‹ Violette MérianChapitre 2 sur 4 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE et C"

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 l8gi

Droit* d» traduction et d« reproduction rértrvfe

Une aube froide et grise, une aube de la fin d'octobre dans les pays du Nord. Six heures sonnent au petit couvent de Mount-Zion. Comme la dernière vibration meurt dans le silence, la porte du couvent s'ouvre, un groupe de femmes paraît sur le seuil. Trois ou quatre religieuses entourent et. serrent dans leurs bras, en pleurant, une jeune fille vêtue d'une robe noire et coiffée d'un chapeau de feutre gris.

A quelques pas attend un petit car irlandais, dont le cocher, fouet en main, est déjà perché sur son siège.

« Est-il temps, Nan ? » interroge la plus âgée des religieuses.

Nan fait signe que oui.

Alors les baisers et les sanglots recommencent.

« Adieu, adieu, chérie ! que Dieu vous bénisse ! »

bruyères flétries, dessinent leurs rondeurs vagues et encadrent un étroit horizon. Dans le fond de la vallée flotte une vapeur et chuchote doucement un petit torrent invisible. Le léger clapotis de l'eau est couvert par le pétillement sec des cailloux que dispersent les sabots de Tardent poney, tandis qu'il gravit la rampe pierreuse en secouant, au vent du matin, son épaisse crinière rouge. A chaque tour de roue, la vallée s'élargit, les montagnes changent de forme, les choses perdent cet aspect immuable sous lequel l'enfant les a regardées pendant douze ans. C'est déjà le commencement de l'inconnu.... Alors, la face tournée en, arrière, elle cherche encore des yeux la maison disparue, elle revoit le cloître, le petit préau avec son grand christ de bois peint, le long dortoir où elle a dormi de si bons sommeils, rêvé de si doux rêves, et surtout la chapelle, oh! la chapelle, pleine du souvenir de mille bonheurs intimes, de mille pieux épanchements que Dieu seul a connus. En ce moment, on y dit la messe, et elle courbe la tête, involontairement, comme si, à cette distance, elle entendait la sonnerie grêle de l'élévation. Et elle songe à ses chères maîtresses restées en arrière, dont les pensées la suivent, dont les prières la protègent à travers ce monde, ce vaste monde maintenant ouvert devant elle.

Il n'est pas encore sept heures lorsque le petit car s'arrête devant la gare de Rathdrum, déjà pleine de

elle glissa une demi-couronne dans la grosse main de Nan.

« Non, non, miss Violette, reprenez ça! Ce que j'ai fait, c'était pour le plaisir.

— Je le veux, Nan.... Vous savez qu'il ne faut pas contrarier les jeunes filles. Ne soyez pas inquiet pour moi : j'ai tout ce qu'il me faut. »

Nan, attendri et vexé, roulant dans sa main la pièce d'argent avec laquelle il n'était pas encore réconcilié, se retira sur Le quai; Violette, debout sur le bateau, put encore lui faire un signe d'adieu. Nan, le jardinier du couvent, était le dernier fil qui l'attachât au passé ; encore une seconde, et ce fil serait rompu.... La cloche tinta, le bateau glissa sans secousse le long des jetées de Kingstown et s'avança comme un fantôme dans le brouillard. Violette traversa la mer sans la voir.

A Holyhead, elle passa du paquebot dans le train qui partit aussitôt pour Londres. Elle ouvrit alors un petit panier où la sœur cellérière avait entassé quelques provisions, et fit un frugal repas qu'elle arrosa d'un verre d'eau fraîche à Chester. Une jeune fille, qui se trouvait dans le même compartiment, lui offrit des pommes. Rien ne rompt la glace, entre jeunes filles, comme de croquer ensemble des pommes. L'étrangère dit, en souriant, à Violette :

« Àvez-vous un amoureux ? »

Violette rougit.

« Oh ! non. Je sors du couvent.

— Du couvent!... Vous êtes catholique romaine? Pauvre petite !...Moi, j'ai un amoureux. Quand il aura vingt et un ans, nous nous marierons et nous irons aux Indes.... Regardez ma bague : n'est-elle pas jolie? »

Elle tira de son corsage des lettres qu'elle lut à Violette.

Cette jeune fille riait très fort, parlait sans cesse, et racontait toutes sortes d'histoires étonnantes. Elle allait passer trois semaines chez une de ses tantes : « Oh ! comme on s amusait dans cette maison-là ! il y avait toujours une quantité de jeunes gens si aimables ! »

« Mais que vous importe, demanda Violette, puisque vous êtes engagée?

— Oh ! ma chère, qu'est-ce que cela fait? » répondit légèrement la petite demoiselle.

Elle descendit à Crewe, et Violette fut bien aise d'être seule. Mais, vers lafin de l'après-midi, ses pensées s'assombrirent. La nuit tombante, le brouillard qui s'épaississait encore, les longs sifflements lugubres du train, les petites lumières des gares qui filaient devant elle comme l'éclair, toutes ces choses la remplissaient de tristesse. Elle se sentait le cœur serré et éprouvait un grand mal à la tête.

Enfin, on arriva à la gare de Paddington.

Avant même d'avoir mis le pied hors du wagon, elle avait remarqué un vieux monsieur, à cheveux

gris, très maigre, vêtu d'une longue redingote cléricale qui rendait sa maigreur encore plus saillante. Il souriait et paraissait chercher quelqu'un.

Elle sauta du wagon et alla vers lui :

« Le Père O'Kelly ? interrogea-t-elle.

— Oui, mon enfant. Je suppose que vous êtes miss Mérian.... Je voulais vous emmener dîner chez moi, mais le temps manque, si vous voulez repartir ce soir, comme me récrit la sœur Sainte-Agnès.... Nous irons prendre notre repas chez un catholique irlandais qui tient un petit restaurant à deux pas d'ici. Car vous devez mourir de faim. »

Violette le suivit.

La salle était chaude et claire, le souper très propre, la femme qui le servait, engageante et polie ; le Père O'Kelly était gai comme le sont presque toujours les vieux prêtres. En sorte que Violette se sentit le cœur plus léger et commença à babiller. On parla de Mount- Zion, des belles montagnes de Wicklow, de tout ce que la jeune fille connaissait et de ce qu'elle aimait. Mais le Père O'Kelly tira sa montre.

« Nous avons juste le temps. »

Ils montèrent dans un hansom cab, et Violette ouvrit les yeux tout grands pour saisir, au passage, quelques aspects de la ville prodigieuse dont on parlait

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tant, même au couvent. Le brouillard était si dense que le cab semblait porté sur une mer de vapeurs. Sans rien voir, on entendait des rumeurs confuses de pas, des cliquetis de harnais, des bruits de chevaux qui s'ébrouaient en glissant sur le verglas. Les becs de gaz apparaissaient comme des points jaunes. Çk et là, une torche, entourée d'un halo rougeâtre : le bras du policeman qui la tenait était seul nettement visible; le reste du corps se perdait en une silhouette informe et caricaturale. A chaque coin de rue le cabman s'arrêtait, tâtant "son chemin, et le Père O'Kelly, qui, en sa qualité d'Irlandais, n'était point, comme le Saxon, cuirassé d'impassibilité, dialoguait vivement avec lui par le petit judas d'en haut.

On atteignit sans accident la gare de Charing-

' Cross. L'excitation des dix dernières minutes était à

son apogée. Des brouettes chargées de colis roulaient

en tous sens. On criait, on s'appelait ; les voyageurs

se hâtaient, traînant des enfants.

Le Père O'Kelly allait dire adieu à sa protégée d'une heure. Il la regardait avec une pitié tendre, songeant à mille choses.

« Que d'épreuves devant vous ! soupira-t-il.

— Oh ! deux jours de voyage sont vite passés!

— Ce n'est pas seulement à ce voyage-ci que je pense, mais à l'autre voyage,... au voyage de la vie!...

VIOLETTE MÉÏUAN. 9

Vous êtes si jeune ! si jeune!... Enfin... que Dieu soit avec vous! »

Elle s'inclina légèrement devant lui. IUeva, presque imperceptiblement, deux doigts de la main droite et murmura :

« In nomine Pah*is...et Filii... et Spiritus Sancti. »

Nul ne vit le geste, nul n'entendit les saintes paroles, dans ce grand brouhaha du départ. C'est ainsi que Violette reçut la bénédiction du vieux prêtre.

Deux heures plus tard, elle arrivait à Douvres et s embarquait sur le bateau de nuit qui passait le détroit. Elle se blottit dans un angle obscur, sous la passerelle, devant le grand trou béant où grondait la machine, et d'où montaient des lueurs rougeâtres. Dans ce coin d'ombre, où elle était cachée, serrant sa mante contre elle, nul ne la vit, pas même les hommes qui se promenaient, à travers les jambes étendues et les couvertures à demi déroulées, lançant des bouffées de cigare, jetant aux femmes des regards hardis et curieux, qui cherchaient aventure. Enfin, au delà d'une montagne de bagages qui se dressait sous sa bâche ruisselante d'eau, elle vit scintiller le phare de Calais.

La nuit s'acheva dans un wagon plein de dormeurs et la matinée était déjà avancée lorsque Violette arriva à Paris. Le prêtre qui devait venir la chercher et la guider, comme avait fait à Londres le Père

10 VIOLETTE MÉR1AN.

O'Kelly, ne parut pas. Assise sur une banquette, la jeune fille attendit longtemps, avec cette patience infinie que Dieu a donnée aux humbles. Pourtant, les heures s'écoulaient, il fallait prendre un parti. Elle consulta le papier qu'on avait envoyé à Mount-Zion pour lui servir d'itinéraire, et, portant elle-même sa malle, elle sortit de la gare. Elle demanda son chemin à la première personne qui lui parut avoir une bonne figure. C'était une marchande de poisson qui poussait devant elle une petite charrette.

« Madame, la gare de Lyon, s'il vous plaît? »

Elle ne comprit rien aux copieuses explications de la marchande, mais partit dans la direction que le bras lui indiquait. Bientôt, elle se trouva sur une sorte de boulevard qui longeait un canal. La terre était grasse et glissante. Il n'y avait plus de brouillard, mais une petite pluie tombait, lente, obstinée, implacable, pareille à ces personnes méchantes qui parlent doucement. Violette avait beau changer de bras : la caisse était lourde, la corde lui coupait les doigts. Elle s'assit sur un banc ; à l'autre bout, un vieil ouvrier fumait sa pipe.

« Est-ce bien loin, monsieur, la gare de Lyon?

— La gare de LyonI dit l'ouvrier en retirant sa pipe de sa bouche. La gare de Lyon! répéta-t-il d'un air amusé. Vous n'avez pas l'intention d'aller jusquelà sur vos petits petons en portant cette machine-

là?... Justement, je vas dans le même quartier. Je '

vous donnerai un coup de main.... On fera connais- ' i

sance en route.... Pardi, c'est pas cinq minutes de plus ou de moins, n'est-ce pas? »

Ces paroles n'avaient rien d'étrange, elles étaient même obligeantes.... Mais le regard qui les accompagnait éveilla chez Violette une soudaine méfiance, et cette méfiance se changea en peur quand l'ouvrier fit un brusque mouvement pour se rapprocher.

Un fiacre vide passait; le cocher la regarda. Elle lui fit signe, courut vers la voiture, sa caisse à la main. Un quart d'heure après, elle descendait à la gare. Là, elle tendit son porte-monnaie au cocher. « Que voulez-vous que je fasse de ça? » dit-il en voyant la monnaie anglaise.

Et, tout en haussant les épaules, il prit le double de ce qui lui revenait, comme pour s'assurer un honnête courtage sur les dangers de l'opération.

Après mille difficultés et mille anxiétés, après bien des questions sans réponse et bien des pas inutiles, après avoir essuyé toutes sortes de familiarités et de rudesses, elle se vit enfin installée dans le train de Marseille. A côté d'elle, une paysanne, tenant sur ses genoux un grand panier d'où débordaient toutes sortes de choses, entama aussitôt la conversation e,t la soutint presque seule.

« Vous allez loin, comme ça?

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— Oh! oui, madame.

— Et d'où que vous devenez?

— Je viens de l'Irlande.

— D'Irlande! Est-il possible!... Comme ça, vous êtes Irlandaise?

— Non, madame, je suis Française.

— Française! Esl-il possible? Et vous ne pouvez censément pas parler le français!

— Mon père était Français; il était professeur de musique dans un couvent d'Irlande. H est mort, et alors, les sœurs m'ont élevée.

— Je comprends,... comme ça, vous êtes Française sans l'être. Moi, je vais chez nous, à une demi-lieuc de Moret. Connaissez-vous Moret? Ah! non, c'est juste, vous ne pouvez pas, que je suis bête ! puisque vous êtes Irlandaise, c'est-à-dire,., censément. Je viens encore de Paris pour ce procès... qui nous fait tourner les sangs. »

Elle raconta son procès à Violette : et comment c'était arrivé, et comment ils avaient perdu devant le tribunal, et comment les avocats y avaient dit qu'il fallait en rappeler, et toutes les pièces de cent sous que ça leurz-y avait coûté.... Sans compter leur iille qu'avait mal tourné, toujours rapport à ce procès, parce que.... « Mais vous êtes une jeunesse, faut pas vous causer de ces choses-là ! » Et leur fils qu'était en Algérie, qui faisait des dettes « plus grosquesatête ».

« Ah! Dieu de Dieu! y en avait de la misère, dans la vie de ce monde.... Vrai, y en avait! »

Elle geignit ainsi pendant deux heures, s'essuyant quelquefois le coin de l'œil avec un foulard à carreaux bleus qui servait de couvercle à son panier et sous lequel pointaient des formes étranges que Violette croyait voir remuer.

Quand arriva sa station, elle s'interrompit, se leva :

« Allons, au plaisir ! » dit-elle tranquillement.

Et elle descendit en prenant grand soin de son panier.

Le wagon se remplit, puis se vida, puis se remplit de nouveau, donnant à Violette le spectacle de Tinfinie variété des types humains. Les uns criaient, riaient, buvaient, jouaient aux cartes, menaient grand bruit. Les autres lisaient, ou restaient le nez collé aux vitres, ou demeuraient enfouis dans de mélancoliques et profondes songeries. Il y avait des voyageurs qui connaissaient tout le monde. A chaque station, ils s'accoudaient à la portière qu'ils bouchaient de leur large dos, et disaient familièrement bonjour aux gens de la gare. Ceux-là, une escorte de parents ou d'amis venait les reconduire au départ ou les attendre à l'arrivée; c'étaient alors des serrements de main, des embrassades sans fin. D'autres, au contraire, se glissaient dans le train, silencieux, inaperçus, et s'échappaient de même. En route, il se passait de

petites scènes tragi-comiques, les maris grondés par leurs femmes, les distraits qui laissaient passer leur station, les ahuris qui oubliaient la moitié de leur bagage sur les banquettes, les menus drames du voyage, sur lesquels nous sommes blasés, mais auxquels Violette assistait pour la première fois.

Lorsqu'elle s'endormit le soir, un curé de campagne lisait son bréviaire, debout, près de la lampe. Lorsqu'elle ouvrit les yeux, à un arrêt du train, elle vit, au lieu du curé, trois jeunes soldats qui fumaient des cigares et contaient des histoires en faisant de grands rires. Ils n'avaient pas l'air méchant. Si l'un des trois, beau parleur, regarda la voyageuse, c'était plutôt, lui sembla-t-il, pour mesurer l'effet que produisait son esprit que pour tout autre motif. Dans les idées un peu naïves de Violette, ces soldats étaient pour elle une protection, et elle se rendormit avec confiance, après une courte prière mentale. Sans doute le ciel la protégea, et, après le ciel, son vilain chapeau de feutre, qui l'enlaidissait si heureusement. Quand elle se réveilla de nouveau, les soldats avaient disparu à leur tour, mais on sentait encore l'acre odeur de leur tabac. Elle ouvrit le carreau, ôta le fameux chapeau gris, et plongea son front dans ce grand vent furieux qui court le long des trains en marche. Elle aspira l'air doux et frais, regarda un moment les vagues ondulations de la terre, les masses confuses

Kt.

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des bois, les nuages effarouchés à travers lesquels filtrait une blancheur lunaire, qui tombait sur la campagne. Quelques gouttes de pluie mouillèrent sa figure et rafraîchirent délicieusement ses paupières fatiguées. Sa pensée se posa rapidement sur mille choses. Elle songea à cette grande paix de la nuit, à ces petites lumières qui piquaient çà et là l'obscurité, aux êtres humains qui veillaient si tard auprès de ces lumières.*.. Puis, pour la centième fois depuis deux jours, elle retourna à Mount-Zion. Elle vit la lampe du sanctuaire brûlant toute seule dans l'église déserte : elle vit les couchettes des novices, voltigea au-dessus des yeux clos et des fronts purs. Puis, revenant sur elle-même, Violette pensa à sa destinée, semblable à ce train qui courait dans les ténèbres vers de grandes villes invisibles. A quel avenir étaitelle emportée avec cette vitesse effrayante? Que seraient ces inconnus dont sa vie allait dépendre?...

Elle traversa Lyon pendant la nuit. Le matin, à son réveil, le wagon était illuminé par un gai soleil. Elle jeta les yeux au dehors : le pays lui parut changé. Des contours plus fins et plus arrêtés, une lumière plus vive, de tièdes effluves qui traversaient l'air, un je ne sais quoi de souriant et d'heureux dans l'aspect de la terre et du ciel annonçaient le Midi. Au premier arrêt, les voyageurs descendirent presque tous, comme ranimés par la même impression. Ils se secouaient,

déroulaient leurs cache-nez, entr' ouvraient leurs pardessus, commençaient à siffler et à chantonner, avalaient vivement une tasse de café noir qui fumaitdans l'air frais du matin. Des femmes à la voix chantante, leur chignon noir emprisonné dans un foulard de soie rouge, allaient prestement le long du train réveillé, offrant des gourmandises méridionales. Il y en avait pour tous les appétits, pour la faim robuste du Saxon en voyage comme pour la petite Parisienne croqueuse de bonnes choses sucrées : nougat de Montélimar, saucissons d'Arles, berlingots de Marseille et surtout les belles grappes de raisin muscat, aux grains allongés, à la peau mate et dorée. Elle demanda le prix d'une de ces grappes : « C'est trop cher! » dit-elle avec un soupir. Quelqu'un qui passait entendit le mot et le soupir. Un instant après, la marchande revenait vers Violette, la grappe à la main ; « Prenez, mademoiselle, c'est payé! » La jeune fille, soudain devenue toute rouge, le cœur battant, le porte-monnaie dans le creux de sa petite main, n'étant pas sûre de comprendre, hésitait entre un refus et un remerciement. La marchande souriait. « En voiture! » cria brutalement l'employé; et Violette se trouva en un instant seule avec la grappe de raisin dans son compartiment.

Elle était grandement émue : car c'était une aventure et un cas de conscience. Qui donc avait payé

pour elle ? L'élève des sœurs de Mount-Zion pouvaitelle accepter et manger la grappe?

L'Écriture sainte est muette sur ce point délicat. Elle met les filles d'Eve, en garde contre la pomme, mais ne fournit aucun précédent contre le raisin. Elle mentionne même avec complaisance certaine grappe monstrueuse du pays de Chanaan dont la contemplation ne fut pas sans influence sur la conduite des serviteurs de Dieu. Il est vrai que l'impie Achab est flétri pour s'être approprié la vigne de Naboth. Mais prendre une vigne à main armée, quand on est un puissant roi, ou bien accepter une simple grappe de raisin de la main d'une marchande qui sourit, lorsqu'on est une pauvre jeune fîlïe mourant de soif et qu'on voyage depuis soixante heures, il faut avouer que les deux cas sont bien différents....

Et Violette regardait la grappe, si belle, si appétissante, si finement veloutée.

Pourtant, devant cette conscience enfantine mais droite, revenait toujours la question : qui donc avait payé pour elle?... En réalité, avait-on payé? N'était-ce pas une pensée charitable de la bonne marchande qui avait donné sa dernière grappe... n'ayant pu la vendre? « C'est cela, dit Violette. Je suis absurde avec mes scrupules. »

Et elle mangea, grain par grain, avec un plaisir

extrême, un peu étonnée elle-même de se découvrir

une telle sensualité. Elle n'avait pas fini ce petit repas qu'elle se trouvait déjà coupable. Elle avait décidé, définitivement décidé que la grappe était un cadeau de la marchande, et voici qu'après l'avoir mangée elle s'apercevait qu'elle était secrètement persuadée du contraire. Lorsqu'elle descendit du wagon, à Marseille, elle n'osait regarder les autres voyageurs et s'écarta d'eux le plus qu'elle put. Un pressentiment lui disait que celui qui avait donné cette grappe de raisin — elle savait que ce n'était pas une femme — allait jouer un grand rôle dans sa vie. Il en fut de ce pressentiment comme de beaucoup d'autres : il ne se réalisa pas. L'auteur du présent, s'il existait, ne se montra point pour réclamer le prix de sa bonne action. A mesure qu'elle s'éloignait, dans le train de Nice où elle était montée, le souvenir de l'aventure s'effaçait. Enfin, elle cessa d'y penser.

Les teintes violettes du soir assombrissaient déjà la Méditerranée lorsqu'elle traversa Saint-Raphaël, alors une misérable petite bourgade, assoupie auprès de son port ensablé. Elle entrevit encore l'archipel de Lérins, sous un dernier rayon de soleil. Puis le paysage se décolora, s'attrista, revêtit cet aspect menaçant que prennent, la nuit, les lieuxinconnus. Des gorges sauvages, des pentes abruptes, des éboulis de rochers renversés les uns sur les autres : il semblait à Violette qu'elle allait arriver au bout du monde.

Il faisait nuit close lorsqu'elle descendit à la gare de Cannes. Deux ou trois cochers qui sommeillaient paresseusement sur leurs sièges, se réveillèrent en la voyant sortir, et se disputèrent son mince bagage. Elle montra à l'un d'eux un morceau de papier sur lequel était écrite l'adresse suivante : « Villa Marina, au Pinde-la-Danse ». A peine était-elle assise, le cheval partit au grand trot, heureux de secouer l'essaim de mouches qui lui dévoraient les naseaux. On fut vite hors des maisons. Dans ce temps-là, la rue d'Antibes n'était qu'une route bordée d'oliviers et traversant des prairies. Après avoir passé le chemin de fer à niveau, le cheval prit une allure plus modérée pour gravir la côte où se dressaient déjà quelques villas. Puis la voiture s'engagea à droite dans un chemin plus étroit, sous l'obscurité des pins, d'où l'on entendait le bruissement plus prochain de la mer.

Le cocher s'arrêta devant une grille basse. Au delà, autant que les ténèbres permettaient de distinguer les objets, on apercevait un jardin touffu, encombré, d^où débordaient des plantes étranges ; à quelques jpas, le toit en terrasse d'une maison à demi enfouie dans la végétation. Étourdiment^ Violette avait payé le cocher, qui avait aussitôt fouetté son cheval. La jeune fille chercha à tâtons, et découvrit dans le lierre un anneau suspendu à une chaîne de fer. Elle l'agita et mit en branle une cloche enrouée. Après quelques

20 VIOLETTE MERIAX.

instants d'attente et un nouveau coup de cloche, des pas retentirentsur le gravier. Une fille d'une vingtaine d'années, à l'air sauvage, portant une chandelle d'une main et de l'autre soutenant son jupon, parut de l'autre côté de la grille ; sur ses talons, un chien aboyait furieusement.

« La villa Marina? interrogea Violette, haletante de fatigue et d'inquiétude.

— La villa Marina, si.

— Le duc de Navarreins demeure-t-il ici? »

La jeune femme, l'air embarrassé, enfonça ses doigts dans ses cheveux noirs en broussailles, qui descendaient sur ses yeux.

« Non capisco », murmura-t-elle.

Puis elle ajouta après un moment de réflexion :

« Aspetta momento. »

Et elle courut vers la maison. Le chien resta seul devant la grille, jappant avec fureur. Presque aussitôt une fenêtre s'ouvrit au premier étage, et une voix de femme, aigre et rude, cria dans la nuit :

« Qui est là? qu'est-ce qu'on veut?

— D'abord, dit Violette, suis-je réellement chez le duc de Navarreins ?

— Oui, et puis?

— Je suis la gouvernante qu'on attend d'Irlande.

— Ah! oui, j'ai entendu parler de ça.... Eh bien, en voilà une heure pour arriver chez le monde!... Et sans

VIOLETTE MÉÏUAN. 21

prévenir encore ! Enfin, puisque vous voilà, entrez. » Quelques mots furent échangés en patois entre les deux femmes à l'intérieur, et la grille s'ouvrit enfin. Personne ne s'offrant pour prendre la malle de Violette, elle la porta jusqu'à la maison. Dans le vestibule se tenait une grande et grosse femme, celle qui venait de lui parler : sa figure ne déplut pas moins à Violette que sa voix.

« Comme ça, vous venez pour la petite?... Vous savez coudre, repasser ? Vous avez l'habitude des enfants? Vous n'avez pas l'air d'être forte.... Est-ce que vous avez déjà été en service?

— En service ! » répéta Violette.

La surprise, l'indignation la suffoquaient, lui faisaient oublier sa fatigue. Elle se contint et répondit froidement :

« Je n'ai pas été engagée pour coudre ni pour repasser, mais pour faire l'éducation d'une jeune fille.

— Une jeune fille de quatre ans ! dit la femme avec un éclat de rire.... Au surplus, vous vous arrangerez avec les maîtres r ce n'est pas mon affaire.

— Ne puis-je leur parler dès ce soir?

— Ils sont à Nice. Vous les verrez demain.... Moi, je me couche de bonne heure. Ainsi, bonsoir. Voilà votre chambre. »

Elle l'avait conduite au premier étage et ouvrit une porte. Quatre murs blanchis à la chaux, une paillasse

22 VIOLETTE HÉHIAN.

sur un lit de fer, une chaise et une cuvette ébréchée sur une commode en bois blanc. Il y avait de quoi faire regretter le mobilier de Mounl-Zion, si humble qu'il fut !

La mégère disparut et Violette resta seule. Le panier aux provisions était vide. La jeune fille mourait de Faim, mais elle n'eût pas voulu demander un verre d'eau dans celte maison inhospitalière. Sa première pensée fut de s'enfermer; mais il n'y avait ni verrou ni serrure. Elle traîna la commode devant la porte et plaça sa malle sur la commode. Après quoi, soufflant la chandelle, elle s'étendit tout habillée sur la couchette. Au moindre bruit, elle se soulevait sur le coude et écoutait, anxieuse. Mais tout dormait dans la maison. Elle n'entendit que le clapotement régulier des vagues et' le grondement du vent qui traversait la pinède. Aucune rumeur rassurante, aucun son humain, pas même la vibration d'une horloge loin-

elle peur 7 Non : la peur d'un danger imaginaire un soulagement à coté du sentiment de son e réelle. Ceux qui, dans cet âge d'extrême démorale, ont passé une première nuit sous un nnu, qui se sont mis au lit pour la première un bonsoir, après avoir vécu de longues anis la tiède atmosphère des affections intimes, sauront de quel poids écrasant était gonflé le

cœur de Violette. Longtemps, bien longtemps, ses larmes coulèrent, amères et brûlantes, dans le silence de la nuit. Mais la jeunesse n'est pas faite pour les longues insomnies : avant minuit, Violette dormait profondément. .

