, plaidant, étudiant, veillant et entassant, d'une main jalouse, les matériaux de ses livres futurs. Il ne se doutait guère que la main de Dieu le conduisaitau journalisme catholique; il ne savait même pas que c'était là sa réelle et intime vocation. Mais aucune de ses heures de travail ne fut alors inutile à la tâche providentielle qui lui était réservée d'en haut. Il s'entêtait à travailler, donnant par là un grand exemple à ces prétendus publicistes de nos jours, qui s'imaginent volontiers qu'on s'improvise journaliste en quelques heures, et que Ton peut, sans préparation aucune, entretenir le genre humain de politique et d'économie sociale. Je voyais Ravelet à cette époque, penché toujours
sur quelque livre de droit ou de science économique. Il ne dédaignait pas les sciences naturelles, qu'il connaissait bien et savait faire aimer. Nul ne s'entendait comme lui à voyager scientifiquement, et nous Tavons vu souvent faire un herbier avec cette même aisance et facilité qu'il mettait à discuter une théorie de Bastiat ou à traduire une lettre de saint Bernard. Où sont les jeunes catholiques de nos jours qui s'imposent de tels sacrifices el qui mettent une telle obstination à apprendre leur métier d'écrivain ? Armand Havelet, lui, s'est préparé au journalisme par dix ou douze ans d'études supérieures. Sachons profiter de son exemple.
Cependant il avait réalisé son rêve le plus cher. il était de ceux, en elTet, qui pensent que le mariage chrétien est fait pour être précédé par l'amour chrétien, et il conduisit un jour à l'autel la charmante femme qu'il avait depuis longtemps souhaitée pour compagne et aimée en Jésus-Christ. Et c'est celle qui, ce matin, contemplait le visage inanimé de celui qui avait à peine eu le temps de lui sourire une dernière fois dans la mort. C'est celle qui, en ce moment terrible et sous ce coup de foudre, ne veut se laisser consoler que par le Christ, et qui s'écrie sans cesse, l'œil fixé sur l'absent : « Mon pauvre ami ! mon pauvre ami ! » Mais on ne saurait penser longtemps à une si horrible et si légitime douleur, et il faut éloigner à regret son regard de roite veuve el de ces enfants.
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Les indécisions intellectuelles d'Armand Ravelet ne devaient plus être de longue durée. En 1865, il entra à la rédaction du Monde^ et dès son premier article on put se dire : « Il a trouvé sa vocation. » C'est ce jour-là, en réalité, qu'a commencé la troisième et dernière période de sa vie; celle-là même qui, suivant nous, a été voulue de Dieu ; celle qui a été certainement le plus utile à l'Eglise de Jésus-Christ, et dont il nous reste à parler.
Sans qu'il osât s'en douter, il était depuis longtemps un excellent journaliste. Il possédait, sans le savoir^ les qualités les plus exquises et les plus rares entre toutes celles qui sont nécessaires pour cette trèsnoble et très-nécessaire fonction. Il avait la finesse et la pénétration ; il avait la facilité, il avait la fécondité. Certes, il m'a été donné devoir et d'étudier de près un grand nombre de belles et fécondes intelligences; mais je n'en ai jamais vu où les idées abondassent et surabondassent à ce point. Il en avai^ vingt ou trente à la minute. Elles lui montaient au cerveau comme un flot magnifique, dont il fallait seulement régler l'impétuosité. Lui soumettait-on une question politique ou religieuse, d'un premier coup d'œil il apercevait tous les côtés du problème, il en
découvrait tous les corollaires, il en prévoyait tous les développements. Une idée incomplète et à peine ébauchée, qu'on lui exposait par hasard, devenait sur-le-champ, dans son esprit, la source de cent autres idées qui étaient complètes et claires. Au point de vue administratif, il n'était pas doué moins richement qu'au point de vue littéraire ou philosophique, et Ton peut dire qu'il y avait en lui l'étoffe ample d'un homme d'Etat. Durant les dernières années de sa vie, nous l'avons vu, avec une admiration douloureuse, faire au Monde l'oflice d'administrateur et celui de rédacteur en chef. Ses frêles épaules courbaient matériellement sous ce double fardeau ; mais l'âme forte et radieuse prenait le dessus et planait, et il souriait en se sacrifiant. Nous voulions l'arrêter, et ce bon sourire avait toujours l'air de nous dire : « Vous voyez que ce n'est rien, et que je ne me fatigue pas. » Hélas !
