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Vingtième siècle. 1. sér 1924

| CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPRILES ou NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE. TA ET SEPT. CENT QUATRE-VINGT-DOUZE EXEMPLAIR |RÉSERVÉS AUX AMIS DE L'ÉDITION ORIGINALE s PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA:NAVARRE DONT DOU: à EXEMPLAIRES HORS COMMERCE, MARQUÉS DE a Fe SEPT CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 4 À 750, TRENTE EXEMPLAIRES D'AUTEUR. HOR COMMERCE NUMÉROTÉS pe 751 4 780, CE . TIRA CONSTITUANT PROPREMENT

NE br

AUVALERY LARBAUD

ces hypothèses critiques, en témoignage d’une admiration et d’une amitié qui, depuis quatorze ans, ne cessent de grandir.

Marcel Proust est mort après avoir achevé, mais as parachevé son œuvre. Un quart environ reste ore à paraître qui ne s’enrichira pas des addi-

ies dactylographiées et jusqu'aux épreuves du pou en doublant, en quadruplant parfois

L S limites de Proust apparaîtront alors.. Pour stant, on est loin d’avoir exploré toute l'étendue s domaines. Proust est encore méconnu comme furent Stendhal et Gobineau de leurs contempons. ‘a existe en France, à l'étranger des fana-

LD XX SIECLE SE blié d’informes brouillons et ne voient en lui qu'un. bavard incontinent, rabâcheur, snob, pédant et è fumeux. i ch ; Sa mort, en pleine activité littéraire, a provoqué une première revision des jugements portés sur lui. ! Ses admirateurs qui comptaient sur l’ensemble de Son œuvre pour rallier les indifférents et les hostiles, ont éprouvé le besoin de préciser sans tarder leurs : raisons de l’admirer. De ce besoin est né l’'Hommage à Marcel Proust, publié par la Nouvelle Revue Française en janvier 1923, où voisinent les signatures les plus disparates. On y voit se cristalliser dans les souvenirs épars et concordants de ses amis une « légende » de Marcel Proust. Mais ce qui frappe le x} plus dans l’Hommage, c’est la diversité, la dissemblance même des découvertes faites dans son œuvre, des motifs d’intérêt qu’on y trouve définis, c’est

aussi l'allure tâtonnante, timide de cette enquête

sur Proust. ‘

Tous les collaborateurs de l’Hommage sont loin d’être des admirateurs convaincus, des lecteurs assidus. Certaines abstentions sont même des plus significatives. Les vieillards ignorent Proust. Anatole France, qui préfaçait en 1896 avec tant de perspicacitél Les Plaisirs et les Jours, n’a pas aujour-

1. Il faut citer au moins ces quelques lignes : « M. Proust excelle à conter les douleurs élégantes, les souffrances artificielles qui égalent pour le moins en cruauté celles que la nature nous accorde avec une prodigalité maternelle. J'avoue que ces souffrances inventéés, ces douleurs trouvées par le génie humain, ces douleurs d’art me semblent infiniment

intéressantes et précieuses. Soudain. passe une flèche lumineuse, un éclair qui, comme le rayon du docteur alle

MARCEL PROUST 11 . d’hui un mot pour La Recherche du Temps perdu. Il ne figure pas plus que Paul Bourget au sommaire de l’Hommage. En général, les aînés immédiats de . . Proust ne le méconnaissent pas moins : Barrès a-t-il seulement entr'ouvert ses livres ? Il le salue de loin. Paul Valéry, du même âge que Proust, se retranche sur son ignorance de l’œuvre. Anna de Noaïlles | abonde en réserves. André Gide, René Boylesve ne se sont pas rendus sans résistance. C’est seulement li aux yeux de ses cadets et de l’étranger — cette postérité anticipée — que Proust a pris d’un coup

. figure de grand écrivain français et de novateur. . Pour la première fois, grâce à cet Hommage, aux | approbations ou réprobations qu'il a suscitées, l’his- Li torien littéraire sera à même d’indiquer avec exactitude comment un grand écrivain fut accueilli par ses contemporains, comment son œuvre fut | interprétée par eux, les leçons qu’ils en dégagèrent, tout ce qu’ils n’en comprirent pas. Imaginons pareil ensemble de témoignages recueillis à la mort de Rousseau, de Baudelaire ou de Mallarmé. De quel prix ne seraient-ils pas. L'histoire littéraire, qui a 1 pour objet d'étudier les conditions où naît une œuvre, son succès, son influence, doit également réserver . sa part à l'étude des interprétations successives

. de cette œuvre lancée à travers les siècles ou les

mand, traverse les corps. D’un trait, le poète a pénétré la pensée secrète, le désir inavoué...