Elle fut réveillée par une voix argentine et bégayante , la voix de l'enfant qui jouait dans le jardin. La claire et joyeuse lumière du matin pénétrait, à grands flots, par sa fenêtre sans rideaux. Elle s'habilla en hâte, fit disparaître avec une sorte de confusion les vestiges de la barricade qu'elle avait élevée, et descendit. Tout s'agitait : dans la maison, hors de la maison, plus de dix hommes étaient à l'œuvre. Les jardiniers fauchaient l'herbe, ébranchaient les taillis, sarclaient les plates-bandes, nettoyaient les allées, disposaient des sièges élégants aux endroits d'où l'on découvrait une large vue et dans certains nids d'ombre, propices à la rêverie solitaire ou à la conversation intime. A l'intérieur, les tapissiers plaçaient des meubles, accrochaient des girandoles, clouaient des tapis épais et doux, habillaien t les fenêtres et les cheminées d'étoffes brillantes et légères. D'autres remplissaient les vases de fleurs rares ; d'autres encore lavaient le pavé de mosaïque

de la terrasse, qui avait disparu sous une croûte de boue séchée et de feuilles mortes. Singulière maison, amusante à force de bizarrerie et de prétention naïve, revêtue d'un plâtre rose qui verdissait et s'écaillait çà et la, zébrée de faïences multicolores, et ornée de toutes sortes d'appendices qu'aucune architecture n'eût avoués. Au dedans, d'affreux bariolages, qui représentaient des guirlandes de fleurs et de fruits, festonnaient les corniches ou s'enroulaient autour des plinthes. Beaucoup de mauvais goût, mais beaucoup de gaieté.

La grosse femme se trouvait sur la terrasse avec la petite fille et un personnage que Violette eût pu prendre pour un gentleman, tant sa mise était correcte. Les gens du monde ne s'y seraient pas trompés ; un domestique pouvait seul être si bien mis à huit heures du matin et porter cette grosse épingle sur une cravate de satin.

La femme se tourna vers Violette.

i! vous voilà! Vous n'êtes pas matineuse, ifin, le premier jour!... Vous n'avez pas i, Violette.... C'est votre nom, pas vrai?

vu sur votre malle. Quel drôle de nom, t pas, monsieur Charles?... Moi, je m'appelle se Vitalis.... Vous pouvez m'appcler madame

une fille ne répliquait pas. Mme Vitalis s'ap-

procha d'elle et, à demi- voix, lui dit avec une certaine solennité :

« C'est le valet de chambre de M. le duc. »

Le valet fît un profond salut, comme il avait vu faire aux messieurs que l'on présentait. Violette répondit par un léger signe de tête, et Mme Vitalis, un peu intimidée, quoi qu'elle en eût, par la froideur de la jeune fille, se frottait les mains l'une contre l'autre.

« Vous savez, les maîtres sojit rentrés. Madame est furieuse : il paraît qu'elle a perdu deux cents louis à Monaco. Ils sont là qui prennent leur chocolat.... A propos, ma petite, je vais voir si votre déjeuner est prêt. »

Pendant ce temps, Violette s'était tournée vers la petite fille et lui souriait. L'enfant était jolie, mais la grâce de ses mouvements était un peu appesantie par les chiffons trop riches dont elle était habillée, et qui lui donnaient l'air d'un petit paquet de dentelles. Elle resta d'abord muette, interdite devant l'étrangère, l'observant en dessous et avec défiance. Elle lui dit enfin :

« Comment t'appelles-tu?

— Je m'appelle Violette.

— Comme les petites fleurs qui sont dans l'herbe?

— Juste.

— Oh ! elles sont jolies ! Elles sentent si bon ! Maman en a toujours là. »

L'enfanl montrait sa poitrine. Puis elle reprit : « Tu n'étais pas là hier. Commentes-tu venue?

— Pendantque vous dormiez. Je suis venuede bien loin pour vous aimer et vous apprendre à lire.

— De bien loin! » fit la petite, rêveuse. Et tout à coup, frappée d'une idée subite : « Est-ce que tu es un ange? »

Par un gracieux mouvement qui avait fait bouffer sa jupe noire autour d'elle, Violette s'était assise sur ses talons, de façon à mettre son doux visage à la hauteur de celui de l'enfant. Le vilain chapeau de feutre et la grosse mante ne cachaient plus sa figure, ni sa taille. Un front blanc, encadré d'un nimbe d'or clair, des yeux d'un bleu presque violet, qui regardaient bien droit, quoique sans hardiesse, une bouche enfantine, surmontant un menton dont le contour décidé et ferme accusait une certaine puissance de volonté, un cou très rond et très blanc, dont les yeux ne se détachaient pas aisément, telle était Violette, et d'autres qu'une petite fille de quatre ans eussent pu la prendre pour un ange.

L'enfant n'attendit pas la réponse, et, changeant

s-tu? dit-elle avec gravité; je ne veux pas ap-

; a lire.

e pas apprendre à lire?

on, je ne veux pas lire les livres; ça m'ennuie.

— Comment le savez-vous, puisque vous ne les lisez pas?

— Je te dis que ça m'ennuie ! cria l'enfant avec impatience, en frappant du pied.

— Que voulez-vous donc faire?

— Regarder des images.

— Toujours?

— Toujours.

— Mais quelles images?

— Des images de belles dames, très bien mises, avec des messieurs à genoux devant elles.

— Eh bien, nous regarderons des images, dit Violette en souriant.

— Alors, je t'aime 1 »

Et l'enfant lui jeta les bras autour du cou.

Un léger craquement de bottines sur le pavé de mosaïque fit savoir à Violette qu'elle n'était pas seule avec la petite fille sur la terrasse. Était-ce le valet de chambre si magnifiquement vêtu, si brillamment cravaté? Non, ce personnage s'était éclipsé. Un jeune homme, en veston du matin, était debout devant elle, jouissant de cette petite scène et la regardant avec curiosité et sympathie.

Violette se releva en rougissant.

« Mademoiselle Mérian? demanda le jeune homme en saluant.

— Oui, monsieur.

30 VIOLETTE NÊRIAN.

— Je vous remercie d'être venue, mademoiselle, et j'espère que vous ne vous déplairez pas ici.... Je vois que Madeleine vous adore déjà. »

A ce moment, Mme Vitalis reparut.

« Votre déjeuner vous attend dans la cuisine. Violette.... Oh! pardon, monsieur le duc!

— Merci, madame, j'y vais.

— Un moment ! fit le duc dont la voix était devenue dure et hautaine. Personne ici n'a le droit de parler familièrement à Mlle Mérian, et quiconque lui manquera sera immédiatement congédié.... Quanta vous, mademoiselle, ajouta-t-il avec un redoublement de respect, vous voudrez bien appeler cette brave femme « Françon » ou « Nounou », comme nous l'appelons nous-mêmes. »

Violette s'éloigna, un peu émue de la mercuriale qu'elle avait attirée sur Mme Vitalis. Comme elle descendait les premières marches de l'escalier qui conduisait à la cuisine, le valet de chambre arriva en toute hâte.

M. le duc prie mademoiselle de vouloir bien 1er chez elle. Le déjeuner de mademoiselle sera dans sa chambre* c'est M. le duc qui l'a orté.

J'y avais pensé, dit Mme Vitalis; c'est cette cuire qui est stupide ! »

ut en remontant l'escalier, Violette entendit de

grosses voix irritées et populacières : c'était Mme Vitalis qui déchargeait sa mauvaise humeur sur la cuisinière.

Arrivée au premier étage, elle allait entrer dans le petit réduît où elle avait couché. Le valet de chambre, qui l'avait suivie, glissant sans bruit derrière elle, s'empressa d'intervenir.

« Mademoiselle se trompe. Voici la chambre de mademoiselle. »

Il ouvrit une porte. Violette se vit dans une charmante petite pièce, entièrement tapissée de perse à fleurs, et s'aperçut qu oi* y avait soigneusement transporté tout ce qui lui appartenait. Un instant après, sur une table ronde, couverte d'une nappe fine à longues franges soyeuses, un thé à l'anglaise, copieusement et élégamment servi, attendait son bon plaisir. Elle s'assit et déjeuna, tout en regardant par la fenêtre largement ouverte la mer délicieusement frissonnante, que rayaient de leur sillage rapide les petites barques à voiles blanches, coquettement penchées sous le vent. Au loin, la pointe d'Antibes s'allongeait vers la haute mer. A droite, Sainte- Marguerite surgissait des eaux transparentes, avec sa forêt et son vieux château. A gauche se dessinait la ligne sinueuse de sable qui ourlait la molle courbure du golfe Jouan. Derrière s'étageaient les plants d'orangers, puis les pins, puis les montagnes bleuâtres, et;

32 VIOLETTE MËR1AN.

au-dessus, les pics de neige qui fermaient l'horizon. Comme tout avait changé en quelques minutes ! N'était-ce pas ainsi que les choses arrivent dans les contes? Un enchanteur était venu, avait dit un mot, et la maison maussade, ennemie, menaçante, était à ses pieds. Cette sombre prison, pleine d'angoisses nocturnes, était maintenant un nid, bizarre, mais charmant, embaumé de fleurs rares, étincelant de soleil, débordant de gaieté, habité par des génies bienfaisants ou des monstres domptés.... Décidément, il ne fallait pas se presser de maudire la vie !

Comme elle achevaitde déjeuner, on frappa un petit coupa la porte.

« Entrez! » cria joyeusement Violette.

Mme Vitalis pénétra dans la chambre sur la pointe des pieds, et referma la porte avec soin. Puis elle s'avança souriante, mystérieuse, confidentielle, avec An n*>i:tes mines qui faisaient un singulier effet sur sa face dure de paysanne vicieuse, viens voir si vous n'avez besoin de rien, mon ;hat.... Excusez-moi, mademoiselle, de vous ■ainsi, mais c'est plus fort que moi.... J'aime esse, et quand les gens me plaisent....

;seyez-vous donc », dit Violette, touchée. Et elle

tte femme n'est pas aussi mauvaise que j'avais

Mme Vitalis ne prit pas le siège qu'on lui montrait,

mais elle s'appuya au dossier d'une chaise et se courba

vers Violette, pour la voir bien en face.

« Vous avez vu notre petit duc? Qu'en pensezvous?

— Mais... il est très bon, très poli.

— Ah ! Un mauvais sujet fini, enragé après les cotillons, mais bien gentil, n'est-ce pas? Ah! si j'avais vingt ans de moins, il ne sifflerait pas longtemps sous ma fenêtre, celui-là !... Enfin, suffit que vous lui revenez, tout le monde a vu ça, on connaît son coup d'œil. . . . Je l'avais deviné, du reste! Dès hier, quand vous êtes arrivée, je m'étais dit: « En voilà une qui va plaire à « M. le duc !... » Et ça me fait plaisir parce que, au fond, je suis bonne, voyez-vous? et que j'aime la jeunesse.... Et puis, je vais vous dire une chose, tout le monde est las de Nella. »

Ces derniers mots eussent été prononcés dans une langue inconnue qu'ils n'auraient pu constituer une énigme plus obscure pour l'esprit de Violette. Sans s'y arrêter un instant, elle répondit :

« Je suis très contente d'avoir plu à M. le duc, mais l'important pour moi est de savoir si je conviendrai à la duchesse. >*

Une stupeur profonde se peignit sur le visage de Mme Vitalis.

t< La duchesse !... Quelle duchesse ?

— Mais... apparemment... la maîtresse de la maison,... la mère de Madeleine.

— Elle ! Nella.... Mais, ma pauvre petite, elle n'est pas plus duchesse que moi. C'est une danseuse italienne,... du moins elle se dit Italienne. Elle se fait appeler la Marinella. Son vrai nom est Marinel, Virginie Marinel. Son papa est mort à la maison centrale de Clairvaux, où il faisait ses trois ans pour escroquerie. Quant à elle, elle a été élevée dans la rue. Elle s'est perdue à quatorze ans. Elle a vendu des fleurs et tout ce qui s'ensuit sur le boulevard Montmartre ; elle a été modèle ; elle est restée quatre ans avec un peintre en bâtiments qui la rossait. Maintenant, elle fait la dégoûtée, rien n'est trop beau pour elle ; c'est ça qui fait mal ! Elle se donne vingt-six ans, mais elle n'ouvre la bouche que pour mentir, et, vous pouvez me croire, elle est plus près de quarante que de trente. Elle a mon âge, autant dire ! »

Mme Vitalis continua longtemps avec cette haine énergique et jalouse qu'on ne trouve à ce degré d'âpreté que chez les domestiques modernes, lorsqu'ils parlent de leurs maîtres. Mais Violette ne l'écoutait plus. Elle songeait à ce nouveau coup qui dérangeait ses espérances à peine formées. En quelques phrases brutales, Mme Vitalis lui avait dévoilé tout un côté de la vie qu'elle ne soupçonnait pas. Si ignorante qu'elle fût, comment ne pas comprendre que Made-

VIOLETTE MÉR1AN. 35

leine était le fruit d'une liaison que l'Église n'avait pas bénie, que la loi ne connaissait pas ? Lorsqu'elle eut réussi à se débarrasser de Mme Vitalis, elle commença immédiatement une lettre pour sœur Sainte-Agnès. Mais, dès les premiers mots, elle fut arrêtée par d'insurmontables difficultés d'expression. Comment parler librement de ces choses à l'institutrice de sa jeunesse, à celle qui, pour mieux les lui cacher, avait toujours semblé les ignorer elle-même ? Au bout d'une heure, elle avait brûlé deux brouillons, lorsque des petits pas pressés se firent entendre sur le palier.

« Es- tu là? » criait la voix de Madeleine.

Violette alla ouvrir.

a Maman est méchante aujourd'hui, lui dit-elle. Elle m'a chassée du salon en me disant qu'elle était malade et que je faisais trop de bruit. Viens avec moi : je te montrerai mes poupées pour t'amuser. »

A midi, le gong placé dans le vestibule retentit pour annoncer le déjeuner. Violette descendit, tenant Madeleine par la main, et rencontra, au pied de l'escalier, le duc de Navarreins qui rentrait d'une promenade à cheval. Tous trois pénétrèrent ensemble dans le salon, le duc faisant passer Violette la première et entrant derrière elle avec la petite fille sur son dos.

Dans le coin le plus obscur de cette vaste pièce, dont les doubles stores roses étaient soigneusement

baissés, une femme était assise sur une sorte de divan, le haut du corps enfoncé dans trois ou quatre coussins. Elle était vêtue d'un long peignoir couleur d'ambre d'où sortait un pied chaussé d'une mule de satin rose. L'autre mule traînait à deux pas sur le tapis. Un teint mat, une chevelure brune savamment ébouriffée, un front bas, des yeux longs plutôt que grands, dont une myopie, affectée ou réelle, rendait le regard trouble, sorte de charme auquel les hommes ne sont pas insensibles, voilà ce que Violette aperçut de la Marineila, du seuil où elle était restée.

Comme le duc de Navarreins s'approchait du divan, elle tourna la tête vers le mur d'un air boudeur.

« Oh! ce gong! dit-elle. Si vous aviez la moindre pitié pour moi, vous n'exposeriez pas une femme qui souffre au supplice d'entendre ce tapage infernal.

— Je donnerai des ordres : vous ne l'entendrez plus.... Vous savez que Mile Mérian est là?*

— Non, je ne l'avais pas vue.... Bonjour, mademoiselle. Est-ce vraiment l'heure du déjeuner, Philippe? Je n'ai pas faim !

— Déjeunez toujours, dit le duc, légèrement railleur. Pour me faire plaisir!...

— Je n'ai pas envie de vous faire plaisir. »

Il l'aida à se lever.

« Je suis lasse, gémit-elle, lasse à mourir!

— Bah ! vous êtes fraîche comme une rose.

— Vous voyez bien que vous cherchez à m 'être désagréable!... Vous savez parfaitement que je n'ai pas de prétention à la fraîcheur.... J'abandonne la fraîcheur aux paysannes... et aux Anglaises », ajoutat-elle avec un coup d'œil oblique sur Violette.

« L'horrible lumière ! cria-t-elle en entrant dans la salle à manger. L'affreux soleil î »

M. Charles se précipita vers la fenêtre, et fît choir presque à la fois la jalousie et le store.

Nella s'assit en tournant le dos au jour, et indiqua à Violette, avec un court et froid sourire, la place voisine de l'enfant.

Au premier plat qu'on lui offrit, elle croisa les bras et se rejeta en arrière, puis, voyant que personne n'insistait pour la faire manger, elle fit un signe imperceptible à M. Charles, qui lui rapporta le plat, et elle se servit largement. Elle continua à parler ou plutôt à murmurer, par petites phrases sèches, d'une voix boudeuse et indistincte. Les portes ne fermaient pas, les fenêtres non plus ; les meubles étaient vieux et laids ; pas de goût, pas de chic, un dénuement dont on n'avait pas l'idée ! A quoi avait pensé l'agent qui leur avait procuré cette bicoque en ruines, où l'on ne pouvait recevoir personne ! Pour qui la prenait-on, décidément ?

« Y a-t-il des boutiques, ici? demanda- t-elle enfin.

— Il y a toujours des boutiques, répondit le duc distraitement.

— J'irai un peu voir, cette après-midi, si j'en ai la force. J'emmènerai la petite.... Pourriez-vous m'accompagner, mademoiselle ?

— Oui, madame, dit Violette, hésitante.

— Mais est-ce que vous avez une robe?... Je veux dire une autre robe que celle-ci ?

— Hélas, madame !

— Oh ! cela ne fait rien. J'ai ici des robes que je ne mets plus, que j'ai à peine portées. Alphonsine, ma femme de chambre, est couturière, elle vous fera aller cela dans la perfection. »

User les défroques de la Marinella!... Violette se taisait. Philippe intervint avec une certaine vivacité.

« Vous n'allez pas faire porter vos vieilles robes à Mlle Mérian ? Ce serait inconvenant. »

Une colère soudaine fit trembler les lèvres de Nellà. Elle regarda d'un air de défi Navarreins et l'institutrice. La fille du peuple apparaissait, prête aux gros mots, et plus vulgaire, si c'était possible, que la Vitalis.

« Inconvenant! cria-t-elle. Pourquoi?

— Mais, madame, reprit froidement Violette dont le cœur battait violemment, parce que cette toilette serait, sans doute, trop riche pour ma situation. »

Cette réponse ferma la bouche à Nella sans l'apai-

ser ; Philippe regardait d'un autre coté. D'ailleurs, le déjeuner était fini et Ton se sépara.

Ce même jour, vers quatre heures, Violette alla s'asseoir avec Madeleine sur une petite esplanade sablée qui s'étendait à cinquante pas en avant de la maison et dominait la mer de quelques pieds. La lumière s'attendrissait à l'approche du soir; une brume bleue noyait les lointains, le vent était tombé, et, la voile refusant, les longues barques de plaisance restaient immobiles, comme de grands oiseaux blancs soudainement pris dans la glace. La vague mourait, avec un soupir sourd et caressant, dans le fouillis d'algues sèches et de cactus qui croissaient en désordre au pied du mur.

Au bout d'un quart d'heure, M. de Navarreins s'approcha, un peu grave; mais cette demi-tristesse lui allait bien. Rien ne trahissait, en lui, l'enfant gâté de la fortune et de la mode. Un visage légèrement allongé, d'une pâleur brune, aux reliefs vigoureusement accusés. Des yeux bleu foncé, dont le regard couvert, sérieux, pénétrant, pouvait s'arrêter longtemps sur une femme sans la gêner. Un large front, les tempes bien encadrées par des cheveux noirs, dont les ondulations abondantes, se déroulaient en arrière; une moustache assez martiale, mais fine, et qui ne s'effilait pas en crocs vainqueurs, suivant la triste habitude du temps. Il était grand, marchait

bien, avec une sorte de dignité naturelle. Ses mouvements étaient aisés et calmes, sa voix profonde, ses gestes rares. Dans sa physionomie et dans ses manières, rien de la brillante mobilité du mondain, mais plutôt la passion contenue et réfléchie, l'ardente mélancolie de Thomme dont Tunique destin est d'aimer. « Mon cigare ne vous fait pas peur? demanda- t-il doucement à Violette.

— Non, monsieur le duc. »

Il étendit le bras vers le château de Sainte-Marguerite, qui se détachait sur la sombre verdure de l'île, juste en face d'eux.

« Vous regardiez cela?

— Oui. Qu'est-ce donc?

— Autrefois une prison d'État, et maintenant une masure qui ne sert plus à rien... sinon à faire bon effet dans le paysage. Connaissez-vous l'histoire du Masque de fer? »

Oui, elle la connaissait. Était-ce donc là qu'il avait été enfermé, qu'il avait souffert?

« Pauvre homme ! Je ne regarderai jamais ces vieux murs sans penser à lui, sans prier pour lui. »

L'idée de « prier » pour le Masque de fer devait faire sourire un Parisien de 1866, mais ce sourire s'éteignit rapidement sur les lèvres du duc.

« Est-ce qu'un couvent n'est pas aussi une prison? demanda-t-il.

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— Oh! non. Quand on est enfermée avec Dieu!... D'ailleurs j'étais si petite lorsque je suis venue au couvent !

— Votre mère?...

— Maman est morte quelques jours après ma naissance.... Tenez, la voici. »

D'un geste instinctif, elle dégrafa le haut de son corsage, en tira un médaillon, puis s'arrêta, confuse, songeant à tout ce qu'il y avait d'intimité et d'abandon dans un tel mouvement, et surtout en pensant qu'à cause de la brièveté de la chaîne, il serait obligé de s'approcher tout près pour voir, presque à lui effleurer la joue. Ce qu'il fit, mais discrètement. Il regarda la miniature, puis la jeune fille empourprée jusqu'au front, et, de nouveau, la miniature, comme pour comparer la mère et la fille.

« Charmant visage, » dit-il en laissant retomber lentement le médaillon, « très mélancolique et très doux. »

Il reprit sa première position, et, avec la main, chassa vers la mer, dans lair immobile, les bouffées de son cigare.

« On m'a dit que votre père était artiste?

— Oui, professeur de violon et compositeur. Pauvre père ! il n'a pas eu de chance ! Personne, je crois, ne l'a aidé, ne l'a encouragé. Il a eu du mal, bien du mal dans la vie.

42 VIOLETTE MERIAH.

— Voua vous le rappelez encore?

— Je me rappelle que noua habitions un petit logement dans une très grande ville, Londres ou Dublin, je ne sais plus. Le soir, papa jouait devant la fenêtre ouverte et je l'écoutais. Quelquefois il penchait vers moi sa bonne vieille figure fatiguée, et me disait :

« — Tu aimes ça, dis, petite!

« — Oui, père, c'est beau. »

« Alors il était content, il me tapotait la tête de ses doigts tremblants, en disant : « C'est moi qui « ai fait ça.... »

Elle s'arrêta, baissa la tête.

« Je ne l'ai pas vu mourir, je ne me rappelle rien de sa dernière maladie. Une voisine m'avait emmenée.... Je jouais avec ses enfants. Oh! j'ai dû bien m'amuser le jour que papa est mort! »

Tout à coup un sanglot lui monta & la gorge, et sa voix se brisa.

k Tu pleures, dit Madeleine. Ne pleure pas, va, cr n'est pas la peine.

Pardon, monsieur le duc, fit Violette.

C'est moi qui dois vous demander pardon. Je

ai questionnée sur des choses douloureuses.

z-moi du couvent. »

3 raconta ses joies, ses chagrins d'enfant, ses

es, sa vie d'écolière, le petit monde étroit et

ux où elle avait vécu. Souvent, elle cherchait

^«^^"^^i^pii

ses mots, traduisant sa pensée par des exotismes qui n'étaient pas sans grâce. Quelquefois aussi elle avait recours à l'anglais, le duc lui ayant dit qu'il connaissait cette langue.

Quand ce fut fini, ils restèrent silencieux, regardant le soleil descendre derrière l'Esterel.

A ce moment, « madame » rentra, suivie d'Alphonsine qui portait une foule de paquets. La petite courut au-devant d'elle.

« Maman, j'ai appris trois lettres de l'alphabet que Violette m'a dessinées sur le sable. »

Nella regarda son amant, puis la jeune fille. Elle vit les chaises encore tournées l'une vers l'autre. Ses longs yeux d'odalisque étaient devenus ronds comme ceux d'un chat sauvage, et un sourire cruel montra ses dents aiguës.

« Trois lettres en une journée ! dit-elle. Mlle Mérian est bien habile. Ton papa a dû l'aider! »

Brusquement elle s'éloigna; le duc la suivit. A l'instant où ils allaient passer le seuil du salon, elle se tourna vers le jeune homme et lui jeta à la figure trois ou quatre paroles que Violette n'entendit pas et auxquelles il répondit par un haussement d'épaules.

Puis la portière retomba derrière eux.

Le dîner fut encore plus lugubre que le déjeuner. De part et d'autre, silence glacé. Après le repas, Nella

entra dans son boudoir, et, comme Madeleine voulait l'y suivre: « Va-t'en! » lui dit-elle d'une voix dure et rauque qui terrifia l'enfant.

Dans le vestibule, les domestiques se souriaient avec des grimaces significatives.

» 11 y a de l'orage? dit Mme Vitalis à Alphonsine, qui sortait de la chambre de sa maîtresse.

— Ah ! je vous crois, répondit Alphonsine de sa voix traînante. Je viens d'écopper, moi ; mais faudrait pas qu'elle recommence souvent: j'aurais bien vite fait de lui flanquer mon compte. J'en ai assez de servir ces femmes-là!

— Il ne faut pas dire ça; vous gagnez gros avec elle. »

Le valet de chambre s'éloigna sans mot dire.

a Dites donc, remarqua Alphonsine, il ne se compromet pas, M. Charles!

— Non, il sait que madame le gobe. »

Chacun était aux aguets, qui derrière une porte, qui au haut de l'escalier, pour voir ce qui allait se passer.

Vers huit heures, Violette se trouvait dans la chambre de Madeleine qu'on venait de mettre au '*' La soirée était très chaude, et la pensée lui vint ntr'ouvrir la croisée. Comme elle jetait machinaient les yeux au dehors, elle aperçut quelqu'un près la balustrade, là même oùelleétaitrestée longtemps

VIOLETTE MÉRIAN. 4b

assise dans la journée. Elle crut d'abord que c'était Nella toute seule, mais un regard plus attentif la détrompa. Ils étaient deux, mais si étroitement enlacés! Ils marchaient ainsi, lui courbé vers elle, elle portée par lui, et quand ils se rapprochèrent, quand la lumière d'une des fenêtres éclairées tomba sur eux, Violette s'aperçut que leurs bouches étaient collées l'une à l'autre dans un baiser qui ne finissait pas. Puis elle entendit ou devina des petits mots tendres, chuchotes avec des zézayements enfantins. Et, avec un indéfinissable sentiment de honte et de colère, elle se retira brusquement, heurtant Mme Vitalis, qui regardait par-dessus son épaule.

« La paix est faite, dit celle-ci» Monsieur aura payé les deux cents louis.»*. Ah! ces hommes! Tous la même chose ! »

Oubliant d'embrasser Madeleine, Violette rentra chez elle toute frémissante.

Elle avait pleuré devant cet homme! Elle lui avait montré le médaillon de sa mère! Pourquoi, dans cette maison où tous lui déplaisaient et l'effrayaient^ lui avait-il inspiré confiance et sympathie? Pourquoi, mais pourquoi donc? Pauvre ignorante, sa première journée dans le monde était déjà marquée d'une sottise. Irait-elle' ainsi, de faute en faute, de mécompte en mécompte; dans cette demeure peuplée de vices et pleine de pièges?

■fc.

Elle s'assit devant sa table, pour recommencer sa lettre à la supérieure de Mount-Zion. Et, pourtant, elle hésitait à tremper la plume dans l'encrier. Elle savait ce qu'on lui répondrait, et surtout ce qu'on lui (lirait au retour : « Chère fille, un coup d'œil jeté sur le siècle vous a suffi polir deviner sa malice ; un instant de contact, et vos petites ailes d'ange en ont frissonné.... Oui, le monde est impur, le monde est mauvais, irrémédiablement mauvais. La paix n'existe que dans l'ombre délicieuse et fraîche du sanctuaire, entre les bras de Jésus-Christ.... Nous ne voulions pas vous le dire, maintenant vous l'avez découvert vous-même. » Et pendant des semaines, des mois, des années, ce langage reviendrait sous toutes les formes et dans toutes les conversations, avec cette patience invincible, cette douce obstination du cloître, qui, sur la terre, commence déjà l'éternelle monotonie du ciel. Et ainsi jusqu'au jour où Violette, vaincue, dirait oui. Elle sentait le froid des ciseaux qui coupaient ses cheveux blonds, le voile aux plis raides l'enveloppant comme un suaire, et elle avait peur; car, bien que pieuse, et même dévote, elle ne s'était jamais sentie appelée à la vie religieuse. Mille choses confuses s'agitaient en elle, surtout un besoin de liberté, même de lutte.... Pourquoi se reposer quand on n'est point lasse ? Pourquoi contempler quand on a soif d'agir? Les sœurs de Mount-

VIOLETTE MÉR1AN. 47

Zion étaient trop sincères pour lui avoir caché qu'il y a d'honnêtes gens dans le monde et qui font leur salut.

N'importe! Quoi qu'il arrivât ensuite, il fallait quitter cette maison, et la quitter promptement, sans attendre la réponse, trop lente à venir, de son ancienne directrice. Elle était décidée à le faire, et dès le jour suivant.

mm.

Le lendemain matin, Nella remplissait de cris et d'éclats de rire la maison et le jardin. Un peignoir à raies blanches et roses 'avait remplacé le peignoir couleur d'ambre, et on eût dit qu'elle avait changé de caractère en changeant de vêtement. Plus enfant que sa fille, elle bondissait dans les escaliers, sautait les marches par trois à la fois, excitait la petite au risque de lui donner des convulsions, souriait à tous, familière avec la nounou, presque coquette avec M. Charles, particulièrement gracieuse avec Violette dont elle semblait décidée à faire la conquête. La voyant assise et penchée sur un ouvrage d'aiguille, elle s'approcha par derrière, lui tapota les épaules comme à une camarade :

« Vous en avez, un joli cou !... Un vrai cou déjeune

fille! Vous rougissez parce que je vous dis ça? Tiens !

Pourquoi donc ? Attendez, pour rougir, que les hommes

vous fassent des compliments. »

50 VIOLETTE MÉHIAN.

Puis elle s'assit, bâilla, soupira, regarda le paysage sans le -voir, déclara qu'elle était « morte » de lassitude, laissa tomber deux ou trois de ces vulgarités dont est faite la conversation des êtres sans imagination et sans culture.

« Pauvre petite ! Il paraît que vous en avez mangé, de la vache enragée. Votre papa était bien pauvre, pas vrai ?

— Mon père, répondit sèchement Violette, était professeur de violon, h

Elle comprenait que quelque chose de sa conversation avec M. de Navarreins était revenu à cette femme.

« Oui, je sais,... professeur de violon, ça ne rapporte que de l'eau à boire.... Moi aussi, allez, j'ai connu la misère ! »

Elle se faisait câline, sentimentale ; elle avait l'air de réciter une leçon.

« Mon père était pêcheur, ma mère reprisait ses filets.... Nous habitions une petite chaumière, près de Naples. .. . Une nuit d'orage, mon père ne revint pas. .. . »

Dubout des doigts, elle essuya une larme imaginaire. En même temps, elle surveillait Violette. Elle ne lut veux qu'un étonnement méprisant, l'implalain que la jeune fille éprouvait pour les co- 13, non pour celles du théâtre, mais pour la vie. Alors, elle se leva vivement, et tourna ur cacher sa mauvaise humeur.

Le duc était allé au cercle Nautique. Il ramena pour le déjeuner trois convives : le fameux journaliste Oli-* vier Rennequin, le ténor russe Golomine, qui venait de faire les délices des salons de Paris et qui allait chanter à Nice; enfin, M. de Pons, un cocodès, comme on disait en ce temps-là.

Le déjeuner fut très gai et, par moments, très bruyant. Rennequin, un gros homme d'une cinquantaine d'années, à l'air commun, presque ignoble, en fît les frais. Il ne riait jamais, disait des énormités d'un ton maussade et bourru, sans regarder personne et sans perdre un coup de dent. Lorsque ses, histoires ou ses coups de boutoir atteignaient une des personnes présentes, il paraissait n'en prendre aucun souci. Tant pis, pourquoi étaient-ils là? A eux de se garer.

Nella riait avec affectation, renversée en arrière, déployant son buste et montrant ses dents. Le ténor russe, avec la mélancolie de sa race et la fatuité de sa profession, s'enveloppait de silence. M. de Pons s'amusait franchement, en homme pour qui la vie est un spectacle. Tout en écoutant le journaliste, il regardait le duc, Nella, puis Violette, comme s'il eût voulu deviner quelque chose. Rennequin, de son côté, chose étrange I tout en tenant des propos qui ne pouvaient s'adresser à la jeune fille et qu'elle eût été fort en peine de comprendre, ne la quittait presque pjas dès J

yeux, et cette attention, à la longue, devint gênante

pour Violette.

h Savei-vous? dit M. de Pons à Rennequin lorsque l'on passa sur la terrasse pour prendre le café. Vous m'avez étonné ce matin. Toujours drôle, comme & l'ordinaire, mais pas un mot salé! Vous qu'on accuse de tout dire !

— Est-ce que vous croyez que je ne sais pas me tenir quand il va, pour m écouter, de jeunes oreilles?»

Nella ayant prié Mlle Merlan de l'aider pour offrir le café, celle-ci se trouva un peu intimidée, le sucrier dans une main, la tasse dans l'autre, devant le terrible journaliste, qui s'était isolé et assis-aur une balustrade.

« Pas de sucre ! cria-t-il. Jamais de sucre ! »

Et il ajouta a demi-voix :

h Alors, ma fille, vous voulez entrer au théâtre?

— Moi, monsieur!

— J'avais cru.... Vous me faisiez de la peine. Je me disais : « Tant de jeunesse, tant de gentillesse, un air « si décent, et on va flanquer tout ça au milieu des « cabotins! » Mais alors, qu'est-ce que vous faites ici?

" ' ' is venue pour l'éducation de la petite Made-

c'est autre chose.

je ne sais si je resterai.

>vous-en.... Allez-vous-en bien vite! »

VIOLETTE MÉR1AN. 53

Il va sans dire que cet aparté avait échappé aux autres personnes, groupées à l'autre bout de la véranda et occupées en ce moment à suivre, avec des lorgnettes, un navire de guerre qui doublait le cap d'Antibes.

« Et moi aussi, je m'en vais », reprit le gros journaliste d'un ton différent.

Il posa sa tasse à demi pleine sur un guéridon.

« Leur café ne vaut pas le diable. Si MmeRennequin m'en faisait boire de pareil, je plaiderais en séparation. Mais il n'y a personne comme les millionnaires pour être mis dedans.... Messieurs, dit-il tout haut, je vous quitte; on m'attend à Monte-Carlo.

— Qui donc vous attend?

— Les croupiers, parbleu!... J'ai une cinquantaine de louis à perdre. Ce soir, à dix heures, je serai nettoyé. Si, en sortant, je trouve un bel arbre, je suis capable de me pendre.... Vous prierez pour moi, n'est-ce pas ? »

Il sortit au milieu des rires.

Un moment après, de Pons allait rejoindre Nella et Golomine dans la salle de billard, vers laquelle le guidait un bruit de carambolages.

« Monsieur le duc, fit Violette en hésitant, je voudrais vous parler.

— A moi, mademoiselle? Dites, je vous écoute.

— Pardon! Mais j aurais voulu que personne....

54 VIOLETTE MÉB1AN.

— ... Ne puisse nous interrompre? acheva-t-il, un

peu surpris.... Venez par ici. »

Il ouvrit la porte d'un petit fumoir où il la fil pénétrer en s'inclinant, lui avança un fauteuil, se jeta sur un pouf, etditgaiement :

« Alors, c'est sérieux?...

— Monsieur le duc, fit Violette très pâle et les larmes dans la gorge, mais se raidissant contre l'émotion, ma situation est cruelle. Ce que j'ai à dire m'embarrasse, car vous avez été bon pour moi et je ne voudrais pour rien au monde vous fâcher. Pourtant, il faut que je parle. Si les mots que j'emploierai ne sont pas ceux qui conviennent, ou s'ils vous déplaisent, je vous en supplie, monsieur, pardonnez-moi.

— Vous êtes pardonnée d'avance, fit le duc devenu grave.

— Monsieur le duc, en venant ici, je croyais aller chez la duchesse de Nitvarreins.

— La duchesse!... Ah! je vous comprends, mais... cette erreur m'étonne. La situation où je suis, les conditions où est née Madeleine, tout cela, je vous l'affirme, étaitparfaitement connu de l'intermédiaire que ;■-,; -hargé de chercher en Angleterre une institutrice

liquo pour l'enfant. S'il a gardé pour lui ces cirmecs, ila eu tort, et j'ai dû croire que vous étiez urant.... Enfin, mademoiselle, si vous avez été

VIOLETTE MÉRIAN. i)5

trompée, ce n'est pas moi, du moins, qui vous ai trompée.

— Je ne vous accuse pas, monsieur ; mais, quelle que soit la cause du malentendu, je ne saurais rester.... »

Cette parole décisive fut suivie d'un silence pénible.

« Je n'ose discuter la détermination que vous avez prise, reprit enfin le duc. Elle m'afflige et m'étonne profondément... surtout quand je me rappelle notre longue et intime causerie.... A ce moment-là, sans doute vous ignoriez....

— Pardon, monsieur le duc, je le savais déjà. » Elle le savait! Alors, pourquoi cette confiance, cet

abandon? Le jeune homme semblait chercher le mot d'une énigme. Il regarda longuement la jeune fille qui baissait les yeux.

« La nuit porte conseil, reprit-il lentement, mais tous les conseils de la nuit ne sont pas bons.... N'importe, mademoiselle, vous êtes libre, et dès qu'il vous plaira.... Ce soir, demain, dans une semaine, si vous désirez vous reposer pendant quelques jours. »

11 avait ouvert un secrétaire. Précipitamment il glissa un papier sous une enveloppe et la lui tendit.

« Voici qui vous permettra de retourner en Irlande. Acceptez, en même temps, mes regrets pour la fatigue de ce long et inutile voyage. »

Son accent était devenu bref , amer, un peu hautain.

56 VIOLETTE NÉRIAN.

Il fit un pas vers la porte. Violette balbutia une phrase inintelligible et sortit.

Dans sa chambre, elle déchira l'enveloppe et y trouva un billet de mille francs. Elle réfléchit douloureusement à tout ce qui lui était arrivé depuis la veille, et l'ombre s'épaississait dans sa chambre sans qu'elle s'en aperçût.

Mme Vitalis ouvrit la porte qui communiquait avec la chambre de Madeleine.

« Venez donc voir. Je ne sais ce qu'a la petite : elle est toute drôle ! »

Violette se leva et passa vivement dans la chambre voisine — une grande pièce, éclairée par deux fenêtres qui regardaient la mer. La petite fille était couchée sur un sofa, entourée de joujoux que Mme Vitalis lui avait offerts et qu'elle avait rejetés avec colère. Toute pâle, immobile, elle regardait dans le vide, de ses grands yeux fixes. Une petite face froide, immuable comme celle d'une morte. En deux ou trois heures s'était opérée une de ces transformations effrayantes dont les enfants de cet âge peuvent seuls présenter le spectacle. Comment reconnaître la petite Madeleine qui, le matin même, ivre de gaieté, galopait avec sa mère dans les allées?

« En effet ! que peut-elle avoir? murmurait Violette, agenouillée devant le sofa.

— Prends-moi », dit Madeleine.

Violette l'assit ou plutôt la coucha dans ses bras. « Elle frissonne.... Elle a la fièvre....

— Je vais prévenir madame », dit la nounou.

Au bout de vingt minutes seulement, Nella parut dans une délicieuse toilette de dîner, très hardiment décolletée en carré et qui la dessinait merveilleusement. Elle entra comme une bourrasque dans la chambre de la petite malade.

« Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?... Qu'as-tu, mon trésor? Ris donc à petite mère! »

Elle secouait les mains de l'enfant avec une impatience nerveuse.

« Tu me fais mal, fit Madeleine d'une voix dolente.

— Cette enfant n'a rien.... Vous voyez bien qu'elle n'a rien. Vous êtes là à l'effrayer avec vos figures renversées. Allons, ris donc, trésor : je t'achèterai une montre si tu ris. Tu sais, les belles montres qui marchent toujours et qui font tic tac? »

Madeleine ne semblait pas l'entendre.

« Elle a la fièvre, dit Violette.

— Un peu de fatigue, voilà tout. »

A ce moment, M. de Navarreins parut dans l'encadrement de la porte.

« Êtes-vous prête, Nella? Si vous ne voulez pas faire poser nos amis, il est temps de partir.

— Oh! je ne pars pas, fit Nella avec une sorte de rage ; on a juré de m'empêcher d'aller là-bas. Je n'ai

plus qu'à me déshabiller.... Vous pouvez y aller tout seul : vous m'excuserez. »

Et, s'apercevant dans la glace, elle eut un soupir de regret et de colère.

« Quoi! la petite est malade?

— C'est-à-dire qu'on lui a persuadé qu'elle Tétait ! »

A son tour, M. de Navarreins examinait l'enfant. Il y eut un silence.

« Faites une chose, dit le duc, allez à ce dîner; je resterai.

— Que j'aille à Nice, toute seule!

— Avec de Pons, si vous voulez.

— De Pons?... Oh! il n'est guère convenable, votre ami de Pons.

— Avec Golomine, alors.

— Oui,... peut-être... avec M. Golomine.... Si vous l'exigez, si vous croyez qu'il n'y a aucun danger.

— Un danger?... De la part de Golomine?

— Je ne parle pas de cela.... Je parle de l'enfant.

— Ah! je ne sais.... En allant à la gare, vous passerez chez un médecin, le meilleur.... Vous direz qu'il vienne sur-le-champ.

— Oui, c'est cela.... Au fait, vous avez raison. Après avoir promis, il serait impoli de les faire attendre. J'irai, puisque vous y tenez absolument. Et je revien-

drai ce soir.... à moins que je ne manque le dernier train. »

Elle embrassa l'enfant à la hâte, s'enveloppa dans sa pelisse, que la femme de chambre avait tenue sur les bras pendant tout ce dialogue.

« Demain, dit-elle d'un ton alerte, je suis sûr qu'il n'y paraîtra plus. Bonne nuit, mon ange. A ce soir, Philippe, à demain au plus tard. »

Il s'agissait de coucher l'enfant, qui refusait de quitter les genoux de Violette.

« Écoute, dit la jeune fille qui rendait pour la première fois à la petite son tutoiement. Sois sage, Madeleine, laisse-toi déshabiller, et quand tu seras dans ton lit, tu passeras encore tes bras autour de mon cou. Je ne m'en irai pas avant que tu sois endormie. »

Elle l'embrassa, et l'enfant se laissa faire.

Le duc dîna seul en bas. On servit un potage à Violette sur un guéridon voisin du lit. Elle l'avala tout en laissant sa main gauche entre les mains moites et brûlantes de Madeleine.

Vers huit heures et demie, on entendit le sable du jardin craquer sous un pas lourd. C'était le docteur Ventura : un petit vieux, au crâne chauve, au visage rose. Lui aussi, il dînait avec des amis,'mais en entendant parler d'un duc, il s'était dérangé entre le premier et le second service. Il avait encore sur les lèvres la saveur du dernier verre de madère qu'il avait

60 VIOLETTE MÉR1AK.

avalé, et dans les yeux la flamme égrillarde du madrigal qu'il décocherait en rentrant à sa voisine, la « dame » du notaire. N'eût été l'anxiété de ceux qui l'attendaient, c'eût été comique de voir cette ronde et joyeuse figure de vieux compère s'efforçant de se raidir dans une gravité factice.

Il s'assit près du lit, posa ses deux grosses mains de paysan sur ses genoux en boule, qu'il caressait doucement, fît les questions d'usage, tata le pouls de l'enfant, respira longuement d'un air méditatif, ponctua toutes les réponses qui lui étaient faites de : « Très bien! Parfaitement ! Oui, c'est cela même »... et griffonna quelques lignes illisibles. « Une cuillerée, toutes les heures.... Ne pas permettreà l'enfant de se découvrir.... Nous verrons demain. »

Sur l'escalier, il exprima l'espoir que M. le duc se fixerait dans le pays. Il y avait justement une villa à vendre sur la route de Fréjus, vente forcée, après faillite, une affaire d'or. Les propriétaires y avaient englouti deux cent mille francs et seraient heureux de la revendre pour un morceau de pain, etc.

Le vitrage du vestibule trembla en se refermant, le craqua une seconde fois... et les habitants de la -estèrent dans la même inquiétude qu'aupara- Oh! ces visites nocturnes du médecin inconnu, )ut d'un mal encore plus inconnu! Comme on d! Comme son pas émeut! Comme on boit ses

VIOLETTE MÉRIAN. Ci

premières paroles! « Enfin, le voilà! il saura, il nous dira.. .. » Et il s'en va sans avoir rien dit, parce qu'il ne sait rien, uniquement préoccupé de garder son décorum et de préserver le vernis de ses bottes en regagnant son coupé.

Maintenant la figure de l'enfant était rouge, bouffie, tuméfiée; elle chassait pesamment son souffle avec un gémissement sourd et commençait à délirer, mais se cramponnait toujours à Tune des mains de Violette qui, doucement, patiemment, ramenait sans cesse le drap sur son épaule. Ainsi se traînèrent lentement les heures jusqu'à minuit.

Le duc avait quitté la chambre, mais ne s'était pas couché. Il sommeillait sur le divan du fumoir et, par intervalles, fumait une cigarette.

« Puisque la petite ne veut pas vous lâcher, je vais me reposer un peu, dit Mme Vitalis à Violette. Vous m'appellerez quand elle dormira. Chacun son tour. »

En sorte que Violette demeura seule auprès de la malade. Tous, nous avons connu des veilles semblables, et de plus douloureuses. Madeleine était une étrangère, dont elle avait vu le visage pour la première fois il n'y avait pas encore quarante-huit heures. Mais qui n'aurait pitié d'une petite créature souffrante ? D'ailleurs Madeleine ne lui avait-elle pas donné, tout d'abord, son amitié d'enfant? Ne lui avait-

elle pas jeté les bras autour du cou? On peut refuser un autre amour, mais pas celui-là!

Gomme trois heures venaient de sonner, le duc entra sans bruit dans la chambre. Il vit la jeune fille et l'enfant endormies sur le même oreiller, leurs chevelures mêlées, le bras de Tune passé sous le cou de l'autre. Il regarda alternativement ces deux visages, lun flambant de fièvre, l'autre blêmi par l'insomnie. Violette dormait dans une pose qui trahissait l'extrême fatigue; les bras abandonnés, les mains ouvertes, ses épaules frêles faisant saillie sous la mince étoffe de sa robe noire. Avec précaution, il jeta sur elle un châle, mais, si adroitement qu'il s'y fût pris, elle frissonna et se réveilla. Comme il arrive, elle avait oublié ce qui s'était passé, et eut un brusque mouvement d'effroi lorsqu'elle se vit presque dans les bras de Philippe. « Pardon !... J'avais peur que vous n'eussiez froid. » Et comme elle se levait, honteuse, il ajouta : « A votre âge, on a besoin de sommeil. Je vais prendre votre place. Je puis veiller quand je veux; j'ai passé bien des nuits à l'affût. »

Il ne parlait pas de celles qu'il avait passées au

cercle ou au cabaret.

Le duc commandait presque : Violette dut obéir.

Elle était de nouveau à son poste quand le docteur

revint. Les marques d'éruption qui couvraient la

figure de la petite malade ne permettaient guère l'er-

reur, même aux plus ignorants. C'était la petite vérole.

« Ahl mon Dieu, s'écria la Vitalis, j'aurais dû m'en douter. Elle a joué avant-hier avec la petite du jardinier. Nous ne savions pas que l'enfant relevait de maladie. »

Une heure plus tard, Nella revenait de Nice avec sa femme de chambre.

« La bouillabaisse était-elle bonne? demanda froidement Philippe.

— Oh! Philippe, ne m'accablez pas!... Pourquoi m'avez-vous laissée aller? Je ne me suis pas amusée un instant, j'ai pleuré toute la nuit. »

Était-ce une comédie? Peut-être. Était-ce vrai? Peut-être. Il y a peu de monstres, mais beaucoup d'âmes médiocres. Elles ne savent ni renoncer à un plaisir ni chasser le remords qui l'empoisonne.

« Mais enfin, l'enfant? dit-elle.

— Elle a la petite vérole. »

Violette vit les traits de la Marinella décomposés par l'épouvante. Tremblait-elle pour elle-même ou pour la petite ? Encore un problème, mais celui-là ne resta pas longtemps douteux. Si elle était émue du danger qui menaçait la vie de sa fille, elle ne l'était pas moins du péril de la contagion qui la menaçait elle-même. Elle regarda l'enfant, déjà défigurée, en restant à trois pas du lit, lui envoya deux ou trois signes de tendresse que Madeleine ne vit même pas, et sortit précipitamment, sans dire une parole.

« Madame crève de peur! » fit la Yitalis quand elle fut sortie.

Et elle ajouta avec indulgence :

« Du reste, ça se comprend. Quand on n'a que sa figure!... Dans ce métier-là, c'est défendu de devenir laide... ou de vieillir. »

La Vitalis eut un soupir gros de révélations sur son passé.

« Oh ! je le lui ai bien dit !... Mais ça dépense, ça dépense toujours; ça ne sait rien prévoir; ça n'a pas un sou de côté. Un jour, la débâcle arrive, et bernique, plus personne !»

L'entrée du duc coupa court à cette philosophie de bas étage qui écœurait Violette.

« Nounou, laissez-nous un instant. J'ai un mot à dire à Mlle Mérian. »

Dès qu'ils furent seuls :

« Mademoiselle, dit-il avec beaucoup de politesse et de douceur, avez-vous fixé le moment de votre départ ? Maintenant qu'il y a du danger ici, je ne dois pas vous retenir une heure de plus dans cette maison. L'erreur qui vous y a conduite était hier encore très facile à réparer : maintenant, elle pourrait vous coûter cher, et je ne me le pardonnerais pas. »

Violette fouilla dans sa poche, en tira l'enveloppe qui contenait le billet de banque, et dit simplement :

« Reprenez ceci, monsieur le duc. Je ne pars plus. »

La maladie de Madeleine suivait son cours, comme toutes les maladies de ce genre. Pendant neuf jours et neuf nuits, Violette demeura auprès de l'enfant, lui donnant à boire quand elle avait soif, jouant avec elle, ou lui montrant des images, ou lui contant des histoires dans les meilleurs moments, la berçant, l'en* dormant avec de douces paroles, l'enveloppant de tendresse lorsqu'elle se plaignait et s'agitait, et surtout exécutant les prescriptions du docteur avec une régularité, une précision, une naïveté dont il était lui-même surpris. Nella ne faisait que de courtes apparitions dans la chambre, le matin et le soir. Quant à Mme Vitalis* (elle avait dit cyniquement dès le premier jour :

« Je suis bien attachée à la petite. Mais pourquoi donc que je m'abîmerais la santé quand la mère ellemême ne fait rien pour soigner sa fille ? Qu'on fasse venir une sœur ! Les sœurs, c'est fait pour ça. Elles ne

tiennent pas à leur figure, et elles n'ont pas peur de

mourir puisqu'elles sont sûres d'aller au ciel. Nous autres, nous aimons mieux rester sur la terre le plus longtemps possible. »

On fit venir une sœur, en effet. Mais, en apercevant la coiffe blanche aux grandes ailes, la petite, à laquelle personne n'avait appris ce qu'il y a d'angélique bonté sous cette coiffe, poussa des cris aigus.

« Laissez-moi continuer, dit alors Violette. J'ai soigné ainsi la fille de Nan, le jardinier du couvent. Elle a vécu, comme Madeleine vivra, Dieu aidant ! »

Autour d'elle, bons et mauvais, tous s'inclinaient devant l'énergie et la simplicité de son dévouement. Cette jeune fille de dix-sept ans semblait avoir pris le commandement de la maison. Philippe l'aida de son mieux ; elle trouva aussi une auxiliaire très utile dans Réparate, la fille de cuisine, qui lui avait voué une admiration profonde et qui devinait ses désirs dans ses yeux, avec ce genre d'intelligence accordé aux créatures d'instinct et refusé, souvent, à l'être plus élevé en organisation et plus avancé en culture. La nuit, Réparate retirait ses souliers pour faire moins de bruit dans les escaliers, et, marchant sur ses bas avec des précautions infinies, se glissait dans la chambre comme une ombre active et silencieuse, une sorte de servante-fantôme. Disgracieuse comme son nom, d'aspect si rébarbatif que, malgré ses dix-huit ans, personne ne s'approchait d'elle, la pauvre Réparate, sans

avoir jamais dit une parole à Violette, lui inspirait autant de confiance qu'elle éprouvait de répulsion pour Nella et pour Mme Vitalis.

Au bout de neuf jours, la fièvre entra en décroissance, et le docteur Ventura put répondre de la vie de Madeleine. Bientôt commença la convalescence. A ce moment, il fallut redoubler de soins pour éviter une rechute, et l'enfant devenait plus difficile à gouverner à mesure qu'elle retrouvait des forces. Lorsque tout danger eut enfin disparu, la fatigue se fit sentir à Violette si rudement qu'elle dut prendre le lit pendant quelques jours.

Un matin, la Vitalis entra dans sa chambre.

« Vous savez la nouvelle ? Madame s'en va.... Oui, elle part pour Madrid. Elle prétend que son directeur l'appelle par dépêche pour remplir son engagement. Mais tout le monde sait qu'elle n'y tient plus : il faut qu'elle aille rejoindre ce Golomine. »

Violette, suivant son usage, ne releva point ces paroles, ne fit aucune question.

« Elle veut m'emmener, reprit la Vitalis. Je ne sais pas encore ce que je ferai.... J'aime mieux ma place d'ici ; mais, avec ces femmes-là, il y a tant de. profits !

— Et Madeleine?

— Oh ! Madeleine reste avec vous : le duc l'a exigé. D'ailleurs, madame n'a rien dit là-dessus. La petite l'amusait quand elle était belle comme un amour et

qu'il y avait plaisir à lui mettre de jolies affaires, à la parer comme une châsse. Tout le monde se retournait pour dire : « Oh! regardez donc la délicieuse petite « fille ! » et, tout de suite, les hommes reluquaient la maman.... Maintenant, plus de ça.... Madame se désole, et répète toute la journée : « La voilà laide à « présent ! Il vaudrait presque mieux pour elle qu'elle « n'en ait pas réchappé. »

— Une mère ! s'écria Violette. Quel blasphème !

