‹ Violette MérianChapitre 4 sur 4 · JOSEPH MARTIN · texte numérisé non relu

JOSEPH MARTIN

Licencié en droit, Ancien secrétaire perpétuel de la Société des héritiers Martin,

Inventeur du futur volitif, Promoteur des embellissements de Paris, etc., etc. Consultations tous les jours de dix heures à midi.

« Alors, dit Violette, tu connais ce monsieur Martin ?

— C'est un de mes amis, répondit gravement la petite. Je connais aussi sa dame.

— Sa femme, Madeleine ! sa femme ! reprit Violette.

— Mme Janissert dit toujours « sa dame », riposta sèchement Madeleine.

Un jour vint où Violette eut besoin de faire connaissance intime avec certain article du code, à propos d'une question d'affaires. Elle alla trouver M. Martin, qui la renseigna de son mieux. De là quelques relations avec celui que Ton continuait à appeler, par plaisanterie, le contentieux. Peu à peu, Violette pénétra dans tous les secrets de la fameuse pancarte, aussi mystérieuse pour elle, au premier abord, que serait l'inscription d'Ancyre pour un Indien Pawnie ou pour un Esquimau.

M. Martin, successivement avocat, professeur d'écriture, maître de pension, directeur d'une Compagnie de messageries, gérant d'un journal semestriel, architecte-vérificateur de mémoires et de devis, représentant de commerce et agent d'affaires consultant, avait traversé tous ces métiers sans s'y enrichir. « Matériellement parlant, j'ai échoué, disait-il, mais j'ose croire que j'ai laissé une trace ineffaçable partout où j'ai passé. » M. Martin avait composé une grammaire qui se vendait « chez l'auteur ». Elle avait comblé une lacune importante et doté notre langue d'un futur volitif, par opposition au futur potentiel, si manifestement insuffisant, comme vous le savez. Le premier, dans le Moniteur de la Corroirie, il avait conseillé l'achèvement du Louvre et le prolongement de la rue de Rivoli. Cet article, évidemment lu et médité par Napoléon III, avait produit les résultats que l'on connaît. Lorsque M. Martin, vêtu d'une modeste redingote qui avait vu de meilleurs jours, le chapeau à la main, d'après son habitude immuable, suivait une de nos grandes artères, dans cette foule ingrate qui courait à ses plaisirs et à ses affaires, personne — sauf quelque gavroche qui avait envie de revoir cette bonne tête — ne se retournait pour regarder le promoteur des embellissements de Paris. Il le savait, lui : c'était assez. Il savourait son incognito comme un roi en " T oyage. Il contemplait, avec un sourire d'admiration

complaisante, les splendides perspectives du Paris moderne, et murmurait, entre ses dents, avec un mélange d'orgueil naïf et de philosophie mélancolique : « Hein ! sans moi, pourtant!... où tout ça en serait-il? » Après la transformation de la capitale, la grande affaire qui avait rempli dix ans de sa vie, c'était la succession Martin. « Un drame, un véritable drame, avec des hauts et des bas, des péripéties incroyables. On touchait presque au faîte, puis on avait été précipité dans l'abîme. » En simple prose, il s'agissait de recueillir l'héritage d'un certain Martin, mort à la Jamaïque. Avec les arrérages, la succession se montait à trente-trois millions quatre cent vingt-neuf mille huit cent quatorze francs vingt-sept centimes. Pour partager ce trésor, tous les Martin de France se réunirent; les Martens, les Martène, les Marty, les Marteau et autres variétés, arguant d'un léger changement d'orthographe, prétendirent avoir part au gâteau. Il vint d'Italie des Martini et desMartino, d'Espagne des Martinez, de Russie et de Pologne des Martinof et des Martinowski. La salle Herz put à peine contenir le Parlement des Martins, dont l'assemblée fut aussi houleuse et signalée par autant de grossièretés et de violences que celle d'un Parlement ordinaire. M. Martin — ce fut une heure inoubliable dans sa vie — fut, en qualité de secrétaire général, chargé de poursuivre la revendication. Il y eut de longues négociations, mais

elles n'aboutirent pas. En cette circonstance, le gouvernement anglais joua M. Martin « avec sa perfidie habituelle ». Mais M. Martin ne s'expliquait pas làdessus, n'entrait dans aucun détail : après tout, « il y avait des ménagements à garder envers une puissance amie de la France ».

Dans une sorte de faillite perpétuelle, toujours prêts à manquer de tout et vivant néanmoins, contre toutes les lois de l'arithmétique et de la vraisemblance, les époux Martin s'étaient échoués depuis sept ou huit ans dans la rue de Saintonge, où M. Martin avait ouvert un « cabinet d'affaires ». Comme tous les grands hommes méconnus, il comptait trois ou quatre admiratrices dévouées : c'étaient des concierges du voisinage, joueuses de Bourse, dont il gérait les capitaux. Lorsqu'elles perdaient, elles attribuaient ce revers à la guigne. Lorsqu'elles gagnaient — car tout arrive! — elles se récriaient sur la pénétration de leur conseiller : « Hein ! tout de môme ! il avait vu ça venir. Oh ! il est malin, le père Martin! » Elles le prônaient dans le quartier, mais, en dépit de cette propagande, le « cabinet d'affaires » ne marchait pas. Il y avait quelque chose de navrant et de comique à voir ce pauvre homme, dont les coudes perçaient les manches élimées et blanchies, attendant, au milieu de tous les signes extérieurs du dénuement, les rares clients auxquels il enseignait l'art de faire fortune.

Toutes leurs espérances s'étaient concentrées sur leur « demoiselle », qui avait eu un accessit de piano au Conservatoire. Mais elle était morte à vingt ans d'une laryngite chronique. Mme Martin ne s'était point relevée de ce coup. Dolente, découragée, elle se plaignait de tout, du froid, du chaud, de sa tête, de ses reins, de ses pieds, de la vie et des hommes en général ; tout le jour, sans le savoir, elle schopenhauerisait, tandis que son mari semblait la dernière incarnation de Pangloss. Ce n'est pas que la perte de l'enfant ne l'eût pas profondément atteint; mais sa nature était d'espérer, et il fallait bien qu'il obéît à sa nature. M. Martin allait donc, souriant, à travers cette vie qui lui était si inclémente, toujours prompt à se ranger dans l'escalier lorsqu'il rencontrait une dame, et à lui « présenter ses devoirs », trouvant des expressions convaincues pour célébrer une belle journée, comme s'il n'avait eu rien autre chose à faire que de jouir de l'existence et de remercier le Créateur, à la fois bienveillant et solennel, prenant classiquement une prise de tabac lorsque ses moyens le lui permettaient, rajustant d'un geste machinal ses lunettes d'or, — la seule chose en or qu'il eût jamais possédée! — et livrant au vent, hiver comme été, son grand crâne plein de projets. Il était génial, humain, sympathique, débordant de condescendance, désireux de soutenir, de protéger, de consoler, lui qui avait tant

besoin de consolation, de protection et de soutien! Vers le même temps où Violette faisait la connaissance des Martin, un hasard analogue la mit en relations avec la doctoresse OctavieRaynouard. Madeleine eut la scarlatine. Il fallait appeler un médecin. Pourquoi pas Mlle Raynouard? Le public du quartier, peu au courant des nouvelles choses, l'appelait la sagefemme ; on savait, cependant, qu'elle avait un diplôme en règle de l'Université de Zurich. Elle vint voir Madeleine, la soigna et la guérit. Cette cure n'était pas un miracle, mais témoignait de l'intelligence et du savoir pratique de Mlle Raynouard.

La convalescence finie, Octavie revint comme voisine et comme amie. Très laide, très bruôque, très bonne, elle ne déplaisait pas à Violette, à cause d'une sorte de similitude dans leurs situations. Sans famille et sans fortune, Mlle Raynouard s'était dévouée à l'éducation de son jeune frère François, comme Violette à celle de Madeleine. Elle avait pour François les plus vertigineuses ambitions. Elle avait décidé qu'il serait un Renan, un Champollion, un Max Millier, un maître et un rénovateur de la science. Quant à elle, elle n'était rien, ne voulait rien être; elle serait venue dans le monde pour préparer le célèbre François Raynouard, dont elle voyait déjà le nom sur les affiches du Collège de France et sur la liste de deux ou trois Académies. Elle prendrait rang dans ce petit batail-

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Ion de sœurs dévouées et sublimes qui ont couvé un frère de génie. « La femme d'un grand homme, disaitelle, pense à ses enfants et à elle-même tout autant qu'à son mari. Elle porte le nom fameux, prend sa part des ovations dont on l'entoure et de tous les menus agréments de la gloire . Au fond , c'est une égoïs te !.. . Mais la sœur, dont personne ne parle et que tout le monde ignore, qui sacrifie bravement sa part de joies et construit péniblement le bonheur d'une autre, n'est-ce pas le dernier mot du désintéressement, la quintessence de l'abnégation ? »

Elle disait cela en riant, mais on voyait qu'elle avait bâti sa vie sur cette pensée.

En y rêvant davantage, en y regardant de très près, peut-être un philosophe de l'école de Hobbes eût-il ramené l'abnégation de Mlle Raynouard à l'amour de soi, racine commune de tous les sentiments. L'affection qu'elle avait pour son frère ne ressemblait-elle pas à la passion du propriétaire pour sa maison, de l'avare pour son or, de l'auteurpour son livre, de tout homme pour la chose qu'il a faite et qui lui appartient? Mais Hobbes n'est pas très connu dans la rue de Saintonge.

François était, en tout, l'opposé de sa sœur, au physique et au moral. Assez agréable de figure, il commençait à soigner ses cheveux et ses ongles. Il mettait des gants pour aller à Charlemagne, mais les retirait

au coin de la rue Saint-Antoine pour ne pas prêter à rire aux camarades. On disait de lui au collège qu'il « se gobait ». C'était trop peu dire : il se dégustait. Était-il l'adolescent extraordinaire que voyait en lui sa sœur? Le peu de paroles qu'il laissait échapper ne donnait aucune lumière à ce sujet.

Oc ta vie sentait le besoin d'excuser la banalité et la pauvreté des propos de son frère.

« Il est si timide! » disait-elle.

Étrange timidité qui semblait dédaigner le genre humain! En réalité, la prétention excessive qu'il apportait en toute chose paralysait ses plus légers mouvements, gâtait ses moindres paroles. Il ne pouvait rien dire à force de se croire de l'esprit; il ne pouvait rien faire, tant il se trouvait supérieur à sa sphère et à son existence présente.

Impossible de saisir sa vraie nature sous les mille affectations qu'il prenait et quittait tour à tour, sous les personnages factices qu'il empruntait successivement à ses romans favoris. Il était très occupé des femmes, mais à sa façon, posant devant elles et ne cherchant point à leur plaire.

Un matin, comme Violette arrivait au magasin, elle aperçut, mêlée à la correspondance de la maison, une lettre qui lui était personnellement adressée. Le papier était teinté d'un bleu mourant. Une pensée servait de cachet, et une guirlande de myosotis cou-

rait autour du papier. Le tout exhalait un vague parfum. Elle lut : toi dont le regard... et s'arrêta saisie. Miséricorde ! Une lettre d'amour, et une lettre d'amour en vers î

Il y avait en elle un mélange d'étonnement et d'envie de rire, avec un commencement décolère. La lettre était venue parla poste; qui pouvait en être l'auteur? Peut-être un des commis du magasin. Elle jeta sur eux un rapide coup d'œil. Elle les vit tous occupés à emballer ou à déballer, frottant des faïences ou comptant du regard des douzaines de verres, remuant les lèvres d'un air paisiblement affairé. Pas un ne semblait songer à Mme Noirmont. Elle lut les vers jusqu'au bout, en fut horriblement choquée. Le tutoiement poétique lui paraissait intolérable. Il était question de ses « épaules de marbre », de son « sein de neige ». Le poète parlait de « ses nuits désespérées » qu'il employait « à maudire sa mère ». Il proposait à Violette, en manière de conclusion, de s'enfuir avec lui dans un désert « vierge de pas humains », au milieu des fauves « moins féroces que l'homme ». Là ils mourraient dans les bras l'un de l'autre, « lentement consumés par le fatal amour ».

Violette froissa le joli papier bleu et le mit dans sa poche. Puis elle aborda sa besogne journalière, écrasant les points au-dessus des i et barrant les t avec plus d'énergie que de coutume. Et, tout en accusant

réception d'une caisse de Murano ou en expédiant une commande à Minton, elle ne pouvait s'empêcher de murmurer : « L'imbécile ! »

Le soir, en rentrant, elle sonna chez Octavie. Madeleine, qui avait un demi-congé pour la fête d'une des demoiselles Gailleton, devait passer la journée avec les Raynouard.

Ce fut François qui ouvrit la porte.

« Ma sœur, dit-il, est sortie avec la petite. Elle ne tardera pas à rentrer.

— Je vais l'attendre, dit Violette. Ne vous gênez pas pour travailler, si vous avez un devoir à finir.

— Je n'ai rien à faire », répondit François, qui n'aimait pas à s'entendre rappeler le collège.

Violette s'assit dans un fauteuil, tournant le dos à la fenêtre; lui, debout en face d'elle, adossé à la muraille, les yeux attachés au tapis. Il y eut un moment de silence pendant lequel la main de Violette, cherchant son mouchoir, rencontra la lettre froissée. Ce souvenir, ainsi réveillé, ramena toutes les impressions du matin. Elle leva par hasard les yeux sur François, remarqua son attitude ambiguë, ce trouble en quelque sorte artificiel qui soulignait une émotion factice. Un soupçon lui traversa l'esprit : « Si c'était lui ? » immédiatement suivi d'une affirmation : « C'est lui ! » Elle se sentait curieusement observée ; François cherchait à lire sur ses traits le succès de sa déclaration. Elle

rougit de dépit, et en fut de plus en plus irritée, car elle comprenait que cette rougeur pourrait être mal interprétée par ce fat de dix-neuf ans qui l'épiait. Cependant elle se contraignit et dit avec indifférence :

« Le grand ressort de ina montre est cassé ; votre sœur m'a promis l'adresse de son horloger. Connaissez-vous cette adresse ?