Il se faisait une très-haute idée du journalisme catholique, et nous l'avons entendu bien des fois nous exposer chaleureusement ses idées à ce sujet : « Eh quoi ! nous disait-il, le Times, qui est sim- )> plement un journal de marchands anglais, a » conquis une importance œcuménique, et nous, » les hommes de la grande Eglise universelle, nous » ne pourrions pas arrivera donnera nos journaux » le caractère d'une véritable et profonde univer- » salité ! » El il s'indignait. Car celte âme égale et douce que j'ai tant connue, n'a jamais perdu le sens
de l'indignation contre tons les ennemis de la sainte Eglise. J'ai eu la joie de le voir s'indigner bien souvent, et c'est là, certes, un de mes meilleurs souvenirs.
Néanmoins, sa vertu dominante était la bonté. Toutes les fois que je lis la Bonté, cet admirable traité du P. Faber, je pense à notre ami. Les hommes, en effet, se divisent trop souvent en deux groupes : les fielleux et les colères. Mais Armand Ravelet, lui, n'appartenait à aucune de ces deux vilaines catégories, et jamais un mot de rancune n'est sorti de cette bouche, que la fureur n'a jamais déshonorée. Alors même que Ton parlait devant lui de la plus légère de toutes les infortunes ou de la moins imméritée, il ne manquait jamais de jeter un de ces cris sincères de commisération qui trahissent l'homme profondément bon. Bref, il avait la passion de la miséricorde, et voulait en faire l'essence même de la presse catholique. Cent fois, nous avons fait là-dessus les plus beaux plans (ô les bonnes conversations!) et construit tous deux les plus beaux édifices. Je sais trop bien, et il est trop vrai que l'architecte, que le véritable architecte n'est plus là. Mais Dieu fera sortir du tombeau d'Armand Ravelet une vertu qui fera triompher l'esprit de la miséricorde parmi nous.
Au service de sa pensée, qui fut toujours à la fois conciliante et ferme, notre ami avait un style ample, abondant, nuancé, facile, lumineux. Il était
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véritablement très- français, et la parole, écrite ou orale, était chez lui un cristal à travers lequel on apercevait très-exactement la pensée. Pas de nébulosités; pas de coloris excessif; pas de phrases à effet. La parfaite simplicité de Tâme a produit ici la parfaite simplicité du style. Les observations vraies et les mots fins pullulent. Une certaine pointe gauloise se fait délicatement sentir et pique sans blesser. Les nuances les plus imperceptibles de l'idée sont exprimées avec une étonnante fidélité. Sa conversation, du reste, ressemblait à son style ; mais elle se pénétrait plus aisément d'une profonde tendresse pour ses amis. On n'a jamais aimé ses amis avec une chaleur aussi durable, et l'on peut bien dire qu'il y avait quelque chose de maternel dans toutes ses affections. D'ailleurs, il en revenait toujours à son plus cher amour, qui était la vérité catholique. Chacun de ses entretiens, comme chacun de ses articles, était une admirable et excellente plaidoirie. Le client, c'était TEglise.