— Bien sûr! » répondit, sans conviction, la Vitalis. Quelques jours après, Nella avait quitté Cannes,

avec Àlphonsine et la nounou. Une femme de charge, en cheveux gris, indiquée par le docteur Ventura qui, entre une typhoïde et une scarlatine, négociait des locations, plaçait des vins, brocantait des mobiliers et fournissait des domestiques, vint prendre la place de Mme Vitalis i

Quel charme et quelle paix se répandent subitement sur toutes choses dans une maison, aussitôt que certains visages désagréables en ont disparu ! La pauvre demeure qu'on commençait à détester s'embellit et s'éclaire. On comprend que ce sont toujours les êtres humains, non les lieux, qui nous font souffrir ; que la nature, après tout, jusqu'au jour où elle nous recueille dans son sein silencieux, n'est jamais notre ennemie.

C'est là ce que sentit Violette lorsqu'elle descendit

pour la première fois, avec la petite Madeleine, dans le jardin délicieusement calme et recueilli sous un tiède soleil de novembre.

Plus de sourires équivoques, plus de cajoleries menteuses ou de sourdes agressions. Ne se sentant plus observée, la jeune fille respirait plus librement, redevenait elle-même, la petite Violette sauvage qu'elle était un mois auparavant. Elle trouvait la brise meilleure, la lumière plus caressante et plus pure ; il lui semblait qu'il tombait d'en haut une sérénité, une indulgence mêlée à de vagues promesses de bonheur.

Le duc avait conduit Nella jusqu'à Marseille. Que ferait-il ensuite ? Tout naturellement, Violette n'avait point fait de questions, mais Philippe revint dès le soir du second jour. Lui aussi paraissait débarrassé d'une certaine contrainte, comme rajeuni de toutes les années que sa maîtresse avait de plus que lui et qu'il semblait partager avec elle lorsqu'elle était là.

Il arriva comme l'institutrice et son élève achevaient de dîner, et voulut que Madeleine restât près de lui pendant qu'il dînerait à son tour. L'enfant s'accrocha à son père, le décoiffant, lui tiraillant la moustache, et lui, patient, se prêtait à ce jeu, laissait les petites mains errer sur sa figure et sur son cou.

« Madeleine, fit à demi-voix Violette, sois sage, ne tourmente pas ton papa.

— Oh! laissez-la!... Quand je pense que nous avons été si près de la perdre ! »

Le regard qui accompagnait ces paroles semblait appliquer le pluriel « nous » à Violette et à lui-même. Et ce rapprochement était le plus délicat des remerciements. Il ajouta :

« J'espère que tu aimes bien Mlle Mérian?

— Qui est Mlle Mérian? fit l'enfant, étonnée.

— C'est moi, petite sotte!

— Violette alors!... Père, pourquoi ne disais-tu pas Violette?

— Je n'ai pas, fit doucement Philippe en caressant les cheveux de Madeleine, je n'ai pas le droit de l'appeler Violette. »

L'enfant réfléchit un moment :

« Alors, dit-elle, tu ne l'aimes pas, toi? »

Les joues de Violette s'étaient empourprées. Philippe le savait, mais il ne la regarda point et reprit, très sérieusement cette fois :

« Si, je l'aime beaucoup, parce qu'elle est très bonne et parce qu'elle a fait du bien à ma petite Madeleine. »

Cette parole descendit dans le cœur de Violette, où elle devait retentir longtemps. Mais elle ne sut rien dire. A dix-huit ans, plus on est touché, moins on parle. D'ailleurs, elle n'était pas au bout de ses épreuves. Car Madeleine reprit d'un ton délibéré :

« Moi, je l'aime parce qu'elle est jolie.

— N'est-ce pas? dit le duc en riant, mais toujours sans regarder Violette. Elle est plus jolie que nounou?

— Oui, plus jolie que nounou ! »

Et, après un moment, elle ajouta :

« Plus jolie que nounou,... mais pas aussi jolie que maman.

— Tu trouves? ». dit Philippe avec un profond et rapide regard sur Violette.

Comme s'il eût été gêné à son tour, le duc se leva et jeta sa serviette sur sa chaise, presque sans avoir touché au dessert. M. Charles ouvrit à deux battants la porte du vestibule. Violette se dirigea vers l'escalier, avec Madeleine qui se faisait traîner.

« Alors, vous remontez? demanda Philippe.

— Mais... comme tous les soirs.

— Si j'osais vous prier... de ne pas m'abandonner encore ! »

Ces paroles étaient dites avec une humilité étrange.

« Venez dans le fumoir. Moi, je lirai un journal et je fumerai un cigare. Vous apporterez votre ouvrage... ou votre livre,... comme il vous plaira. Et nous resterons là jusqu'à ce que Madeleine ait sommeil. Voulezvous?

— Je suis à vos ordres, monsieur le duc. »

Ils passèrent dans le fumoir. Une grosse lampe,

72 VIOLETTE MÉRIiLN.

munie d'un abat-jour opaque, était posée sur la table. Violette s'assit auprès de cette table, dans un grand fauteuil de cuir brun. La clarté blanche inondait ses mains, le tablier qu'elle ourlait pour la poupée de Madeleine, et, par reflet, son visage attentif et penché ; puis le cercle de lumière se perdait en s'élargissant sur le tapis sombre. Presque toute la pièce était dans l'obscurité, surtout le coin où s'était assis Philippe, et où brillait seulement la lueur rouge de son cigare, lorsqu'il en secouait la cendre.

Il n'avait point pris son journal, comme il lavait dit. A quoi sorigeait-il, immobile dans l'ombre?

Le balancier de la pendule comptait lentement les secondes. Au dehors, tout était muet. Dans la maison, quelques pas discrets, des portes ouvertes ou fermées sans bruit, de légers craquements à travers les vieilles boiseries. Dans la chambre, une atmosphère molle et douce, parfumée par le tabac d'Orient, attiédie par le feu mourant de quelques tisons de sapin qui achevaient de se consumer.

Assise auprès de Violette, un bras passé autour d'elle, Madeleine inclinait sa tête alourdie vers le livre d'images qu'elle regardait, et préludait au sommeil par une sorte de chantonnement monotone et vague. L'aiguille de Violette courait agile et rapide, poussée d'une main un peu nerveuse, seule chose mouvante et vivante en apparence dans cet engour-

dissement des êtres et des choses. Oh I les étranges, les émouvants, les dangereux silences, chargés de pensées qu'on n'exprime pas, même tout bas, et dont quelque chose retourne pourtant, par une mystérieuse suggestion, à ceux ou à celles qui les ont fait naître ! Sans cela, pourquoi la respiration de Violette seraitelle oppressée? Pourquoi son cœur tremblerait- il encore plus fort dans sa poitrine que son aiguille dans sa main? Nul ne lui a appris ce qui se passe dans l'âme d'un jeune homme qui, seul le soir avec une jeune fille, la regarde ourler un tablier de poupée. Alors, quoi donc?... Et l'aiguille court plus rapide encore....

Tout à coup elle poussa un léger cri, vite réprimé,

« Vous vous êtes piquée ? » fit le duc.

En une seconde, il fut près d'elle.

« Oh ! ce n'est rien, dit-elle, moins que rien ! Cela arrive à chaque instant, quand on est maladroite.

— J'ai entendu dire qu'il fallait faire sortir le sang ; donnez-moi votre doigt, mais donnez doncl... Làl »

Il pressa doucement, une goutte vermeille jaillit de la piqûre.

« Mon Dieu, voilà votre manchette tachée !

— Un grand malheur I » dit gaiement Philippe. Elle fit un léger effort pour retirer le doigt et se

sentit retenue.

« Vous êtes encore souffrante, dit-il, et vous avez tort de travailler ainsi.... Qui sait si vous n'avez pas la fièvre?

— Non,... je ne crois pas, murmura-t-elle.

— Pourtant cette petite main brûle. »

Sa voix, avait pris une intonation bizarre, toute nouvelle, à la fois vibrante et contenue, et ses doigts se raidissaient autour du poignet de la jeune fille. Quant à elle, il lui semblait que ses jambes allaient fléchir. Elle mourait de honte. Devait-elle montrer un pareil trouble parce que monsieur le duc voulait bien s'occuper de sa santé ! Et plus elle cherchait à se dominer, plus son embarras devenait visible. Oh ! cette timidité stupide î

Soudain, Philippe lâcha la petite main brûlante.

« Il faut être sage », dit-il ; et, pour donner un sens à cette parole ambiguë, il reprit : « Il faut être sage, mademoiselle, et aller vous coucher. La petite dort déjà. Et moi aussi, j'irai bientôt dormir... si je peux. Bonsoir. »

Et il sortit un peu brusquement.

D'en haut, Violette, pendant que l'enfant disait sa prière, le vit se promener sur la petite esplanade qui bordait la mer. Lorsqu'elle fut au lit, la bougie soufflée, elle entendit encore le bruit de ses pas qui mourait dans l'éloignement, puis se rapprochait en grossissant, pour s'éloigner et s'éteindre encore. Elle se

disait : « Comme il a été bon, et comme j'ai été ridicule ! »

Mais, si elle gardait une inquiétude à ce sujet, l'accueil de Philippe, le lendemain matin, la dissipa. Il vint à elle, de son air libre et franc, la main ouverte, l'œil riant.

« Savez-vous ce que nous allons faire aujourd'hui, mademoiselle? Le docteur permet que Madeleine sorte ; nous irons tous les trois nous promener en voiture. Tenez-vous prête après le déjeuner. »

Sortir en voiture ! avec le duc I Violette ne mangea guère, et, dès qu'on se fut levé de table, monta dans sa chambre pour s'habiller. Elle mettait pour la première fois une robe neuve, bien modeste, et pourtant toute différente de celle qui avait été coupée par les gros ciseaux inhabiles des sœurs de Mount-Zion, sur un patron aussi immuable que le patron du couvent lui-même, dont la statue en plâtre colorié ornait la chapelle. Sur ses cheveux, crêpelés et embrouillés en nuage d'or clair, elle posa une toque en paille foncée, bordée de velours noir, payée quatre francs chez une petite modiste de la rue d'Antibes, et dont la femme de chambre de Nella n'aurait pas voulu. Ainsi habillée, ainsi coiffée, son ombrelle à la main, elle se trouva si bien dans la glace, que son cœur en battit de plaisir. Mais ce ravissement fut suivi d'un tel embarras qu'elle n'osait plus descendre. Il lui semblait que tous les

regards allaient lui reprocher sa coquetterie et sa vanité.

Heureusement, lorsqu'elle parut dans le salon, tenant Madeleine par la main, le duc était ou paraissait occupé de tout autre chose que de l'institutrice de sa fille.

« Une lettre de ta maman I cria-t-il à Madeleine. Viens chercher les baisers qu'elle t'envoie.

— Elle n'envoie pas autre chose ? fît l'enfant d'un air boudeur. Pas de joujoux ?

— Non ; mais nous passerons, en revenant, chez le marchand, et tu achèteras toute la boutique si tu veux. »

La petite, depuis sa convalescence, avait l'humeur exigeante et difficile. Une expression sournoise et grognon, inconnue auparavant, ne quittait guère ses traits gonflés, et cette moue habituelle était d'autant plus laide que les traces delà maladie n'avaient point disparu. Quand, par hasard, elle était gaie, elle faisait mille gentillesses, minaudière comme tous les enfants très admirés et ne sachant pas, la pauvre petite ! que ses sourires étaient devenus des grimaces.

Philippe avait laissé l'enveloppe sur la table. Machinalement, Violette y jeta les yeux; la lettre était allée d'abord à Paris, d'où elle avait été renvoyée à Cannes.

Évidemment, Nella croyait son amant à Paris.

Pourquoi donc lui avait-il caché son retour dans le Midi ? Mais elle n'eut pas le temps de réfléchir : le duc pressait le départ, et, au bout de quelques instants, ils étaient assis dans un grand landau, bien attelé, qui attendait devant le perron. Madeleine restait toujours indifférente, mais Violette n'était point blasée sur le plaisir de rouler rapidement, au milieu d'un pays délicieux, dans une voiture douce et confortable. Ses yeux brillaient, ses joues étaient toutes roses. Si elle avait pu se voir à ce moment dans une glace, elle se serait trouvée encore plus jolie. Peut-être auraitelle pu le lire dans les yeux du duc, les yeux des hommes étant, dit-on, le meilleur des miroirs. Mais le duc tenait ses regards errants au loin sur la mer. Justement, il venait de découvrir un cuirassé au large.

On traversa la ville au graild trot* et Ton en sortit par la route de Fréjus. Après avdir franchi la plaine de la Siagne, laissé à droite la sauvage bourgade de Mandelieu et, à gauche, le pittoresque village de la Napoule avec le prôforid enfoncement rocheux où se cachent les rares maisons de Théoule, le landau commença à gravir lentement les premières pentes de l'Esterel. On descendit dans une clairière au milieu des chênes-lièges.

Là, l'enfant cueillit des fleurs d'arrière-saison, que Violette arrangea en bouquets, Puis^ elle eut faim. Lé

cocher indiqua une ferme où Ton trouverait, disait-il, des figues et du lait. On y trouva aussi du raisin, suspendu à des cordeaux, en larges et appétissantes grappes. Philippe en prit une, la plus belle, et la présenta à Violette.

« Est-ce que ceci vous rappelle quelque chose ? » dit-il en souriant.

Elle rougit jusqu'au front.

« Comment, balbutia- t-elle, pouvez-vous savoir?

— C'était moi.

— Vous?

— En personne.... Je suis monté dans le train à Lyon, venant de Genève et allant à Nice.... A Montélimar, j'ai entendu votre exclamation, j'ai voulu que votre désir fût satisfait.... Vous étiez pour moi une inconnue.... Je n'avais même pas vu que vous

— Que j'étais? » demanda Violette avec curiosité. Mais Philippe changea sa phrase.

« Je n'avais pas vu votre visage ; il était caché par un grand chapeau, pas aussi gentil que celui-ci.... J'espère que vous n'êtes pas fâchée?

— Oh! non, au contraire. Je suis heureuse que ce soit vous.... Vous êtes très bon !

— Du tout. J'aime à faire plaisir.

— Eh bien ! c'est de la bonté, cela !

— Non, répondit Philippe avec tristesse, presque

avec humilité. J'aime les yeux brillants, les joues animées, le rayon du bonheur sur un jeune visage ; j'aime tout cela comme Madeleine aime ses joujoux. Pour avoir quelque mérite, il faudrait sacrifier quelque chose, et je n'ai jamais rien sacrifié de ma vie. Je vais où je veux, j'achète ce qui me plaît, je contente toutes mes envies, bonnes ou mauvaises.... Je ne veux pas du tout que vous me preniez pour un saint.

— Un saint, non. Mais vous êtes bon....

— Qu'en savez- vous?

— Je n'en sais rien, je le crois.

— Eh bien, vous avez peut-être raison. Croyez-le, cela m'obligera sans doute à l'être. »

Au retour, on s'arrêta chez le marchand de jouets. Dans la boutique se trouvait M. de Pons qui achetait des éventails en bois de citronnier. Pendant que Madeleine, hésitante entre un polichinelle et une arche de Noé, consultait Violette sur cette grave affaire, de Pons, la bouche sérieuse et l'œil riant, serrait la main de son ami en lui glissant, d'une voix basse et discrète, ce seul mot que l'ouïe très fine de la jeune fille ne perdit pas :

« Compliments!

— Compliments de quoi? répondit le duc sèchement. Que voulez-vous dir&?

— Rien du tout. »

Et de Pons retourna paisiblement à ses éventails.

Madeleine, mise en demeure d 1 opter entre le polichinelle et l'arche, les avait choisis tous les deux. Elle voulait encore autre chose, elle voulait M. de Pons.

« Pourquoi ne Tas-tu pas emmené avec toi comme l'autre jour? C'est mon ami.

— Ton ami est un imbécile.

— Je le lui dirai.

— Tu peux le lui dire»

— Il sera fâché.

— Ça m'est égal \ »

La même existence recommença les jours suivants» Successivement, ils visitèrent le Cannet et sa rouge villa où mourut Rachel ; le golfe Jouan, plage alors presque déserte, telle à peu près que l'avait foulée, avec ses grenadiers, le prodigieux revenant de l'île d'Elbe ; Àntibes, avec ses rues étroites et ses vieilles maisons, sa pointe solitaire, pleine de délicieux abris; Vallauris, un doux village endormi et que les progrès de l'industrie n'avaient pas encore bouleversé; Grasse la coquette, étagéant ses quartiers en terrasses, parfumée comme le boudoir d'une fille, berceau à souhait pour les voluptueuses élégances de Fragonard; au-dessus et au delà, Saint- Vallier, encadré dans un paysage austère qui sent déjà la grande montagne; le vallon du Bar, vert et riant comme une plaine de l'Oberland bernois ; Vence, la vieille

VIOLETTE MÉRIAN. 8i

cité épiscopale et militaire, qui évoque deux souvenirs contradictoires, Godeau, le nain de Julie, et Masséna, le géant de Rivoli. Ils parcoururent tous ces lieux, et beaucoup d'autres encore qui n'ont pas de nom et qui n'en spnt pas moins charmants à voir.

Madeleine repre îait vie, et, peu à peu, les ravages de la petite vér >le s'atténuaient sur son visage enfantin. Violet 3, heureuse, s'épanouissait. Elle voyait, elle enter dait chaque jour des choses nouvelles qui la ten dent dans un perpétuel enchantement, et tant de pensées remuaient son imagination qu'elle n'avait guère le loisir de songer à elle-même. Ce qui l'étonnait un peu, c'était de voir ce jeune homme de vingt-quatre ans, qui devait avoir tant d'amis, que tant de plaisirs réclamaient ailleurs, rester seul dans cette petite maison avec une enfant de quatre ans et une institutrice, dont la société était une pauvre ressource. Pourtant, rien ne paraissait lui manquer. Jamais une minute de distraction, de froideur ou d'ennui, comme au temps où Nella était dans la maison. Il ne recevait personne, n'écrivait point, ne lisait rien, et semblait parfaitement heureux. « Il adore sa fille, pensait Violette, voilà tout le secret ! »

Un matin, on alla déjeuner en plein air sur la

route de Grasse, dans une prairie admirablement

fi2 VIOLETTE MERIAN.

située. Quelques jours auparavant, comme on longeait cette prairie en voiture, Violette avait dit à Madeleine :

« N'est-ce pas, chérie, on serait bien là pour faire la dînette? »

Le duc n'avait pas paru entendre. Mais un jour que le temps était encore plus radieux, le ciel plus pur, le soleil d'automne plus caressant et plus tiède que de coutume, il dit à Violette, en lui donnant la main pour monter en voiture :

« Nous allons faire la dînette à l'endroit que vous avez choisi. »

Ce matin-là, on s'amusa beaucoup. Après le déjeuner, pendant que Charles préparait le café, Violette et Madeleine commencèrent à jouer ensemble. La jeune fille courait à petits pas et feignait de se laisser prendre, à la grande joie de l'enfant.

« Si c'était moi au lieu de Madeleine, fit le duc, cela ne se passerait pas si facilement. Vous seriez obligée de courir pour de bon, et encore je vous attraperais.

. — Jamais! cria Violette. Personne ne courait comme moi au couvent. »

Il se leva ; elle partit comme la flèche, et il s'élança à sa poursuite. Elle courait si légère qu'elle ne semblait pas toucher le sol. Philippe lui parlait, et elle répondait à mots entrecoupés.

« Vous savez, je gagne du terrain.

— Du tout !

— Vos cheveux se détachent.

— Tant pis ! »

Une ou deux fois, il l'effleura du bout des doigts. « Touchée !

— Ce n est pas vrai ! »

Cette course vertigineuse, ces cheveux blonds qui flottaient, les petits cris nerveux que la peur d'être prise arrachait à Violette, tout cela grisait rapidement Philippe.

« Oh! je vous tiens, je vous tiens! » cria-t-il d'une voix étouffée.

Tout à coup, presque sous les pieds de Violette, une petite rivière, jusque-là dérobée par un pli du terrain, se démasqua. Elle était large de près de deux mètres, menaçante avec ses eaux noires et profondes. Violette jeta un cri et se lança. Elle franchit le ruisseau, mais vint tomber étendue dans l'herbe sur l'autre bord. Au même instant, Philippe était près d'elle, à genoux, penché vers son visage.

« Violette! Violette! » murmurait-il.

Elle se redressa vivement et s'assit.

« Vous n'avez point de mal? »

Elle fit signe que non, et pressa sa poitrine soulevée avec ses deux mains.

« Essoufflée, voilà tout!... Oh! que j'ai été folle!...

Pourtant, vous ne m'avez pas attrapée », ajouta-t-elle avec un sourire de triomphe.

Ils traversèrent le ruisseau sur une planche, et rejoignirent Madeleine, qui se donna la satisfaction de « gronder papa ». Puis on prit place dans la voiture et Ton monta jusqu'au village de Mougins.

Un curieux village provençal, bâti sur une éminence et qui avait dû être entouré d'une enceinte crénelée au temps où les pirates barbaresques battaient la campagne, enlevant les bestiaux et les vierges. Les maisons, hautes et noires, vieilles, refrognées, hérissées de barreaux et de croisillons de fer, semblaient encore se serrer les unes contre les autres, comme peureuses à l'approche du terrible ennemi. Au centre se dressait la tour de l'église, au sommet de laquelle une vigie s'était tenue pendant de longs siècles, guettant la plaine verte et la mer étincelante.

« Le cocher dit que la vue est superbe de là-haut, et que les Anglais réussissent à y grimper sans se casser le cou.... Si vous voulez, Charles ira chercher la clef chez le sonneur, et nous monterons pendant que Madeleine dort sur les coussins. »

Violette hésitait.

« Je ne voudrais pas quitter la petite.

— Puisqu'elle dort h. . Mais je vois ce que c'est, ajouta-t-il malicieusement; vous êtes fatiguée, vous

n'auriez pas dû courir si fort. N'en parlons plus, je ferai l'ascension tout seul.

— Je ne suis pas fatiguée », dit Violette.

Et elle bondit lestement à terre.

Ce n'était pas chose facile que de monter à la tour de Mougins, el Violette ne tarda pas à se repentir de l'avoir tenté. A chaque instant des marches manquaient, et des pierres détachées s'écroulaient derrière eux. L'obscurité était profonde, effrayante. De la main droite, la jeune fille s'était accrochée à la corde qui servait de rampe, mais, le toucher de cette corde humide et gluante lui inspirant un dégoût invincible, elle montait lentement, les mains étendues en avant, déjà étourdie par la rapidité de cette spirale, dans un espace si étroit que sa robe touchait le mur des deux côtés. Il montait derrière elle, tous deux silencieux, et l'on n'entendait que le bruit de leurs pas trébuchants et de leurs respirations haletantes. Quatre heures sonnèrent. Ils restèrent un moment comme écrasés sous cette lourde vibration qui semblait les envelopper et dont la tour frémit de la base au sommet.

Une clarté gênante avait succédé à la nuit; à travers les marches tremblantes, Violette voyait le jour sous ses pieds. Tout à coup, à sa gauche, s'ouvrit une large crevasse béante, par où lui vint une bouffée de vent âpre, tandis qu'elle apercevait, en un

seul coup d'œil, avec un grand pan du ciel bleu, une vaste étendue de campagne ondulée, semée de villages, et, tout près, au-dessous d'elle, les toits aigus qui fuyaient en pente verticale.

« Oh ! cria-t-elle , j'ai peur ! »

A peine eut-elle dit ce mot, elle fut enlevée dans les bras de Philippe, qui monta en courant malgré son fardeau. Tout redevint noir. A demi évanouie, presque inconsciente du moment où ses pieds ne touchèrent plus les marches, elle s'abandonnait. Elle sentit seulement ou crut sentir un souffle ardent qui traversait ses cheveux, des bras dont l'étreinte se raidissait d'une crispation passionnée, et même des mots étranges, murmurés près de son oreille, et qu'elle n'entendit ou ne comprit pas.

Au haut de l'escalier, il y avait un banc de pierre. Philippe y déposa Violette avec une sorte de hâte, et courut sur le balcon extérieur qui tournait autour du campanile. Elle resta un moment presque sans pensée, mais brisée, voluptueusement inerte. Par une meurtrière, elle aperçut Philippe. Il ne regardait rien. Accoudé à la balustrade, il tenait sa figure cachée dans ses mains.

Alors, elle se ranima par un effort de volonté, ramassa ses jupes d'une main, et, de l'autre, s'appuyant au mur, elle commença à descendre lentement. Arrivée à la crevasse, elle ferma les yeux et passa. Il y

avait déjà quelques minutes qu'elle était dans la voiture lorsque le duc reparut, souriant, mais un peu pâle. Il lui jeta un de ces regards pénétrants qui allaient d'un trait jusqu'au fond des âmes. Puis il dit légèrement :

« Vraiment, cela vaut la peine d'être vu. Quel dommage que vous n'ayez rien regardé !

— J'avais le vertige.

— Oui... je crois que, tous les deux, nous avons eu un peu de vertige. »

On couvrit la voiture, à cause de l'enfant, le docteur Ventura ayant recommandé qu'on se méfiât des fraîcheurs soudaines du soir. Elle dormait sur le devant. Au fond, Violette et Philippe étaient assis, à demi enfouis sous d'épaisses et soyeuses fourrures qui les enveloppaient ensemble. La nuit s'épaississait autour d'eux ; mais, quand la voiture passait devant une maison aux fenêtres éclairées, dans cette lueur d'un instant, Violette entrevoyait Philippe tourné vers elle. Immobiles, tous deux se taisaient. Ce silence oppressait la jeune fille; cependant, elle n'osait ni ne pouvait le rompre. Une sorte de charme la tenait enchaînée dans une paresse invincible où sa volonté, engourdie, se fondait. Elle était la proie de sensations indistinctes et puissantes qu'elle n'avait jamais connues. D'où venait ce bonheur, presque douloureux à force d'intensité, et qui l'inondait?

Une heure s'écoula ainsi, rapide et pleine, sans qu'une seule parole eût été échangée....

Après le dîner, Violette s échappa, donnant pour prétexte la fatigue de l'enfant, qu'elle mit au lit. Elle voulait être seule, repasser sa journée, essayer de se comprendre, mettre en ordre toutes les idées confuses qui se pressaient dans son cerveau et dans son cœur. Elle avait joui de ces quinze dernières journées à la façon d'une écolière en vacances, s'abreuvant de grand air et de liberté, de spectacles nouveaux, comme la terre altérée boit la pluie. Mais la plénitude intérieure arrivait maintenant à une sorte de malaise. Une figure tenait trop de place dans sa pensée....

Et comme toutes sortes d'images continuaient à rouler en désordre dans sa tête, obsédée, inquiète, elle s'agenouilla au pied de son lit devant une petite vierge de cuivre, dont une des vieilles sœurs de Mount-Zion lui avait fait présent, et, rafraîchissant son front brûlant à la froideur du drap, elle demeura ainsi longtemps, remuant les lèvres, murmurant des prières, froissant et crispant ses mains jointes lorsque, au milieu des Litanies ou du Souvenez-vous, elle se retrouvait bondissant à la surface des prés, pendant que le bruit des herbes foulées et d'une respiration haletante lui annonçait que quelqu'un allait la « prendre » ; ou emportée, sans toucher les marches^ dans la noire et vertigineuse spirale de l'escalier de

Mougins. Pour chasser ce souvenir, elle disait plus haut les paroles sacrées. Et une voix émue murmurait à son oreille : « Violette ! Violette ! »

Tout à coup, elle entendit un bruit réel, un bruit vivant. On avait marché dans la chambre de la petite, les parquets venaient de craquer. Elle écouta : plus rien. Pensant s'être trompée, elle se remit en prière. « Marie, refuge des pécheurs, priez pour nous! Tour d'ivoire, priez pour nous!... » La portière qui, maintenant, séparait seule la chambre de Madeleine et la sienne, avait bougé. Décidément, il y avait quelqu'un.... Elle se dressa toute pâle, et, après une ou deux secondes de stupeur, courut à la pièce voisine. Elle était vide. Madeleine dormait, paisible, un reflet de la veilleuse tombant sur ses paupières closes.... Rien!... Et, pourtant, Violette était convaincue qu'un danger avait passé près d'elle : elle en avait senti le souffle, et sa chair se hérissait d'une terreur rétrospective.