— Certainement. »

Il se dirigea vers la table et griffonna quelques mots sur une feuille de papier. Violette la reçut de ses mains, s'approcha de la fenêtre, car le jour baissait, et lut attentivement. Quoique l'écriture fût déguisée dans l'épître en vers, elle la reconnaissait sans peine.

Sans doute le jeune homme avait deviné son intention, et il attendait, anxieux.

11 y eut une nouvelle pause.

« Monsieur François, fit enfin Violette, vous aimez les vers?

— Oui, certes.

— Moi, pas du tout.

— C'est-à-dire..., reprit François un peu intimidé, je les aime quand ils sont bons.

— Dites-moi ce que vous pensez de ceux-ci. »

Et elle lui tendait le papier bleu. Il le prit et feignit de lire, mais la lettre tremblait dans sa main. « Eh bien ? dit-elle au bout d'un instant.

— Eh bien ! je ne puis pas juger du mérite des vers,

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mais il me semble que celui qui lésa écrits... doit

— Et moi, je pense tout le contraire. Je pense que l'auteur est un enfant, qui ne sait pas grand'chose de l'amour et rien de mon caractère,

— Un enfant !

— Oui, et c'est pour cela que je lui pardonne.... S'il avait quelques années de plus, il saurait que son amour est une impertinence, et il serait inexcusable. Après tout, j'ai tort de me fâcher. C'est une feuille de papier gâtée, voilà tout!... Les myosotis sont si jolis, c'est dommage qu'on ait écrit là-dessus. »

François restait atterré, le papier à la main. « Voulez-vous me faire un plaisir? Brûlez cette lettre. »

11 alluma une bougie et approcha le papier de la flamme. Il était pâle et paraissait souffrir si cruellement, que Violette se reprochait déjà d'avoir été trop dure ; mais, d'une voix basse, comme si les syllabes s'étranglaient dans sa gorge, il dit :

« Pour repousser celui qui vous aime, il faut que vous en aimiez un autre. »

vi olette tressaillit. Irritée de nouveau, elle renonça ttre un baume sur la blessure qu'elle avait faite. me le dernier atome de la lettre d'amour tombait endres dans la cheminée, Octavie rentra avec :Ieine.

Le souvenir de cet incident s'effaça par degrés dans la mémoire de Violette, à mesure que les années s'écoulaient. François, lorsqu'il ne se croyait pas observé, lui jetait un regard noir. Il eût été difficile de dire ce qu'exprimait ce regard : désir refoulé ou vaniteuse rancune. Peut-être les deux à la fois.

Au sortir du collège, il avait passé son baccalauréat. Puis il avait suivi, du moins il était censé suivre les cours de la Faculté et de l'École des chartes. Mais plus d'une fois, à l'heure où sa sœur le croyait sur les bancs de la Sorbonne, ou dans les salles d'une bibliothèque, Violette lavait aperçu, à la terrasse d'un café du boulevard, les coudes sur la table, l'œil perdu dans le vague, regardant fumer sa demi-tasse ou suivant distraitement la marche d'une jolie femme. Un jour, il déclara à Octavie que « tout ça l'abrutissait », qu'il était né poète et n'entendait pas dessécher son génie dans les aridités grammaticales et paléographiques. Octavie se retourna avec une rapidité surprenante. Eh bien I puisqu'il ne voulait pas être Renan ou Champollion, il serait Victor Hugo. Elle accoucha, cet hiver-là, le plus d'épicières qu'elle put, et, suivant l'expression élégante de M. Martin, le trésor de Lucine lui permit d'offrir un sacrifice à Apollon. En prose moderne, elle publia à ses frais un volume de vers écrits par François.

Ce volume avait pour titre : Désespérances, au plu-

riel. En effet, il y en avait de toutes les sortes. L'auteur maudissait la vie, qui n'avait pas encore été pour lui bien cruelle, et les femmes, dont il 11e connaissait, au vrai, qu'une seule, sasœur, laquelle s'était dévouée sans relâche a son bien-être et à sou succès. Tantôt, avec la solennité qui convient, H descendait dans les sombres abîmes de sa psychologie intérieure ; tantôt il hellénisait prétentieusement, s'abandonnait à des badinages païens où, sous la tunique de Glycère et le péplum deChloé, se devinaient des nudités modernes, maigrelettes et mal décrassées. Quelques blasphèmes complétaient la cargaison poétique de François Raynouard. Dans l'exemplaire qui lui fut offert, Violette trouva certaine lettre d'amour adressée « à Madame *" » qu'elle avait déjà lue sur une feuille bleuâtre encadrée de myosotis.

« Tiens! pensa-t-elle, il en avait gardé copie. » Et, avec un peu de dédain pour ce poète qui ramassait ses miettes, elle jeta le volume sur la table en disant tout haut :

« Pauvre garçon I »

Madeleine entendit ces deux mots et ne les comprit \ la première sortie de Violette, elle dévora le ue, qu'elle comprit moins encore.

livre des Désespérances tomba comme tombe une e, tout droit jusqu'au fond de ce gouffre d'oubli ngloutit chaque année des milliers de volumes

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inutiles et, par conséquent, coupables. « Ne nous décourageons pas, criait Octavie, enflammée par la lutte. Il faudra bien qu'ils y viennent ! » Mais François était de ceux qui ne frappent pas une seconde fois à la même porte. Il se montrait le premier à dénigrer la poésie. « Les vers! Quelle sottise ! C'était à la fois puéril et vieux jeu, bon pour les enfants ou pour les badernes! Puisqu'on n'estime que l'argent, le seul métier qui vaille un effort est celui qui consiste à en gagner. Je veux être riche !» — « Il est superbe ! » disait Octavie, cherchant à entraîner Violette, qui ne disait mot. La conséquence de ce changement de front fut que François devint, en attendant mieux, commis chez un agent de change. Il porta les cheveux taillés en brosse et laissa croître une barbiche •américaine. Il ne parla plus que primes, reports et échelliers.

Il ne causait jamais avec Violette. En revanche, il daignait poser quelquefois pour Madeleine, car il avait remarqué, que l'enfant buvait ses paroles, et, de son côté, il était altéré d'admiration. Il lui donnait de petites claques, lui tirait les oreilles, se moquait d'elle au point de la faire rougir dix fois en une heure, bien qu'elle ne se fâchât jamais. Un jour, — elle avait déjà quatorze ans, — il la prit de force sur ses genoux. Elle se mit à frémir d'une façon si extraordinaire et à se débattre si gauchement, qu'il l'observa avec curio-

site. Impitoyable, il mit la main sur la poitrine de la petite.

« Comme ton cœur bat ! Qu'est-ce que tu as donc? »

Honteuse, elle baissa la tête d'un geste brusque et se couvrit les yeux avec ses mains rouges.

Un autre jour, il lui dit :

« Qu'est-ce que c'est que ce chapeau-là? Sais-tu que tu n'es pas trop laide comme ça?

— Vrai? » cria l'enfant avec extase.

Et, pendant quelques secondes, elle fut presque jolie. Cependant François continuait à la regarder. « C'est drôle que tu ressembles si peu à ta maman....

— Vous la trouvez bien, n'est-ce pas?

— Oh! oui, elle est bien belle! » répondit François, avec une amertume qui donna à cette parole un accent profond, dont Madeleine fut douloureusement frappée.

Tout en prenant des airs d'oncle ou de frère aîné, François avait vu, avant tout le monde, ce qui se passait dans le cœur de Madeleine. C'était pour lui un divertissement ou tout au moins une distraction, lorsqu'il pleuvait trop pour sortir, ou lorsque l'argent lui manquait pour aller au café. Alors, il la taquinait de cent façons, puis, quand il la voyait prête à pleurer, d'une caresse rapide la faisait frissonner de bonheur. Il savait bien que ce petit jeu n'était pas honnête; mais l'honnêteté était ce qui préoccupait le

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moins M. François Raynouard. Des scrupules, cela iie va pas à un homme qui « veut être riche » !

A ces agaceries succédaient de longues périodes pendant lesquelles François se montrait froid, indifférent, dédaigneux, presque dégoûté, soit qu'il s'amusât à la faire souffrir, soit qu'il fût occupé ailleurs à des amours qu'il jugeait plus sérieuses. Madeleine se désespérait; elle avait la fièvre; la nuit, elle étouffait nerveusement ses sanglots contre son traversin. Vaguement, elle songeait à en finir avec la vie. Se laisserait-elle mourir de faim ? Avalerait-elle du poison ? La mort est toujours là, sous la forme des objets les plus communs et les plus vulgaires, enfermée dans une bouteille d'encre ou dans une boîte d'allumettes, la mort toujours prête à paraître devant celui qui l'évoque, la mort effroyablement facile et bon marché!... Madeleine racontait ses souffrances à l'amie mariée, qui riait de son rire paisible et effronté :

« Tu es bête ! Est-ce que les hommes valent la peine qu'on se fasse du mal?... »

C'est à ce moment que la situation des dames Noirmont changea tout à coup. « Te voilà une héritière! » avait crié Octavie. Si vite qu'eût marché la langue de Mlle Raynouard, la pensée de son frère l'avait devancée. Il y songea sérieusement. Madeleine auraitelle une dot? Et que pouvait être cette dot? Il se

garda de s'ouvrir à Octavie. Il la regardait comme une sotte, et il avait pour preuve de sa sottise le dévouement sans bornes qu'elle lui portait. Il ne modifia rien, en apparence, à sa manière d'être et attendit les événements.

Violette ignorait tout : un hasard l'éclaira.

Un matin, comme elle voulait recoudre un bouton de gant, elle ne put trouver son dé, et songea à emprunter celui de Madeleine, alors absente. En remuant les objets, dans la boîte à ouvrage de la jeune fille, elle découvrit une photographie de François, au revers de laquelle étaient écrits ces mots : « Donné par lui, le 7 juin, à huit heures du soir. »

Madeleine était amoureuse! Et depuis longtemps déjà, à ce qu'il semblait! Et celui qu'elle avait choisi était ce François Raynouard qui avait effleuré d'un désir, aujourd'hui mal éteint, sa mère adoptive! Ce François dont les tendances morales inspiraient à Violette une invincihle répugnance! Le coup était rude autant qu'inattendu. Elle y rêva longtemps et résolut de lutter.

Puis, le bouton de gant recousu, elle remit toutes choses en leur place et rentra dans sa chambre.

« J'ai donné congé de l'appartement, dit Violette à Madeleine, une semaine environ après cette découverte. Voici l'acceptation du congé. J'ai loué rue de Paradis, dans la maison même de la Coupe de Cristal; ce sera infiniment plus commode pour la surveillance des affaires. »

Le ton de Violette était si net, si tranquillement péremptoire, Madeleine vit bien qu'il n'y avait pas à discuter.

« Ah!... Quand partons-nous?

— Le logement est vide, ce qui me permet d'emménager sur-le-champ, ou, du moins, dès qu'on aura fait les réparations nécessaires, dans une huitaine de jours. »

Pas une objection ! Pas une larme ! Violette avait à combattre une nature toute différente de la sienne, un de ces caractères qui, pour la défense, se cuirassent d'inertie et se ramassent dans un silence boudeur,

prolongé, s'il le faut, pendant des mois, pendant des années. En huit jours, Violette n'obtint de réponse ni à ses caresses ni à ses questions les plus simples, rien que des « oui » ou des « non » à peine distincts. Matin et soir, Madeleine approchait son front pour recevoir un baiser, et ce front semblait fuir devant les lèvres de Violette, en sorte que le baiser se perdait dans le vide. Le mot « maman » était supprimé dans leurs relations quotidiennes. Violette s'était proposé de la réconcilier avec le nouvel appartement en ajoutant mille recherches aux objets qui formaient leur installation personnelle. Madeleine regarda sa jolie chambre bleue du même air hostile qu'elle avait autrefois contemplé les murs désolés du logement de la rue de Saintonge. Aux demandes de Violette : « Aimerais-tu mieux ceci... ou cela? » elle répondait par un monotone : « Comme tu voudras ! » ou par un : « Ça m'est égal ! » plus implacable encore.

L'enfant, comme le sauvage, a sa tactique, toute de patience et de ruse sournoise, qui déjoue souvent les moyens de l'être supérieur en intelligence et plus avancé en culture. Madeleine mettait les armes et la stratégie de l'enfant au service de sa passion de jeune fille.

Aussitôt installée, Violette invita à dîner les Raynouard. Elle continuait à éprouver de l'amitié pour Qctavie. D'ailleurs, il n'entrait pas dans ses plans de

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rompre brusquement, mais de détacher peu à peu Madeleine sans paraître lui faire violence. Les Raynouard acceptèrent avec empressement, et, au jour dit, vinrent de bonne heure. Ils visitèrent avec curiosité l'appartement. Chaque détail indiquait à François que les dames Noirmont avaient gravi un ou deux degrés de cette fameuse échelle sociale qui n'est, après tout, qu'un escalier parisien renversé, puisqu'elle commence au septième étage pour finir au premier.

Madeleine avait repris son meilleur sourire avec sa plus jolie robe. Bruyant, rieur, bon camarade, le jeune homme mêlait à la familiarité d'autrefois certaines petites nuances qui pouvaient, au besoin, servir de transition, l'acheminer vers une nouvelle phase de ses relations avec Madeleine. Le dîner fut animé, et l'on but, au dessert, une bouteille de Champagne, pour fêter la pendaison de la crémaillère. Très surexcitée, la jeune fille ouvrit la porte-fenêtre qui donnait sur le balcon; François l'y suivit. De là, ils passèrent dans une autre chambre, toujours jouant et riant. Dans le cerveau de Madeleine fermentait cette goutte de Champagne qu'elle avait bue, et, quant à François, peut-être éprouvait-il cette griserie légère qu'inspirent la présence d'une jeune fille, ses mouvements rapides, ses petits cris nerveux, ses courts éclats de rire essoufflés et palpitants.

« Comme Madeleine est excitée ce soir ! disait Violette à Octavie, assise auprès d'elle sur le canapé du salon.

— Bah! répondait Octavie avec une indulgence béate, laissez-les s'amuser un peu, ces enfants! »

Violette essaya de reprendre la conversation, mais, à un cri plus aigu de Madeleine, suivi d'un « chut! » de François, elle se dressa, courut à la porte et l'ouvrit. D'un air assez sot, François lâcha la petite, qu'il tenait prisonnière dans un coin, et Madeleine, toute rouge, parut médiocrement satisfaite d'être délivrée.

« Nous jouions à cache-cache, dit-il en manière d'explication.

— A cache-cache!... Monsieur François, fit Violette, il y a quelques années, je vous trouvais un peu trop avancé pour votre âge ; maintenant vous me paraissez bien jeune pour un homme de vingt-cinq ans ! »

Les oreilles de François, déjà passablement colorées, devinrent cramoisies, et il rentra dans le salon les yeux, baissés, serrant les lèvres, comme «'il eût été profondément blessé, bien qu'il affectât de sourire.

Après le départ des Raynouard, Madeleine prit son bougeoir et vint tendre le front à Violette, suivant le froid cérémonial qu'elle avait imaginé depuis quelques jours.

« Non, chère enfant,... j'ai à te parler,... à te parler sérieusement. Autant ce soir qu'un autre jour. »

Madeleine, avec une résignation ironique, posa son bougeoir sur une console.

« Tu es une grande fille, à présent. Tu ne peux plus jouer avec M. François comme tu le faisais quand tu avais dix ans. »

Madeleine éclata.

« J'attendais cela».. Tu ne cherchais qu'un prétexte pour me défendre de lui parler.... C'est pour cela que tu l'as invité à dîner. Tu m'as tendu un piège.

— Moi? fit Violette blessée. Non, Madeleine, je ne te tends pas de pièges : je t'ai toujours parlé, je te parlerai toujours franchement.

— Parlais-tu franchement le jour où tu m'as brusquement annoncé que nous quittions la rue de Saintonge, en donnant pour raison l'intérêt du magasin? »

Violette ne répondit pas sur-le-champ à la question. Et Madeleine reprit aussitôt avec amertume :

« Puisque tu es si franche, dis-moi donc ce qui s'est passé entre toi et François ?

— Tu deviens folle ! Il ne s'est rien passé entre lui et moi.

— Allons donc !... Tu crois que je ne vois rien, que je ne devine rien? Tu es si singulière avec lui, si dure quelquefois ! ... Tu fais allusion à des choses I Tiens,

ce soir encore. Et lui, il te regarde d'une façon si drôle!... 11 t'a aimée, j'en suis sûre; peut-être qu'il t'aime encore. Il faut bien que tu aies fait quelque chose pour cela, car l'amour ne vient pas tout seul.... Oh ! mais, je n'en suis pas surprise.... Ce que tu fais aujourd'hui pour la fille, tu l'as fait autrefois pour la mère.

— Pour la mère !

— Sans doute. Ne fais donc pas semblant de ne pas me comprendre. Pourquoi mon père s'est-il brouillé avec ma mère? Dis-le donc!

— Pour des raisons que je ne dois pas te dire,... qu'il n'est pas convenable de t'apprendre.

— Oh! tu veux insinuer.... Il ne te manquait plus que d'insulter ma mère !... Tout ce que je sais, c'est que tu es entrée dans la maison, que ma mère en sortait un mois après, et qu'ils ne se sont jamais revus.... L'explication est facile à trouver.

— Malheureuse enfant ! qui a pu te raconter ainsi les choses, te suggérer une pareille monstruosité?

— Quelqu'un qui sait.

— Ce n'est pas Réparate, à coup sûr.

— Réparate est trop bête pour comprendre ces choses-là. Réparate est ta dupe, en plein, la pauvre niaise !

— Alors, qui donc ?

— Madame Vitalis.

— Tu connais cette femme ? Tu Tas vue? Tu lui as parlé?

— Ah ! cela te fait peur !

— Oui, cela m'épouvante, car c'est une misérable.

— Du tout! C'est une excellente femme, qui adorait ma mère et qui m'aime de tout son cœur. Elle m'a attendue à la porte du cours bien des fois avant d'oser me parler, et, le premier jour qu'elle m'a abordée, elle pleurait à chaudes larmes.

— Que te voulait-elle ? Elle mendiait, sans doute ?

— Elle, mendier!... Elle a une jolie boutique rue de Provence, avec un salon derrière, mieux meublé que celui-ci. Elle vend des bijoux et des dentelles... oh ! des dentelles magnifiques ! »

Et, au milieu de sa colère, Madeleine eut une intonation admirative et comme une pensée gourmande en songeant aux belles dentelles de la Vitalis.

« Ainsi, tu es allée dans ce bouge?

— Tiens 1 pourquoi pas ?

— Je te défends, entends-tu? Je te défends ae remettre les pieds chez cette femme.

— Tu me défends?... Et de quel droit? Tu n'es pas ma mère, tu es une étrangère, après tout; tu n'as aucune autorité sur moi, tu ne m'es rien! »

Violette pâlit et chancela sous ces affreuses paroles, comme si elle eût été frappée à la poitrine. Pourtant, elle resta maîtresse d'elle-même.

« Soit. Je t'ai donné ma vie; csla ne compte pas. Mais Victoire est à mon service, et je paye son obéissance. Elle t'accompagnait, elle devait me prévenir de ta conduite. Je la chasserai demain.

— Tu feras bien.... Elle m'est attachée, c'est là un crime suffisant pour que tu ne lui pardonnes pas.... Il faut bien que tu me sépares successivement de tous ceux que j'aime.... Tu m'as exilée de la maison de mon père. Maintenant, tu veux mettre obstacle à mon bonheur, jeter une barrière entre moi et celui que j'adore.... Tu veux le garder aussi pour toi. Mais ne crois pas que tu auras facilement raison de moi. Je lutterai de toutes mes forces, car je te hais, vois-tu, je te hais!... »

Elle répéta ces mots jusqu'à l'épuisement avec une fureur navrante à voir.

Puis elle sortit du salon, et Violette l'entendit tirer violemment le verrou de sa chambre.

Cette scène n'avait pas duré dix minutes ; elle avait suffi pour détruire le bonheur d'une existence, de deux peut-être. Combien était mesquin l'incident qui l'avait amenée, et combien terrible le résultat ! Violette restait assise sur le canapé, comme assommée sous le choc, plus consternée qu'irritée. Bien souvent elle avait eu des doutes, des inquiétudes ; elle s'était effrayée de l'avenir ; elle avait reculé devant certains coins inconnus du caractère de l'enfant, devant cer-

taines énigmes morales qu'elle n'avait pas appris à déchiffrer. Maintenant, elle voyait jusqu'au fond cette âme violente et jalouse, ingénieuse à se tourmenter et à faire souffrir les autres. Elle avait cru à la puissance de l'éducation, à la contagion du bien, au magnétisme du dévouement. Peine perdue! Rien n'avait pu changer l'enfant des amours exotiques et bohèmes. Née d'une fantaisie vicieuse et d'un sauvage désir, dont un hasard avait fait la rencontre, Madeleine en était le fruit naturel, l'incarnation permanente : elle était la cristallisation de ce double caprice en une âme humaine. Pour tous ses soins, Violette recueillait la méfiance et la haine. Ses pures actions, interprétées par la malignité ou la passion, se retournaient étrangement, portaient témoignage contre elle, devenaient autant de chefs d'accusation parfaitement enchaînés. Pour se justifier, elle n'avait, il est vrai, qu'un mot à dire. Mais, le dire, c'était accuser encore d'une faute nouvelle la mémoire de la morte, salir d'une nouvelle révélation des faiblesses et des hontes humaines cette imagination qu'elle voulait préserver de la fatale science.

Elle passa une partie de la nuit à réfléchir. Réflexions arides et douloureuses, où ne luisait aucun rayon d'espoir. Une seule pensée, triste à la vérité, lui rendit de l'énergie ; c'est que des épreuves plus grandes encore allaient commencer. Le matin, elle

22 fc VIOLETTE MÉRÏAN.

se leva, souffrante et lasse; à l'heure ordinaire, elle descendit au magasin. Lorsqu'elle remonta chez elle pour le déjeuner, la bonne la servit et lui annonça que mademoiselle était malade. Violette passa aussitôt dans la chambre de Madeleine, qu'elle trouva déjeunant dans son lit avec un appétit visible. Une sorte de confusion boudeuse qui se lisait sur ses traits et une tentative gauche pour dissimuler une partie du festin, accusaient le ridicule de la situation.

« Puisque tu veux être malade, je pourrais te mettre à la diète et envoyer chercher un médecin. Mais cette lutte d'enfantillages me répugne. Continue ta petite comédie aussi longtemps qu'elle t'amusera. »

Dès le soir, Madeleine reparut à table. Pendant plusieurs jours, elle rôda silencieusement autour de Violette, d'un air moitié contrit, moitié vexé. Car les natures comme la sienne ne connaissent pas les francs repentirs. Violette lui avait donné une conscience : elle discutait avec cette conscience comme avec une étrangère et une ennemie, lui marchandait l'aveu de ses torts comme pour obtenir l'absolution à meilleur compte ou pour se ménager une raison de recommencer. Victoire avait été renvoyée péremptoirement et sans délai. Lorsque vint l'heure du cours, Madeleine demanda, de cette voix humble et basse qu'elle avait adoptée :

« Est-ce que je vais sortir avec la nouvelle bonne?

— Non. C'est moi qui t'accompagnerai dorénavant. » Madeleine baissa la tête. Le soir, elle s'approchait, comme pour être embrassée, avant d'aller se coucher. Violette ne semblait pas s'en apercevoir et se contentait de dire : « Bonsoir, Madeleine ». Le troisième jour après le dîner donné aux Raynouard, la jeune fille, ainsi tenue à distance, fit quelques pas vers la porte, revint, hésita et, brusquement, tomba à genoux.

« Pardon ! murmura-t-elle. Pardon, mère ! »

Violette se retourna vivement vers elle :

« Allons donc! Il y a trois jours que j'attends ce mot-là!... Certes, je te pardonne de grand cœur, mon enfant. J'essaierai même d'oublier. »

Elle la fit asseoir près d'elle et lui passa un bras autour de la taille.

« Sur tout ce que tu m'as dit l'autre soir, j'aurais bien des choses à répondre. Peut-être aurai-je un jour à te faire connaître beaucoup de circonstances que tu ne sais pas; mais le temps n'est pas venu.... Aujourd'hui, je ne veux pas être justifiée devant toi. Je veux avoir tout ton respect et toute ta confiance, sans ouvrir la bouche pour les demander; je ne permets pas à un soupçon de traverser ton esprit. Tu me connais trop bien et depuis trop longtemps : tu n'as pas le droit de te tromper sur ce que je suis.... »

Violette s'arrêta après ces paroles, prononcées avec

886 VIOLETTE HBRUK.

émotion et avec une aorte d'honnête fierté, Madeleine balbutia une promesse.

« Làl reprit Violette. J'ai retrouvé ma petite fille.,,, Maintenant, causons de François Raynouard. Je t'avais que, si j'avais pu diriger tes affections, ce n'est pas le mari que je t'aurais choisi. Peut-être aurais-je dû prévoir oe qui arriverait et t'emmener plus tôt.

— Ça n'aurait servi à rien. Je l'aime depuis longtemps, depuis toujours,

— Quoi 1 Même quand tu avais douze ans?

— Je crois que oui. Il me semble que ça n'a jamais commencé....

— Et que ça ne finira jamais, acheva Violette en souriant. Mais rien n'est moins certain, mon enfant. Continueras-tu à l'aimer? Taimera-t-U, lui? Voila ce que nous ne savons pas, et qui nous l'apprendra?

— Le temps !

— Tu as parfaitement deviné. Conclusion: il faut attendre.

— * Mais je ne demande pas mieux ! »

Madeleine se jeta au cou de Violette et, en l'embras»

laissa tomber ces mots :

'auvre chérie, comme j'ai été méchante avec

iettc caresse, à cette parole, le cœur gonflé de tte s'ouvrit, son chagrin creva en une pluie de

VIOLETTE MfiRÏAN. 8*7

larmes. Et, pourtant, elle sentait que Madeleine n'avait montré de contrition réelle qu'en trouvant sa mère adoptive moins opposée à ses désirs.

Tout reprit un aspect de gaieté dans l'intérieur, un instant troublé, des dames Noirmont. Qctavie sut quelque chose de ce qui s'était passé, et il est permis de supposer que Madeleine elle-même, lorsqu'elle fut moins surveillée, trouva moyen de la mettre sur ta voie. Ce qui est certain, c'est que, peu de jours après,

Mlle Raynouard entama le grand sujet Êveq Violette* A l'en croire, il y avait affection réciproque entre les jeunes gens, non pas de l'amour, — « quelle bêtise que l'amour! » — mais quelque cjiose de mieux, une convenance parfaite, une similitude de goûts, d'habitudes, tout ce qu'il fallait pour être heureux. Elle n'avait pas à faire l'éloge de son frère. Il avait résolu d'appliquer aux affaires sa grande intelligence. Hé ! mon Dieu, pourquoi pas ? Bien certainement, elle avait rêvé pour lui autre chose, mais rien ne l'empêcherait, une fois riche, de revenir aux études de sa jeunesse. Madeleine n'était qu'une gamine: ça, c'était parfaitement vrai. On attendrait aussi longtemps qu'il plairait à Mme Noirmont- Les jeunes gens seraient comme qui dirait fiancés. Ce stage serait une contrainte salutaire, en même temps qu'un aiguillon à bien faire.

A ces ouvertures prévues, Violette répondit par

une confidence qu'elle jugeait propre à refroidir les Raynouard. Elle mit la doctoresse au courant de la situation véritable de Madeleine.

« Elle n'est point ma fille, je ne l'ai pas adoptée légalement. Tout mon capital est dans la maison : je ne puis donc songer à la doter. »

Ce fut un coup terrible pour Octavie. Quand il s'agissait de François, elle devenait intéressée, cupide, féroce en affaires ; mais cette avidité même la rendait ingénieuse et difficile à tromper.

« Pourtant, vous ta marierez, et, ce jour-là, vous ferez quelque chose pour elle. »

Violette n'osa mentir.

« Je lui donnerai une pension.

— A la bonne heure ! cria Octavie, rassurée. Je disais bien.... Et puis, qu'importent les questions d'argent! »

Elle se remit à presser son amie.

« Je verrai, je réfléchirai », dit Violette.

En effet, elle réfléchit. Les considérations mises en avant par Mlle Raynouard la touchaient peu. Mais elle était ébranlée par des raisonnements d'un autre genre. Raisonner est souvent une imprudence pour les femmes comme Violette, que l'instinct moral ne trompe jamais. Elle cherchait les causes de son antipathie naturelle contre François et ne les trouvait pas suffisantes pour motiver tant de sévérité. La lettre

d'amour? Un enfantillage de rhétoricien, une vieille histoire dont il ne fallait plus parler. Les deux vocations manquées? Beaucoup d'hommes se tâtent et se cherchent ainsi au début de la vie. Sa fatuité, sa prétention? Hé! oui, il lui déplaisait à elle : pouvaitelle empêcher qu'il ne plût à Madeleine ? Les défauts de François étaient ceux de la jeunesse et ils passeraient avec elle. Avait-on une mauvaise action à lui 1 reprocher? Aucune. Y avait-il une tache sur son nom, sur sa famille ? Pas davantage. Il gagnait quatre mille francs chez son agent de change; c'était modeste, mais honorable, et sa sœur assurait qu'il n'avait pas de dettes. Et puis, Madeleine l'aimait!... »

Si bien qu'un jour, après s'être fait longtemps prier, Violette donna une sorte de consentement vague, conditionnel, dubitatif, que la joie bruyante d'Oc ta vie transforma aussitôt en une promesse formelle.

Lorsque François revint rue de Paradis, il était fiancé, sans avoir eu un mot à dire pour l'être. 11 jugea bon de conserver avec Madeleine le ton badin qui lui avait si bien réussi.

« C'est vrai, lui dit-il, que tu veux m'épouser?

— Dame! Puisque votre sœur en a envie, et que mère le permet ! »

Elle se tortillait d'un air nigaud, en regardant ses bagues.

(( Éhfîn, tu sais donc ce que C'est que le ttiariage* toi?

— Que vous êtes ennuyeux avec vos questions!... Certainement, je le sais.

— lié bien, dis-moi ce que c'est.

— C'est un sacréihent, na i

— tJti bon point !... Voyohs, Mtldeleihe, à quoi jouerons-nous quand nous serons mariés?

— Mais nous ne jouerons pas.... Quaftd tm est marié, on est sérieux*

— Pas du tout !.;i D'abord, si tu es sérieuse, je ne veux pas de toi. Tu n'es gentille que quand tu ris, à cause de tes dents. »

Aussitôt Madeleine éclata de rire, mais elle feignit de se détourner coquettement pour ne pas lui montrer cette bouche en fleufr qui l'attirait.

« Nous irons au spectacle* dit-elle.

— Sans doute!... Si tu es sage, je te conduirai au Théâtre-Miniature ou aux Ombres françaises de Garan d'Ache.

— Nous nous promènerons en voiture.

— Oui, dans la voiture aux chèvres... Nous emmènerons avec nous Mlle Lolo : tu sais, la poupée à la robe jaune dont j'ai raccommodé les souliers. J'ai toujours pensé que c'est à ce moment-là que tu m'as donné ton cœur, par reconnaissance.

— Quelle horreur ! Ma poupée jaune ! Il y a au

VIOLETTE MÊRIÀN. 23t

moins un an que j'en ai fait cadeau à la petite Janissert. »

Il était assis, serrant entre ses genoux les jambes de Madeleine, debout devant lui. Il tenait dans ses mains les deux mains moites de la jeune fille, qui se cambrait, le buste et la tète rejetés en arrière. Alors Madeleine vit passer dans les yeux de François une sorte de flamme trouble* et elle crut que c'était l'amour.

Pendant ce temps, Octavie, stylée par son frère, traitait avec Violette la question d'argent. Très coulante au début, elle revint à la charge, insista pour des engagements précis. Et d'abord, la pauvre petite Madeleine n'avait pas d'état civil, pas de droits d'aucune sorte. Nous sommes tous mortels : que Violette vînt à disparaître, à qui irait son bien? Peu à peu, par des approches successives, par des voies détournées, par des accumulations d'arguments composites, Violette fut amenée à faire son testament. Elle passa de tristes heures chez le notaire à entendre lire des projets où il n'était question que de son décès* Les mêmes lambeaux de phrases légales bourdonnaient à ses oreilles, pesaient sur sa pensée : « l'usufruit, la nue propriété, les intentions de la testatrice.».. Si l'un des futurs conjoints vient à prédécéder sans enfants », etc. Le dernier jour, elle dut s'avouer que, grâce à la complication des formules, elle n'y

comprenait plus rien. Mais enfin, c'était fini, c'était signé. Dieu merci, on n'en parlerait .plus.

A partir de ce moment, les Raynouard montrèrent plus d'empressement à hâter le mariage. On se promenait le dimanche. Les « enfants » allaient devant, se donnant le bras ; les deux « mères » suivaient. Madeleine trouvait cela charmant, mais ces promenades paraissaient à François le comble du ridicule, du « bourgeois ». Violette ne comprenait guère comment, étant eux-mêmes des bourgeois, et d'un rang assez humble, cet adjectif pouvait prendre, en ce qui les touchait, un sens particulièrement humiliant. Mais François, apparemment, le comprenait fort bien, et la mauvaise humeur qu'il éprouvait à « faire sa cour », à être ainsi « conduit en laisse », croissait visiblement de semaine en semaine.

« Ma chère, dit Octavie à Violette, il faut prendre votre parti. Il y a des choses, voyez-vous, que nous ne comprenons guère, nous autres qui n'avons jamais aimé.... Mais je ne suis pas seulement une vieille fille, moi, je suis médecin ! Ces deux êtres si jeunes, si épris, si près l'un de l'autre 1... Bref, il est temps de les marier. »

Voilà comment, en moins de six mois, Violette se vit conduite à autoriser cette union qu'elle avait d'abord repoussée de toutes ses forces.

Le mariage fut célébré au milieu de cette vulgarité

et de cette maussaderie qui accompagnent, à Paris, les cérémonies de ce genre. A la mairie, un second adjoint, à l'église un quatrième vicaire. Sur les marches, une étroite bande rouge, le tapis des mariages moyens. Quelques mendiants ; peu de bougies, encore moins de musique. Les garçons de magasin de la Coupe de Cristal, empaquetés dans des redingotes noires, avec des gants de fil blanc trop longs, s'étaient perchés tant bien que mal sur le siège des landaus, d'où ils descendaient lourdement pour ouvrir les portières, tout nouveaux dans ce rôle. L'assistance très disparate : les Martin; le père Desmarais dans un habit à queue qui eût fait la fortune d'une pièce au Palais- Royal ; les associés de Violette ; quelques bourgeois du Marais, clients d'Octavie ; les amies de pension de Madeleine ; de jolis petits messieurs avec des bandeaux sur le front, camarades de Bourse de François ; enfin, le populaire de la rue de Saintonge, Mme Janissert en tête ; des vieilles femmes attendries qui avaient vu la mariée « pas plus haute que ça ! Hein, tout de même ! comme cette jeunesse nous pousse I » Madeleine, dans sa toilette blanche, n'était pas en beauté, mais ne paraissait pas s!en douter. Son ancienne camarade, la femme mariée, lui glissa tout bas :

« Tu as un bouton à gauche du nez. Console-toi, ' ça arrive très souvent. Moi, le jour de mon mariage,

234 VIOLETTE MfiftIÀN.

j'en avais Un à droite.*.. Ainsi, tu vois, ma pauvre petite, ou n'en meurt pas. »

L'un des petits boursiers résumait ainsi son impression :

« Pas très chic, la femme de Raynouard I Espérons pour lui qu'elle a le sac.

— A sa place, répondit un autre, j'aurais épousé la mère. »

Comme on sortait de la sacristie, l'organiste, très occupé d'une opérette qu'il avait en répétition, eut une distraction singulière. Il se crut à un enterrement et entama la Marche funèbre de Chopin. Derrière une colonne se tenait une femme, énormément grosse et habillée d'une façon ridicule. Elle agita les bras et envoya des baisers à Madeleine. Violette la vit et devina plutôt qu'elle ne reconnut Mme Vitalis.

11 tombait une petite pluie parisienne, fine et tiède; Néanmoins, afin d'Utiliser les landaus, on alla faire le tour de la Cascade. Pour le coup, c'est cela qui était bourgeois ! Ëtait-ce pour cette raison ? François fut, tout le jour, afFairé, sec, rageur, inabordable ; il eut deux ou trois colères entre la messe et le dîner, qui eut lieu dans un restaurant du boulevard et réunit une quinzaine de convives. C'est au dessert que M. Martin put réciter son épithalame, le seul incident de la journée, avec la distraction de l'organiste.

A onze heures et demie, les nouveaux mariés s'éclip-

sèrent. Ils gagnèrent leur petit appartement de la rue Bleue. Il était plus de minuit quand Violette rentra chez elle, C'était la première fois depuis dix ans que Madeleine couchait sous un toit différent du sien. Rue de Paradis, tout était resté dans un épouvantable désordre depuis que la noce y avait passé comme un ouragan, au retour de l'église et avant le départ pour le Bois. Des portes ouvertes, des chaises renversées. Le déjeuner n'était pas desservi, les tasses étaient à demi pleines de café. Dans la chambre de Madeleine, la robe, jetée sur le lit, s'étalait. Le bouquet de fleurs d'oranger gisait sur une table; le voile, tombé à terre, avait été piétiné. Un des souliers blancs, lancé à la volée, était allé jusque sur le balcon. Avec ce désordre contrastait le silence de l'heure et du lieu. En marchant, Violette crut sentir la sonorité des appartements démeublés. C'est en elle-même qu'étaient le vide et la solitude.

Les jours qui suivirent furent pénibles à passer. Violette avait annoncé qu'elle n'irait point voir les nouveaux mariés avant le dimanche suivant. Elle se tint parole.

Dans son désœuvrement de cœur, elle imagina de rendre visite aux Martin. En entrant, elle eut le cœur douloureusement serré lorsqu'elle vit, par cette journée de froid rigoureux, les deux vieux assis et toussotant aux côtés de leur foyer éteint.

M. Martin se leva avec empressement, offrit une chaise à la visiteuse, raconta qu'il était allé se promener au Palais-Royal, où il avait vu des enfants, « appartenant à toutes les classes de la société », glisser et patiner « de concert ». Il était revenu par la rue Richelieu et les boulevards, où il avait vu installées les boutiques du jour de l'an. « Pourvu que le temps se maintînt au beau ! Ces pauvres petits boutiquiers avaient tant besoin de gagner de l'argent! »

Mme Martin, les mains sur les genoux, sa vieille

jure immobile et boudeuse, regardait les cendres

oides.

Après avoir causé pendant un moment, M. Martin

rappela tout à coup qu'il était « attendu à une imitante réunion d'actionnaires ». Ii fit le geste de ercher sa montre à son gousset, se rappela à temps i'il était vide, adressa un gracieux salut à Violette, i léger signe de la main à sa femme, pirouetta sur i-méme et sortit.

« Ce n'est pas raisonnable à vous, madame Martin,

ne point faire de feu en cette saison- Si votre prolion de bois est épuisée et que vous n'ayez pas âgé encore à la renouveler) laissez-moi ma charger

ce soin. Vous oubliez trop qu'en perdant une voi- ,e vous avez gardé une amie.

— Ma chère petite, dame ! dit affectueusement Mme rtin, en serrant la main qui ee tendait vers elle,

— Cela ne va donc pas? demanda Violette & demix. *

— Hélas !11 y a trente ans que ça ne va pas, trente i que M. Martin se fait des illusions.... Savez-vous il est allé?... Scier du bois pour un épicier de la

i des Blancs-Manteaux- Oui, ma chère dame, voilà nous en sommes. Scier du bois, pour quarante is, lui, un licencié eu droit! Et un homme d'âge, :ore ! »

Une vive flamme passa dans la prunelle humide de Violette, et elle glissa sa main dans la poohe de sa robe. Mme Martin comprit le geste et l'arrêta aussitôt,

« C'est inutile, M, Martin est très fier : il n'acceptera rien. Ah! si on pouvait lui trouver un emploi! .,,

— Mais lequel ?

— Il est alerte, il a bon pied, bon œil, et il arpente Paris toute la journée; il sait ce qui se passe dans tous les quartiers.... Avec ça, il a un si joli style!.., Il ferait un fameux reporter- Mais il faudrait connaître des directeurs de journaux.,..

— Je croyais que M. Martin avait de belles relations dans la presse,»

Mme Martin haussa les épaules.

« Il se le figure, ma petite dame, il se le figure !... Oh ! il est de bonne foi, le pauvre homme! »

Violette réfléchissait,

« Est-ce que vous croyez que M. Rennequin pourrait...?

— Rennequin ? Je crois bien ! C'est le roi des journalistes, »

Violette n'en dit pas davantage, mais le lendemain, fc cinq heures, elle montait l'escalier à double rampe du Corsaire, L'antichambre de Rennequin était archipleine, mais on l'introduisit presque immédiatement. Elle avait donné son vrai* nom et ce fut avec un terrible battement de cœur qu'elle entendit le garçon de

bureau appeler à haute voix « Mademoiselle Mérian ». 11 lui semblait que Mme Noirmont disparaissait, que la personnalité factice qu'elle avait mis six ans à créer s'écroulait, et que toutes les personnes présentes se tournaient vers elle pour assister à la découverte de l'imposture et à la confusion de l'aventurière démasquée. Mais nul n'avait pris garde à son nom, et elle pénétra sans difficulté dans l'antre du grand journaliste.

« Sapristi! cria-t-il, je suis joliment content de vous voir! Où vous êtes-vous cachée tout ce tempslà? Sous terre? Vous n'en avez pas l'air. Toujours jolie, toujours charmante ! Ah çà ! vous voulez donc avoir vingt ans toute votre vie? »

Elle riait. Tout en la faisant asseoir, il reprit :

« Voyons, rendez-moi un peu mes compliments — Moi aussi, n'est-ce pas, j'ai bonne mine, je rajeunis, je suis toujours joli? »

Et il se caressait les joues d'une façon comique, montrant son triple menton, ses paupières bouffies et blêmes, tombant sur ses gros yeux éteints, deux boules d'un blanc jaune, qui roulaient dans leurs orbites déformées, les poils gris, hérissés comme des fils de fer, qui se dressaient çà et là en désordre sur son crâne. Puis il changea soudain de ton :

« J'ai bien pensé à vous quand vous avez disparu si brusquement!... Oh! soyez tranquille, j'ai compris.

— Je l'espérais bien.

— C'est que, voyez- vous,... je ne me fais pats meilleur que je ne suis.... Savez-vous ce que je suis?

— Une vieille eanaiïle, dit Violette éclatant d'un franc rire. Je connais la phrase.... Ehbien, non, vous êtes un des hommes les meilleurs et les plus honnêtes que je connaisse !

— Ta, ta, ta!... Comme elle y val

— Oui, vous m'avez sauvée d^un grand danger....

— Moi! J x ai fait ça?

— Vous Pavez fait. Aussi, je vous aime et je prie Dieu pour vous tous les soirs. Je vous répète que vous êtes un excellent homme, monsieur Rennequin: si vous ne le saviez pas, je vous rapprends. »

Rennequin, surnommé Requin par ses confrères, et que Ton considérait comme une des peaux les plus dures du journalisme, fut si ému de cette effusion soudaine que les mots ne pouvaient plus passer dans sa gorge. Dès qu'il retrouva la parole, ce fut pour lâcher un gros juron.

« Et vous, cria-t-il, vous êtes une brave fille !

— Ne vous hâtez pas de me féliciter ! Je viens vous demander quelque chose.... Il est vrai que c'est une bonne action que je vous apporte.

— Vous avez donc décidé de faire mon salut?

— Il est fait, mais il n'y a jamais de mal à le consolider.

— Petite enjôleuse ! Voyons, racontez-moi votre histoire

Violette lui expliqua la vie de M. Martin, sans oublier la fameuse carte, le futur volitif, la Société Martin et les embellissements de Paris.

« Mais c'est un monde que cet homme-là ! » beugla Rennequin avec un éclat de rire du ventre qui faillit soulever son bureau.

Ensuite Violette raconta la scène à laquelle elle avait assisté la veille, les deux vieux époux grelottant près d'une cheminée sans feu, le bois scié pour quarante sous, cette misère noblement et fièrement supportée.

Rennequin ne la laissa pas achever :

« Allons, c'est entendu.... Je le vois d'ici, votre bonhomme ! Envoyez-le-moi, et si ce n'est pas un crétin fini, dès demain je l'emploie. »

Il se leva pour faire comprendre que l'audience était terminée, car les minutes de ce roi de la presse valaient de l'or.

En niarchant vers la porte, il dit à Violette :

« Je rencontre souvent M. de Pons.... Vous vous rappelez quel imbécile c'était?... Eh bien, il fait comme le nègre du maréchal : il continue.... Quant au duc Philippe.... »

Il s'arrêta brusquement. Violette avait pâli. Il y avait six ans qu'on ne l'avait prononcé tout haut

VIOLETTE MÉRUN. 243

devant elle, ce nom qui était écrit dans son cœur. Rennequin la regarda un moment et reprit doucement :

« Vous ne l'avez jamais revu ?

— Non.

— Ah!... Il a donné sa démission. Il a fait deux fois le tour du monde, et on dit qu'il va recommencer. Il ne s'occupe plus de politique; c'est dommage, il avait quelque chose dans le ventre, celui-là ! Quant à ses amis, ils ne donneront rien. Ils sont vidés. Ah! ils m'ont joliment fichu dedans. J'ai cru qu'ils allaient régénérer la France. Ah bien ! oui, va-t'en voir s'ils viennent !... Je dis tous les jours, dans mon scélérat de journal, que le salut est là, mais il y a longtemps que je n'en crois plus un mot. »

Il ouvrit toute grande la porte de l'antichambre, où dix personnes se levèrent. Rennequin promena sur tout ce monde un regard insolent, et cria au garçon de bureau :

« Brenal, je ne reçois plus personne ce soir. »

Et il referma brutalement la porte.

M. Martin se rendit au Corsaire « en frac », avec une cravate blanche repassée par sa femme pour la circonstance. Il avait préparé pour Rennequin un véritable discours, qu'il ne put placer. Entre ces deux hommes, l'entrevue fut courte, mais caractéristique.

« Monsieur Martin, dit Rennequin, une main dans

^sr

le gilet et l'autre derrière le dos, dans r&ttitttdç légendaire dû Petit Caporal, monsieur Martin, je vous connais : c'est vous qui avez transformé Paris.... Notis sommes faits pour nous comprendre.... Je vous donne les « écrasés » : à vous de vous y distinguer !

— Monsieur, répondit Martin, de telles paroles électriseraient un homme moins décidé que moi à biefc faire. Je ne vous répondrai qu'un mot : comptez sur moi.

— J'y compte, monsieur Martin. »

Ainsi eut lieu, par l'entremise ée Violette Mériaft, l'entrée de M. Martin au Corsaire.

Le dimanche, Violette alla dîner rue Bleue avec le jeune ménage Raynouard. Elle eut d'abord une surprise désagréable lorsque Victoire, transformée en soubrette élégante, lui ouvrit la porte.

« Tu as déjà renvoyé ta bonne ? » dit Violette à Madèleinei, qui s'était précipitée dans l'antichambre en l'entendant venir.

La bonne en question, une vigoureuse Savoyarde à vingt-cinq francs par mois, avait été expédiée d'Annecy à Violette par un correspondant de la maison.

« Oh ! dit Madeleine, la pauvre fille ne savait rien faire.... Nous lui avons payé son voyage de retour.

— Et c'est Victoire qui la remplace ?

— Non. J'ai pris une cuisinière, Victoire est ma femme de chambre. »

Violette remarqua alors la toilette de Madeleine, qui se mouvait, avec une aisance un peu affectée, dans un froufrou de taffetas et dans un cliquetis de bijoux. Elle ne portait rien de ce qui avait été placé, par les soins de Violette et d'Qctavie, dans son modeste et sérieux trousseau.

Dans le salon s$ trouvaient déjà deux $mis de François et Mlle Raynouard. Qctavie laissait pousser ses chevaux, ne se coiffait plus en garçon. Pour ne pas contrarier les plans de son frère, l'étudiante de Zurich essayait de se transformer eu femme 4u monde.

A table, l'un des amis de François, placé ep face de Violette, la regardait avec de gros yeux, bêtement admiratifs. Il ne sortit de cette contemplation que pour faire la mayonnaise. Les reins ceiuts d'un tablier de cuisine, il dosait le mélange et tournait la cuiller avec cette gravité folle, cette intensité lugubre que la jeunesse d'à présent apporte dans les fonctions les plus frivoles de la vie.

L'autre convive parlait de courses avec aplomb. Madeleine discutait deux ténors rivaux. Octavie, qui était allée deux fois à la Comédie-Française, il y avait de cela dix ou douze ans, essaya de parler de Go t et de Favart.

« Oh ! interrompit le gommeux brutalement : les Français, c'est crevant 1 »

Madeleine approuva. Elle semblait posséder tous les secrets de la vie parisienne, soit qu'elle eût, jusque-là, caché sa science à sa mère adoptive, soit qu'elle eût profité très vite des leçons d'un maître comme François. Elle savait déjà par cœur la liste des choses « qui se font » et des choses « qui ne se font pas ». En y joignant la connaissance des choses «qui se portent» et des choses « qui ne se portent pas », une jeune femme ne tient-elle pas l'alpha et l'oméga de toute science? François, lui, était nerveux, inquiet, ne prêtait qu'une attention distraite à la conversation. C'était la première fois qu'on mangeait chez lui. Tout aux détails du service, il suivait les mouvements de Victoire avec anxiété. Un « craquement » l'eût mis au supplice : ses amis étaient si corrects! En somme, autour de cette table, point de naturel ni de cordialité, pas un sentiment avouable ; rien qui ne fût contraint, artificiel, imité. Le surtout qui en ornait le milieu, avec les fruits qui le décoraient, était loué. On aurait presque pu en dire autant de l'entrain du maître de la maison, de l'esprit des convives, de la toilette d'Octavie. Jusqu'à la voix de Madeleine, dont Violette ne retrouvait pas le timbre véritable.

Après le dîner, au moment de la fumerie, les femmes furent seules un instant.

« Tu n'as pas l'air content ? dit la jeune femme, à la fois câline et vexée.

— Je suis très contente de te revoir, dit Violette. Mais, franchement, ton train est un peu exagéré. Tu as quatre mille francs de pension, et ton mari en gagne autant chez son agent de change. Avec huit mille francs, on vit tout juste à Paris. On n'est pas assez riche pour avoir femme de chambre et cuisinière, et pour se moquer, comme tu Tas fait tout à l'heure, des gens qui vont au Bois en fiacre et au théâtre à la seconde galerie.

— Mais François doit avoir des participations dans toutes sortes de choses. Il compte se faire une quinzaine de mille francs dès cette année. Et puis, l'eau va à la rivière. On ne veut pas faire d'affaires avec les gens qui tirent le diable par la queue. Il faut jeter un peu de poudre aux yeux.... Même, cet appartement-ci est trop étroit et surtout trop haut. Nous songeons à en prendre un autre. Que veux-tu! comme dit François, il n'y a pas d'exemple que la fortune soit allée chercher personne au quatrième au-dessus de l'entresol. Pour que la richesse vienne à vous, il faut avoir déjà l'air d'être riche. »

Elle continua ainsi, récitant les maximes banales qu'elle avait recueillies, comme des oracles, des lèvres de son mari.

Violette ne répondit pas. Elle était venue ayec d'autres pensées, craignant de déranger trop tôt le doux tête-à-tête, d'offenser les pudeurs de l'amour,

et peut-être vaguement troublée en songeant à. ces joies qu'elle gavait pas connues, qu'elle ne connaîtrait pas. Elle voulait attirer Madeleine dans un coin d'ombre, lui prendre la tète dans ses mains, et lui dire à l'oreille : «Es-tu heureuse ? » Maintenant qu'elle les avait vus et entendus, une telle question lui eût semblé presque ridicule. Dans l'appartement de la rue Bleue, ce n'était pas le problème du bonheur, mais celui de la fortune qu'on cherchait à résoudre.

Violette se retirade bonne heure, le coeur oppressé, sans attendre Octavie dont la conscience n'était pas sans reproche, et qui, de son côté, ne se souciait pas beaucoup d'une conversation seule à seule avec son ancienne amie.

Par une belle après-midi d'hiver — c'était deux mois environ après le mariage, — Madeleine vint chercher Violette au magasin pour faire uji tour de promenade.

« J'ai une voiture à la porte, dit-elle. Nous irons aux Champs-Elysées ; là, nous descendrons et nous ferons quelques pas dans la contre-allée.

— Nfc seras- tu pas honteuse de moi avec ta belle toilette ?

— Oh! Tu remarques mes fourrures?.., Une occasion ! presque un cadeau ! C'est Mme Vitalis, tu sais. »

Madeleine semblait avoir oublié que Violette lui avait interdit toute relation avec Mme Vitalis. Ou

peut-être pensait- elle que les défenses faites à la jeune fille ne regardent pjus 1^ fcmme mariée. Taujours est-il qu'elle 'prononça sans embarras le nom de la revendeuse.

Toutes deux sortirent et montèrent en voiture. « J'ai une grande nouvelle à t'annoncer, dit Madeleine.

— Une bonne nouvelle ?

— Je crois que oui..

— Quoi donc ?

— Devine!

— Ah \ Je vais être grand'mère.

— Grand'mère ! Allons doue! Voilfcun mot qui va à ta figure comme un bonnet à rubans jaunes !... Comment se rais- tu grand'mère, avec cette taille et ce visage-là? Non, mais tu seras sa marraine,... la marraine du petit.

— Ou de la petite.

— Je veux un garçon.

— Tu veux ! tu veux!... Et moi, je souhaite une petite fille.

— Quelle drôle d'idée !

— Cela t'étonne que je ne sois pas dégoûtée des petites filles?»

Les deux femmes rirent ensemble, d'un rire d'intelligence et de bonne amitié où le passé était rappelé et pardonné. Elles étaient arrivées au tournant de la

250 VIOLETTE MÉRUN.

rue Royale, devant la Madeleine, à ce coin de Paris toujours brillant etgai dans les beaux jours. Leur voiture suivait au pas les longues files d'équipages qui s'en allaient vers le Bois. Madeleine parlait vivement, sans perdre un détail des toilettes qui passaient. Violette, rêveuse, sentait le contre-coup de cette maternité qui allait être un peu la sienne. Toutes deux firent, pendant une heure, des projets charmants à propos de l'éducation du bébé.

Elles retournèrent rue de Paradis.

« J'avais encore autre chose à te dire, dit Madeleine d'un ton dégagé. Cela te gênerait-il d'avancer à François un an de ma pension?

— Un an de ta pension ! Tu n'y penses pas, chère petite.

— Mais si, j'y pense, au contraire ; j'y pense trop; j'y pense tellement que je n'en dors plus... Et je crains que cette préoccupation continuelle ne nuise à l'enfant.

— Pourtant, Octavie m'a dit avoir pourvu à tous les frais de premier établissement. Vous dépensez donc comme des fous? Il faut enrayer.

— Mais ce ne sont pas seulement les dépenses de la maison : il y a les différences de François.

— Il joue, alors?

— Il spécule un peu, comme tout le monde.

— Il faut que je réfléchisse.

3 * * * * • rf ■ » *

— Mais cela presse.... C'est demain la réponse des primes.... François a acheté à découvert, et si les reports se tendent,... tu comprends....

