CHAPITRE X
Examen du système de Viollet-le-Duc sur les causes religieuses.
Le système de Viollet-le-Duc sur les causes d’ordre moral présente dans son ensemble plusieurs défauts assez graves, dont trois au moins doivent être relevés avant toute discussion.
Le premier, c’est le manque de preuves. A cause de son étrangeté même et du bouleversement qu’il produit dans les notions acquises sur le moyen ûge, il était indispensable de l'entourer du plus grand nombre possible de garanties puisées dans les monuments et dans l’histoire. Au lieu de redoubler de précautions dans une matière si délicate, Viollet-le-Duc semble y avoir dédaigné tout contrôle et s'y être abandonné plus que jamais a la fécondité de son improvisation. Les monuments, qu’il connaissait, il ne les a pas consultés, ou il les a consultés sans aucun soin, comme en témoignent certaines erreurs matérielles faciles à éviter. Les documents qui lui étaient moins familiers, mais que lui auraient fourni rapidement des recherches bien dirigées, soit dans les grands recueils, tels que le Gallia christiana et les Historiens des Gaules , soit dans les monographies, il les a négligés ou ne s’en est guère servi qu’en les altérant. Nous avons montré plus
haut (chap. IV) l’usage qu’à deux ou trois reprises il a fait des vieux textes.
Le second défaut, c’est une contradiction flagrante entre la conduite qu’il attribue aux maîtres maçons laïques et les principes généraux défendus à plusieurs reprises dans le Dictionnaire raisonné et les Entretiens sur T architecture. Nous avons déjà parlé et nous reparlerons de ce véritable paradoxe, d’après lequel la volonté et le génie d’une corporation auraient, comme par la baguette d’une fée, produit soudainement une nouvelle architecture. Si encore dans un pareil tour de force ils s’étaient vu aider par leurs contemporains! Mais loin de là : Viollet-le-Duc, oubliant momentanément que l’art vient du peuple et lui appartient, qu’un style d’architecture ne représente l’homme qu’aulant que l’homme représente son siècle, va jusqu’à isoler complètement les créateurs ou prétendus créateurs du style ogival; il les dépeint comme une coterie bien fermée qui cherche un art à elle, un art compris d’elle seule, et va ensuite l’imposer à tout un pays, a Quand ils édifièrent au grand jour, leurs monuments étaient des mystères pour tous, excepté pour eux; et de même que dans une œuvre individuelle le style ne se montre que si l’artiste vit en dehors du monde, dans une expression générale d’art, le style est comme le parfum d’un état primitif des esprits ou une concentration d’idées, de tendances appartenant à une classe de citoyens qui ont su se créer un monde à part. » (D. R., VIII, 489.)
Le troisième défaut, c’est que Viollet-le-Duc porte lui-même atteinte au respect qu’il veut inspirer, soit envers les architectes laïques, soit envers Suger. Il nous représente celui-ci et
ceux-là comme des gens dégagés de tout scrupule, quand il s’agissait du triomphe de leurs idées. Presque partout dans ses ouvrages, l'architecte écrivain ne s’occupe des moines qu’en les comblant d'éloges : ce sont les esprits les plus éclairés de leur temps; ils ont créé l’agriculture, favorisé l’industrie, soutenu les communes (1), développé le goût du beau, ouvert des écoles; et les architectes laïques, à peine sortis de ces écoles, n'ont rien de plus pressé que de poursuivre d'une haine mortelle les bienfaiteurs de la société et leurs propres bienfaiteurs! Haine mortelle, disons-nous, puisque, trop abondante pour s’épuiser sur les personnes, elle se déverse sur leurs ouvrages. Viollet-le-Duc n’a pu s'aveugler au point de ne pas voir là de l’ingratitude : « Il y avait peut-être ingratitude dans le procédé; mais cela nous importe peu aujourd’hui. » ( D . /?., V, 486.) Il parait que l’ingratitude envers les moines a toujours été permise ou largement excusable. Passons. Encore ici, Viollet-le-Duc est inconséquent avec ses doctrines. Il blâme cet acharnement dont on s’est animé parfois contre les châteaux féodaux et les vieilles églises en les considérant comme des souvenirs d’oppression ; il adjure tous
(1) En réalité, l'attitude des moines vis-à-vis des communes a beaucoup varié. Pendant le xne siècle, elle fut très-souvent hostile. Suger, au contraire, les favorisa et en établit plusieurs dans les domaines de l’abbaye de Saint-Denis. Au xmc siècle, un certain nombre d’abbés du Midi créèrent des bastides, par eiemple, les abbés de Dalon (Tauriac ou Puybrun), de Mazan (ViUeneuve-de-Berg), d’Eysses (Villeneuve-sur-Lot), de Grandselve (Grenade-sur-Garonne), de Berdoucs (Mirande), de Planselve (Gi mont), de Bonnefont(Carbonne), de ISizors (Boulogne), deCandeil (Labessièrc-Candeil), etc.
les Français de séparer ces souvenirs néfastes des édifices auxquels ils se rattachent, édifices qui font notre gloire artistique, peuvent servir à réformer notre goût et susciter d'heureuses imitations. Et il veut que les laïques aient proscrit l’architecture romane, uniquement ou principalement parce quelle appartenait à leurs anciens maîtres ! Ce n’est pas tout. Haineux et ingrats, les architectes laïques du xne et du xme siècle dissimulent hypocritement leur indifférence religieuse, ou même leur incrédulité, parviennent à capter la confiance du clergé, puis écrivent sur les édifices religieux le langage de la libre pensée (1). Vraiment, que penser de tels hommes, et que penser également d’une architecture créée par de tels moyens?
Suger, lui, ne serait rien moins qu'un traître. Considéré par tous ses confrères et par saint Bernard lui-même (2) comme la gloire et le soutien de l’institut monastique, il se serait montré « plus homme d'État qu’abbé » (le XIXe Siècle , 6 décembre 1875), et aurait encouragé les évêques à se mettre en campagne contre les monastères, devenus trop puissants (lettre fictive de Suger à l'évêque de Clusy, dans Y Histoire d'un hôtel de ville et d'une cathédrale).
Si les Français n’ont obtenu qu’à ce prix une architecture nationale, ils n’ont pas lieu d’être trop fiers.
(1) D. R ., notamment au mot Sculpture.
(2) Voir dans les Historiens des Gaules , t. XV, p. 59B-597, une lettre de cet illustre personnage au pape Eugène III (1143), lettre où sont vivement exaltées les vertus monastiques de Suger. On ne saurait accuser saint Bernard ni de flagornerie ni d’un enthousiasme inconsidéré. Bien digne était de ses louanges celui qui avait eu l’honneur de les obtenir,
Des exagérations si palpables et l'absence de preuves rendent déjà suspectes les belles théories de Viollet-le-Duc sur les laïques et les cathédrales.
Nous allons diviser notre examen critique en autant de points qu’en renferme l’analyse du système dressé dans la première partie de ce chapitre.
I. — L’origine simultanée et corrélative des grandes cathédrales et du style ogival ne forme, pour Viollet-le-Duc, qu’une môme question, qui, selon nous, doit être scindée. De ce que les deux mouvements d’art se sont produits ou ont pu se produire en môme temps, on n’est pas forcé de conclure qu’ils dépendent étroitement l’un de l’autre. Et en effet, la contemporanéité peut être admise, tandis que la corrélation doit être presque entièrement rejetée.
Nous accepterions sans répugnance la contemporanéité des deux origines, non pas telle cependant que l’a établie Violletle-Duc. D’après lui, Notre-Dame de Noyon, qu’il fait sortir de terre vers 1150 ( D . /?., t. Il, p. 301), précède le mouvement de reconstruction des grandes cathédrales (Id., p. 303), commencé après 1160 seulement, et cette date 1160 revient plusieurs autres fois sous la plume de l'écrivain. Il est vrai que le D. /?., sur la fin (t. IX, p. 224), remonte pour le mouvement à l’année 1150 elle-même, et que, dans Y Histoire d'un hôtel de ville et d'une cathédrale , l’évêque de Clusy, aussi en 1150, pose la première pierre de sa basilique, ayant reçu les encouragements de Suger, et déjà excité par les exemples tout récents des évêques de Noyon et de Senlis. Adoptons, si l’on veut, la date la plus favorable à Viollet-le-Duc, 1150; il est
de dix ans trop tard pour qu’on puisse conclure à une coïncidence avec la création du style ogival. Celui-ci fut, qu’on nous permette l’expression, promulgué ou manifesté le 11 juin 1144, le jour même où fut consacrée l’église de Saint-Denis, le premier des monuments gothiques et reconnu tel par Violletle-Duc : on en eut alors un type visible pour tout le monde ; mais ce type était déjà créé dès le moment où s’élevaient les assises inférieures de la basilique de Suger, c’est-à-dire en 1140, et il avait été préparé par des travaux qui n’ont pas pu durer moins de quinze ans. Voilà une différence d’un quart de siècle à l’avantage de l’architecture ogivale. Si l’on tient absolument à établir la coïncidence, il faut reporter de vingtcinq ans plus haut les entreprises épiscopales. Cela est-il possible? Avant de nous en expliquer, examinons une à une nos grandes cathédrales, en les rangeant suivant l’époque où elles ont été commencées.
Tours , premiers travaux, 1130 environ; l’édifice, inachevé, fut la proie des flammes en 1166.
Langres , probablement vers 1140. La date de l’édifice est controversée (vov. ci-dessus, chap. VII) ; quelques parties, à la rigueur, pourraient appartenir au commencement du xne siècle, si l’on admettait un remaniement postérieur des voûtes.
Châlons, 1137-1147, après un désastre; il y eut plus tard une nouvelle reconstruction.
Sens , 1140, d’après le Gallia chris tiana .
Lisieux, sous l’épiscopat d’Àrnoult (1141-1181), après un incendie survenu en 1136.
Angers, sous l’épiscopat d’Ulger (1125-1149), sur la fin sans doute, car rien n’était encore couvert quand mou-
rut cet évêque, et les voûtes sont dues à son successeur.
Noyon , vers 1150, date acceptée par L. Vitet et Viollet-le- Duc; l’ancien édifice avait été incendié en 1131.
Senlis , 1155-1191.
Arras , vers 1155, d’après le style du chœur et du transsept (1). Nous n’avons rien à dire de Cambrai, qui n'appartenait pas à la France sous Louis VII et Philippe-Auguste, bien que Viollet-le-Buc place cette ville dans le domaine royal au commencement du xiii« siècle (D. R t. II, p. 284), alors qu’il ne parle jamais de Tournai, ville française à la même époque.
Tournai : il y eut une consécration en 1171, et il est probable que la cathédrale, dont le chœur était alors terminé, est bien celle dont il nous reste la nef, les célèbres croisillons et le groupe des cinq tours. Elle dut être commencée peu après 1146, date où le diocèse, longtemps uni à celui de Noyon, obtint définitivement son évêque particulier.
Laon, sous l’épiscopat de Gautier de Mortagne (1155-1174), comme l’apprennent deux documents récemment découverts (la Cathédrale de Chartres et ses mailres de l'œuvre , par Ad. Lecoq, p. 47).
Poitiers , 1162.
Paris, 1163.
(1) La date précise de Notre-Dame d’Arras, détruite après la Révolution, est inconnue. A. Terninck ( Essai historique et iconographique sur l’ancienne cathédrale d’Arras , p. 17) suppose bien gratuitement que le chœur était alors celui-là même qui avait été consacré en 1030, et que la nef datait du xiv° siècle. Les dessins et les fragments lapidaires qui sont restés ne laissent aucun doute sur l’âge de ce chœur; encore est-ce avec quelque bonne volonté que nous le faisons remonter à 1 155.
Meaux, vers 1170 ou 1175 probablement. La comtesse Marie de Champagne était ensevelie, en 1198, entre deux piliers du chœur, sans doute pour avoir fait commencer à ses frais cette cathédrale, dont certaines parties, actuellement les plus anciennes, particulièrement le transsept, ne peuvent être ni antérieures à 1160, ni postérieures à 1200. Le chœur fut remanié vers le milieu du xiip siècle.
Tours , vers 1170, dit-on, quatre ans après l’incendie de 1 1 66. Mais il est peu probable que l’évêque Joscion (1 157-11 74), ruiné par ses procès incessants avec les moines de Saint-Martin, ait pu mettre la main l’œuvre.
Bourges , en projet dès 1172, comme en témoigne un acte de cette époque.
Rennes: cette ville, quoique bretonne, s'était associée au mouvement , puisque son évêque Philippe (1179-1182) démolit le chœur de sa cathédrale pour le reconstruire avec plus de goût ( meliori schéma te).
Soissons, 1175 environ pour le croisillon semi-circulaire; le reste dut être commencé vers 1190 ou 1200.
Chartres , 1195-1260, après un incendie.
Rouen , 1200-1220, après un incendie.
Rayeux, première moitié du xme siècle.
Évreux , après l’incendie de 1195; la bulle d’indulgences date de 1202.
Troyes, 1208, vingt ans après l’incendie de 1188.
Reims , 1212, après l’incendie de 1214.
Tournai : construction d’un vaste chœur, de 1213 à
Auxerre , 1215.
Le Mans , 1217-1254.
Amiens , 1220, après l’incendie de 1218.
Châlons , 1280, après un nouvel incendie.
Térouanne (toujours oubliée par Viollet-le-Duc), vers le milieu du xme siècle, à en juger par les fragments de sculpture apportés à Saint-Omer, après la destruction de cette ville au xvie siècle.
Coutances f vers le milieu du xme siècle.
Beauvais , après l’incendie de 1225.
Nevers , milieu ou seconde moitié du xme siècle, après l’incendie de 1211.
Séez, milieu ou seconde moitié du xme siècle.
Orléans : Robert de Courtenay commença de réunir les fonds nécessaires; mais les travaux ne furent commencés que par son successeur, Gilles Pastav, en 1287 (1).
(1) Du Nord, on le sait, le mouvement gagna dès le commencement du xiii* siècle la Bretagne et les provinces du Midi.
En Bretagne, Dol entreprit sa vaste cathédrale aussitôt après l’incendie de 1203; — Saint-Brieuc , sous l’évêque Guillaume Pinchon (1220-1234);
— Quimper , en 1239; — Saint-Pol-de-Léon et Vannes , dans le cours du xiii° siècle (Tréguier, en 1339 seulement, et Nantes encore bien plus tard, en plein xve siècle; Saint-Malo avait eu sa cathédrale construite vers 1 160; mais c’était une fondation, puisque le siège d’Aleth venait à peine d’y être transféré; le chœur seul fut rebâti et agrandi au commencement du xiv° siècle).
Dans le Midi, Bayonne vit entreprendre sa cathédrale vers 1213; — Bazas} en 1233; — Clermont, en 1248; — Toulouse et Narbonne , en 1272;
— Limoges, en 1273; — Rodez , en 1277, après la chute de la cathédrale romane, en 1275; — Albi, en 1282; — Bordeaux , Agen et Oloron , dans les dernières années du xme siècle. — Les cathédrales de Limoges, de Toulouse, de Narbonne et les trois dernières ne virent s’exécuter que leurs
Il semble téméraire de vouloir , au seul vu de cette liste , encadrer entre deux termes bien déterminés le mouvement de rénovation des cathédrales : quelques - unes des plus anciennes n’ont leurs dates fixées que par les conjectures de l’archéologie, et immédiatement avant celles-là il s’en était bâti d’autres que nous n’avons pas mentionnées. Il y a eu continuellement des cathédrales en construction, et dans des proportions toujours croissantes. L’embarras augmente si l’on considère que d’un autre côté plusieurs des basiliques rebâties du milieu du xne siècle au milieu du xme ne l'ont été que par nécessité et ne se rattacheraient que d’une manière douteuse au mouvement : parmi elles se trouvent précisément les cathédrales de Chartres, de Reims, d’Amiens et de Beauvais, les plus considérables de toutes avec celles de Bourges et de Paris. Il faut se souvenir toutefois que les catastrophes d'où provinrent les reconstructions n’obligeaient pas d’élever des édifices quatre à cinq fois plus grands que les édifices détruits ; ces accidents furent même acceptés comme un prétexte fourni par la Providence, on fut heureux de les proclamer comme une invitation céleste à entreprendre un temple plus digne du Christ, ainsi que le dit expressément Guillaume le
chœurs ; encore ceux-ci, à Toulouse et à Agen, demeurèrent-ils longtemps inachevés; à Oloron, il ne l’a jamais été. — A Elne, on jeta les fondements d’un rond-point dont les murs n’atteignirent même pas l’appui des fenêtres basses. — A Carcassonne, à Cahors, à Nîmes, à Périgueux, des travaux de remaniement ou de reconstruction assez considérables eurent lieu au commencement du xive siècle , et la cathédrale de Saint- Bertrand fut en majeure partie reconstruite; mais ce n’est plus le grand mouvement imprimé par les cathédrales du Nord.
Breton à propos de l’incendie de la basilique chartraine en H 94 (. Philippide , liv. IV, vers 608) :
Ut causam fabricæ daret ilia raina futuræ.
Autant qu’un choix nous est permis, nous plaçons Notre- Dame de Paris à la tête du mouvement, parce qu’alors seulement commencent à surgir de véritables colosses. Cela nous rapprocherait des dates données par Viollet-le-Duc, et laisserait par conséquent la priorité chronologique au style ogival.
Dans le doute qui nous lient en suspens, l’examen des types ne peut pas beaucoup nous éclairer. Viollet-le-Duc admet un type spécial aux cathédrales gothiques; nous sommes d'un avis différent. Le plan de la cathédrale de Sens était une amplification de celui de la collégiale de Poissy (voy. chap. VI). Les deux cathédrales de Senlis et de Noyon ressemblent au chœur de Saint-Denis, et les dispositions de leurs absides se retrouvaient dans d’autres églises abbatiales, telles que Saint- Martin de Pontoise, Saint-Étienne de Caen, Vézelay, Saint- Pourçain et Ébreuil, deux églises auvergnates bâties sous l'inspiration directe des premières églises gothiques. La cathédrale de Soissons et l'église abbatiale de Longpont sont presque sœurs. Notre-Dame de Laon et Saint -Vincent de la même ville étaient deux échos de la même pensée. Le plan du chœur de Notre-Dame de Reims dérive en droite ligne de celui de Saint-Remi. Le style ogival crée ou développe le type des grandes églises, mais non deux types différents dont l’un serait réservé aux abbayes, l’autre aux cathédrales. Et puis ces dernières, comme on le voit, comme on le verrait encore mieux
si nous les passions toutes en revue, se ressemblent si peu entre elles! Seules les cathédrales de Paris et de Bourges forment un groupe à part et ne se reproduisent dans aucune abbaye; peut-être Viollet-le-Duc trouve-t-il là le point de départ de ce qu’il suppose être le type de la cathédrale,, car il insiste souvent, à propos de ce type, sur les vastes églises sans transsept (1). Nous revenons ainsi à Notre-Dame de Paris, qui est l’ainée de la cathédrale de Bourges, et de nouveau, en suivant Viollet-le-Duc, nous détruisons les coïncidences qu’il a cru établir.
Là d’ailleurs n’est pas la question capitale. Contemporaines ou non, les deux origines ne sont point intimement connexes. Le style ogival n’a point été créé spécialement pour les grandes cathédrales ou par elles, et celles-ci n’ont point eu pour but de servir de manifestation à l’architecture dite laïque. La naissance du style ogival s’est produite par les améliorations successives apportées au style roman et non par le besoin d’une pure nouveauté ; il nous sera facile de le prouver dans un des articles qui vont suivre. Et ces améliorations du roman, c’étaient les églises monastiques bien plus que les cathédrales qui les cherchaient et en profitaient, parce que leurs proportions plus étendues les leur rendaient nécessaires. En 1144, lors de la consécration du chœur de Saint-Denis, une seule
(1) La ressemblance de Notre-Dame de Paris et de Saint-Étienne de Bourges tient à des causes locales : Henri de Sully, qui fit commencer la reconstruction de Saint-Étienne, était proche parent des évêques de Paris, Maurice et Eudes de Sully, qui bâtirent Notre-Dame. On se communiqua les plans. Seulement, on ajouta un transsept à Notre-Dame, et à Bourges on supprima les tribunes.
cathédrale, Notre-Dame de Chartres (celle de Fulbert), égalait en proportions les églises abbatiales contemporaines de Saint- Benoît-sur-Loire, de Jumiéges, de Saint-Étienne de Caen, de Saint-Remi de Reims, de Saint-Martin de Tours, pour ne parler que des contrées du Nord. Et ces énormes édifices monastiques n 'étaient pas toujours de simples objets de luxe ou de vanité; ils servaient à contenir des foules considérables, attirées par quelque relique célèbre ou par la splendeur des cérémonies. Les cathédrales avaient encore peu de part à la vénération des fidèles ; leur clergé était moins nombreux que celui des monastères, et rarement devenaient-elles un but de pèlerinage. Ce qu’on n’a jamais assez remarqué, c’est la pénurie relative des reliques insignes dans les cathédrales. Ce n’était presque jamais là, dans les pays du Nord, que se trouvaient ensevelis les grands saints locaux. Saint Denis, saint Germain et sainte Geneviève de Paris, saint Martin de Tours, saint Aubin d’Angers, saint Aignan d’Orléans, saint Ouen de Rouen, saint Lucien de Beauvais, saint Rieul de Senlis, saint Éloi de Noyon, saint Faron de Meaux, saint Crépin de Soissons, saint Remi de Reims, saint Germain d’Auxerre, saint Yaast d’Arras, saint Savinien de Sens, saint Ursin de Bourges, saint Bénigne, saint Médard, saint Quentin et quelques autres avaient leurs tombeaux dans des sanctuaires qui étaient devenus des monastères aussi bien que des lieux de dévotion. Il en était presque partout de même dans le reste de la France. Martial de Limoges, Hilaire de Poitiers, Front ou Fronton de Périgueux, Eutrope de Saintes, Salvy d’Albi, Paul de Narbonne, Sernin ou Saturnin de Toulouse, etc., avaient eu pour sépultures des oratoires auxquels avaient succédé de grands monastères. La
IG
cathédrale du Mans (Saint-Julien), les cathédrales bretonnes de Quimper (Saint-Corentin), de Léon (Saint-Pol), de Tréguier (Saint-Tugdual), de Saint-Brieuc (Saint-Ëtienne-Saint-Brieuc), de Dol (Saint-Samson) et de Saint-Malo, qui avaient pour patrons leurs fondateurs ou leurs plus grands évêques et en possédaient les reliques, forment un groupe particulier dans la région du Nord-Ouest; on peut leur joindre, pour le Midi, Saint-Aphrodise de Béziers, Saint-Fulcran de Lodève, Saint- Genès de Lectoure, Saint-Lizier de Gouserans, en mettant à part certaines cathédrales érigées au xive siècle (1317 et 1318), telles que Saint -Alain de Lavaur, Saint -Théodard de Montauban, Saint-Flour, Saint-Pons, Saint-Papoul, qui précisément étaient des abbayes au xne et au xme siècle. Les exceptions sont assez nombreuses, mais bien circonscrites; une seule, le Mans, atteint la région des premières cathédrales gothiques. Il faut ajouter aux abbayes ci-dessus mentionnées celles qui possédaient ou croyaient posséder des reliques insignes de diverses natures : Fécamp se glorifiait de quelques gouttes du précieux Sang, Vendôme d’une larme du Sauveur, Charroux d’un fragment considérable de la vraie Croix, Cadouin du saint Suaire, Fleury (Saint-Benoît-sur-Loire), du corps presque tout entier de saint Benoît. Dans le domaine royal, une seule cathédrale, Notre-Dame de Chartres, était vraiment un lieu de pèlerinage, comme l’était, dans le Centre, Notre-Dame du Puy; c’est ce qui explique bien pourquoi la basilique chartraine égala seule, avant la seconde moitié du xiie siècle, les plus vastes églises abbatiales.
Puisque la vénération des peuples se portait sur les abbayes, à une époque où le goût des pèlerinages était à son apogée,
il fallait à tout prix disposer les églises monastiques de façon à renfermer le plus de monde possible. Il faut avoir lu les chroniques du xie et du xne siècle et avoir assisté à nos pèlerinages modernes pour se figurer l’affluence et l’empressement avec lesquels les fidèles se portaient au pied des reliques les plus en renom. Les accidents étaient à craindre, et il sen produisit quelquefois. A Saint-Martial de Limoges, un jour d’ostension, quarante personnes furent renversées par le flot de pèlerins qui envahissait l’autel, et ne furent relevées que mortes ou gravement meurtries. Pareil fait se produisit à Saint-Denis, sous l’abbé Suger. Grâce aux précautions prises et à la fuite des moines, qui escaladèrent les fenêtres du chœur, il y eut moins de victimes ; mais ce fut à partir de ce moment que l’illustre abbé jura d’agrandir son église.
On ne peut donc en douter, c’était pour les abbayes que le perfectionnement du style roman, si peu compatible avec les vastes intérieurs, était une nécessité. Ce fut par elles aussi que la transformation devint plus facile. Il y a ici corrélation entre la nécessité et la facilité; la cause devint en même temps le moyen. Ce n’est pas seulement parce que le besoin est, comme on l’a souvent répété, le plus puissant promoteur des inventions, mais aussi parce que l’immense concours des fidèles était une précieuse ressource. Par le concours et la vénération des peuples, on pouvait trouver de l’argent, des matériaux, des bras, des conseils, tout ce qu’il fallait pour concevoir et exécuter les plus gigantesques projets.