| « I n’est pas du tout innocent, mais il est si sincère et si vrai . qu’il en devient naïf et plaît ainsi. Il y a en lui du Bernardin . de Saint-Pierre dépravé et du Pétrone ingénu, »

(XXe SIÈCL

années. Pour celle de Proust, oi tee son au départ. Il sera curieux de le comparer | à celui qu’elle déplacera dans vingt ans 7. Su

La légende du grand écrivain est d’ordinaire romantique, fondée sur son non-conformisme, ses luttes contre la société, son manque de sens pratique, le plus souvent payés de misère, de gênes matérielles et morales de toute espèce. C'est la légence de Baudelaire et de Verlaine, de Gérard de Nerval, de Wilde ou de Walt Whitman. Mais celle de Proust ne leur ressemble en rien : riche, fêté, i aimé de tous, encouragé à se produire et à produire, L c’est en lui-même qu'il abritait son ennemi : Sa mau- vaise santé, l’asthme, les étouffements dont il souf-. frait depuis l’âge de neuf ans. C’est contre la maladie qu'il a dû lutter pour édifier son œuvre, économisant jalousement ses forces pour la mener à bien, renonçant à toute sortie, à toute fatigue, au « monde ». ï qu'il adoraït, pour ne gaspiller aucune parcelle de sa vitalité ; tirant de la réclu ion même à laquelle le condamnait son mal l'essentiel de son art, écoutant … se recomposer en lui le passé et consacrant ses in- À somnies à méditer sur les lois psychologiques qui gouvernent l’âme humaine, sur le mécanisme mysté-

1. Moins de deux ans après la mort de Proust on peut déjà noter son influence sur des œuvres de « jeunes » : Ph. Soupault ;

P. Datz ; A. Maurois ; Drieu La Rochelle et surtout sur celles Nr

de L, Martin- -Chauffier, Jacques Sindral, Léon-Pierre qui

NU MARCEL PROUST À 1 ï rieux de la mémoire, de l’oubli, de l'imagination, | sur les échanges incessants entre les zones de subconscience et les régions dela conscience claire, faisant servir chacun de ses malaises, chacun de ses rêves, chacun de ses cauchemars à affiner sa connaissance de lui-même et des autres.

Cet héroïsme devant la maladie, un Henri Heiïine en avait déjà donné l’exemple. Mais quelle amertume dans ce qu’il écrit, quelle férocité ! Chez Proust au contraire une sérénité presque olympienne, le souci permanent d'autrui, l’exercice constant de l’amitié

la plus attentive, la plus active et la plus étendue, | l'art de rire et de sourire sans effort que complétaient une générosité, une prodigalité, une « gentillesse » sans borne et que ne contredisaient pas le doute intime, l'enquête permanente sur les sentiments de

__ ses meilleurs amis auxquels sa clairvoyance le con-

damnait. La minutie, l’activité sans cesse en éveil de son affection, autant que sa susceptibilité, prove- naient de cette intensité sensorielle, nerveuse et cérébrale hors de l'ordinaire qui lui faisait fuir le soleil, le bruit et doubler de liège les murs de son appartement du boulevard Haussmann.

Cette hyper-sensibilité qui allait, au dire de ses familiers, jusqu’à la divination ; une mémoire infaillible; une dialectique verbale inépuisable; une culture philosophique, historique, scientifique et

. littéraire vraiment encyclopédique composent à cet

. homme en lutte incessante contre la mort une physionomie déjà inoubliable.

Mais le trait qui achève de hausser la figure de

xx SIÈCLE 1

Proust jusqu’à la légende, jusqu'à une sorte. A sain

teté laïque, c’est son mépris de la renommée, son |

renoncement à tout ce qui n'était pas la satisfaction

d’un bon ouvrier, le courage de travailler dix années durant sans publier une ligne et de ne licencier le premier volume Du côté de chez Swann qu'après avoir mis le point final à la version primitive du :

Temps retrouvé, puis la guerre survenue, le cou rage plus grand encore (ses forces déclinant de plus en plus) de reprendre son œuvre presque terminée, de la remanier profondément selon des

perspectives nouvelles, d’en prolonger l’action pen- \

dant et après la guerre. Cette refonte, à laquelle il a consacré les dernières années de sa vie, l’a sans doute abrégée : « Il ne se croyait pas, écrit son frère Robert, le droit de prendre un repos avant d’avoir terminé ce labeur épuisant. Hélas ! il ne l’a terminé

que pour mourir se sacrifiant tout entier à sa cons-

cience d'écrivain. »

Cette conscience, il l’a montrée jusque dans son

agonie, réclamant à la garde qui le veillait la page de

son,manuscrit où se trouve décrite l’agonie d’un

de ses héros et expliquant : «J'ai plusieurs retouches à y faire, maintenant que me voici presque au

même point. »

