M. VILLEMAIN
sont, pas coupables des fautes du second Empire; mais qu'ont-ils fait pour l'éternelle Vérité ? Ont-ils confessé Jésus-Christ ? Ont-ils proclamé sa divinité? Oui, sans doute, à la fin de sa vie, M. Yillemain fut amené par les événements à comprendre la place que doit occuper dans le monde moderne la souveraineté du souverain Pontife. Mais je n'approuve pas toutes les raisons exclusivement politiques que les politiques donnent à l'appui de cette nécessité d'ordre providentiel. Je suis d'ailleurs convaincu que M. Yillemain a fini sa vie et qu'il est mort en bon chrétien. Tous les dimanches, je le voyais à Saint- Germain-des-Prés, dans cette incomparable chapelle des Apôtres, qu'a illustrée le génie d'Hippolyte Flandrin. Sa fille le conduisait doucement à Jésus- Christ, à ce Dieu que sa jeunesse avait seulement entrevu et dans le baiser duquel il aura voulu mourir !
Voici l'un des hommes qui ont le plus travaillé à mettre en lumière l'histoire et l'archéologie nationales. Il y a quarante ans qu'il s'est donné cette besogne auguste et rude , il y a quarante ans qu'il refuse de s'en désintéresser et qu'il pâlit obstinément sur ce labeur. Cependant notre nation est si frivole, qu'elle n'accorde pas volontiers son attention à de tels travaux. Le dernier des boulevardiers qui écrit dans une feuille infime la Chronique des plus petits théâtres, ce Monsieur ignorant et prétentieux, qui consacre tous les jours vingt lignes au talent de M'^' 3Iachin où à la toilette de M"* Chose, cet écrivain sans ligure et sans talent a mille fois plus de notoriété que l'illustre archéologue dont nous allons parler. Toutes les fois, en effet, que nous avons l'occasion de prononcer ce très-hono-
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rable nom, auquel il ne manque qu'un peu plus de retentissement , notre interlocuteur ébaubi ne manque pas de s'écrier : « Ah ! oui, l'auteur du Dictionnaire. » Et il faut se donner quelque peine pour lui apprendre à faire une distinction subtile entre Quicherat le latiniste et Quicherat l'archéologue, il y a, chose triste à dire, plus d'un Allemand qui a parmi nous sa gloire mieux établie et qui ne mérite pas cet excès d'honneur . Nous sommes ingrats autant que légers ; ou plutôt, notre ingratitude n'est qu'une des formes de notre légèreté.
Le 5 mai 1847, on ouvrait, dans un coin ignoré de Paris, une nouvelle Ecole dont les débuts durèrent longtemps, et qui entre à peine aujourd'hui dans sa période de splendeur relative. C'était cette Ecole des Chartes, qu'une pensée de M. de Gérando et du comte Siméon avait déjà fait naître en 1821 qui av^ait eu besoin de quelque réforme dès l'année 1829, et qui venait d'ctre absolument reconstituée par M. de Salvandy. La petite solennité de l'inauguration ne fut pas, d'ailleurs, sans quelque charme. Presque tous les professeurs étaient jeunes ; ils n'avaient guère plus de trente ans et s'élançaient vers l'avenir d'un pied leste et joyeux. Pour la première fois on allait enseigner en France une science qui depuis longtemps était en Allemagne l'objet de renseignement supérieur : la philologie romane. Pour la première fois on allait pouvoir
assister en France à des leçons de droit féodal, de paléographie, de chronologie, de diplomatique et d'archéologie. Ces deux derniers cours furent confiés à un seul et même professeur, et c'était M. Jules Quicherat. Dans cette même séance d'ouverture, le jeune archéologue lut, sur l'histoire de notre costume, un^ Mémoire clair et suhstantiel dont on retrouvera les idées dans son livre récent. Il y donnait déjà sa mesure.
La vie dé M. Jules Quicherat s'est partagée entre l'histoire et l'archéologie. S'agit-il de l'histoire des faits ? Il consacre à Jeanne dWrc cinq volumes de documents tellement décisifs et tellement complets, qu'après un tel moissonneur il ne reste qu'à glaner. L'histoire des institutions est représentée, dans son œuvre, par cette longue monographie dont le collège de Sainte-Barbe paraît être le sujet, mais où Ton peut, à vrai dire, trouver les linéaments exacts de toute une Histoire de Tinstruction publique. Il est peu de branches de Tarchéologie auxquelles il n'ait donné son attention, et il sait n'en négliger aucune dans ce cours de l'école qu'il professe depuis trente ans. Son petit livre sur les noms de lieu en France, son Histoire du Costume et ses leçons de Diplomatique complètent ce merveilleux ensemble. C'est une belle synthèse que cette vie de savant, et il en est bien, peu qui aient été plus noblement occupées. Les Allemands entourent d'un respect enthousiaste leur vieux
Diez octogénaire, et célèbrent ses anniversaires avec un amour qui ne vieillit pas. On pourrait dire de M. Quicherat qu'il est un peu le Diez de noire archéologie nationale ; mais il n'a point parmi nous cette popularité à laquelle il aurait tant de droits. Cet excellent érudit a reçu une forte éducation classique : il connaît, il aime l'antiquité. A parler franchement, il l'aime trop et la préfère trop passionnément au moyen âge qu'il sait si bien et aime si peu. Mais il offre ici même un excellent exemple à tous ceux qui prétendent un jour devenir des ce médiévistes ». Il importe de leur dire et de leur redire qu'on ne saurait bien connaître le moyen âge sans connaître à fond les troisième, quatrième et cinquième siècles de notre ère, et qu'on ne peut bien juger les bas-temps sans remonter toujours à l'antiquité elle-même. Dès la première leçon de la première année à l'Ecole des Charles, il est aisé de deviner les jeunes gens qui sortiront vainqueurs de toutes les épreuves futures : ce sont ceux qui ont fait les meilleurs études latines. Le fait est constant.