Indépendamment des conditions particulières aux monastères, un besoin plus général appelait une amélioration considérable du style roman; ce besoin était absolument litur-
gique, et il était plus apte encore que tout autre à pousser au progrès. A ce que nous avons déjà dit (chap. VI et IX), on comprend que nous allons parler de l'agrandissement des chœurs. Les hérésies dirigées au xie et au xne siècle contre l’eucharistie, particulièrement par le Tourangeau Bérenger, avaient augmenté la dévotion de tous les chrétiens envers ce sacrement; le culte croissait en solennité et en richesse; le clergé devenait plus nombreux et plus assidu; les corps saints étaient retirés de leurs cryptes ; des reliques précieuses étaient sans cesse envoyées de l'Orient par les pèlerins de Terre-Sainte ou par les croisés. Pour toutes ces raisons, qui ne doivent pas faire oublier la nécessité de contenir les foules, il devint urgent d'ajouter aux dimensions et à la noblesse des chœurs, si bien qu'il en résulta un mouvement d’art comparable à celui des grandes cathédrales. Beaucoup d'églises, quel qu'en fût le titre, si elles ne furent pas entièrement reconstruites pendant les règnes de Louis VII, de Philippe- Auguste et de saint Louis, virent du moins jeter bas leurs absides et leurs absidioles romanes et édifier à la place de vastes ronds-points : ainsi les cathédrales de Bennes et du Mans, les églises abbatiales ou collégiales de Saint-Germain de Paris, de Chelles, de Saint-Faron de Meaux, de Saint- Corneille de Compiègne, de Vézelay, de Montiérender, de Saint-Remi de Reims, de Saint-Étienne de Caen, de Jumiéges, dePontlevoy, de Tyron, de la Règle de Limoges, de Saint- Florent près Sa^umur, et, en d’autres régions, les églises de Lesterps près Confolens, de Saint -Pourçain, d’Ébreuil, de Saint-Amable de Riom, de Saint-Gilles, de Saint-Paul de Narbonne, etc.; sans compter les églises paroissiales. On trouve à
peine, dans l’Ile-de-France, en Picardie et en Champagne, quelques absides romanes, tandis que les nefs remontant au xie siècle n'y sont pas rares.
Il était enfin une troisième cause qui ne pouvait manquer d’avoir de l’influence sur le progrès de l’architecture au xne siècle : c'était la passion qu’on avait alors pour les bâtiments somptueux, surtout dans les monastères. On prête aujourd'hui ce goût de la truelle aux abbés de Cluny, parce qu’on se figure que saint Bernard, adversaire souvent trop acharné des Clunistes, n'a eu qu’eux en vue dans sa fameuse lettre contre le luxe des constructions monastiques; mais toutes les congrégations religieuses , les Bénédictins, les Augustins, les Fontevristes, etc., étaient envahies par les mêmes préoccupations et y sacrifiaient dans la mesure de leurs facultés matérielles. Pour en affranchir les religieux de Cîteaux, il fallut les règlements les plus sévères , sanctionnés par des punitions. Un légat romain, Albert, dans une lettre adressée, en 1171 ou 117*2, à Guérin, abbé de Saint-Victor de Paris, constate ce goût du luxe monumental en recommandant à son correspondant de s’en préserver: Fuerit antecessor vester, sicut et alii multi, de magnarum domorum constructione sol licitus.
Après cela, comment songer à admettre comme prépondérant le rôle des cathédrales dans la formation du style ogival? Leur part a dû être relativement modeste, comme l’était encore leur rang parmi les richesses artistiques de la France. On se souvient que nous avons voulu parler de l’origine de l’architecture gothique et non de ses premiers développements, choses qu’il importe de toujours bien distinguer. Les cathé-
drales ne conquirent la prééminence que peu après la naissance du style gothique et lors de ses premiers progrès ; non toutefois sans une période d’égalité de vingt ans environ. Le moment où elles l’emportèrent de haute lutte fut celui de la fondation, en 1163, de Notre-Dame de Paris, le plus vaste monument religieux qui eût encore été entrepris en France, pourvu que l’on mette à part la basilique tout à fait exceptionnelle de Cluny.
II. — Ceux qui considèrent le système de Viollet-le-Duc comme attentatoire à la dignité du christianisme n’ont jusqu’ici trouvé rien de mieux que de contester l’existence, ou tout au moins l’influence prédominante des architectes laïques avant la fin du xme siècle et les premières années du xrve. C’eût été, il est vrai, saper par la base l’édifice scientifique; malheureusement c’était aussi diriger l’attaque contre le seul point réellement inébranlable du système. Cette base ne devait pas porter ce que l’architecte écrivain a bâti dessus ; mais en elle-même elle est parfaitement solide. Pour le xi® siècle et la première moitié du suivant, on connaît un assez grand nombre d’architectes ecclésiastiques, moines presque tous, mêlés à quelques noms de laïques (1); dans la seconde moitié du
(1) Moines: Raymond Gayrard , qui aurait bâti le .chœur de Saint- Sernin de Toulouse (voy. les Archives des monuments historiques ); Osbern, abbé d’Ouche, et Yulgrin, abbé de Saint-Serge d’Angers, puis évêque du Mans, morts tous deux en 1065; Guinamand, architecte et sculpteur, qui florissait à la Chaise-Dieu en 1077; Gauzon et Hézelon, qui fournirent à saint Hugues les plans de l’abbaye de Cluny; Gondulphe , évêque de Rochester, l’auteur probable des plans de l’église primitive du Bec et de Saint-Étienne de Caen, mort en 1106; Jean, moine de Vendôme, archi-
xnc siècle, la supériorité paraît être déjà du côté des laïques (1); enfin, pour le xme siècle, tous les architectes connus appartiennent aux professions civiles (2), sans que nous apns
tecte de la nef de la cathédrale du Mans durant la première moitié du xiic siècle. Les biographes de saint Bernard de Tyron racontent qu’au commencement du xrie siècle cet abbé admit dans son monastère toutes sortes d’ouvriers et d’artisans : agriculteurs, vignerons, peintres, sculpteurs, ciseleurs, architectes, etc., et leur fit exercer chacun son art dès qu’ils eurent prononcé leurs vœux de religion (Orderic Vital, liv. VIII); mais il n’est pas dit qu’aucun de ces moines ait excellé dans l’architecture.
Laïques : Gislebert, auteur des plans de l’église Saint-Ouen de Rouen, qui fut dédiée en 1126; Rencon ( Renco ), signé à Tournus; Huges ( Ugo ), signé dans plusieurs églises de Provence; Umbert, à Saint-Benoît-sur- Loire; Gilabert, à Toulouse, et quelques autres. L’attribution des signatures aux laïques n’est pas absolument certaine.
(1) Moine : Hilduard, qui commença Saint-Père de Chartres vers 1130.
Laïques : Gervais, architecte de la cathédrale de Béziers ; l’architecte
figuré à la Trinité de Vendôme, à la retombée d’une voûte domicale; Constantin de Jarnac, signé sur le tombeau de Jean d’Asside, à Périgueux; Guillaume, signé à Saint-André-le-Bas devienne (1122); Aubert de Saint- Jean-d’Angély, signé à Saint-Hilaire-du-Foussay (Vendée); le célèbre Guillaume de Sens.
(2) Ingelram ou Enguerrand, constructeur de la nouvelle église du Bec. (de 1215 à 1220) et de la cathédrale de Rouen; Gautier de Meulan, qui remplaça Ingelram au Bec, vers 1220; Robert de Luzarches, Thomas et Renaud de Cormont, auteurs de la cathédrale d'Amiens; Bernard de Soissons, Gautier de Reims, Jean d’Orbais et Jean Loups, nommés dans le labyrinthe de la cathédrale de Reims; leur successeur, Robert de Coucy, mort en 1311 ; Libergier, qui travailla à Saint-Nicaise de Reims, et mourut en 1273; Vilard de Honnecourl, qui florissait en 1 220 , et a dû construire le chœur de la collégiale de Saint-Quentin (voy. les Recherches sur la patrie et les travaux de Vilard de Honnecourt, par P. Bénard, dans les Mémoires lus à la Sorbonne , partie archéologique, année 1865); Pierre
encore pu trouver une seule exception (1). Ce changement n'a rien qui doive étonner; une foule d’autres changements contemporains l’expliquent et au besoin l’eussent fait deviner. Il se produit au commencement du xme siècle un mouvement considérable de sécularisation : l’enseignement passe des écoles monastiques aux universités ; l’histoire n’est plus guère écrite dans les abbayes ; la littérature devient de plus en plus le domaine des trouvères et des troubadours; la langue n’est plus exclusivement le latin des anciennes chroniques et des vieux traités de théologie ; la royauté elle-même participe aux nouvelles tendances, car Philippe- Auguste et saint Louis furent les princes les plus « laïques » qui se fussent encore assis sur le trône de France.
Viollet-le-Duc se trouve donc, quant à l’existence même des
de Corbie, mentionné par Yilard; Pierre de Montereau, auteur de la Sainte-Chapelle, mort en 1266 ; Jean Deschamps, qui commença la cathédrale de Clermont en 1248; Enguerrand, le téméraire constructeur de l’abside de Beauvais; Gautier de Varinfroy, qui travaillait à la cathédrale de Meaux en 1253; Eudes de Montreuil, qu’on dit architecte de saint Louis, qui aurait accompagné ce prince à la croisade et serait mort en 1289; Jean de Chelles, qui signait, en 1257, le portail méridional de Notre- Dame de Paris; Étienne de Mortagne, à Tours, mort en 1293 ; Gautier, qui construisit, en Espagne, dans les premières années du xme siècle, l’église cistercienne de Yal de Dios ; Martin Ravége, qui porta le style ogival en Hongrie; Pierre Bonneuil, qui partit de Paris en 1287 pour construire la cathédrale d’Upsal, en Suède.
(1) On n’est pas suffisamment autorisé à classer pafmi les architectes, à l’exemple des archéologues de Senlis , le pénitencier de Saint-Yictor, Ménand, qui alla présider aux travaux de l’abbaye de la Victoire, vers 1220, moins comme constructeur qu’en qualité de commissaire de la célèbre abbaye parisienne, chargée par Philippe- Auguste d’élever et de coloniser le nouveau monastère.
architectes laïques, parfaitement en règle avec l’histoire. Seulement il donne au mot une signification et à la chose des conséquences de nature à soulever de vives objections; nous n’y manquerons pas quand le moment sera venu (voy. ci-dessous, n°s v, vi et vu). Il ne doit être question d’abord que de l’existence, et ici encore Viollet-le-Duc ne va pas et ne peut aller assez loin pour obtenir une consécration même partielle de son système. Nous admettons sans arrière-pensée la prépondérance des laïques dans les travaux d’art à partir du règne de Philippe- Auguste; mais remonter jusqu’à 1160, date favorite de Viollet-le-Duc, tant pour l’origine des architectes civils que pour la naissance du style ogival et la fondation des plus anciennes cathédrales gothiques; remonter jusqu’à 1160, et à plus forte raison jusqu’à 1140, date véritable du premier type de la nouvelle architecture, ou jusqu’à 1130 ou 1125, époque de préparation directe et immédiate, nous ne le pourrions sans tomber dans les torts que nous reprochons à l'écrivain. Nous ne serions pas soutenu par l’histoire et les monuments. Les noms que nous fournissent les textes et les inscriptions sont trop rares ou ne sont pas assez caractéristiques pour nous permettre de déterminer auquel des deux ordres ecclésiastique ou laïque appartient la pratique de l’art au milieu et durant la seconde moitié du xne siècle. Nous n’avons aucun moyen de savoir d’une manière certaine si la création de l’art* ogival est due au sacerdoce ou aux corporations.
Il est probable qu’aux xie, xne et xme siècles, on ne prévoyait pas la sollicitude du nôtre à s’enquérir de la qualité sociale des artistes. Ceux-ci, avares de leurs signatures, figu-
rent en outre rarement dans les chroniques et les correspondances. Les signatures, quand nous en avons, n’indiquent pas si l’artiste était un clerc ou un simple fidèle; cependant la plupart doivent appartenir à des laïques : on n’en peut douter lorsque le nom est suivi de la mention du lieu d’origine. Aubert de Saint- Jean-d’Angély (à Saint-Hilaire-du-Foussay), Constantin de Jarnac (à Périgueux) étaient des laïques; et, pour les autres signatures, il est difficile de les attribuer à des religieux, qui, l’eussent-ils parfois désiré, n’auraient pu enfreindre l’humilité monastique sans encourir le blâme de leurs confrères.
Les maîtres laïques n’avaient pas les mêmes raisons ; eux aussi toutefois s’abstinrent, au xme siècle, de signer leurs œuvres. On a voulu tirer nous ne savons quelles déductions ingénieuses de l’absence des signatures laïques au xme siècle. On oublie que cette absence n’a rien de bien extraordinaire, eu égard à ce qui s’est passé dans tous les pays et à presque toutes les époques, et l’on néglige de considérer qu’au xme siècle les architectes pouvaient compter sur de larges compensations, sur d’autres moyens efficaces de notoriété: n’avaient-ils pas les labyrinthes des cathédrales, leurs tombeaux, leurs actes notariés passés avec les abbés, les chapitres ou les seigneurs, et y a-t-il de leur faute ou de celle de leurs contemporains si plus tard les huguenots, le clergé du xvme siècle et les révolutionnaires de 1793 ont détruit ou brûlé tant de glorieux diplômes ?
Nous avons cru remarquer chez les chroniqueurs et les autres écrivains une tendance à passer sous silence les talents artistiques des moines que leurs fonctions, leurs vertus ou
leur habileté en d’autres matières rendaient suffisamment dignes de renommée. Gondulphe,ami de Lanfranc et qui fournissait les plans des vastes églises dont ce dernier payait généreusement les frais, nous resterait inconnu comme architecte s’il n’avait importé en Angleterre, où il devint évêque de Rochester, le type des donjons normands, dont il passa pour l’inventeur. Vulgrin, abbé de Saint-Serge d’Angers, puis évêque du Mans, était de son temps un des principaux maîtres dans l’art de bâtir ; nous n’en sommes informés que grâce à une circonstance toute particulière : ce fut précisément à cause de ce mérite qu’à la demande de Geoffroy, comte d’Anjou, il devint abbé de Saint-Serge , dont l’église était en ruine : Quia bonus esset œdificator nimis. (Yoy. le Bulletin monumental, t. XXXII, p. 623.)
A l’égard de Suger lui-même , nous n’avons que des conjectures extrêmement plausibles, mais commandant la réserve. Il lui eût été si facile d’ajouter au récit de sa participation personnelle aux travaux de Saint-Denis, un mot, un seul, qui nous eût révélé en lui l’auteur des plans de la basilique et par là le principal créateur du style ogival ! A-t-il cru, comme bien d’autres, n’avoir ainsi rien à ajouter à sa gloire; a-t-il craint de tomber dans un détail trop puéril, ou bien s’est-il figuré que l’ensemble de son livre marquait assez clairement son rôle d’architecte? S’il avait pu se douter qu’il inventait une nouvelle forme d’art, eût-il été plus soigneux, plus explicite? Quoi qu'il en soit, on peut affirmer hardiment que si l’illustre abbé n’a pas de sa propre main tracé les projets, sa direction a été celle d’un architecte, toujours présente, s’étendant partout, réglant tout ; il est certain que pas une épure n’a été tracée
sans lui, pas une pierre, pas un cintre posé en dehors de sa haute surveillance. Il dit bien avoir eu à son service nombre d’habiles ouvriers en tous genres : cimenteurs, maçons, sculpteurs et autres : cwmentariorum, lathomorum , sculptorum et aliorum operariorum solers succurrebat frequentia ; mais en ajoutant que leur secours lui était venu contre son attente : ut ex hoc et illis divinitas ab hoc quod timebamus absolveret. Il n’avait donc adressé aucun appel direct, individuel, et parmi ces ouvriers on n’en voit pas un qui ait été mis à la tête de ses collègues.
Nous ne pouvons reproduire ni même analyser les deux livres : De Consecratione ecclesiæ et De Rebus in administra tione gestis, où Suger rend compte de ses travaux d’art; nous n’indiquerons que les points les plus caractéristiques.
En construisant la façade et les tours, de 1137 à 1140, Suger intervient dans les détails d’architecture et impose son goût personnel. Il place une mosaïque au-dessus d’une porte, avec la conscience d’enfreindre pour cette fois les règles nouvellement établies : novum contra usum. Il se préoccupe des colonnes, car dès lors, sans doute, le plan de son abside est prévu (1) : il lui faudra des fûts de marbre ou ayant la force du marbre : marmoreas aut marmoreis œquipollentes columnas. Ce n’est pas à la richesse qu'il regarde, mais à la solidité; aussi, tout en songeant aux colonnes antiques qu'il a vues à Rome, et qu’il serait facile d’obtenir, il est tout prêt à y renoncer pourvu qu’il trouve une pierre assez dure pour remplir le
(1) Les grosses colonnes de marbre ou de pierre dure lui étaient absolument inutiles dans le vestibule.
même office Et il visite lui-même ses carrières, n’en est pas satisfait, en cherche partout de nouvelles : speculando, investigando per diversas remotarum partium regiones ; et au moment où, désespérant du succès, il va demander au pape les colonnes du palais de Dioclétien, on découvre près de Pontoise une carrière qui répond au programme : raaterm validissimœ nova quadraria , qualis et quanta nunquam in partibus istis inventa fueratf Deo douante , occurrit. Le fond de la nef et la façade terminés, il se réjouit de ce que les lambeaux par lui utilisés des vieilles murailles aient pu, sans aucunement chanceler, soutenir les fortes bases et les gros chapiteaux qu’il y a appliqués. Enfin, il ne reste plus à placer que les charpentes. Une nuit, après matines, préoccupé de ces questions jusque dans spn lit, il se décide à visiter en personne les forêts comme il avait visité les carrières. Il consulte quelques charpentiers et en apprend qu’il n’y a rien à espérer d’une tournée aux environs de Paris. Nonobstant leur avis, il en emmène quelqués-uns dans la forêt d’Yveline : arrivé à Chevreuse, les charpentiers et les bûcherons du lieu, par lui interrogés, lui répondent en souriant (et en se moquant, s’ils l'eussent osé, ajoute Suger) que Milon, leur seigneur, l’a déjà exploitée pour les bretèches et les hourds de son château (ad tristegas et propugnacula facienda ), durant ses guerres contre le roi de France et contre Amaury de Montfort. Suger ne se déconcerte pas; il va dans la forêt et trouve douze chênes, qu’il fait mesurer sous ses yeux et qu’il désigne à l'abatage.
C’est encore Suger qui détermine la manière dont le nouveau chœur se superposera à l’ancienne crypte, qui assigne aux colonnes et aux murs leur emplacement, et qui enfin, le
chœur achevé, trace pour lui-même et au besoin pour son successeur les conditions dans lesquelles devra s’effectuer le raccordement entre les deux extrémités de l’église.
Le grand abbé se plaît à raconter tout ce qui met en relief la beauté et la solidité de son œuvre; parmi les faits qui viennent sous sa plume il en est un qui ne doit pas échapper à notre attention, car il prouve que pour exécuter les voûtes hautes du chœur on s’était déjà servi du procédé particulier au système gothique et que ce procédé était connu de Suger. Quand les nervures et les arcs d’encadrement eurent été jetés dans l’espace, avant la construction des pleins des murs et des remplissages des voûtes ( dum novi augmenti opus capitellis et arcubus superioribus et ad altitudinis cacumen produceretur , cum necdum principales arcus singulariter veluti voltarum cumulo coliœrerent), survint un ouragan terrible qui renversa des édifices en pierre regardés comme parfaitement solides. L’évêque de Chartres, Geoffroi de, 'Lèves, célébrait alors la messe conventuelle; il étendit à plusieurs reprises la main pour bénir ces arcs vacillants qui à chaque instant menaçaient de se déverser (tantus oppositorum ventorum impetus prœfatos arcus nullo suffultos podio, nullis renitentes suffra g iis impingebat , ut miserabiliter tremuli , et quasi hinc et inde fluctuantes , subito pestiferam minarentur ruinam). Ils résistèrent jusqu’au bout, comme le roseau de la fable, tandis que dans les environs plusieurs bâtiments robustes comme des chênes avaient été jetés bas (sic, cum multis in locis firmissimis , ut putabatur , œdificiis multa ruinarum incommoda intulisset, virtute repuisa divina , titubantibus in alto solis et recentibus arcubus , nihil proferre prœvaluit incommodï).
Ne voit-on pas dans tous ces récits les connaissances, les soucis et les actes d’un véritable architecte (1)?
Nous regrettons que nulle part Viollet-le-Duc n’ait donné son avis sur les écrits de Suger, dont il n’a parlé que pour avancer une injuste accusation de mensonge (voy. chap. IY).
Si nous manquons de documents précis et indiscutables touchant la direction technique des premiers travaux d’art entrepris dans le style gothique, nous ne sommes plus dans le même embarras en ce qui concerne la haute direction de ces travaux, soit pendant le xne soit pendant le xme siècle.
Il semble que Viollet-le-Duc ait oublié dans certains moments d’enthousiasme la notion la plus simple du moyen âge, lorsqu’il s’écrie : « Est-il possible d’admettre, quand on étudie nos grandes cathédrales , nos châteaux et nos habitations du moyen âge, qu'une autre volonté que celle de l’artiste ait influé sur la forme de leur architecture, sur le système adopté dans leur décoration ou leur construction! » ( D . R., préface, p. xvm) ; ou bien : « La corporation exprime tout sur ces édifices, qu’on est obligé de lui laisser élever comme elle veut les élever » ( Entretiens , t. I, p. 276). N’avons-nous pas tort d’attribuer des propositions si hardies à des accès d’enthousiasme passager, quand nous voyons, accompagnant le titre de chaque volume du Dictionnaire raisonné , une gravure où un architecte montre d’un geste impératif son épure à un moine qui semble ne rien comprendre et ne rien oser répliquer? A qui fera-t-on croire que les prélats du xne et du
(1) Voir les Œuvres complètes de Suger, publiées par M. Lecoy de la Marche (in-8, Paris, Renouard, 1867).
xme siècle, Maurice et Eudes de Sully, Évrard de Fouilloy, Milon de Nanteuil et tant d’autres, maîtres presque absolus dans leurs diocèses, défenseurs énergiques du plus petit de leurs droits, hommes habiles et instruits, après avoir sacrifié leurs revenus, sollicité avec le zèle le plus persévérant les secours des nobles et du peuple, auraient purement et simplement déposé leurs ressources entre les mains de leurs maîtres maçons et ensuite se seraient désintéressés de l’œuvre, ne donnant aucun programme, ne proférant aucune observation? Et que dire des fiers et impétueux barons féodaux? Le bon temps pour les architectes, c’est le nôtre, où ils peuvent expédier de Paris pour n’importe quelle cathédrale des plans que l’évêque est bien forcé d’accepter, s’il veut que les crédits accordés par le gouvernement lui soient maintenus ; mais au moyen âge ! Il n’y a pas à prétendre que les bourgeois, payant les cathédrales, imposaient leurs candidats; nous dirons plus loin aux frais de qui ces monuments étaient entrepris. Et des portes comme celles des cathédrales de Reims, de Paris et de Chartres, où éclate, non-seulement dans les détails, mais encore dans l’ordonnance générale, une si haute science théologique, les architectes les auraient-ils composées tout seuls?
Notre conclusion, sur la personne des architectes, est celle-ci : la grande lutte artistique du xne siècle, car c’est d’elle en dernier ressort qu’il doit s’agir, a été soutenue de concert et dans un but commun par le clergé de tout ordre et les corporations, si bien que l’architecture ogivale n'est par ses origines ni sacerdotale ni laïque, mais chrétienne et française comme l’était la société de cette époque dans le pays des grandes cathédrales.
III. — Il était bien permis à Viollet-le-Duc, qui n'a jamais douté sérieusement de l’omnipotence des architectes laïques, de chercher à nous renseigner sur leur conduite. Il nous montre d'abord en eux les ennemis nés de l’art roman. A peine maîtres de la situation, ils rompent avec le passé, brusquement, selon plusieurs passages du Dictionnaire raisonné , systématiquement et avec le plus d’éclat possible, d'après la pensée constante de l'écrivain (1).
Il est faux d'abord que le style ogival marque une séparation, une rupture;*nous l'avons montré plus haut (chap. VI), dans un aperçu très-bref, mais suffisant.
Il est faux, en second lieu, qu'il y ait eu chez les architectes du xiie siècle une volonté explicite, systématique de faire oublier le style roman.