— Non, je ne comprends pas. Ma pauvre enfant, quelle triste langue tu as apprise depuis peu ! Dis à ton mari qu'il peut faire fonds sur moi ; mais qu'il n'y revienne pas ! Je ne puis toucher à mon capital sans rompre mon contrat avec la Coupe de Cristal : j'y perdrais la moitié de mon avoir, qui est le vôtre. Soyez raisonnables, il le faut. »

Cette bonne journée finissait mal, mais Violette comptait bien que la leçon profiterait.

Très occupée au magasin, elle vit peu Madeleine pendant les semaines qui suivirent. Pourtant, un soir, elle vint sonner à la porte des François Raynouard. Elle trouva le mari et la femme en têteà-tête, l'air soucieux.

« Il faut bien, dit Violette, que je vienne vous chercher ; on ne vous voit plus.

— Sans doute, fit aigrement Madeleine. Tu nous as signifié que tu ne viendrais pas à notre secours. Nous ne voulons pas t'importuner de nos embarras ; nous ne sommes pas des mendiants.

— Vous avez encore des difficultés?... Ces quatre mille francs que vous avez touchés....

— Ah ! dit François. C'était pour la liquidation dernière. »

jjj j

252 VIOLETTE MÉFUAN.

La liquidation dernière \ Les boursiers en parlent comme ils parleraient des événements du règne de Louis XIV. C'est la liquidation prochaine qui est l'affaire intéressante.

« Il vous faut de l'argent?

— Hais sans doute I

— Autant que la dernière fois?

— Bien davantage ! »

François articulait ses réponses avec aplomb, avec autorité, avec dédain. Il reprit sur le même ton :

« Mais c'est évident!... Je suis capable de faire fortune tout comme un autre et mieux qu'An autre. Ce ne sont pas les idées qui me manquent, ce sont les capitaux. En épousant Madeleine, j'ai fait du sentiment : une bêtise pour un honune qui veut réussir dans les affaires! Si, du moins, au lieu de cette pension qui ne représente rien....

— Surtout quand elle est déjà dépensée d'avance, interrompit Violette.

— Si, au lieu de cette pension, vous m'aviez remis la moitié de votre capital, je l'aurais triplé en un an et j'aurais fait une jolie situation & Madeleine.

— Je ne doute pas de votre habileté, bien que vous n'ayez rien fait pour la démontrer. Mais la vérité est que mon acte d'association m'interdit de toucher & mon capital, à moins d'une liquidation complète.

— Tu tiens à ton argent, dit Madeleine, qui avait

gardé le silence et s était gonflée de colère. Tu es une véritable commerçante, née pour le comptoir et la boutique. Moi, Dieu merci! je suis fille d'un grand seigneur et d'une artiste. Si ceux que j'aime étaient en danger et pouvaient être sauvés avec un peu de ce misérable argent, je saurais déterrer mes pièces de cent sous, quand on aurait mis par-dessus la grande pyramide d'Egypte !

— Ceux qui méprisent l'argent sont ceux qui ne savent ni le gagner ni le garder. L'argent est respectable, l'argent est saint lorsqu'il est venu par le travail. Je tiens à mon humble fortune parce qu'elle représente mon passé, votre avenir, parce que j'ai mis sept ans à l'acquérir.

— Pardon I C'est M. Desroys qui te Ta donnée d'un seul coup.

— Madeleine! cria François, effrayé.

— Que veux-tu dire? demanda Violette.

— Rien que ce que j*ai dit.... Je constate un fait. » Violette s'était dressée, pâle.

« Écoute! dit-elle avec une certaine solennité. Personne ne m'a jamais manqué, si ce n'est toi, et c'est la seconde fois!... Être insultée et ruinée par l'enfant à laquelle on a tout sacrifié, c'est trop! »

Et, sans écouter les paroles de François, elle se retira, inflexible et irritée.

À partir (Je cette soirée, le cœur de Violette fut plein

d'une amertume indicible. Elle vaquait, machinalement, à tous ses devoirs, travaillait le plus longtemps qu'elle pouvait pour éviter de se retrouver en face d'elle-même. Tantôt sa colère bouillonnait de nouveau, au souvenir de l'injure ; tantôt elle s'accusait de dureté. N'eût-elle pas dû tout souffrir de cette enfant égarée par la passion et le chagrin?

Un soir, comme elle était seule dans le salon, tenant un livre dans ses mains et ne le lisant pas, un coup de sonnette retentit, brusque, nerveux, plein d'angoisse, désespéré comme le dernier appel d'un homme assassiné. Quand un malheur vient, c'est ainsi qu'il sonne à la porte. La bonne était sortie. Violette prit sa lampe et alla ouvrir. Madeleine, c'était Madeleine! Elle releva son voile, et Violette vit sa figure couverte de larmes, bouleversée. D'un coup d'œilelle embrassa les bottines boueuses, la robe et la jaquette défraîchies, le chapeau fripé, les gants troués, tout cet extérieur déjà si changé, et qui trahissait la gêne, presque la misère.

Madeleine se jeta à genoux, dans l'antichambre, sans avoir même songé à refermer la porte de l'escalier. Elle voulait dire : « Pardon ! » mais les sanglots l'en empêchaient. Violette ferma la porte, posa la lampe, et dit à Madeleine :

« Viens! »

Elle l'entraîna dans le salon, et là, elles s'embras-

sèrent éperdument. Dans la façon dont Madeleine se cramponnait à sa mère adoptive, il y avait quelque chose de l'étreinte convulsive du noyé. Violette sentait ce pauvre corps, qui contenait le germe d'une autre existence, remué, des pieds à la tête, par d'énormes secousses. Elle se rappela les violents chagrins de l'enfant, et notamment certain jour où elle avait laissé tomber par la fenêtre, à Boulogne, une poupée à tête de porcelaine. Ce jour-là, la petite fille avait failli suffoquer, étouffée par la rage et la douleur. Toujours la même furie d'impressions, tendres ou irritées, se brisant contre les inexorables résistances de la destinée ! Ce souvenir traversa, comme un éclair, l'esprit de Violette tandis qu'elle soutenait, qu'elle portait presque la jeune femme à demi pâmée, et que des larmes silencieuses coulaient de ses joues sur le front de Madeleine. Dès que celle-ci put parler :

« Nous sommes perdus I dit-elle. On saisit demain chez nous. Nous avons pris les devants en portant presque tout au mont-de-piété. Tu vois, je n'ai plus rien. J'ai renvoyé les bonnes, j'ai pris une femme de journée. C'est moi qui fais les chaussures, comme autrefois, à la rue de Saintonge, tu sais. J'ai couru depuis ce matin pour vendre les six petites cuillers d'argent qu'Octavie nous a données. Les gens avaient l'air de me prendre pour une voleuse. Oh ! c'est dur, val... Si ce n'était pas pour François... et pour le petit

qui est là, je n'aurais pas le courage.... Oclavie nous a donné huit mille francs, ses économies, tout ce qu'elle possédait au monde, la pauvre fille; mais cela ne suffit pas... . Oh ! ce n'est pas la faute de Prançois. ïl avait une idée superbe, il allait réussir, sans la faillite des Dixheimer, qui ont manqué !... Des juifs... Oh! les misérables 1... Il nous faudrait vingt mille francs! Si François ne les a pas demain, il faut qu'il perde sa place et qu'il passe en BeU gique.

— Attends-moi ici », dit simplement Violette.

Elle descendit chez M. Sauveterre, principal associé de la Coupe de Cristal. Elle trouva le mari et la femme au coin de leur cheminée. Ah ! ceux-là ne ressemblaient pas auxDesroys! M. Sauveterre était un ancien faïencier de Limoges : on disait qu'il avait commencé par être rémouleur ambulant. Lui et sa femme s'exténuaient au travail sans prendre un instant de repos, durs à eux-mêmes et aux autres. Ils avaient plus de soixante ans, et, bien qu'ils n'eussent point d'enfants à qui léguer leur fortune, ils se fatiguaient sans relâche, se martyrisaient pour l'accroître, se privaient parfois du nécessaire. Prêts à profiter de la moindre circonstance, ils s'étaient tenus toute leur vie sur l'extrême limite qui sépare l'habileté commerciale de la coquinerie, sans mettre jamais un pied au delà de la frontière.

'« Monsieur Sauveterre, dit Violette en entrant, il me faut vingt mille francs ! »

Dans ce pressant besoin de fonds, les Sauveterre , virent une affaire d'or, une occasion superbe de dépouiller légalement leur associée. Sans s'être consultés, même d'un coup d'oeil, ils commencèrent tous deux à la fois le même air, avec l'unisson de deux instruments qui ont été accordés pour la vie. Ils poussèrent les hauts cris comme si c'eût été leur propre argent qu'on leur demandait : « Vingt mille francs ! alors que le règlement des comptes de fin d'année n'était pas encore fini !... Mais elle ne se rappelait donc plus les termes de l'acte d'association ! » Elle se les rappelait à merveille, mais il lui fallait vingt mille francs.

Violette n'avait pas seulement à lutter avec le mari. La femme, encore plus raide sur les affaires, connaissait la loi comme un avoué. Ils se soutenaient, se rectifiaient l'un l'autre. « Tu oublies de dire, ma bonne amie... », ou bien : « Encore une chose à laquelle tu ne songes pas, Charles... ». L'un reprenait les concessions faites par l'autre pour les réduire au plus strict minimum. Ce marchandage dura plus d'une heure.

Enfin, Violette reparut dans le salon où elle avait

laissé Madeleine. Celle-ci avait essuyé ses yeux, et,

assise près du feu, parcourait le journal.

« Eh bien? dit-elle.

— Tod mari aura les vingt mille francs demain avant midi. »

Madeleine joignit les mains avec une extase reconnaissante.

« Allons, dit Violette, il est tard. Je vais te reconduire chez toi en voiture. »

En route, un bras passé autour d elle, comme autrefois, Violette lui dit doucement :

« Vois-tu, il faut changer d'existence. François jurera de ne plus spéculer : je ne donne l'argent qu'à cette condition. Tu quitteras ton appartement; moi, le mien ; nous retournerons à la vieille maison de la rue de Saintonge. Nous mettrons nos efforts en commun, nous travaillerons à réparer la brèche... pour toi... et pour ma filleule.

— Ton filleul, tu veux dire, reprit Madeleine, rassérénée. Oui, tu as raison, il faut retourner rue de Saintonge, où nous avons été si heureuses ! Maintenant, tout ira bien.... Sais-tu une chose? En t'attendant, j'ai vu dans le journal que, cet été, on porterait les cheveux coupés court sur la nuque. Justement, les miens tombent ! Comme c'est heureux pour moi ! »

Violette répondit, avec une ironie douloureuse qui échappa à Madeleine :

« Oh! oui, c'est bien heureux pour toi. »

II y eut une accalmie. Le programme de Violette s'exécutait. Madeleine avait repris son calme, montrait à sa mère adoptive plus d'affection et de confiance qu'autrefois ; François, surveillé de près et en quelque sorte gardé à vue, rongeait son frein. Le soir, dans le petit cercle de famille, au milieu des trois femmes qui travaillaient à la layette de l'enfant, son ennui était visible et ressemblait à du dégoût. Il bâillait avec ostentation, avec une sorte de colère, et finalement saisissait son chapeau : « Je vais, disait-il, mettre une lettre à la poste », ou : « Je vais fumer un cigare ». Peu à peu il prit l'habitude de rentrer tard dans la nuit. Madeleine ne s'en inquiétait pas beaucoup, assoupie qu'elle était dans son rêve de maternité, écoutant cette vie intérieure qui s'éveillait en elle et absorbait la sienne. Violette avait pris en main le gouvernement de la maison. Une procession de créanciers qui venaient, toute la journée, se sus-

pendre à la sonnette, lui montrait jusqu'où était allée la folie de François Raynouard. Violette amena les uns k reprendre leurs fournitures, régla certains mémoires en les réduisant, fît entendre à tous que, s'ils faisaient crédit de nouveau, ils ne seraient point payés. Chaque jour, la situation reprenait une apparence plus normale et l'avenir se montrait moins sombre.

Violette avait eu plaisir à revoir l'honnête figure épanouie de M. Martin. Lorsqu'elle le rencontrait :

<( Gela va toujours bien au journal? demandaitelle.

— A merveille. M. Rennequin est un galant homme, mes collègues sont très gais.... »

En effet, ils étaient très gais, les collègues,... surtout quand ils s'amusaient aux dépens du père Martin. Il était devenu légendaire dans les bureaux. On lui demandait sans cesse l'odyssée des héritiers Martin et l'histoire des embellissements de Paris.

« Savez-vous, lui dit un jeune reporter, que les Parisiens devraient vous élever une statue?

— Un buste suffirait!... » répondit modestement M. Martin.

Le 1 er avril, on vint lui annoncer que l'Arc de Triomphe s'était écroulé. Il y courut.

Lorsqu'il revint au journal, s'épongeant le front avec un vieux foulard :

« Je ne sais, dit-il, quel sentiment a été le plus

fort en moi : le regret d'avoir fait une course inutile oulajoie de retrouver intact ce témoin denosgloires. »

On le consultait sur les grands points de l'histoire.

« Que pensez-vous de Napoléon, monsieur Martin?

— Monsieur, j'admire son génie, je réprouve ses excès, je déplore ses malheurs.

— Ne croyez-vous pas que sa gigantesque ambition l'a perdu?...

— J'allais le dire.

— ... Et que, s'il était resté simple capitaine d'artillerie, il serait peut-être mort tranquillement sur le trône?

— Sans doute », acquiesça M. Martin.

Puis, un immense éclat de rire l'avertissait, et il riait avec les autres.

Quelquefois Rennequin paraissait, attiré par le bruit.

« Voilà encore ces polissons qui taquinent M. Martin I

— Monsieur, laissez-les faire, je vous en prie. La gaieté est l'apanage de la jeunesse. »

Mais, un beau jour, le pauvre M. Martin fut accroché par un omnibus sur le boulevard Montmartre, jeté à terre et fortement contusionné.

« Un écrasé de plus! Mon dernier fait-divers! •> disait-il en souriant h ceux qui venaient lui demander de ses nouvelles.