La vigueur de l'esprit est la caractéristique de M. Quicherat. Personne n'a jamais tenu les faits en plus solide estime et n'a fait plus volontiers li des
mots. S'il aime la poésie antique, il n'a jamais élé poêle lui-même, et sa prose rude est l'antithèse des beaux vers. Or, ce réaliste puissant s'est trouvé tout d'abord en présence de la ligure la plus poétique detoutenotre histoire nationale. Jeanne d'Arc a dû être racontée et jugée par ce mathématicien, que le sentiment ne touche point. Il n'est pas cependant d'historien auquel la gloire de Jeanne soit plus redevable, et l'on voit par là combien la science pure est supérieure à la sentimentalité vague. Il est honteux, d'ailleurs, qu'on n'ait pas songé à publier plus tôt les deux Procès de la condamnation et de la réhabilitation de la Pucelle; mais ils sont publiés de telle sorte qu'on n'y reviendra plus. A côté de ces précieux documents, qui forment le centre de sa publication, M. Quicherat a groupé tous les textes des historiens et des poètes contemporains. Chacun des documents est précédé d'une petite Notice sommaire et d'où toute rhétorique est bannie : ces différentes sources y sont sévèrement critiquées, et leur importance y est fort équitablement appréciée. En vérité, tout est là. Peintres, sculpteurs et poètes, tous ceux qui voudront travailler à la gloire de Jeanne d'Arc devront feuilleter ce livre et en lire l'introduction. C'est partout ce style un peu dur, brutal et pas bégueule, dont nous aurons à reparler ; mais c'est partout aussi la même netteté et la même puissance. VHistoire de Sainte-Barbe est l'œuvre d'un fils
reconnaissant et qui a su donner une forme délicate à sa reconnaissance. M. J. Quicherat, en effet, est un barbiste dans toute la force de ce terme. Il possède toutes les qualités qui distinguent les anciens élèves de celte célèbre institution « laïque », et peut-être n'est-il pas sans avoir aussi quelquesunes de leur préventions, lesquelles sont également laïques. Néanmoins, je lis toujours avec un plaisir vif le chapitre qu'il a consacré, dans ce livre solide et net, aux fondateurs de la Société de Jésus, à saint Ignace, à saint François-Xavier et à leurs premiers compagnons. Leurs portraits ne sont pas flattés, mais ils sont assez ressemblants, et l'on voit que le barbiste moderne n'est pas trop irrité d'avoir eu jadis de tels camarades. On parle beaucoup de la camaraderie barbiste : il faut espérer que saint Ignace l'exerce dans le Ciel. A coup sûr, le livre de M. Quicherat est fait avec conscience, et c'est une des monographies les plus complètes qu'on ait jusqu'ici consacrées à ce sujet capital, à l'histoire de rinstruction publique en France. Il faudra désormais que l'on consulte ces trois volumes toutes les fois que l'on voudra toucher à cette question si profondément actuelle. Et néanmoins ce n'est pas là que l'esprit de notre érudit s'est manifesté de la façon la plus originale. Ce n'était point sa voie véritable, et l'archéologue chez lui domine l'historien.
La Diplomatique me servira facilement de transition entre l'Archéologie et l'Histoire. La Diplomatique est la science qui a pour objet la critique et l'intelligence des anciens titres. Tandis que le paléographe se propose d'étudier tous les caractères extrinsèques des actes publics, le diplomatiste ne s'attache qu'à leurs caractères intimes, à leur style, à leurs formules, à leur date. Les Bénédictins ont débrouillé les plus épaisses ténèbres qui enveloppaient cette science encore toute nouvelle, mais après eux il restait beaucoup à faire. Les six gros volumes du jSouveaii Traité de diplomatique^ que D. Tassin et D. Toustain avaient publiés de 1750 à 1765, étaient d'une lecture plus que pénible, et il y avait bien loin de là à un enseignement oral qui fût élémentaire, lucide et facile à retenir. Comment réduire en un corps lumineux de doctrine tant de milliers de petits faits? Gomment formuler quelques règles devant tant d'exceptions? Comment jeter un peu de soleil au fond de tant et de si vilains petits nuages? Telles étaient les questions que dut se poser }\. Quicherat lorsqu'en 1847 il monta, pour la première fois, dans une chaire de création si récente. Il résolut tous ces problèmes avec la vigoureuse synthèse de son esprit, et trouva le moyen
d'exposer en trente leçons, d'une heure chacune, les grandes lois qui régissent toute la. matière diplomatique. II commençait par examiner, en son essence, ce qu'il appelait si bien le « Discours diplomatique », ou la Charte, et il en étudiait tour à tour, à travers tous les siècles, les neuf parties constitutives. Il faisait ainsi l'histoire de la Suscription, du Dispositif, de la Souscription, de la Date ; mais il se gardait bien d'attarder dans les détails, qui sont toujours froids, les esprits ardents de ses jeunes auditeurs. C'étaient de grands coups de fusain, énergiques et rapides ; c'étaient quelques propositions d'une admirable transparence. Le professeur péchait par excès de généralisation, mais c'est le défaut ordinaire des professeurs qui laissent après eux une trace vivante dans l'esprit vivant de leurs élèves.
Après cette Introduction nécessaire, notre diplomatiste abordait vigoureusement l'étude de la Chancellerie royale. Depuis 625 jusqu'à 1500, il choisissait pour types uniques une vingtaine d'actes, les plus caractéristiques. Il les prenait entre ses mains et les expliquait, dans l'ordre chronologique, avec une simplicité lumineuse. Une charte, une seule, par leçon : mais quelle leçon ! Dans une seconde partie du cours (1), il essayait d'étudier
^1) Voici, en im tableau rapide, le plan de tout le cours : Préface. Histoire des travaux sur la diplomatique.
ainsi les actes des Chancelleries privées. Ici, on le voyait soudain changer de méthode et adopter Tordre logique : il examinait successivement les différentes formes qu'avaient revêtues les chartes de donation, de vente, d'échange. Il convient d'avouer que cette seconde partie laissait beaucoup à désirer, et qu'une trentaine de leçons aurait à peine suffi à la développer. N'importe, c'était net, élémentaire, enlevant. Nous avons eu l'honneur de succéder au Maître dans cet enseignement difficile, et ne saurions oublier de quel secours nous a été sa tradition puissante. Il l'avait véritablement créé, ce cours dont le souvenir est ineffaçable. Il fallait le voir lire, traduire et commenter une charte. Ce n'était pas de l'enthousiasme, à coup sûr, et la Diplomatique n'en a pas besoin. Ce n'était pas non plus de la petite érudition, analytique et verbeuse. Non, c'étaient les impressions de voyage d'un
Prolégomènes. Le Discours diplomatique et ses neuf parties (invocation, suscription, préambule, exposé, dispositif, garantie executive, annonce des signes de validation, souscription et date). Cette introduction était complétée par une Etude sur les noms de lieux et les noms d'hommes.
Première partie. Actes de la chancellerie royale depuis Dagobert jusqu'à François I•^
Deuxième partie. Actes des chancelleries religieuses, seigneuriales et privées.
Conclusion.
homme qui, pour la centième fois, se promène très-paisiblement dans un pays dont il connaît tous les chemins. Le moyen âge, pour M. Quicherat, esf ce pays cent fois visité et surabondamment connu. Observateur réaliste, il expliquait tout par des faits positifs et des considérations pratiques. Sa méthode était la même en diplomatique qu'en archéologie. Je me rappelle encore avec quelle lucidité merveilleuse il démontrait la fausseté de certains diplômes mérovingiens, soulignant tous les mots suspects, et éclairant toutes les ombres. Il était brillant à force d'être logique, et, chose rare, conquérait l'admiration à coups de bon sens (1).
Malgré tout, M. Quicherat ne faisait de la diplomatique que par devoir. En d'autres termes, il se résignait à la diplomatique, mais il n'aimait que l'archéologie. Il est difficile de comprendre et
(1) Une ou deux leçons du Cours de Diplomatique ont paru sous ce titre : De la formation française des noms de lieu. (Frank, 1867.) Le livre est utile à consulter, mais il a un peu vieilli. On a appliqué, depuis lors, les lois les plus rigoureuses de la Philologie et de la Phonétique romanes à l'étude des vocables géographiques. En 1867, cette évolution n'était pas encore accomplie.
(l'excuser Texcessive modestie qui l'a conduit à ne publier, de ce cours si profondément original, que deux ou trois leçons dans la Revue archéologique. Il a, pendant trente ans, jeté au vent les idées les plus neuves, les plus logiques, les plus hardies et les plus vraies, et il n'a jamais songé à réclamer la propriété de ces doctrines qu'il avait fait sortir de son cerveau créateur. Aussi, qu'est-il arrivé? On retrouve partout ces idées aujourd'hui, mais sans nom d'auteur, hélas ! ou sous le nom de plagiaires plus ou moins éhontés. Le savant professeur vient de se résoudre enfin à publier ses Leçons. Mais il est bien tard, et nous aui'ons peut-être quelque peine à nous faire croire quand nous attesterons hautement qu'il est vraiment le créateur de cet admirable système.
Ce Cours se divise en deux grandes parties. La première est uniquement donnée à l'architecture ; la seconde, à l'histoire du costume, à la numismatique, à la sigillographie, au blason. C'est un ensemble imposant, et il ne se professe pas en Europe un seul cours d'archéologie aussi complet. Certes, il devrait avoir cent auditeurs, et il n'en a que dix : telle est la futilité française, contre laquelle il est inutile de s'emporter plus longtemps. Ce qui distingue le professeur, c'est le sens pratique. M. Quicherat n'est pas un idéologue : c'est un maçon. Il ne se paie pas de mots, ni de symboles, ni d'hypothèses gracieuses, ni de sentiments. Fai-
sant l'histoire des pierres, il n'en croit brutalement que les pierres. II se transporte, d'une façon vivante, au milieu de l'époque qu'il raconte ; il descend dans le chantier où se bâtissent les églises, il se mêle aux compagnons, il remue le mortier, il monte aux échelles, il ajuste les matériaux, il fait son métier. En architecture tout s'explique, suivant lui, par une nécessité matérielle, par un besoin réel. La poésie vient plus tard, quand elle vient.
C'est à ce point de vue que ses dix ou quinze leçons sur l'architecture religieuse sont véritablement incomparables. Ah ! que je les voudrais pouvoir résumer ici ! Prenons néanmoins un exemple qui soit de nature à saisir vivement l'esprit. Il s'agit, si vous le voulez bien, de l'origine et de la naissance de l'architecture romane. Pendant de longues années, on a fait circuler à ce sujet les idées les plus niaises, les notions les plus fausses. Nos ancêtres, disait-on, avaient imité l'architecture naturelle des forêts, et leurs voûtes en pierre n'étaient que l'imitation des voûtes en feuillage. Sur ce, un air de galoubet, avec des paroles de Jean-Jacques. D'autres assuraient que nous avions volé le secret de ce style nouveau aux Sarrazins d'Espagne ou d'Asie. D'autres, en plus grand nombre, vieillissaient les églises romanes, et les faisaient toutes remonter au temps des Romains : heureux encore quand on ne nous y montrait pas des substructions contemporaines de
César. Les plus raisonnables supposaient l'existence de quelque architecte de génie qui avait inventé d'un seul coup tout le système roman, de même qu'un sculpteur conçoit et taille une statue sublime.
En 1847, quand M. Quicherat commença son cours, on n'était pas encore désabusé de ces chimères, et les excellentes tentatives de M. de Caumont n'avaient pas suffisamment abouti. Il fallait quelque hardiesse pour détruire tant de sots préjugés : M. Quicherat osa. Ce n'est pas un esprit qui recule.
..... Donc, nous disait-il, les églises, à la fin du dixième siècle, étaient uniquement couvertes en charpente. A l'intérieur, l'on apercevait tantôt des rangées de belles poutres peintes et dorées (et alors c'était un laquear)^ tantôt un plafond à compartiments (et alors c'était un lacunar). Mais^ quel que fut l'ornement adopté, le danger était le même. — Quel danger? — Celui du feu.
Les églises d'alors étaient comme une proie vouée aux flammes, et tout concourait à propager ce fléau. D'abord nos pères aimaient d'un goût tout spécial deux choses dont le rapprochement est périlleux. Ils aimaient les tapisseries entre les colonnes et les milliers de cierges allumés sur les autels. Et il arrivait trop souvent que les cierges enflammaient les tapisseries. A ces catastrophes accidentelles, se joignaient les ravages incessants de la guerre. Durant les siècles précédents, les Normands s'étaient plu à jeter des torches embrasées sur les toits des
basiliques. Les Sarrazins et des pirates de toutes races promenaient dans le midi les mêmes dévastations. Enfin, sur tous les points du sol, les seigneurs féodaux, dans leurs luttes intestines, rivalisaient avec les infidèles, se déchirant, se pillant, s'incendiant sans trêve et sans merci. Et partout les églises brûlaient!
Quand la crainte de la fin du monde, en l'an mil, se fut tout-à-fait dissipée les pauvres gens de celte dure époque, qui étaient d'admirables chrétiens, se dirent, à la vue des ruines noircies de leurs églises :.« Pour éviter le retour de tels malheurs, rebâtissons-les tout en pierre ! w
Et ils saisirent en quelque sorte, d'une main naïvement confiante, pour les transporter au sommet de leurs constructions nouvelles, les voûtes en plein cintre que les Romains avaient employées dans leurs aqueducs et leurs ponts. Ils s'imaginaient que ces puissants berceaux pourraient tenir à quatre-vingts pieds au-dessus du sol , sur des murs percés de baies. Ils se l'imaginèrent et ils essayèrent. Mais les murs, écrasés sous la charge, « firent a ventre » et s'affaissèrent aux pieds, voire même sur la tête de ces ouvriers imprudents. Ils recommencèrent ; autres éboulements. Ils ne désespérèrent pas et recommencèrent encore, donnant aux murs d'appui plus d'épaisseur, diminuant l'ouverture des arcades, des fenêtres, des portes; le plein envahit de plus en plus sur le
vide. Mais l'énorme poids de la voûte faisait toujours crever les murs par le milieu. Il fallait, à toute force, il fallait trouver un expédient pour parer à ces effondrements.
Or, ils n'en trouvèrent pas un seul, mais trois.
Il est possible que, sous telle ou telle partie de leurs berceaux de pierre qui leur paraissaient plus gravement menacées, les Romans aient d'abord placé des cintres de bois, soutenus à l'intérieur par des poutres droites et à l'extérieur par des poutres obliques. On étayait ainsi les pauvres églises neuves comme on étale aujourd'hui les pauvres vieilles maisons qui vont crouler. Mais ce qui est certain^ c'est que, de distance en distance , on y plaça bientôt systématiquement, des cintres de pierre nommés « arcs doubleaux « , lesquels furent soutenus à l'intérieur par des piédroits en forme de colonnes et de piliers, et à l'extérieur par de grosses masses de pierre appelées « contreforts ». L'échafaudage provisoire avait ainsi donné Tidée d'un échafaudage permanent faisant corps avec l'édifice. Dès lors, une voûte de pierre ne pouvait plus tomber tout entière et dans tout son prolongement. Et il ne pouvait plus, ô bonheur! se produire désormais que des éboulements partiels. On venait de faire un pas décisif.