Quand on adopte de nouvelles formes en considération d’elles-mêmes et par dégoût des anciennes, qu’arrive-t-il? Si l'on est encore obligé de se servir de quelques formes anciennes, on les relègue dans les coins les moins apparents, et s'il faut les montrer, on diminue leur importance en les entourant de motifs pris dans les formes nouvelles. Et celles-ci trônent dans les parties les plus visibles du monument. Telle fut la conduite des constructeurs de la Renaissance. Tout l’extérieur des édifices fut disposé, taillé, orné dans un goût plus ou moins inspiré de l’antique; quelques tympans ou réseaux de fenêtres manifestèrent seuls des réminiscences du gothique flamboyant;
(1) Voici une exception, la seule peut-être : « Vers 1160, ces architectes de l’Ile-de-France tentaient d’associer les anciennes données romanes au nouveau système de structure qu’ils inauguraient. » ( D . R., t. VIT, p. 162, au mot Pilier.)
tandis qu’à l’intérieur les voûtes conservaient intactes les vieilles traditions françaises.
Il advint exactement le contraire au xne siècle. Lorsqu’on eut, non pas adopté, puisqu'on n’adopte que ce q,ui est déjà existant, mais produit le style ogival, que fit-on de l’arc brisé, le caractère le plus saisissant de la nouvelle architecture? Au lieu de le prodiguer dans les portes, les fenêtres, les galeries, dans les parties qui s’offraient le plus au regard, on se contenta longtemps de borner son emploi à supporter des voûtes. On peut citer, aux environs de Paris, en Normandie, en Anjou et en Bourgogne surtout, bien des églises qui, gothiques de structure, paraissent à l’extérieur absolument romanes. Il existe des clochers parfaitement romans et sans la moindre ogive qui ont pour bases des voûtes parfaitement gothiques (1). Nous en avons vu aux environs de Paris (à Sarcelles, Bougival, Nesles, etc.) ; il en a été signalé dans le département de l’Yonne (voy. le t. XIX des Congrès archéologiques , 1852- 1853, p. 68); le cas est commun en Bourgogne. Le seul étage existant des deux tours orientales de la cathédrale de Noyon n’a point l’ogive. L’exemple le plus extraordinaire est l’admirable clocher de Notre-Dame d'Étampes, avec ses trois étages de fenêtres en plein cintre et ses clochetons, également à trois étages d’arcades semi-circulaires. Personne n’a jamais songé à revendiquer pour ce clocher une date antérieure aux dernières années du xne siècle, et il surmonte une église où toutes les voûtes, excepté un ou deux compartiments, ont
(1) La même remarque avait été faite en 1862 par M. Renan: « Assez longtemps après le triomphe de l’ogive, on continua d’employer le plein cintre dans les clochers. » ( Revue des Deux-Mondes, t. XL, p. 213.)
l’ogive et la nervure qui caractérisent la seconde moitié de ce même siècle. Il y avait ainsi des églises ogivales qui se. faisaient en quelque sorte annoncer par des clochers romans.
Il était si simple de substituer d’un seul coup l’ogive au plein cintre, et il n’y avait pas de meilleur moyen de changer radicalement la physionomie des premières églises ogivales, de leur enlever tout air de famille avec les édifices romans, si tant est que le style roman eût été proscrit! Pourquoi une hésitation plus que séculaire? Et l'on craint si peu d'afficher le plein cintre que les arcatures le gardent fréquemment jusqu’à la fin du xnc siècle, et, en le dépouillant, admettent, en Champagne et en Normandie, les figures à lobes de préférence à l'ogive; que dans flle-de-France et en Picardie, notamment à Notre-Dame de Paris et à la cathédrale « démo-
cratiquc » de Laon, l’arc qui s’épanouit au centre, à la place d'honneur de la façade, est un plein cintre; que les portes bourguignonnes et normandes d’ordre secondaire affectionnent le demi-cercle jusqu’à la fin du xme siècle; que les clochers de la Bourgogne et du pays de Langres restent romans jusqu’en plein xive siècle! Sur ce dernier fait, on peut consulter le Répertoire archéologique de la Côte-d'Or . Il en est un autre aussi étrange dont on peut s’assurer en lisant la Statistique monumentale du Calvados et les divers articles publiés par M. Bouet dans le Bulletin monumental : dans la Normandie, les voûtes elles-mêmes n’ont admis l’ogive que vingt à trente ans après avoir commencé d'employer la nervure. Nous ne tenterons pas d'expliquer cette hésitation à admettre sans réserve l’arc brisé; la raison la moins ingénieuse et par cela probablement la meilleure, c’est que l’ogive n’est pas assez
agréable en elle-même pour servir à la décoration, et que pour en faire une forme systématique et obligatoire, il faut y être poussé par la nécessité ou par une impitoyable logique. G est l’impression qu’éprouvent nos contemporains : l’ogive à eux aussi paraît trop sévère.
Dans l’ornementation, les architectes témoignent la même insouciance à rompre avec le roman. Ils conservent longtemps les modillons, les damiers, les billettes; les chapiteaux et les archivoltes se transforment avec lenteur. La corniche supérieure du chœur de Notre-Dame de Paris, qui n’a pas. pu être posée avant 1175, est en damier; les fenêtres au-dessous présentent des billettes; les rosettes du triforium ne craignent pas de montrer leurs dents de scie et leurs pointes de diamant; ces dernières reparaissent dans les fenêtres des chapelles latérales de la nef (au nord), postérieures à 1240. Les dents de scie persistent dans les fenêtres jusqu’au commencement du xme siècle, et au clocher de Notre-Dame de Senlis, bâti sous saint Louis vers 1250, les moulures disposées en damier sont encore très-apparentes. En Normandie, les zigzags et les losanges durent jusqu’à la fin du xme siècle. Viollet-le-Duc ne craint pas d’attirer lui-même l’attention sur une bizarrerie qui le condamne : en parlant des constructions figurées en relief sur les dais, il observe que, « pendant les xne et xme siècles, ces petits modèles reproduisent généralement des exemples d'édifices antérieurs à l’époque où les dais ont été sculptés. » (j D. R., Y, 2.) Ce sont, par suite, des édifices romans. Si les architectes du xne et du xme siècle avaient tant d’impatience de se séparer de leurs devanciers romans, ils avaient une singulière façon de se presser!
Comme conséquence presque inévitable, les architectes, s'ils avaient voulu s’attaquer au style, n’auraient pas épargné les constructions déjà debout. Ils auraient retaillé, corrigé, gothisé de leur mieux les édifices romans ; et ils ne semblent pas y avoir pensé. Lorsqu'on remania l’extérieur de Notre- Dame de Paris, vers 1230, au lieu d’enlever l’ancienne corniche en damier, on la respecta et l’on se contenta de poser au-dessus la corniche nouvelle; les billettes des fenêtres demeurèrent également, alors qu’on élargissait les baies. Plusieurs portails, romans ou d’un caractère archaïque, furent conservés; bien plus, quand il avait été nécessaire de les enlever, on les replaçait pierre par pierre : ainsi agit-on à la façade de Notre-Dame de Paris, à celle de Notre-Dame de Chartres et aux collatéraux de Saint-Étienne de Bourges.
Viollet-le-Duc croit avoir constaté ( D . /?., Y, 506) que, lorsque les maîtres de l’œuvre employaient des sculpteurs âgés et lents à se débarrasser des pratiques romanes, ils reléguaient leurs travaux dans quelques endroits peu en évidence, dans les tribunes, par exemple. Un pareil procédé n’a jamais rien eu que de très-naturel; il indique une préoccupation d’harmonie générale. Tenir une conduite opposée, c’eût été faire injure à des artistes habiles et manifester une partialité réfléchie pour l’ancienne architecture. Nous n'avons jamais prétendu que l’on soit allé jusque-là. Au xne siècle et au commencement du xiiic siècle, on acceptait le progrès quand il s’offrait, sans le prévenir ou le précipiter par d’intolérantes aspirations. Plus tard, on s’est attaché à transformer et à perfectionner par esprit de système, mais pas davantage par aversion pour le syle roman, désormais passé dans le domaine de
l’histoire : on a voulu avant tout surprendre le public par des combinaisons savantes et hardies, et épuiser les conséquences logiques d’une forme monumentale qui se prêtait à toutes les subtilités du raisonnement.
Malgré toutes les preuves négatives que nous venons de donner, admettons un instant qu’une hostilité quelconque ait été dirigée contre le roman, et voyons si elle eût été justifiée, soit à l’égard du style roman lui-même, soit à l’égard de ses principaux auteurs.
IV. Viollet-le-Duc est le seul archéologue qui se soit jamais aperçu de la décrépitude romane. Il serait pourtant facile de montrer que, loin d’avoir atteint la vieillesse, l’art roman n’est pas, dans le Nord, parvenu à l’âge mûr ni même à la jeunesse. Il a eu pour jeunesse et pour âge mûr le style ogival; ce dernier seul est arrivé à la vieillesse, et, si l’on y tient absolument, à la décrépitude, bien qu’il eût encore, au xvie siècle, assez de sang dans les veines pour répandre la vigueur et la vie dans les œuvres de la Renaissance.
Quand fut bâti le chœur de Saint-Denis, il y avait cent cinquante ans à peine que le style roman avançait dans la voie du progrès; il était loin d’avoir épuisé toutes ses ressources et de se trouver réduit à se replier sur lui-même dans un cercle immuable. Sa fraîcheur et sa puissance demeuraient intactes. Dans les pays où il continua sa carrière après l'éclosion du style ogival, il se dégrossit, devint élégant sans affectation et sans maigreur; la sculpture dépouilla l’incorrection et la barbarie sans quitter l’exubérance et l’énergie de ses premières productions; les perfectionnements sont sensibles
et constants jusqu’au commencement du xme siècle. Le clocher d’Étampes est de vingt années au plus antérieur à cette date, à laquelle appartiennent l’église de Solignac, consacrée en 1211, d'après la chronique de Saint-Martial de Limoges, les églises à coupoles du Grand-Brassac et de Boschaud, d’après Félix de Verneilh, et le fameux chœur de Saint-Julien de Brioude, tant loué par Viollet-le-Duc lui-même (D. R., t. IX). Nous connaissons dans le Comminges une église, celle de Montsaunès, qui est toute romane et ne remonte qu’aux premières années du xme siècle, comme en témoigne un chapiteau dans lequel un sculpteur a figuré un arc trilobé parfaitement gothique. Or, cette église, comme harmonie, comme finesse et abondance de sculpture, est bien supérieure à l’ancienne collégiale de Saint- Gaudens, située dans la même région. Dans la contrée voisine, en Couserans, dans un petit village des environs de Saint -Lizier, il existe une façade d’église qui est à la fois élégante et originale : c'est du roman fleuri de la fin du xmc siècle ou des premières années du siècle suivant; la date se trahit encore dans un des gros chapiteaux historiés, où l’on a eu la distraction ou le caprice de tailler un arc trilobé, accompagné ici d’un gable d’encadrement avec crosses végétales. Il faut se souvenir que dans le Midi, où sont de tels exemples et bien d’autres analogues, le style roman commence sa pleine carrière au règne même de Charlemagne, et qu’à la fin du xe siècle il apparaît déjà formé, avec ses systèmes de voûtes, tandis que dans le Nord on ose à peine, avant 1100, risquer une voûte en berceau. Il a donc duré environ cinq siècles dans toute une moitié de la France sans vieillir, sans décliner, et l'on veut qu’un siècle et demi à
peine ait suffi dans les pays septentrionaux pour lepuiser!
Yiollet-le-Duc, dans un passage que nous avons cité en partie (chap. V), nomme le style roman fleuri à propos d une église picarde, celle de Tracy-le-Val. Mais le roman fleuri n’a jamais existé dans le domaine royal, ou n’y a produit que des types isolés, contemporains des premières églises gothiques, tels que les tours dont nous avons déjà parlé; il n'a donc pu y tomber en décadence et y susciter un besoin de rénovation. Dans le Nord, nous ne saurions assez le redire, le style roman ne se polit et ne se perfectionne que pour devenir ogival; un progrès si extraordinaire, au lieu de marquer l’impuissance, n’est -il pas justement la meilleure preuve de force et de vitalité? Ce n’est pas un art indécis et atrophié qui se transfigure.
Si le roman connut la décadence, il ne l’éprouva que dans le Midi, et pour des causes dont il ne doit pas porter la responsabilité. Là, il ne tendait pas au gothique; aussi, quand une adoption cette fois réelle importa dans l'ancienne Aquitaine et en Provence un gothique trop avancé pour s’unir avec l’ancienne architecture d'où il dérivait, les constructeurs se trouvèrent déconcertés : ils ne furent capables ni de conserver leurs traditions ni de comprendre les nouveautés qui devaient les remplacer; ils ne surent plus dès lors créer que des œuvres hybrides ou imparfaites.
Le roman n’a jamais eu qu’un grave défaut, son insuffisance : il ne possédait pas un genre de voûtes qui pût s’adapter avec légèreté et solidité à toute forme de plans; ce genre de voûtes, il le chercha et en provoqua la découverte; il fut ainsi toujours militant et toujours exempt de routine. Ses portails
et ses clochers étaient des chefs-d'œuvre, ses sculptures ordinairement bien distribuées, ses arcs des modèles de grâce; l'élégance s’y harmonisait de plus en plus avec une ampleur convenable; l'exécution devenait’ sans cesse plus correcte.
Les Égyptiens ont gardé trois mille ans leur architecture, les Grecs ont vécu plus de cinq siècles sur l’ordre dorique, les Romains tout autant sur le corinthien, sans se plaindre le moins du monde, que nous sachions, de la vieillesse ou de l’immobilité de leurs formes monumentales; et nos constructeurs du milieu du xne siècle se seraient sentis fatigués, offensés peut-être d’avoir sous les yeux un art âgé d’un siècle et demi? Ils eussent été bien... difficiles; c’est l'épithète que nous leur appliquons pour nous dispenser de leur en infliger une autre un peu moins indulgente.
Y. — En affirmant que les moines étaient impopulaires au milieu du xne siècle, Viollet-le-Duc commet un lourd anachronisme : il prend le siècle de saint Bernard pour celui de Clément Y ; il confond l’époque où deux moines de génie gouvernaient l’un l’Église, l’autre la France, avec celle où pour la première fois la royauté laïque portait de rudes coups à la papauté et aux congrégations.
« Au temps de saint Bernard, en plein xne siècle, le moyen âge repose encore sur ses solides fondements, et l'abbaye est devenue territorialement partie de l’ordre féodal. Sans doute l’œil le plus clairvoyant n'aurait pu, à cette date, découvrir aucun affaiblissement; la règle, la discipline, la fonction, tout demeurait, et les innombrables et puissants monastères du grand ordre de saint Benoît continuaient d’abriter les écoles,
les livres et la piété. » (Ë. Littré, Études sur les barbares et le moyen âge, p. 482.) Tel est l’avis (1) d’un savant qui ne sera pas suspecté d’admiration irréfléchie pour les ordres religieux.
L’institut monastique, un instant ranimé sous l’énergique impulsion dë Charlemagne, avait bientôt repris son mouvement de décadence commencé dès l’époque mérovingienne. Au xie siècle, malgré les efforts de Cluny, il se relevait avec peine; mais, à partir de ce même siècle, des réformateurs plus heureux ou mieux inspirés surgissent de toutes parts : la Chartreuse, Grandmont, Cîteaux, Fontevrault, Saint-Victor de Paris et une foule d’autres abbayes, chefs d’ordres moins célèbres ou bientôt absorbés dans les autres congrégations, telles que Fontgombaud, Arrouaise, Tyron, Chancelade, s’élèvent comme par enchantement et s’entourent chacune d’une multitude de maisons nouvelles. Les anciens monastères sont entraînés par une noble émulation, et presque tous, à travers mille difficultés et parfois de monstrueuses violences (2),
(1) La suite de ce passage renferme une restriction qui n’affaiblit en rien notre thèse pour le xne siècle : « Cependant cette inévitable incorporation dans la hiérarchie séculière avait diminué le ressort de la milice monastique , sa mobilité et sa force de pénétration et d'accommodation. Du moins, c’est ainsi que l’Église sentit la situation. De son sein, à ce moment, sortent deux nouveaux ordres, les Franciscains et les Dominicains. »
(2) Abélard , en voulant rappeler ses moines de Rhuis à l’observation de la règle ou même simplement aux pratiques de la vie chrétienne, excita leur fureur et dut fuir pour assurer sa vie. A Montierneuf de Poitiers, Pierre le Vénérable ne réforma le monastère qu’au milieu des plus grands périls pour sa personne.
parviennent à se réformer. Les évêques, les seigneurs laïques fatiguent de leurs demandes les maisons mères, qui sont obligées de disperser leurs habitants dans toute l'Europe chrétienne, si bien que le chapitre général de Cîteaux dut interdire, en 1152, rétablissement de nouvelles abbayes de son ordre, disposition plusieurs fois enfreinte bientôt après. Chaque groupe de colonisateurs devenait un noyau autour duquel se formait rapidement un centre de travail, d’études et de charité, auquel ne manquaient ni les donations ni les bons offices • des habitants d’alentour.
Par le respect qu'inspiraient leurs vertus, par la confiance due à leurs lumières et l'influence que donnent les richesses et la renommée, les moines s'étaient mis à la tête de la société chrétienne du xiic siècle. Deux moines, avons-nous dit, gouvernèrent à cette époque l’Église et la France. Le premier, saint Bernard, était l’oracle des papes, des évêques et de toute l'Europe catholique dans les questions spirituelles et souvent dans les temporelles. Suger, le second, fut un incomparable ministre; il s’acquitta pendant trente ans de son immense tâche à la satisfaction de tous les ordres de l’État et sut mériter la considération des princes étrangers eux-mêmes. Chose curieuse ! aucun de ces deux moines célèbres n’appartenait à la congrégation de Cluny, dont l'influence était prédominante (1)*; mais Cluny, après avoir été au et au xic siècle, selon Viollet-le- Duc, <t le berceau de la civilisation moderne » (D. R ., t. I, p. 250), gardait presque intacte son importance politique, qui
(1 ) « A Cluniacis , quorum auctoritas inter nostrates monachos
maxime præcellit. » (Orderic Vital, liv. XIII, à l’année 1130.)
ne commença véritablement à déchoir qu’après la mort de Pierre le Vénérable, en 1156.
Nous ne craignons d’être contredit par aucun de ceux qui ont étudié sérieusement l’histoire ecclésiastique, en affirmant que le milieu du xne siècle, loin d’être pour l’institut monastique une époque de déclin, marque au contraire l’apogée de sa puissance. Les contemporains avaient conscience de cette haute situation. Guibert de Nogent oppose le nombre et la prospérité des abbayes du xip siècle à l’état languissant de la vie claustrale pendant les deux siècles précédents (voy. les Hist. des Gaules , t. XII, p, 235 et 239). Un des continuateurs de Sigebert de Gemblours, en 1134, trace des moines de son temps et des dispositions où l’on était à leur égard, un tableau plein des témoignages de la plus vive admiration (voy. le Recueil des historiens des Gaules , t. XIV, p. 329).
On ne peut pas dire que cette vogue et cette puissance des moines se soient produites en dépit de l’esprit public, puisqu’au contraire l’esprit public en était une des principales causes. Les moines étaient en harmonie avec leur siècle, et c’était ce qui faisait leur force. Les hommes libres et les serfs, les riches et les pauvres prodiguaient à l’envi leurs biens et leurs propres personnes ; d’où venaient donc ces myriades de moines, sinon du peuple et de la noblesse?
La mort des trois plus fameux abbés du xne siècle, arrivée de 1152 à 1156, arrêta l’élan de la vie et de la puissance monastiques; mais elles se soutinrent encore pendant près de cinquante ans sans altération notable ; si Cluny parut décliner, Cîteaux et Saint-Victor croissaient toujours. Le développement de la vie et de l’esprit laïques, à partir de cette époque,
ne s’opère pas d’abord au détriment des institutions ecclésiastiques ; il est un progrès sur la barbarie et non sur la religion ; il est également une séparation franche d’avec l’antiquité, et l’on a le droit de répéter, après Viollet-le-Duc : « Les cathédrales sont le premier et le plus grand effort du génie moderne appliqué à l’architecture; elles s’élèvent au centre d’un ordre d’idées opposé à l'ordre antique. » (. D . R., t. II, p. 385.)
Pendant la première moitié du xme siècle, le nombre des abbayes d’hommes augmente à peine, celui des moines tend à décroître; mais les donations n’ont pas cessé d’affluer, comme il est facile de s’en convaincre en consultant le cartulaire de n’importe quel couvent, et la considération des fidèles envers les religieux ne s’est pas attiédie. On peut en juger par la conduite de nos rois, de ceux que nous avons appelés « laïques » et qui méritaient ce titre pour leur tendance à agrandir le domaine de la juridiction civile, nullement par leur esprit d’opposition à l’Église. Pour avoir détruit l’abbaye de Mauzac, en 1209, Gui, comte d'Auvergne, est puni par Philippe-Auguste, qui lui retient cent vingt places fortes ou villes ( Historien s des Gaules , t. XVIII, p. 230-231). Par son testament, ce roi, qui avait déjà fondé l'abbaye de Cercanceaux, lègue 2,000 livres pour les bâtiments d’une autre abbaye qu'il a établie près du pont de Charentou, plus 240 livres de rente; ses bijoux et ses pierres précieuses passent dans le trésor de Saint-Denis (voy. les Ilist. des Gaules, t. XVII, p. 114- 115). Son fds, Louis VIII, encore plus large, fit les dispositions suivantes {Ilist. des Gaules, t. XVII, p. 311):
Pour deux cents maisons-Dieu 20,000 liv.
Pour deux mille léproseries : 10,000
Pour soixante abbayes de Prémontrés, à charge
de célébrer les anniversaires 6,600
Pour soixante abbayes de Cîteaux (même condition) 6,000
Pour vingt abbayes de femmes, ordre de Cîteaux
(même condition) . 2,000
Pour quarante abbayes de l’ordre de Saint-Victor
(même condition) 4,000
Pour l’abbaye de la Victoire , outre les [revenus
déjà assignés 1,000
Pour fonder une nouvelle abbaye de la congrégation de Saint-Victor (ce fut Royaumont), le produit de la vente des bijoux, pierreries, objets d’art, etc.
Saint Louis fat à son tour un généreux donateur; Joinville (. Histoire de saint Louis, nos 723 à 730) nous apprend sa sollicitude à l’égard de toute congrégation, envers celles mêmes qui n’étaient pas encore canoniquement instituées; il leur donna tant de maisons et de terres, que « le bon roi environna de gens de religion la ville de Paris », dit le biographe en terminant.
Si nous avions pu compulser à loisir tous les documents qui concernent lesxne et xme siècles, nous aurions trouvé certainement des traces nombreuses de l’empressement des populations à venir en aide aux religieux quand ils bâtissaient leurs églises. Nous prenons au hasard les faits qui nous sont tombés sous la main. Lorsque Suger a trouvé sa précieuse carrière de Pontoise, il voit arriver à lui une population empressée qui se met à extraire les grandes colonnes et à les traîner à force de bras jusqu’à Saint-Denis : « Quoties autem eolumnæ ab
imo declivio funibus innodatis extrahebantur, tam nostrates quam loci affines bene devoti, nobiles et innobiles, brachiis, pectoribus et lacertis, funibus adslricti vice trahentium animalium educebant, et per medium castri declivium diversi officiales, relictis officiorum suorum instrumentis, vires proprias itineris difficultati offerentes obviabant, quanta poterant ope Deo sanctisque martyribus obsequentes. » C'étaient déjà les ouvriers bénévoles, qu'on vit en 1145, à Chartres, aidant à bâtir la cathédrale, et se répandant ensuite en Normandie, où ils offrirent leur concours pour tous les sanctuaires dédiés à la Vierge, et notamment pour l’église de Saint-Pierre-sur- Dive, dont l’abbé, Ilaimon, se fit leur panégyriste. En 1177, l’abbaye Saint-Frambourg de Senlis organise une solennelle exposition de ses reliques, et les dons que lui apporte la foule accourue à la cérémonie, célébrée en plein air, suffisent pour entreprendre une église nouvelle. En 1212, d'après le Dictionnaire historique du Pas-de-Calais (arrondissement de Montreuil, p. 177), les fidèles concourent bénévolement à la construction de l’église abbatiale de Ruisseauville. Il n’est guère possible que les églises abbatiales ou collégiales de Saint-Quentin, de Saint-Nicaise de Reims, de Longpont (près Villers-Cottcrets), d’Ourscamp, de Saint-Jean-des-Vignes de Soissons, d'Orbais, de Mouzon, etc., aient pu être bâties d’un seul jet sans l’assistance des habitants de leur voisinage. Au milieu du xtne siècle, Olivier, abbé de Saint-Seine, en Bourgogne, ne peut mettre la main à son église qu’après avoir envoyé dans les villes et les campagnes des moines quêteurs (. Mémoires de la Commission des antiquités de la Côte-d’Or , t. II, p. 231).
Comment, après tout cela, trouver place à des protestations, à des oppositions? Néanmoins Viollet-le-Duc tient à constater des protestations, et il en constate; c’est fort simple, et il n’y a qu’à voir les choses d’une certaine manière. C’est d’abord la cathédrale, qui aurait affecté des dispositions systématiquement différentes de celles de l’abbaye. Nous avons montré (n« i) qu’il n’y a pas eu, aux xn® et xme siècles, de type spécial pour les cathédrales; il nous aurait été facile d’insister, mais le peu d’exemples que nous avons allégués sont assez concluants.
Les évêques d’ailleurs n’étaient pas les adversaires des moines. Souvent ils sortaient des monastères ét souvent y rentraient, vivants ou morts. Ceux qui avaient été religieux avant de ceindre la mitre, nous ne pouvons les compter, car ils forment, de 1150 à 1250, au moins la moitié des élus; on trouvera leurs noms dans les Historiens des Gaules ou dans le Gallia christiana; nous renvoyons à ces mêmes recueils pour les prélats qui terminèrent leurs jours dans les monastères ou voulurent y être ensevelis ; il nous faut cependant citer, parmi ces derniers, ceux qui, après avoir commencé, achevé ou continué leurs cathédrales, témoignèrent, en ne leur laissant pas leurs dépouilles, combien peu ils avaient eu l’intention de les dresser comme les rivales des abbayes. L’exemple le plus frappant est celui de Maurice de Sully. Ce grand évêque, après avoir élevé, en majeure partie à ses frais (propriis magis sumptibus quant alienis, dit la chronique d’Anchin), le chœur de Notre-Dame de Paris, voulut reposer dans l’abbaye de Saint- Yictor. Guillaume de Seignelay, qui fit commencer avec une impétueuse activité sa cathédrale d’Auxerre, en 1215, et qui,
de 1220 à 1223, dut terminer celle de Paris, où il avait été transféré, ne fut enseveli ni dans l’une ni dans l'autre, mais à Pontigny. En 1199, Henri de Sully, qui commença la cathédrale de Bourges ou du moins en prépara les fondations, fut enterré, selon ses dernières volontés, à l’abbaye cistercienne de Loroy. Baudouin de Boulogne, à qui est due, en majeure partie, la cathédrale de Noyon, eut son tombeau à Ourscamp; Gautier de Mortagne voulut avoir le sien à Saint-Martin de Laon plutôt qu’à Notre-Dame, dont la construction était son ouvrage; son successeur, Boger de Rozoy, mort en 1207, fut enterré à Saint-Vincent. ( Observations sur le « Dictionnaire d'architecture » de Viollet-le-Duc} par J. Le Clerc de la Prairie.) Des trois évêques qui construisirent la cathédrale de Senlis, Amaury (1156-1167), Henri (1168-1185) et Geoffroi (1185-1214), aucun ne reposa sous les voûtes de cet édifice; tous trois, ainsi que leur successeur Guérin (1214-1227), préférèrent Châalis. Les deux évêques Régnault de Mouçon (1182- 1217) et Gautier (1218-1234), sous l’impulsion desquels la célèbre basilique chartraine avait été relevée de ses ruines, léguèrent leurs cendres l’un à l’abbaye de Josaphat, l’autre à celle de Preuilly en Brie. A Rouen, Robert Poulain (1208-1221), sous lequel a été bâtie la plus grande partie de la cathédrale, voulut avoir pour compagnons de sépulture les moines de Mortemer. L’évêque de Lisieux Arnoult, qui avait commencé sa cathédrale, se démit de son évêché dès qu'il la vit à peu près terminée, et se retira à Saint-Victor de Paris, où naturellement ses cendres restèrent. Des trois archevêques de Reims sous lesquels fut construite la cathédrale, aucun n’y fut enterré: Albéric de Humbert (1207- 1218) mourut en Italie; Guil-
laume de Joinville (1219-1226) fut porté à Glairvaux et Henri de Dreux (1227-1240) àVaucelles, ainsi queson successeur Thomas de Beaumetz, mort en 1263. A Soissons, le prélat qui eut le plus de part à l’édification de la cathédrale actuelle, Aimard de Provins (1207-1219), intimement lié avec l'abbé de Saint-Jeandes-Vignes, voulut mourir dans ce monastère et y fut encore enseveli. Enfin, à Sens, Henri Sanglier, qui commença la cathédrale en 1140, et son successeur Hugues de Toucy, qui en fit construire la plus grande partie, élurent sépulture à Saint-Pierre-le-Vif. Les prélats inhumés dans leurs cathé- • drales, comme Eudes de Sully, Évrard de Fouilloy, Geoffroy d’Eu et quelques autres, n’étaient pas une exception; mais peut-être formaient-ils le groupe le moins nombreux.
Pendant leur vie, les prélats comptèrent parmi les plus insignes bienfaiteurs des abbayes; ils leur ménagèrent une large place dans leurs testaments, et le plus souvent c’était une dette de reconnaissance que celles-ci acquittaient en offrant aux évêques l’éternel asile. Maurice de Sully avait à lui seul fondé ou doté quatre abbayes : Hérivaux, Hermières, Montivier et Gif, auxquelles il faut peut-être ajouter Saint-Cyr et Valprofond. Presque tous ses collègues agirent de même ; nous renvoyons encore au Gallia christiana , où les exemples surabondent. L’un de ces évêques, Guillaume de Passavant, qui mourut en 1186, après avoir restauré dans le style ogival la nef et le transsept de sa cathédrale, porta sa sollicitude pour les moines jusqu’à faire ajouter à son propre palais « un logis et une chapelle en pierre », dans l’unique but d’offrir l’hospitalité à tous les religieux de passage dans sa ville épiscopale, et particulièrement aux Cisterciens. Plusieurs domestiques avaient
pour unique fonction le service de ces vénérables voyageurs. (Historiens des Gaules , t. XV, p. 619.)
La tendresse paternelle des évêques pour les moines alla parfois jusqu’à l'abus, ainsi du moins en jugèrent les contemporains. Un des prédécesseurs de Maurice, Étienne de Senlis, fit tant pour Saint-Victor, au détriment de son propre chapitre, que ses archidiacres, dont l’un (le fameux Étienne de Garlande) était tout-puissant auprès de Louis le Gros, l’abreuvèrent de persécutions. On connaît l’issue tragique de cette lutte : en 1133, Thomas, prieur de Saint-Victor, périt dans une embuscade entre les bras de son évêque, et les assassins étaient les neveux de l’archidiacre Thibaud Nothier.
Sans doute, les causes de dissentiment ne manquaient pas. Certaines abbayes, Cluny, Saint-Denis, Saint-Martin de Tours, Saint -Benoît- sur -Loire, Saint-Germain- des-Prés, Saint- Médard de Soissons, Saint-Pierre-le-Vif de Sens, Vendôme, Déols, Moissac et tant d’autres, étaient exemptes de la juridiction de leurs ordinaires et parfois le leur faisaient durement sentir. L’excellent Yves de Chartres frappa un soir à la porte du monastère de Vendôme, où il comptait trouver l’hospitalité, et la porte demeura obstinément fermée devant lui, uniquement parce qu’il était l’évêque du diocèse. Ce refus occasionna l’échange de quelques lettres entre l’évêque , protestant qu’il n'avait pas prétendu user d'un droit, et l’abbé Geoffroi, qui s'était trouvé pour lors absent et qui approuva ses religieux. En 1060 ou 1062, les moines de Moissac convoquèrent à la consécration de leur église tous les évêques de Gascogne, ceux d’Agen et de Toulouse, et n’accueillirent point leur propre ordinaire, Foulques, évêque de Gahors. L'inscription commé-
morative gravée dans cette circonstance, et qui existe encore, conserva le souvenir de cette exclusion par ce vers, qui était un outrage et semblerait porter contre l’évêque l’accusation de simonie :
Respuitur Fulco Simonis, dans jura Cadurco.
En 1144, Thibaud, évêque de Paris, n’assistait pas à la consécration du chœur de Saint-Denis, à laquelle prirent part plus de vingt évêques; son prédécesseur, Étienne de Senlis, ne s’était pas non plus trouvé à la dédicace du porche avec ses collègues, en 1140. Maurice de Sully, si bienveillant pour les moines, alla prendre place au chœur de Saint-Germaindes-Prés, à Paris, le jour où il fut consacré par Alexandre III, en 1163. Les religieux, l'apercevant, le prièrent de se retirer; sur son refus, ils déclarèrent au pape qu’ils mettraient obstacle à la cérémonie tant que l’évêque serait présent. Maurice dut obéir à l’ordre du pape et sortir de l’église ; il voulut ensuite soutenir son droit devant la cour pontificale et perdit sa cause. A Tours, l’agresseur fut l’évêque Joscion, qui inquiéta le plus qu’il lui fut possible les moines de Saint-Martin et perdit en procès contre eux toute sa fortune.
Si Viollet-le-Duc avait connu ces faits et quelques autres semblables, il n’aurait pas manqué d'ajouter encore aux exagérations qu’il a émises sur les rapports mutuels des évêques et des moines. Nous ne voulons pas dire que ces faits n’étaient pas dans les mœurs du temps; ils ne sauraient néanmoins détruire ceux que nous avons exposés plus haut, et dont le caractère est tel qu’ils ne peuvent tromper sur les véritables
sentiments de l’épiscopat. Ces exclusions d’évêques ne portaient pas toujours atteinte à des amitiés parfois orageuses, mais sincères. Geoffroi de Vendôme, comme en témoignent ses lettres, resta dans les meilleurs termes avec saint Yves; ces deux hommes, tous deux énergiques défenseurs de leurs droits, étaient nés pour se comprendre et pour s’aimer. La rude franchise ne blessait pas alors pour toujours; la correspondance entre saint Bernard et Pierre le Vénérable en serait au besoin la preuve. Il ne faudrait pas croire non plus que la situation des évêques vis-à-vis des monastères fût aussi effacée que l’insinue Viollet-le-Duc. Les abbayes exemptes furent toujours une exception ; le nombre n’en augmenta pas d’une manière sensible au xiic siècle (1), et les nouveaux ordres religieux furent précisément une protestation, bien réelle cette fois, contre la tendance des moines à s’affranchir de la juridiction diocésaine. En outre, l’exemption n’enlevait pas à l’évèque la juridiction sur les paroisses dépendant des monastères exemptés; à lui seul il appartenait d'agréer et d’investir les pasteurs; il en était de même à plus forte raison des paroisses qui relevaient des abbayes soumises, et dans celles-ci, l'évêque avait le droit de visite, il devait confirmer l'élection de l’abbé, il
(1) Les papes alors se prêtèrent moins facilement qu’autrefois aux exemptions d’abbayes. Hildegaire II, abbé de Saint-Germer, prétendait ne relever que de Rome, en vertu du privilège à lui octroyé par Henri de France, archevêque de Reims. Aussitôt informé par l’évêque de Beauvais, qui se trouvait ainsi lésé, Alexandre III écrivit à l’archevêque une lettre sévère, le blâmant d’avoir attenté aux droits de ses suffragants, et lui rappelant qu’un monastère ne pouvait être exempté que par la volonté expresse du pape seul. ( Historiens des Gaules , t. XV, p. 881 et 917.)
percevait des redevances. Aucune abbaye, exempte ou non, ne pouvait se fonder dans un diocèse sans le consentement de l'évêque. Ceux-ci accordaient aux moines des prébendes et des dignités dans les cathédrales.
Dans de telles conditions, les évêques n’avaient à redouter aucun inconvénient sérieux de l’existence et de la prospérité des abbayes ; par elles, au contraire, ils voyaient s’agrandir le domaine tant spirituel que temporel de l’Église, et par suite s’accroître leur propre autorité. Comme pasteurs, ils ne pouvaient non plus rester indifférents au secours que leur apportaient dans leur œuvre d’évangélisation des hommes aussi zélés et aussi instruits que l’étaient les moines (1).
Il est à observer que les évêques, si larges dans l’iconographie de leurs cathédrales, au point de permettre aux imagiers de les représenter dans l’enfer, en compagnie de rois et de seigneurs, n’ont pas autorisé la même liberté contre les moines; nous n’en avons pas vu, et nous ne savons s'il en existe du côté des damnés, dans les représentations du Jugement dernier sculptées sur nos tympans des xif et xiip siècles (2). Si les évêques avaient été les ennemis des moines,
(1) Des événements récents ont montré à quelles déceptions s'exposent toujours ceux qui comptent sur une prétendue rivalité entre le clergé régulier et le clergé séculier.
(2) Ceci néanmoins sous toutes réserves. Il existe à l’un des deux portails nord de la cathédrale de Reims un moine marchant derrière le roi et l’évêque parmi les damnés. Mais ce religieux est évidemment un abbé, car il porte crosse, et comme tel la personnification des hautes dignités ecclésiastiques et féodales (près de lui se trouve précisément un haut baron), plutôt que l’image du moine indigne.
quelle occasion meilleure auraient eue les premiers d’afficher leur malveillance à l’égard des seconds?
Les moines de leur côté se montrèrent souvent empressés vis-à-vis de leurs évêques. Ceux de Saint-Remi représentèrent dans leurs verrières les archevêques de Reims. A Corbie, l’abbé Hugues II autorisa ses tenanciers à contribuer, probablement de leurs bras, à la construction de Notre-Dame d’Amiens : Anno 1240, magnificœ cathedralis Ambianensis substruclioni suppetias a suis ferri concessit, disent les auteurs du Gallia christiana. Dans le même diocèse, tous les couvents, abbayes ou prieurés, consentirent à dire des messes pour les bienfaiteurs de la cathédrale et à les associer aux mérites de leurs bonnes œuvres.
Yioilet-le-Duc n’est pas mieux soutenu par l’histoire et par l’archéologie, lorsqu’il affirme, de son autorité privée, que « le clocher prend de l’importance en raison du développement de l'esprit municipal, et se soustrait plus que tout autre monument aux influences monastiques; c’est pour dire en un mot, au xiie siècle, le véritable monument national ». ( D . /?., III, 367.) Il eût été plus exact de dire que le clocher prend de l’importance en raison du développement des édifices adjacents; évidemment une tour qui pouvait suffire à une église romane, haute de 80 à 100 pieds entre le pavé et la crête du toit, se trouvait désormais trop petite à côté ou audessus d’une église ogivale dont l’élévation extérieure dépassait 150 pieds; ce n’est pas autre chose qu’une affaire de proportions. Si l’on se livre, d’ailleurs, à un examen attentif, on s’apercevra que les tours romanes sont, comparativement aux églises leurs contemporaines, plus hautes que ne le sont les
tours ogivales comparativement aux églises postérieures au xne siècle ; les tours romanes dominent davantage le monument religieux. Un examen attentif et même superficiel montrerait en outre que, pour la force des tours, les monastères l’ont emporté sur les cathédrales jusqu’à la fin du xme siècle et peut-être pendant tout le moyen âge. Le clocher le plus ancien connu en France, celui de Saint-Front, est un édifice monastique, et porte déjà son coq à 180 pieds au-dessus du sol. Les gros clochers romans isolés des abbayes ligérines de Saint-Florent, de Saint-Aubin d’Angers, de Marmoutier et de Vendôme étaient bien plus considérables; celui de Vendôme, seul complètement conservé, atteint 235 pieds. Si l’on passe au nombre des clochers pour une même église, on verra, dès la fin du vme siècle, Angilbert en bâtir trois sur sa basilique de Saint- Riquier. Au xie et au xne siècle, il y avait quatre clochers aux églises de Saint-Benoît-sur-Loire, de Saint-Martin de Tours, de Notre-Dame de Châlons, de Vézelay, de Saint- Leu-d’Esserent, cette dernière simple prieuré; il y en avait cinq à Déols, six à Cluny. Saint-Vincent de Laon et Saint- Denis eurent également, au xine siècle, six clochers au moins commencés. Les tours n 'étaient donc point avant tout un luxe municipal; elles furent d’abord un luxe monastique, contre lequel saint Bernard voulut seul réagir; en développant et en multipliant leurs clochers, les cathédrales et les églises paroissiales, loin de se séparer des habitudes des couvents, ne firent, au contraire, que s’en rapprocher très-sensiblement.
Le D. B. (t. III, p. 382) cite particulièrement, comme une protestation contre les Cisterciens, les tours de Saint-Pèresous-Vézelay; la protestation n’émane pas cette fois des sécu-
liers, mais d'un ordre de moines contre un ordre rival. « Il semble que dans ce petit édifice, élevé vers 1240, l’architecte qui travaillait sous la dépendance de l’abbé de Yézelay ait voulu protester contre les tendances cisterciennes de la Bourgogne à cette époque; car il a élevé, des deux côté du portail, deux clochers énormes, si on les compare à la grandeur de l’église. » Puisque la chose est douteuse, il eût mieux valu # garder le silence et ne pas émettre des assertions qui nous représentent les artistes du xme siècle et ceux qui les dirigeaient comme des hommes passablement puérils, se livrant à de folles dépenses, uniquement pour se donner la mesquine satisfaction de braver telle ou telle classe de leurs contemporains. Dans le cas présent, les grosses tours de Saint-Pèresous-Vézelay ne marquent d’une manière évidente que la fidélité aux traditions clunisiennes, inaugurées bien avant la fondation de Citeaux, et aux traditions bourguignonnes proprement dites, à peu près aussi anciennes.
En quête de protestations antimonacales, Viollet-le-Duc va en découvrir, le devinerait-on? jusque dans nos vieilles maisons de bois. (D. R., t. VI, p. 257-260.) Ici les protestations pourraient se comprendre, puisqu'elles se produiraient en plein xive siècle, alors que le prestige et la popularité des moines avaient notablement diminué. Mais se figure-t-on bien nos ancêtres pouvant se loger dans des maisons de pierre et se contentant de maisons de bois, uniquement pour faire pièce aux congrégations religieuses? Comment y avait-il là protestation? C’est que les abbayes, suivant les données romaines, étaient bâties en pierre; il parut alors opportun aux bourgeois de provoquer une réaction « antiromaine » et de revenir au
vieux système gaulois. Pour un peu, Viollet-le-Duc nous ferait de ces bons bourgeois des archéologues consommés et surtout très-pratiques, sachant comment leurs pères bâtissaient, et rétrogradant de quatorze à quinze siècles pour se donner à leurs propres dépens le malin plaisir d’une manifestation permanente contre les moines..
Le lecteur étonné pourrait croire que nous traduisons mal la pensée de Viollet-le-Duc; qu’il soit juge :
« Vers le xive siècle, sauf dans la Provence et le Languedoc, il s’est fait une réaction définitivement antiromaine , au point de vue de la structure des habitations. Il semblerait qu’à cette époque la vieille nation gauloise revenait, en construisant ses habitations, à un art dont les principes étaient restés à l’état latent. La féodalité séculière, loin de comprimer ce mouvement, paraît au contraire y avoir aidé, non certainement par suite d’un goût particulier pour une forme d’art, mais à cause de sa haine sourde pour les institutions monastiques, lesquelles, comme nous l’avons dit plus haut, avaient conservé les traditions gallo-romaines assez pures. Le moyen âge est un composé d’éléments très-divers et souvent opposés; il est difficile, sans entrer dans de longs développements, de rendre compte des effets, étranges en apparence, qui se produisent tout à coup au sein des populations sans cesse en travail. C’est dans l’habitation du citadin et de l’homme des champs, autant que dans l’histoire politique, que l’on trouve les traces du mouvement national qui commença pendant le règne de saint Louis et qui se continua avec une merveilleuse activité pendant les xive et xve siècles, à travers ces temps d’invasions, de guerres et de misères de toutes sortes. Il
semble qu’alors les habitants des villes, qui s’étaient emparés de la pratique des arts, cherchaient dans toutes les constructions à s'éloigner des traditions conservées dans les couvents; ils revenaient à la structure de bois...
« Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si, parmi les populations urbaines qui ont acquis vers le xive siècle des privilèges, une certaine indépendance, qui sont devenues industrieuses et riches, la construction de bois a été presque exclusivement adoptée. Dans les villes du Midi où les traditions de la municipalité romaine ne s’étaient jamais entièrement perdues, et qui n'avaient pas été forcées de réagir violemment contre le pouvoir féodal, surtout contre le pouvoir féodal clérical devenu plus lourd pour les cités que la puissance laïque, l’architecture domestique conserva la construction de maçonnerie, des dispositions de rues relativement plus larges, et n'adopta point ces façades entièrement ouvertes qui mettaient, pour ainsi dire, tous les bourgeois d'une cité en contact les uns avec les autres.
« Nous venons de dire que le pouvoir féodal clérical pesait plus lourdement alors sur les villes du Nord que tout autre. On se rappelle que (dans l'article Cathédrale) nous avons expliqué comment les évêques, vers la fin du xne siècle, préoccupés de l'importance exagérée que prenaient les établissements monastiques, lesquels avaient absorbé à leur profit une grande partie de l’autorité diocésaine d'une part, et désireux d’empiéter sur le pouvoir féodal laïque de l'autre, s'entendirent avec la plupart des grandes villes situées au nord de la Loire, pour élever des cathédrales qui deviendraient le monument de la cité, dans lequel les habitants pourraient se réunir à
leur gré, traiter des affaires publiques, faire juger leurs procès; comment ces évêques espéraient ainsi détruire le pouvoir colossal que s’étaient attribué les abbayes et amoindrir celui des seigneurs laïques; comment cette tentative, d’abord secondée avec une ardeur extrême par les cités, échoua en partie à la suite de la protestation des quatre barons délégués en 1246 vers le roi Louis IX, et de l’établissement des baillis royaux ; comment cependant la bourgeoisie, faisant alliance plus intime avec la royauté dont elle sentait dès lors le pouvoir protecteur, cessa brusquement de subvenir à la construction de ces immenses basiliques, regardées comme une garantie de leurs libertés futures, pour lutter contre le pouvoir féodal de l’évêque et des chapitres, le plus étendu, presque toujours, dans la cité. Cette lutte, soutenue souvent par les seigneurs laïques et tolérée par le pouvoir royal lorsqu’il y trouvait un moyen d’étendre son autorité, eut pour résultat d’entretenir au sein de la population de ces villes une fermentation incessante et de lui donner une idée de sa force si elle se maintenait unie. De là ces habitations si intimement liées, si voisines, toutes construites à peu près sur un même programme suivi jusqu’à la fin du xve siècle. » (. Dictionn . rais., t. VI, p. 257-260.)
En relisant de tels paradoxes, fauteur lui-même s’est épouvanté, et il a dû ajouter sur ses épreuves l’aveu qu’il y a là des « effets étranges en apparence ». Au lieu de biffer simplement toutes ces tirades, il a essayé des explications qui expliquent seulement son embarras et laissent voir que ce point ne se liait à son système que de la manière la plus passagère et la plus accidentelle. Du moins aurait-il dû improviser avec plus de retenue.
Viollet-le-Duc était trop familier avec le moyen âge pour ne pas sentir aussi de temps en temps le mauvais pas où il s’engageait en divisant la société des xne et xme siècles en deux camps ennemis : les moines d’un côté, les séculiers de l’autre. L'illusion chez lui ne pouvait durer continuellement; voilà pourquoi, tenant bon sur l'esprit antimonacal des architectes laïques, il a fini par les placer dans une sorte d'oasis républicaine, où, incompris de leurs contemporains, ils se seraient érigés en censeurs de l'Église et en réformateurs de la pensée. Il est déjà grave d’isoler de la société les créateurs d’une architecture nouvelle, à supposer que tels soient les maçons laïques; nous avons eu occasion de nous expliquer à cet égard. Nous montrerons plus bas que ces laïques étaient de bons chrétiens comme leurs compatriotes; nous n’avons ici qu’à rechercher leur attitude à l'égard du clergé régulier. Les monuments ne nous révèlent à cet égard qu’une seule circonstance, et elle suffit. Parmi les vingt à trente architectes connus du xme siècle, époque où l’institut monastique commençait ou allait commencer à décliner, on ne retrouve la sépulture que de cinq, et ceux-là reposaient sous les dalles des églises monastiques : Guillaume à Saint-Étienne de Caen (1), au commencement du xme siècle; Hugues Libergier à Saint- Nicaise de Reims, en 1273; Pierre de Montereau à Saint-Germain-des-Prés, en 126G; Étienne de Mortagne à Marmoutier,
(1) Voici son épitaphe, d’après M. G. Bouet ( Analyse architecturale de Saint-Étienne de Caen, IIe partie, chap. ier) :
GVILLELMVS JACET HIC, PETRARVM SVMMVS IN ARTE 1STE NOVVJI PERFEC1T OPVS , DES PREMIA, XPE.
en 1293 ; Robert de Couey à Saint-Denis de Reims, en 1311. Il est à observer que les trois derniers (1) avaient bâti également des églises séculières, des cathédrales. On est forcé d’en conclure ou que les moines avaient fait des offres aux maîtres maçons et avaient conséquemment de bons motifs de les estimer, ou que les maîtres avaient désigné eux-mêmes les monastères pour renfermer leurs tombeaux. Dans l’un ou dans l’autre cas, il y avait une affection réciproque, et alors que devient le prétendu antagonisme, cette pierre angulaire du système de Viollet-le-Duc?
