TESTAMENT
Si l’on pouvait choisir son lieu de sépulture,
Je voudrais que le mien fût en pleine nature Et fait d’un sol fertile au bord du grand chemin Où vont, furtifs, pâlis, nus et tendant la main, Les grelottants glacés de la misère humaine, Orphelins, vagabonds, mendiants, va-nu-pieds,
Les vendeuses d’amour aux seins estropiés,
Et tous ceux qui s’en vont rampant sous le soleil Ou la neige, transis, sans repos, sans sommeil, Au-devant de la mort horrible et maternelle.
Et je voudrais aussi, dans ma couche éternelle,
Qu’un arbre issu de moi, de mon cœur, de ma chair. Montât robuste et fort jusqu’au fond du ciel clair, Inondé de' rayons, fourmillant de fleurs rouges.
Plein de fruits et d’oiseaux, pour que, du fond des bouges Où pleurent les damnés d’ici-bas, l’on put voir En troupeaux d’affamés, comme un long serpent noir,
A mon arbre venir les gueux de toute espèce,
Et dénouer autour de mes branches leur tresse,
Et manger, boire, et rire et chanter des chansons,
Et le soir, au couchant, sur l’or des horizons,
En groupes amoureux organiser la dïinse,
Et sentir dans leur âme obscure l’espérance Renaître, et courtiser des gueuses tout le jour,
Les lèvres empourprées de rouges fleurs d’amour.
Car il était porte, on le voit, et même plus poëtc que peintre; ou plutôt, pour dire toute la vérité, il était par dessus tout et essentiellement poète.
Conception de porte, cette caricature à la fois brutale et spirituelle, toute de synthèse, et, tranchons le mot, a de chic ». Il trouvait, en effet, la ressemblance, et criante, sans connaître le modèle la
plupart du temps. C’était même chez lui une théorie, de dessiner en quelque sorte littérairement. Il a écrit quelque part ceci :
« Je n’ai jamais vu M. Thiers. Je l'ai, à ma façon, « dessiné cinq cents fois peut-être ; je ne l’ai jamais vu. « Cet aveu fait, je n’ai plus qu’à exaspérer les peintres « fanatiques de la copie méticuleuse du modèle, en décla- « rant qu’t/ me semble avoir mieux fait, pour dessiner « Thiers , de ne le pas voir , et que, par ce moyen, j’ai « mieux tenu compte de sa légende ».
Conception de poète, aussi, cette peinture, à laquelle on reprochait très justement d’être noire, et qui cependant était émouvante, vivante, faisait rêver. Rappelez-vous, si vous avez eu le bonheur de voir ces toiles : « l’Astezani », le nain grattant sa mandoline, à côté d’une grosse botte de roses; « le Dimanche de pauvres », cette famille d’ouvriers revenant de la banlieue, la femme pendue au bras de l’homme, le gosse à califourchon sur les épaules du père, le plus grand trainant une branche de lilas; <t la Leçon de musique », un bébé grassouillet, assis devant un pot de fleurs, et battant la mesure, que suivent enchantant sept oisillons échelonnés sur les rameaux de 1 arbuste; et rappelez-vous surtout le « Requiem
IO
du Rossignol », une adolescente debout, aux formes grêles et suaves, aux cheveux mordorés comme des feuilles d’automne, aux jeux brillants de larmes, qui joue d’un violon appuyé à l’italienne sur sa cuisse, tandis qu’entre ses pieds gît le cadavre de l’oiseau, les ailes à demi éployées, les petites pattes crispées et raides.
Conception de porte, aussi, ce panorama dont j’ai vu l’esquisse, où toutes les célébrités d’un quart de siècle étaient rassemblées place de la Concorde, et avec quel esprit! Je me souviens, par exemple, de ce trait. L’omnibus du Panthéon passait, portant sur son impériale Hugo, Leconte de Lisle et Banville en train d’v grimper. Derrière courait Coppée. Devant se campait Zola, un riilard à la main pour barrer le passage aux chevaux. Ce n’est là qu’un détail, entre mille, tous ingénieux. Idées de caricaturiste, d’accord! Mais le rêve de Gill allait plus haut. 11 imaginait des panoramas semblables faits tous les vingt-cinq ans, et laissant à la postérité une histoire vivante, chaque époque avec ses gens, son décor, son Paris spécial. On a prétendu qu’il était déjà fou, quand il a eu ce rêve grandiose. Fou ! vous voyez bien ! Qu’est-ce que je disais ? Conception de poêle!