Cependant, la voûte de pierre était toujours d'un poids énorme. Par un second artifice, les Romans fractionnèrent le berceau dans sa montée, de même
2i8 M. JULES QUICflERAT.
que par Taie doubleau ils l'avaient fractionné dans sa coniinuilé. Dans l'arc en plein cintre, il est une pierre qui a plus de poussée et qui tend plus à tomber que toutes les autres. C'est la clef : « Supprimons partout cette pierre, se dirent les w Romans. Nous soulagerons d'autant notre berw ceau. » C'est ce qu'ils firent. Ils ne construisirent plus de voûtes en plein cintre, mais uniquement des berceaux brisés. Ce fut leur second pas en avant ; ce fut leur seconde conquête.
La voûte, néanmoins était toujours bien lourde, et le grand problème à résoudre, c'était d'eu localiser la poussée. Les Romans se servirent alors de cette admirable voûte d'arêtes que les Romains avaient si intelligemment pratiquée. Mais, au lieu d'arêtes aiguës, ils eurent l'idée de construire de grosses membrures de pierre se coupant en diagonale et qui dérivent peut-être de ce moule en bois sous lequel on a toujours été forcé de construire la voûte d'arêtes. Ces membrures, c'est « la croisée ogive w. Or, « la croisée ogive » nous offre en quelque sorte quatre gouttières, quatre rigoles qui, dans chaque travée, amènent en quatre points déterminés toute la poussée de la voûte. Sur ces quatre points on accumule la résistance et le grand problème est résolu.
Tels sont les trois « artifices des Romans w ; mais je sens très-douloureusement l'impuissance absolue où je me trouve de les expliquer clairement
en si peu de mots. Ici encore, c'est le maître qu'il faut voir, la craie en main et dessinant en quelques minutes une cathédrale romane tout entière, dont il modilie peu à peu toute la physionomie, en y introduisant d'abord les doubleaux et les contreforts; puis, le berceau et l'arc brisés; puis, la voûte d'arêtes et la croisée ogive. Et enfin, audessus des bas-côtés, il jette une sorte de pont de pierre élégant et hardi, qui vient s'appuyer au dehors sur un gros entassement de maçonnerie que Ton dissimule en l'embellissant; c'est Varc-boutant et le pilier butant, qui permettront aux architectes d'élever un jour leurs églises jusqu'au ciel. Et voilà l'architecture gothique, dont Tarc-boutant est le seul caractère essentiel. Ah! je comprends tout cet enchaînement merveilleux. Rien n'est plus maçon, rien n'est plus matériel, rien n'est plus brutalement pratique que cette série de procédés auxquels les nécessités les plus vulgaires ont successivement donné lieu. On a voulu avoir des églises incombustibles, et de là tout Tart du moyen âge.
Certains esprits se scandalisent de ces vérités. Ils se figuraient autre chose. Ils croyaient, comme nous le disions tout-à-lheure, à l'invention de toute cette architecture par un artiste divinement inspiré, et sentent en eux cette douleur vive d'une illusion qui tombe. A leurs yeux, le moyen âge est diminué par le système de M. Quicherat, et les
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architectes romans ou gothiques perdent tout leui prestige. Ces délicats se trompent, et je trouve, tout au contraire, que rien ne grandit les liomraes du moyen âge comme cette lutte qu'ils ont soutenue contre la matière, contre la pierre, contre la pesanteur. Ils n'ont pas désespéré, et c'est leur génie. Ils ont connu l'obstacle, ils ont lutté, ils ont vaincu, et c'est leur gloire. Des éléments mêmes contre lesquels ils combattaient ils ont tiré souvent plus d'une beauté profDudément artistique. Ces magnifiques portails que nous admirons tant , ce peuple de statues qui vivent et prient dans les voussures, ces tympans où frémissent tant d'admirables bas-reliefs, toutes ces merveilles accumulées à rentrée de nos églises, d'où viennent-elles? De la nécessité où se sont trouvés les architectes romans d'évaser les portes en entonnoir, atin de laisser aux murs le plus de solidité possible, et, disons le mot, afin d avoir plus de plein et moins de vide. Mais quel parti ils ont tiré de cette bienheureuse nécessité ! Le maçon commence ; le poëte et Tartiste achèvent.
Les classifications de M. Quicherat sont toujours fondées sur des caractères aussi essentiels. Il ne s'arrête pas à ces petits accidents d'ornementation qui avaient été la base de toutes les classilicaiions antérieures; mais il s'adresse tout d'abord aux vertèbres de l'édifice, à sa carcasse osseuse, à sa voûte. Tout dépend de là. Aux charpente»
M. JULES QUICHERAT. J-iî
ie bois correspondent nécessairement des églises îux murs légers, percées de larges et lumineuses Duvertures ; aux voûtes de pierre répondent l'abord de pauvres édifices épais, lourds, n'ayant jue des meurtrières pour fenêtres et offrant tout i fait la physionomie d'un corridor mal éclairé. Puis, quand on aura dompté la voûte en localisant [a poussée, nous aurons des cathédrales immenses, DÛ l'on pourra ouvrir de gigantesques croisées. Le plein sera vaincu, le vide triomphera ; et il viendra un moment où il ne restera guère, en fait de maçonnerie, que les membrures de la croisée Dgive, ses retombées et ses contreforts. Tout le reste sera en fenêtres, et l'église, comme le dit spirituellement M. Quicherat, ne sera plus qu'une grande cage de verre.
Les autres parties de son Cours sont traitées avec la même rigidité de méthode, et le maître est partout d'un réalisme aussi implacable. Laissant de côté toutes les billevesées de sentiment auxquelles 3n s'était livré touchant l'origine du blason, \{. Quicherat va droit à l'écu, au bouclier du 3nzièm.e siècle, et le dissèque avec la précision l'un anatomiste. Les figures grossières de fleurs DU de bêtes féroces que l'on peignait alors sur le :uir de cet écu, sans suivre d'autre règle que la fantaisie, les bandes de fer qui servaient à assujettir les diiïérentes parties de ce bouclier priiiiitif H qui le coupaient dans tous les sens, ces ligures
222 M. JULES OUICHERAT.
et ces bandes sont devenues un jour les figures mêmes du blason et les divisions de l'écu héraldique, lesquelles furent seulement héréditaires au commencement du treizième siècle. Voilà une théorie brutale; oui, mais elle a cela pour elle qu'elle est vraie.
Dans ces leçons d'archéologie que nous essayons de reconstruire, l'histoire du Costume ne représente guère que cinq ou six heures d'enseignement. Cependant, le livre où ces leçons ont été développées offre aujourd'hui des proportions considérables. L'auteur y entre volontiers dans le détail ; mais il reste toujours le même et ignore l'art de délayer les idées dans les mots. Il est laconique en sept cents pages. Je défie qu'on signale chez lui ces amplilications de rhéteur, ce verbiage d'universitaire, ce remplissage enfin qui déshonore tant de livres médiocres. Imaginez un gros livre où chaijue ligne renferme une proposition scientilique. Pas une épithètc oiseuse, pas un mot inutile.
Ce que j'admire le plus dans celte œuvre substantielle, c'est l'enchaînement des faits. On n'est pas plus rigoureux, on n'est pas plus logique. L'influence des faits historicuies sur le costume v est
sans cesse mise en lumière, de telle sorte qu'étant donnée telle civilisation, nous devons mathématiquement aboutir à tel costume. Voyez, pour prendre un exemple décisif, voyez ce douzième siècle, que M. Quicherat a si bien nommé « le grand siècle du moyen âge », et qu'il est temps, en effet, de placer au-dessus du treizième. Or, quel costume portaient les hommes de cette époque, dont notre maître a pu dire : « Les plus belles conceptions, en fait de littérature et d'art, sont nées dans les moments de repos du douzième siècle. » C'est un costume dont la physionomie est toute cléricale: tous les vêtements tendent alors à la longueur. Le noble et l'homme des villes revêtent deux tuniques ou deux robes l'une sur l'autre : l'une, la iunica^ descend jusqu'à la cheville ; l'autre, le super lunicale, tombe jusqu'au genou. Le « pallium », Tancien manteau grec, recouvre majestueusement ces deux robes austères, qui recevront au siècle suivant les noms de cotte et de surcot. La coiffure est un chapeau de forme basse et sans bords. Certes, voilà bien une race sévère et qui parait capable de grandes actions.
Transportez - vous maintenant au temps des Vallois : tout dégénère, tout devient léger et frivole. Le caractère général du costume est l'élriquement. La cotte se change en une véritable camisole^ et l'on porte, par-dessus, un pourpoint rembourré en coton, qui s'étale en hémisphère sur
M. JULES QLICHERAT.
restomac. La cotte est devenue très-courte aussi, et sa jupe est très-basse. Les braies et les chausses sont maintenant visibles ; elles sont collantes, et l'on varie volontiers les couleurs de chaque jambe. Sur la tête on s'alTuble d'un chaperon, muni d'une pèlerine dont la queue descend jusqu'à terre, et l'on fait entrer ses pieds dans ces ridicules souliers à la poulaine qui ont fait, pendant deux ou trois cents ans, le désespoir de tous les hommes de bon sens. Bref, nous avons affaire, durant le douzième siècle, à une nation de soldats et de clercs ; nous avons affaire, durant le quatorzième, à un peuple de danseurs. L'histoire n'y contredit guère.
Le style de M. Quicherat reflète bien la nature de son esprit. La phrase n'est jamais longue ni enchevêtrée d'incidentes. Elle a le pied solide et sait où elle met le pied. C'est robuste, c'est bien portant, c'est rude et un peu sauvage. On ne sait pas ici ce que c'est qu'une périphrase, et l'écrivain qui ressemble le moins à M. Quicherat, c'est ce bon DeliWe, qui consacrait deux vers à nommer une épingle. M. Quicherat appelle un chat un chat. Le mot roide ne l'effraie guère, et il le préfère volontiers à la « tournure » élégante. Il est carré, et
M. JULES OlICHERAT.
n'aime pas les ondulations. Cette qualité va jusqu'au défaut, inclusivement. Les mots communs ne sont pas rares dans ses livi-es, et nous touchons au Courbet. Car il y a du Courbet dans 31. Quicherat, et c'est le plus réaliste de tous nos archéologues Il parle quelque part d'une chasse « à laquelle assistait le troupeau { Ij des fi lies de Charlemagne ( 1 ; . » Et ailleurs : « \oici, dit-il, le barbare avec toute la ferraille qui composait son ornement (2). » Lt plus loin : « Tous les prélats de ce temps-là étaient ensevelis avec le même attirail (3), »
Aux mots crûs se mêlent les réllexions crues (4). M. Quicherat a cela de commun avec M. Taine qu'il considère l'homme coiiime l'animal humain. Mais tandis que )A. Taine admire surtout la beauté des muscles, la vigueur des tendons et la fraîcheur du sang qui court sous la peau, M. Quicherat, qui s'enthousiasmemoinsaisément, voit surtout r«?2»^fl/ tel qu'il est, avec ses infirmités et ses rhumatismes. Il manque de sursum.
Après cela, on comprendra bien que nous n'ac cepiions pas sans quelques réserves tous les jugements de l'éminent historien. Nous nous étonnons qu'un esprit aussi positif se soit laissé prendre aux hypothèses de la prétendue science préhistorique :
(1) Histoire du Costume, page 119.
(2) Page 87.
(3) Page 176.
ii) Voir notamment page 155.
« Il faut, dil-il, enjamber des centaines de siècles pour en arriver aux époques historiques (1). » El ailleurs il parle « cVim nombre incalculable de siècles ». Mais cette antiquité de l'homme sur la terre est bien loin d'être mathématiquement prouvée, et il est arrivé, plus d'une fois déjà, que l'on a reconnu des objets d'origine celtique dans ces débris informes auxquels on donnait sept ou huit mille ans d'existence. A plus d'une reprise M. Quicherat raille ou égratigne l'Eglise (2), et il nous est tout à fait impossible de ne pas protester contre de telles attaques : « Les adeptes de plusieurs religions occultes s'insurgeaient, dit-il, contre le christianisme, tandis que des légions d'exaltés {\)^ animés en sens contraire, s'efforçaient de réduire l'humanité entière à la vie monastique (3). » Bien que ces mots regrettables se lisent dans le chapitre consacré au douzième siècle, il nous semble évident que M. Quicherat a voulu parler des Franciscains et des Dominicains qui parurent au commencement du siècle suivant. « Exaltés » est bien vite dit; mais il faudrait peut-être songer aux millions de pauvres que CCS exaltés ont nourris et consolés; mais il faudrait peut-être penser à la véritable pauvreté dont ces exaltés ont donné l'exemple aux innombrables pauvres de ce temps-là; mais il faudrait
(1) Page 3.
'.^: Pages 58. 59, 64, i.'is. etc.
'3 Page 151
peut-être considérer l'influence que ces exaltés ont exercée sur la philosophie et sur l'art; mais il faudrait peut-être se rappeler l'exalté Thomas d'Aquin, l'exalté Vincent de Beauvais, Texalté Fra-Angelico, et mille autres qui ont élevé pour toujours le niveau de l'intelligence humaine.
M. Quicherat condamne le luxe, et nous nous trouvons d'accord avec lui. Il est sévère pour le dix-huitième siècle, et nous n'y voyons encore aucun mal. Il nous paraît, seulement, généraliser trop volontiers ses critiques contre la société pourrie de cette époque : il oublie que la cour seule et la bourgeoisie de quelques grandes villes étaient véritablement gangrenées. La noblesse et la bourgeoisie provinciales étaient encore saines, comme l'a si bien prouvé le livre récent que M. de Ribbe a consacré aux familles de l'ancienne France. Nos grands-pères et nos grands'-mères elles-mêmes étaient d'une admirable simplicité que nous ne sommes plus dignes d'imiter, et la même robe de soie servait à nos mères durant toute leur vie. Quoi qu'il en soit, M. Quicherat a raison de se montrer austère, et ce n'est pas un chrétien qui le lui reprochera. Sans doute, il ne faudrait pas, dans cette voie, aller jusqu'au jansénime (et M. Quicherat est quelque peu janséniste sans le savoir). Il est certain que l'Eglise n'est pas ennemie des toilettes modestes, et elle recommande volontiers aux femmes de se parer pour leurs maris. Rien n'est
plus charmant, rien n'est plus pur que cette parure d'une chrétienne : c'est un mélange de bon goût, d'élégance et de simplicité qui n'attire pas l'œil et qui le charme. Il y a loin de là à ces frivolités et à ces folies que M. Quicherat a flétries si énergiquement chez la pauvre Marie-Antoinette, et qu'il aurait pu flétrir avec autant de justice chez telles autres souveraines, qui sont de notre temps. Elles ne croyaient pas si mal faire, sans doute, mais elles ont ingénument communiqué à toute leur époque ce goût du mauvais luxe qui conduit inévitablement les familles à la ruine et les nations à la décadence. Nous en savons bien quelque chose.