VI. — Puisque le style ogival ne pouvait être une machine de guerre contre les moines, pourquoi ceux-ci, à supposer qu’ils n’en fussent pas les auteurs, auraient-ils hésité un seul instant à l’accepter? Serait-ce par hasard pour avoir contracté des habitudes routinières et théocratiques? Que de fois ne les a-t-on pas calomniés en leur jetant comme une insulte ces deux mots qui semblaient nés pour eux : routine, théocratie! La chose a paru si naturelle que d’excellents catholiques s’y sont laissé prendre, et que nous avons été le premier peutêtre à nous prononcer, pièces en main, en faveur de l’esprit libéral de nos vieux abbés. Combien cependant la réfutation
(1) C’est légèrement douteux pour Étienne de Mortagne. Un maître de ce nom dirigeait, en 1279, les travaux de la cathédrale de Tours; l’épitaphe de Marmoutier ne donne que le prénom Étienne ; le nom de la ville avait été effacé; mais il est extrêmement probable qu’il s’agit d’un seul et même artiste, ayant à la fois la charge de la cathédrale et de l’abbaye, ce qui était fréquent. (Voy. Tours archéologique , par Ch. Grandmaison, § iv.)
eût été facile! Il suffisait douvrir au hasard le Dictionnaire raisonné lui-même et de regarder la façon dont il y est procédé. Viollet-le-Duc, voulant suivre chronologiquement et expliquer la marche de l’art depuis le xe jusqu’au xme siècle inclusivement, s’appuie également sur les églises séculières ou sur les abbayes; c’est aussi bien sur les unes que sur les autres qu’il saisit les exemples les plus anciens de chaque nouveau progrès introduit dans l’architecture. Les premiers arcs-boutants (i). R ., t. 1er), [\ ies trouve à Saint-Remi de Reims (il y en a d’un peu plus anciens à Saint-Germain-des- Prés, et le Saint-Denis de Suger a dû en posséder) ; au mot Architecture , il cite déjà la nef de Yézelay comme le type le plus avancé de son temps, et pareil caractère, il le constate souvent dans la basilique de Suger. Le chœur et le transsept de Vézelay sont « un des premiers et des plus beaux exemples de l’architecture ogivale bourguignonne » (t. 1er, p. 232).
Pour les chapiteaux gothiques, « le développement est complet dans le sanctuaire de l’église Saint-Leu-d’Esserent » (t. II, p. 504). Dans le réfectoire de Saint-Martin-des-Champs, « l’architecte a franchi le premier pas vers le chapiteau à tailloir octogonal du milieu du xine siècle,....; la transition est •évidente» (t. II, p. 528). Selon l’article Construction , «le chœur de Saint-Remi de Reims a dû exciter avec raison l’admiration des constructeurs de la fin du xne siècle, car les méthodes adoptées là sont suivies en Champagne à cette époque » (t. IY, p. 66). Selon l’article Pilier (t. VII), l’église abbatiale de Saint-Martin de Laon aurait probablement fourni le type duquel dérivent les piliers de la cathédrale voisine. On pourrait multiplier indéfiniment les. citations; il vaut mieux
insister sur les témoignages formels ou faiblement déguisés de Viollet-le-Duc en faveur de Saint-Denis.
« En 1144, l’abbé Suger achevait l’église abbatiale de Saint-Denis; or, dans les parties de l’édifice qui datent de cette époque, on voit que la révolution architectonique est accomplie ; non-seulement le plein cintre est abandonné, mais le système de la construction dite gothique est trouvé. » — « Sur le sol de l’Ile-de-France, on voit apparaître déjà, dès l’époque romane, une liberté, une variété dans les types, qui indiquent des tentatives incessantes pour sortir des traditions. Ce sont ces tentatives qui amènent l’architecture que Suger, ai-je dit, paraît avoir inaugurée comme une innovation hardie et savante à la fois. »
Ces passages sont empruntés aux Entretiens (t. I, p. 262 et 281); mais le D. R. n’est pas moins explicite. On peut consulter, par exemple, le t. II, p. 298 et 300; le t. IV,. p. 31; le t. VII, p. 504 et 506, où il s’attache à démontrer géométriquement que les voûtes du porche et du chœur sont le commencement de la structure gothique; le t. VIII, p. 212; et surtout le t. IX, p. 201 et 503. A la page 201 du t. IX, le Dictionnaire raisonné s'exprime ainsi : « Un moine de génie semble avoir provoqué cette révolution de l’art de bâtir. Suger fit reconstruire l’église de Saint-Denis en 1137. Elle était terminée, ou peu s’en faut, en 1141 (1). Or on voit apparaître
(1) Viollet-le-Duc n’a jamais lu que la Vie de Suger, par le moine Guillaume. S’il avait parcouru les écrits mêmes-üu grand abbé, il aurait vu que le vestibule fut bâti de 1137 à 1140, le chœur de 1140 à 1144, et le reste, nef et transsept, après le chœur, sans qu’il soit bien certain que l’église ait ôté complètement achevée du vivant de Suger, c'est-à-dire avant 1152.
déjà, dans ce qui nous reste de ce monument, le système de structure dit « gothique ».
Nous ne croyons pas utile d’ajouter nôs observations personnelles à celles de Viollet-le-Duc. Personne aujourd’hui ne doute plus de la priorité chronologique du chœur de Saint- Denis sur les autres églises ogivales. En 1860, F. de Verneilh la proclamait dans le Bulletin monumental (t. XXVI, p. 213) :
« Aucun homme, disait-il, n’a mieux connu que l’abbé Suger les ressources artistiques de son temps et de son pays; aucun n’a exercé sur la marche et les progrès de l’art une influence aussi décisive. C’est sous l’impulsion puissante de ce moine, vraiment grand en toutes choses, que l’architecture gothique a pris naissance. » Il publiait vers la même époque le Premier des monuments gothiques , destiné à développer sa thèse. Est-ce lui qui a converti M. Daniel Ramée, un des premiers et des plus grands négateurs du libéralisme artistique des moines? Toujours est-il que ce dernier, après avoir écrit, en 1843, dans son Manuel de l'histoire générale de l'architecture, les phrases les plus étranges sur l’incapacité créatrice des ordres religieux et leur résistance obstinée à l’art ogival, a fini, dans son Dictionnaire des termes d' architecture (1868), par reconnaître qu’ « un style d’architecture a prévalu en Europe à partir du milieu environ du xne siècle jusqu’à la fin du premier quart du siècle suivant », et que « Suger en fut le créateur » (p. 22). M. Ramée appelle cela le style de transition; mais c’est bien déjà l’architecture ogivale avec ses principes fondamentaux.
Si les moines, en la personne d’un de leurs plus illustres
représentants, ont été les promoteurs d’un style nouveau,
pourquoi auraient-ils été avant ou après des esprits rétrogrades? S’ils ont créé ou suscité un progrès si brillant, ils devaient y être préparés par des habitudes libérales et une philosophie éclairée. Quand on a été longtemps routinier, on ne s’improvise pas inventeur. Viollet-le-Duc a bien çà et là accusé les moines d’avoir arrêté l’essor de l’art pendant la période romane; mais il se contredit lui-même, soit formellement par le passage que nous avons cité à la fin du chapitre VII, soit implicitement par l’exposé détaillé de la marche de l’architecture, marche constamment ascensionnelle depuis le ixe siècle jusqu’au milieu du xne, marche qui ne fut lente, relativement au xip et au xrve siècle, que faute de principes assez féconds, d’expérience acquise, et aussi parce que les moines surent garder une sage modération, malheureusement dédaignée plus tard par les laïques.
« L’art roman, dit M. Albert Lenoir (. Architecture monastique), ne serait pas une dégénérescence de l’architecture romaine; il a complété, au contraire, et fait progresser les combinaisons de l’arc en plein cintre, qu’il a entièrement affranchi de l’architrave. Il a revêtu de formes inconnues au paganisme les grandes conceptions qu’ü substitua aux timides et premiers essais des chrétiens occidentaux; il a osé beaucoup plus que l’art byzantin; le premier, il sut donner à nos temples une distribution et une physionomie en rapport avec leur but, avec la grandeur du culte; il a trouvé les moyens pratiques de réaliser ces effets... On peut donc le considérer comme représentant la grande période d’invention et de progrès de l’art du Nord. »
Le même auteur dit encore : « Les moines, en renonçant
à leurs études d’architecture si bien commencées, ne préparèrent-ils pas de longue main la décadence de l’art catholique, qu’eux seuls, par leur position exceptionnelle, par leur foi toujours. entretenue, par leur science individuelle ou collective, auraient pu soutenir longtemps encore? Sans doute les premiers artistes laïques appelés à les remplacer présentaient avec eux peu de différence quant à la foi et au savoir; mais de génération en génération, ces qualités indispensables ne purent que décroître dans la vie séculière, et la chute de l'art sacré en fut la conséquence. »
La meilleure preuve qu’on puisse alléguer du libéralisme aitislique des moines, c'est la variété des écoles régionales pendant la période romane et l’indépendance des monastères affiliés vis-à-vis des maisons mères, qui s’abstinrent, quoi qu’on ait dit, d’imposer des constructeurs et des méthodes. La règle de Citeaux commande la simplicité, non le style, et s'il y a dans cette congrégation un groupe d’églises présentant des traits de famille incontestables, il s’en trouve à côté de celles-là beaucoup d'autres qui en diffèrent selon leur situation au sein de telle ou telle école. Nous nous abstiendrons de revenir sur les exemples et les aperçus que nous avons donnés, soit dans noire Annuaire de l'archéologue français de d 877 (p. 86 et 87), soit dans 1 Archéologie nationale au Salon de 1876 (p. 25-38), soit dans le chap. VII du présent ouvrage.
Mais, dira-t-on, les moines, après l'abbé Suger, finissant par s’apercevoir que le gothique s'écartait sensiblement des apparences romanes, et n’osant pas trop affronter l’impopularité par des goûts rétrogrades quand ils étaient forcés de construire, ont du moins voulu conserver le plus longtemps
possible leurs vieux édifices conventuels, afin de ne pas donner lieu chez eux à des manifestations de la nouvelle architecture. — Jamais, au contraire, les moines n'ont tant rebâti sans nécessité que de 1150 à 1250, et il est hors de doute que leur objet fut précisément, dans la plupart des cas, de mettre à profit les avantages usuels et les beautés du style ogival. En général, les églises romanes étaient trop vastes, trop solides et trop belles pour avoir besoin d’être remplacées. Néanmoins, soit par suite d’accidents, soit qu’il y ait eu, par exception, des abbayes dotées encore d’églises trop mesquines, soit que réellement maintes « folies » aient été commises, soit enfin que certains établissements de fondation récente n’eussent encore possédé que des chapelles provisoires ou que d’autres fussent nés après le milieu du xne siècle, nous ne voyons partout qu’abbayes en construction, non-seulement dans les régions monumentales du Nord, mais encore au milieu des écoles les plus rebelles à l’architecture gothique.
La basilique de Saint-Denis, après avoir été complètement reconstruite sous Suger, l’est une seconde fois sous saint Louis, de 1131 à 1270. Les monastères ou chapitres réguliers : Saint-Germer, Mantes, Saint-Évremond de Creil, Saint-Leud’Esserent, Saint-Frambourg de Senlis (1177), Saint-Thomas de Crépy-en-Valois (1180), Châalis, Saint-Corneille de Compiègne, Saint-Martin-au-Bois, Saint -Quiriace de Provins (1160), la Celle-sur-Morin, Lagny, Saint-Crépin et Saint- Jean-des-Vignes (1198-1234) de Soissons, Nogent-sous- Coucy, Saint-Martin et Saint-Vincent (1174-1220 environ) de Land, Saint-Yved de Braisne (1180-1216), Orbais, Saint- Thierry, Saint-Nicaise et probablement Saint-Denis de Reims,
Mouzon, Saint-Maurice d’Épinal, Sainte-Colombe et Saint- Pierre-le-Yif de Sens, Saint-Quentin de Vermandois, le Mont- Saint-Quentin, Vaucelles (1191-1235, Anchin (1181-1250), le Mont-Saint-ÉIoi (1200-1250 environ), Saint-Bertin (1) et Notre-Dame de Saint-Omer, Saint-Valéry, Eu (1186-1230), Conches (1210-1238) , le Breuil-Benoit , la Noé, la Trinité de Fécamp (1175-1220 environ), Saint- Victor -l’Abbaye, Saint-Wandrille (1248-1342), Saint-Pierre-sur-Dive, Saint- Évroult, Notre-Dame du Bec (1161-1178), Lonlay, Hambye, Saint-Florentin de Bonneval, Coulombs, Saint-Pierre de Chartres, Saint-Laumer de Blois (1135-1210), la Trinité de Vendôme, Marmoutier, Saint-Martin et Saint-Julien de Tours, Bourgueil, Candes, Toussaint d’Angers, le Loroux, Chalocé, la Couture et Saint-Vincent du Mans, Saint-Gildas-des-Bois, Perseigne, Lebon, Paimpont, Saint-Mathieu de Fin-des-Terres, Flavigny, Saint-Seine, Semur-en-Auxois, Charlieu, pour ne parler que des régions du Nord, rebâtissent ou remanient de fond en comble leurs basiliques, et parmi ces basiliques, une, Saint-Quentin, rivalise d’importance avec les plus grandes cathédrales. Nous négligeons de mettre à l'actif des moines une incroyable quantité d’églises paroissiales dont ils avaient la charge, et qu’ils renouvelèrent magnifiquement.
Ce n est pas tout encore. Si nous passons à l’architecture civile, nous voyons que pas un monastère du Nord n’a laissé passer le xme siècle sans reconstruire dans le goût nouveau
(1)* L’abbé Gilbert (1246-1264) fit rebâtir le cbœur sur des proportions telles que ses successeurs ne purent continuer ainsi l’église et le démolirent au xive siècle. A Corbie, l’abbé Raoul (1240-1251) avait conçu un projet de reconstruction qu’il ne put commencer. ( Gallia christiana.)
quelqu’un de ses bâtiments, et que la plupart se sont radicalement transformés. Avant les dévastations des trois derniers siècles, Saint-Germain-des-Prés, Saint-Martin-des-Champs, Sainte-Geneviève, Saint-Denis, Ourscamp, Breteuil, Saint- Jean-des-Vignes, Saint-Pierre-le-Vif, Corbie, Fécamp, Bonport, Beauport, Saint-Évroult, Saint-Étienne de Caen, offraient des salles, des cloîtres, des corps de logis du xme siècle d’une étonnante somptuosité. C’est une abbaye célèbre, le Mont- Saint-Michel, qui résume toutes les splendeurs et toute la puissance de l’art civil du xme siècle.
Cette tendance des moines à reconstruire leurs édifices claustraux n’a pas échappé à Viollet-le-Duc, et lui suggère l’observation suivante, inexacte quant aux églises, vraie pour le reste : « Le mouvement de l’architecture qui, dans le Nord, avait commencé au milieu du xne siècle par la reconstruction des cathédrales, fut suivi par un grand nombre de monastères. La reconstruction des églises des abbayes exigeant des sommes énormes, les édifices anciens furent conservés; mais les cloîtres, constructions assez légères et exigeant des dépenses moins considérables, furent presque tous (dans le Nord) rebâtis dans le goût nouveau. » ( D . /?., III, 417.)
Le dernier trait , et le plus frappant , de la bienveillance des moines à l’égard du style ogival, c’est que, non contents de le posséder chez eux, ils ont voulu s’en constituer en quelque sorte les apôtres, les missionnaires.
Il y a eu deux invasions successives du style ogival du Nord dans le reste de la France et dans les pays étrangers. La première produisit des types isolés qui suscitèrent tout au plus
quelques imitations imparfaites; la seconde implanta définitivement l’art français. L’une, contemporaine de l’enfance du style ogival, est due aux moines ; l’autre, opérée quand la formation fut complète, eut pour auteurs les évêques et les corporations laïques.
En France, tous les ordres religieux concoururent à la propagation du style ogival. En Auvergne, les deux plus anciens monuments gothiques sont les chœurs des églises bénédictines d’Ébrcuil et de Saint-Pourçain (1), fortement imprégnés des souvenirs du chœur de Saint-Denis ; immédiatement après vient le chœur de Saint-Amable de Riom (commencement du xme siècle).
En Bourgogne, c’est le chœur de l’église clunistedeVézelay, chœur dont nous avons déjà parlé d'après Viollet-le-Duc, et qui présente également des analogies avec celui de Saint- Denis. En Languedoc, c'est un chœur et une abbaye bénédictine : Saint-Gilles; on peut ajouter l'abside de Saint-Paul de Narbonne, encore bénédictine. En Béarn, c’est la nef de l'église bénédictine de Sordes. En Bretagne, c’est l’abbaye entière de Beauport. Des abbayes cisterciennes de France les ruines mêmes ont péri le plus souvent; il serait sans cela facile de leur attribuer une large part dans l’apostolat artistique de la fin du xiie siècle ; mais à l’étranger, les monuments nous renseignent mieux sur le rôle des religieux de Citeaux. Ce furent eux qui « introduisirent en Allemagne des formes nouvelles,
(1) Il ne reste du rond-point de Saint-Pourçain qu'une travée à peu près intacte; mais elle suffit, avec quelques autres fragments voisins, pour établir la ressemblance.
pratiques, utiles, et dont l’adoption se recommandait d’ellemême. Élevant partout des églises voûtées, ils popularisèrent la voûte en Allemagne, en des contrées où, jusqu’à la fin du xne siècle, elle avait été rarement adoptée, et enseignaient d’exemple à la construire à l’aide de l’arc brisé et d’appuis butants. Les Cisterciens étaient donc en quelque sorte des mis sionnair es, propageant chez les autres nations les principes de ï architecture française , d’autant mieux venus en Germanie qu’ils n’apportaient pas un système complet, exclusif, mais bien un système simplifié, et comme tel sympathique aux idées et aux mœurs allemandes. » (M. de Roisin, d’après M. Schnaase; Bulletin monumental , t. XXY, p. 719.)
Le peu que nous connaissons de l’Espagne et du Portugal nous permet d’attribuer aux Cisterciens , dans ces pays, un rôle analogue. En 1194 fut fondée l’abbaye de Piedra, qui, sans être même une colonie directe d’un monastère cistercien (elle dérivait de Poblet, autre abbaye espagnole), eut une église de style ogival primitif dont les ruines existent encore. Dans les premières années du xme siècle, l’ancien monastère de Yal de Dios, donné aux Cisterciens, fut augmenté par eux d'une nouvelle église, dont la première pierre fut posée en présence de maître Gautier, un Français, et qui est également de style ogival primitif. ( Espana sagrada , t. XXXYIII, p. 181.) En 1148 fut fondée l’importante abbaye cistercienne d’Alcobaça, qui, reconstruite au commencement du xme siècle, introduisit en Portugal les premiers rudiments de l’architecture gothique; l’église a des nervures et un déambulatoire. L’église abbatiale de Leça do Balio, dans le même pays, est de la même époque et de même style.
L’état actuel des connaissances archéologiques et de notre préparation personnelle ne nous permet pas d’approfondir davantage l'action des moines dans les contrées méridionales de la France et dans les pays étrangers; nous reconnaissons, sans plus de difficulté, que le libéralisme des moines n’était pas absolument réfléchi, prémédité, et qu’en servant la cause de l’art ogival ils n'ont pas toujours eu la volonté expresse de contribuer aux développements ou à la propagation de l’architecture française.
Nous ne dépouillons pas les corporations laïques pour tout donner aux congrégations. Ni les unes ni les autres n’avaient, au xiic siècle, l’idée de progrès telle qu’on l’a conçue plus tard. Quand une chose paraissait défectueuse ou insuffisante, on s’attachait à la corriger ou à la compléter, sans trop se demander si l'on finirait par tout bouleverser. Nous parlons ici d’art seulement, et non de philosophie ou de théologie; car, en ces deux matières, le xne siècle chercha et applaudit avec un certain parti pris les nouveautés : Discipuli solis novitatibus applaudtint, et magistri gloriæ potins invigilant quant doc- Irinœ, dit avec amertume Étienne, évêque de Tournai, dans une de ses lettres.
Puisque nous venons de nommer la philosophie, emprunlons-lui un terme capable de rendre exactement notre pensée. Aux propositions erronées de Viollet-le-Duc, nous opposons généralement les propositions contradictoires correspondantes, et non les propositions contraires. En procédant différemment, nous outre- passerions à notre tour la vérité; une réaction ne doit pas se guérir par une autre réaction. Nous avons mis toute notre attention à éviter des excès qui , en
nous jetant au delà du but, nous l’auraient bien réellement fait manquer.
VIL — La question des architectes laïques est une de celles qui ont le plus passionné les archéologues occupés du moyen âge. Aux yeux de quelques-uns aujourd’hui, rien ne peut être chrétien que ce qui est avant tout sacerdotal. A notre sens, l’art ogival appartient à l’Église catholique aussi bien que l’architecture romane, précisément parce qu’il est le produit de toutes les forces vives de l’Église, parce qu’il est dû en même temps aux deux grands ordres hiérarchiques de l’Église, l’Église enseignante et l’Église enseignée. Est-ce que l’immense majorité des génies qui ont tressé, depuis le xine sièle, la couronne artistique du christianisme, les Texier, les Brunelleschi, les Michel -Ange, les Pérugin, les Raphaël, les Vinci, les Rubens, les Lesueur, les Poussin, ne sont pas des laïques, et l’Église en sent-elle sa gloire compromise?
Ce serait bien autre chose néanmoins si l’Église devait l’art ogival à des fds révoltés, si les laïques du xme siècle, au lieu de travailler pour elle, avaient sournoisement, du fond de leur oasis républicaine, voulu porter les premiers coups à sa puissance et à ses dogmes. Ainsi l’entend Viollet-le-Duc, et nous comprenons dès lors pourquoi le système attribuant aux laïques la direction technique des arts à l’époque des grandes cathédrales trouve parmi les catholiques de nos jours tant d’incrédules et tant d’adversaires.
Quant à nous, le fait de cette direction laïque ne nous inquiète guère, on l’a déjà vu. Il nous reste à montrer que les amis de l’Église peuvent comme nous l’accepter sans crainte, fallût-il
remonter à l’origine même du style gothique et pousser la bonne volonté jusqu a mettre, à Saint-Denis, un laïque à la place de Sugcr.
Pour isoler de leurs contemporains les architectes laïques, au point d’en faire les ennemis de l'Église, alors que la religion était universellement le mobile ou le but des plus généreuses entreprises, au point d’en faire les premiers apôtres de l'affranchissement intellectuel à une époque où l’on entrevoyait à peine la liberté de conscience; pour avancer des choses aussi extraordinaires, il eût été indispensable d’être bardé de preuves, et ViolIet-le-Duc n’en a jamais apporté que deux, lesquelles proviennent de son imagination, aussi bien que le système dont elles étaient appelées à assurer la défense.
Il affirme d’abord que, dans les corporations laïques et par esprit de défiance ou d'hostilité à l’égard du clergé, tous les compagnons s’engageaient au secret le plus absolu , relativement aux méthodes de construction. Quelques faits bien connus et l’essence même du style ogival amènent une conclusion toute différente. Vilard de Honnecourt, qui visitait ses confrères et recevait leurs communications, ne s’est pas interdit d’écrire et de dessiner un album, aujourd’hui célèbre, où il note les procédés qu'il a appris et ceux qu’il a lui-même trouvés, avec des explications minutieuses. Et cet album n’est pas seulement un carnet à son usage personnel : il le destine à la postérité, car il a soin de saluer le lecteur dès la première page , de parler ensuite presque toujours à la seconde personne, et d’introduire çà et là des renseignements biographiques parfaitement inutiles pour la plupart ' s’il n’avait écrit que pour lui seul. Si le secret avait été recommandé, pour-
quoi encore ces épures tracées sur les murs des monuments, exposées à tous les regards? Enfin le style ogival est l’art le plus facile à saisir pour qui se donne la peine de l’étudier sur les édifices, la forme, visible et compréhensible pour tous, n’y étant que le résultat des procédés et des moyens employés.
Après six à sept cents ans, Viollet-le-Duc a bien su retrouver les principes du style ogival ; les contemporains instruits étaient-ils donc incapables de comprendre la structure des édifices qu’ils voyaient élever sous leurs propres yeux (1) ?
Cette conjuration du secret ne pouvait guère atteindre le clergé, dont la plupart des membres avaient renoncé à la pratique de l’architecture. Yoici une attaque plus directe et qui devait être plus sensible aux amis sincères de l’Église. Incrédules, du moins vis-à-vis de certains dogmes, les architectes et les sculpteurs laïques (on sait que souvent les mêmes artistes cumulaient les deux professions) auraient laissé entrevoir leurs sentiments dans l’expression du doute qu’ils auraient mise dans la bouche de leurs statues, ou dans les satires auxquelles ils se seraient livrés sur les portails des cathédrales. On avait toujours lu jusqu’à présent dans les visages des statues du xne et du xme siècle l’expression d’une pensée méditative ou contemplative, éminemment conforme et aux tendances de l'époque vers la théologie et au caractère même du christianisme. Viollet-le-Duc, lui, ne trouve à lire qué le doute et l’ironie ; mais comme ceci est exclusivement une manière de voir et que la discussion de simples manières de voir plus ou moins
(I) Voir ce que dit Viollet-le-Duc lui-même dans le passage cité plus haut, p. 99-100.
subjectives reste sans résultats, nous prions le lecteur de se transporter lui-mêinc devant les œuvres des statuaires français du xme siècle et d’en étudier sans parti pris la physionomie. Nous n’oublierons pas d’ajouter que les gravures du Dictionnaire raisonné doivent exciter à cet égard quelque défiance, l’auteur ayant inconsciemment accusé dans ses dessins la physionomie railleuse qu’il prête aux originaux. Nous ajouterons aussi que la voie d’appréciations ouverte par Viollet-le- Duc peut conduire très-loin, et que rien n’empêche, selon nous , d’appliquer des raisonnements analogues aux œuvres d’artistes dont la piété fut incontestable. Avec cette bonne volonté qui manquait trop rarement à Viollet-le-Duc, on arriverait à voir dans les madones ou les bienheureux de Frà Angelico, par exemple, le contraire de ce que le séraphique peintre a essayé d’exprimer.
