‹ Violette MérianChapitre 3 sur 4 · MESDEMOISELLES GAILLETON EXTERNAT DE JEUNES DEMOISELLES · texte numérisé non relu

MESDEMOISELLES GAILLETON EXTERNAT DE JEUNES DEMOISELLES

À peine s'est-elle engagée dans l'allée étroite et obscure, qu'une jeune fille d'une quinzaine d'années, qui semble l'attendre, se précipite au-devant d'elle.

« C'est toi, Madeleine?

— Oui, mère.... Comme tu es en retard, ce soir!

— Oh! tu sais, le samedi! »

Madeleine passe son bras sous celui de Violette. Elle porte, depuis un mois, sa première robe longue ; elle est, à présent, aussi grande que sa mère adoptive, mais sa démarche, un peu gauche, dit assez qu'elle n'est pas encore habituée à sa taille ni au rôle de « grande personne ».

Il y avait plusieurs années que Violette venait ainsi tous les soirs chercher l'élève des demoiselles Gailleton à la sortie de la classe.

Quand Madeleine était encore petite, elle se montrait, à ce moment-là, pleine d'expansion, éclatait en mille récits qu'elle embrouillait les uns dans les autres. Une de la classe bleue l'avait griffée ; elle lui

avait rendu deux claques. Une maîtresse avait dit ceci; une élève avait fait cela. Maintenant, plus de récits, plus de confidences. Madeleine suivait sa rêverie ou observait avidement autour d'elle, sans communiquer à Violette ses impressions.

Quittant le morne brouhaha de la rue Turenne, elles s'engagèrent dans ce noir labyrinthe de rues étroites qui s'étend vers la rue du Temple, et où beaucoup de Parisiens n'ont jamais mis le pied. Elles entrèrent dans une maison de la rue de Saintonge et traversèrent la cour, pavée de pierres disjointes et verdies, en se dirigeant vers le corps de logis qui en occupait le fond.

« Tiens ! Mme Janissert qui court après nous. Elle a une lettre pour toi. »

C'était un assez volumineux paquet sous enveloppe cachetée, adressé à Mme Noirmont.

Violette le prit des mains de la portière et monta l'escalier, suivie de Madeleine. Lorsqu'elle fut dans le salon du petit appartement qu'elles occupaient au second étage, elle rompit l'enveloppe, d'où sortirent deux feuilles de papier timbré ; elle y jeta les yeux, et dit en souriant:

« Sais-tu ce qu'il y a là dedans?

— Comment veux-tu que je le sache?

— Ce papier-là, regarde-le bien : c'est notre fortune l »

Madeleine tournait le dos, indifférente. En un saut, elle fut près de Violette.

« Notre fortune ?

— Tout simplement. »

La jeune femme s'était assise sur le canapé de velours rouge qui faisait face aux fenêtres. Ses yeux, toujours beaux et purs, mais comme pâlis, errèrent lentement autour d'elle. C'était un salon modeste — salon de petit employé ou de bourgeois de province, — qui indiquait l'existence médiocre, à demi confortable, et d'après lequel un observateur expérimenté de la vie parisienne eût évalué le revenu des deux femmes de quatre à six mille francs par an. Meublé par des efforts successifs, ce salon racontait à Violette les étapes parcourues pendant ce temps d'épreuve où les journées avaient paru si longues et les années si courtes, les unes parce qu'un labeur obstiné les avait remplies, les autres parce qu'elles s'étaient enfuies, vides, monotones, incolores, sans laisser derrière elles une émotion ou un souvenir. Sous la carpette de Bruxelles, elle revoyait le hideux carreau rouge qui s'émiettait sous les pas, encore plus froid au regard qu'aux pieds ; sous le gai papier à trente sous le rouleau, qui simulait une perse à fleurs, elle revoyait la nudité des murs primitifs, salis et écorchés par places, le petit poêle de fonte, fendu et rouillé, oublié là par un fleuriste en faillite qui occupait

l'appartement avant elle et qui faisait de cette pièce son atelier. Elle se rappelait la sonorité de ces pièces vides, le froid mortel qui l'avait saisie aux épaules, qui la glaçait jusqu'à l'âme, lorsqu'elle y avait pénétré pour la première fois, par une lamentable après-midi de novembre, vers la chute du jour. Elle s'était approchée des fenêtres : elle avait aperçu un chaos d'auvents en ruines, de hangars encombrés, de murs bas, de jardinets aux arbrisseaux anémiques et de petites cours inégales qui, vues de haut, ressemblaient à des fonds de boîtes dégarnies de leurs couvercles; au delà, de hautes maisons noires, percées d'innombrables fenêtres qui commençaient à s'allumer et piquaient le brouillard de points rougeâtres.

« Nous n'allons pas rester ici? avait demandé Madeleine, d'un air maussade.

— Hélas! il le faut, » avait répondu Violette.

Elle s'était installée là sous le nom de Mme Noirmont. Pour tout le monde, Madeleine serait sa fille; mieux valait le faire croire que le laisser soupçonner.

Le séjour d'un an qu'elle venait de faire d'abord chez Réparate, puis dans une ville de province anglaise, avait dû dérouter ceux qui la cherchaient.... L'avait-on cherchée? La cherchait-on encore? N'étaitelle pas plus oubliée qu'elle n'eût voulu l'être. En tout cas, elle se sentait en sûreté dans ce quartier perdu, parmi les travailleurs et les petits rentiers. Les un»

étaient absorbés par la lutte pour l'existence, les autres ignoraient les préoccupations qui agitaient le grand Paris. Elle trouverait là le repos, sinon le bonheur : le repos de la pierre au fond d'une mare.

Grâce aux sœurs de Mount-Zion, qui, du fond de leur retraite, pouvaient mettre en jeu certains ressorts dans le monde des vivants, Violette avait une position assurée à l'avance. Dès le lendemain de son arrivée à Paris, elle entrait à la Coupe de Cristal, pour y faire la correspondance anglaise et quelques autres écritures, aux appointements de douze cents francs par an.

M. Desroys, le patron de la Coupe de Cristal, était un homme d'environ trente-cinq ans. Il affectait de séparer radicalement le négociant et l'homme du monde. Le premier, qui ne paraissait jamais au magasin avant dix heures, était bref, cassant, un peu rude, ne semblait pas faire de distinction entre les sexes. Le second, très souple, très gai, très bon vivant, amateur de femmes, de tableaux, de musique, de politique et de courses, demeurait au boulevard Malesherbes, avec sa femme et ses enfants, mais n'était pas tout à fait inconnu dans le monde du plaisir.

Malgré cette distinction, établie une fois pour toutes, il arrivait à M. Desroys, négociant, de regarder les femmes pour le compte de M. Desroys, homme du

monde. Pendant les premières semaines qui suivirent l'entrée de Violette au magasin, il rôdait aux environs de la cage vitrée, vers laquelle il jetait de rapides regards tout en parlant aux commis de ce ton hautain et goguenard, avec cette aisance persifleuse si commune à Paris parmi ceux qui exercent l'autorité. Aucun de ces regards n'étant arrivé à son adresse, il devint extrêmement grave et poli envers sa nouvelle employée. Dans ce respect entrait toute la bonne opinion qu'il avait de lui-même. Il fallait, pensait-il, qu'une femme fût « diablement honnête » pour ne pas rechercher, pour ne pas même remarquer les attentions d'un homme comme M, Desroys. La considération que lui témoignait le patron accrut d'autant l'importance de Violette dans la maison.

Un beau matin, M. Desroys lui annonça qu'il élevait ses appointements de douze cents francs à deux mille.

« Ne me remerciez pas, ajouta-t-il, j'y gagne encore sept cents francs. Grâce à vous, j ai pu congédier un employé que je payais quinze cents et qui ne faisait rien. »

Au bout d'un instant, il reprit :

« Savez-vous l'italien?

— Non.

— C'est dommage. Vous auriez pu prendre aussi la besogne de ce vieil ivrogne de père Martini, qui

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me fait des bourdes atroces quand il est gris. Vous auriez réuni ainsi toute la correspondance étrangère, et je vous aurais donné quatre mille francs.... Enfin, si vous ne savez pas l'italien!...

— Je le saurai dans six mois. »

Le jour même, Violette achetait une grammaire et des dictionnaires; elle se plongeait dans Biagioli et dans Vergani. Chaque soir, elle travaillait comme une écolière, au grand amusement de Madeleine. Souvent minuit sonnait qu'elle était encore penchée sur ses cahiers et ses livres. Triste tâche que n'égayait aucune jouissance de l'esprit : car ce n'était pas, on le devine, l'italien de Dante, ni même celui de Métastase ou d'Alfîeri qu'il s'agissait d'apprendre. La nuit s'avançait; les maigres tisons ne jetaient plus assez de chaleur pour réchauffer ses doigts glacés, qui laissaient échapper la plume. Alors elle se couchait bien vite, songeant aux quatre mille francs, à tout ce qu'ils apporteraient de bien-être pour Madeleine, dont elle entendait, dans la chambre voisine, la paisible respiration.

Quelquefois elle se demandait si M. Desroys n'avait pas oublié cette parole, dite en l'air, et si la peine qu'elle prenait ne serait pas inutile. Néanmoins, elle continuait, d'un effort égal, avec cette patience entêtée qui était son caractère.

Les deux tiers d'une année s'étaient écoulés lorsque

Viplette, un certain jour, entendit un gros juron, accompagné d'un geste de colère, échapper à M. Desroys.

« Je vous demande pardon, madame Noirmont.

C'est ce gueux de père Martini ! Voilà trois jours qu'il n'a mis le pied ici, et j'ai haut comme cela de lettres italiennes.

— Donnez-les-moi : je sais l'italien.

— Vous l'avez appris ?

— Sans doute. Seulement, je me suis trompée sur le temps : j'ai mis huit mois au lieu de six.

— C'est prodigieux !

— Prodigieux? dit Violette en riant. Prodigieux d'avoir appris l'italien?

— Mais où avez- vous trouvé le temps?

— On travaille le soir, la nuit, s'il le faut.... L'essentiel est de vouloir.

— Oui, mais ne veut pas qui veut.... J'ai l'air de dire une bêtise; pourtant, je m'entends. »

C'est à ce moment que le triste appartement de la rue de Saintonge commença à. s'embellir, qu'une pendule parut sur la cheminée du salon en face du piano de Madeleine, qui devait être payé en trois ans. A la même époque, une sorte de détente se produisit dans tout l'être de Violette. La rigidité qu'une lutte si âpre contre la vie avait imprimée à ses traits s'atténua. L'énergie, presque dure, de son regard s adoucit,

se voila de grâce féminine. La froideur dontelle s'était cuirassée s'attiédit et, de nouveau, on la vit sourire.

Mme Janissert, la concierge, s'écriait en la voyant passer :

« Si on dirait que Mme Noirmont a une petite qui va faire sa communion Tan prochain!... Elle a l'air d'une jeune fille.

— Et d'une jolie fille, encore ! murmurait M. Janissert, du fauteuil où le clouait la paralysie.

— Taisez-vous, vieil amateur ! Parlez donc pas des choses qui ne vous regardent pas.

— Ah! soupirait philosophiquement M. Janissert ; des fois il y a des choses qui ne nous regardent pas, et nous les regardons tout de même. »

Malgré sa vieille réputation, la Coupe de Cristal — Violette s'en aperçut bien vite — était en pleine

dédence.

« Ça dégringole^ ça s'en va, gémissait mélancoliquement le père Desmarais, le plus vieux commis de la maison. Comment voulez- vous que les affaires se fassent avec un patron qui ne pense qu'à ses plaisirs et une patronne qu'on ne voit jamais ? Ah! si vous aviez connu le papa et la maman Desroys! Lui, il était dans le magasin avant six heures, et il se couchait le dernier après avoir fermé lui-même le compteur et fait le tour de la maison. Elle, tenait les écritures. A huit heures, elle était installée à la caisse, une paire de

lunettes sur le nez, les cheveux si bien tirés, si bien aplatis qu'on se serait miré dans ses bandeaux. Ils n'avaient qu'une chambre, au-dessus de la boutique; ils y ont couché tous les deux ensemble — sauf votre respect! — pendant cinquante-trois ans. C'est ça, des commerçants!... Aujourd'hui, je vous dis, ça s'en va, ça dégringole ! »

Violette chercha les causes de ce déclin et n'eut pas de peine à les trouver. Le personnel s'endormait dans la routine ; les modèles, invariables, ne tentaient plus la clientèle élégante qui, en toute chose, veut de l'inédit; les représentants en province et à l'étranger, n'étant ni surveillés ni stimulés, laissaient tomber les vieilles relations, ne créaient pas de nouveaux débouchés. La somme de temps, d'intelligence, de zèle que chacun apportait à l'œuvre commune, allait chaque jour diminuant. Violette, en cette circonstance, obéit à l'instinct qui porte certains êtres à corriger les fautes d'autrui, à faire bien ce qu'ils font, à transformer le coin de chaos où ils ont été jetés en un morceau de cosmos, harmonieux et correct. Elle suggéra des réformes, des économies sensées et d'habiles dépenses. Dans les questions d'art, on suivit son goût, et on s'en trouva bien. Elle n'avait offert que des conseils, et bientôt on prit ses ordres. « Demandez à Mme Noirmont », devint un mot banal, une sorte de refrain dans les magasins de la Coupe de Cristal. Les bilans

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de fin d'année se relevèrent et le père Desmarais, le vieux pessimiste, était contraint d'avouer que « ça ne dégringolait plus ».

M. Desroys, qui avait toutes sortes d'ambitions et que travaillait, d'ailleurs, l'instabilité de son temps, la maladie endémique du changement, profita de cette prospérité pour vendre la Coupe de Cristal. En informant Violette de cet événement, il lui apprit qu'elle devenait l'associée de la maison.

« C'est vous qui avez relevé la Coupe, il n'y a pas à dire non. Que penserait-on de moi si je ne reconnaissais pas ce que vous avez fait ici depuis cinq ans ? »

Désormais, Mme Noirmont aurait part aux bénéfices, et cette part, jointe à ses appointements, triplait son revenu, sans compter le capital qu'elle lui assurait et que l'avenir pouvait accroître indéfiniment. Il y avait plusieurs semaines que tous ces projets étaient sur le tapis. Maintenant le notaire y avait passé, comme le constataient ces deux papiers, l'acte de vente et l'acte de société, en ce moment sur les genoux de la jeune ferçime. Elle expliqua la situation à sa pupille.

« Alors, nous sommes riches? cria Madeleine.

— Du moins, nous ne sommes plus pauvres... pour le moment. »

Ce fut une explosion de paroles, un déluge de projets. Ce soir-là, Violette eut grand'peine à décider Madeleine à gagner son lit.

. Le lendemain était un jour de congé. Violette en profita pour causer sérieusement avec Madeleine.

« Depuis hier, lui dit-elle, j'ai réfléchi à notre nouvelle position.

— Moi aussi. Sais-tu? Il y a un chapeau chez la modiste au coin de la rue Turenne, oh ! un amour de chapeau!... Je n'osais pas t'en parler, parce que c'était trop cher pour nous, mais maintenant!...

— Tu auras ton chapeau, à condition qu'il ne t'enlaidisse pas trop. Car tu n'as pas de goût, ma pauvre Madelon. Mais ce n'est pas de chapeau qu'il s'agit.

— Oh! et puis je voudrais encore autre chose !

— Quoi donc ?

— Dîner dans un restaurant, manger des écrevisses et des truffes.

— Ce n'est pas convenable pour deux femmes seules d'aller dîner au restaurant. Mais nous remplacerons notre femme de ménage par une cuisinière, et nous

nviterons à dîner tes amies. Je te promets que, ce jour-là, il y aura des écrevisses et même des truffes, si tu y tiens.

— Oui, mais ce n'est pas si bon que quand an les mange au restaurant! »

Violette n'avait qu'une vague notion du petit salon de restaurant, de cette banale banquette de velours d'où sort un nuage de poussière quand on s'y assoit, de ces glaces ternies et constellées d'initiales, de cette

atmosphère rance et moisie où l'odeur du gaz se marie aux vapeurs composites de la gargote parisienne. Mais il lui semblait qu'un tel lieu devait d'abord couper l'appétit. D'où venait à Madeleine cette nostalgie du cabinet particulier, où elle n'avait jamais mis les pieds ?

« J'ai d'autres plans en vue, un peu plus sérieux que les tiens. D'abord, tu n'as plus rien à apprendre chez les demoiselles Gailleton.

— Quel bonheur ! je n'irai plus en pension !

— Attends. Pour compléter ton éducation, tu suivras des cours fréquentés par des jeunes filles d'une classe un peu plus élevée, et dont la société te rendra, j'espère, plus civilisée. La première chose à faire est de chercher un appartement dans un quartier moins sale et moins triste que celui-ci. »

Madeleine poussa un cri.

« Quitter la rue de Saintonge ! Quitter notre appartement ! Quitter nos amis !

— Est-ce que tu as cru que nous passerions notre existence entière dans ce trou lugubre?

— Un trou lugubre ! fit douloureusement Madeleine. Moi qui étais si heureuse ici ! »

Et, mettant ses deux mains sur sa figure, elle fondit en larmes. Violette allait de surprise en surprise. Elle se souvenait encore du dédain manifesté par la petite fille lors de leur arrivée six ans auparavant. Elle

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s'attendait à une bouffée de joie, et c'était un sanglot qui lui répondait. Elle comprenait maintenant son erreur. C'est entre la dixième et la quinzième année qu'a lieu la grande crise où se détermine le « moi », où s'arrêtent et se fixent les lignes du caractère. Chez l'être le plus rudimentaire, cette métamorphose est accompagnée de sensations si fortes que le lieu où elle s'accomplit ne lui devient jamais indifférent. L'âme s'attache aux murs par des fils invisibles qu'elle a tissés elle-même, avec sa propre substance, et, quand on l'en arrache, elle sent une déchirure intime. Ce qui n'avait été pour Violette qu'un logis de passage, un refuge pendant la tempête, c'était le home de Madeleine. Elle avait poussé là dedans, accrochant ses racines aux vieilles pierres. Elle ne savait point si la maison était belle ou laide. C'était sa maison, et, désormais, il n'y en aurait jamais une autre qui fût sienne à ce point. Dans tous les coins, elle avait joué, bercé sa poupée, et, plus tard, lu des romans. Chaque tache du plancher, chaque écorchure du papier avait pour elle son histoire. Les innombrables petits souvenirs d'événements imperceptibles peuplaient cette atmosphère et lui tenaient compagnie. La ten- • ture à sujet, qui représentait trois hommes assis et buvant sous une treille, avec un lac et une montagne au fond, valait pour elle un Meissonier ou un Gérard Dow ; c'était le point de départ de rêveries sans fin

sur les plaisirs, la vie libre, les voyages lointains, et mille autres choses encore, qui saisissaient son imagination.

Violette devina tout cela, bien que Madeleine ne pût l'expliquer. Elle essaya, cependant, de lui faire comprendre les avantages qu'offrirait une autre habitation, au point de vue de l'agrément et du spectacle. Madeleine pleurait toujours. Ce chagrin parut excessif à Violette, même en faisant la part de l'enfantillage. Elle se promit d'observer de près la jeune fille, et renonça, pour ie moment, à quitter le quartier. Trois fois par semaine, escortée de Victoire, la cuisinière, Madeleine se rendit à des cours dans la chaussée d'Antin. Et ce changement de milieu amena bientôt quelque différence dans sa mise et dans son attitude. Ces progrès plaisaient à Violette, mais elle voyait avec un peu de peine l'intimité- qui s'établissait entre Madeleine et Victoire. Avec celle-ci, la jeune fille ne tarissait pas en paroles, tandis qu'elle ne répondait que par monosyllabes aux questions de sa mère adoptive. Violette disait :

« Raconte-moi tout ce que tu penses, tout ce qui te passe par la tête. »

Madeleine baissait le front, avec une petite moue des lèvres que Violette connaissait bien.

« On dirait vraiment que tu as peur de moi.

— Eh bien, oui ! j'ai peur de toi.... Tu es si sévère !

— Moi ! je ne t'ai jamais grondée ! »

Quand elle était seule, Violette s'interrogeait ellemême, cherchant à découvrir comment elle avait pu mériter cette défiance et produire cet effroi. En réalité, Madeleine considérait Violette comme une personne très sage et un peu ennuyeuse, qui, par nature, disait et faisait toujours des choses raisonnables. Elle avait des cachettes où elle dissimulait certains livres plus niais que malfaisants, empruntés à Tinsu de sa mère adoptive. Elle voyait en secret une amie de pension, plus âgée qu'elle et déjà mariée, une singulière créature, veule et mal coiffée, qui négligeait son intérieur et parlait mystérieusement d'un acteur qu'elle connaissait. Elle disait à Madeleine, en soupirant et en s'étirant : « Ah ! ma petite, tu sauras ce que c'est que l'amour ! » Ces soupirs et ces réticences faisaient songer Madeleine pendant de longues heures.

Outre cette intimité, ce que la jeune fille dissimulait avec le plus de soin, c'étaient certains appétits que Violette eût blâmés comme des gourmandises, certains rêves qu'elle eût traités de folies, certaines pensées douteuses sur le monde et sur la vie qui ne fussent pas nées spontanément dans une âme parfaitement nette et droite. Quelques-unes de ces pensées étaient relatives à sa naissance, aux lointains souvenirs de cette enfance tour à tour heureuse et misé-

rable, ballottée du luxe à l'indigence. « Elle a tout oublié », se disait Violette. Elle fut cruellement détrompée. Un soir, — Madeleine avait alors douze ans, — elle rentra de la pension avec les oreilles rouges, raidie par la colère.

