‹ Vingtième siècle. 1. sér 1924Chapitre 48 sur 48 · Camille Bloch, éd · texte numérisé non relu

Camille Bloch, éd

2, Ont paru dans la Nouvelle Revue Française et n’ont pas » encore été réunies en volume.

dévoilera l'aspect imprévu pris par le monde à ses

ne point assez se faire connaître : « Tu ns is je ne parlais pas assez, je ne me livrais pas. » Trois jours plus tard, l’homme est décidé à faire les pr miers pas vers la réconciliation. Le pont qui séparait les deux amants se trouve ainsi traversé. Ce que cette décision coûte à l’homme, les sentiments qui l’agitent pendant ces trois jours, voilà toute la matière du récit, exposée sous la forme d’une succession de rêves — trois par nuit pendant trois nuits — s0brement commentés. Pourquoi ces rêves piutôt qu’une analyse suivie ?

. C’est que ce procédé d'exposition permet de : montrer avec une pleine liberté les images victorieuses : des pensées et des sentiments, puis vaincues par eux. Il y a des rêves où la surabondance des images va jusqu’à étonner le rêveur : « Il est étrange, écrit Paulhan dans le commentaire du troisième rêve : de la première nuit, que l’on prenne, étant seul tant de précautions et d'images pour se parler. ». Résumer ces rêves, ce serait presque les supprimer. À

Il faut avoir la patience d'en suivre tous les méandres, sans jamais s’irriter de leur lenteur. Peu à peu, presque tout s'éclaire et ce qui reste dans l'ombre, c’est que nos yeux n’ont pas su l'en faire sortir. Toute la première nuit est donnée au remords et à la crainte de ne pas retrouver le bien perdu. Non, je ne savais pas me faire entendre d’Elle, dit le. premier rêve. Le second répond : c’est qu’elle était tellement en moi que j’imaginais que nous ne fai

Le. une entente désormais parfaite grâce à l'emploi mots nifis. Le nifi est sans doute le vrai langage amants.

1 y a dans la façon dont Jean Paulhan mêne ces . x une subtilité, dont l’agilité et aussi l'arbitraire 0 vent nous déconcertent. Et sa prose a l’aridité npitoyable d’un miroir.

Nous nous interrogeons. La méthode proposée bien séduisante. Mais que rapportons-nous de voyage au pays des rêves ? Pas le moindre appro-

) issement de notre connaissance de l’âme humaine. Simplement une défiance plus expérimentée nve s le langage, quelques symboles heureux illusrant une théorie psychologique et linguistique. ous n ‘avons pas entendu les cris révélateurs que

ous espérions ; nulle illumination s ’entr'ouvrant Sur. bimes de Pinconscient- Un intérêt purement

(0) uveau de a vie 9 ais que se cache-t-il derrière le masque d'ironie ont Jean Paulhan n’a point encore consenti à se faire ? Un visage de mandarin SODOMIE et mysti-

LUC DURTAIN

L'année 1922 restera, entre toutes ces années où s’élabore la grande littérature de demain, celle où. l'imagination aura enfin repris quelques-uns de ses droits méconnus. Le roman dit d'aventure qui compor-| tait avant tout l'évasion d’un monde en ruine et l’inv tation au voyage post-baudelairienne (le roman historique à la Benoît est une survivance et non pas un. point de départ), le roman d’aventure, dont Mac Orlan a fixé le type en France sans parvenir à le réaliser complètement, tend à déboucher dans le roman d'imagination qui lui donnera l'ampleur, la solidité et le réalisme qui lui manquaient. Rotnail d'imagination qui pourra osciller de la fantaisie de Giraudoux à la légende sociale de Pierre Hamp ou rustique d'Henri Pourrat, qui les mélangera le plus souvent selon des dosages individuels et dont les péripéties (comme celles de Siegfried et Le Limousin) pourront se nuancer de satire. Avec une charge senti- À mentale infiniment plus complexe grâce au symbo- | lisme, un sens de la construction, de la progressio! nl. plus perfectionnées grâce aux exemples Ross et

LUC DURTAIN

: pires ce roman à péripéties pourra se relier à la |

. tradition picaresque de Gil Blas ou de certains contes |

| de Voltaire. Il remettra de la joie, de l’élan, du feu,

grâce au cinéma une rapidité jusqu'ici inconnue, . grâce à l'exemple de Marcel Proust la précision et l’approfondissement psychologiques dans le roman amaigri, bassement historique et terre-à-terre que nous a légué le naturalisme.