Quant aux satires lapidaires, dans lesquelles Viollet-le-Duc trouve une sorte de liberté de la presse, un exutoire pour les esprits libéraux ou mécontents, nous répondons que d’un côté cet exutoire n’était pas nécessaire, puisque, de l’aveu même du Dictionnaire raisonné (t. V, art. Fabliau) x et comme on peut s'en convaincre en lisant les chansons de geste ou d’autres œuvres littéraires du xme siècle, jamais liberté de parler ne dépassa, dans un état monarchique, celle dont on jouit sous Philippe-Auguste et sous saint Louis; et que, d’un autre côté, là où l'on croit saisir un trait malicieux et mordant, il n’y a au fond qu'un enseignement chrétien. Ces reines, ces évêques, ces rois placés en enfer par les imagiers sont tout simplement le reflet des sermons prononcés à l’intérieur des cathédrales elles-mêmes, la traduction sur la pierre des ouvrages
théologiques de l’époque. Il fallait apprendre au peuple que les dignités et les grandeurs ne sauvent pas de la damnation , qu’elles y exposent, au contraire, par les tentations qu’elles suscitent et la responsabilité qu’elles encourent; jamais, du moins avant le xvne siècle, le clergé catholique n’a manqué à cet enseignement. Michel-Ange, malgré son austère piété, ne craignit pas de placer à son tour des cardinaux dans son Jugement dernier de la chapelle Sixtine. Il est impossible d'ailleurs que de pareilles représentations aient pu être faites sans la complicité ou même sans l’initiative de ceux qui en sont les prétendues victimes. Michel-Ange travaillait au palais pontifical, sous les yeux du terrible Jules II; nos imagiers également n’échappaient pas aux regards de nos rois ou de nos évêques, peu disposés sans doute à se laisser impunément caricaturer. Au xme siècle, « l’iconographie se règle sous la haute direction des évêques » , ainsi que l’avoue , dans un bon moment, Viollet-le-Duc ( Dictionnaire raisonné , t. II, p. 300); ce n’est donc pas des satires anticléricales qu’il faut chercher dans les portails des cathédrales.
A la suite du passage que nous venons de citer, Viollet-le- Duc ajoute immédiatement : « L’iconographie n’est plus de la superstition, c’est de la foi, de la poésie, de la science. » Cette phrase, vraie peut-être en elle-même, ne l’est plus si l’on en déduit une opposition radicale entre l’iconographie du xme siècle et les iconographies antérieures. Si par superstition il faut entendre des représentations de légendes, il en existe à partir de 4150 aussi bien qu'auparavant, témoin les histoires de sainte Anne, de saint Joseph, de saint Marcel, du moine Théophile, celte dernière, répétée deux fois sur la façade sep-
tentrionale de Notre-Dame; les catholiques n’ont jamais regardé la croyance à de tels récits comme une superstition. S’il faut entendre les emprunts nombreux faits aux prophéties de l’Ancien Testament et à l’Apocalypse, emprunts parfaitement orthodoxes, on en rencontre à chaque pas jusqu’à la fin du xive siècle. Si l'on a voulu signifier les représentations tirées des Bestiaires , elles ne disparaissent pas avec l’architecture romane (1). Les griffons, les chimères et les autres animaux grotesques ne font que changer de lieu : ils passent des chapiteaux historiés aux gargouilles. Seules, les allégories ou les réalités par trop naïves, pour ne pas dire indécentes, font place à des allégories plus délicatement exprimées ou à des réalités mieux choisies : c’est un progrès qui correspond trop bien à ceux de l'architecture et du goût public pour qu’il soit utile de lui chercher à grand’peinc des causes spéciales. De la science, on en avait déjà essayé à l’époque romane. Les réminiscences des Bestiaires nous montrent la science appliquée à la morale, comme les zodiaques, familiers aux sculpteurs dès le xie siècle, montrent l’astronomie appliquée à la liturgie et aux travaux usuels. Il y a certainement des nouveautés importantes dans l’iconographie du xmc siècle : alors apparaissent la représentation fréquente des Apôtres avec leurs attributs,
(1) Il ne faut pas oublier que Guillaume Clerc de Normandie et Richard de Fournival, les auteurs des plus célèbres Bestiaires , ont vécu au xmc siècle, et que le dernier, mort vers 1260, était chancelier de l'église d’Amiens au moment même où se bâtissait le portail de cette cathédrale. Vincent de Beauvais, dans son Spéculum , s'est aussi beaucoup occupé, vers le milieu du xme siècle, des propriétés et des qualités symboliques des
animaux.
la parabole des Vierges sages et des Vierges folles, les Sibylles, l’Arbre de Jessé, les scènes de la mort et du triomphe de la Mère de Dieu; les sujets sont plus savamment distribués et se fondent mieux dans un ensemble; la vie civile commence à fournir quelques-uns de ses tableaux (4), et la science des allégories qui se rapportent plus à la philosophie ou aux études profanes qu’à la religion. Mais, outre que l’iconographie chrétienne, comme l'architecture, a sans cesse varié en France, il est impossible de constater dans les changements qu'elle subit du xiie au xme siècle une direction différente de celle que suivaient en même temps et la dévotion populaire et les travaux intellectuels; isoler cette iconographie pour y chercher les manifestations d’un esprit systématiquement hostile aux idées et aux tendances d’un des siècles les plus caractérisés et les mieux connus de l'histoire, c’est une grave témérité, pour ne rien dire de plus.
Sans être des illuminés ou des contemplatifs, les maîtres maçons qui développèrent le style ogival furent, comme les bourgeois leurs contemporains, fidèles tout au moins à leurs principaux devoirs religieux, ainsi que l’ordonnaient formellement les statuts de chaque corporation. Rien de sérieux ne vient insinuer le contraire, et, en l’absence de documents
(1) Il n’est pas vrai cependant que certaines statues des porches latéraux de Notre-Dame, à Chartres, représentent les Vertus civiles ou corporelles (D. R., t. IX, p. 360). Mme Félicie d’Ayzac {les Statues du porche nord de la cathédrale de Chartres, 1849) a surabondamment prouvé que la Force, la Rapidité, la Santé, V Honneur sont des Béatitudes célestes, c’est-à-dire les prérogatives dont jouiront les âmes ou les corps des justes dans le ciel, d’après saint Anselme et d’autres écrivains ecclésiastiques.
positifs, on doit regarder les honneurs accordés aux architectes comme des témoignages d’une estime que les évêques et les moines n’eussent pas aveuglément égarée sur des incrédules ou sur des hypocrites.
Ces honneurs, Viollet-le-Duc les a contestés. Ingrats à leur tour envers les corporations, les moines et le clergé séculier auraient organisé contre elles la conspiration du silence. Non content de ne plus nommer les architectes, on se serait tu sur leurs œuvres au point de n’en pas donner les dates (1).
(I) « Les chroniques des monastères, les légendes, les histoires, si prodigues de louanges à l'endroit des monuments élevés pendant la période romane, qui s'étendent si complaisamment sur la beauté de leur structure, sur leur grandeur et leur décoration, bien que beaucoup de ces monuments ne soient que de méchantes bâtisses en moellons mal conçues et plus mal exécutées, se taisent brusquement à la fin du xn° siècle, lorsque l’architecture passe des cloîtres dans les mains des laïques. Par hasard, un mot de l’édifice, une phrase sèche, laconique; sur les maîtres de l’œuvre, rien. Est-il croyable, par exemple, que, dans le volumineux cartulaire de l’église Notre-Dame de Paris, qui comprend des pièces dont la date remonte au xn° siècle, il ne soit pas dit un seul mot de la cathédrale actuelle? » (D. il., IV, 42.) — « Que le mouvement d’art du commencement du xmc siècle ait été aidé par l’épiscopat, cela n'est guère douteux; mais qu’il émane de l’esprit laïque, ce l’est encore moins. Aussi qu’arrive-t-il? Les chroniqueurs d'abbayes, empressés, avant cette époque, de vanter les moindres travaux dus aux moines, qui relatent avec un soin minutieux et une exagération naïve les embellissements de leurs églises, qui voient du marbre et de l’or là où l'on emploie de la pierre et du plomb doré, se taisent tout à coup, et n’écrivent plus un mot touchant les constructions dorénavant confiées aux laïques, môme dans les monastères. Ils subissent le talent de ces nouveaux venus dans la pratique des arts, ils acceptent l’œuvre; mais quant à la vanter ou à mettre en lumière son auteur, ils n'ont garde. » (D. R., VIII, 134-135.)
Nous allons dire combien peu ces plaintes sont fondées; mais il est
Et pour Viollet-le-Duc, une pareille conduite n’est pas seulement une coupable ingratitude; elle marquerait en outre une sorte de mécontentement contre les principes républicains ou révolutionnaires des architectes laïques.
Voilà encore un de ces raisonnements que l'étude des faits historiques eût épargnés à l’auteur du Dictionnaire raisonné . Comme nous l'avons déjà montré (ci-dessus, nos i et n), on connaît les dates précises de presque toutes les cathédrales et
particulièrement étrange de voir un architecte qui fut si souvent en rapport avec les monuments du moyen âge appeler les églises romanes « de méchantes bâtisses en moellons, mal conçues, et plus mal exécutées, » alors que jamais un soin et un luxe plus grands n'ont été apportés dans la structure des édifices que pendant les xie et xne siècles. Que l’on compare dans une même contrée les monuments de diverses époques, et l’on verra que les plus négligés et les plus pauvres d’exécution sont précisément des monuments gothiques, à mesure qu’ils s’éloignent de la période romane. Ceci est tellement général et souffre si peu d’exceptions qu’en insistant nous paraîtrions vouloir apprendre à nos lecteurs un des faits les plus connus et les plus frappants de l’histoire artistique de la France. Viollet-le-Duc est le premier à proclamer la négligence avec laquelle furent élevées les cathédrales gothiques (D. B., t. II), qui tombent d’elles-mêmes, tandis qu’il faut employer la mine pour ébranler les édifices romans. Quant à Femploi du marbre, il est, quoi qu’en dise Viollet-le-Duc, ou plutôt comme il le reconnaît lui-même en divers endroits, très-fréquent dans les constructions "romanes, et si quelque chroniqueur a pris du plomb doré pour de l’or et de la pierre pour du marbre, ce n’est pas assurément l’abbé Suger, auquel les passages précités font allusion. Suger, comme on l’a vu plus haut, avoue de lui-même qu’il avait renoncé à se servir de marbre pour la construction de sa basilique; et si pour décrire les objets d’art dont il l’orna, il désigne des matières précieuses plus ou moins fausses, les expressions qui se trouvent sous sa plume étaient admises de son temps avec une signification figurée, comme l’a établi Félix de Verneilh dans le Premier des monuments gothiques (p. 1 6-1 8).
les noms d’un grand nombre d’architectes laïques du xme siècle. Les cathédrales de Baveux, de Coutances et de Séez, toutes trois dans la partie occidentale de la Normandie, celle de Dol, qui n’en est pas fort éloignée, et la cathédrale d’Arras sont les seules sur lesquelles les renseignements fassent complètement défaut. Pour les autres, on possède soit les deux dates extrêmes des travaux, soit l’une des deux, soit la date de quelque reprise, soit les noms des prélats qui ont entrepris ou continué l’œuvre, et avec cela assez souvent d’intéressants détails d’où l'enthousiasme n'est point absent. Les contemporains de Notre-Dame de Paris, des cathédrales de Reims et de Chartres, ne parlent pas de ces édifices sans en louer la grandeur et l’élégance (1). Quoi de plus charmant que le passage concernant la cathédrale d'Auxerre, cité ci-dessous (p. 323)?
Les dates des nombreuses églises abbatiales construites de 1150 à 1250 ou 1275 ne sont pas moins certaines que les dates des églises monastiques de la période romane. Nous avons aussi donné plus haut (no vi) quelques-unes de ces dates, et nous aurions pu facilement en doubler le nombre. Il n’y a, en un mot, dans cette question de dates et de renseignements touchant la construction des édifices, aucune sensible
(1) On va jusqu’à préférer Notre-Dame de Paris à toutes les églises romanes :
« Mauricius epiicopus Parisiensis jam diu est quod laborat et proficit in ædificatione ecclesiæ prædiclæ oivitatis, cujus caput jam perfectum est excepto majori tectorio. Quod opus si perfectum fuerit, non erit opus citra montes cui apte debeat comparari. » (Ex Roberti de Monte Appendice ad Sigebertum.)
différence entre le xne et le xme siècle, et les autres siècles du moyen âge, soit antérieurs, soit postérieurs; si différence il y a, elle s’applique au mode de transmission, à la nature des circonstances transmises, nullement à la précision et à l’abondance des documents.
Assurément, nous le redisons, tout n’est pas connu relativement aux époques précises et aux circonstances de la construction des premières églises gothiques, pas plus qu’à l’égard des églises romanes, dont quelques-unes parmi les principales ont leur âge déterminé par la seule archéologie. Mais les lacunes se comprennent sans qu’il soit nécessaire de supposer un antagonisme quelconque entre le clergé et les laïques. Les documents qui rempliraient ces lacunes ont pu, ont dû exister. Rien d’étonnant à ce que des pièces importantes, des tombeaux, des épitaphes, des inscriptions aient disparu dans les destructions opérées par les luttes religieuses du xvie siècle et la Révolution française , par le vandalisme du clergé des xviie et xvme siècles. On sait que les protestants, outre leurs ravages sur les édifices, ont brûlé beaucoup d’archives ecclésiastiques, que les républicains de 1798 n’ont guère respecté ce qu’il en était demeuré; il faut ajouter que le clergé luimême, dès le moyen âge probablement, ne fut pas toujours le sévère gardien de sa propre histoire ni de celle de ses monuments, et que tout ce qui n’était pas titre de propriété, charte, confirmation de privilèges ou autre parchemin de ce genre fut plus d’une fois négligé. Il y eut plus : quelques-uns des documents établissant l’âge des cathédrales furent intentionnellement supprimés; on connaît du moins une tentative de suppression, dont serait victime Notre-Dame de Chartres, si
les textes établissant sa date n 'étaient assez disséminés et assez connus pour qu’il eût été impossible de les faire tous disparaître. Parmi ces textes, le plus important est le Poëme des miracles de la Vierge , traduit du latin en français par Jehan le Marchant, vers 1 260, et qui raconte, avec l’incendie de \\ 94, la construction de la cathédrale actuelle. « Une main coupable a essayé, en 1389, de donner le change à la postérité, en substituant la date de 1020 à celle de 1194, et le nom de
Fulbert à celui de Régnault deMouçon On voit que toutes
les altérations concourent à tromper le lecteur sur l’époque véritable de l'incendie; mais on voit aussi que, par un aveuglement incompréhensible, il est échappé au faussaire deux passages contenant un synchronisme précieux, à savoir que lors de cet incendie le cardinal Mélior était légat du pape en France. » Nous empruntons ce fait très-curieux à Y Annuaire d’ Eure-et-Loir , volumes de 1844 et 1845, où il est longuement discuté et développé, dans un savant appendice historique, par M. A. Benoît. Pour l'expliquer, il suffit de se rappeler que le clergé croit souvent relever l’éclat de ses institutions et de ses monuments en les rapportant à une date reculée ou à une origine illustre, et que certains de ses membres, au temps jadis, n’ont pas craint de fausser sur ce point la croyance des fidèles, soit par le silence, soit en répandant des préjugés où ils étaient eux-mêmes plus ou moins volontairement tombés. A Chartres, il n’était pas sans intérêt d’attribuer la cathédrale à Fulbert, plus illustre et d’un siècle et demi plus ancien que Régnault de Mouçon. Une préoccupation analogue est peut-être la cause qui nous prive de toute date relative à la cathédrale de Coutances, dont il n’était pas indifférent, de
conserver l’honneur à Geofîroi de Montbray, plus célèbre que Hugues de Morville et Jean d’Essey. Ailleurs on ne fit point de nouvelle dédicace et l’on continua de célébrer tous les ans la dédicace d’un édifice antérieur, comme à Châlons, où il n’a jamais été fait mémoire que de la dédicace de 1147. Il dut arriver à certains prélats ou abbés de rétablir dans une église nouvelle l’inscription dédicatoire de l’ancienne église. Saint-Pierre, à Moissac, refaite complètement vers la fin du xive siècle, sauf le porche, offre encastrée dans le mur du chœur la plaque de marbre relatant la consécration de 1062. Cette consécration avait été présidée par le plus illustre des abbés de Moissac, devenu évêque de Toulouse, Durand de Bredon, vénéré plus tard comme un saint; les moines, sans doute pour ne pas porter atteinte à sa mémoire, considérèrent comme non-avenue la reconstruction du xive siècle. Pareille chose a pu se produire pour quelques-unes des premières églises ogivales, et il y a lieu ici de rendre hommage à la loyauté de l’abbé Suger, qui, tout en conservant le plus de lambeaux qu’il lui fut possible de l’ancienne église consacrée, suivant la tradition, par le Christ et les Anges, ne craignit pas de consigner dans ses écrits le souvenir des nouvelles dédicaces effectuées en 1140 et en 1144 et de le rappeler à tous les fidèles par deux inscriptions placées dans les endroits de l’église les plus apparents.
Si nous passons à la personne même des maîtres maçons, nous ne voyons pas davantage les marques d’un oubli volontaire et étudié. Ce sont les documents ecclésiastiques qui ont seuls fourni les noms d’architectes échappés au vandalisme des trois derniers siècles, et nous aurions la liste complète si
les destructions n’avaient principalement porté sur les labyrinthes et les pierres tombales, principaux titres de gloire de ces artistes immortels. On connaît deux de ces labyrinthes avec leurs accessoires : celui de Reims, détruit en 1779, et celui d’Amiens, qui existait encore en 1825; on y voyait les effigies des architectes avec leurs noms, et, à Reims, la mention de la part qu'ils avaient prise à l’œuvre; nous ne croyons pas que nos architectes modernes, depuis Philibert Delorme jusqu’à M. Garnier, aient été l’objet de distinctions aussi flatteuses (1).
Viollet-le-Duc s’indigne à tort de voir les chroniqueurs remplacer l'éloge des architectes par celui des ouvriers bénévoles, et il s'écrie avec amertume : « Pour les cathédrales, si la chronique parle de leur construction, elle montre des populations entières, mues par un souffle religieux, amenant les pierres et les élevant comme par l’effet d'une grâce toute spéciale. Or, imagine-t-on des populations urbaines concevant, traçant, taillant et dressant des édifices comme la cathédrale de Chartres, comme celle de Paris ou de Reims, ces mêmes citadins prenant le ciseau pour sculpter ces myriades de figures? C’est cependant sur ces graves niaiseries que beaucoup jugent ces arts; comme s’il était du ressort de la foi, si pure qu’elle fût, d’enseigner la géométrie, le trait, la pratique de la construction, l’art de modeler la terre ou de sculpter la pierre. » (D. R ., t. VIII, p. 35.)
(1) Durant la Renaissance, Antoine Fontant, architecte du château de la Rochefoucault, se fit représenter dans un médaillon du grand escalier, avec son nom et ses attributs. Nous ne connaissons pas d’exemple anaogue depuis le xvie siècle.
Ceci n'est pas sérieux. De toutes les églises du nord de la France, celles de Saint-Denis, de Saint-Pierre-sur-Dive et la cathédrale de Chartres sont les seuls édifices que des documents positifs disent avoir été bâtis avec le concours actif de populations enthousiastes ; mais il n’est point raconté qu’elles les aient façonnés à leur guise, taillant, sculptant, disposant les pierres d’après leurs inspirations. Les chroniques nous représentent les travailleurs bénévoles comme tenant lieu de manœuvres, de bêtes de somme (more brutorum animalium), faisant, pour ainsi dire, la besogne inintelligente; elles ne vont pas plus loin, et ne leur assignent, comme Viollet-le-Duc trouve plaisant de le comprendre, ni le rôle d’architectes ou même de simples appareilleurs, ni la qualité de citadins.
Il est enfin une considération à laquelle on n’a pas assez pris garde : ces artistes qui auraient porté si haut le drapeau laïque n’ont pas même su ou voulu créer une architecture civile. Jusqu’à la fin du xive siècle, c’est sur les monuments religieux que se réalisent tous les progrès de la construction, et en recevant des églises le système de leur architecture, les monuments civils revêtent eux-mêmes un cachet religieux que nos bourgeois du xme siècle ne cherchèrent pas à pallier, qu’ils accusèrent encore davantage en donnant sur tous autres aux sujets religieux la préférence pour l’ornementation de leurs maisons ou de leurs édifices publics.
VIII. — Nous croyons avoir montré (chap. VII) ce qu’était réellement le style ogival à l’unité nationale; rien ne marque des rapports plus étroits et plus directs entre les cathédrales et l’état politique de la France sous Louis VII, Philippe-
Auguste et saint Louis. Il suffit, pour s’en convaincre, de simples rapprochements de dates. Plusieurs évêques se mirent à élever de grandes cathédrales longtemps avant l’annexion de leurs diocèses au domaine royal ou même aux provinces françaises. Le diocèse de Cambrai relevait de l’ernpire germanique lorsque fut construite sa cathédrale, une des plus vastes de la fin du xiie siècle. Saint-Pierre de Lisieux appartient à la domination anglo-normande; Notre-Dame de Rouen était commencée trois à quatre ans avant la conquête de la Normandie par Philippe-Auguste. La Touraine était encore aux Plantagenels quand on mil la main à l’œuvre de Saint-Maurice. Quand les cathédrales de Bazas et de Bordeaux furent construites, celles de Bayonne et de Limoges commencées, les Anglais étaient plus que jamais les maîtres dans ces quatre villes. Les cathédrales de la Champagne (celle de Reims exceptée), celles d’Arras, de Ncvers et même de Chartres, ne faisaient point partie du domaine royal lorsqu’elles furent élevées. Lorsque Saint-Étienne de Toulouse sortit de terre, le Languedoc venait à peine, il est vrai, d’être incorporé à la France, mais Rodez et Narbonne, dont les cathédrales furent commencées presque en même temps, gardaient leur indépendance féodale. Par contre, Orléans, qui était après Paris la ville royale par excellence, fut la dernière à suivre le mouvement, et ne vit qu’en 1287 poser la première pierre de Sainte- Croix. Nous ne parlons pas des cathédrales absolument étrangères, comme celles de Tolède, de Burgos, de Cologne, de Strasbourg, de Rœskilde, etc., construites sur le modèle de ces édifices où l’on voudrait voir avant tout l’empreinte de notre nationalité.
Les évêques et les chanoines étaient-ils donc, entre 1150 et 1250, de si ardents royalistes? Maurice de Sully et Guillaume de Seignelay, par exemple, n eurent-ils jamais maille à partir avec Philippe-Auguste, et Milon de Nanteuil fut-il toujours d’accord avec saint Louis? Un simple coup d’œil sur le Gallia chrisliana éclairera, au sujet de ces évêques et de plusieurs de leurs confrères, quiconque serait tenté de croire à l’alliance intime, au xne et au xme siècle, de l’épiscopat et de la monarchie. Ces conflits naissaient de la force des choses. La royauté, dans une certaine mesure, était l’ennemie naturelle du pouvoir temporel du clergé, quelle cherchait incessamment à réduire ou dont elle s’efforçait de restreindre les abus. La lutte entre les évêques et les rois ne remonte pas seulement à Philippe le Bel ou même à la déclaration de 1246, elle va plus haut et se trouvait déjà engagée sous Philippe-Auguste.
De son côté, qu’était encore la monarchie au milieu et à la fin du xiie siècle? Viollet-le-Duc nous assure lui-même qu’ « on commençait à peine à se faire une idée du pouvoir monarchique », et cite l’épisode où le roi Louis VII, pour s’être laissé héberger aux frais des manants de Créteil, serfs du chapitre de Notre-Dame, trouve le lendemain la cathédrale fermée et n’obtient l’ouverture des portes qu’après amende honorable ( D . R ., II, 389-390). Il aurait pu ajouter le récit du scandale de l’abbaye Sainte-Geneviève (1147), durant lequel le même Louis VII, en voulant personnellement maintenir l’ordre comme un simple agent de police, reçut des horions et s’en revint assez penaud (1). A la consécration du chœur
(1) Voy. le Recueil des historiens des Gaules , t. XIV, p. 475.
de Saint-Denis, Louis VII se fit l’humble auxiliaire des évêques et se plaça, avant la cérémonie, devant les portes de l’église pour contenir la foule pressée d'entrer. Il est facile de voir, par les données de l'histoire générale, dans quelle situation précaire se trouvait la royauté capétienne avant Philippe- Auguste. Ce prince, qui n’était guère encore au commencement de son règne que le premier des barons féodaux, parvint, peu à peu, à une souveraineté véritable; et ce fut seulement après la bataille de Bouvines, en 1214, et les réjouissances patriotiques dont elle fut le sujet, que se fit jour le sentiment de l’unité nationale. Ainsi l’ère des cathédrales s’est ouverte un demi -siècle avant l’ère monarchique; par conséquent, fausses et absurdes sont les phrases suivantes, qui résument sur ce point le système de Viollet-le-Duc : « L’unité monarchique et religieuse, l’alliance de ces deux pouvoirs pour constituer une nationalité, font surgir les grandes cathédrales du nord de la France » (D. B., II, 281)... « La cathédrale française, dans le sens moral du mot, est née avec la monarchie » ( id ., 285).
