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CHAPITRE 1er

Viollet-le-Duc constructeur.

Viollet-le-Duc possédait, à un degré supérieur, toutes les connaissances que comportait directement ou indirectement sa profession d’architecte, et il ne craignait pas de les mettre en œuvre. La résistance des matériaux, leurs qualités, leurs prix courants, la nature des carrières, les procédés d’extraction, les transports, la manière de préparer les mortiers et les enduits, de dresser et d'utiliser les échafaudages, les différents métiers qui concourent à la structure et à la décoration des édifices, l’outillage, les manœuvres, la condition matérielle et morale des ouvriers, il n’était rien qu'il n’eût appris et de ses maîtres, et de ses livres, et de sa propre expérience; il n 'était rien qu’il tînt pour inutile, rien dont il ne voulût faire luimême la pratique. Aussi était-il impossible de trouver des chantiers plus actifs et mieux administrés que les siens; il les

visitait souvent, y traçait de sa main les épures, s’y rendait compte des moindres détails et enseignait complaisamment à ses ouvriers, qui le chérissaient, l’origine et les raisons de tous ses procédés, se servant au besoin aussi bien qu’eux-mêmes des termes du métier, les étonnant par la clarté simple et la profondeur de ses explications (1).

Viollet-le-Duc, et c’est encore une de ses gloires, a été le plus laborieux peut-être parmi nos artistes contemporains. Cet amour du travail le rendait éminemment propre au rôle qu’il a rempli. L’architecte qui restaure ou construit un édifice gothique ne peut se contenter, comme un classique, d'envoyer à ses ouvriers ou à l’entrepreneur des plans, des coupes, des élévations, des détails agrandis : il lui faut venir en personne,

(1) « L’influence de Viollet-le-Duc s’est étendue jusqu’aux ouvriers, auxiliaires obligés de toute œuvre architectonique. Le peintre et le sculpteur peuvent parfaire leur œuvre sans le secours d’aucun aide; mais il n’en est pas de même de l’architecte, qui a besoin de nombreux exécutants, qui deviennent ses interprètes, ses collaborateurs, pour ainsi dire, et auxquels il doit communiquer sa pensée, en la traduisant sous toutes les formes diverses, nécessaires, pour arriver à l’unité de sa conception et à la perfection de son œuvre. Viollet-le-Duc avait admirablement compris la situation spéciale de l’architecte. Il a formé, dans les nombreux chantiers ouverts sur plusieurs points de la Fiance pour la restauration de nos édifices du moyen âge, une pépinière d’ouvriers, d’exécutants habiles, dévoués, qu’il animait de son souffle, créateur pour ainsi dire, et qu’il soutenait par l’exemple de son infatigable et féconde activité. Il avait fait revivre le maître, de l’œuvre, désignation bien autrement positive et d’une acception bien plus étendue que celle d’architecte, car par œuvre il faut comprendre, comme au moyen âge, tout ce qui constitue l’immeuble et le meuble de l’édifice, depuis les fondations jusqu’aux menus objets mobiliers, les tapisseries, les flambeaux et même l’orfèvrerie. » [Viollet-le- Duc, par E. Corroyer.)

à de fréquentes reprises, sur le chantier, pour tracer de sa propre main les épures des bases, des chapiteaux, des meneaux, et surtout des sommiers et des clefs de voûte. Et dans la préparation même de ses projets, que de soins n’a-t-il pas à prendre, à combien d’études et de calculs n’a-t-il pas à se livrer pour que les rapports de toutes les parties et la forme des détails concordent bien avec la nature et. la dimension des matériaux employés, et se prêtent, sans détriment pour l’art et pour la durée, à ces exigences d’économie qui se produisent aujourd'hui si communément, lorsqu’il s’agit d’édifices religieux? Plus soucieux de son repos, Viollet-le-Duc aurait peutêtre fini par rejeter loin de lui ce style dont il s était d'abord constitué le champion, et il l’aurait laissé tout entier, sans leur porter envie, aux humbles maîtres maçons du xne et du xmc siècle. 11 est très-heureux que ces deux qualités, absence de préventions artistiques trop absolues et puissance universelle de travail, se soient réunies dans un tel homme, car elles nous ont valu la réhabilitation la plus éclatante et la plus étendue de notre architecture nationale. Viollet-lc-Duc le sentait lui-même si bien, qu’il attribuait l’aversion de certains do ses collègues contre le style ogival à leur paresse, ou plutôt à leur peu de goût pour la pratique de leur profession et à leur dédain instinctif de toute besogne purement matérielle (1).

