PA R 1 S
M. M A G N I K R BT C*. ÉDITEURS 53 bis, quai des Grands- du gus tins
ANDRÉ GILI
Tous ceux qui ont fréquenté Gill se rappellent l’anecdote suivante, qu’il aimait à raconter.
Un jour, Timothée Trimm entend frapper à sa porte.
— Qui est là ? demande-t-il avec sa petite voix de gros homme.
C’est une voix grave, chaude et timbrée, qui lui répond :
— André Gill.
— Connais pas, réplique le journaliste.
Et Gill de riposter, orgueilleux et tonitruant :
— Vous êtes le seul.
Orgueilleux ? Non pas. Sincère et véridique, rien de plus. C’était tout simplement la constatation
naïve d’un fait. Qui donc, en effet, ne connaissait pas Gill, à cette époque ? Qui pouvait ne pas le connaître ? 11 était en plein épanouissement de renommée. Sa signature flamboyait à tous les kiosques. Il tenait l’Empire en échec du bout de son crayon. INous le portions en triomphe à Huilier. Il y régnait, et aussi à l’Elysée-Montmartre, comme un sultan dans son sérail. On se retournait pour le regarder passer sur le boulevard. II était André Gill, le grand caricaturiste, l’homme du jour avec Rocliefort. Il rayonnait. Il vivait dans une apothéose de popularité. Il avait été a bœuf-gras! j>
Oui, orgueilleux, peut-être. Que d’autres le furent à moins! Et puis, ces airs de triomphateur lui allaient si bien, à lui ! Meme obscur, il aurait eu le droit de les arborer; car il avait, comme on dit, le physique de l’emploi.
Grand, découplé, musclé, les jarrets tendus, les mollets saillants (des jambes pour Michel-Ange, proclamait-il dans un sourire), les épaules larges, la poitrine bombée, la tête haute et fière sous une chevelure apollonienne, la moustache en pinceaux poignardant le ciel, il était beau, crâne, naturellement superbe ; et on ne l’imaginait pas autrement
qu’avec ces allures romantiques, ce verbe ronflant, cet accent et ces gestes à la Frédérick Lemaître.
Rien de blessant, d’ailleurs, sous ces attitudes, un peu emphatiques au premier abord, mais où les malveillants seuls ont vu de la pose. Le regard des yeux bleus était très doux. La moustache de capitan cachait une bouche joyeuse et affable. Au bout de deux ou trois phrases grandiloquentes, la voix se désenflait tout de suite en modulations tendres, pénétrantes, pleines de caresses. Le grand geste, envolé comme s’il brandissait une rapière de cinquième acte, s’achevait dans une poignée de main cordiale et familière. Et alors on s’apercevait que ce prétendu « épateur » était, au fond, un timide, un enfant, par-dessus tout un bon enfant.
Timide, je l’ai vu tout à fait timide, en plusieurs circonstances, quand il sortait de son milieu et ne pouvait plus parler haut pour s’étourdir. C’était dans des salons bourgeois, où sa redingote inaccoutumée le gênait, où son esprit lui-même semblait s’être enr'ediugoté. Non pas qu’il y apportât la gaucherie d’un fils du peuple, inexpert aux convenances. D’une distinction native très réelle, d’un sang noble (il s’appelait de son vrai nom Louis Gosset de Guines),
il y gardait grand air. Mais on sentait, dans sa réserve <" excessive, la peur de ne pas paraître comme tout le
monde. Il était timide encore, d’une autre timidité, devant les gens qu’il admirait: Hugo, Vallès. Chez Hugo, cela lui faisait l’effet, selon son expression, d’être chez le bon Dieu. Avec Vallès, malgré une longue intimité, il prenait un ton d’écolier respectueux du « magister dixit. » Auprès des femmes aussi, quand elles n’étaient pas du quartier latin ou de Montmartre, il devenait embarrassé. Je l’ai vu rougir et ne pouvoir rien répondre à un compliment de madame Théo.