Dans cette œuvre de création ou de renaissance : du roman-fresque, du roman-épopée par opposition au roman d'analyse genre Adolphe, au roman d’étude à la Madame Bovary ou à la Germinie Lacerteux, le Douze Cent Mille de Luc Durtain tiendra une place non négligeable. Les ébauches des grandes épopées. . modernes que nous avions rencontrées en 1921 dans des livres comme Les Nocturnes de Georges Imann ou le Rafael Gatouna de Maurice Larrouy se sont chez Luc Durtain muées en une épopée véritable. La | synthèse de ces trois nécessités sine qua nôn d'un renouveau du roman : des caractères, des péripéties, une signification sociale, qui déjà se trouve réalisée dans une œuvre unilinéaire comme le Silbermann de Jacques de Lacretelle, prend ici toute son ampleur. … Le grand roman de l'amour moderne conçu selon 4 cette formule, avec des modalités strictement personnelles, existe déjà et on ne pourra plus de longemps que le démarquer : c’est l’œuvre de Marcel roust. Mais précisément À la Recherche du Temps erdu déblaie et éclaire la route aux romanciers de demain. Leur principale originalité sera d'émouvoir, de captiver, d'entraîner le lecteur avec autre

XX° SIÈCLE, Le 16

Les

chose que des amours heureuses ou contr riée précurseur ici est Balzac, ou, si l’on veut, une h prétation dé Balzac à la mesure du modern époque atone, trop enfoncée dans le bien comprend pas Balzac, ou plutôt ne saisit pas tot côté « reconstruction d’un monde » qui est so grand côté. Les ruines de la Révolution et de. pire relevées par la Restauration, la mise au In du nouveau régime d’après 89, l'étape franchie p: la bourgeoisie Louis-Philipparde, la légende cinquante premières années du xix® siècle, voil

de la guerre et vit dans le nond bouleversé d l’après-guerre. |

En dépit de toutes les différences possibles, au Balzac d'A combien l’amour revient aux viei et de la Dernière Incarnation de Vaütrin que Durtain oblige à penser en définitive. Durtain

paré, déjà ensemencé, Tout cela a été absorbé, t formé et l'arbre d'aujourd'hui est un des plus v reux qui soient chez nous. Beaucoup des afféte des tics, des sontorsions qui gâtaient les première

. Une nature aussi da aussi riche ga; ni rait à s'imposer encore plus de discipline, à vi une sorte de sécheresse qu’elle n’atteindrait si à se vouloir simple.

Mais cela dit quelle étonnante légende que 1 Doui Cent Mille. La légende de l’ argent moderne, rien

LUC DURTAIN 243 moins. Sujet conçu avant la guerre, réalisé après {mieux eût valu le situer après qu'avant, mais peutêtre le livre qui s’achève le 3 août 1914 aura-t-il une suite) qui pose tous les pions de ce vaste échiquier : le capitaliste, mine d’or à exploiter, personnifié par un ouvrier de province qui a gagné douce cent mille francs et toute la série des exploiteurs flanqués de leurs femmes, le banquier et ses rabatteurs : l'homme du monde, le général, le courtier marron sans oublier l’autre indispensable victime : l’inventeur. Et voilà pour l'affaire industrielle qui dévorera les premiers six cent mille francs. Le reste sera englouti par la terre et les requins de la proprièté foncière apparaissent : le notaire de sous-préfecture, J'homme de confiance à pots-de-vin, l'hostilité

paysanne.

. Mais pour animer tout cela, pour permettre les mille et un rebondissements du récit, il fallait trouver le moteur. Luc Durtain l’a trouvé : c’est son héros, Bongrand, d’Artagnan prolétaire, que son argent jamais ne possède, qui dénoue les situations d’un seul geste de résignation ou de joyeux sacrifice et qui peu à peu en vient à haïr « l’excrément du démon », Lorsque ruiné, redevenu simple artisan, il apprendra qu'il possède encore plus de quarante mille francs, il les refusera et — trouvaille admirable — les donnera à l'homme qui l’a le plus ignominieusement dépouillé, comme au seul capable de tripoter cette boue. Ce vivant simple et puissant — autre trouvaille de Luc Durtain — attire et retient les femmes. Les plus viles, les plus tarées sont intimidées, conquises,

s'oublient pas. Re Une autre caractéristique de Luc Durtain, de su IAA MON et son don de synthèse, c'est

jusqu'aux plus Epsbee à mir diménebil lourguenieff établissait les biographies complète de tous les personnages qu'il introduisait dans romans. Luc Durtain ne se contente pas de les établir pour lui-même dans ses préparations, il les livre au public en raccourcis et en coups de sonde quines qu'à lui. Une certaine façon de rattacher le moindre geste à sa signification sociale et cosmique n° eppAS tient également qu’à Durtain.