Jusqu'à quel point cette âme unique aimait l'Eglise, je ne saurais le dire. C'était sa passion, c'était sa fièvre, c'était sa vie. Cet homme de vaste entendement avait la foi d'un tout petit enfant et la piété d'une Carmélite. Pendant une saison de deux ou trois semaines au Mont-Dore, nous eûmes ce bonheur de l'entendre tous les jours réciter la prière du soir, et nous n'oublierons jamais
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Taccent intime, pénétrant, indicible, avec lequel il prononçait ces magnifiques oraisons de la Journée du chrétien : il semblait que cette voix ne partait pas de la terre. Aussi est-il à peine besoin de dire quelle fut l'altitude de cette intelligence souverainement droite et pieuse durant tous les événements qui se déroulèrent de 1865 à 1875. Oh! les dix affreuses années! Armand Ravelet eut alors à combattre et combattit tour-àtûur les hypocrisies et les violences d'un césarisme dévoyé, les ignorances et les maladresses d'une république inavouée, les persécutions d'un vainqueur brutal. Il eut à juger Sadowa; il eut à flétrir les haines injustes dont le grand Concile du Vatican fut l'objet; il eut à expliquer ces inénarrables désastres de la guerre de 1870 et de la Commune de 1871. Jamais il ne manqua à son devoir; jamais il ne cessa datïirmer les droits éternels et imprescriptibles de l'Eglise. ?>e croyant pas qu'il fût sufllsant de se battre à coups de premiers-Paris, il se battit à coups de livres. Aux envahisseurs des libertés et des biens ecclésiastiques, il jeta son Traité des Congrégations religieuses et son Code des lois civiles ecclésiastiques. Puis, avec son esprit admirablement pratique, il comprit qu'une des objections les plus perfides contre l'Eglise était ce reproche, cet inepte reproche d'obscurantisme, dont nos adversaii'es ont l'audace de ne se lasser jamais. Alors il prit la
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plume et écrivit sa Ijelle Histoire du Vénérable J.'B. de la Salle, qui demeurera son chef-d'œuvre et dont les cent premières pages sont consacrées à une histoire de l'instruction primaire. 11 excellait surtout dans les Mémoires juridiques, et c'était peut-èlre la forme la mieux adaptée à la nature de son esprit. Mais il avait fort légitimement conçu de plus hauts désirs ; il brûlait d'écrire une Histoire de l'Eglise et un Trailé complet de droit ecclésiastique. La maladie elle-même n'avait pas de prise sur celte volonté de fer, et, sur son lit de mort, il écrivait encore d'admirables articles pour défendre et venger Louise Lateau. Il faut espérer qu'on réimprimera ces dernières pages de notre ami, et nous les conserverons comme les reliques de cette noble intelligence, qui fut toujours en pente vers le surnaturel.
Pauvre cher ami (voici qu'en finissant je me prends à converser avec toi comme je l'ai fait tant de fois), tu nous as quittés au moment même où nous allions avoir le plus grand besoin de toi. Oui, le plus grand besoin de ta main ferme pour nous conduire, et de ta voix douce pour nous encourager. Si, comme nous en avons l'espérance et le pressentiment, tu es déjà entré dans la gloire et dans la joie de Dieu, obtiens-nous d'aimer, d'un amour encore plus viril et plus actif, cette plénitude absolue de la Vérité qui réside dans le magistère du Pontife romain. Obtiens-nous de devancer, par
notre soumission et notre amour, les arrêts de l'Infaillibilité romaine, sans en rien déguiser, sans en rien atténuer, sans en rien cacher. Mais obtiensnous aussi de communiquer cette belle vérité à nos frères avec miséricorde et en ayant pitié des âmes. « La Vérité et la Charité » , tel est bien le programme que tu laissas en mourant à ce journal, auquel nous avions un jour projeté de donner pour devise ces admirables paroles de saint Paul : Crescamus, veritatcm faciente^ in carifale, îjue de fois, mon bien cher ami, que de fois nous nous sommes redit ces choses, depuis dix ans surtout, et durant tout le cours de cette amitié si rapidement brisée! C'était, à vrai dire, le sujet presque unique de nos conversations. Hélas ! les rédacteurs du Monde, que tu aimais aussi profondément que des frèjes, et dont nous exprimons si imparfaitement rinexprimable douleur, n'auront plus avec toi de ces conversations qui étaient si fécondes en enseignements. Mais du moins tes paroles nous restent et nous en ferons la doctrine même de ce journal que tu as tant aimé. Bien que tu ne sois plus parmi nous, visible, là, à ta place accoutumée, le Monde est et demeure ton œuvre. Que Dieu le bénisse!
Au plus vaillant, au plus fier de tous les livres qui aient paru depuis plusieurs années, je dois ici mon dernier salut.
Ainsi le soldat salue son drapeau, quand il passe devant lui. Mais c'est chose rare de trouver aujourd'hui un livre véritablement digne d'être comparé à un drapeau. J'ai cependant la joie d'avoir trouvé ce livre : c'est le Jésus-Christ de Louis Veuillot. Je le salue de l'épée, je le salue du cœur.
Et je pense à l'auteur ; et je parcours en imagination toute sa vie, toute son œuvre.