Comment, a lors, SOU ne pas approcher

avec curiosité, attendrissement\. et respect d’une

œuvre qui à coûté tant de douloureux efforts, exigé tant de tenace énergie ? Avant même que son œuvre se fasse admirer, Proust sait se faire aimer. On le

retrouve tout entier dans son roman. On y retrouve,

MARCEL ADR ed

noue au naturel, la société et l’époque où il a vécu. . Mais ce n’est là qu’une part de son œuvre, la moindre peut-être. L'essentiel, c’est le renouvellement psy- . chologique et littéraire dont il est l’initiateur et dont on ne peut encore mesurer la portée. Aussi cette ï étude ne se propose-t-elle pas de prononcer un | jugement. global sur Proust, son objet est plus modestement de caractériser le contenu et la forme | de cette œuvre, d'en dénombrer les principales … richesses, d’opérer dans ces pages ‘touflues un pre-

mier filtrage ou plutôt d’y tracer des avenues qui permettront au lecteur novice ou timide de s’y engager et de s’y diriger avec moins d’hésitations. . Peut-être cet inventaire, ce guide, tout incomplets . qu'ils risquent de demeurer, laisseront-ils entrevoir les dimensions et l'importance de ce monument encore inachevé.

Ala base de l’œuvre de Proust se place une médi- L) tation sur la lecture, une réponse à la question : « comment un livre agit-il sur l’âme et sur l'esprit de ses lecteurs ? » Avant de s’engager dans son ro- . man, Proust s'interroge sur les effets et les possibilités de l’art littéraire. Le résultat de cette analyse, de ces réflexions se trouve consigné dans une étude * qui date de 1904 et l’on sait que Proust se consacra tout entier à son grand ouvrage à partir de 1905, sur des notes prises depuis 1891. Cette étude : Une

place en tête de l'édition définitive d’À la Recherche du Temps perdu.

Par une amusante coquetterie, l'étude commence par une ébauche, un « premier état » des pages sur. Combray de Du côté de chez Swann. Proust, en même temps qu’il définit la création littéraire, en fixant le rôle des livres dans la vie spirituelle, se divertit à essayer sur son propre lecteur les effets de la méthode qu’il va appliquer dans tout son ouvrage, dont le premier volume ne paraîtra que huit ans plus tard. Sans doute tira-t-il profit de toutes les remarques qui lui furent adressées sur les premières pages de cette Journée de lecture. NS Les idées de Proust sur la lecture, et par suite sur l’art littéraire, découlent d’une première affirmation, très simple en apparence. Cette affirmation, la voici : contrairement à ce qu'imaginait Ruskin, la lecture . ne peut jouer un rôle prépondérant dans notre vie. spirituelle. C’est pure illusion de chercher dans les. livres, comme font les enfants ou les ignorants, des réalités, des avis tout faits sur les êtres et les choses. Un livre ne peut fournir de réponse à rien ; il ne peut ï nous donner que des désirs, des incitations. Lire pour lire, pour absorber en soi comme un Corps étranger ce qu’on a lu, c’est besogne vaine. Un livre ï

si Cette étude est reproduite dans Pastiches et Mélanges (Éd. de la N. R. F.). Fa

ÈS

! MARCEL PROUST VAR ne contient pas plus de réalité qu'une église, qu’une ville ou qu’une femme. C'est en nous que se forme le | réel, grâce à un effort personnel que rien ne peut } = 4 suppléer. Aussi le rôle de la lecture devient-il perni- \ : __ cieux lorsque « la vérité ne nous apparaît plus comme j un idéal que nous ne pouvons réaliser que par «le progrès intime de notre pensée et par l'effort de « notre cœur, mais comme une chose matérielle, « déposée entre les feuillets des livres comme un « miel tout préparé par les autres et que nous « n’avons qu’à prendre la peine d'atteindre sur les « rayons des bibliothèques et de déguster ensuite « passivement dans un parfait repos de corps et « d'esprit » 1, Quel sera donc le rôle de la lecture ? « La lecture « est au seuil de la vie spirituelle, elle peut nous y « introduire : elle ne la constitue pas ». Tout ce que peuvent faire les plus grands artistes, c’est de « sou- « lever partiellement pour nous le voile de laideur « et d’insignifiance qui nous laisse incurieux devant «l'univers»? de déclencher l’activité de notre esprit volontiers paresseux. Le vrai miracle de la lecture, c'est qu’on y « reçoit communication d’une autre « pensée, mais tout en restant seul, c’est-à-dire en « continuant à jouir de la puissance intellectuelle « qu’on a dans la solitude, en continuant à pou- « voir être inspiré, à rester en plein travail fécond « de lesprit sur lui-même » *.

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