(1) a II y a quelques années, devisant avec un de mes confrères et amis, membre de l'Institut, sur Futilité de l'étude de notre architecture nationale: «Vous n'obtiendrez jamais cela, me répondit-il sincèrement; « ce que vous appelez notre architecture », — car notons en passant que ces messieurs niaient toujours que nous eussions une architecture française, quand les étrangers nous accordent depuis longtemps cette pro-

Mais toute qualité, toute vertu a son écueil placé à côté d’elle. Le génie de Viollet-le-Duc n’a pas eu assez d’ampleur pour atteindre à la fois les régions vulgaires et les régions sublimes de l’art : Sapientia attingit a fine usque ad finem fortitcr et disponit omnia suaviter , dit l’Écriture. Dans ses productions, Viollet-le-Duc n’a pas pu s’affranchir complètement du positivisme et du réalisme qu’inspire assez naturellement la préoccupation des détails techniques, si elle n’est puissamment relevée par de puissantes facultés de conception. Trop préoccupé de réagir sur les vieux préjugés, il accordait au côté usuel et pratique de l’architecture une suprématie parfois exagérée sur le côté esthétique; et si parfois on le voit s’attacher dans ses écrits à corriger ce que ses expressions ont de trop absolu, si on le voit même poursuivre de son blâme et souvent de son dédain l’architecture technique et rationaliste par excellence, celle du xve siècle, il n’en est pas moins vrai que de l’ensemble de ses raisonnements, du choix de ses démonstrations et de l’insistance avec laquelle il nous représente comme des gens positifs les maîtres -maçons du xme siècle, on conclut légitimement qu’il y avait chez lui une certaine indifférence à l’égard de toute forme monumentale qui ne se rattachait pas assez étroitement à un principe ou à une nécessité. Nous reviendrons plus loin sur son système

priété, — « exige, pour être pratiqué, prétendez-vous, que l’architecte « s’occupe de tout, fasse concorder les formes et la décoration avec la « structure, donne chaque détail et soit passé maître dans tous les corps « d’état qu’il emploie. Vous savez bien qu’on a perdu cette habitude « depuis longtemps et que personne n’est disposé à la reprendre. » ( Causeries du dimanche , n° Y, dans le XIXe Siècle du 1er mars 1875.)

artistique, système qui l’a un peu trop rivé à la terre ; qu’il nous suffise, pour le moment, de signaler en lui l'adversaire injuste de toute distinction entre le grand art et le petit art; hàtons-nous aussi de déclarer d'avance que nous adoptons généralement le système, et que, s'il a porté préjudice à son auteur, c’est parce que celui-ci s’est trop laissé dominer par celui-là. D’ailleurs, les systèmes, même les meilleurs, paraissent être pour l'art une cause de stérilité, car le plus souvent les artistes qui raisonnent le mieux sont ceux dont les œuvres sont les plus pauvres de conception.

Nous avons une observation analogue à présenter en ce qui concerne l’archéologie. Yiollet-le-Duc était archéologue : autre grande qualité, et à côté d’elle autre écueil non moins périlleux. 11 avait conscience de ce fâcheux inconvénient d'une branche d’étude par elle-même si noble et si féconde. « Nous serions mal venu, disait-il, h nous élever contre les études archéologiques, nous croyons même qu’elles sont appelées à servir de fondement solide à l’art moderne; mais aussi nous ne devons pas nous dissimuler leur danger, d’autant que, depuis peu, l’archéologie semble devoir influer sur la partie matérielle de l'art plutôt que sur son côté intellectuel. » (Eîitretiens sur l architecture, t. I. p. 489.) Nous disions nous-même, en 1877 (le Présent et l avenir de l architecture chrétienne , 2e édition, p. 26) : « L’archéologie adonné le coup de grâce à l'architecture, au lieu de la relever et de la replacer sur son véritable chemin; » et, en 1879 [l’ Année archéologique, p. 148) : « Viollet-lc-Duc résumait, en quelque sorte, une des maladies intellectuelles de notre siècle, où la mémoire embarrasse ou étouffe l’imagination. Si nos constructeurs

étudiaient l'archéologie uniquement pour se donner la satisfaction plus que légitime de connaître l’histoire de leur art et de leurs devanciers, au lieu d’y chercher les moyens de combiner ensemble, presque toujours avec incohérence, des types anciens, ils seraient certainement plus libres, plus originaux, et par là plus digne du nom d’artiste; mais ils veulent profiter, dans leurs travaux, de ce qui, chez eux, ne devrait être que lerudition ou un secours pour mieux raisonner les principes sur lesquels reposent les progrès et la perfection de l’architecture. »

Il est vrai que, d’un autre côté, l’archéologie porte souvent les observateurs à trouver des rapprochements et des réminiscences là où l’artiste avait cru de bonne foi donner carrière à sa libre et indépendante imagination.