Il y a environ trente-cinq ans que paraissait le premier livre de Louis Veuillot. C'étaient ces Pèlerinages de Suisse^ œuvre presque parfaite d'un peintre déjà achevé, tableau charmant, ou plutôt charmante galerie de tableaux, où vivaient cent paysages, mais où tleurissait surtout la pensée catholique dans toute la fraîcheur de son nouveau
printemps. Le style élait net, ferme, robuste, et l'on y sentait rinduence vivante du dix-septième siècle ou de Joseph de Maistre, avec je ne sais quel souille plus chaud. Rome et Lorelte suivit, et le lecteur chrétien y trouva le récit modeste de la conversion de l'auteur. Mêmes paysages, d'ailleurs, et même printemps. Mais je ne saurais me taire sur certain petit livre de 1842, presque oublié aujourd'hui. Connaissez-vous les Nattes? J'en souhaiterais vivement posséder l'édition originale, que j'ai eue trop peu de temps entre les mains. 11 y a là des perles fines dont rien n'égale l'éclat lacté; et dans les derniers livres du maître, je ne connais rien qui vaille YEpouse imaginaire, le Vol de Vdine ou les Histoires de Théodore. 0 modèles, charmants modèles de toute littérature sincèrement catholique! Cependant il taillait sa plume pour de plus âpres besognes. 11 s'agissait bien , en vérité, d'écrire de petits romans comme Pierre Saintive? En 1844! les catholiques n'étaient rien : Louis Yeuillot voulut qu'ils fussent quelque chose; il voulut même qu'ils fussent tout ou à peu près. 11 se dit, avec une fierté magnifique, qu'ils étaient l'élite, oui, la véritable élite du genre humain racheté par le Christ. El il se jeta dans la grande mêlée. Qu'il ait alors (comme depuis) donné quelques coups d'épée peu mesurés, j'en conviendrai aisément. Mais ce lut un vaillant champion,. comme le Turpin de la Chanson dr lioland. Plus batailleur, plus soldat (|ue de Maistre.
il fut plus mêlé que lui à toutes les péripéties de la lutte. On peut lui reprocher cent excès, et nous les lui reprochons, nous aussi; mais nos reproches sont chose aisée, et la lutte fut chose rude. Au milieu d'un combat, le soldat couvert de son sang, ivre, furieux, farouche, commet parfois de ces « excès » qu'on lui pardonne après la victoire et même après la défaite. Tel fut Louis Veuillot. La postérité jugera avec sévérité quelques-unes de ses tendances et quelques-uns de ses livres; mais elle n'oubliera pas qu'il a créé parmi nous le parti catholique. Parti est un vilain mot qui me déplaît : mettons école. Mais voilà une création qui honore un homme.
Son arme fut le journal, et ses vingt volumes de Mélanges ne sont, comme ses Libres penseurs^ qu'un recueil d'articles, une sorte de plan ou de carte bien faite, où l'on peut suivre pas à pas la marche et les opérations du petit corps d'armée catholique. Donc, il fut surtout journaliste, et le type presque accompli du journaliste; mais j'enrage quand on me dit, d'un air confit, qu'il n'a été que cela. A vrai dire, ses meilleurs articles ne sont point ce qu'il a fait de plus achevé. Je me souviens encore du jour où j'osai lui dire (c'était en 1863) : « Maître, savez-vous quels sont vos deux chefs- » d'œuvre? — Non. — C'est le Lendemain de la » Victoire et Corbin et d'Aubecoiirt. )> Et en effet, le Lendemain de la Victoire est un drame vérita-
lOO rouis vEuiLLor.