^Histoire du Costume est le livre d'un grand esprit et d'un honnête homme, auquel il ne manque guère que le rayonnement de la foi et de la joie chrétiennes. Cette joie, il l'a cependant soupçonnée en une certaine heure de sa vie qu'il a sans doute oubliée. Un jour qu'il visitait la basilique de Saint- Vital, à Ravenne, il promena longuement son regard sur ces admirables mosaïques qui représentent deux « théories » de Saints et de Saintes se dirigeant, couronnes en main et sourire aux lèvres, vers le Christ consolateur, vers la Vierge consolatrice. « Comme cette religion est joyeuse ! » Tel fut alors le cri de l'archéologue, et nous espérons, bien que ce sera un jour le cri de l'homme.
Je sais toutes les objections que plusieurs de mes frères dirigeront demain contre le livre que je vais louer aujourd'hui, contre « VEva?igile^ illustré par Bida (I) ; » je connais toutes les difficultés, toutes les délicatesses de ma tâche. Tout J'abord, on ne manquera pas d'observer que ce n'est point là de l'art chrétien et qu'il n'y a rien de traditionnel dans le génie de Bida. On prononcera le mot « d'Evangile bédouin, » et Ton croira avoir fait justice, en deux traits de plume, d'une œuvre colossale, que l'artiste a travaillée durant la plus longue partie de sa vie, et que la postérité considérera à coup sûr comme un des travaux les plus étonnants de notre siècle. Quelques critiques iront 'plus loin, et je crois les entendre : « La ligne seule est chrétienne, et la couleur ne l'est pas » Et ils ajouteront que la couleur locale est, en particulier,
(1) Deux volumes in-folio ; 128 eaux-fortes.
une qualité de vingtième ordre et qu'il ne convient pas de tenir en trop grande estime. Voilà les exagérations regrettables par lesquelles nous avons trop souvent contristé des artistes de grand cœur et de bonne volonté.
Il est certain que, pour parler la langue aride des écoles, le spiritualisme doit toujours être la dominante de l'Art. L'Art doit rayonner dans tout le corps et trouver sur le visage humain son épanouissement lumineux. La sensation, c'est bien; le sentiment, c'est mieux; la pensée, c'est plus encore. L'Art peut exprimer toutes ces choses; il peut, dès cette terre, préluder à cette glorification de notre chair qui sera pour les élus le principal caractère du suprême Jugement. Je veux que le sculpteur et le peintre me montrent des visages qui prient, des corps qui soient domptés par l'âme, et des âmes enfin qui soient en quelque manière visibles et tangibles. Je sais ces choses : je les ai souvent exposées de mon mieux et très-vivement défendues. Cette thèse, qui est la thèse chrétienne, se résume en cette proposition : « Le Surnaturel doit dominer la Nature. »
La dominer, oui ; la supprimer, non.
Bida, je le veux bien, est surtout l'homme de la couleur locale, du paysage, de la lumière. Or, depuis quand le paysage, la lumière et la couleur locale sont-ils des éléments anti-chrétiens ? N'est-ce pas le Verbe de Dieu qui, de sa main, divinement
féconde et souple, a ciselé notre terre et y a splendidement étalé la beauté des ombres, la beauté des forêts et la beauté des eaux ? N'est-ce pas lui qui a répandu partout ces torrents de la lumière naturelle où il faut voir l'image la plus parfaite de la lumière divine ? Quant à la couleur locale, c'est Dieu qui est le guide des nations, le meneur des peuples. Leurs mœurs, leurs costumes, leurs maisons attestent une certaine époque soit de la barbarie qui les éloigne du Bien et du Vrai, soit de la civilisation qui les rapproche de Dieu. Donc, tous ces éléments ne sont pas antichrétiens par euxmêmes, et peuvent, à tout le moins, être aisément christianisés. La nature a sa place légitime dans l'art chrétien. Jésus est le centre de la nature et du surnaturel ; il est le centre de toute lumière et de tout paysage ; il est le centre de l'Art.
L'œuvre de Bida est consciencieuse : je le dis simplement et sans fracas d'épithètes. C'est le premier droit qu'elle ait à notre estime. Que de longs voyages, que d'excursions rudes, que de nuits sans sommeil supposent ces cent vingt-huit dessins ! Il a fallu parcourir tous les chemins de la Terre-Sainte et se frayer un passage là où il n'y a
pas de chemins. 11 a fallu s'arrêter, crayon en inain, devant tous les accidents de paysage, devant tous les tableaux de mœurs, devant tous les spectacles que peuvent offrir là-bas la nature et les hommes. Le moindre détail du costume a été scrupuleusement relevé ; l'intérieur des maisons a été profondément fouillé. Pas de gland de burnous, pas de fenêtre ou de perron qui n'ait été dessiné avec une minutieuse exactitude. Il a fallu entasser les croquis sur les croquis, et rapporter de Jérusalem un album chargé de mille dessins. Ce n'était que le commencement du labeur ; ce n'étaient que les matériaux de la maison. Il restait à composer cent VINGT-HUIT TABLEAUX, oui, de vérltablcs tableaux, dont chacun suppose ia science de la composition, celle du groupe, celle de la lumière. Puis, penché sur l'œuvre des aquafortistes, on a dû l'analyser d'un œil inquiet, la contrôler toujours, la corriger souvent, et se poser enfin cette terrible question familière aux dessinateurs et aux peintres : « A-t-on bien rendu ma pensée ? » Ces angoisses n'ont pas duré moins de dix ans. Et telle est la vie de l'artiste qui fait une grande œuvre. Il y dévore, il y brûle sa vie. Quand l'œuvre est achevée, la santé est brisée, l'âme est usée, la vie n'a plus qu'une petite lueur, et cette lueur s'éteint parfois le jour môme où le dernier coup de crayon est donné au chefd'œuvre. C'est l'histoire du (^ Portrait ovale » d'Edgard Poë.