Elle s'enferma avec la petite et passa une nuit agitée. Vers le matin, il y eut un grand bruit de pas et de voix dans la maison; puis tout se calma de nouveau.

Charles attendait respectueusement Violette au bas de l'escalier. « Monsieur le duc l'avait chargé de dire à Mademoiselle qu'il regrettait beaucoup d'être obligé de partir pour Paris subitement. Monsieur le duc avait

des affaires.... Monsieur le duc serait de retour dans trois ou quatre jours. » En attendant, Charles faisait les malles ; le soir même, il partit à son tour.

Au bout de quatre jours, au bout d'une semaine, le duc n'avait pas reparu. Le mois de décembre s'écoula, puis le mois de janvier, puis l'hiver entier. Et Philippe ne revint pas.

Trois années ont passé, — parmi lesquelles compte Tannée terrible. Où retrouvons-nous Violette Mérian dans l'automne de 1871 ? Bien loin de ce lumineux promontoire de la Croise tte où se sont écoulées des heures si douces, dans une humble chambre garnie de la rue de la Tour-d'Odre, à Boulogne. On peut séjourner des semaines et même des mois à Boulogne sans connaître cette rue populeuse et pauvre, bordée de boutiques où s'entassent les petits commerces nécessaires à la marine. Du côté de la mer, on y accède par un lacis de ruelles à pente raide, et, si on la suit dans toute sa longueur, on descend vers les rues mal famées qui dominent l'humide quartier des Tintelleries, toujours tristes et refrognées, excepté quand les boutiques de la kermesse annuelle viennent égayer pour quelques jours leurs noires allées.

Violette occupe une petite pièce pauvrement meublée, au-dessus de la boutique d'un droguiste. Dans

cette chambre il y a deux lits: le grand, placé à côte du petit, semble le protéger. Sur la table, les restes du repas du soir. Une petite fille de sept à huit ans est auprès de Violette. Il est facile de reconnaître Madeleine, bien qu'elle n'ait pas embelli. La soie claire et légère de sa première chevelure est tombée après la grande maladie ; à la place sont venus des cheveux châtains, un peu gros et revêches. Les traits n'ont pas retrouvé leur finesse, ni le teint son premier éclat. La physionomie manque de cette mobilité qui est le charme des figures enfantines.

En ce moment, c'est le crépuscule prolongé d'un soir de septembre. Par la fenêtre entr'ouverte montent des bruits de sabots qui courent, des voix d'enfants mêlées aux tintements des cloches du soir. Madeleine vient de faire sa prière; elle se relève, étend le petit tapis qu'elle avait plié en quatre pour s'y agenouiller, afin de ne pas sentir le froid du carreau ; elle commence à se déshabiller d'un air pensif.... Elle est couchée, Violette l'a soigneusement bordée, baisée au front, et l'expression de songerie morose ne quitte pas les yeux gris de l'enfant.

« A quoi penses-tu, ma chérie? demande Violette.

— A rien. »

Il se fait un silence ; puis la petite parle, sans être interrogée, de sa voix incolore, un peu grognon,

l'envie de dormir commençant à lutter avec l'idée fixe. « Tu me fais prier tous les soirs pour papa et maman. Où donc est-ce qu'ils sont, mon papa et ma maman? Pourquoi nous n'allons pas les voir, dis?... L'autre jour, le petit garçon et la petite fille avec lesquels je jouais dans les sables ont voulu m'emmener chercher des crevettes du côté deWimereux. Ils m'ont dit : « Va demander la permission à ta maman. » Tu étais là, sur ton pliant; tu raccommodais. Alors j'ai dit : « Ce n'est pas maman. » — Alors le petit garçon a dit : « Qui est-ce donc? » — J'ai dit : « C'est Vio- « lette. » — Et il a dit : « Qu'est-ce que c'est que « Violette? » — Alors, j'ai dit : « Je ne sais pas. » — Alors, ils se sont mis à rire et je n'ai plus voulu jouer avec eux.... Au fait, pourquoi donc que tu n'es pas ma maman? »

Violette cherchait une réplique. Heureusement, l'enfant, foudroyée par le sommeil, était déjà partie pour le pays des rêves. Violette, alors, avec une précaution extrême, dénoua les petits bras maigres qui étaient encore accrochés à son cou, les plaça sous la couverture, mit son chapeau, sortit sur la pointe du pied et descendit dans la rue.

Elle s'éloigna rapidement. Le soir, ce quartier est plein de rôdeurs qui oscillent entre un commencement d'ivresse et l'espoir d'une vulgaire aventure. Mais la jeune fille allait de ce petit pas net et décidé

94 VIOLETTE MÉRUN.

qui, dans tous les pays, veut dire : Je sais où je vais, je ne regarde rien et je n'écoute pas.

Elle ralentit sa marche dans la rue Siblequin, et s'arrêta devant le grand magasin de lingeries et modes « A l'enseigne de saint Christophe ». Le « Saint-Christophe », comme on dit à Boulogne, est tenu depuis plus de trente ans par les demoiselles Masquelier. La plus jeune, Ernestine, était justement occupée à surveiller, comme tous les soirs, la pose des volets, car on allait fermer le magasin.

Violette s'approcha d'elle et lui dit timidement :

« Je viens pour chercher la réponse. La place n'est pas donnée, j'espère? »

Du bout de son gant, elle indiquait un écriteau collé sur le verre, en dedans de la boutique, et portant ces mots : On demande une personne pour la correspondance anglaise.

Ernestine parut très troublée.

« Non, dit-elle, mais... ma sœur va vous parler. »

Mlle Masquelier, l'atnée, se tenait derrière le comptoir, raide et digne, son visage sévère encadré de deux longues boucles grises que semblaient prolonger encore les barbes empesées d'une antique fanchon.

« Je viens pour la correspondance anglaise, balbutia Violette.

— Mademoiselle, nous regrettons beaucoup, mais ce n'est pas possible.

VIOLETTE MÉRIAX. 95

— Ah! fit Violette atterrée. Puis-je savoir la raison?

— Ce n'est vraiment pas une position digne de vous, bredouilla Ernestine. Nous donnerons très peu. Les affaires vont si mal!

— Les affaires de la maison sont ce qu'elles doivent être, interrompit sévèrement l'aînée. La vérité est que notre clientèle appartient surtout à la haute ville. Ces dames sont très sévères sur la moralité....

— Sur la moralité ? Je ne comprends pas....

— Il me semble pourtant que vous devez me comprendre. Cette petite qui est avec vous....

— Je suis son institutrice. Ses parents me l'ont confiée.

— Alors, pourquoi ne subviennent-ils pas à ses besoins et aux vôtres ?

— C'est une longue histoire....

— Je ne vous la demande pas. »

Violette, qui avait d'abord rougi, était maintenant très pâle.

« Alors, vous croyez.... Mais c'est ridicule, c'est absurde !... Jai tout juste quatorze ans de plus que Madeleine.

— Vous êtes très jolie, reprit Mlle Masquelier l'aînée avec une intonation qui indiquait combien le crime était grave à ses yeux. Vous êtes très jolie, et vous paraissez fort jeune, mais on n'a pas toujours

Tâge que Ton paraît. Je ne puis offrir votre extrait de naissance à toutes les personnes qui entreront dans ma boutique.

— C'est bien ! » dit Violette.

Elle se dirigea brusquement vers la porte. Ernestine lui glissa quelques mots à l'oreille.

« Je vous donnerai de petits travaux sans que ma sœur le sache ! »

Mais la jeune fille était déjà dans là rue. Elle marchait vite, fouettée par les paroles qu'elle venait d'entendre, poursuivie par le tintement aigrelet de la petite sonnette obstinée et criarde qui semblait l'insulter en ricanant derrière elle.

Embrun ou bruine, quelques gouttes froides traversaient l'air. Vers les Tintelleries, à des angles éclairés, elle vit errer des ombres indécises qui se promenaient lentement sous la pluie. Elle songea à ce gouffre noir de la misère impure près duquel elle passait. Un frisson lui glaça les os et elle serra contre ses épaules son maigre mantelet d'été.

Un instant plus tard, la jeune fille était rentrée dans sa chambre. Madeleine dormait paisiblement. Violette ajouta un châle à ses couvertures ; puis, se penchant vers elle, l'embrassa doucement. De ses yeux, une larme tomba sur le front de l'enfant.

« Pauvre trésor! murmura Violette. Sauras-tu jamais ce que tu me coûtes? »

Elle éteignit la bougie. L'appartement n'était plus éclairé que par la lueur d'une lanterne qui se balançait à la porte de l'herboriste. Dans ces demi-ténèbres, Violette passa de longues heures, immobile et rêvant.

Voici, en quelques mots, l'histoire que Mlle Masquelier l'aînée n'avait pas voulu entendre.

Après le départ inopiné de Philippe de Navarreins, l'hiver s'était passé sans incidents à la villa Marina. Violette avait commencé l'éducation de l'enfant, essayant de jeter quelques germes chrétiens dans cette petite âme païenne.

Avec la femme de charge, le jardinier et sa famille, Réparate, élevée à la dignité de cuisinière, complétait la garnison de la villa.

Malgré son extrême jeunesse, Violette était obéie, grâce à l'ascendant de ses manières calmes et douces, de sa culture supérieure, et personne ne songeait à lui disputer le gouvernement. Chaque mois, l'homme d'affaires du duc envoyait la somme jugée nécessaire, mais la plus grande partie de cet argent n'était point dépensée et s'accumulait chez le banquier comme une réserve pour l'avenir.

Mme Vitalis écrivait de Madrid; sa plume était aussi lourde et aussi malhabile que sa langue était alerte et prompte. « La présente est pour vous faire connaître que nous sommes en bonne santé, moi et

madame.... » Les lettres étaient remplies par des plaintes sur la cuisine et le blanchissage, sur la difficulté d'installer « les effets de madame ». Elle n'oubliait pas de dire, en concluant, que « le temps lui durait de revoir Mlle Madeleine ». Au premier de Tan, Nella envoya des bijoux à la petite. M. Golomine, « qui se trouvait à Madrid, et qui aimait beaucoup les enfants », demandait la permission d'y joindre quelques bonbons.

Au printemps, vint Tordre de se rendre à Montre ux, sur les bords du lac de penève, où un appartement avait été retenu à l'avance. Le duc et sa maîtresse devaient s'y rejoindre, mais l'été s'écoula sans qu'ils eussent paru. A l'automne, Violette reçut une singulière communication de Mme Vitalis. Dorénavant, les envois de l'homme d'affaires des Navarreins allaient cesser. Sous aucun prétexte (ces mots étaient soulignés deux fois), Mlle Mérian ne devait s'adresser au duc. Les choses avaient été arrangées ainsi irrévocablement entre monsieur et madame. C'était madame qui enverrait la pension chaque mois ; seulement, le chiffre de cette pension serait péduit de beaucoup. Il fallait congédier la femme de charge, garder une bonne, Réparate, si Ton y tenait, et faire en sorte de vivre pour trois cents francs par mois.

Violette fut surprise de ce changement, de cette mystérieuse défense, de l'indifférence que semblait

montrer le duc pour une enfant si tendrement aimée. Elle souffrait à l'idée que maintenant sa situation auprès de Madeleine allait dépendre de Nella. Mais il était trop tard pour s'en irriter ou s'en attrister. L'affection qu'elle avait prise insensiblement pour la petite ne lui permettait plus de dégager sa vie sans un déchirement.

Au commencement de 1870, Violette, avec sa pupille, demeurait à la campagne, chez un vigneron de Lutry, près de Lausanne. Nella, qui avait fait écrire successivement d'Odessa et du Caire, annonça que, avant de partir pour Rio-de-Janeiro, elle passerait à Paris où elle désirait embrasser sa fille. Violette se mit en route avec Madeleine. A Paris, elles attendirent deux jours à l'hôtel indiqué. Au lieu de la danseuse, arriva un télégramme daté de Bordeaux : « Le bateau allait partir ; elle envoyait ses baisers à Madeleine. »

Le lendemain, une lettre de même provenance prescrivait à Violette de s'établir au bord de la mer, « dans un endroit où l'on pourrait vivre à bon marché, vu que la pension devait être réduite à deux cents francs ». Le soir même, Violette partait pour Boulogne.

Les envois d'argent, jusque-là à peu près réguliers, devinrent inexacts et intermittents. Les lettres de Mme Vitalis étaient aussi espacées que lugubres. La première vomissait des imprécations contre le mal de

mer et contre « cette chienne de traversée ». Puis ce fut une autre gamme. Là-bas, tout était vilain, tout allait mal. Le directeur était un meurt-de-faim qui ne payait pas. Mme Vitalis avait des rhumatismes; madame, non plus, n'allait pas bien, n'était plus ce qu'elle avait été.... N'importe, il fallait marcher. Il y eut bientôt quatre mois arriérés. La Vitalis envoya un petit acompte. « Faites comme vous pourrez, payez le plus pressé. Il y a des moments durs à passer dans la vie de ce monde. Nous en avons vu bien d'autres, madame et moi ! »

Violette puisait au petit trésor accumulé pendant la première année, et le voyait décroître avec une peine indicible. Sur ces entrefaites, la guerre éclata. Il y avait trois mois qu'elle n'avait rien reçu du Brésil, ni argent, ni nouvelles. Comme dans un siège, il fallait supprimer les bouches inutiles. Violette ne savait comment s'y prendre pour congédier et rapatrier Réparate, lorsque celle-ci vint lui annoncer, en pleurant, qu'elle la quittait pour se marier. L'enfant sauvage était devenue une belle fille. Ses grands yeux et ses cheveux noirs avaient séduit un blond fermier des environs du Portel qui passait tous les jours, avec sa carriole, devant la maison et les approvisionnait de beurre et de lait.

L'institutrice et la petite fille vécurent absolument inaperçues, pendant les longs et terribles mois de cet

hiver-là. Violette écrivit plusieurs fois au Brésil, et ne reçut point de réponse. Quelqu'un lui avait dit que la guerre avait mis du désordre, de l'irrégularité dans toutes les communications, bien au delà de la zone occupée par les opérations militaires. Sur cette vague espérance, elle attendit encore ; mais, à partir du printemps de 1871, le doute n'était plus possible.

La mère de Madeleine ne donnant plus signe de vie, n'était-il pas de son devoir de faire appel au père, malgré l'absurde défense qui lui avait été signifiée à ce sujet?

Vers le temps de la Commune, en jetant les yeux sur un journal qu'on lui avait prêté, elle aperçut le nom de Navarreins. C'était bien de Philippe qu'il s'agissait. On rappelait sa belle conduite à Coulmiers et dans la retraite sur le Mans, et, sans qu'il eût songé à poser sa candidature, sans même qu'il fût présent, un département de l'Ouest, où étaient situées les propriétés de sa famille, l'avait envoyé à l'Assemblée nationale.il s'y était fait remarquer déjà deux ou trois fois par l'ardeur et la facilité de sa parole. Dans ces temps-là, il y eut comme un renouveau, un regain éphémère d'influence et d'éclat pour notre vieille noblesse française, qui parut prête à reprendre une suprématie perdue depuis quatre-vingts ans. Le duc de Navarreins semblait appelé à tenir l'un des premiers rangs parmi ces jeunes hommes, à la fois grands sei-

gneurs, politiciens et soldats, dont la France alors attendait beaucoup.

Violette hésitait encore à faire une démarche auprès de lui. A la prohibition de Nella^e joignait une sorte de pudeur mystérieuse dont elle ne s'avouait pas la cause à elle-même et qui tenait aux souvenirs de la villa Marina. Elle pensa qu'il serait toujours temps, et, en attendant, pour restreindre encore ses dépenses, émigra de la rue de Boston où elle occupait deux chambres, à la rue de la Tour d'Odre où elle se contenta d'une seule, pour elle et Madeleine.

La réserve diminuait de mois en mois, et Violette pouvait calculer maintenant le moment précis où les ressources manqueraient. Elle se reprochait déjà d'avoir puisé si longtemps au « trésor » de Madeleine, et d'en avoir vécu. Elle était résolue à gagner sa propre vie et celle de la petite ; et cette résolution n'avait pas été le résultat d'un effort héroïque. L'idée ne lui vint pas un instant qu'elle fit un peu plus que son devoir en se chargeant d'une étrangère que l'incurie, la lâcheté de ses parents avait jetée dans ses bras. Elle savait très bien, au contraire, que la véritable douleur serait pour elle de voir apparaître la mère qui lui réclamerait sa fille. C'était cet événement, pourtant si naturel, si prévu, qui eût été la catastrophe.

Elle se mit en campagne pour trouver du travail.

V V toi ^

VIOLETTE MÉR1AN. 103

Ne pouvait-elle pas donner également des leçons d'anglais aux Françaises et des leçons de français aux Anglaises? Sur l'avis d'un libraire, elle inséra quelques annonces dans les journaux et apprit bientôt qu'il y avait alors dans la ville plus de professeurs que d'élèves. Elle songea à quelque emploi commercial, et sa première démarche en ce genre la conduisit chez les demoiselles Masquelier. L'échec se compliquait d'une sorte d'insulte. Elle avait cru ne donner à Madeleine que sa vie, et voici que déjà elle était amenée à lui faire le sacrifice de sa réputation.

Elle ne dormit pas beaucoup cette nuit-là, mais elle prit un grand parti. Quand la petite s'éveilla, elle lui dit en l'embrassant :

« Dépêche-toi de t'habiller, Madeleine. Nous ferons ce que tu désires, nous irons chercher ton papa. »

Quelques heures plus tard, elles étaient en route pour Paris.

Le duc de Navarreins habitait avec sa mère un des plus vastes et un des plus vieux hôtels du faubourg Saint-Germain, dans la rue de l'Université. C'est une des rares maisons qui portent le nom de leur propriétaire inscrit au-dessus de la grande porte, et, bien qu'elle soit soumise comme toutes les autres habitations à l'usage égalitaire du numéro blanc sur fond bleu, personne ne s'est jamais inquiété de ce numéro; pour tout le monde, c'est l'hôtel de Navar-

J04 VIOLETTE MÉRUN.

reins. Les fêtes qu'on y donnait sous la Restauration sont restées célèbres. Depuis, l'hôtel, toujours en deuil de la monarchie légitime, n'a fait que s'entr'ouvrir pour quelques intimes. Avec son jardin qui est un parc, ses cheminées larges comme des chambres, ses alcôves vastes comme des salons, son escalier où tiendrait une maison de six étages du boulevard Haussmann, ses fraîcheurs de cave, ses sonorités de cloître, l'hôtel est trop triste et trop grand pour la vie moderne, qui se ramasse et se pelotonne dans un étroit espace, par instinct de confort, et aussi faute de place, et encore parce qu'elle cherche des logis à sa taille. La vieille duchesse de Navarreins, la mère de Philippe, est la dernière qui ait su s'asseoir dans ces grands fauteuils Louis XIV à dossier droit, descendre cet escalier à rampe de fer ouvragé, chef-d'œuvre d'artistes qui n'ont pas laissé de successeurs, remplir cette maison du bruissement lent et majestueux de sa traîne. Elle n'avait rien de commun avec son temps, ni les façons de parler, ni les façons de sentir. Entre elle et les Parisiens qui passaient devant sa porte, il y avait l'épaisseur de plusieurs siècles : quelque chose comme la distance qui sépare Mme de Maintenon de Mlle Lavigne, Bossuet du clown en habit noir.

Philippe, bien que tout différent d'elle, et depuis longtemps émancipé, subissait, à son insu peut-être,

l'influence de la duchesse. Elle était pour lui une contrainte plutôt qu'une inspiration. A certaines heures, elle le couvrait de son ombre un peu froide, comme ces résidences ordinaires, construites trop prés d'une cathédrale.

Il était onze heures du matin lorsque Violette pénétra dans la grande cour de l'hôtel et, guidée par l'indication du suisse, se dirigea vers le petit perron de l'aile gauche. Au retentissement du timbre, un valet de pied apparut, prit sa carte et la fît entrer dans un salon où plusieurs personnes attendaient déjà. Elle se sentait gênée. Ces bâtiments noirs et sévères, ces hautes salles, ces domestiques silencieux lui inspiraient un vague malaise. Dans un tel milieu, pouvait-elle retrouver ce jeune homme aux manières simples et cordiales qui, là-bas, la traitait en camarade et courait avec elle dans les prairies de la .route de Grasse? Ses idées enfantines sur les grands seigneurs lui revenaient à l'esprit comme si elle n'avait jamais connu Philippe, et se mêlaient étrangement, pour la troubler, aux souvenirs tout différents de la tour de Mougins.

Mais ces réflexions ne durèrent pas longtemps. Presque immédiatement on l'introduisit.

Elle s'arrêta un moment sur le seuil. Du fond de la pièce, le duc venait à elle, rapidement, joyeusement, la main tendue, souriant de la bouche et des yeux,

106 VIOLETTE MÉR1ÀN.

comme s'il lavait quittée depuis quelques heures.

Pas une parole ne fut échangée. *Un coup d'oeil leur montra les changements apportés par ces quatre années. Il y avait en lui quelque chose de plus viril, de plus hardi; on sentait qu'il avait porté J'épée, commandé à des hommes, vu en face l'ennemi. On devinait aussi qu'il avait passé de l'âge des désirs dans l'âge des passions. De son côté, il vit que l'enfant était devenue une femme, plus ferme en son vouloir, mieux instruite des choses de la vie, capable de se défendre contre le danger qui viendrait des autres et d'elle-même. Tout le reste était mystère. L'amour avait-il passé dans cette âme? L'amour bienfaisant, ou l'amour cruel? Avait-elle traversé la grande et douloureuse initiation, la crise décisive de la vie? Était-ce encore une véritable jeune fille qu'il- avait devant les yeux? 11 doutait là-dessus. Mais comme sa beauté s'était richement épanouie ! Le clair soleil du matin entrait à flots par la fenêtre sans rideaux, près de laquelle il l'avait fait asseoir; mais ses vingt-deux ans n'avaient rien à redouter de cette lumière éclatante. 11 s'était assis en face d'elle, légèrement penché en avant, l'enveloppant d'un regard ardemment curieux.

Comme elle se taisait toujours, il rompit le silence par un de ces mots banals qui commencent toutes les conversations.

VIOLETTE MÉKIAN. 107

« Si vous saviez, mademoiselle, comme je suis heureux de vous voir !

— Vous vous souveniez de mon nom?

— Je me souviens de tout. »

Un nouveau silence suivit ces mots qui pouvaient ne rien signifier ou signifier beaucoup. Les yeux baissés, Violette semblait rêver. Toutes les choses qu'elle voulait lui dire, les phrases qu'elle avait préparées dans le fiacre et dans le salon d'attente s'étaient envolées de sa mémoire. A travers son émotion se glissait un étrange bien-être. Elle était heureuse d'être là et oubliait pourquoi elle y était venue.

« Voyons, reprit Philippe gaiement, êtes-vous Parisienne, à présent?

— Je suis arrivée hier au soir.

— Et vous venez me voir, ce matin?... A la bonne heure!... Si je puis vous être bon à quelque chose, disposez de moi.... Et d'abord, que faites-vous, maintenant? Quelles sont vos occupations? »

Ce mot rendit à Violette le sentiment de la situation.

« Mais, monsieur le duc, je suis toujours avec Madeleine. C'est d'elle,... c'est de votre fille que je viens vous parler. »

Le visage du duc, jusque-là si ouvert et si gai, s'assombrit.

« De ma fille!... » répéta-t-il froidement et comme

108 VIOLETTE MÉR1AN.

si cette parole n'avait pas eu de sens pour lui.

Puis il ajouta :

« On ne vous a donc pas prévenue de... du changement survenu?...

— On m'a dit que je ne recevrais plus rien de votre part, que la mère de l'enfant payerait la pension réduite des deux tiers et que les choses étaient ainsi arrangées entre vous.

— On ne vous a rien dit de plus?

— Absolument rien.... Cette pension a été irrégulièrement payée, puis elle a cessé tout à fait depuis dix-huit mois. J'ai écrit et n'ai reçu aucune réponse.

— Ce n'est pas étonnant. Elle est morte, morte en juin 1870, noyée dans une partie de plaisir, en mer. »

Il prononça ces mots d'une voix sourde, le visage contracté, avec une expression d'horreur plutôt que de chagrin.

« Quelle chose affreuse ! » murmura Violette.

Il y eut une assez longue pause.

« Ainsi, reprit la jeune fille, Madeleine n'a plus de mère.... Pauvre enfant!... Mais, vous lui restez.

— Et, depuis l'été de 1870, demanda le duc sans relever cette parole, qu'êtes-vous devenue? Comment avez-vous vécu toutes deux? »

Violette raconta en abrégé ce qui s'était passé depuis deux ans. Elle en vint à ses tentatives pour

se créer un gagne-pain et glissa sur les mécomptes qu'elle avait essuyés.

« Un jour ou l'autre, je réussirai. Je crois que Ton trouve toujours, quand on cherche bien, quand on a de la patience et de la volonté. Mais, avant tout et malgré la défense qu'on m'avait signifiée, j'ai cru devoir m'adresser à vous.... Ai-je bien fait?

— Tout ce que fait Mlle Mérian est bien fait », dit simplement Philippe.

Mais son visage soucieux n'était pas complètement d'accord avec ses paroles. C'était à son tour de baisser les yeux vers le tapis, tandis que Violette l'observait avec inquiétude.

Il parut se disposer h parler, la regarda et dit tout haut, comme s'il s'adressait à lui-même :

« Non, c'est impossible! »

Impossible ! Quoi donc? Quel était ce mystère qu'on ne devait pas expliquer à Violette?

Philippe reprit la parole, avec une extrême lenteur, cherchant et pesant tous ses mots :

« Je voudrais vous faire juge de toute ma conduite.... Mais je suis obligé de me taire... par respect pour vous.... C'est moi qui vous ai placée auprès de cette petite, j'ai donc une responsabilité envers vous... et aussi envers moi-même. Vous avez fait beaucoup pour l'enfant,... plus que votre devoir, assurément; je vous en remercie. Il est clair que je ne puis pas la

laisser un instant de plus à votre charge. Que vais-je faire d'elle? Voyons, cherchons ensemble!... Et, d'abord, il faut que son éducation soit modeste,... très modeste. Pas d'illusions, pas d'idées fausses, rien qui la prépare à une destinée brillante, car cette destinée ne sera pas la sienne. Enfin, rien de ce luxe absurde au milieu duquel vous l'avez trouvée.

— Elle s'en est déshabituée avec moi, dit Violette en souriant.

— Tant mieux !... Je la mettrai dans un pensionnat sérieux, où personne ne saura son origine. Elle y sera élevée parmi des jeunes filles du petit commerce, de cette bourgeoisie laborieuse où l'on ne craint pas de se gâter les mains en travaillant, où les femmes savent se coiffer, s'habiller, se servir, au besoin cuisiner elles-mêmes. Vous- me comprenez, mademoiselle ?

— Oui, monsieur.