Il n’était bien à l’aise qu’entre amis, entre camarades, entre bohèmes, au café, dans un atelier, à déjeuner chez un marchand de vins. Car, en bon Parisien qui connaît les endroits sérieux, il préférait la cuisine nature du marchand de vins à la chimie alambiquée du restaurant. Là, d’ailleurs, près du zinc, il était chez lui, au milieu de « son peuple ». Et, de fait, les bouffantes culottes de velours des charpentiers, les cottes, les blouses, les bourgerons, les casquettes, s’harmonisaient mieux que les jaquettes et les hauts-de-forme avec sa toilette au chic artiste et débraillé, sa chemise de couleur à large
col ouvert très bas, son veston flottant, son gilet toujours déboutonné sur les pectoraux, et son chapeau de bersaglier aux grands bords plats. Sur les boulevards, on le prenait pour un monsieur qui veut se faire remarquer. Chez le marchand de vins, on le trouvait a rupin » et « chouette. »
Je me rappelle une sortie de lui, un soir que nous nous étions laissé inviter, par le futur fondateur d’un journal élégant, «à dîner dans un « café Anglais » quelconque. Le maître d’hôtel, à mine de diplomate, proposait un menu raffiné, des horsd’œuvre exotiques, des primeurs, des plats portant des noms célèbres dans l’histoire de France, des vins qu’on traîne en voiture comme des invalides. Notre amphitryon, qui visiblement voulait nous éblouir, choisissait les choses les plus hétéroclites, et disait chaque fois, avec un clin d’œil de satisfaction :
— N’est-ce pas, Gill?
Et Gill, intimidé par la solennité du lieu, la gravité du maître d’hôtel, les regards gouailleurs jetés à la dérobée sur nos costumes de la rive gauche et nos chevelures d’anthropophages, Gill acquiesçait mélancoliquement. Soudain, il aperçut un sourire
dans l’œil du maître d’hôtel lui-même. C’en était trop. Refoulant sa timidité, il retroussa bravement sa moustache, et, d’une voix, sonore qui fit trembler toute la salle :
— Garçon, dit-il, pour moi, ça sera un bœuf et un litre.
Ce « bœuf » et ce « litre », à combien de ventres creux les a-t-il offerts, le bon Gill ! Oh ! bon surtout, adorablement bon. De mauvaises langues ont raconté que, s’il était toujours entouré de commensaux, c’est parce qu’il avait horreur de la solitude, et parce qu’il aimait à se faire une cour. Une cour des miracles, alors! Car c’était surtout des éclopés de la vie, des estropiés de l’art, qu’il hébergeait. Et sans leur demander en. retour leur admiration, ni même leur reconnaissance. J’en ai entendu, de ces pauvres diables, dire du mal de lui, devant lui, ayant encore dans leurs barbes les miettes de son repas et les rubis de sou litre partagé. Il ne leur en voulait point, excusait même leur ingratitude qu’il trouvait bouffonne, et ne les faisait taire qu’en les soûlant.
C’est qu il aimait vraiment les malheureux. Il avait connu la misère, les jours sans pain et les
nuits sans gîte. Et connue il racontait ce temps-là! Sans emphase, sans amertume, avec de douces larmes au souvenir d’une vieille tante qui lui avait servi de mère, à lui l’enfant naturel, orphelin. 11 ne tirait pas de là des déclamations contre la société marâtre, mais une profonde pitié pour les malchanceux. A l’heure où la folie arriva, éteignant ses idées, ses dernières pensées furent des pensées charitables à leur endroit. Ces pensées-là étaient sans doute ses plus tenaces, celles, comme dit Pascal, de derrière la tète. Quand on vint le prendre à la maison de santé d’Evère, pour le ramener à Paris, après son premier accès, on trouva sur la table de son cabanon les vers suivants, pleins d’incorrections, sans doute, mais où le métier seul est à la débandade, et non le cœur.