Un esprit trop exclusivement pratique et une érudition toujours présente sont, en résumé, deux pierres d’achoppement pour tout artiste que ne soutient pas le génie d’un Michel-Ange ou d’un Raphaël. Ce feu des grandes conceptions a manqué à Viollet-le-Duc, ou il n’a pas été chez lui assez ardent pour résister aux causes de stérilité que nous venons de signaler. Les édifices élevés par lui n’en témoignent que trop : s’ils redoutent peu l’analyse la plus sévère du praticien le plus consommé, ils laissent le spectateur froid, indifférent, intrigué peut-être par des étrangetés inattendues, jamais ravi ou simplement charmé. Malgré leur inébranlable solidité et laccord absolument logique de leur forme avec leur structure intime, ce sont généralement d’assez médiocres combinaisons; par exemple les églises d’Aillant, de Saint-Gimer et de l’hopitai à Carcassonne, la chapelle du petit séminaire de

Paris, le clocher de Montargis, l'église paroissiale de Saint- Denis, le presbytère de Notre-Dame de Paris, si honteux visà-vis de cette sublime basilique, et surtout sa maison de la rue Condorcet, bâtisse admirée des amis politiques de Viollet-le- Duc, mais regardée par les vrais connaisseurs comme absolument insignifiante. La chaire de Notre-Dame de Paris n’a rien que de vulgaire; la sacristie, qui est un chef-d’œuvre, appartient surtout à Lassus.

Le château d’Arragory, bâti pour M. Antoine d’Abadie, sur les bords de la Bidassoa, n’est qu'un amalgame bizarre de styles anciens et contemporains, amalgame imposé du reste par le programme un peu fantaisiste du propriétaire.

La flèche de Notre-Dame et ses accessoires, on aime à l’ajouter, sont, avec la nef de la cathédrale de Moulins et la nouvelle façade de l’hôtel de ville de Narbonne, de fort honorables exceptions; mais elles ne suffisent pas à placer Violletle-Duc, comme architecte proprement dit, à la hauteur où sont parvenus les Garnier, les Labrouste, les Dubon, les Dardel, les Abadie. S en doutait-il lui-même? On le croirait à voir sa réserve dans plusieurs circonstances. Sa situation sous l'Empire le mettait à portée de se faire adjuger d’importantes constructions; ses relations parmi les princes de l’art comme aussi les séductions de ses dessins pouvaient lui présager des succès dans les concours. Cette voie ne le tenta pas, ou du moins son projet d’Opéra pour Paris n’attira pas autour de son nom une coterie assez influente pour lui assurer, dans cette voie, une glorieuse carrière. Il se contenta, et fit bien, de son rôle d’inspecteur général ou de restaurateur des monuments historiques. Là encore, il fut au-dessous de sa tâche,

lorsqu’il eut à puiser dans ses inspirations pour rendre aux anciens édifices des parties absolument détruites ou pour leur donner un complément qu’ils n’avaient jamais encore reçu. La décoration et l’ameublement des chapelles de Notre-Dame de Paris sont loin, bien loin, de justifier la monographie qui les propose pour modèles; les bâtiments d’habitation du château de Pierrefonds ne représentent certes pas, dans leur sécheresse et leur froideur, ceux qu’avait bâtis, vers 1400, l’opulent et magnifique Louis d’Orléans ; la façade de la cathédrale de Clermont, cette imitation du xme siècle plus sèche qu’un édifice du xive siècle, indique assez combien on a perdu à ne point exécuter pour cet achèvement un projet original parfaitement connu qu’on n’a "même pas daigné regarder.

Nous ne voulons pas insister plus longtemps sur des impressions qu’on pourrait croire nous être personnelles, comme le sont si ordinairement les impressions artistiques; mais nous ne pouvons résister à la tentation de reproduire le jugement que portait, en 1869, un homme dont la compétence sur ces matières est prouvée par de nobles et de hautes conceptions monumentales, M. Charles Garnier.

« M. Viollet-le-Duc a beaucoup produit,- mais ses meilleures productions sont, sans contredit, ses restaurations. Là, il avait un guide assuré qui ne permettait pas l’erreur. Il a fait dans ce genre des travaux remarquables, et le château de Pierrefonds, qu’il vient de terminer, ajoutera encore à sa réputation. Ce n’est pas qu’il faille approuver tout ce qui a été fait, ce n’est pas que tout soit irréprochable au point de vue de l’art; mais l’artiste avait une voie tracée, il devait suivre les

errements connus. Entre le désir de faire toujours bien et celui de faire toujours juste, il ne pouvait hésiter; ce n’était pas du nouveau qu’il fallait produire, c’était le passé qu’il fallait représenter. Sans doute il a dû lui en coûter quelquefois de laisser faire des sculptures barbares ou des décorations étranges, mais il n’avait pas le choix. L’artiste savait bien les imperfections inhérentes à son œuvre; mais il devait les conserver : ce n’était pas une création, c’était un souvenir, et la conscience et l’amour du vrai devaient primer l’amour du beau.