On éprouve en fermant ce livre une sensation plénitude et d'achèvement que l'abus des ima

enfin signaler que Luc Durtain a retrouvé le ton de la grande familiarité épique qui lui permet d'inter peller les Muses ou son lecteur sans jamais déchoir Le ciment secret de ce beau roman, c’est so Souffle lyrique, son idéalisme social. Le roman dé pure analyse est mort ou doit mourir, Sa veine e tarie ; mais il ne meurt que pour mieux renaître da: le roman de synthèse de demain où l'analyse ; jouera avec toutes ses nuances et tous ses scalps, le rôle

LUC DURTAIN 245

épisodique qui doit en toute justice lui échoir pour compléter la mise à nu des caractères en action.

Ce qui manque à ce très beau roman, pour approcher du chef-d'œuvre, c’est un style vraiment d’aujourd’hui, ce style qui est dans les œuvres les plus diverses, dans Proust, Giraudoux, Larbaud, Morand, Paulhan, Aragon, Romains. Ici, malgré les nouveautés très personnelles, nous en sommes encore au séyle Paul Adam, Huysmans, Zola, République d'avantguerre. Douze cent mille démontre qu'il peut encore donner de beaux fruits.

Gaspard des Montagnes

Gaspard des Montagnes a sa place marquée dan les bibliothèques entre la Légende de Gôsta Berlin de Selma Lagerlof et Le livre de Goha le Simp C’est une « somme » des légendes et du folk-lore d'Auvergne, comme Güsta Berling du folk-lor suédois et Goha de l’égyptien, dont la valeur vien plus encore de Latmpsphess où elles baignent au de ces légendes mêmes.

Feuilletez un recueil de contes populaires : rien qui soit à la longue aussi monotone, qui reste en tou cas aussi extérieur à nous-mêmes. Même élaboré à la perfection, comme ceux de Roumanille, ils ne À pénètrent jamais jusqu’à l'âme. Mais Henri Pourrat . — Comme Selma Lagerlof et Albert Adès et Josi povici — a su éviter la froideur de l’anthologie et de « morceaux détachés », il a incorporé sa mati à un ensemble cohérent, l’a fait graviter autour d’u héros central, d’une donnée médiane qui serven: d'épine dorsale au récit et permettent d'y rattach toutes les digressions. Chaque conte, au lieu de fo

mer un tout isolé, extérieur à ce qui l'entoure et à

- peu près étanche, naît de l’ambiance recréée par le

romancier (faut-il dire le romancier ou le poète ?)

et s'échappe de cette vie rustique aussi naturelle-

ment que la fumée d’un toit.

“ Gaspard, c’est le joyeux héros auvergnat, ser-

Li viable et goguenard, courageux et fûté, grand redres-

: seur de torts et videur de chopines. Il est comme

Gôsta Berling, comme le Grosso Minulo des veillées

de Corse, le héros triomphant, tandis que Goha le Simple est le héros souftre-douleur, si fréquent dans

les folks-lore, comme le gavache du Languedoc ou l'indigène de Fraimbois des contes de Lorraine (sans oublier Charlot au cinéma).

Mais si Gôsta Berling et Goha nous emportaient en plein exotisme, nous dépaysaient, Gaspard des Montagnes, si l'on peut dire, nous « repayse ». Toutes les légendes reprises par Henri Pourrat sont de vieilles histoires françaises, et seuls les natifs de Paris n’en ont pas eu leur enfance bercée. En Savoie et en Bretagne, en Bourgogne et en Limousin, en Gascogne et en Berry, dans toutes les provinces, ce sont les mêmes contes, avec les variantes locales qu'apportent la proximité de la mer, de la montagne ou de la grande ville. Commères bavardes, maris ‘ivrognes et querelleurs, curés paillards et gloutons, adolescents benêts ou délurés, frairies et épousailles, 1 tout cela pour rire; les impôts, la corvée, la cons- 1 cription, la grêle, l'incendie ; aux époques de désordre, Je brigandage, l'arrêt des diligences, les chauffeurs ermes, les auberges

masqués pénétrant dans les Î

248 XXe SIECLE |

Sanglantes et aussi le surnaturel : loups-ga

démons, farfadets, korriganes, tout cela pour p in

et frémir. Ce n’est donc pas seulement Ja vieill

Auvergne que ressuscite Henri Pourrat, c'est toute

l’âme paysanne de la France, ou au moins celle: du

Sud de la Loire, des provinces d’Oc.

