‹ Vingtième siècle. 1. sér 1924Chapitre 14 sur 48 · Sodome et Gomorrhe II, t. I, p. 178. Ÿ · texte numérisé non relu

Sodome et Gomorrhe II, t. I, p. 178. Ÿ

MARCEL PROUST 37 Le doute méthodique que Proust apporte à son enquête va, comme on voit, jusqu’à se demander si la personnalité n’est pas une simple fiction, si ce que nous nommons ainsi n’est pas simplement un flux incessant de sensations sans aucun substratum.

Les deux indices qui lui permettent de croire dans une certaine mesure à l'existence de la personnalité, c’est, d’une part, le sommeil et les rêves, d'autre part le mécanisme de l’oubli et de la remémoration involontaire.

Si la personnalité n'existait pas, ne formait pas un bloc d’une stabilité relative, pourquoi après un .« sommeil de plomb » se réveillerait-on soi-même et non pas un autre ?

« Pourquoi quand on se remet à penser n'est-ce « pas alors une autre personnalité que l’antérieure « qui s’incarne en nous ? On ne voit pas ce qui « dicte le choix et pourquoi entre les millions d’êtres « humains qu’on pourrait être, c’est sur celui qu’on « était la veille qu'on met juste la main... Il y a «eu vraiment mort... Et peut-être la résurrection . « de l’âme après la mort est-elle concevable comme « un phénomène de mémoire » !,

Quant aux rêves, que sont-ils d'autre que l’exercice de l'inconscient dans sa totalité hors du « temps . des hommes éveillés » ?

La durée apparente des rêves, qui parfois courent

1. Le côté de Guermantes I, p. 79. — Voir encore sur le sommeil Sodome et Gomorrhe II, t. III, pp. 33-39.

38 XXe SIÈCLE | sur des années, alors qu'entre la plongée dans Île sommeil et le réveil qui suit le rêve, la pendule n’a avancé que de quelques minutes, n’est pas limitée aux songes. « Le temps des hommes éveillés » est lui aussi « élastique ». | 54

« Même au point de vue de la simple quantité, dans « notre vie, les jours ne Sont pas égaux. Pouf par- « courir les jours, lés naturés un peu nerveuses. « disposent, comme les voitures automobiles, de

« « Vitesses » difiérerites. Il ÿ a des jours montueux

« et malaisés qu’on met un temps infini à gravir « ét des jours en péhte qui se laissent descendre à « fond de train en chantant. » :

Voilà pourquoi Proust n’hésitera ni à consacrer | cinquante pages à un événement qui aura duré, selon la pendule, une où deux minutes, ni à condenser des années en quelques phrases. Le mouvement en accordéon de son récit Correspond au mouverñent même de la durée spirituelle,

Quant à la théorie proustienne dé l’oubli et de la remémoration, pièce centrale du système ét qui en est sans aucun doute la partie la plus originale, elle s'appuie sur la distinction entre la mémoire volontaire et la remémoralion involontaire, contenue dans tous les manüels de psychdlogie :

« J'aurais pu répondre à qui tn'interrogéait que . « Combray comprenait encore autre chose (que deux « étages reliés par un mince escalier à sept heures … « du soir, dont ma mémoire involontaire venait de . “« me donner le souvenir)... Mais comme ce que je

m'en serais rappelé m'eût été fourni seulement

Ne «€

me «

par la mémoire volontaire, la mémoire de l’in-

« telligence, et comme les renseignements qu'elle

donne sur le passé ne conservent rien de lui, je n'aurais jamais eu envie de songer à ce reste de Combray. Tout cèla était en réalité mort pour Mmoi»i

Cette mémoire volontaire né cofiserve rien du

. passé parce qu'élle l’asservit, en ié décolorant, à l’au-

. tomatisme de l'habitude. Le véritable conservateur

. de la personnalité, c’est l’oubli qui permet longtemps après de retrouver intacits et dans leur fraîcheur | prémièré des souvenirs autour desquels se recons- truit toute la personnalité passée qui était comme . morte, puisque l'envie même dela ressusciter faisait défaut.

« Ce qui nous rappelle le mieux un être, c’est justement ce qué nous avions oublié (parce que c'était insignifiant et que nous lui avions ainsi laissé toute sa force). C’est pourquoi la meilleure part de

notre mémoire est hors de nous dans un souffle

pluvieux, dans l’odeür de renfermé d’une chambre où dans l'odeur d’une première flambée, partout où nous retrouvons de nous-même ce que noire intelligence, n’en ayant pas l’emploi, avait dédaigné, la dernière réserve du passé, ia meilleure, celle qui, quand toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleurer encore. Hors de nous ? En nous pour mieux dire, mais dérobée à nos propres regards, dans un oubli plus ou moins

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