Tant de travaux et de douleurs devraient mériter à eux seuls l'attention et la bienveillance des critiques, alors même que l'œuvre, si longuement étudiée, ne se recommanderait point par des qualités brillantes ou solides. Je regrette qu'il n'en soit pas toujours ainsi. J'ai entendu des raphaélistes enthousiastes, qui prenaient plaisir à dénigrer l'œuvre de Bida . . . sans l'avoir vue : « Je n'ai pas besoin de voir ça. Ça ne m'apprendrait rien. » Je ne dis rien des préraphaélistes, que j'estime particulièrement, mais qui sont parfois d'une singulière étroitessedevues : l'^'ya^i^î/e que j'analyse leur paraîtra un blasphème, ni plus ni moins, et je ne saurais m'en étonner depuis que j'ai entendu un préraphaéliste (excellent chrétien d'ailleurs) traiter devant moi Pérugin et son école de paillards et de misérables. Faut-il parler du camp des médiévistes : il en est qui ne veulent pas admettre d'art véritable, dans toute l'histoire de l'humanité, si ce n'est entre les années 1201 et 1300. L'un d'eux refusa un jour de me serrer la main parce que je n'avais point placé certaine statue du treizième siècle, fort médiocre, au-dessus de l'Apollon ou du Moïse. Quelle douleur cependant que de réserver ainsi son admiration à un seul siècle ou à une seule école ! Dieu nous a donné, en vérité, une intelligence assez vaste pour contenir toutes les admirations, tous les enthousiasmes. Il est doux de pouvoir aimer tout ce qui, sous tous les cieux et dans tous les t^mps,
234 ALEXANDRK BIDA.
porte le reflet pur de la Beauté naturelle ou surnaturelle. Je m'estime heureux, quant à moi, de pouvoir admirer en même temps la Diane de Gabies, le magnifique portail de Saint-Etienne à Notre-Dame de Paris; les fresques de Giotto à Notre-Dame dell'Arena à Padoue; le Jugement dernier de Fra Angelico ; le Père éternel bénissant le monde, de Raphaël; V Assomption du Titien, la Guerre de Rubens, les Théories de Flandrin à Saint- Vincent-de-Paul, et. . . V Evangile de Bida.
L'œuvre présente d'incontestables qualités, et la première de toutes, c'est cette « couleur locale », dont je ne veux pas médire. Telle est certainement l'aptitude spéciale du grand dessinateur. La collection de ces eaux-fortes €st un véritable Traité d'archéologie orientale. On ne pourrait eh faire un reproche à Bida, et les juges les plus sévères ne sauraient refuser au peintre d'imprégner de couleur locale le cadre tout au moins et les accessoires de ses tableaux. C'est un droit, et, dans certains cas, ce serait presque un devoir. Bida n'y a pas manqué. Les Dix Lépreux nous offrent une rue de ville juive, étroite, ensoleillée, charmante. Dans le Mauvais Riche, nous quittons la rue pour visiter
la cour intérieure d'une maison orientale : voici les étages à galeries ouvertes, voici les danses et tout le mouvement de cette vie où la joie revêt une sorte de caractère solennel. Ne restons pas là et franchissons hardiment le seuil de la porte : dans la Paix de la Maison, Bida nous offre le type parfait d'un intérieur à Jérusalem. Et voici, dans le charmant tableau qui a pour titre : Jésus mange avec les Pécheurs, voici que nous assistons à un repas à l'orientale : les convives sont assis par terre et mangent avec une gaîté grave. Dans les deux merveilleuses eaux-fortes qu'il a consacrées à l'histoire de l'Enfant prodigue, Bida fait encore passer sous nos yeux des vues de maisons qui ont peutêtre le défaut d'être un peu trop arabes pour être tout à fait juives. Mais nous voilà redescendus dans la rue : arrêtons-nous un instant devant celte boutique si naturellement, si méticuleusement rendue dans la Vocation de saint Mathieu. Quel est ce monument, là-bas, si vaste et qu'on aperçoit de si loin ? C'est le Temple. Il y faut pénétrer, et Bida nous en a offert plusieurs vues où, malgré tout, la fantaisie reprend un peu ses droits, mais dont l'architeclure grecque est tout au moins vraisemblable. Sous ces portiques, à travers ces rues, dans ces maisons, mille personnages se meuvent, qui, plus que tout le reste, ont été longuement et scrupuleusement étudiés. Il est évident que Bida a examiné là-bas le crâne et la contexture osseuse des Juifs
qui habitent aujourd'hui la Syrie et la Terre-Sainte. L'infatigable artiste les a crayonnés dans tous les actes, dans toutes les attitudes de leur vie. Il faut bien avouer que. plus d'une fois, il les a trop « bédouinisés ». Les personnages qu'il veut représenter n'ont certes pas été, durant leur vie, aussi uniformément, ausssi exactement sémitiques. L'exactitude physiologique elle-même, et aussi celle du costuiue, pourrait à la longue fatiguer les plus courageux. Néanmoins, l'ensemble est des plus heureux, à la condition toutefois de réserver le visage divin du Christ. Les portraits des évangélistes sont trop uniquement humains et judaïques; mais le dessinateur est tout à fait à son aise quand il esquisse les Scribes et les Pharisiens. Il n'y a là aucun inconvénient à accentuer les types, parce que, sur ces faces pâles, le rayon de Dieu n'a point passé. Toutes les difficultés se résolvent ici par 1© sens du Surnaturel et du Divin.
Cette admirable précision de couleur locale n'est en réalité qu'une qualité secondaire et dont le génie peut se passer; mais elle serait stérile et vaine, si elle n'était pas accompagnée de dons plus solides. Or, ces qualités, Bida les possède au plus haut degré, et personne ne saurait lui contester, par exemple, cet art de la composition et du groupe dont nous avons parlé plus haut. Parmi ces cent tableaux, il en est fort peu qui, à ce point de vue du moins, soient envahis par l'horrible Médiocrité.
Je supplie « ceux qui ont le goût dilflcile » de vouloir bien considérer, pendant quelques minutes, l'admirable page intitulée le Centurion : il y a là matière à une toile immense que ne désavouerait pas un grand maître. Il n'est pas de femme qui ne passerait volontiers plusieurs heures à contempler la Mère et le Nouveau -né ou le Laissez venir à moi les petits enfants : ce dernier dessin est purement un chef-d'œuvre. Bida s'y attendrit ; ce dessinateur sévère y devient gracieux. Partout il est original. A l'exception de deux ou trois sujets, il n'en est pas qu'il ait traité à la façon de ses devanciers. Ce n'est pas là de l'art réduit à des formules, comme nous avons lieu de le constater trop souvent dans les œuvres des quinzième et seizième siècles. A cette époque, on comprenait toujours de la même manière une « Nativité )), un « Mariage de la Vierge », un a Saint Jean à Pathmos ». Les grands maîtres eux-mêmes n^échappaient pas à ce défaut, qu'ils rachetaient par de sublimes qualités. Je voyais l'autre jour, au Musée des copies, ces deux « Mariages de la Vierge » qu'on a placés à dessein l'un à côté de l'autre : l'un de Pérugin, l'autre de Raphaël. C'est exactement la même composition, la même formule ; au fond, paraît le môme petit temple à pans coupés, et nous l'avions déjà vu figurer dans nos miniatures du quatorzième et du quinzième siècles. Notre époque a réagi contre cet abus de Tunifarmité, et, par ma foi, elle a bien fait.