Où sont d’ailleurs, hors quelques vitraux, les armoiries royales, les emblèmes, les effigies de rois français avant le xiv° siècle ou la fin du xme (1)?
IX. — L’idée d’après laquelle les cathédrales seraient venues avec les communes et parles communes est plus spé-
(t) Les statues colossales de rois qui surmontent la façade de Notre- Dame, à Reims, sont bien ici celles des rois de France et non plus celles des princes de Juda; mais elles ne sont pas antérieures au règne de Charles V.
cieuse que celle qui les rattache à la formation nationale; mais, examinée à fond, elle ne peut guère davantage se soutenir.
Il faut encore avoir le soin de bien étudier l’histoire écrite si l’on veut se rendre compte de la situation gênée et parfois violente où se trouvait l’épiscopat vis-à-vis de la bourgeoisie, durant la période qui nous occupe. Tous les évêques n’avaient pas octroyé des chartes communales; plusieurs ne le pouvaient nullement, n étant pas les maîtres temporels. Sans recourir à des récits qui prendraient ici trop de place, nous pouvons établir que certaines cathédrales n’ont rien dû aux communes, qui n’existaient pas encore lorsqu’elles furent commencées, et que d’autres ont été construites au milieu des dissensions intestines. La cathédrale de Senlis sort de terre en 1 d 55, la commune n’est octroyée qu’en 1173. Notre-Dame d’Arras était certainement en cours d’exécution avant 1194, date d’une commune qui fut incomplète, la cité demeurant sous le joug de l’évêque. Les habitants de Troyes voient jeter la première pierre de leur église en 1208 et n’obtiennent leur charte qu’en 1230. A Auxerre, la commune (1223) est de huit ans postérieure aux premiers travaux de Saint-Étienne. Paris, Orléans, Chartres, Tours, Lisieux n’ont jamais eu de communes proprement dites; Évreux n’en possédait pas au xme siècle; à Tours, la commune de Châteauneuf, abjurée une première fois en 1194, fut cassée en 1212. A Sens, Reims, Soissons, Beauvais et surtout Laon, les querelles cessèrent à peine entre les bourgeois, les chapitres et les évêques, presque tout le temps que dura dans ces villes la construction des cathédrales; à Reims, les luttes intestines commencèrent
l'année meme où se consuma la cathédrale, en 1211, et durèrent tant que le chœur et une partie de la nef furent en reconstruction. Comment donc tiendrait l’hypothèse d’une prétendue alliance entre les évêques et les communes en vue d'un accroissement de juridiction au profit des premiers, alliance que du reste aucun document positif n’affirme pour les autres villes, telles que Noyon, Amiens, Bourges et Rouen? Si une alliance de cette nature avait existé quelque part, elle aurait certainement occupé les chroniqueurs, peu avares de détails sur les communes, et la postérité en aurait su quelque chose.
Et qu'en pouvait-on attendre? Pour attirer à soi des causes, il ne suffit pas de bâtir un tribunal; si les évêques comptaient maintenir dans sa plénitude la juridiction que les rois et le tiers étal cherchaient à diminuer, çst-il à croire que le peuple se fût prêté à une entreprise dirigée contre ses propres libertés? Et le peuple, instruit par de récents exemples, était trop défiant alors vis-à-vis du pouvoir ecclésiastique, au sujet des affaires temporelles, pour ne pas voir venir la théocratie dont Viollet-le-Duc le dit menacé. Nous n’avons pas à examiner si réellement les évêques tendaient à fonder cette théocratie; leurs prétentions, ce nous semble, restaient sensiblement en deçà, bien quelles aient dépassé notablement les bornes admises par les idées modernes et parfois celles, beaucoup plus étendues, que le moyen âge lui-même avait tracées. Quoi qu’il en soit, ils ne pouvaient trouver dans la cathédrale qu’un excellent moyen d’accroître leur influence morale et religieuse, et ce résultat, il est possible qu’ils l’aient prévu et poursuivi. Les évêques avaient d'ailleurs, dans leurs propres
palais, les tribunaux où se portaient les causes ecclésiastiques; quelques-unes de ces salles de justice, toujours mieux disposées qu’un rond-point de cathédrale, furent agrandies durant la première moitié du xine siècle, et avec leur splendide salle de rOfficialité, par exemple, bâtie de 1223 à 1241, les archevêques de Sens pouvaient se passer du large vaisseau de leur église métropolitaine.
Rien de plus naturel et de plus pastoral que cette préoccupation des évêques d’attirer de grandes foules au pied de leurs chaires; mais Viollet-le-Duc exagère beaucoup les mesures qui auraient été prises à cet égard. Il parle de licences autorisées, de fêtes bouffonnes dans lesquelles le clergé oubliait sa dignité et son rang, et même d’affaires mercantiles. Les textes sont muets à cet égard, et rien n’autorise les hypothèses par lesquelles on prétend les remplacer. On verra bientôt combien vaines sont les raisons sur lesquelles Viollet-le-Duc appuie ces hypothèses. Pour les fêtes profanes seules il existe quelques documents, et ils ne s’en occupent que pour en mentionner l’interdiction soit par les évêques, soit par les conciles. D’après le Gcillia christiana , la fête des Fous, à Paris, fut supprimée par Eudes de Sully, en 1198, pendant même la construction de la nef de Notre-Dame; elle existait de temps immémorial. Loin par conséquent de tolérer ou d’encourager ces divertissements, le clergé de la fin du xne siècle, celui qui inaugura le mouvement des cathédrales, s’attacha précisément à le restreindre et à le faire disparaître, et ce fut durant la seconde moitié du xme siècle seulement que les usages populaires l’emportèrent sur la fermeté des évêques, juste à ce moment où Viollet-le-Duc nous montre les chapitres fermant leurs
églises et les bourgeois leurs bourses. Nous reviendrons sur cette dernière époque par quelques considérations qui compléteront ce que nous avons encore à dire touchant la fin du xn« siècle et la première moitié du siècle suivant.
Si Viollet-le-Duc s'était livré à des recherches sérieuses, il aurait vu que deux faits indéniables achèvent d'anéantir sa théorie des cathédrales municipales ou laïques; ils ressortent de la façon même dont elles furent construites.
Avec les préoccupations intéressées et ambitieuses que l'on a voulu supposer aux évêques, ceux-ci devaient naturellement, lorsqu’ils élevaient une cathédrale dont la construction allait demander de longues années, la commencer par les nefs, puisque celles-ci étaient plus particulièrement destinées à devenir le siège des assemblées populaires, et que, pour obtenir et justifier les largesses des bourgeois, il était nécessaire ou du moins fort sage de leur donner une satisfaction aussi prochaine, aussi immédiate que possible. Or que voyonsnous? Divisons les cathédrales du Nord en trois groupes. Mettons dans le premier : Arras, Auxerre, Beauvais, Bourges, Coutances, Langres, le Mans, Noyon, Orléans, Paris, Beims? Bennes, Bouen, Senlis, Sens, Soissons, Tours et Troyes; dans le second : Chartres, Laon, Lisieux, Meaux et Nevers; dans le troisième : Amiens, Bayeux, Dol, Évreux et Séez. Le premier groupe comprend les cathédrales commencées par le chœur (1) ou dont le chœur seul a été construit de 1150 à
(1) C’est Viollet-le-Duc ( D . R., II, art. Cathédrale) qui lui-même assigne au chœur de Notre-Dame de Coutances une date antérieure à celle de la nef; quant à nous, un examen malheureusement trop rapide de l’édifice nous avait conduit à des conclusions favorables à l’antériorité de la nef.
1300, et Ton voit qu'elles sont de beaucoup les plus nombreuses : 18 sur 28, c’est-à-dire près des deux tiers. Le second groupe comprend les cathédrales bâties d’un seul jet ou dont l’antériorité du chœur sur la nef ne paraît pas évidente. Dans le troisième nous avons réuni les cathédrales commencées par les nefs; il n'y en a que cinq, c’est-à-dire moins d'un cinquième du nombre total. C’étaient donc les chœurs, la partie liturgique des cathédrales, que les évêques se pressaient d’élever, au risque de n’avoir les nefs que beaucoup plus tard et peut-être jamais. Il est à observer, en effet, que les cathédrales commencées par le chœur n’ont pas toutes été achevées avant le xve ou le xvie siècle, que l’une (Saint- Julien du Mans) a dû conserver sa nef romane, qu’une autre (Saint-Pierre de Beauvais) n’a jamais eu que sa moitié orientale, tandis que les cinq cathédrales entreprises par l’ouest se sont trouvées complètes avant la fin du xme siècle ou le second quart du xive. Il est à propos de se souvenir aussi que la partie des cathédrales dont le plan se développa au xne siècle, ce n’était pas la nef, destinée au peuple, mais le chœur, destiné au clergé et aux cérémonies. Comment concilier tout cela avec la destination laïque des cathédrales?
Mais, dit Yiollet-le-Duc, c’étaient les bourgeois qui payaient, et si l’on ne s’est pas empressé de leur en donner pour leur argent, ils ont été dupes. Voyons bien aux frais de qui ont été construites les cathédrales.
Nos évêques des xne et xme siècles étaient non-seulement « des gens de grand sens, de bonnes maisons, doctes ès lettres et passablement libéraux », ils étaient encore des personnages fort riches, magnifiques, généreux. Le nombre des paroisses
avait sensiblement augmenté durant les xie et xne siècles; la fondation de nouveaux monastères, de nouvelles églises, de nouvelles chapelles , l’abondance des donations , la multiplication du nombre des prêtres, les progrès faits dans le défrichement du sol français, grâce aux moines cisterciens, avaient merveilleusement augmenté les sources des revenus épiscopaux. On peut en juger par Maurice de Sully, qui se trouvait pauvre avant son élévation à l'épiscopat ( de infimo magncc pauper tatiSj dit Robert, moine de Saint-Marien d’Auxerre), et, une fois évêque, fut bientôt en état de bâtir le chœur de Notre- Dame et tout le palais épiscopal , d'acheter de nombreuses maisons pour percer une rue devant la future façade, de fonder et de doter quatre abbayes, de bâtir deux ponts en pierre sur la Seine et la Marne, et put laisser par testament de quoi couvrir de plomb le chœur qu’il laissait inachevé.
On en peut juger encore par ce que Y Histoire du Languedoc rapporte des évêques de Toulouse , dont l’un , Bertrand de l’Isle-Jourdain (1 270-1 286) , après avoir poussé avec la plus grande activité, pendant treize ans, les travaux de Saint- Étienne, et s'être construit une maison de campagne, trouva encore le moyen de « faire des legs considérables, tant à sa cathédrale qu’à presque toutes les églises et à tous les monastères de la province : il leur légua entre autres mille calices de vermeil, du poids d'un marc chacun, pour leur être distribués. Il assigna une somme pour envoyer six chevaliers servir en Terre-Sainte pendant un an. Suivant son testament, sa maison était composée de douze clercs ou chapelains , quatre damoiseaux ou gentilshommes, douze écuyers, trois courriers ou messagers, divers fourriers ou cuisiniers, et d’un grand
nombre de bas officiers ; il avait trois médecins et un professeur ès lois à ses gages , et trois bibliothèques : la première de droit civil, la seconde de droit canon, la troisième de théologie. Il légua de quoi habiller mille pauvres et marier plusieurs filles, et il fit des legs pour cent vingt mille livres tournois. Il institua enfin pour ses héritiers les églises, les monastères, et les pauvres de son diocèse et de la province de Narbonne... Son argenterie, qui fut vendue après sa mort, monta à plus de mille marcs ». Et c’était bien de son diocèse que Bertrand de l’Isle tirait ses énormes revenus, puisque, à peine quelques années après sa mort, les papes démembrèrent ce diocèse, par la considération expresse que « les évêques de Toulouse abusaient des richesses qu’il leur procurait et que sur son territoire deux ou plusieurs évêques pouvaient vivre très-convenablement ».
Cédant à la passion du temps, les prélats employèrent à la reconstruction de leurs églises et de leurs palais leurs immenses revenus. C’est dans leurs bourses et dans celles des chanoines qu’ils puisent d’abord pour élever leurs cathédrales. Maurice de Sully bâtit le chœur de Notre-Dame moins de l’argent d’autrui que du sien propre : propriis magis sumptibus quant alienis, dit la chronique d’Anchin; c’est encore à ses frais que sont expropriées les maisons dont la démolition devait dégager du côté de l’ouest la cathédrale et le palais épiscopal. A Chartres, Régnault de Mouçon et ses chanoines abandonnent le produit de leurs rentes et de leurs revenus pendant trois années ( Poème des miracles). Gautier de Mortagne était un prélat opulent qui, outre la cathédrale, fit bâtir à Laon de nombreux édifices : episcopatum multis œdificiis insigni -
vit ( Historiens des Gaules, t. XIII, p. 681). Guillaume de Seignelay donna, pour la première année de la construction de Saint-Étienne, à Auxerre, 700 livres de son propre bien, sans compter les revenus que lui rapportaient les causes évoquées à son tribunal et qu’il affecta régulièrement à l’entreprise ; les années suivantes, il fournit chaque semaine, tantôt dix livres, tantôt cent sous, et davantage.
Voici le passage de Y Histoire des évoques d'Auxerre , écrite au xme siècle, où est racontée, sous la date de 1215, la construction de Saint-Étienne:
« Eodem tempore, circa no vas ecclesiarum structuras passim fervebat devotio populorum. Videns itaque episcopus ecclesiam suam Autissiodorensem structuræ antiquæ minusque compositæ, squalore ac senio laborare, aliis circumquaque capila sua extollenlibus mira specie venustatis, eam disposuit nova structura et studioso peritorum in arte cæmentaria artificio decorare , ne cæteris specie studiove penitus impar esset , eamque fecit a posteriori parte funditus demoliri, ut deposita antiquitatis veterana, in elegantiorem juvenesceret speciem novitatis : cujus sumptuosis impendiis quanta largilione profluus extiterit, enunliavit fabrica primi anni, quæ, ultra speratum promota, in immensum extulit caput suum. Quippe circiter septingentas libras de proprio, primo anno, præter oblationes fidelium et præter jurisdictionis suæ proventus quos ad hoc ab initio deputavit, in sumptus ejusdem operis erogavit, cæteris vero annis quandoque per hebdomadam decem libras, quandoque centum solidos ad minus, præter præmissa et præter questas diœcesis suæ sive diœcesium vicinarum. »
Milon de Nanteuil et ses chanoines, à Beauvais, s’imposent
à leur tour les plus grands sacrifices et les rendent obligatoires par une sorte de traité qui est un des documents artistiques les plus précieux de l’époque. Nous le donnons tout entier, d’après le Gallia christiana (t. X, p. 265) :
« Milo, Dei gratia episcopus, et G. decanus, et capitulum Belvacense, omnibus Christi fidelibus præsentes litteras inspectons salutem in Domino. Noverit universitas vestra quod cum casu miserabili contingente combusta esset ecclesia nostra, invitatis omnibus canonieis Belvacensibus qui fuerant evocandi, ad tractandum de reædificatione dictæ ecclesiæ in capitulo convenissemus , tandem post multos tractatus de dicta reædificatione habitos, capitulum, videlicet tam personæ quam canonici unanimiter et concorditer ordinationi mei Milonis episeopi se commiserunt, promittentes quod quidquid super dicta reædificatione tune in ipso capituli bona fide ordinaremus, tam de meis rebus et redditibus capituli et personarum ejusdem ecclesiæ ad dictam ecclesiam pertinentibus, ad dictam reædificationem conferendum fuerit, inviolabiliter observarent. Ego vero necessitati dictæ ecclesiæ compatiens et devotionem dictic apituli attendens, de ædificatione dictæ ecclesiæ ita ordinavi. Imprimis, de consensu et unanimitate totius capituli, omnium parochialium ecclesiarum de cætero vacantium, quocumque modo vacent, cedente presbvtero, in diœcesi Belvacensi , annualia intégré usque ad decem annos percipienda fabricæ dictæ ecclesiæ confero : omnes etiam suceursus parochialium e:clesiarum totius diœcesis Belvacensis ab hac die usque ad decem annos intégré percipiendos ; similiter fabricæ dictæ ecclesiæ concedo quod cc mihi, cc dicto capitule , cc de annualibus , cc de dictis succursibus licebit ad
aliam relaxare. Insuper omnium reddituum et proventuum meorum, tam spiritualium quam temporalium, tam Belvaci quam extra, et venditionem nemorum præposituræ Belvacensis et aliorum omnium, exceptis forefactis de comitiva mea (nisi infirma fucrint comprehensa cum aliis), decimam partem usque ad decem annos dictæ fabricæ dono; ita quod de hac décima fideliter et intégré reddenda omnes ballivi mei dicto capitulo singulis annis fidelitatem per sacramentum facere tenebuntur. De redditibus autem capituli ita ordinavi : quod tam personæ quam canonici decimam partem personarum et præbendarum fabricæ dictæ ecclesiæ singulis annis usque ad decem annos conferre tenebuntur, exceptis quotidianis dislributionibus quæ fiunt in ecclesia, quæ non decimabuntur, et exceptis archidiaconis, qui pro eo quod tertiam partem succursuum usque ad decem annos dictæ ecclesiæ præstant, cum ipsi succursus integraliter fuerint fabricæ dictæ ecclesiæ deputati, a décima suDrum archidiaconorum erunt immunes. liane autem ordinationem nostram a toto capitulo approbatam, fideliter et inviolabiliter me observaturum promisi. Actum anno Domini mccxxv, 3 nouas novernbris. »
Enfin, de 1230 à 1237, levèque de Cbâlons, Philippe de Nemours, employa tout son patrimoine à la reconstruction de sa cathédrale, qu’il ne put achever ( Congrès archéologique, t. XLII, p. 164).
On voit, par l’acte de Beauvais, que les paroisses contribuaient comme telles aux œuvres diocésaines et que les revenus des bénéfices disponibles étaient maintés fois affectés à l’édification de la cathédrale. C’est ainsi qu a Meaux un chapitre général décida, en 1268, qu’on prendrait pour l’œuvre
de Saint-Étienne , pendant dix ans , une année de revenu de tous les bénéfices du diocèse qui viendraient à vaquer ( Notice sur la cathédrale de Meaux, par Mgr Allou, p. 11-12).
La générosité particulière des fidèles était excitée par des concessions d’indulgences, des sermons, des quêtes.
Dès le xiie siècle et avant, la coopération à l’œuvre d’une église était considérée comme un des moyens les plus certains de racheter les péchés (1). Cette coopération pouvait être imposée aux criminels comme pénitence canonique ou conseillée aux bons chrétiens, et dès lors récompensée en eux par l’octroi d’indulgences plus 'ou moins étendues. La lettre adressée aux évêques de la province de Reims par Innocent II, en 1131, après l’incendie de la cathédrale de Noyon, les engage à fournir des subsides pour le rétablissement de l’édifice, et leur suggère pour motif la rémission de leurs péchés : In remissionem peccatorum injungimus , ut ad prœfatam ecclesiam in honorem et servitium Dei reparandam, de facultatihus vobis a Deo collatis solatia transmittatis (document reproduit par L. Yitet). Dans l’ostension de reliques célébrée en 1177, pour obtenir des fidèles les aumônes qui devaient servir à la réédification de l’église abbatiale de Saint-Frambourg, à Sentis, le légat Pierre, après avoir prêché, fit remise aux assistants de la septième partie des pénitences canoniques ; plus tard, Guillaume, archevêque de Reims, se montra plus large et remit la cinquième partie des pénitences cano-
(1) On accordait même assez souvent, au moyen âge, des indulgences pour les travaux d’utilité publique tels que la construction des ponts, des routes, des chaussées, etc.
niques à quiconque apporterait son offrande à l’édifice précité.
Nous empruntons au Manuel de l'histoire générale de l architecture (t. II, p. 155), de M. Daniel Ramée, les détails suivants, que nous n’avons encore pu contrôler.
« En l’an 1016, levêque Pontius d’Arles commença la prédication des indulgences; elle fut souvent répétée depuis. Selon Jean de Morin (De sacramento pœnitentiæ , lib. VII, chap. xiv), les évêques français du xne siècle érigèrent en principe que quiconque consacrait une petite somme d’argent à l’exécution ou à la restauration d’une chapelle ou d’une église recevrait au nom du Seigneur la rémission du tiers ou du quart de la pénitence qu’on lui infligerait. Le même auteur remarque encore que Maurice, évêque de Paris, bâtit, avec le secours de l’argent produit par les indulgences, la magnifique cathédrale de Paris (1), ainsi que quatre abbayes, et que cet ecclésiastique en fut blâmé par le célèbre Pierre le Chantre. »
En 1202, l'évêque d’Évreux, Robert de Roye, obtint du pape Innocent III une bulle d’indulgences pour quiconque coopérerait â la réédification de Notre-Dame d’Évreux , dont on remaniait la nef. Pareille faveur, en 1227, fut octroyée par Grégoire IX â l'évêque de Troyes, qui venait d’avoir la douleur de voir s’écrouler en partie le chœur encore inachevé de sa cathédrale.
ti) Ceci ne peut infirmer le témoignage du chroniqueur d’Anchin, qui connaissait Maurice de Sully, l’avait vu plusieurs fois à Paris même, et d’après lequel cet évêque aurait fourni de ses deniers à la plus grande partie de la dépense de Notre-Dame.
Parfois des amendes pécuniaires furent affectées aux cathédrales. M. Ch. Grandmaison raconte ( Tours archéologique , dans le Bulletin monumental , t. XL, p. 515) qu’en 1236 un concile de la province de Tours, convoqué par l’archevêque Juhel de Mayenne, décréta que certains délits seraient punis d'amende au profit de la reconstruction de l’église métropolitaine.
De tous les sermons qui durent être prononcés à l’occasion des cathédrales, il n’en reste malheureusement qu’un seul, mais il est des plus caractéristiques. On en peut voir l’analyse et le texte dans le t. XXV des Mémoires de la Société des antiquaires de Picardie (p. 57-66 et p. 553-601). Il fut prononcé, d’après M. l’abbé Crampon, vers 1260, à la cathédrale d’Amiens, pendant qu’elle était en construction. L’orateur y rappelle avec insistance les biens spirituels accordés à tous les bienfaiteurs de la cathédrale, jusqu’à ce que le siècle soit achevé. « Belle et douce gent, dit-il, de sept-vingts journées vous pouvez approcher aujourd’hui plus près du paradis que vous n’étiez hier, si le péché, l’envie ou la convoitise ne vous fait perdre cette indulgence, et d’autant en pouvez rapprocher les âmes de vos pères, de vos mères, et toutes celles que vous vous associez. » Voilà donc encore les indulgences, que l’évêque d’Amiens accompagne cette fois de pardons spéciaux : pardon pour les jurements, les insultes, les parjures commis dans les ventes, les rémissions de biens mal acquis dont il n’est plus possible de retrouver les possesseurs légitimes. A cela s’ajoute la communication des prières et des mérites spirituels, telle qu’elle se pratique aujourd’hui lorsqu’il se construit une église. D’après l’orateur, les fidèles qui auront contribué de
leurs aumônes à l’édification de Notre-Dame d’Amiens participeront, pendant les années du xme siècle qui restent à parcourir, à toutes les messes et à tous les offices célébrés dans le diocèse, aux mortifications et aux œuvres charitables des moines (et remarquons en passant que l’orateur fait le plus grand éloge des religieux, notamment des Cisterciens, des Bénédictins, des Augustins et des Prémontrés); une messe quotidienne sera dite pour eux dans chacun des trente prieurés du diocèse, et chacun des 777 prêtres dépendant de l’évêque d'Amiens sera tenu de dire à l’intention des bienfaiteurs de Notre-Dame trois messes votives par an. Ces promesses et ces motifs n'ont, on le voit, rien de temporel ni de « laïque » (1).
Les quêtes étaient de la dernière importance. Lorsque la cathédrale possédait quelques reliques vénérées, elle les confiait à des clercs d’une piété éprouvée, et ceux-ci partaient à travers les villes et les campagnes. Lors de la restauration de la cathédrale de Laon, en 1114, avant la reconstruction de la fin du xne siècle, les quêteurs allèrent une première année dans tout le nord de la France et la seconde jusqu’en Angleterre. Lorsqu’on voulut renouveler Notre-Dame de Senlis, en 11 55, on comprit vite que l’exiguïté du diocèse (c’était le plus petit de tout le Nord) ne laissait pas espérer d’abondantes aumônes, et Louis VII fut prié de munir de lettres de recommandation les clercs chargés de parcourir toutes les provinces du domaine royal pour recueillir les offrandes (2). En 1233,
(1) Nous devons à M. le chanoine Corblet, la connaissance de ce curieux sermon.