Mois le plus important, dans un livre comme celu

ci, c’est qu’il tend à résoudre un des grands problèmes : actuels de l’art qui est de retrouver la communion de l’artiste et de la foule. Faute de cette communion ce que tente l’artiste français depuis cinquante ans, c'est de ravir le lecteur à lui-même en lui découvrant soit un aspect inconnu du monde, soit le monde extérieur et intérieur sous un aspect imprév D'où la course à l'originalité et la contrainte pour le lecteur de changer de couleur devant chaque écri- Vain, de devenir un lecteur-caméléon à l'usage d'écr Vains-uniques. D'où par suite l’abîme qui s’est creusé: entre le créateur et le public, et la vaine recherch du pont qui leur permettrait de se relier. « Civili Sation révolutionnaire », préconisent les uns, « patriotisme », « christianisme » { Unanimisme », pro à posent les autres. Du moins de tous côtés, le problème est-il posé: et les meilleurs, dans tous le

sans Y puiser, toutes les sources d'art popula Le romantisme lui-même qui, dans une certair

mesure, à cherché à « aller au peuple », à retrouver les grandes émotions du moyen-âge, au lieu de puiser * dans la tradition orale encore vivante, s’est unique- ment inspiré de la tradition écrite des vieilles chan- … sons de gestes, depuis trop longtemps refroidies pour qu'il fût possible de les revivifier.

| Aujourd'hui, c’est des spectacles urbains, du ma- chinisme, des dernières découvertes de la science que l’on cherche le plus souvent à faire jaillir l’étin- celle unanime. Il reste à se demander si des créations trop récentes constituent un matériel artistique déjà capable de fournir des émotions collectives, si des soucis trop actuels peuvent se transposer du terrain de la politique à celui de l’art, si, pour devenir matériel artistique, objets, sentiments, idées ne doivent pas d’abord s’être longtemps patinés, . éprouvés au plus secret et au plus inconscient de . milliers et de milliers d’âmes d’où les extrait un jour l’artiste pour leur donner forme et éclat. De quoi a joué un Baudelaire, de quoi un Dostoïevski sinon . des sentiments chrétiens accumulés depuis dix-neuf siècles ?

Pour écrire un livre collectif, Henri Pourrat a eu l'idée d'utiliser toutes les traditions de son pays, chaque jour plus délaissées, mais chaque jour aussi s’alourdissant d’un peu plus de poésie, — cette ne poésie qui crée les âges d'or — et de hausser jusqu’à h Part ces traditions. Tout naturellement, comme 4 autrefois Rabelais et l’Arioste, il a fixé le coefficient di ironie nécessaire à son entreprise et a donné à son récit la forme d’une épopée héroï-comique. Il a

250 XXe SIÈCLE

perçu également quel était l'élément moderne qui devait se substituer à l'élément chevaleresque du Roland furieux ou du Don Quichotte. Cet élément que la basse littérature et le cinéma d'aujourd'hui nous. prodiguent, dont ils nous ont imbibés, c’est l'é élément policier. HS.

On ne peut qu'admirer la conception d'Henr Pourrat qui égale les plus grandioses de la littérature. À Si l'exécution avait répondu au programme, les lettres françaises se seraient enrichies d’un authentique chef-d'œuvre, puissamment représentatif de la race. Gaspard des Montagnes n’est qu’un beau livre.

Pour être un grand livre, trois choses lui font défaut : des caractères, des passions, un style. Ces … personnages traditionnels du folk-lore, il eût fallu les typifier, en approfondir, en humaniser quelquesuns, les marquer de traits généraux ineffaçacles, nous donner un Sancho, un Rodomont ou un Panurge. Les passions aussi sont trop anodines : cela manque d'avarice, de luxure, d’âpreté paysanne. Gaspard manque par trop de truculence. Les méchants et les traîtres ne le sont qu’à moitié. Voyez ce qu’un Shakespeare fait d’une simple querelle de clocher : Roméo et Juliette.

Le style enfin. Sur. ce point sans doute, Henri Pourrat n'aura que des louanges, et depuis longtemps, en effet, on n'avait rencontré pareil langag droit et dru, sans cesse savoureux. Mon reproche, c'est précisément qu'il soit trop uniquement savoureux, trop proche du patois d'Auvergne où il prend

sa source. Là encore il eût fallu transposer, généraliser ; dialoguer peut-être dans ce style, mais écrire les récitatifs et les descriptions d’une autre encre. Rédigé comme il l’est, Gaspard des Montagnes reste trop un plat local, au lieu de se hausser jusqu’à l'épopée paysanne qu'il aurait pu devenir.

Henri Pourrat protestera qu'il n’a point rêvé si haut. C’est tant pis. Il a, dans le charpentage de son œuvre, fait preuve d’une si puissante intuition créatrice et critique qu’on regrette qu'il n'ait pas dominé et contrôlé sa matière jusqu'au bout. Son livre, dont il a droit d’être fier, reste « à intérêt Jimité ». Il aurait pu être, suivant une expression de Pourrat lui-même, un « livre moniteur ».

Le Te

ACHEVÉ D'IMPRIMER LE 9 ocToBre 1924 PAR F. PAILLART, A ABBEVILLE (SOMME)

EL

ND FEBS 1971

PAT 7 >, L \y Crémieurz s 201 AN GATE YVY, (# ++" 2% 30 XKe .i.e, vingtième. siè d 2

LU

Page 1