Il resta longtemps la jambe étendue et enveloppée

de linges. Lorsqu'il put quitter son fauteuil, il dut s appuyer sur une canne et marcher en boitant. Adieu le métier de reporter! Qu'allait-il devenir? Violette, que ses angoisses n'avaient pas rendue égoïste, courut chez Rennequin, qui la rassura.

« J'ai, lui dit-il, une position pour le père Martin. Un de mes amis l'emmène à la campagne pour ranger ses papiers.

— Mais combien de temps cela durera-t-il ?

— Tant que les papiers ne seront pas rangés.

— Mais quand ils seront rangés ?

— Ils neleserontjamais.Lafamillede monami,sans être aussi noble que les Médina Cœli, qui sont cousins de la sainte Vierge, est assez ancienne, puisqu'elle était déjà bien posée du temps du roi Dagobert. C'est sous Hugues Capet que les papiers ont commencé à s'embrouiller. Alors, vous concevez....

— Monsieur Rennequin, êtes-vous sérieux?

— Très sérieux, en ce qui concerne M. Martin, le salaire qui lui est offert et mon respect pour vous. Quant au reste, vous connaissez mon opinion. Ce monde-ci est une mauvaise plaisanterie, une misérable ébauche d univers raté, où la canaille fait loi, où le mal gouverne, où la vertu est punie, où un génie extraordinaire comme Rennequin et une charmante fille comme Violette Mérian sont obligés de gagner leur pain quotidien !

— Heureux, dit Violette en se levant, ceux qui sont obligés de gagner leur pain quotidien ! Ils n'ont pas le temps de s'apercevoir si la vie est mauvaise. »

Il y avait trois mois que Violette était revenue à la rue de Saintonge. La grossesse de Madeleine s'annonçait bien ; on commençait à oublier les souffrances passées, à espérer mieux de l'avenir.

Un jour de printemps, comme Violette était au magasin, paisiblement occupée à sa tâche journalière que les envahissements successifs de Mme Sauveterre avaient restreinte, elle vit venir à elle le dernier des petits Janissert, tout essoufflé.

« Venez tout de suite, madame Noirmont!

— Qu'est-il arriv ?

— Ah! je ne sais pas. Bien sûr, il est arrivé quelque chose. Mme Madeleine a besoin de vous. C'est Mlle Octavie qui m'a dit : « Va chercher Mme Noirmont. « Ramène-la tout de suite. »

Un instant après, Violette roulait dans une voiture de place vers la rue de Saintonge. Ceux qui ont traversé Paris, en fiacre, dans des circonstances analogues, comptant les tours de roue, les mains convulsivement crispées au moindre arrêt, le corps tendu en avant comme si ce geste allait stimuler le trot somnolent de l'animal, devineront les sensations de Violette pendant les dix minutes que mit la voiture à suivre le boulevard jusqu'à la rue de Saintonge. En-

lin, elle était arrivée! Elle monta vivement. Au seuil de la porte, elle aperçut Octavie.

« Eh bien?

— Madeleine accouche avant terme... L'enfant est mort, j'en ai la certitude. C'est grave.... J'ai fait appeler un confrère.

— Elle a donc fait une imprudence?

— Mais non ! C'est incompréhensible. »

Installée à la hâte sur un lit de sangle, au milieu

d'un désordre indescriptible, Madeleine, le visage blême, inondé de sueur, paraissait souffrir de véritables tortures.

« Ah! c'est toi ! » dit-elle.

D'un bond, Violette fut à genoux près d'elle.

« Dis à Octavie de s'en aller.

— Pourquoi?

— Dis-le vite ! » reprit Madeleine avec l'impatience désespérée de ceux pour qui la parole est une souffrance et qui s'irritent de ne pas être immédiatement obéis.

Violette se releva. ,

« Ma pauvre Octavie, elle a quelque chose à dire,., un secret.... Ne la contrarions pas. »

Sans répliquer, Octavie sortit et ferma la porte. Violette revint vers Madeleine et se pencha vers elle.

« C'est par pitié pour elle.... Je ne veux pas qu'elle sacne.» . .

Puis elle reprit :

« François a détourné des valeurs... chez son patron... pour soixante mille francs !

— Comment le sais-tu?

— Son ami est venu me le dire,... M. Cornélis, le fils du banquier hollandais,... celui qui te regardait tant,... celui qui a fait la mayonnaise.

— Soixante mille francs !

— Oui, il croyait pouvoir les remettre avant la fin du mois.... Il avait un grand coup à faire.

— Mais pourquoi ce jeune homme s'est-il adressé à toi?

— Il croyait bien faire.

— Il ne savait donc pas... ?

— Non, il ne savait pas.... Quand il m'a dit cela, j'ai senti que quelque chose se brisait.... C'est fini pour moi, vois-tu; je vais mourir,... je meurs de honte !

— On ne meurt pas de honte.... On ne doit pas mourir de la honte des autres.... D'ailleurs, personne ne sera déshonoré. Je me charge de tout. François se cache, je suppose? Où demeure M. Cornélis? »

Dès qu'elle eut l'adresse, Violette se dirigea vers la porte.

« Je me charge de tout, entends-tu ! cria-t-elle avant de partir.

— Vous sortez ? demanda Octavie.

— Oui, une course urgente ! »

Quitter Madeleine, dans un pareil danger, c'était cruel, mais il le fallait. Il est inutile de dire comment elle chercha successivement ce Cornélis chez lui, à son restaurant, à son cercle, et sous les piliers de la Bourse ; comment elle le trouva enfin et connut toute la vérité ; les engagements qu'elle prit, même avant de savoir si elle pourrait les tenir; sa bataille, longue et désespérée, avec les Sauveterre, d'où elle sortit ne possédant plus rien au monde, pas même sa place. Caries Sauveterre, feignant d'être froissés du retrait de ses fonds, en profitèrent pour lui signifier son congé, et, dès que la porte se fut refermée derrière elle, Mme Sauveterre criait, triomphante, à son mari :

« Nous voilà débarrassés d'elle ! La Coupe de Cristal est à nous tout seuls ! »

Quand Violette rentra, après cinq heures d'absence, la nuit tombait déjà, et Mme Janissert allumait le quinquet de l'escalier.

Dans la première pièce de l'appartement un homme causait à voix basse avec Octavie : c'était le médecin. Les genoux de Violette défaillaient; elle ne put les interroger que du regard. Octavie tenait son mouchoir sur ses yeux. Le médecin fit un hochement de tête significatif :

« Elle vit encore... », murmura-t-il.

Violette entra. Elle s'était composé, en tournant le

bouton de la porte, une figure calme, presque souriante.

« Tout va bien, dit-elle.

— Merci, fît une voix faible comme un souffle.... Je mourrai tranquille.

— Qu'est-ce que tu dis donc là? Tu ne mourras pas.

— Si, fit Madeleine. Tu sais, l'organiste s'est trompé ; il a joué la Marche funèbre de Chopin à mon mariage. »

Violette était agenouillée près du lit desangle.

« Prends-moi », dit Madeleine.

C'était son mot d'enfant lorsqu'elle était fatiguée et venait se reposer sur les genoux de Violette. Mais il y avait si longtemps qu'elle ne l'avait prononcé! Violette passa ses deux bras autour d'elle, la souleva un peu, posa ses lèvres sur son front décoloré.

La voix s'affaiblissait de plus en plus.

« Petite mère, comme j'ai été mauvaise avec toi!

— Ne pense plus à cela.... Souffres-tu beaucoup?

— Presque plus.

— Tu vois : cela va mieux. »

Elle fit signe que non. Sa figure se contracta comme si elle allait pleurer, mais aucune larme ne vint.

« Comme c'est ennuyeux de mourir! dit-elle. A dix-sept ans ! »

Ce fut sa dernière parole. Ses doigts étreignirent convulsivement le cou de Violette, puis se détendirent; la tête retomba sur l'oreiller : elle avait cessé de vivre et de souffrir.

A ce moment un grand bruit de pas et de voix retentit dans la pièce voisine. La porte s'ouvrit. La figure épouvantée, livide, hagarde de François se montra sur le seuil.

« Madeleine ! cria-t-il d'une voix étranglée.

— Madeleine n'existe plus », dit Violette.

Elle se leva, marcha sur François, se plaça entre lui et la morte, le regarda d'un tel regard qu'il recula. D'un mot, elle pouvait le chasser de cette chambre funèbre, ce voleur, cet assassin ! Mais, derrière lui, elle aperçut Octavie. Fut-ce pitié pour la vivante ou respect pour la morte?... Elle se tut et livra passage à François, qui se précipita près du cadavre et cacha sa tête dans ses mains.

Après cette première révolte, Violette oublia la présence de cet homme, s'absorba dans ses méditations douloureuses. Minuit sonna, et elle songea, avec stupeur, à cette terrible journée qui tombait dans l'éternité. Tout le drame de sa vie avait tenu entre midi et minuit. Douze heures avaient suffi pour qu'elle perdît tout.

Le lendemain, François essaya de s'approcher de Violette.

VIOLETTE MÉRUN. 269

« Je sais ce que vous avez fait pour moi. Permettezmoi de vous remercier. »

Violette étendit le doigt vers le corps de Madeleine.

« C'est pour elle que je l'ai fait. Sans cela, j'aurais été moi-même chercher les gendarmes. »

Même en ce terrible moment, elle vit passer dans son regard un éclair d'orgueil blessé. Pourtant il ne répondit rien. Sans doute, il réfléchit que les affaires étaient mieux arrangées ainsi. La dette étant portée au passif de Madeleine, ce n'était pas à lui de l'acquitter. Il n'adressa plus la parole à Violette. Lorsqu'on venait vers lui pour un ordre à donner, il disait froidement :

« Demandez à madame I »

Les funérailles de Madeleine furent décentes ; ainsi l'avait voulu Violette, qui entamait son dernier billet de mille francs. C'était une de ces belles journées de la fin d'avril, qui égayent si bien Paris qu'on dirait des jours de fête : la fête du printemps et du soleil. L'air était tiède, le ciel d'un bleu doux et voilé ; aucune brise ne faisait trembler le jeune feuillage des arbres. Il y avait un peu de gaieté même sur les visages les plus fatigués, la joie de voir fini le long hiver, avec ses angoisses et ses tristesses. La vie semblait exubérante, tumultueuse. Sur le passage du modeste convoi, les chapeaux se soulevaient, le sourire

270 VIOLETTE MÉRUN.

commencé s'arrêtait ; l'ouvrier restait, un instant, le rabot suspendu ou le marteau en l'air ; les vieillards, assis sur les bancs, posaient leur journal sur leurs genoux ; les enfants qui jouaient aux billes dans les contre-allées du boulevard extérieur levaient vaguement les yeux ; l'homme qui lutinait une fille laissait retomber son bras, un peu honteux.... Mais, quand le corbillard a passé en cahotant, le vieux reprend son journal, l'enfant sa bille, le marteau s'abat, le rabot siffle, le sourire reparaît et la plaisanterie commencée s'achève ; le travail reprend sa routine et lamour sa chanson. Comme la mort semble tenir peu de place ! Comme elle se fait chétive et modeste!... A peine une petite barque en deuil qui glisse, sans même laisser de sillage, à la surface d'un océan de vie! La reconnaîtrait -on, la dévorante, qui engloutira tout?

La cérémonie est terminée ; la dernière pelletée de terre est retombée. A ce moment, quelque chose se jette sur Violette : une masse informe et noire, une figure rouge et larmoyante qui l'embrasse avant qu'elle ait pu comprendre. C'est Mme Vitalis. Elle s'est composé, avec des oripeaux de soie et de dentelles, une toilette de deuil qui ferait rire des étrangers. Violette connaît cette âme basse, dont la vie s'est écoulée et s'achève dans toutes sortes de trafics douteux. Cette femme, elle le sait, l'a desservie et calomniée... N'im-

porte! Il y a encore une lueur d'humanité qui brille au fond de ces ténèbres morales, et Violette ne repoussera pas cette douleur vulgaire qui s'offre pour prendre un peu de la sienne.

« Merci! dit-elle, merci!»

Et, dans ce merci, il y a un pardon.

Maintenant, il fallait oublier les années de labeur stérile qui restaient ensevelies, avec Madeleine, au fond de ce trou obscur. Il fallait prendre un parti.

Tout d'abord Violette était résolue à quitter la rue de Saintonge. Il lui était devenu impossible de vivre auprès des Raynouard. Elle n'en voulait pas à Octavie ; elle plaignait la pauvre fille, rivée à un dévouement stupide. Mais le culte rendu à François par son humble servante et admiratrice, ce culte qui avait autrefois paru ridicule à Violette, lui semblait odieux à présent. En même temps qu'elle quitterait la maison, elle décida qu'elle se déferait de ses meubles. Elle les avait achetés un à un, au prix de mille sacrifices, pour ajouter au bien-être de l'enfant chérie qu'en dépit de ses fautes elle avait aimée jusqu'au bout. A quoi bon garder ces témoins d'un passé qui ne revivrait plus?

Pourtant, lorsque ces pauvres meubles prirent le

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chemin de l'hôtel des Ventes, lorsque leurs meurtrissures s'étalèrent au grand jour, lorsqu'elle vit la glace, couchée sur le dos comme un blessé sur une civière, et surtout le piano qui s'en allait — ce piano tant labouré par les gammes maladroites et distraites de Madeleine, — elle crut que sa petite fille lui était enlevée une seconde fois.

A présent, que faire ? Où aller? Triste incertitude de ceux que nul n'attend, que nul n'appelle, devant qui la vie, par un choix dérisoire, déroule ses innombrables chemins, tous également mornes, indifférents.

Allait-elle reprendre la lutte pour l'existence? A trente ans, rien n'est perdu et tout se recommence. Elle était jeune de visage, de forces, d'années, mais elle se sentait l'àme si lasse ! Comment n'aurait-elle pas songé au refuge de tous les fatigués et de tous les vaincus?