— Après tout, c'est peut-être dans cette classe qu il y a encore le plus d'honnêteté... et le plus de bonheur. Enfin, bon ou mauvais, ce sera son lot dans la vie ; il faut qu'elle s'y prépare. Une institution comme celle dont je parle n'est pas difficile à trouver.... »

Quoique la dernière phrase ne contînt pas une interrogation directe, chaque mot semblait solliciter une approbation. Mais cette approbation ne vint pas. La jeune fille avait-elle des objections contre un plan si

VIOLETTE MÉRIAN. Ht

simple, si raisonnable? Ah!... elle songeait peut-être à sa propre situation. Philippe avait hâte de la rassurer sur ce légitime sujet de préoccupation.

« Il va sans dire que mon premier soin sera de vous trouver une éducation à faire dans le faubourg Saint- Germain, dans les conditions les plus honorables, et avec les garanties d'avenir les mieux calculées. C'est une compensation que je vous dois pour ce pénible début dans la carrière d'institutrice et pour toutes les épreuves dont je suis la cause. »

Violette ne répondait pas. Philippe remarqua que ses mains tremblaient. Tout à coup une larme vint au bord de ses longs cils et tomba sur son gant.

« Monsieur, pardonnez-moi, dit-elle. Je n'ai personne au monde. Depuis quatre ans que je soigne cette enfant, je me suis attachée à elle. L'idée de m'en séparer est affreuse pour moi.

— Vous ne la quitterez pas, reprit Philippe avec cette vivacité impulsive qui lui était naturelle, et en saisissant la main de la jeune fille. Je vous donne ma parole que vous ne la quitterez pas. »

Violette le regarda avec des yeux humides de reconnaissance.

« Seulement, fit le duc tenant toujours la main gantée de la jeune fille, je ne sais pas si vous allez me croire....

— Je croirai tout ce que vous me direz. »

Il s'arrêta un moment pour savourer cette parole confiante et reprit gaiement :

« Je suis pauvre, je suis très pauvre.... C'est une phrase qui doit sembler drôle dans ma bouche, au milieu de ce luxe, avec un valet de pied à ma porte et huit chevaux dans mes écuries. Pourtant, c'est la pure vérité. Je ne possède plus rien.... A qui la faute? Par charité, ne me le demandez pas !... Ce qui est certain, c'est que tout ici appartient à ma mère. Grâce à elle, je conserve les dehors de la richesse,... que, d'ailleurs, je retrouverai un jour... si je suis sage. Mon indemnité de député paye mon tailleur et mes cigares. Savez-vous comment mes amis m'appellent? Ils m'appellent le duc Job, du nom de certain duc de comédie, qui devait lui-même le sien à un patriarche que vous connaissez.

— Oh! dans ce cas, monsieur....

— Je vous ai juré que vous ne quitteriez pas l'enfant. Je fumerai moins de cigares,... voilà tout!... A vous d'arranger les choses pour le mieux. Il faut d'abord vous mettre en quête d'un logement. Pourquoi ne chercheriez-vous pas à Versailles ? Bien que Versailles soit capitale, on y vit, paraît-il, à très bon compte. Car, excepté quelques naïfs, personne n'y demeure pour de bon.

— Je chercherai », dit Violette en se levant, car elle avait remarqué, depuis un instant, que le

regard du duc s'était dirigé vers la pendule.

A ce moment on frappa deux coups à la porte.

Charles entra et dit cérémonieusement :

« Madame la duchesse attend monsieur le duc.

— Je descends», répondit Philippe avec une légère nuance d'impatience, l'imperceptible mauvaise humeur de l'homme qui n'est pas libre, qui le sait, et auquel, cependant, on prend soin de le rappeler très souvent.

Il avait rapidement griffonné un chèque et le remettait à Violette avec ces simples mots :

« Pour les premiers frais.

— Ne voulez- vous pas voir Madeleine?

— Cela ne presse pas.... J'irai, quand vous serez installées, m'assurer que rien ne vous manque.... »

Le duc reconduisit Violette jusqu'au seuil et s'inclina avec respect. En descendant l'escalier et en traversant la cour de l'hôtel de Navarreins, la jeune fille sentait un poids sur son cœur. Il lui semblait que cette entrevue, d'abord si intime et si cordiale, avait fini comme une audience. Elle avait obtenu ce qu'elle désirait, mais elle laissait Philippe soucieux, inquiet de ce devoir qu'il avait cru rejeter et qui venait de nouveau embarrasser sa vie. Avait-il pu songer véritablement à oublier sa fille? Sa rupture avec la mère expliquait-elle sa froideur envers l'enfant?... Cette pauvreté qu'il alléguait, fallait-il la prendre au sé-

rieux? Ces questions jetaient Violette dans un grand trouble, parce que, dans toute hypothèse, les faits condamnaient Philippe et qu'il lui plaisait de l'absoudre.

Violette savait se déterminer vite. Dès le lendemain, elle avait trouvé un logis dans la partie la plus reculée du vieux quartier Saint-Louis, qui touche au bois de Satory. La maison avait son corps de logis principal sur la solitaire rue des Bourdonnais. Au delà d'une cour pavée, égayée de quelques arbustes, un petit pavillon isolé séduisit Violette. Il était composé de deux pièces situées Tune au-dessus de l'autre et communiquant par un escalier intérieur, sans parler d'une petite cuisine* où Ton descendait par trois marches ; le tout meublé d'une façon antique et mesquine. Il y avait des cheminées, « On pouvait même y faire du feu », disait naïvement la propriétaire. Quant à la cuisine, maintenant encombrée de pots de fleurs, il était aisé de la rendre à sa destination première. Le brosseur de l'officier qui occupait le pavillon avant la guerre y avait souvent fait cuire des côtelettes pour son maître, « un lieutenant aux grenadiers delà garde* qui avait resté là deux ans, tranquille comme une demoiselle, toujours avec des livres.... Ses parents étaient des paysans du côté de Chartres, qui lui envoyaient des œufs et du beurre.... Il était mort à Saint-Privat, le pauvre garçon ! »

VIOLETTE MÉRIAN. lia >j

Et, du coin de son tablier, la vieille femme avait essuyé une larme.

Cette Jarme avait fait une impression favorable sur Violette. Ce qui l'avait charmée surtout, c'était le bout de jardin qui s'étendait au delà du pavillon. Un petit coin solitaire et inculte, plein d'herbes folles et de rosiers sauvages. Le remblai du chemin de fer bornait la vue comme un rempart de ville forte ; au delà, montait une pente boisée dont la crête barrait l'horizon d'une ligne droite. En ce lieu perdu, on n'entendait aucun des bruits de la vie, rien que les sifflements prolongés et mélancoliques des trains de l'Ouest, ou les cloches intermittentes d'un couvent de femmes dont les constructions sévères et les grands jardins endormis terminent la ville.

Violette, le soir même, était chez elle dans l'appartement du lieutenant philosophe. Elle y reçut la visite de Philippe, qu'elle avait prévenu par un mot. S'attendant à sa venue, elle avait mis tous ses soins à coiffer Madeleine et à l'habiller. Mais il est des visages que ni la toilette ni l'émotion n'embellissent. D'ailleurs * leur garde-robe appauvrie ne permettait pas une grande parure. Madeleine montrait depuis le matili une vive impatience de revoir son père. Violette s'était imaginé qu'en l'apercevant elle se jetterait dans ses bras. 11 n'en fut rien. Lorsque le duc parut, un peu pâle, le chapeau à la main, sur le seuil de la petite

pièce où elles se tenaient toutes deux , l'enfant, saisie d'une timidité soudaine, se recula au fond de la chambre. Violette la prit par la main et la ramena.

« Eh bien, Madeleine, à quoi penses-tu? Est-ce ainsi que tu dis bonjour? »

La petite fille s'approcha, les yeux baissés, et murmura, d'une voix prétentieuse et froide, comme si elle eût récité une leçon :

« Bonjour, monsieur!

— « Monsieur ! » répéta Violette. Tu ne sais plus dire papa?

— Laissez-la!... Ne la tourmentez pas! » fît le duc. Il effleura précipitamment le front que lui tendait

l'enfant et ajouta presque aussitôt :

« Va jouer dans le jardin!

— N'oublie pas ton chapeau, Madeleine.

— Non, mère. »

La petite fille sortit, laissant derrière elle un pénible silence.

« Comment la trouvez- vous? demanda la jeune fille.

— Très grandie. »

Il se leva, fit quelques pas dans la chambre : « Àvez-vous réfléchi à une chose, mademoiselle? dit-il sans la regarder.

— A quoi donc, monsieur le duc?

— Cette petite vous appelle sa mère. Si elle m'appelle papa, que pensera-t-on? »

Violette rougit.

« J'ai eu la faiblesse de me laisser donner un nom auquel je n'avais pas droit. Il faut que je fasse perdre à Madeleine cette mauvaise habitude.

— Comme il vous plaira!... Évidemment, vous savez mieux que personne ce qui convient.... J'avais pensé que... peut-être... dans l'intérêt de l'avenir... il vaudrait mieux pour cette petite qu'elle ne s'accoutumât pas à me considérer comme un père... ordinaire. »

Il hésitait et semblait gêné comme dans la première entrevue.

« Peut-être ! dit Violette avec une sorte d'acquiescement douloureux et contraint, dont l'accent ne pouvait échapper à Philippe.

— Il est temps d'aller à la Chambre », reprit-il gravement.

En se dirigeant vers la porte, il jeta un regard circulaire sur la pauvreté de l'appartement.

« Comme vous serez mal, ici! dit-il.

— Moi qui espérais des compliments !...

— Vous avez pris un peu trop au sérieux ce que je vous ai dit avant-hier de ma misère. Je vous ferai envoyer quelques meubles. Ceux-ci sont vraiment horribles. »

Il tourna le bouton de cuivre. Madeleine était là, tenant un gros chat dans les bras. Pauvre Madeleine ! Elle ne savait pas son métier d'enfant, qui est de se faire adorer. Lorsqu'elle avait sottement agi, elle avait des façons gauches, obliques, presque niaises de se rapprocher pour rentrer en grâce. Se tenant devant son père, elle lui dit, avec une grimace assez laide :

« Voilà le chat !

— Il est superbe. »

Il l'embrassa encore, mais de telle sorte que le baiser se perdit moitié dans les cheveux de la petite fille, moitié dans les poils de l'angora.

Quand il fut parti, Mlle Mérian eut le cœur serré, si serré que les larmes auraient jailli de ses yeux si elle ne les avait retenues.

« Mon Dieu! se dit-elle, comme cela commence mal! »

Mais la vie est un perpétuel démenti donné à nos pressentiments et à nos prévisions. Elle n'est pas logique, la vie, pas du tout!... Tout semble arrangé au mieux et tout se gâte. Parfois, au contraire, les gens et les choses prennent un air hostile et refrogné; tout est sombre, plein de pièges et de périls : c'est une période de tranquille bonheur qui commence.

Dès sa seconde visite, le duc de Navarreins dit quelques mots en particulier à Mme Berthelin, la propriétaire.

« Il faut que vous sachiez, madame, qui je suis et qui sont vos nouvelles locataires. Il ne doit y avoir rien de louche autour d'une personne comme Mlle Mérian, qui est digne non seulement de respect, mais d'admiration. C'est par une sorte de charité qu elle se laisse appeler maman par cette petite à laquelle elle s'est dévouée et qui, en réalité, n'a plus de parents.

iî>0 VIOLETTE MÉRIAN.

Elle est la fille d un de mes amis qui a été tué pendant la guerre. J'ai promis de veiller sur elle et sur sa mère adoptive. Je réponds de toutes leurs dépenses, et, pour commencer, voici un an de loyer que je paye d'avance. »

Ce petit discours, avec l'expressive péroraison qui le terminait, fit une profonde impression sur Mme Ber- Ihelin. Elle vénérait l'argent, elle aimait le roman. Le duc lui faisait l'effet « d'un vrai gentilhomme ». Quant à Violette, elle la regardait avec attendrissement marcher sur le gazon du petit jardin, un livre à la main : « Si on ne dirait pas une petite reine ! »

A Versailles, il y a encore de vieux souvenirs gardés on ne sait comment, des effluves monarchiques qui flottent dans lair; il arrive aux gens de dire encore : « Heureux comme un roi, belle comme une reine. »

Mme Berthelin faisait partager ses sentiments à la petite Mme Tiersot qui demeurait sur le devant. Trois enfants très jeunes menaient grand bruit autour de ses jupes. Quant à Tiersot, qui était sorti depuis sept ou huit années de l'École centrale et commençait à gagner quelque argent, bon et gouailleur comme un enfant de Paris, il prenait des airs malins quand on parlait devant lui de ce duc, de cette jolie demoiselle et de cette petite fille ; mais sa femme lui en faisait honte, et il saluait respectueusement Violette lorsqu'il la rencontrait sous la porte.

« Ils font ce qu'ils veulent, ça ne nous regarde pas.... Et puis, tu sais, je dis ça comme ça... par habitude de blaguer.... Je sais bien qu'il y a de braves femmes dans le monde, exemple Mme Liline Tiersot, ici présente. »

Et il mettait un bon gros baiser de mari sur le cou frais de Mme Tiersot'.

La grande question des noms s'était arrangée très simplement.

« Écoute, Madeleine, avait dit Philippe. Je n'aime pas que tu m'appelles papa.

— Tiens! Pourquoi donc?

— Je ne sais pas.... Il y a un nom très joli, que j'aime beaucoup : c'est bon ami. Si tu m'appelles bon ami, je te donnerai une poupée qui remue les yeux et qui chante !

— Qui remue les yeux ! Et qui chante! C'est vrai?... Oh! jeté le promets, papa,... c'est-à-dire bon ami. »

Madeleine eut sa poupée et le mot de papa disparut de son vocabulaire.

C'était une vie très douce, très calme, sans aucun souci. Violette sortait le matin avec l'enfant quand il faisait beau. Elle suivait la rue Saint-Médéric, la rue Royale, la rue de l'Orangerie, longeait la pièce d'eau des Suisses et entrait dans le parc par la grille qui est située au bas des Cent-Marches. A cette heure, le grand parc était silencieux et désert. Les branches

des arbres dépouillés entre-cpoisaient leurs noirs lacis sur le ciel décoloré. Au fond des larges allées droites, une légère brume, traversée d'un pâle soleil, noyait les lointains. Çà et là un jardinier ratissait, d'un geste lent et mesuré, les débris dont le vent de la nuit avait jonché le sol ; un vieil officier en retraite, péniblement appuyé sur sa canne, traînait, le long des charmilles, ses rhumatismes et sa songerie morose. Un matin de janvier, par un froid assez piquant, elle suivait cette longue salle de marronniers qu'entourent les bustes des empereurs romains. Verdis ou roussis par les pluies d'hiver, mais en ce moment touchés d'un rayon d'or qui les égayait, ces vieux marbres alignés la regardaient passer, divers comme la vie elle-même, depuis le triple menton de Vitellius jusqu'au front pensif de Marc-Aurèle. Madeleine courait devant, à quelques pas. Point d'autre bruit que le claquement sec et régulier de la baguette dont elle frappait son cerceau et le pétillement des feuilles gelées qui se brisaient sous les pas. Violette allait, d'un pas élastique, respirait largement, le sourire aux lèvres, les joues rosies par le froid, les yeux brillants, à travers sa courte voilette piquée de jais.

Tout à coup, un cri de Madeleine attira son attention. Au détour d'une charmille, Philippe venait d'apparaître.

« J'ai dîné à Versailles, dit-il, et manqué le

dernier train. J'ai dû coucher aux Réservoirs, et je suis venu fumer un cigare dans le parc. Comment cela va-t-il? Est-ce que vous venez quelquefois ici, le matin?

— Tous les jours, lorsque le temps le permet. Ne vous l'avais-je pas dit?

— Je ne m'en souvenais pas. »

Le jeune duc se mit à marcher à côté d'elle. Bientôt ils se trouvèrent dans le vaste espace découvert qui s'étend entre le bas du Tapis- Vert et le commencement du canal. Ils en suivirent le bord, se dirigeant vers Trianon.

« Les allées taillées m'ennuient. Ici, la nature est un peu plus libre. Hommes ou plantes, je plains tout ce qui vit dans la contrainte, tous les êtres dont on emprisonne la croissance et auxquels on défend de pousser comme ils veulent.

— Y a-t-il des hommes, demanda Violette en riant, que l'on taille en boule et en pyramide comme les ifs et les buis de là-haut ?

— Vous avez devant vous un de ces malheureux. Les vérités que je dois croire, les idées que je dois servir, tout cela a été arrêté par des hommes couchés dans la tombe plus d'un siècle avant ma naissance et qui ne connaissaient rien des conditions où je devais vivre. »

Un cavalier passait au galop dans l'allée qui

124 VIOLETTE MÉRIAtf.

contourne le canal. Philippe s'arrêta brusquement.

« Voilà mon ancien uniforme ! Si vous saviez comme cela fait battre le cœur!... C'est un maréchal des logis. Moi, je n'étais que brigadier!... »

11 se mit à parler des souffrances de la guerre, des terribles épreuves qu'on avait traversées dans la retraite de l'armée de la Loire sur le Mans. Malgré tout, c'était un beau temps : il ne regrettait pas d'avoir passé par là. C'était le moment où il avait commencé à comprendre les misères des pauvres gens, et où il avait su ce que peut la foi. Il parla de son chef, le brave et pieux général de Sonis, de l'étendard du Sacré-Cœur et des zouaves de Charette, non pas en croyant, mais en homme qui a vu la religion accompagner et inspirer l'héroïsme.

Puis il parla de la Chambre et des jeunes députés monarchistes qui avaient, comme lui, passé sans transition du café Anglais au champ de bataille et du champ de bataille à la tribune.

« Ils ne sont occupés qu'à conspirer.... Comme s'il n'y avait pas mieux à essayer ! comme si nous n'avions pas la France à refaire !... Ah ! si l'on voulait ! si Ton comprenait!... La vieille aristocratie a encore un beau rôle à jouer, mais il faut qu'elle se hâte : c'est peut-être la dernière occasion qui s'offre à elle, et demain,,., je veux dire dans dix ans, il serait trop tard ! . . . »

VIOLETTE MÉR1AN. 12ii

Il s'exprimait avec une éloquence naturelle, contenant sa voix vibrante, fouettant les herbes du bout de sa canne avec un geste ardent et brusque, excité, grisé par cette éclatante matinée d'hiver qui s'harmonisait avec les chimères de la jeunesse, par le ruissellement du soleil sur les eaux, peut-être par le regard pensif et sincère que Violette attachait sur lui. Il y a des heures où l'âme vient tout entière sur les lèvres, où un besoin chevaleresque d'agir et de combattre nous soulève de terre, où la vie, montée à son comble, déborde de nous. Philippe parla longtemps, avec une jouissance visible, comme si, en cherchant une forme à ses rêves confus de régénération sociale, il les éclairait, les condensait, se les révélait à lui-même....

Il était tard lorsque Violette rentra chez elle. Toute la journée, auprès du feu, elle ne put s'empêcher de songer à cet homme nouveau qui s'était montré, et à ce monde d'idées inconnues où elle pénétrait pour la première fois.

Le lendemain, le temps était redevenu très doux et la porte était restée entr'ouverte. Elle lisait, après le déjeuner, lorsqu'une ombre s'interposa entre elle et la lumière. La voix de Philippe la fît tressaillir.

« Comment ! vous lisez un journal ? Vous vous intéressez donc à la politique? »

Violette se leva en rougissant et replia le journal sans mot dire.

« Vous avez parlé hier, à la Chambre ?

— Oui. Je ne pouvais pas m'en empêcher. Quelque chose me poussait en avant. Oh! quelque chose de très étrange! Je n'avais jamais éprouvé cela. Ne vous inquiétez pas de moi : faites comme si je n'étais pas là.... Je suis venu par la rive gauche. Voyant que j'avais trois quarts d'heure avant la séance, j'ai eu la pensée de venir ici.... Je vais lire sur ce canapé. »

Il tira un livre de sa poche et le posa sur ses genoux, mais ne lut point.

Dans le silence du quartier paisible, on entendait chantonner une voix de femme.

« Qui est-ce qui chante ainsi ?

— Ma voisine, Mme Tiersot.

— Elle endort son bébé, peut-être?

— Oh! non, dit Violette en riant.

— Pourquoi riez-vous?

— - Pour rien.

— Voyons, dites!

— Eh bien, puisque vous voulez le savoir, Mme Tiersot chante toute la journée quand son mari resté auprès d'elle et ne va pas à Paris.... Tenez, le voilà ! j'en étais sûre.

— Comme c'est gentil! Elle aime son mari, alors?

VIOLETTE MÉftUN. 127

— Certainement qu'elle l'aime! » fit Violette d'un ton de douce gronderie, comme choquée de la question.

Philippe la regardait bien en. face, pour lire jusqu'au fond de sa pensée. Puis, soudainement triste, il baissa les yeux vers le plancher :

« Comme ces gens-là sont heureux! Celui qui n'a pas à bâtir son nid, brin à brin, pour sa compagne et ses petits, ne connaît pas la joie de vivre. Je me figure leur bonheur quand ils ont économisé de quoi acheter une lampe, une garniture de cheminée dont ils ont envie, une belle robe pour la petite, lorsque Mme Tiersot offre une pipe d'écume à son mari ou que M. Tiersot rapporte à sa femme une paire de pendants qu'il lui attache lui-môme aux oreilles ! C'est la vraie vie, n'est-ce pas, mademoiselle ?

— Je ne sais pas* dit Violette, je crois que oui. »

Elle se reprochait déjà la sottise de sa réponse * mais n'aurait pu en trouver une meilleure pour sauver sa vie.

« Adieu, dit Philippe. Il est l'heure. Je reviendrai demain. »

En effet, il revint le lendemain, et, depuis ce joui% ne manqua plus à sa visite quotidienne.

Gette visite n'était peut-être pour lui qu'une sorte de halte au milieu de sa vie ardente et remplie; une heure vide, un bain de néant où il se repd-

sait rame. Pour Violette et Madeleine, c'était le point culminant de la journée. On passait la matinée à l'attendre.

« 11 faudra dire ceci à bon ami; il faudra montrer cela h bon ami, disait Madeleine.

— Dépêche-toi, reprenait Violette, tu ne seras jamais prête quand bon ami viendra. »

On savait à quelle heure il quittait l'hôtel de Navarreins, à quelle heure il montait dans le train. Le voilà qui arrivait à la gare, qui entrait dans la rue Royale, qui dépassait le quartier de cavalerie, qui s'engageait dans la rue Saint-Médéric. La porte s'ouvrait : c'était lui!

Quand il était parti, on parlait de ce qu'il avait dit, on y songeait plus encore. Violette mettait en ordre, avec un soin infini, les livres, les papiers qu'il avait laissés, épars, sur la table. Parfois, elle transcrivait pour lui des notes ou coupait des articles de journaux, marqués par lui au crayon bleu. Il l'appelait en riant son secrétaire, lui livrait chaque jour un peu plus de sa pensée, lui racontait son existence, lui expliquait les caractères de ceux qui l'entouraient, les séances de la Chambre, les dîners du « faubourg », tout le train de la vie politique et mondaine. Souvent il arrivait las, morne, dégoûté, ne voulait parler de rien sinon des incidents imperceptibles qui signalaient l'existence des deux recluses. Distraitement, il cares-

sait le chat et jouait avec Madeleine. Ces alternatives d'enthousiasme et d'écœurement, ce flux et ce reflux, presque aussi réguliers que les marées, et qui distinguent si profondément l'homme de la femme, bien plus identique en dépit de ses inégalités d'humeur, étaient devenus un phénomène naturel pour Violette, qui en connaissait toutes les phases.

Lorsque le temps devint tiède, elle prit l'habitude de passer l'après-midi dans le petit enclos sauvage, sur un pliant. Le bourdonnement continu des insectes la berçait, coupé, de temps à autre, par de brusques foulées d'oiseaux qui la faisaient tressaillir. Elle négligeait souvent son ouvrage pour suivre la fuite des nuages de l'ouest ou pour regarder les bois dont les masses noires commençaient à s'égayer de nuances plus claires. La sève montait rapidement, et, à voir de quelle joie Violette suivait ce renouveau, il semblait que le printemps de cette année-là fût le vrai printemps de sa vie.

Certain jour du commencement d'avril, Violette et Philippe se trouvaient dans l'enclos : elle, assise sur un banc et l'aiguille à la main; lui, couché dans Therbe et fumant.

« Vous aimez ce jardinet? dit-il.

— Oui, beaucoup.

— Alors, permattez-moi de le faire arranger.

— Mais je l'aime justement parce qu'il n'est pas

arrangé.

— Est-il bien nécessaire que le chiendent et les orties empêchent de pousser ces touffes de pensées et ces pivoines? Si Ton relevait cette tonnelle en ruine et si Ton y rattachait ce pied de glycine qui rampe à terre, n'auriez-vous pas un joli réduit pour l'été, où l'on pourrait placer un banc et une table? Voilà un abricotier fort bien exposé sur ce mur au midi. Si l'on élaguait toutes les branches gourmandes, il serait capable de donner des fruits.

— Oh! mère, pense un peul Des abricots I

Dans trois mois, il en passera sur les charrettes

tant que tu voudras ; les rues en seront pleines.

— Mais ce ne seront pas vos abricots, dit Philippe, les abricots dont vous aurez guetté la floraison, mesuré chaque jour le grossissement, où vous aurez épié l'apparition de la première nuance dorée.... Voyons, voulez-vous de moi pour votre jardinier?

— Certainement. »

Cinq minutes après, Philippe avait en main les instruments nécessaires ; il jetait sa jaquette à la volée sur un buisson et attaquait le défrichement de ce petit coin de terre vierge avec l'entrain d'un pionnier du Far West américain. Madeleine l'aidait. Tout en travaillant, on faisait des projets. La tonnelle ne suffisait plus, il fallait un kiosque, une vraie maison.

Madeleine réclamait un bassin, avec des poissons rouges, des roches, un labyrinthe. Il vint un moment où, à la pensée de ce qui devait s'entasser dans cet étroit espace, tous trois éclatèrent de rire.

« Comme vous riez bien! observa Philippe, en regardant la jeune femme avec un sourire.

— Est-ce qu'il y à des personnes qui rient mal?

— Sans doute. On rit faux comme on chante faux. Il y a des rires qui ne devraient pas avoir la permission de se faire entendre.... Ah! si Ton pouvait accorder les gens comme les pianos !

— Mon Dieu! Et la Chambre? Justement vous aviez une commission.

— Je n'irai pas, voilà tout.

— Vous n'irez pas?

— Non, je leur dirai que j'avais à nettoyer le jardin de Mlle Mérian. »

Et il continua joyeusement son travail.

Quand il eut fini, il vint s'asseoir près d'elle, fatigué d'une bienfaisante fatigue, et parut rêver, mais toujours le sourire aux lèvres. Le soleil commençait à décliner et la lumière semblait s ? attendrir. Dans la paix de cette heure si douce, on entendait de lointaines voix d'enfants, affaiblies par la distance.

« Quel calme ! » dit-il.

Et ils restèrent longtemps silencieux.

« Voici l'heure de votre dîner : il faut que je parte », reprit-il encore.

Mais, tout en parlant ainsi, il ne se levait point. Un charme semblait le retenir.

« Mettez-moi donc dehors!... A moins que... Mais je n'ose pas !

— Quoi donc?

— Eh bien, si vous voulez que la fête soit complète, invitez-moi à dîner. Ayez cette charité.

— N'êtes-vous pas chez vous? fit Violette. Mais quel mauvais dîner vous allez faire !