« Mais si l’on admire les restaurations de M. Viollet-le-Duc, on hésite dans l’appréciation de ses œuvres plus personnelles. Est-ce un souvenir du passé, est-ce un essai de novation? Cela est difficile à dire. Les principes qu’il approuve, les préceptes qu’il donne, sont souvent délaissés dans ses compositions, où le bizarre domine. Ce ne sont peut-être pas des œuvres indifférentes, mais ce sont des œuvres hétérogènes, qui jettent le trouble dans les esprits; on cherche la raison et le but; on cherche la personnalité, on ne trouve que des compromis entre ce qu’attaque fauteur et ce qu'il défend.

« Certes la vie de cet artiste est bien remplie; il laissera un nom qui sera plus ou moins consacré, et ses ouvrages archéologiques passeront à la postérité. Mais, malgré ce résultat, que de regrets on éprouve en voyant que cette grande intelligence s’est arrêtée en chemin ! Les principes inflexibles qu’il a défendus de bonne heure, à l’âge où l’on apprend encore, lui ont interdit de chercher sa voie autre part : s’il fait une tentative hors de ses idées consacrées, on sourit et on le renvoie à ses dieux. Il a fait autour de lui un cercle lumineux; l’auréole

même dont il est entouré lui défend d’en sortir. Par respect, par conviction, par contrainte peut-être, M. Viollet-le-Duc a dû s’y confiner. Il ne pouvait franchir l’enceinte, il s’y dresse, il y plante son drapeau. Il a commencé par croire, il croit sans doute encore, mais il est contraint maintenant de ne plus changer ses croyances. Alors, s’il jette parfois un regard vers l'avenir, qu’il ne peut influencer, peut-être voit-il ses espérances déçues et ses désirs arrêtés; mais, trop fier pour se plaindre, il retourne vers le passé dont il fait l’apologie, il dédaigne ce qu’il ne peut servir et il brûle ce qu’il ne peut adorer.

« Ce doit être, j’imagine^ pour cet éminent artiste une douleur bien cruelle que de voir s’enfuir loin de lui l’honneur que tout architecte doit envier : celui de faire faire un pas à son art, celui d’indiquer un but. Il est beau de faire connaître ce qui a marché ; il est triste de ne pouvoir suivre ce qui marche, et de voir la foi, l’enthousiasme et l’amour du progrès arrêtés devant les doctrines préconçues et le pouvoir exagéré de l’archéologie. ,

« Certes l’archéologie est une science utile, et tout architecte doit étudier et tous les âges et tous les styles ; il n’y a pas d’exclusion dans ses études; il ne doit pas y avoir d’exclusion dans l’admiration. Chaque architecture a son caractère, chaque époque a ses beautés; la cathédrale gothique vaut les monuments grecs; tout ce qui est vrai, tout ce qui est beau doit parler à l’ame; et si l’éclectisme doit être repoussé complètement lorsqu’il s’agit de produire, il faut être éclectique pour admirer.

« Mais, si nous devons rendre justice à l’art, sous quelque

forme qu'il se présente, si nous reconnaissons de grands principes dans les constructions du moyen âge, nous ne voulons pas être enveloppés et enserrés par une époque. Nous aimons l'archéologie, mais nous la voulons pour auxiliaire et non pour maître ; nous voulons apprendre, mais nous voulons créer; et pourtant c’est nous, c’est l’art militant qu'on accuse de manquer d’initiative, tandis que les partisans d’une architecture morte passent pour des novateurs !

« Et cependant, si nous étudions le grec, si nous étudions les monuments de l’antiquité, nous ne les copions pas; nous y cherchons des préceptes et des exemples, mais nous cherchons aussi en nous un sentiment et une volonté; nous regardons, mais nous créons. Que font alors ceux qu’on nous oppose? Au lieu de prendre le principe et l’essence des édifices, ils les imitent; ils immobilisent! De quel côté est la vie et le mouvement? Qui faut-il encourager, le penseur ou le copiste? » (A travers les arts , p. 48-51.)

Nous n’avons rien voulu retrancher de ce passage, même certaines phrases qui appelleraient, de notre part, quelques réserves. Afin d’éviter les digressions, qui nous porteraient des œuvres de Viollet-le-Duc aux théories parfois trop classiques de M. Garnier, nous abandonnons ces réserves, puisque, dans l’objet qui nous l’a fait reproduire, le passage précédent est plein de sens et de vérité.

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