Or, personne n'a mieux compris cette réaction que Bida. Son originalité profonde n'est jamais affectée ni « précieuse ». Il est neuf, et ne pose pas pour la nouveauté. Dans le silence de l'élude il a longuement médité chacune de ses scènes; il s'est abstrait de tout le passé ; il a résolument chassé de son esprit tous les souvenirs importuns, et il est enfin arrivé à ce désirable et magnifique résultat que tout artiste devrait envier et poursuivre : « jl est resté lui-même. »
Le paysage n'est pas moins « original © dans l'œuvre de Bida : il est original parce qu'il est vrai et que la convention n'y tient aucune place. Ces vues des environs de Jérusalem, elles ont été crayonnées avec une précision intelligente qu'on ne pourra jamais exiger de la photographie. Il est à croire, hélas ! que toute cette campagne a bien changé depuis le temps où le Sauveur parcourait les rives des lacs et les sentiers des vallons. Le bois des Oliviers ne devait pas alors offrir cette pauvreté d'ombrages que Bida constate avec son exactitude ordinaire, mais que, sans inconvénient, il eût pu embellir. Celte inexactitude aurait môme été plus exacte. Il m'est agréable de louer sans rjéserve ces incomparables paysages et marines : Jésus pleure sur Jérusalem ; — La pêche miraculeuse ; — Jésus marche sur les eaux, et vingt autres. On s'oublie à regarder ce petit chemin creux où se tiennent, en suppliants, les deux aveugles de Jéricho, et le déli-
cieux sentier que se fraie à travers les blés Tàne de saint Joseph, portant la Mère et l'Enfant divin. La lumière ruisselle partout et elle est cependant distribuée partout avec une admirable sagesse et économie. Je n'hésite pas à reconnaître que cette science de la lumière et de sa distribution précise n'a jamais été plus complète chez aucun artiste. L'incomparable Rembrandt a sa lumière à lui, qu'il invente et fait sortir d'où il lui plaît. Bida se contente le plus souvent de la lumière du bon Dieu, et produit avec elle les effets les plus variés et les plus inattendus. Les excellents graveurs qui l'ont aidé dans sa tâche lui ont ici rendu de précieux services; caria lumière, dans l'eau-forte, tire sa beauté de l'œuvre du graveur autant et plus que de celle du dessinateur. Dans VEvanyile^ tout est parfait.
On ne saurait dire de l'œuvre de Bida que le paysage y est gâté par l'homme. Ce dessinateur puissant sait poser et faire vivre tous ses personnages. U connaît Tanatomie de Thomme; mais il n'abuse pas de cette science pour donner aux muscles un relief excessif. Il sera peut-être permis de lui reprocher seulement une certaine exagération dans la figuration des mains, dont il montre volontiers tous les détails et fait parfois compter tous les os. Ces corps exactement esquissés sont recouverts de draperies minutieusement traduites. Tous ceux qui ont habité l'Orient ont été frappés
2i0 ALEXANDRE BIDA.
du rôle de la draperie chez ces peuples aux vêlements amples. La laine est la matière de ces habits, auprès desquels les nôtres paraissent étriqués et ridicules. Ce que Bida a donc le plus longtemps étudié, ce sont les plis de la laine. Pas d'incorrections, pas d'à-peu-près : c'est la réalité. Mais ces détails ne sauraient suffire, même avec une telle perfection, pour illustrer une œuvre telle que l'Evangile. Toute la vie extérieure de l'Evangile doit être exprimée par le peintre sur le visage de ses personnages. L'art chrétien se concentre dans la tête de l'homme, et Bida l'a compris. Toutes les fois qu'il se propose de traduire une sensation ou un sentiment de l'ordre naturel, il se sent maître de son crayon, et réussit au-delà de sa propre attente. Cette tête de la femme adultère est d'une beauté calme et repentante ; ces aveugles sont d'un naturel incomparable.
Mais enfin, il a dû arriver, ce moment, ce fatal et terrible moment, où Bida s'est trouvé face à face avec Le Surnaturel. C'est en de tels instants que Fra Angelico se jetait à genoux; c'est alors aussi que la théologie est bonne à quelque chose. Je doute que Bida ait jamais lu le Traité des Anges : il y aurait lu, par exemple, que les Anges sont des créatures augustes et ayant dans le plan divin une fonction déterminée; qu'ils forment chacun une Espèce et s'élagent les uns au-dessus des autres suivant qu'ils sont plus ou moins près de Dieu,
suivant qu'ils connaisssent et retlètent plus ou moins exactement la Beauté du Soleil divin. Le dessinateur qui sait ces grandes vérités se sent inspiré de très-hautes pensées. Or, dans l'œuvre que nous étudions, les Anges sont presque partout banals et médiocres; ce sont des adolescents qui paraissent gênés de leurs ailes. De même pour le corps de Jésus, après la Passion. Si Bida avait lu cette page splendide de la Sœur Emmerick, où elle nous représente le Corps divin lançant des rayons de soleil dans le sépulcre où Ton vient de le coucher, s'il s'était pénétré de ces fortes images, il aurait compris autrement son Josejjh d'Arimathie, Nous avons dit plus haut qu'il y avait dans cette œuvre immense bien peu de planches véritablement médiocres : la Transfiguration, est de celles-là , et le Sauveur ne s'y élève en l'air que par une sorte de magnétisme trop naturel et qui fait mal à voir. Or, la Transfiguration n'est autre chose qu'un résumé de l'histoire du monde : Moïse y représente la Loi, Elie la Prophétie, les Apôtres l'Eglise, et Jésus les domine et les enveloppe tous dans le rayonnement de sa Divinité. Ah ! si Bida avait lu là-dessus nos Pères et nos Docteurs ; si sciret donum Dei !
Ce (( don de Dieu», il a cependant tendu la main vers lui, et il Ta conquis plus d'une fois. La tête du Christ, cet unique et redoutable foyer de lumière, qui effraie et fait reculer tous les peintres,
il en a saisi, en certaines heures, toute la beauté délicieuse. Dans le Vide pedes^ il est même arrivé à la notion du « corps glorifié », et le plus rude catholique n'oserait, devant cette apparition translumineuse, Taccuser encore de réalisme. Néamoins, c'est dans le Denier de César que j'irais chercher sa représentation de l'Homme-Dieu la plus chrétienne, la plus divine. Dans la Tentation du Christ^ on ne voit pas le visage de Jésus ; mais son attitude y est celle d'un Dieu, et l'on devine la beauté de la face cachée. Tel est le plus haut sommet où se soit élevé le génie de Bida. Le peintre chrétien ressemble à un voyageur qui s'élève sur une grande montagne et qui est obligé, à toute heure, de lutter contre mille ennemis divers. Il en triomphe ; mais, arrivé au dernier pic, il trouve le Christ, et il est forcé de lutter, comme Jacob, contre ce Dieu vainqueur. Parfois il arrive à dérober la beauté de son antagoniste céleste et à en fixer les traits incomparables. C'est ce que Bida a pu faire, deux ou trois fois, dans les tableaux les plus inspirés de son immortel chef-d'œuvre.
J'ai dit « immortel » et ne veux pas effacer ce mot. J'ajoute et je répète que ce livre est une des gloires de notre temps. Et il me semble assister à l'enthousiasme de nos petits neveux qui feuilleteront ces nobles pages et s'écrieront malgré eux : «On faisait beau en ce temps-là. »