— Tout me paraîtra exquis, au contraire, car je meurs de faim.

— Bon ami dîne ici », cria Madeleine en sautant. En un instant, la petite maison fut bouleversée.

Mme Berthelinfut appelée en hâte, donna des conseils et prêta des assiettes. La petite bonne, qui comprenait la gravité des circonstances, fut lancée au dehors pour accomplir des commissions urgentes, avec une telle vitesse que, devant la statue de l'abbé de l'Épée, un coup de vent enleva son bonnet. Pendant ce temps-là, Violette mettait le couvert et ne pouvait empêcher Philippe de l'aider.

Ce dîner improvisé fut adorablement gai, entrecoupé de fous rires, de désespoirs comiques, d'accidents délicieux. Chacun se levait à son tour, quelquefois tous deux ensemble, pour chercher l'objet qui

manquait. Plus Violette s'agitait et se désolait, plus Philippe semblait s'amuser.

« Je n'ai jamais si bien dîné, dit-il au dessert. Maintenant, je vais vous faire du café.... J'ai appris quand j'étais troupier.... Entre nous, je le fais cent fois mieux que Charles. »

Le breuvage produit par ses soins était-il de premier ordre? Violette n'était pas en état de prononcer. Mais le duc était ravi. Ceux qui vivent d'ordinaire par les nerfs et par l'imagination et auxquels on épargne toute besogne matérielle, sont naïvement heureux lorsqu'ils peuvent se prouver à eux-mêmes qu'ils sauraient au besoin bêcher la terre et faire la cuisine, et qu'ils sont presque aussi intelligents que leurs domestiques.

« Quelle bonne journée j'ai passée ! » dit-il en serrant la main de la jeune fille.

Elle l'avait reconduit jusqu'à la porte de la rue avec Madeleine, qui, les yeux tout ensommeillés, dodelinait de la tête et s'appuyait à sa robe. Elles le suivirent du regard, tant qu'il fut 'visible sous la clarté oscillante des réverbères.

Dès lors; il passa souvent les après-midi avec elles. 11 les emmenait, à travers le bois de Satory, jusqu'au bois des Gonard et à celui des Metz, qui s'étendent au delà de la route de Bue et couronnent les hauteurs, à l'est de Jouy. Ces bois sont d'une sauvagerie déli-

i34 VIOLETTE MÉRIAN.

cieuse; leurs routes, désertes, sont envahies par l'herbe et la mousse. Ils recèlent, dans leurs profondeurs, de mystérieux enfoncements, de petites vallées inconnues, où nul bruit ne pénètre, où aucun vent ne fait vibrer le feuillage. Sur certains points, par de grandes percées, le hasard a ménagé des vues étendues et lointaines, par où le regard se perd sur une mer de verdure aux ondulations indéfinies. Ces retraites, ces points de vue leur devinrent familiers. Ils y faisaient de longues stations dans une sécurité que rien ne troublait, dans un repos complet de l'âme et du corps.

« Allons voir nos bois », disait Philippe, lorsque le temps promettait une belle journée.

Violette avait manifesté le désir d'aller à la Chambre; le duc lui fournit le moyen de satisfaire cette curiosité. La jeune femme se présenta, munie de son billet, gravit, sur l'indication qui lui fut donnée, un étroit escalier de pierre en spirale, et fut introduite dans une galerie d'où elle vit, sous la lumière qui tombait du cintre, une foule de têtes agitées d'un frémissement perpétuel. Des ricanements, des exclamations, des piétinements, des mouvements vagues dont elle ne comprenait pas la cause, montaient de cette foule. Comme on était dans un théâtre, on eût dit le public nerveux d'une première, attendant le lever de la toile et le commencement du spectacle. En réalité, la toile

était levée et le spectacle commencé ; mais personne n'y prenait garde. Quelqu'un était à la tribune et parlait ; mais nul ne l'écoutait, nul ne l'entendait. On le voyait remuer les bras : c'était tout. Le président avait l'air de dormir, bercé par le bruit, comme ces oiseaux de mer qui sommeillent, les ailes immobiles, portés par la tempête. Plusieurs députés, tournant le dos à l'orateur, exploraient les loges avec leurs jumelles blanches et noires, en faisant voir les boutons de leurs manchettes. Un secrétaire, détachant avec intention sa tête blonde sur la draperie verte du bureau, croisait gracieusement les jambes et lançait de mélancoliques œillades vers la tribune diplomatique, où venait d'entrer une belle étrangère, dont la cuirasse de jais brillait comme celle d'une guerrière du Tasse. C'était, par toute la salle, une allée et venue de cartes, de lettres et de dépêches, avec un échange continuel de poignées de mains, des voyages au long cours autour de la gauche et de la droite.... Et Violette se demandait comment il pouvait sortir des lois d'un tel brouhaha.

Auprès d'elle, un monsieur nommait à sa compagne les gens célèbres. Les lunettes d'or, la tête de pain d epice ridée, avec le petit toupet blanc qui frétille, c'était M. Thiers. Ce blond myope, élégant, qui avait l'air d'un Anglais, qui clignait ses yeux bleus et portait en avant son menton barbu, c'était Raoul Duval.

Tiens ! Il parlait à Gambetta. — Quoi ! ce rougeaud à longs cheveux gras, dont le ventre ballonnait sous son paletot bleu à collet de velours, c'était Gambetta? — Parfaitement. — Et la grande face blême, hautaine, navrée, ce lion à crinière blanche, qui était-ce donc? — Ah! celui-là, c'était Jules Favre.

Violette écoutait, lorsque son attention fut brusquement attirée vers la tribune. Le pantin muet, à la pantomime désespérée, avait disparu, et quelqu'un avait surgi à sa place. Tout le sang de la jeune femme reflua à son cœur, car ce quelqu'un, c'était Philippe.

Avez-vous vu quelquefois un être qui vous était cher monter à la tribune ou paraître sur la scène? On a souvent peint les émotions des orateurs et des artistes. Mais qui dira ce qui se passe dans l'âme de la mère, de la femme, de la sœur, de la maîtresse, lorsque, de loin, perdue dans la foule, elle voit celui qu'elle aime sur une sorte de piédestal, qui peut devenir un pilori, exposé aux convoitises ou aux insuites? Tout à l'heure il était là, dans une simple chambre, causant de sa voix naturelle, avec ses gestes favoris, avec les douces inflexions de l'intimité, aisé, affectueux, plein d'abandon. Le voici, raidi par l'émotion, bandant ses facultés comme un arc pour la lutte, trahissant dans chaque mouvement de son corps, dans chaque jeu de ses muscles, un effort qui va peut-

être jusqu'à la souffrance, guetté par des milliers d'yeux! Un couac, un mot qui porte à faux, et les malveillances silencieuses dont il est entouré feront explosion. Aussitôt tombé, aussitôt dévoré.

Et la pauvre spectatrice ne peut lui porter secours, quoi qu'il arrive. La sueur perle sur son front comme si elle luttait aussi; mais à quoi bon? Elle rougit, pâlit, tord ses mains, déchire ses gants, dans son coin obscur, sans que personne prenne garde à elle. Elle n'a même pas cette joie de la bataille qui détend les nerfs : son émotion inutile se concentre et l'étouffé.

Violette n'était ni mère, ni sœur, ni femme, ni maîtresse; pourtant elle éprouva ces sensations, et d'autant plus âpres qu'elles succédaient à la molle indifférence d'un spectacle à peine curieux pour elle.

L'entrée en scène de Philippe avait été très brusque, d'une brusquerie voulue. Ainsi se jettent à l'eau les courageux qui ne savent pas encore bien nager. S'accrochant à une phrase d'un précédent orateur, il s'était précipité au milieu même de son sujet avec tant d'impétuosité qu'il était déjà en pleine discussion avant que la Chambre sût qu'il était là. Cependant, quelques chut! coururent vaguement, l'oscillation des têtes s'arrêta à demi, le bruit confus des conversations baissa graduellement, une sorte de silence

s'établit, à travers lequel la voix du jeune orateur monta, pure et vibrante.

De quoi parlait-il? Violette était trop étrangère aux préoccupations de ce genre et surtout trop troublée pour bien comprendre. Elle avait beau faire, elle n'arrivait pas aux idées, ne percevait que des sons, des notes de musique, et ces notes lui paraissaient délicieuses. Il s'agissait d'une loi sur les logements d'ouvriers, et, en parlant de ces foyers resserrés où se concentre là vie d'une famille, de l'humble bonheur qui peut y nicher, du petit coin de jardin où jouent les enfants et où poussent fraternellement quelques légumes et quelques fleurs, « comme pour symboliser la réconciliation de la vie pratique et de l'idéal », il fit songer Violette à ses aspirations, souvent exprimées, vers la petite vie laborieuse. On aurait dit que le souvenir de la pauvre maison de la rue des Bourdonnais passait devant ses yeux, visible seulement pour lui et pour elle. A cette poésie évoquée tout à coup en plein palais de la prose, un mouvement de scepticisme indulgent courut dans la salle et se traduisit par une sorte de susurrement léger. Violette s'en indignait, mais plusieurs très bien, partis des rangs de la gauche, vinrent encourager l'orateur monarchique. Sa parole prit, à ce moment, plus de liberté et d'ampleur. Son bras, jusque-là collé au corps, osa s'en séparer, dessiner quelques gestes

VIOLETTE MÉBIAN. 139

sobres et vigoureux ; les mots affluèrent sans interruption à ses lèvres. Une détente générale de toute sa personne fît sentir que le travail de l'improvisation, d'abord douloureux et pénible, devenait une joie. Des interruptions prouvèrent qu'il était écouté; il les releva avec bonheur et, comme un cheval de sang qui bondit à la plus légère touche, poursuivit sa course avec plus d'ardeur. La fin de son discours fut, sinon un triomphe, du moins un succès, et il s'assit au milieu des applaudissements.

« Pas mal pour un duc! » dit le gros monsieur railleur qui exhibait les célébrités à côté de Violette.

Au bruit des applaudissements, une réaction s'opéra chez la jeune fille. Des larmes lui jaillirent des yeux, et elle se hâta de sortir. Elle traversa rapidement l'hôtel des Réservoirs et se jeta dans la solitude du parc, où il pleurait. Elle tourna longtemps, inconsciente, à travers le vert labyrinthe des charmilles ou sous le crépuscule des grands ombrages. Ses mains et ses joues brûlaient; des larmes coulaient librement sous sa voilette ; une fièvre d'enthousiasme secouait son être, précipitait ses pas sans qu'elle sût où elle allait. Un moment, elle crut que quelqu'un marchait derrière elle.... Oh! si c'avait été lui !

Le lendemain de ce jour, à l'heure où Philippe venait d'ordinaire, la sonnette de la porte extérieure retentit, un monsieur parut et échangea sur le seuil quelques paroles avec la bonne de Mme Berthelin. « Quelqu'un qui va chez les Tiersot », pensa Violette. A son étonnement, l'étranger s'avança dans la cour, en regardant autour de lui, précédé de la bonne à laquelle il avait remis sa carte.

« Une visite pour vous, mademoiselle. Ce monsieur demande si vous voulez bien le recevoir. »

Violette jeta les yeux sur la carte : « Vicomte Octave de Pons ». Aussitôt elle se rappela M. de Pons, l'ami du duc de Navarreins, qui avait déjeuné à la villa Marina avec Rennequin.

« Faites entrer », dit-elle.

Une vive inquiétude l'avait saisie, une de ces inquiétudes qui font oublier les prudences hypocrites de la vie sociale.

U2 VIOLETTE MÉRIÀN.

« Mon Dieu! qu'y a-t-il? »

Elle lui jeta ces mots, brusquement, âprement, lorsqu'il parut sur le seuil, son chapeau à la main, avec cet air ambigu, embarrassé, qui pouvait convenir au porteur d'une mauvaise nouvelle. Il devina l'émotion que causait son apparition inattendue et s empressa d'en profiter.

« Ma présence, dit-il lentement, vous fait penser que Philippe....

— Oh! dites, monsieur, que lui est-il arrivé?

— Rien que je sache.... Je suppose qu'il se porte comme un charme après son discours d'hier, qui lui vaut, ce matin, les compliments du journal de Gambetta. »

Là-dessus, ricanant, de Pons se laissa tomber sur la chaise qu'on ne lui offrait pas, pendant que Violette avait repris place, machinalement, sur le canapé.

« Alors, dit-elle, je ne comprends pas pourquoi....

— C'est bien simple. Je vous ai vue hier à la Chambre, remarquée (comment ne vous remarquerait-on pas?) et reconnue, cela va sans dire, bien que terriblement embellie depuis Cannes.

— Mais l'adresse? Comment avez-vous su...?

— Mon Dieu! reprit de Pons avec un redoublement de bonhomie, lorsqu'un homme veut savoir où demeure une femme, ce qu'il a encore de mieux à

faire, c'est de la suivre.... Je vous ai suivie.... Oh! cela ne me dérangeait pas.... Je n'ai rien à faire que de suivre les femmes.... Je crois que c'était de bonne guerre, n'est-ce pas? Dame! Philippe avait deux fois tort. On ne fait pas de cachotterie avec ses vieux amis, et puis... on ne met pas en cage une personne telle que vous. »

Ce galant persiflage blessait la jeune fille, mais comment se défendre? Ne s'était-elle point, par son agitation à propos de Philippe, mise à la merci de ce curieux malveillant? Ne lui avait-elle pas livré le secret qu'elle ne s'avouait pas à elle-même ? Quelles armes lui restaient maintenant contre une impertinence?

Profondément déconcertée et humiliée, elle cherchait vainement h se ressaisir, lorsque Madeleine, revenant du jardin, ouvrit la porte à l'improviste.

Une stupeur, qui n'avait rien de joué, se peignit sur les traits de M. de Pons.

« Quelle est cette petite? Est-ce que...? Serait-ce la fille de Nella ?

— C'est Madeleine. Ne saviez-vous pas que j'étais son institutrice? Saris cela, que ferais-je ici?

— C'est clair ! » fit tout haut de Pons, du ton d'un homme qui se retourne et reconstruit, mentalement, toute une situation.

Décidément cette situation était moins vulgaire, plus compliquée qu'il n'avait cru. Tant mieux! Ce

serait plus amusant à déchiffrer. Le problème demandait un malin, et qui ne se flatte d'être un malin?

« C'est clair, répéta-t-il. Je le savais si bien que je suis venu surtout pour embrasser cette enfant.... Vous savez que j'étais l'ami de- sa mère. Sans ce motif, vous devinez que je ne me serais pas permis de troubler votre retraite. »

Ces mots, respectueusement dits, avec une légère inclination de tête, demandaient pardon pour les airs régence du début. Violette sentit qu elle reprenait quelque avantage.

« Retraite est le mot, dit-elle, car je ne reçois personne.

— Excepté Philippe.

— Monsieur le duc est ici chez lui. »

« Tu te rattrapes, tu veux me donner le change, et en même temps tu me mets à la porte.... Attends un peu! »

Ainsi pensait le vicomte, tandis que son sourire béat, ses yeux clos au point de ne plus présenter que deux longues fentes, toute sa personne penchée avec un affectueux intérêt vers Violette, et jusqu'à son chapeau de soie qu'il faisait tourner sur sa canne avec une douceur infinie, attestaient l'innocence de ses intentions. Plus vieux de dix ans que le duc, de Pons était à cet âge où le viveur fatigué, mais impénitent, entre le dernier amour et le premier rhumatisme, de-

vient mauvais, aigre et jaloux, 011 don Juan se fait sourdement l'ennemi des jolies femmes, tout en continuant à les convoiter.

Il y eut un moment de silence.

« Vous le verrez bientôt, reprit Violette, pensant chasser plus vite son visiteur. Il vient chaque jour à cette heure voir sa fille. Je m'étonne qu'il ne soit pas ici.

— Il ne viendra pas aujourd'hui », dit tranquillement de Pons.

Les yeux de la jeune femme l'interrogeaient.

« Non, il ne peut pas venir. Il a..., comment cela s'appelle-t-il donc, en argot matrimonial?... une entrevue. Vous savez ce que c'est ? Il vous en a peutêtre parlé? »

Violette fit un signe négatif.

« Eh bien, on veut le marier. Oh ! je ne trahis pas un secret. Tout le monde le sait. La petite de Maufrigneuse, dix-neuf ans, jolie, cinq millions de dot, ni père ni mère, des tantes d'une santé délicate, la meilleure noblesse de Poitou. C'est un évêque qui a arrangé l'affaire avec la vieille duchesse de Navarreins.... Tiens, vous ne saviez pas cela? conclut-il sous forme de vague question, tout en caressant les nattes de Madeleine.

— Pourquoi le saurais-je? fit Violette froidement.

Ma besogne est d'élever Madeleine. Monsieur le duc

ne me dit pas un mot de ses affaires. »

C'était faux ; il lui disait tout. Mais Violette, avec sa fierté et son empire sur elle-même, avait retrouvé le pouvoir de mentir, droit imprescriptible de tout être faible que Ton tourmente pour le confesser. Elle avait perdu contenance lorsqu'elle avait cru au danger de Philippe. Cette fois, rien n'indiqua à son adversaire que le coup eût porté.

« Je ne saurai rien de plus aujourd'hui », pensa de Pons.

Il prit congé, remerciant du « charmant accueil » et promettant d'apporter des bonbons à Madeleine.

Après son départ, Violette resta longtemps immobile, dans une attitude rigide, l'œil fixe et dur. Curieusement, Madeleine l'observait.

« Va t'amuser,... va dans le jardin, dit-elle d'une voix rauque.

— Je ne prends pas ma leçon aujourd'hui ?

— Non. »

Elle avait besoin d'être seule, même pour penser.

Vers quatre heures, le bruit d'une voix bien connue la fit tressaillir. Philippe entra avec une joie impétueuse.

« Vous ne m'attendiez plus? dit-il. Ma mère avait une assemblée de charité, pour une œuvre nouvelle qu'on veut lancer. On m'a fait prononcer un discours, une sorte de sermon. Si vous saviez comme c'était ridicule! Il y avait là un tas de vieilles femmes.

— Elles n étaient pas toutes vieilles, je pense? »

A peine avait-elle laissé échapper ce mot qu'elle le regrettait déjà. Mais Philippe y avait à peine fait attention.

« Non, sans doute. Il y en avait de jeunes aussi, mais tout aussi folles que les autres.... Je ne sais comment j'ai réussi à m'échapper.... Parlons d'autre chose. Eh bien ! vous étiez hier à la Chambre. Gomment ai-je parlé ? »

Il s'était assis sur un petit tabouret, presque aux pieds de la jeune femme, et la regardait de son regard droit et pénétrant. Mais Violette, contre son usage, détournait les yeux.

« Vous avez très bien parlé, autant que je puis juger.

— Comme vous me dites cela!

— Comment donc dois-je le dire ?

— Je ne sais pas.... J'espérais un mot qui vînt réellement de vous.... N'importe! Voulez-vous que nous allions nous promener? Il fait si beau !

— Excusez-moi pour aujourd'hui, monsieur ; je suis vraiment lasse. Madeleine va mettre son chapeau pour aller avec vous. »

Soudainement triste, le duc la regarda. Que signifiait cette froide humilité ? Et ce « monsieur »• qui reparaissait après bien des mois! Car, d'un accord tacite, « monsieur » et « mademoiselle », san être

remplacés par d'autres noms, avaient été bannis de leur conversation. Qu'étaient-ils l'un pour l'autre ? Ils ne le savaient pas au juste. De là, l'omission volontaire de toute formule, trop familière ou trop cérémonieuse. Mais, dans cette omission même, il y avait une intimité sous-entendue qui était bien à eux et qu'ils goûtaient secrètement. Or voici que, sans cause apparente, il était redevenu « monsieur », l'homme qui payait Mlle Mérian pour instruire Madeleine.

Il eût voulu interroger. Mais il savait qu'à cette question: « Qu'avez-vous?» jamais femme n'arépondu, sinon par ces mots : « Je n'ai rien ! » C'est pourquoi il se tut.

« Viens, Madeleine ! »

L'enfant le suivit silencieusement vers le bois de Satory. Lorsqu'ils passaient le pont du chemin de fer, elle tira quelque chose de sa poche :

« Connais- tu ça, bon ami? »

En même temps, elle lui montrait un carton glacé, maintenant sali et chiffonné, sur lequel était écrit le nom du vicomte de Pons.

« Où as-tu pris cette carte, petite sorcière? Dans ma poche ?

— Non, pas dans ta poche, fit Madeleine sérieusement.... C'est un monsieur qui est venu voir petite mère aujourd'hui. »

Les traits de Philippe s'altérèrent, comme s'il eût ressenti tout à coup une poignante douleur physique.

« Et, reprit-il au bout d'un instant, la voix changée, est-ce la première fois qu'il vient chez ta petite mère, ce monsieur ? »

En quelques secondes, il en était venu là. A son tour, il soupçonnait, il interrogeait, il profitait de Tétourderie ou de la duplicité d'une enfant. C'était honteux, indigne de lui, il le sentait, mais il voulait savoir.

« C'est la première fois, dit Madeleine ; mais il reviendra. »

La promenade fut courte. Le duc ramena bientôt sa fille et s'assit, sans mot dire, dans un coin obscur. Violette s'était mise à travailler. Pendant une heure, pas un mot ne fut échangé. Installée sur sa petite chaise, Madeleine, sournoisement, les regardait l'un après l'autre. Bon ami boudait petite mère. C'était elle qui avait fait cela en montrant la carte. Elle ignorait pourquoi, mais elle jouissait du résultat. Elle brouillait les grandes personnes, elle qui n'avait pas neuf ans. Petite mère avait fait du mal, petite mère aurait du chagrin. C'était bien fait pour elle, qui étaitsi sévère. Depuis quelque temps, on ne s'occupait plus d'elle. Eh bien, voilà ce qu'on y gagnait. Décidément, c'était plus amusant, ce jeu-là,, que de tirer

les cheveux à la petite Tiersot ou de cacher les allumettes de Mme Berthelin.

Enfin, Philippe se décida à partir et prit congé d'un air morne. Lorsque la porte se fut refermée derrière lui, Violette se sentit le cœur encore plus lourd.

— Tu sais? dit alors Madeleine ; j'ai dit à bon ami que M. de Pons était venu nous voir.

— Tu as fait cela ? Comme tu es méchante !

— Tu ne m'avais pas dit de ne pas le dire ! »

Tout à coup, la porte se rouvrit : c'était Philippe. A peine dans la rue, le mot ironique de Violette sur « les vieilles femmes » lui était revenu à l'esprit. Rapprochant ce mot de la visite reçue dans l'aprèsmidi, il avait tout compris, et un élan irrésistible le ramenait. 11 se tint un moment immobile devant la jeune femme, qui tremblait d'émotion.

« Vous aviez oublié quelque chose? dit-elle.

— Oui, j'ai oublié de vous demander.. .. »

A ce moment, son regard rencontra le noir regard curieux de Madeleine.

« Si tu allais là-haut coucher ta poupée ? »

Quand ils furent seuls, il prit les deux mains de Violette et s'assit auprès d'elle. Puis il reprit, d'une voix très basse et très douce :

« J'ai oublié de vous demander pourquoi vous ne m'aviez point parlé de la visite que vous avez reçue.

VIOLETTE MÉRUN. 151

— Je n'en sais rien, mais j'ai eu tort. Oh ! oui, je vois que j'ai eu tort.

— Voulez-vous que je vous dise, moi, pourquoi vous ne m'en avez rien dit ? »

Violette ne répondit pas. S'il lisait en elle, elle se sentait perdue.

» « Vous ne m'avez point parlé de cette visite parce que vous ne vouliez pas me raconter ce que vous a dit de Pons. Est-ce cela? »

Il tenait toujours ses mains prisonnières et, tout près d'elle, l'enveloppait de ses regards, quelle fuyait de son mieux.

« De Pons vous a dit qu'on voulait me marier. »

Violette baissa la tête. Oh ! si elle avait pu disparaître en ce moment, s'anéantir, tomber morte devant lui! Le duc répéta lentement, comme s'il se fût fait une joie de la torturer :

« De Pons vous a dit. qu'on voulait me marier.... Vous l'avez cru, et, tout naturellement, vous vous êtes demandé ce qu'il adviendrait de Madeleine si cet événement se réalisait. Cela vous a tourmentée, et par délicatesse, vous vous êtes tue. »

Avait-elle pensé uniquement à Madeleine? Philippe le croyait-il ? Ou n'était-il que généreux en feignant de le croire? N'importe, Violette sentit qu'elle pouvait relever la tête.

« Si cette idée m'est venue, j'aurais dû la repous-

ser. Je vous demande pardon de ne l'avoir pas fait. Je devais mieux vous connaître, je devais savoir que vous n'abandonneriez point Madeleine, que vous ne l'oublieriez pas.

— Vous aviez, au contraire, le droit de le craindre, puisque déjà, par ma conduite antérieure, j'ai paru m'exposer à ce soupçon-là. Oui, vous aviez le droit et peut-être le devoir de vous inquiéter pour votre fille adoptive. »

Il lui pressa légèrement la main, si légèrement que cette pression pouvait être involontaire. Violette ne songeait point à se dégager de cette loyale étreinte : la bonté de Philippe la pénétrait.

« Mais, rassurez- vous, reprit-il, je ne me marierai pas.

— - Pourquoi donc cela? Votre nom, votre position vous y obligent; votre mère le désire, votre monde vous ypousse.... Un jour oul'autre, vous vous marierez.

— Je ne me marierai pas, j'en fais le serment.

— C'est que Mlle de Maufrigneuse ne vous plaît pas ; mais, demain peut-être, vous rencontrerez une jeune fille qui sera vraiment digne de vous et que vous serez heureux d'épouser.

— Si je la rencontrais, je ne pourrais pas l'aimer,... ou plutôt... je l'ai rencontrée, cette jeune fille dont vous parlez. Je l'ai rencontrée, et je ne puis pas l'épouser. J'ai un tyran, le plus dévoué, le plus tendre

es tyrans, mais un tyran. Vous savez que je veux

VIOLETTE MÉR1AN. 153

parler de ma mère. D'un mot, je puis briser son joug; du même coup, je briserais son cœur. Jusqu'au dernier soupir, ma mère sera imbue de certains dédains qui ne sont plus de notre temps, et elle y joint des appétits de millions, qui en sont trop.... Moi, je suis très fier pour celle qui serait ma femme : je la tiendrais pour offensée si les deux bras de ma mère ne s'ouvraient pas tout grands, comme les deux battants de la porte de l'hôtel, pour la recevoir. Ai-je tort ?

— Non », murmura-t-elle, se demandant si elle comprenait, si elle n'était pas le jouet d'un rêve, si ces paroles sortaient vraiment de la bouche de Philippe ou si elle ne les entendait que dans son imagination troublée.

Ils restèrent silencieux, oppressés, ravis, leurs mains jointes et brûlant l'une auprès de l'autre. Ce fut d'une voix presque brisée par le bonheur et l'émotion qu'il reprit encore, après de longues minutes :

« On peut être heureux ainsi.... Il y a des amitiés si délicieuses qu'on perdrait à les échanger contre les bonheurs ordinaires. »

Ces paroles caressaient si doucement l'âme de Violette, lui versaient au cœur tant de confiance qu'elle se rapprocha de lui et, lentement attirée, coucha sa tête sur son épaule pour y pleurer de joie. Alors il lui sembla que la félicité humaine ne pouvait aller plus loin. Ace moment même, quand Philippe sentit

i54 VIOLETTE MÉRIAN.

sous ses lèvres ces cheveux blonds d'où s'échappait un vague parfum, lorsque la tiédeur de ce corps chastement abandonné pénétra le sien, il éprouva tout à coup combien était menteur le mot d'amitié qu'il venait de prononcer. Ce pur enthousiasme, ce bonheur mystique, cette sereine conscience de sa force dont il était fier un moment auparavant, se fondaient en une mollesse sans nom. Encore quelques secondes, et il ne serait plus maître de ses sensations. Il lit un effort, écarta avec douceur le cher visage incliné vers lui, après l'avoir regardé une dernière fois comme pour se souvenir à jamais de cette minute adorable.