Pendant les premiers jours qui suivirent la disparition de Madeleine, Violette se rendit plus d'une fois dans la maison divine. Mais le brouhaha est tel dans les églises de Paris, qu'on y entend mal ce que Dieu chuchote à l'oreille. Elles ne sont guère plus propices au recueillement que le hall du Louvre ou du Bon Marché, le jour où l'on met en vente les nouveautés de la saison prochaine ou les soldes de la saison dernière.

D'autres raisons empêchaient Violette de prier. Sans qu'elle eût jamais discuté avec elle-même sur les grands dogmes, sans qu'elle eût traversé aucune crise de doute, la foi de Violette, par une dégénérescence insensible, avait perdu sa précision, sa force, sa vitalité. Cette foi s'était amincie; elle avait été comme rongée par la vie. De solide et réelle, elle était devenue diaphane comme un voile d'allégorie, qui laisse transparaître d'autres vérités. Puis, s'il faut tout dire, son cœur était gonflé d'une amertume qui ressemblait à du ressentiment, comme si elle avait été trompée et trahie, comme si elle n'avait pas trouvé dans la pratique de la vertu, dans les joies de la conscience, le prix d'immenses sacrifices restés inconnus au monde.

Cette fausse maternité, qui devait tromper, en l'étanchant à demi, sa soif d'affection, n'avait donné que des larmes. Ce devoir qu'elle s'était créé, parfois si rude à remplir, Dieu le lui ôtait brusquement des mains, ne lui permettant même pas de l'accomplir jusqu'au bout. Il laissait sa vie sans consolation et sans but. Et pourtant, si les hommes ne le savaient pas, il savait, lui, ce qu'elle avait souffert et à quoi elle avait renoncé.... Tous ces sentiments ne prenaient pas un corps, n'aboutissaient pas à une conclusion qui eût été un blasphème, mais ils laissaient Violette dans une sécheresse

doulonreuse, dans la région aride des froids désespoirs.

À ce moment, elle reçut une lettre de M. Martin. Il avait appris la mort de Madeleine et demandait respectueusement à Mme Noirmont la permission de prendre part à sa douleur. Il devinait son isolement, et, en y songeant, l'idée leur était venue — à Mme Martin et à lui — d'offrir à Mme Noirmont une place dans leur délicieuse retraite, « comme il était autorisé à le faire par le meilleur et le plus généreux des hommes ». Ici, le lyrisme, contenu au début de la lettre par la tristesse des condoléances, se donnait carrière et débordait. L'endroit était un paradis :« eaux vives, frais ombrages, dans le lointain des monts sourcilleux, couronnés de neige ».

Dans cet « asile, où leur vieillesse s'écoulait sans amertume », elle pourrait se livrer à sa douleur sans contrainte. Et, lorsqu'elle le voudrait , il aurait à lui offrir « une situation aussi avantageuse qu'honorable ».

Les périphrases et les hyperboles de M. Martin arrachèrent à Violette le premier sourire qui eût passé sur ses lèvres depuis plusieurs semaines. La lettre était timbrée d'Auribeau, dans les Alpes-Maritimes.

Au fait,pourquoi pas ? Là, du moins, elle serait libre, seule avec de braves gens ; ses larmes couleraient à l'aise, et peut-être qu'au milieu de la nature, dans le

silence de la montagne, dans le recueillement des bois, dans la fraîcheur du matin ou dans la pureté du soir, elle entendrait la voix, elle sentirait la paternelle caresse du grand Consolateur. Elle écrivit :

« Je viens. Attendez-moi, après-demain soir, à la gare de Cannes. »

Ce nom de Cannes n'avait pas été sans influence sur sa décision. N'y aurait-il pas un mélancolique bonheur à repasser par tous ces chemins ensoleillés où sa jeunesse s était épanouie, à y retrouver des traces visibles pour elle seule, à y savourer des émotions, maintenant sans péril ?

Elle refit donc le voyage qu'elle avait fait douze ans plus tôt. Les années semblaient avoir fui comme un rêve, ne lui laissant rien que la science morose de la vie. Elle n'était guère plus riche en écusque la pauvre fille qui serrait alors dans un mouchoir noué aux quatre bouts quelques centaines de francs, sa seule fortune. Et combien elle était plus pauvre d'espérances et d'illusions! Elle avait perdu cette curiosité, cet appétit de spectacle, qui est, en fin de compte, l'un des grands charmes de la vie. La comédie humaine, le défilé des types qui allaient et venaient, ne l'amusaient plus ; elle ne regardait personne. A Montélimar, on ne lui offrit pas de raisins; ce n'était pas la saison. Après Toulon, le train se vida tout à fait. A la fin de mai, qui songe à voyager vers la Rivière de

Gênes? C'était déjà l'été, son ruissellement d'ardentes clartés, sa paix lourde, ses voluptueuses somnolences, où le corps s'engourdit, où l'âme se noie.

Quand Violette arriva à la gare de Cannes, elle aperçut M. Martin qui, appuyé sur sa canne, se hâtait vers elle en boitant. Il souriait, . et, cette fois, son sourire avait quelque chose de mystérieusement triomphant, comme s'il avait, définitivement, gagné sa gageure contre ceux qui calomnient la vie. Violette remarqua cet épanouissement du vieillard.

« Bon monsieur Martin! pensa- t-elle. C'est la joie de me voir! »

Ils montèrent en voiture. Tout était si changé que Violette ne s'y retrouvait plus. Des maisons, encore des maisons, toujours des maisons. De la pierre de taille et des briques, partout où elle avait laissé des prés et des champs d'oliviers. Pourtant, lorsque, après avoir traversé le chemin de fer à niveau, la voiture commença à gravir la route dugolfe Jouan, en longeant le pied de la Californie, elle fut moins dépaysée; et, quand elle tourna à droite dans une large avenue de sapins, elle ne put s'empêcherde dire :

« Mais ne dirait-on pas que nous allons à la Croisette ?

— Comme il est trop tard pour monter, ce soir, à Auribeau, nous passerons, si vous le voulez bien, la nuitdansune petite villa, près de lamer, qui appartient

aussi à mon patron. Demain, nous irons là-bas. Vous verrez ce magnifique domaine. Savez- vous qui vous trouverez à la tête de la ferme?

— Comment voulez-vous que je devine?

— Votre ancienne servante Réparate, avec son mari et ses enfants. Et je vous assure qu'elle est la plus heureuse femme du monde. Car elle n'avait jamais pu se consoler, paraît-il, de vivre loin de ses montagnes. L'homme est ainsi fait. L'Esquimau lui-même, le Hottentot....

— Mais quel hasard étrange a rassemblé dans ce petit coin de terre tous mes amis ?

— Le hasard? Vous croyez au hasard?

— Pardon ! j'aurais dû dire la Providence. »

Il faisait encore grand jour, mais la lumière s'était attendrie. Le soleil descendait glorieusement derrière l'Esterel, dont les cimes violettes semblaient noyées dans une poussière d'or. Pas un souffle ne troublait l'immense nappe pâlissante du golfe. Dans les pins, les nids chantaient avant de s'endormir; la journée s'achevait dans une splendeur, une sérénité infinies.

La Providence ! Prononcé dans un tel cadre, au milieu de cette nature pleine de consolations et de caresses, qui murmurait la lente et pénétrante symphonie du soir, ce mot ne semblait plus une ironie.

« Maïs c'est à la villa Marina que vous me conduisez !

— En effet, c'était le nom de la maison.

— C'était !... Et comment l'appelle-t-on à présent?» M. Martin, toujours énigmatique et souriant, désigna du doigt une plaque de marbre noir, encadrée de lierre; en lettres d'or, ces mots y étaient gravés: « Villa Violette ».

« Mon nom ! C'est étrange ! »

On arrivait devant le petit perron. Dès qu'ils furent descendus, M. Martin pénétra dans le vestibule et ouvrit devant Violette la porte du petit fumoir.

« Si vous voulez ôter voire chapeau et vous reposer un instant, Mme Martin va venir vous rejoindre. »

11 se retira. Violette était seule dans la pièce où elle avait passé autrefois plus d'une soirée avec la petite Madeleine et avec celui dont les années n'avaient pas effacé le souvenir. Voici le canapé, la table où elle travaillait sous la lampe, pendant que l'enfant feuilletait un livre d'images. Là-bas, le fauteuil à vaste dossier, dans lequel il était assis autrefois, fumant sa cigarette, invisible, silencieux, le regard tourné vers elle. A ce souvenir, le cœur de Violette bat aussi fort que s'il était là ! Et comme s'il suffisait de cette pensée pour l'évoquer, le voici lui-même qui se lève du fauteuil et marche lentement vers la jeune femme. « Violette ! Ma Violette bien-aimée ! »

Elle poussa un cri étouffé, pâlit et s affaissa sur le canapé.

« Oh! je 1 ai tuée, cria Philippe, fou d'épouvante.

— Non, murmura-t-elle faiblement, mais la surprise p. été trop forte... Et puis, ajouta-t-elle encore plus bas, j'ai tant souffert! Je ne suis plus habituée au bonheur. »

Il s'assit auprès d'elle, l'entoura de ses bras.

« Vous voyez, dit-il; moi aussi, je suis en deuil.

— La duchesse?

— Hélas! Il n'y a plus de duchesse de Navarreins. Mais, demain, quand le prêtre aura mis cet anneau à votre doigt, il y en aura une autre, que tout le monde aimera et respectera, et que j'adorerai à genoux. »

Ils se regardèrent.

« Vous, dit-il, vous êtes restée jeune, pure el belle comme au premier jour. Mais moi, comme j'ai vieilli ! Regardez mes tempes grises.... Oh ! Violette, comme il faudra nous aimer pour réparer le temps perdu ! .»

Il parlait à voix basse, sa bouche près de l'oreille de Violette, confondant les paroles et les baisers. Elle l'écoutait, accablée de bonheur, buvant la joie par tous les pores, s'enivrant de ces mots divins que toute femme a soif d'entendre, et se disant que cette minute serait unique dans sa vie.

Cette minute dura longtemps. Si longtemps que la nuit tomba et que la blanche clarté de la lune, bai-

gnant et poétisant toutes choses, succéda à l'or rouge du soleil couchant sans qu'ils en eussent conscience. A la fin, un petit coup discret fut frappé à la porte. C'était Mme Martin qui leur rappelait l'heure du souper. Ils se levèrent, un peu honteux, et bientôt Violette parut, doucement rayonnante, achevant d'essuyer les larmes qui lui inondaient la figure.

Elle embrassa Mme Martin et poussa un cri de surprise en trouvant au salon Rennequin qui lui tendait les deux mains.

« Vous aussi ?

— Ma foi, oui. On m'a dit que je contemplerais ici un couple heureux. C'est si rare de voir des heureux!... J'ai pris le train. Ce qui fait que je serai demain le témoin de votre mariage en même temps que M. Martin. Et maintenant, allons souper. »

À table, la conversation reprit gaiement.

« J'ai une confession à vous faire, dit Rennequin à Violette, un pardon à vous demander.

— Dites. •

— Voilà des mois que je tenais le duc au courant de tout ce qui vous touchait. Et M. Martin m'a aidé. Un joli métier que nous avons fait là! Vous n'avez pas de remords, vous?

— Nullement, monsieur.

— Au fait, vous triomphez aujourd'hui. Vous allez encore me soutenir que le bien règne dans ce monde»

— Certainement, monsieur. Avec tout le respect que je vous dois....

— Vous ne me devez pas le moindre respect.

— Permettez-moi, du moins, de vous dire....

— Voyons, faites-moi l'amitié de m'expliquer pourquoi j'ai la goutte.

— Pour que la souffrance vous rende meilleur....

— Elle me rend exécrable !

— Et pour qu'elle vous donne l'idée de prier.

— Elle me donne l'idée de jurer comme un païen.

— Du moins, elle vous oblige à la modération et à la prudence qui prolongeront vos jours.

— Mais cette stupide roue d'omnibus qui vous a accroché au coin de la rue Montmartre, me soutiendrezvous que la Providence l'a fait passer sur votre pied?

— Évidemment. Sans cette bienheureuse roue, je n'aurais pas eu l'honneur de connaître M. le duc, et je ne serais pas ici.

— Alors expliquez-moi pourquoi ces deux êtres, qui s'aiment depuis tant d'années, n'ont pas été heureux plus tôt.

— Monsieur, il y a près d'ici un beau jardin qu'on appelle le jardin des Hespérides.

— Je le connais. Après ?

— Interrogez le jardinier. Il vous dira que les meilleurs fruits sont ceux qui ont passé deux ans sur l'arbre. Les bonheurs longtemps différés et qu'on

a crus perdus sont les plus doux, les plus durables, les plus profonds.

— Savez- vous que vous êtes un grand philosophe, monsieur Martin ?

— Non, monsieur, je ne suis qu'un humble chrétien. »

Après le souper, Violette monta dans l'ancienne chambre de Madeleine. La vue de ce lit, près duquel elle avait passé tant d'heures anxieuses, l'émut profondément. Elle revoyait l'enfant adoptée dans la grâce séduisante du premier âge, jetant ses bras autour de son cou, l'attachant par des caresses et surtout par la pensée du danger. C'était là, dans cette chambre, qu'avait commencé ce long dévouement dont l'histoire était l'histoire même de sa vie.

Philippe l'avait suivie. Debout auprès d'elle, avec une tendre inquiétude, il épiait sur son mobile visage les transformations de sa pensée.

Peu à peu, comme une lueur encore faible et lointaine qui s'approche et grandit dans les ténèbres, une espérance s'éleva au-dessus des sombres souvenirs. Les traits de l'enfant évoquée pâlirent pour faire place à une autre figure enfantine, inconnue, mais bienaimée : car les fantômes lumineux et souriants de l'avenir ne ressemblent pas aux fantômes douloureux du passé. L'image de la maternité véritable lui apparaissait pour la première fois.

Alors, enlacée au bras de son mari, elle s'avança vers la fenêtre, le cœur rajeuni et consolé. Un reste d'agitation et de lièvre qui frémissait encore en elle se perdit et s'apaisa dans le calme solennel de cette belle nuit d'été. Son regard monta comme une action de grâces vers les solitudes de l'infini, et elle bénit Celui qui l'avait mise au monde.

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