« Qu'y a-t-il donc ? demanda Violette.

— Il n'y a rien. Seulement, elles m'ont ennuyée aujourd'hui!... Il y en a une surtout qui fait ses embarras. Si ce n'est pas dégoûtant!... La fille d'un quincaillier!... Je leur ai dit que papa était plus que tous leurs papas, qu'il était député.... J'ai bien fait, n'est-ce pas, de leur flanquer ça?

— Tu as eu grand tort, au contraire », dit Violette dont les joues s'empourprèrent.

La petite ne jugea pas à propos de lui dire la fin de l'histoire. Le lendemain, la fille du quincaillier arriva triomphante. « Maman a regardé dans le Bottin ; il n'y a pas de député du nom de Noirmont.... Madeleine Noirmont est une menteuse. »

Madeleine dévora sa rage ; mais plusieurs années après, lorsqu'elle rencontrait la fille du quincaillier qui se promenait avec son premier enfant, et qui lui disait bonjour amicalement, elle se sentait le cœur retourné d'un mouvement de rancune. Son esprit travaillait à propos de l'étrangeté de sa situation. Violette était sa petite maman, pourquoi ne demeuraitelle pas avec son papa? Pourquoi ne portait-elle pas

le nom qu'il portait lui-même, au lieu de s'appeler Noirmont ou Mérian? Mais, plus elle grandissait, moins elle avait envie de parler de ces choses, surtout à Violette.

Elle devenait coquette, passait une partie de ses journées à essayer de nouveaux systèmes de frisures pendant que Violette était rue de Paradis. Un dimanche, après la messe, elles allèrent se promener sur les boulevards et les remontèrent dans la direction du vrai Paris. Madeleine, habillée avec recherche, recueillit quelque attention, de nature équivoque, sur le boulevard des Filles-du-Calvaire et sur le boulevard du Temple ; mais, à partir du Gymnase, il n'y eut plus de regards que pour Violette, bien qu'elle fût, comme toujours, vêtue de couleurs sombres.

« Qu'est-ce qu'ils ont tous après elle ? » se dit Madeleine en glissant un regard oblique vers la jeune femme, qui marchait, inconsciente de ce succès, dans sa douceur et dans sa dignité.

Depuis ce jour, il y eut un mauvais sentiment de plus dans l'âme de Madeleine, et une nuance plus froide et plus réservée dans sa façon d'être envers sa mère adoptive.

Violette ne s'occupait pas de ses voisins et ne savait rien des choses de la rue ; elle eût traversé Paris un jour de révolution sans s'en douter. Madeleine, toute petite, avait eu les curiosités qui manquaient à la jeune femme: elle savait tout, connaissait tout le monde. Le dimanche, lorsqu'elle se tenait postée dans l'embrasure de la fenêtre, s'écrasant le nez à la vitre :

« Tiens ! disait-elle à Violette, voilà le jeune homme qui sort.

— Quel jeune homme ?

— Le jeune homme du premier, le frère de la médecine. »

Au premier, à gauche, on lisait sur une des portes l'inscription suivante :

MADEMOISELLE OCTAVIE RAYNOUARD Docteur en médecine.

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Madeleine ajoutait :

« Il a un grand chapeau, il a l'air d'un monsieur. Il n'est plus du tout comme dans la semaine, quand il va au lycée Charlemagne avec sa casquette et ses cahiers sous le bras.

— Gomment connais-tu si bien les habitudes de ce collégien ?

— Il passe tous les jours rue Turenne, devant la chambre où nous jouons. Il y a une grande qui m'a dit qu'elle me donnerait dix sous si je voulais lui remettre une lettre.

— Quelle petite effrontée ! Tu as refusé, j'espère ?

— Bien sûr !

— Il faut que j'en parle aux demoiselles Gailleton.

— Fais pas ça. On m'appellerait cafarde et l'on me donnerait des gifles. »

Une autre fois, Madeleine disait :

« J'ai rencontré M. Martin qui m'a donné des noisettes.

— Qu'est-ce que M. Martin ?

— Comment! tu ne le connais pas? C'est le contentieux.

— Le contentieux ! fit Violette en riant. Mais, petite bête, ce n'est pas un état, une profession, que d'être contentieux. »

Elle se rappela avoir vu ce mot en lettres noires sur

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une plaque de cuivre, au premier étage, à la porte de droite. Au-dessous, était clouée une carte portant ces lignes étonnantes :

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