blement digne de Shakespeare, et Cnrhin un roman par lettres, digne d'avoir été écrit par la plus spirituelle et la plus chrétienne de toutes les jeunes tilles.. ., laquelle vaut bien Shakespeare, j'imagine. Néanmoins le jour où son journal fut brisé, le maître aussi parut brisé. Ce fut en janvier 1860, et Çà et Là avait paru en décembre 1859. Or, Çà et Là est un paysage où l'on trouve des feuilles mortes et des aspects mornes, mais aussi des matinées de printemps et de la rosée. Pour rencontrer un livre aussi frais, il faudra désormais attendre quelques années. Je connais toutes les beautés sévères, je connais surtout toutes les intentions sublimes qu'il y a dans le Parfum de Rome ; j'ai sous les yeux une lettre que le maître m'écrivit alors, et je m'en assimile volontiers toute la pensée : « Je me remettrai à ce livre jusqu'à ce que j'aie jeté quelques strophes, sinon quelques chants, du poëme qui est en moi. Rome fait le charme et le tourment de ma pensée. Je suis, à cet égard, comme un homme qui ne vivrait réellement qu'en rêve, et qui, éveillé, se sentirait les troubles, les confusions et les avortements du rêve. La voi\ me manque; ce que je crois saisir échappe, et le bel édifice a croulé. » Je n'ose pas dire mon appréciation intime sur les Odeurs de Paris^ auxquelles le public a fait un succès dont la Petite Philosophie aurait été vingt fois plus digne.
Mais ce qui mérite d'être rappelé, c'est l'admi-
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rabîe soudaineté de la résurrection de ce grand esprit. Dès qu'en 1867 il eut retouclié le sol du journal, il reprit, comme le géant de la fable, toute sa vigueur qui avait pu paraître endormie. 11 n'a jamais été en possession de sa jeunesse comme durant ce siège de Paris, où il a véritablement honoré l'Eglise de Dieu. Honorer l'Eglise! Je ne sache pas de plus grand éloge.
Pendant les loisirs que lui avaient faits les sévérités de l'Empire, il avait employé de longs mois à écrire une Histoire de Jésus-Christ. On ne pouvait guère lui reprocher que d'y avoir été trop timide et d'avoir redouté à l'excès d'y être original. Il avait suivi les commentaires des docteurs et s'était contenté de les revêtir de son grand style comme d'un manteau splendide. En réalité, il était permis d'oser mille fois davantage, et c'est ce qu'il a fait depuis en remaniant son œuvre.
Le Jésus-Christ peut passer aujourd'hui pour un livre nouveau.
« Jésus -Christ attendu, Jésus- Christ vivant, Jésus-Christ continué dans l'Eglise », telles sont les trois divisions de cette œuvre transformée. Il est à peine utile d'ajouter que la troisième de ces divisions n'est, à vrai dire, qu'une histoire de l'Eglise. De 1860 à 1867, on ne cessait de dire à M. Veuillot : « Ecrivez , mais écrivez donc une Histoire de VEglise. » Il vient de prouver qu'il en était capable, et d'accroître nos regrets.
l02 LOIIS VEUILLOT.
M. Louis Yeuillot prépare en ce moment la publication de ses Œuvres complètes; mais nous ne pensons pas que cette publication modifie profondément notre jugement sur l'écrivain et nos idées sur l'homme. Assurément, il est un grand nombre de questions graves et délicates où nous n'avons pas la joie de nous trouver d'accord avec l'auteur du Jésus-Christ. Nous ne portons pas sur le siècle actuel des jugements aussi sévères; nous sommes plus en pente vers la miséricorde ; nous faisons plus d'estime de la science, de l'économie sociale et de tout l'ordre naturel ; nous creusons un abîme plus large entre la politique et la religion ; nous sommes moins amoureux du dix- septième siècle et préférons Lamartine à Boileau. Mais toutes les fois qu'il nous arrive de prononcer le nom de Louis Veuillot, nous ne manquons jamais à le faire suivre de cette noble épithète de « grand chrétien » .
Peu d'écrivains l'ont méritée à ce point.
Je retrouvais tout à l'heure, au fond d'un tiroir, (juelques lignes que j'écrivais sur Louis Veuillot en 1860, après la suppression de VUnivers, et que j'avais alors destinées au Mo?ide, où l'excellent M. Du Lac ne jugea point prudent de les laisser paraître : ((Je regrette, disais-je, qu'il y aitenFrance un seul homme auquel soit aujourd'hui fermé le journal et interdite la presse. Je regrette surtout que cet homme, plus sévèrement traité que les plus coupables écrivains, soit précisément ce grand
cœur et ce grand esprit dont je crains de n'avoir pas parlé avec assez d'éloges. Et mes regrets, j'en suis certain, seront partagés par la postérité. »
Malgré toutes mes réserves, que je maintiens, il me semble qu'en 1877 je n'écrirais pas autrement. C'est mon salut de l'épée.
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