Et poète, il l’était aussi de profession. Témoin ses vers. Pourquoi n’a-t-on pas réuni ces pièces éparses qui devaient composer un volume intitulé « la Muse humaine»? Témoin des plans de drames, des bouts de romans. N’esl-ce pas une charmante fantaisie de poète, que ce « Noël Jourdelan », commencé en nouvelle dans la « Parodie » , si je ne me trompe, puis repris plus tard en poème, après sa première sortie de Charcnton, et dont j'ai le manuscrit? « Noèl Jourdelan », est un gueux, à qui le bon Dieu accorde cette grâce singulière de revivre sa vie à rebours, en débutant par la vieillesse et en finissant par l’enfance. Quel joli et profond motif, à la fois plein d’humour, d’originalité, et de philosophie!
Et poète, il l’était encore de bien d’autres façons, admirablement doué pour rendre ses sentiments par les moyens d’expression les plus variés. Car il disait les vers à miracle, et chantait délicieusement. Vous en souvenez-vous, Daubrav, Scipion, gais compagnons cependant, qu’il vous a fait pleurer? C’était un soir d’été, à Meudon. On avait ri. La vie était rose. Du diable si l’on avait le cœur à la mélancolie! A propos de quoi nous déclama-t-il <c lin vieux lapin » ? Je ne sais plus. Mais ce qu’il y a de sûr,
c’est que tout le monde « y alla de sa larme". » Et d’autres fois, dans son grand atelier du boulevard d’Enfer! Et auparavant, dans son petit cinquième de la rue d’Assas ! Vous rappelez-vous, fillettes à qui il lisait du Dickens ? « Il est mort, le pauvre Joe! Il est mort, my lords et gentlemen!... » Vous rappelez-vous, quand il chantait « l’Archet » de Charles Gros, sur la douloureuse musique de Cabaner? Vous rappelez-vous vos bonnes larmes?
Il est mort, le pauvre Joe! 11 est mort, mylords et gentlemen! Hélas! Et rien ne reste de lui, que la page émue de Dickens. Et voilà que du pauvre Gill aussi rien ne semble être resté. Ses quelques tableaux se sont dispersés au hasard des enchères, et leur noire couleur ira en noircissant encore. Ses caricatures ont le sort lamentable des vieux journaux, dont les pages volantes, mal imprimées sur du mauvais papier, s’effacent, se déchirent, et dont les collections s’effeuillent aux vents du quai. Quelques-uns de ses vers seulement ont été recueillis, mêlés à des parodies et à des pastiches, fort amusants d’ailleurs, mais dans une plaquette qui ne porte même pas son nom. Quelques lambeaux d’articles ont été cousus en un volume, noyé dans l’effroyable
déluge de l'imprimerie contemporaine. Et puis, c’est tout. 11 est donc condamné à mourir tout entier, le bon Gill, excepté dans la mémoire de ceux qui l’ont connu? Et ceux-là disparus à leur tour, ce sera fini. 11 est mort, le pauvre Joe!
Ce pressentiment fut amer à ses derniers jours. C’est pour tâcher de se survivre qu’i! avait entrepris ce panorama, celte image documentaire « qu'on serait forcé de consulter plus tard », disait-il. Et c’est pour cela aussi qu’il avait eu l’idée de condenser, en quelque sorte, son oeuvre de caricaturiste, dans des toiles plus achevées que des pages de journal. De là les vingt tableaux suivants.
Ces tableaux, cette quintessence de ses <i charges », les voilà au moins sauvés de l’oubli! Ils pouvaient se perdre, se séparer les uns des autres, noircir, brûler, s’évanouir comme le reste. Reproduits désormais, artistiquement, dans toute leur fraîcheur première, confiés aux exemplaires d’une édition de luxe, ils ont chance de durer.
Que n’en fait-on autant pour ses poèmes, celle quintessence de son esprit et de son cœur, où il a mis le meilleur de lui ? Alors André Gill serait tout à fait arraché à la nuit qui menace de l’engloutir.
Dans cette pléiade du xix° siècle, qui vaut bien celle de la Renaissance, et qui demeurera glorieuse pour notre histoire littéraire, il aurait son médaillon avec son brin de laurier. El certes, parmi tant de poètes que nous sommes, il n’en est guère qui en soient plus dignes que lui. Car vous pouvez feuilleter bien des recueils de rimes, avant de trouver beaucoup de vers aussi touchants, aussi solides, aussi beaux que cet admirable sonnet, où se résume toute la destinée des artistes solitaires: