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Viollet-Le-Duc

Nous n’avons pas le dessein de composer une Vie de l'illustre archéologue que la science a subitement perdu le 17 septembre 1879 : ce travail, à divers points de vue,’ excéderait nos forces, et d’ailleurs il ne parait guère opportun de l'entreprendre au moment présent. Il faut laisser se refroidir quelques enthousiasmes ardents ou intéressés, se calmer certaines haines injustes ou excessives, avant de se risquer à écrire une biographie que la postérité puisse accueillir. Viollet-le-Duc, comme homme, a été et sera longtemps discuté, ne fût-ce*que pour avoir mêlé à son histoire la mère de toutes les dissensions, la politique; sa mémoire aura plus à gagner qu’à perdre à un pareil délai, son rang parmi les grands hommes n’en sera que plus affermi.

Mais si dans Viollet-le-Duc nous considérons l’artiste et le savant, nous avons tout au contraire d’impérieux motifs de

n’apporter dans l’appréciation de ses œuvres aucun retard

volontaire. La génération actuelle doit connaître au plus tôt et ce quelle a reçu d’un génie dont la trace parmi nous est si profonde, et ce en quoi il a trahi nos espérances; elle doit être mise en demeure d’inventorier cet héritage intellectuel et de séparer ensuite ce qu’il en faut retenir de ce qu’il en faut répudier. A cet égard, plusieurs erreurs sont déjà nées et progressent : erreurs émises par uhe admiration irréfléchie, et aveuglément acceptées par ces paresseux d’esprit, empressés à recevoir comme irréformables les jugements des érudits pour se dispenser de les contrôler. Il n’y a donc pas à sommeiller si l’on veut prévenir des illusions compromettantes pour l’avenir de l’archéologie, si l’on ne veut pas voir plus d’une question capitale s’engager dans les voies obliques et se clore définitivement par des solutions fausses ou incomplètes. Là est la désignation de notre but et le tracé de notre programme. Nous marquons assez que l’éloge occupera, dans les pages qui vont suivre, moins de place que les réserves prudentes et les blâmes formels. Comme nous ne venons pas ici déterminer précisément le degré de mérite atteint par l’artiste ou par l’écrivain, mais avant tout prémunir contre les inconvénients pratiques pouvant résulter d’une approbation irraisonnée de ses œuvres, on nous pardonnera une apparente injustice, et d’autant mieux que la critique, forcément accompagnée de ses preuves, tient matériellement plus de place que la louange,

volontiers acceptée sans démonstrations. Nous tenons à faire entendre que cette inégalité en faveur du blâme tient bien à notre plan et non au sentiment général que nous inspire Viollet-le-Duc, sentiment beaucoup plus élevé que la simple estime et très-voisin d’une sincère admiration.

Il semble difficile, au premier abord, déjuger équitablement Viollet-le-Duc, et peu d’écrivains y ont jusqu’à présent réussi. Nous n’éprouvons, quant à nous, aucun embarras sérieux à ce sujet. Nous pourrons à notre tour nous tromper quelquefois, mais ce sera par insuffisance de talent ou d’informations; nous sommes assuré que la partialité et la prévention n’y seront pour rien. En éliminant ce qui touche à la biographie proprement dite, nous supprimons une abondante source d'entraînements passionnés. Nous éviterons, d'un autre côté, par une sage analyse, la confusion d’où sortent presque toujours les aperçus inexacts sur les travaux du célèbre architecte.

Viollet-le-Duc, en effet, est un homme qu’il est absolument indispensable d'analyser. Sa puissante intelligence a embrassé bien des matières et ne les a pas toutes élaborées avec le même succès. Il fut architecte au double point de vue de la construction et de la restauration des édifices; il fut dessinateur, il fut archéologue, il fut écrivain, critique d’art, ingénieur, physicien, géologue. Lequel de tous ces titres sera le

plus envisagé par les générations futures? La gloire de Yiolletle-Duc est d’autant plus intéressée à cette recherche que sa « caractéristique », sa profession réelle, celle d’architecte, n’est pas justement celle qui le recommande le plus. Ses contemporains et nous-même, bien souvent, nous n’avions cru devoir éviter la répétition trop constante de son nom que par la périphrase consacrée : « l’illustre » ou « l’éminent architecte. » On ne saurait persister dans une pareille désignation sans préparer à sa mémoire un fâcheux oubli. C’est comme dessinateur, comme écrivain d’architecture, comme critique, comme archéologue, et non comme architecte, qu’il entrera dans le panthéon français. Comme architecte, dans le sens artistique du mot, il a été faible si on le compare à luimême; ses conceptions restent au-dessous du niveau général de son génie; elles ne s’élèvent pas au-dessus des productions simplement louables de notre époque. Dans les sciences, il a suivi avec distinction notre siècle sans lui avoir rien appris, sinon peut-être comme ingénieur militaire.

C’est donc avant tout de l’archéologue et de l’écrivain que nous aurons à nous occuper; nous n’aurons garde toutefois d'oublier l’artiste, et c’est à lui que vont être consacrés nos deux premiers chapitres.

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