Il marcha vers l'escalier intérieur qui conduisait au premier étage.

« Reviens, Madeleine I » dit-il.

Ce fut la fin de l'enchantement. Quelques instants après, il disait adieu à Violette.

Mais, lorsqu'il fut sorti, il n'eut pas encore le courage de s'éloigner. Il tourna autour du pavillon, s'agenouilla sur la pierre humide devant la fenêtre du petit salon. Le vieux rideau de mousseline joignait mal, il put voir le visage de Violette qui était demeurée dans la même attitude, tournée vers la porte où il avait disparu. Une lumière presque surnaturelle éclairait son visage ; les yeux, dilatés, brillaient d'une joie extatique. La fièvre du bonheur brûlait ses joues et soulevait sa poitrine.

Philippe savoura longuement ce spectacle. Puis il se releva et, avec un ardent soupir, s'éloigna rapidement, emporté par une ivresse de dévouement et de vertu, le long des rues mélancoliques et désertes, dont les vieux pavés sonores retentissaient sous ses pas. 11 songeait à elle, à cette confiance généreuse, à ce complet abandon, plus doux, plus pénétrant qu'un aveu. Pauvre noble fille ! Elle était à sa merci !... Oh ! il ne la ferait pas souffrir, il ne tromperait pas la foi qu'elle plaçait en lui.... Philippe en était à cette heure de l'amour où le cœur ne veut rien qu'être aimé. Plus sage ou meilleur que les autres, il se promettait que cette heure-là, dont il sentait le charme infini, durerait longtemps, durerait toujours.

Tandis que son exaltation allait croissant, celle de Violette tombait peu à peu, cédait la place à de cruelles réflexions. Qu'avait-elle fait dans cette première joie d'être aimée, qui l'avait éblouie, aveuglée, rendue folle ? Elle s'était trahie, livrée plus sûrement que si elle avait prononcé des paroles irrévocables. Elle avait montré le fond même de son cœur à celui qui n'aurait jamais dû le connaître. En face d'une brûlante explosion d'amour, elle eût tressailli, se serait défendue : elle avait été sans force devant ces paroles ambiguës, si douces, si respectueuses. Et c'est alors qu'elle s'était penchée vers lui, quelle avait pleuré sur sa poitrine. Comment avait-elle pu? Com-

ment avait-elle osé?... Comment soutiendrait-elle sa vue le lendemain?... A ces pensées, ses joues s'empourpraient, une sueur de honte mouillait ses épaules.

Philippe avait été bon et délicat, ce jour-là. Le serait-il toujours? Où les conduirait cette intimité d'un nouveau caractère qui allait commencer entre eux? Une chose ressortait de toutes les paroles de Philippe : il ne pouvait l'épouser. Elle-même n'y avait jamais songé. A quoi songeait-elle? Elle ne le savait pas. Pauvre enfant élevée par charité, elle prenait le bonheur comme il venait, c'est-à-dire comme un rêve, quitte à retomber dans la vie ingrate, plate, douloureuse, dès que le rêve finirait. Peut-être s'était-elle crue seule à aimer, et alors où était le péril ? Mais les voiles étaient déchirés. Philippe s'était fait comprendre et la situation se montrait toute changée. Elle avait une vague appréhension de ce que veulent les hommes. La femme aimée dont on ne peut faire sa femme, qu'en fait-on? Violette ne voulait pas prononcer le mot, mais il entrait, par force, dans son chaste esprit.

Alors, toutes les répugnances, toutes les fiertés qui ne sont pas apprises, mais innées, se levaient en elle et, pour un instant, y effaçaient l'amour, si souverain qu'il fût. L'instinct de pureté dominait tout. Qui donc a fait que l'hermine tient plus à sa blancheur qu'à la

vie ? Qui donc lui a inspiré que la mort vaut mieux qu'une tache ?

Elle ne mourrait pas, mais elle fuirait. Elle se déroberait à ce dangereux bonheur, elle quitterait cette maison pour n'y plus revenir.

Partir! Laisser Madeleine?

Cette pensée fut une blessure. Elle sentit, comme elle ne l'avait pas encore sentie, la force du lien qui l'attachait à l'enfant. Oui, elle l'aimait profondément. Était-ce l'habitude? Est-ce parce que Madeleine était sa fille, à luit Elle ne savait, mais ne pouvait songer à cette séparation sans un déchirement. Madeleine, ce jour-là même, s'était montrée fausse et cruelle à son égard. Mais quoi ! En veut-on aux enfants? Saventils le mal qu'ils font? Était-ce d'ailleurs le désir de faire du mal qui poussait la petite ? Ou n'était-ce pas plutôt l'ardeur d'une enfant aimante, passionnée, que la jalousie torturait? Et cette jalousie n'était pas sans cause. Philippe ne la caressait plus, lui parlait froidement, semblait à peine la voir. Violette elle-même, entraînée ailleurs, avait à se reprocher quelque négligence. Maintenant, elle se préparait à l'abandonner tout à fait! Ce serait une désertion, une lâcheté!... Ainsi, se dupant elle-même, elle se persuada que son devoir la retenait là, pour s'y dévouer plus que jamais à Madeleine. Elle se cramponna à ce fragile sophisme comme à une branche suspendue au-dessus de l'abîme.

Lorsque Philippe reparut, le lendemain, il se montra tel qu'il avait toujours été. Pas un mot, pas un geste n'annonça qu'il se souvînt de ce qui s'était passé la veille ou qu'il songeât à s'en prévaloir. Soulagée d'une grande inquiétude, avec la mobilité des cœurs jeunes et pleins, Violette s'abandonna encore une fois à son bonheur. Mais l'illusion ne dura guère.

Amitié sainte, mariage des âmes, rêve décevant d'un noble et pur amour! Bien d'autres l'ont fait avant Philippe et Violette, bien d'autres le feront après eux. Ce serait si doux, cette intimité que ne troublerait pas le lourd et grossier désir, cette possession mentale, sans réserve, sans satiété, sans amertume, où la vierge se donnerait toute et resterait toujours vierge ! Cet espoir d'une félicité surhumaine renaît sans cesse dans le monde pour être éternellement trompé. Bientôt, l'atmosphère qu'on respire se sature de passion : la femme attire comme un aimant. Tout contact est

une caresse et toute caresse une volupté : un serrement de main devient le plus accablant des bonheurs. Les paroles échangées respirent encore le calme de l'amitié, et déjà les regards cherchent, sur le cher visage, pâli d'amour, la place où les lèvres voudraient s'attacher désespérément.

Le monde, la Chambre, ses amis, sa mère, tout ce qui n'était pas Violette paraissait maintenant indifférent à Philippe. Il ne vivait que près d'elle et en elle. Heureux et gai d'abord, il devint fiévreux et concentré. Après de longs silences, sa voix avait ce son rauque qui trahit de dévorantes émotions intérieures, refoulées par la volonté.

Il avait parlé vaguement d'un voyage en Vendée que rendaient nécessaire certains intérêts privés et politiques. Violette s'empara de cette idée, la lui imposa presque. Ce serait, pensait-elle, un répit, cela romprait les dangereux courants. Philippe céda, et, un certain soir, dit adieu pour trois semaines aux solitaires de la rue des Bourdonnais. Le matin, Violette descendit toute languissante, le cœur serré. En ouvrant les persiennes du salon, pour laisser entrer le soleil, elle poussa un cri.

Philippe était dans le petit jardin, assis et lisant. 11 vint vers elle :

« Je n'ai pas pu », dit-il à voix basse.

A partir de ce jour, elle lut dans les yeux de Phi-

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lippe une supplication muette, peut-être involontaire et inconsciente. Une humeur nouvelle se manifestait en lui, qui ne ressemblait plus à ses façons douces, calmes, déférentes, à cette parfaite et souriante possession de lui-même. C'étaient des alternatives d'abattement et d'impatience. Il se taisait pendant des heures, s'énervait d'un rien, semblait pris de colère contre Violette, puis s'humiliait devant elle, demandait pardon. Ses dispositions envers l'enfant changeaient rapidement. Souvent Violette s'était étonnée de le voir si froid avec sa fille, si indifférent à tout ce qui la touchait. « La petite, pensait-elle, ne sait pas se faire aimer. » Maintenant, la froideur de Philippe devenait presque hostile. Il parlait durement à Madeleine, lui jetait des regards sévères, se plaignait qu'elle fût trop bruyante, et, à d'autres moments, s'irritait de la trouver blottie dans l'ombre, silencieuse, l'œil et l'oreille au guet. Visiblement, elle le gênait, l'importunait. Un jour, il dit, comme s'il eût pensé tout haut :

« Elle serait mieux en pension !

— Et moi, dit Violette, où irais-je?Ne suis-je plus bonne à l'élever? »

Soudain, Philippe avait baissé la tête et s'était calmé.

Plus il se détachait de Madeleine, plus Violette se

rattachait à elle comme au seul devoir clairement

défini qui demeurât devant sa pauvre conscience trou-

blée. Elle apportait aux leçons plus d ardeur que jamais, voulait toujours avoir l'enfant en tiers lorsqu' ii était là. Les semaines s'écoulaient maintenant sans qu'il y eût entre eux un instant de tête-à-tête. Plus de promenades dans les solitudes des Gonard ou dans les creux sauvages de la Minière, parmi les labyrinthes inextricables de châtaigniers et de fougères. Violette allait entendre jouer la musique des régiments au haut du Tapis-Vert; elle semblait attirée vers les lieux où se réunissait la foule et où Philippe ne pouvait la suivre.

Une après-midi, elle avait prétexté des emplettes à Paris, pour se procurer quelques heures de liberté, où, à l'abri de l'obsession, elle s'efforça de se ressaisir.

Elle revint par le train qui quittait à cinq heures la gare Montparnasse. 11 y avait peu de monde au départ. Dans le compartiment où elle monta, un gros homme à cheveux gris était assis, à demi caché par un vaste journal déployé. Le train s'ébranla. Machinalement, Violette regardait à travers la vitre les tristes abords de la grande ville, les rues grouillantes, les hautes maisons minces, criblées de fenêtres, avec leur dos de moellons, bariolé d'affiches gigantesques, les amorces de boulevards bordées d'immondes clôtures en planches, les quartiers ébauchés, avec leurs maisonnettes bâties d'hier, déjà lézardées et menaçant

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ruine, les jardinets, grands comme des chambres, où des chiffons accrochés à des cordeaux tremblaient furieusement et semblaient grelotter au vent. Elle regardait ces choses sans les voir, raidie dans sa méditation douloureuse, le corps d'autant plus immobile que l'esprit s'agitait sans relâche. Elle ne s'aperçut pas que le vieux monsieur avait cessé de lire, rejeté, avec un soupir de dégoût, sept ou huit journaux sur la banquette, et qu'il penchait vers elle sa face jaune à triple menton, ses yeux d'un bleu éteint et malade.

« Diable m'emporte, dit une voix enrouée, si vous n'êtes pas la petite institutrice que j'ai vue à Cannes il y a quatre ans ! »

Violette eut un tressaillement. Elle regarda le vieux monsieur bien en face.

« Monsieur Rennequin?

— Parfaitement.... C'est bien vous, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur.

— Ah! ah ! fit Rennequin d'un air de triomphe. Tous ces gamins, au journal, croient que je perds la mémoire. La mémoire des noms, possible ! Mais sapristi ! les figures ne m'échappent pas.... Et puis, vous m'aviez frappé. Tenez, je me rappelle : j'avais cru que vous vouliez entrer au théâtre. Par le fait, vous étiez l'institutrice de la petite, de l'enfant de Nella, qu'on croyait la fille, de Navarreins. A propos, qu'est-elle devenue, la pauvre petite? Le savez-vous?

— Je le sais si bien que je retourne auprès d'elle. Mais, pardon, vous avez dit : « l'enfant qu'on croyait la fille du duc de Navarreins ». Ai-je bien entendu? Ai-je bien compris?

— Sans doute. L'affaire a fait assez de bruit dans le temps, quand la vérité s'est découverte et qu'ils ont rompu.... Tous les journaux ont raconté l'histoire avec des initiales. Et vous n'en saviez rien, vous qui éleviez l'enfant?

— Rien du tout.... Mais alors, le père?...

— Le père?... Golomine, parbleu!... Justement celui qui déjeunait avec nous à la villa.... Je vois bien que vous ne me croyez pas. Écoutez donc, ces questions-là sont délicates. Et d'abord... êtes-vous mariée?... Non, je vois bien que non. Et je vois aussi que vous êtes toujours... ce que vous étiez. Une vieille canaille comme moi, qui roule dans Paris depuis trente ans, ne peut pas se tromper là-dessus.... Alors, vous comprenez, il y a certains détails....

— Enfin, comment a-t-on su...?

— Golomine s'est vanté. C'était un fou, ce Golomine, un esprit détraqué comme tous les Slaves. Il s'est fait pincer dans une conspiration nihiliste. Un ténor! De quoi se mêlait-il? On l'a envoyé à Kiachta, où il est mort de la poitrine. Mais il y avait autrp chose. Attendez un peu que je me rappelle. Une femme de chambre congédiée, une nommée.... Ah! les noms 1

— Alphonsine ?

— Ça se peut.... Elle en voulait à sa maîtresse qui lui avait donné un soufflet. Grâce à cette... Alphonsine, comme vous l'appelez, on a établi clair comme le jour que l'âge de la petite avait été dissimulé. En réalité, elle avait un an de plus que Navarreins ne le croyait. Elle était née avant sa liaison avec Nella. Un galopin auquel on présente une petite fille de deux ans et demi en lui disant qu'elle a dix-huit mois n'y voit que du feu. Il ne s'étonne pas de la trouver précoce, puisque c'est sa fille. Ça lui semble tout naturel d'être le père d'une petite merveille qui marche, qui a des dents et qui cause comme une grande personne à l'âge où les autres bébés ne savent que hurler dans les bras de leur nourrice.... »

Là-dessus, il rit un moment, de son gros rire enroué, pareil au ronflement expirant d'une toupie hollandaise. Alors, revenant à Violette :

« Vous ne saviez rien de tout ça? Voilà qui est drôle!... Et vous éleviez l'enfant!

— Je l'élève encore.

— Mais qui donc paye pour elle?

— Le duc... Tous les jours il vient voir sa fille, celle que je croyais encore sa fille il y a un instant. »

La figure de Rennequin exprima la plus profonde stupeur. Puis, tout à coup :

« Oh! mais alors j'y suis. Cette petite maison dans

le vieux quartier de Versailles, où le duc passe sa vie,... cette jeune femme toujours accompagnée d'une petite fille,... c'est donc vous?

— Oui, monsieur.

— Ah! sapristi, je ne sais pas s'ils ont potiné sur votre compte! On m'a même apporté des échos làdessus : je les ai jetés au feu.... Mais, dites-moi, mon enfant, que se passe-t-il donc? Que vous veut-on? Quel rôle vous fait-on jouer? »

La jeune femme ne répondit pas un mot, mais ses mains tremblaient; elle touchait nerveusement les brides de son chapeau ou les boucles de ses cheveux que le vent fouettait. Cette sincère émotion en disait plus que toutes les paroles.

« Excusez-moi, reprit Rennequin. J'ai peut-être fait une sottise en vous racontant tout cela. Enfin, vous savez, maintenant. S'il vous plaît d'ignorer, eh bien! vous ignorerez, et ce n'est pas moi qui vous jetterai la pierre ! »

« Sèvres ! Sèvres ! » criait-on au dehors.

« C'est ici que je descends ; je vais à la manufacture. »

La conversation se termina brusquement, sans que Violette eût pu adresser à Rennequin aucune question. Mais elle ne doutait pas de sa bonne foi. D'ailleurs, elle avait besoin d'être seule pour envisager cet aspect nouveau de sa situation, pour essayer de mettre de l'ordre dans ses pensées.

Madeleine n'était pas la fille du duc. Comment ne l'avait-eîle pas deviné plus tôt? Cette rupture avec la mère, cette pension qui avait cessé soudainement, l'air froid, gêné, étrange avec lequel il l'avait reçue elle-même à Paris lorsqu'elle était venue lui rappeler une paternité oubliée, cette indifférence envers l'enfant, à laquelle succédait une sorte d'hostilité et de colère maintenant que la présence continue et la jalousie croissante de Madeleine devenaient un obstacle et un reproche! Récemment, n'avait-il point parlé de la mettre en pension? Oui, tout était clair, trop clair! Dans le premier moment qui avait suivi la révélation de Rennequin, elle avait éprouvé une hâte fiévreuse de revoir Philippe, de l'interroger, de lui jeter son mensonge à la face. Pourquoi l'avait-il trompée? Par quel secret espoir, par quelle sourde pensée de trahison?

Mais elle réfléchissait, et comprenait mieux. Le duc avait dû céder d'abord à un sentiment de pitié envers cette orpheline, abandonnée à tous les hasards, et envers celle qui s'était faite sa mère adoptive. A ce moment, la vérité avait paru prête à sortir de sa bouche; s'il l'avait gardée pour lui, n'était-ce pas par un noble scrupule, pour ne pas l'initier aux turpitudes de la vie ? Non, il n'avait pas voulu l'attirer dans un piège ; il avait été loyal et délicat en lui cachant la vérité ; il avait cédé peu à peu à un entraînement irrésistible.

A mesure que la conduite du jeune homme s'éclairait, tombait en même temps sa colère contre lui. Mais aussi, plus son cœur prenait le parti de Philippe, plus elle sentait le péril.

Les derniers voiles avaient disparu. Ce n'était plus le père de Madeleine qui venait chaque jour dans la petite maison de la rue des Bourdonnais, c'était l'homme qui aimait passionnément Violette Mérian. C'était l'amour, l'amour seul qui le ramenait à ce lieu de tourment et de délices, d'où il ne pouvait s'arracher. Elle était, à son tour, enveloppée, magnétisée, vaincue par ce grand amour.

En ouvrant la portière, elle vit le duc qui lui tendait la main.

« Je pensais que vous étiez dans le train. Mais je suis arrivé trop tard, je n'ai pas eu le temps de vous chercher. »

Elle prit le bras qu'il lui offrait. Comme ils descendaient l'escalier, quelqu'un les croisa et salua. Violette se rappela les paroles de Rennequin, les bruits qui couraient dans l'entourage de Philippe. Elle lut, ou crut lire la pensée de l'inconnu dans son sourire : « Navarreins et sa maîtresse! » Prise d'une sorte de colère, elle voulut retirer sa main, mais ne la retira pas. Déjà une sorte de réaction se produisait, une dé lente qui allait jusqu'à la lâcheté, un désir de ne rien voir, de ne plus penser : « Que m'importe, après

tout ! » Elle s'appuya sur ce bras qu'un moment auparavant elle allait abandonner.

Philippe était loin de deviner les oscillations intérieures de la jeune fille. Il la sentit vibrer, plus nerveuse qu'à l'ordinaire, et c'était tout.

« Écoutez-moi, dit-il, s'arrêtant à l'angle de l'avenue de Saint-Cloud. Je dîne à la présidence et je passerai la nuit aux Réservoirs, comme je fais toujours en pareil cas. Voulez-vous être bonne, très bonne?

— Que faut-il faire?

— Je ne vous ai pas vue de toute la journée. Laissezmoi venir à dix heures pour vous dire bonsoir. Je ne resterai qu'un instant, mais cela me fera oublier l'ennui de la soirée.

— A dix heures ! Mais tout le monde sera couché ; qui vous ouvrira?

— Vous. Il n'y a rien de plus simple. »

Elle ne répondait pas. Son silence consentait.

« A ce soir! » reprit-il.

« A ce soir! » répéta-t-elle machinalement, et à peine eut-elle murmuré ces mots qu'elle s'étonna de les avoir entendus, comme si une autre bouche les eût prononcés.

Peut-être allait-elle se réveiller, révoquer sa promesse, mais il s'éloignait déjà, et, clouée à la même place, elle le vit disparaître sous les arbres de l'avenue.

C'était la première fois qu'elle recevait Philippe à

pareille heure. Madeleine serait au lit; tout dormirait dans la maison.... Qu'avait-elle accordé? Que faisaitelle? Où serait-elle le lendemain?

Il était sept heures moins un quart lorsque Violette rentra chez elle. Madeleine courut à sa rencontre.

« M'as-tu rapporté quelque chose de Paris?

— Hélas! non, mon trésor, je n'y ai pas pensé.

— Autrefois, tu y pensais toujours! »

On servit le dîner.

« Faut-il mettre l'abat-jour sur la lampe? demanda la bonne.

— Oh ! non, cria Madeleine, on ne verrait plus clair.

— Si, si, dit Violette. Cette lampe est aveuglante, elle me blesse les yeux. »

Déjà elle avait soif d'obscurité, déjà elle éprouvait le besoin de se cacher.

Le repas fut silencieux : Madeleine boudait encore. Violette s'assit dans un fauteuil, pendant qu'on desservait le dîner et que la petite déployait sur la table ses jeux de patience. Avec ses rideaux épais, son feu tranquille, sa clarté amortie, cette chambre avait un charme intime et paisible, une douceur recueillie qui la rendait propre à la veillée d'un penseur comme à un rendez-vous d'amour. Pas un bruit ne venait du dehors, sinon une vague plainte du côté des bois. Au dedans, rien que le craquement des tisons et le jeu

VIOLETTE MÉR1AN. 171

régulier du balancier. La pendule sonna huit heures. Avant qu'elle marquât minuit, le sort de Violette serait décidé.

Tout à coup, elle poussa une sorte de cri :

«Madeleine! Viens m'embrasser! »

L'enfant, surprise, se leva, s'approcha lentement. Les bras de Violette, tendus vers elle, la saisirent, se refermèrent autour de ses épaules, l'étreignirent passionnément.

« Tu me fais mal, murmura l'enfant.

— M'aimes-tu bien ? dit tout bas Violette d'une voix pleine d'angoisse.

— Oui, mère.

— Tu as raison : je suis ta mère,... rien que ta mère, et toi, tu es ma petite fille chérie. »

Et, après un moment où elle parut se recueillir et se calmer, elle reprit, encore un peu nerveuse, mais d'un ton presque naturel :

« Tu m'en veux parce que je n'ai pas pensé à toi aujourd'hui; mais c'est fini, je ne penserai plus qu'à toi seule. Et, tiens, je songe en ce moment à te faire plaisir. Tu te souviens de notre bonne Réparate? Ne serais- tu pas contente d'aller chez elle? Tu verrais des moutons, des poules, des lapins toute la journée. »

Les yeux de Madeleine brillèrent.

« Des lapins... comme le petit Jeannot que j'ai enterré dans le j ardin ?

— Oui, mais Jeannot était un lapin en carton. Les lapins de Réparate sont vivants. Ils sautent, ils ont de grandes oreilles qui remuent, et ils mangeront de l'herbe dans ta main.

— Oh ! partons tout de suite !

— Oui, partons tout de suite.

— Je vais appeler Charlotte pour qu'elle nous aide à faire les malles.

— N'appelle personne : nous n'avons pas besoin de malles. Mets ton chapeau et attends-moi. »

Elle monta vivement le petit escalier intérieur. Lorsqu'elle reparut au bout de dix minutes, elle tenait un sac de nuit où elle avait glissé à la hâte quelques effets indispensables et quelques humbles souvenirs, deux ou trois bijoux, conservés depuis la première enfance de Madeleine. Violette était très pâle, parlait d*une voix brève et saccadée.

« Es-tu prête?

— Oui, mère.

— Allons ! »

D'un dernier regard, elle embrassa ce petit salon où elle avait été heureuse, où elle pouvait l'être encore et d'autre façon. Philippe apparut devant sa pensée.

« Allons ! » dit-elle encore avec une sorte d'impatience énervée et douloureuse, car elle sentait un sanglot lui monter à la gorge.

Elle sortit, traversa la cour d'un pas hésitant, prête

à rebrousser chemin. Quand la porte de la rue se referma sur elle, elle crut sentir s'abaisser le couvercle du cercueil. Dans une heure, il serait là, tremblant d'amour, devant cette porte.... Son cœur se brisait, tout son être s'irritait, se révoltait contre l'affreux sacrifice. L'instinct qui pousse toute créature humaine vers le bonheur, qui lui défend de se mutiler et de se suicider, parlait si fort qu'elle n'entendait plus sa conscience. S'il avait été là, elle serait tombée dans ses bras. Un moment, elle resta immobile, hébétée de chagrin devant cette lourde porte, cette porte close. « Ah! fit soudain Madeleine.

— Quoi donc?

— Je ne puis pas partir.

— Et pourquoi?

— J'ai oublié Mélie. »

Mélie, c'était la poupée favorite, donnée par bon ami, la poupée aux yeux d'émail et aux vrais cheveux, la « fille » de Madeleine.

. « Tu la retrouveras dans quelques jours.

— Mais tu ne sais donc pas qu'elle ne peut pas se passer de moi?... Elle ne peut pas se coucher toute seule, Mélie!... Et elle ne veut pas dormir dans le noir. »

Violette se taisait. Cette parodie de sa maternité semblait se moquer d'elle, railler ses bonnes résolutions. Après un moment, elle reprit :

« Je t'en achèterai une autre.

— Mais ce ne sera plus Mélie : c'est elle que j'aime. Et quand Mélie verra l'autre, elle sera jalouse! »

Si Violette rentrait dans la maison, aurait-elle la force de la quitter une seconde fois? Est-ce que sa destinée se servait de ce misérable incident pour la ramener à Philippe? Était-il écrit quelque part qu'elle serait perdue par Mélie, perdue par une poupée !

Elle fit un suprême effort. D'une voix tremblante, pleine de larmes, qui contrastait étrangement avec la gaieté des paroles :

« Et les lapins, Madeleine!... Tu as donc oublié les petits lapins?

— Oh! c'est vrai, fit l'enfant, je n'y pensais plus. » D'elle-même, elle saisit la main de sa mère adoptive

et l'entraîna. Bientôt, toutes deux eurent disparu.

Huit heures du soir; on va fermer la Coupe de Cristal, le grand magasin situé à l'angle de la rue de Paradis et du faubourg Poissonnière : spécialité de verreries italiennes et faïences de Minton, ancienne maison Desroys, Auguste Desroys fils et successeur.

Dans une cage vitrée, voisine de la caisse et située au fond de la galerie, une jeune femme s'est levée, secouant la poussière attachée à sa jupe noire ; elle a détaché ses fausses manches, plongé ses doigts dans le bassin d'une petite fontaine de fer-blanc accrochée à la muraille. Puis elle a mis son chapeau, épingle sa voilette, enfilé ses gants de Suède, avec des gestes soigneux, précis et rapides. Maintenant elle traverse les magasins, répondant, d'un léger signe de tête amical, au « bonsoir, madame Noirmont », que les employés, respectueux, lui adressent au passage.

Mme Noirmont, arrivée dans la rue, se dirige vers

le boulevard, monte dans l'omnibus de la Bastille; au bout d'un quart d'heure, elle descend à l'entrée de la rue Turenne, suit cette rue pendant le tiers de sa longueur et s'arrête devant une porte basse, surmontée d'un écriteau :

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