(2) « Ecclesia sanctæ Mariæ Silvanectensis, media corruens vetustate ,
Juhel, archevêque de Tours, demanda à son collègue de Rouen, Maurice, l'autorisation d’envoyer des quêteurs dans son diocèse pour l’œuvre de Saint-Gatien (alors Saint-Maurice). Les quêtes pour les cathédrales furent l’occasion d’un conflit assez vif, sous Philippe-Auguste, entre les évêques de Laon et de Reims. Celui-ci, non content d’envoyer ses quêteurs dans son diocèse, leur ordonna de parcourir les diocèses de ses suffragants. Alors sans doute la cathédrale de Laon n’était pas terminée (ce que confirme le style de la façade et des tours), et l’évêque de cette ville, craignant que les offrandes de ses ouailles ne fussent détournées, ne voulut pas accueillir les quêteurs dans son territoire. Le métropolitain se crut le droit de l’y forcer; mais le pape termina le différent à son préjudice, en 1222 ( Gai lia chris tiana). De pareils conflits devaient être assez fréquents à cette époque : pour chaque cathédrale, tous les diocèses d’une contrée étaient mis à contribution, et, au moment où un évêque avait la sienne à reconstruire, il se souciait fort peu de voir les aumônes de ses diocésains passer aux mains d’un autre évêque.
Et les bourgeois, les citadins, demeurèrent-ils donc les témoins froids et désintéressés de ces colossales entreprises?
innovatur a fundamentis, etusque adeo insigne cœperunt opus, quod sine charitate fidelium Christi et eleemosynis nunquam poterit consummari : etenim tenuissimæ est substantiæ et angustis arctata finibus, et ob hoc necesse babet ad vestra confugere subsidia : unde mandamus vobis omnibus atque precamur, ut pro honore Dei et B. Virginis, cujus est ecclesia, portitores præsentium cum sanctuariis et reliquiis euntes et fideliter laborantes, honorifice suscipiatis, et in ecclesiis parochialibus recipi cum litteris noslris sigillatis, et a presbyteris honorari præcipiatis. »
Nous n’avons pas voulu l’insinuer. Il est certain quils donnèrent, comme fidèles, au même titre que les habitants des campagnes, et s’ils furent plus libéraux, c’est avant tout parce qu’ils étaient plus riches. Leur qualité de bourgeois, le désir de voir leur cité s’embellir d’un monument qui ferait leur gloire, la vanité de clocher, le goût des arts, l’essor donné à l’industrie et au commerce par la présence d’un grand nombre d’ouvriers, tout cela les a-t-il portés à augmenter encore leurs offrandes? Rien n’est plus probable, et nous ne sommes pas absolument dépourvus des preuves historiques de leur générosité. A Chartres, ils rivalisèrent avec les clercs :
Clers (I) et borjois et rente et mueble Abandonerent en aïe,
Chascun selon sa menantie.
A Reims, la municipalité s’imposa pour une somme annuelle, qui fut répartie entre la cathédrale et l’église Saint- Nicaise. Elle supprima ce secours en 1295, vu l’état avancé des constructions des deux édifices (Gallia christ iana). Deux observations se présentent à l’esprit relativement à ce dernier fait. La première, c’est que ce secours devait remonter, selon toute probabilité, au commencement même des travaux, car on ne voit aucune autre époque décisive où les échevins auraient pu se décider à l’accorder. Or, de 1211 à
(1) Viollet-lc-Duc, reproduisant cette citation du Poème des Miracles , a supprimé les deux premiers mots et ne met en scène que les bourgeois (J). R., Il, 311) ; il a pu connaître, il est vrai, ce passage par la Description de Notre-Dame de Chartres , de l’abbé Bulteau , où la même suppression avait été faite.
1240 environ, l’accord était loin de régner à Reims entre les autorités religieuses et municipales, et celles-ci n’entendaient par conséquent se prêter en aucune sorte aux plans d’alliance ou de domination de l’archevêque. La seconde observation, déjà exprimée plus haut, c’est que toute idée de prédilection de la part des Rémois pour leur cathédrale se dissipe devant la part peut-être égale pour laquelle Saint-Nicaise figura dans leur budget. Que si l’on veut, contrairement à notre première observation, ne faire remonter le secours accordé à Notre- Dame qu’après l’apaisement des luttes intestines, vers 1240 ou 1245, on élèvera contre le système de Viollet-le-Duc une difficulté d’un autre genre, puisque c’est précisément vers 1245, d’après lui, que les bourgeois cessent de fournir aux cathédrales. Nous arrivons d’ailleurs à cette cessation de concours, ou plutôt à ce qui l’aurait motivée (1). -
(1) Viollet-le-Duc ne prévoyait pas sans doute les conséquences pratiques de sa théorie sur la laïcité des cathédrales; il n’a pas dû se dire qu’on s’emparerait un jour de cette prétendue laïcité pour confisquer les églises et les attribuer à des usages civils. Ce jour n’est peut-être pas éloigné. Voici déjà un conseiller municipal de Paris, M. Edgar Monteil, qui, dans un rapport rédigé le 27 juin 1881, proclame, d’après Viollet-le-Duc, et en exagérant encore la pensée du maître, que les monuments religieux du moyen âge ont été bâtis dans un but et sur des idées absolument profanes, et que la société civile, en ayant supporté les frais, a seule aujourd’hui le droit de les revendiquer. « Les églises, dit-il, ne sont pas, comme on pourrait le croire, des monuments bâtis par les croyants. Les édifices qui furent bâtis pendant les cinquante ou soixante ans de la fureur religieuse qui s’empara de la chrétienté, dans le xic et le xne siècle, se sont depuis longtemps écroulés, et ce qu’on appelle aujourd’hui l’art chrétien n’est rien autre que l’art maçonnique.
« C’est la franc-maçonnerie qui, se développant à partir du xe siècle et
X. — Il est parfaitement vrai, sauf les exagérations admises par M. H. Martin et, d’après lui, par Yiollet-le-Duc, que le pouvoir laïque, au sein de la féodalité, de la royauté et des communes, se tenait au xme siècle, vis-à-vis du pouvoir temporel ecclésiastique, dans l’attitude de la défiance et souvent de l’hostilité. Mais la déclaration des barons, en 1246, et les
sc tournant vers le christianisme, seul idéal, seule constitution, seule connaissance alors, c’est la franc-maçonnerie qui éleva nos magnifiques cathédrales (voy. Rebold, Précis historique de l'histoire de la franc-maçonnerie ancienne et moderne).
« Toujours en voyage, en rapports constants les uns avec les autres, les francs-maçons fondèrent un art nouveau excessivement savant, où, comme l’a écrit Viollet-le-Duc, tout est méthodique, raisonné, clair, ordonné et précis. Que le style fût français ou normand, il y eut un principe même. La Sainte-Chapelle de Paris répondit à Saint-Ouen de Rouen, et Appelmans de Cologne répondit du haut du clocher d’Anvers à Erwin et Jean de Steinhacli. Et, comme s’ils avaient voulu témoigner que la religion n'était pour eux qu’un prétexte, ces francs-maçons, ces architectes admirables, marquaient, dans une gargouille, un chapiteau ou une corniche, leur œuvre de la raillerie impitoyable du clergé.
« Et qui fournissait aux francs-maçons l’argent qui leur était nécessaire? Les abbés ? Non; ceux-ci n'avaient généralement pas assez d’argent pour vivre dans la licence effrénée de l’époque; c'étaient les citoyens, c’étaient les villes qui payaient, et quelquefois si lentement, que nonseulement les constructions duraient des siècles, mais que certaines ne s’achevaient pas.
« Oui, les églises, ces lieux de réunions de plaisir et d’affaires des populations du moyen âge, les églises nous appartiennent bien, en prin- * cipc comme en fait, et, aussi décidés à laisser libres les croyances que nous sommes décidés à en finir avec les organisations sacerdotales, il nous semble sage d’entrer dès aujourd’hui dans la voie des locations aux fabriques. » (Voy. le journal la Ville de Paris , 9 juillet 1881.)
actes qui la préparèrent, ne forment pas l’épisode le plus important de la lutte des deux pouvoirs. La déclaration, qui fut provoquée en premier lieu par les envahissements prétendus ou réels de la cour romaine sur le pouvoir séculier, finit à son tour par si bien empiéter sur les droits les plus incontestables des clercs, que saint' Louis ne put l’approuver et que ses adhérents, malgré leurs serments et leurs cotisations annuelles, se virent obligés de renoncer à leur ligue, laissant les évêques à peu près aussi forts qu’ils l’avaient été au commencement du siècle. Quatre-vingts ans plus tard environ, telle était encore la puissance du clergé, malgré les justes résistances de saint Louis (1) et les agressions beaucoup plus redoutables des légistes de Philippe le Bel, que non-seulement l’éloquence de Pierre Bertrand et de Pierre Boger (plus tard le pape Clément VI) triompha complètement aux conférences de Yincennes, en 1329, des soixante-six articles dressés par l’avocat général Pierre de Cugnières, au nom des barons, contre les prérogatives ecclésiastiques, mais que de plus les évêques osèrent, pour mieux affirmer leur victoire et prévenir par la crainte de semblables tentatives, sculpter la tête de
(.1) Les mesures prises par saint Louis contre les abus de l’excommunication ne portaient point atteinte au pouvoir judiciaire des évêques; le roi ne niait point le droit, il se réservait d’en surveiller l’usage, qui donnait lieu parfois à de flagrantes iniquités. Ainsi l’évêque de Clermont, Gui de la Tour, celui à qui précisément est due la plus grande partie du chœur de la cathédrale, avait altéré les monnaies, en 4268, puis excom- # munié sans ménagement quiconque refusait de se servir de ses deniers suivant leur cours fictif. (E. Boutaric, Saint Louis et Alphonse de Poitiers , page 428.)
leur adversaire à l'un des piliers de leurs cathédrales et faire chaque année de cette effigie l’objet de cérémonies infamantes. Notre-Dame de Paris avait son Pierre de Gugnières, ou de Cugnet; il existe encore à Sens, et nous avons été le retrouver jusque dans une église abbatiale du Limousin, à Beaulieu, où une statue grossière, que nous a montrée M. le chanoine Poulbrière, est encore désignée par les habitants sous le nom un peu défiguré de Cougnotou. Suivant le même érudit, la présence de ce masque à Beaulieu s’explique par ce fait que Pierre Roger était né dans le bas Limousin.
Le clergé de France devait savoir mieux que personne, vers 1250, que son autorité ne courait pas de graves dangers (1); il n’avait donc pas à modifier sensiblement son attitude visà-vis des populations urbaines et plus spécialement à l’égard des cathédrales. Admettons toutefois un moment qu'il ait subi un rude échec; devait-il pour cela renoncer à cimenter par les cathédrales son alliance avec la bourgeoisie, dans le cas où cette alliance aurait déjà commencé d’exister; n'était-il pas, au contraire, très -naturel de redoubler d’efforts pour compenser la juridiction temporelle perdue ou déprimée? Dans ce brusque découragement dont parle ViolIet-le-Duc, nous ne reconnaissons plus ni le « grand sens » que le même auteur prête à nos évêques du xmc siècle, ni le clergé catholique, partout et dans tous les temps si attentif et si énergique à réparer par un accroissement d'influence morale les brèches
faites à son pouvoir ou à sa liberté.
(1) M. Ludovic Lalanne (Dict. historique de la France, page 1055) dit positivement que « les xmc et xivc siècles furent l’époque de la plus grande extension de la puissance épiscopale. »
Mais il y a des preuves, paraît-il : Viollet-le-Duc les a constatées, palpées, dans la construction même des cathédrales. Que montre-t-elle, en effet? Que dès 4246 le clergé clôtura les chœurs pour s’enfermer chez lui, ajouta des transsepts pour rendre au pian de la cathédrale son caractère symbolique et lui enlever l’apparence d’une grande salle de réunions publiques, et se mit à établir des chapelles dans les nefs pour empêcher les fidèles, entourés partout d’autels, d’y tenir des assemblées profanes.
Ces preuves seraient assez concluantes; il n’y a qu’un inconvénient, c’est qu’elles-mêmes, comme tant d’autres de Viollet-le-Duc, auraient besoin d’être démontrées et ne l’ont pas été.
Nil probat exemplum litem quod lite resolvit. (Hou.)
On ne peut rien affirmer sur l’époque où l’on a commencé de clore les chœurs des grandes cathédrales. De ce que les clôtures dont il reste des fragments ne remontent pas au delà de la fin du xme siècle, il n’est pas légitime d’inférer que rien auparavant ne séparait le sanctuaire de ses bas côtés. Nous savons qu’il existait autour de ces sanctuaires des stalles canoniales au xiie siècle, et ces stalles devaient être assez importantes, puisque la chronique de Saint-Pierre-le-Vif signale celles de la cathédrale de Sens comme un des principaux travaux de l’archevêque Hugues deToucy (1143-4468); c’était déjà une clôture qui mettait passablement obstacle à la libre circulation. Si plus tard ces clôtures gagnèrent en élévation, au point de devenir de petits monuments, on l’explique suffisamment
par le besoin que pouvaient éprouver les chanoines de s’abriter des courants d’air, ou bien par les progrès du luxe et de l’art qui meublèrent nos édifices religieux de tant d’œuvres admirables. Cette dernière raison est peut-être encore celle qui nous a valu les jubés, si toutefois les jubés ne dérivent pas en droite ligne des ambons.
Déjà d'ailleurs avec les stalles, avec le siège de l’évêque et avec le grand autel, un chœur ne se prêtait nullement à de solennelles assises judiciaires. L’autel, avec son enceinte entourée de voiles, tenait à lui seul une place considérable. Nous pouvons ajouter que, prise dans son ensemble, une cathédrale du xme siècle ne convient nullement à des réunions où se prononcent des sentences et des discours. La prédication y est très-pénible, et il suffit d’être séparé de l’orateur par deux ou trois travées pour qu’il devienne difficile et souvent impossible de l’entendre (cela est très-sensible à Paris, beaucoup moins à Chartres). Nous ajouterons de plus qu'il n'était pas loisible à un évêque de convertir à des usages civils un chœur d’église : if avait à compter avec ses chanoines, qui l’avaient élu , que les lois canoniques l'obligeaient de consulter, et qui devaient se montrer peu empressés de sacrifier à la puissance de l'épiscopat, parfois rivale de la leur, les dispositions liturgiques, alors beaucoup plus scrupuleusement observées que de nos jours.
« Les évêques, dit excellemment M. de la Prairie ( Observations sur le « Dictionnaire d’ architecture » de M. Violletle-Duc\ avaient près d’eux un corps avec lequel ils avaient de plus fréquents démêlés qu’avec les abbayes. C'étaient les chapitres des cathédrales. Les conflits s’élevaient sur un grand nombre de questions. Je ne rappelle cet état de choses qu’en
passant et je ne m’arrête pas sur ce sujet, parce qu’il ne paraît pas avoir eu d’action fâcheuse sur la construction des cathédrales, ce dont on doit être étonné quand on considère que l’accord devait être nécessaire entre l’évêque et les chanoines pour une œuvre aussi importante et aussi longue. M. Violletle-Duc ne parle pas ou ne parle que très-peu des chapitres ; cependant la construction de la cathédrale les regardait autant que les évêques; il était donc important d’indiquer quelle aurait été leur conduite dans les rivalités avec les abbés et dans les alliances avec les communes. »
Quant au transsept et aux chapelles latérales , les documents ne manquent pas , et tous confondent les assertions irréfléchies de Viollet-le-Duc.
C’est bien à tort que l’auteur du Dictionnaire raisonné a cru avoir en sa faveur, à l’égard du transsept, l’autorité du célèbre Durant ou Duranti, évêque de Mende à la fin du xme siècle. « Un texte, dit-il, vient confirmer ce fait de l’absence des transsepts dans les églises cathédrales rebâties au moment où l’art de l’architecture passe aux mains des laïques. Guillaume Durant, dans son Rational , en décrivant les diverses parties de l’église, dit (chap. I, xvn) : « Certaines églises sont faites en « forme de croix, » et en prêtant un sens mystique à chacune des parties de l’église, depuis le chœur jusqu’au porche, il ne parle pas du transsept. Or, puisqu’il fait observer que « certaines églises » étaient, de son temps, en forme de croix, ce dont on ne peut douter, il en existait qui n’en possédaient point. Guillaume Durant, évêque en 1285, mort en 1296, avait dû voir encore plusieurs cathédrales françaises dépourvues de transsepts. L'attention minutieuse avec laquelle le célèbre pré-
lat cherche à donner une signification symbolique religieuse aux diverses parties de l’église, indique d’ailleurs les tendances du haut clergé à l’époque où il écrivait. Ï1 s’agissait alors d'enlever à la cathédrale, construite à l’aide de circonstances plutôt politiques que religieuses, le caractère civil qu’elle conservait dans l’esprit des populations urbaines ; et, pour nous, l'établissement des transsepts, des chapelles latérales et des clôtures de chœur, pendant la fin du xme siècle et le commencement du xive ; la destruction par conséquent des grandes nefs primitives des églises épiscopales de la première période gothique, est un des faits les plus intéressants de notre histoire, en ce qu’il indique le mouvement communal appuyé par les évêques au xne siècle, parce qu’ils espéraient en profiter pour assurer leur pouvoir, et la réaction cléricale contre ce mouvement, dès que la puissance royale s’établit solidement et que l’épiscopat dut renoncer à soumettre la société française à une sorte de théocratie. » (D. R., t. VI, p. 414-415.)
On ne peut être plus malheureux dans le choix d'un texte. Viollet-le-Duc n'a même pas lu jusqu’au bout la phrase si courte qu’il prend la peine de citer. La voici tout entière : « Certaines églises sont faites en forme de croix, pour montrer que nous devons être crucifiés au monde ou suivre le Christ mis en croix pour nous. » Et si Viollet-le-Duc avait parcouru les divers chapitres du Rational , il aurait vu qu’il y est question, dans un autre endroit, de la signification du transsept, comparé cette fois aux bras du corps humain (ch. I, xvi), et que partout, vivant dans le Midi, l’auteur fait allusion aux églises romanes et même aux dômes byzantins (Durant avait longtemps occupé de hautes fonctions en Italie) bien plus
qu’aux cathédrales gothiques (1). Quant à la glose dontViollet- Îë-Duc accompagne sa citation tronquée, elle prouve qu’il n’a lu ni les écrivains ecclésiastiques antérieurs au xme siècle, ni même les inscriptions romanes ; il aurait pu s’y convaincre que les tendances symboliques remontent bien au delà de Guillaume Durant et que le transsepten particulier avait une signification mystique depuis au moins le vie siècle (2).
Sur quinze cathédrales du Nord dont la forme générale était déterminée avant le milieu du xiip siècle par les constructions déjà commencées ou totalement exécutées (3), Viollet-le- Duc a cru en trouver cinq (4) qui ne possédaient pas de transsept, et le voilà faisant de ce tiers le tout, de cette exception la règle générale. Quand il ne le dit pas expressément, il le laisse entendre, et il base sur cette prétendue règle ses descriptions de la cathédrale de la fin du xne siècle et du commencement du xme. C’est de très-mauvaise logique, et, de plus, l’écrivain a augmenté son nombre en dénaturant matériellement la vérité. Les cathédrales sans transsept, qui ont
(1) Il dit, par exemple, que le sanctuaire est plus étroit que le chœur, et le chœur plus que le corps de l’église ; qu’on place des colonnes jumelles aux côtés des fenêtres, que les fenêtres sont évasées en dedans; que plusieurs églises sont en forme de rotonde; que le « dôme », ou le sommet du temple, sur lequel on pose la croix, est rond et élevé; toutes choses qui ne conviennent qu’à l’art roman ou à l’art byzantin.
(2) Gratia igitur vivificæ crucis ecclesiam in modum crucis ædificare disposuit. ( Vie de saint Droctovée, abbé de Saint-Germain-des-Prés, mort en 576.)
(3) Arras, Bourges, Châlons, Chartres, Langres, Laon, Lisieux, Meaux, Noyon, Paris, Reims, Rouen, Senlis, Sens, Soissons.
(4) Bourges, Meaux, Paris, Senlis et Sens.
pris à ses yeux une telle importance, doivent être réduites à deux : celles de Sens et de Bourges, soit la septième ou la huitième partie du nombre total. A Paris, Viollet-le-Duc reconnaît sans peine, ce qui est visible pour les moins attentifs, que, si le transsept ne figura pas dans le plan primitif de Maurice de Sully, on se décida à l’exécuter avant de commencer la nef; il fut bâti à son tour, entre les deux campagnes entreprises, l’une par Maurice, l'autre par Eudes de Sully. A Senlis, le transsept ne fut nullement prévu à la fin du xip siècle, mais il en fut ajouté un bien certainement avant 1230 ou 1240, comme en témoignent les fragments encore en place dans le transsept actuel, construit au xvie siècle, fragments que leur style parfaitement accusé ne permet pas de rapporter à une date postérieure aux premières années de saint Louis (voy. notre brochure: A travers les monuments historiques, IIIe partie, p. 18-10). A Meaux, que Viollet-le-Duc semble n'avoir jamais visité, c'est précisément dans le transsept (au croisillon nord surtout) et dans les parties voisines que se trouvent, du pavé à la voûte, les restes de la cathédrale du xii^ siècle.
Et les deux exemples qui demeurent, Bourges et Sens, que prouveraient-ils? Viollet-le-Duc s’est appliqué à démontrer qu’après la déclaration de 1246 les évêques s’attachaient à munir de croisillons les cathédrales qui n'en avaient pas reçu. Or, celles de Sens et de Bourges étaient seules alors dans ce cas, et aucune ne fut remaniée: Saint-Étienne de Sens a attendu son transsept jusqu’à la fin du xve siècle, Saint-Étienne de Bourges ne l’aura jamais.
Après tout, l'absence de transsept dans trois ou quatre cathédrales, au commencement du xme siècle , était-elle si extraor-
dinaire qu’il fallût recourir aux interprétations les plus ingénieuses? La raison la plus simple et la meilleure, Viollet-le-Duc la donne quelque part, en la restreignant sans cause aux églises du Midi bâties après la guerre des Albigeois : « C’est que la construction d’un transsept nécessite des dépenses considérables, et que si l’on prétend élever une église à l’aide de faibles ressources, il faut éviter ces appendices. » (. D ., R., t. IX, p. 237.)
Les ressources consacrées aux cathédrales étaient véritablement faibles eu égard aux programmes qu’il fallait remplir, et un transsept de cathédrale était fort coûteux, car, outre sa propre masse, il comportait un portail richement orné et que l’on aurait cru encore mesquin, sous Philippe-Auguste, s’il n’avait été flanqué de tours. A Sentis, le transsept fut évidemment négligé tout d’abord à cause de l’exiguïté du diocèse, qui restreignait les offrandes (1); à Bourges, telle était la largeur du vaisseau, avec ses cinq nefs, telles avaient été aussi les dépenses occasionnées par l’établissement de l’abside au-dessus des fossés de la ville, qu’on ne dut pas songer un seul instant à entreprendre une nef transversale.
Suivant l’auteur du Dictionnaire raisonné , l’addition des chapelles, au milieu du xme siècle, restreint dans les cathédrales l’espace concédé aux assemblées publiques, puisque les chapelles multiplient les autels autour des nefs, et par le respect qu’inspire leur voisinage écartent les fidèles. C’est juste-
. (1) A Nevers, le transsept fut laissé en attente, vers 1230 ou 1245, c’est-
à-dire que dans le plan de la grande nef ori disposa une travée sur le carré parfait , en avant du chœur, de manière à rendre plus tard facile l’addition du transsept, que les ressources n’ont jamais permis de réaliser.
ment le contraire qu'on pourrait dire. Au moment où l’on nous représente la cathédrale se fermant aux réunions populaires , c’est alors précisément qu’elle s'ouvre plus large que jamais. Le chœur s'était, depuis cent ans, agrandi pour les cérémonies liturgiques; dès le règne de saint Louis, la nef, à son tour, s’agrandit pour la foule. Alors, en effet, la cathédrale, comme toutes les autres églises, cesse d’être encombrée par cette multitude d’autels qui, après avoir obstrué les bas côtés, sont renfermés dans des édicules pris en hors-d’œuvre et rendent à la circulation l’espace qu’elles avaient occupé dans l'intérieur même du vaisseau. Ceci ne fut pas toutefois une règle constante, comme l’on va voir.
En plaçant un autel unique dans la cathédrale de la fin du xne siècle, VioIlet-le-Duc a montré une ignorance regrettable des antiquités ecclésiastiques.
Dès le vie ou le Ve siècle , la liturgie occidentale admit plusieurs autels dans une même église, en l’honneur des saints dont on possédait les reliques. Ces autels étaient l’objet de consécrations spéciales , dont quelques-unes furent opérées par les papes eux-mêmes durant leurs voyages en France.
Les autels secondaires étaient déjà nombreux dans les églises des vme et ixe siècles. Le plan de l’abbaye de Saint- Gall (en Suisse^ attribué à Éginhard ou à quelque autre grand personnage de la cour de Charlemagne, montre dans chaque bas côté de l’église quatre autels séparés uniquement par des balustrades. Vers 834, Aldric, évêque du Mans, érigeait dix autels dans sa cathédrale (1); il est probable que ces autels
(1) « In eccJesia seniori ait aria construxit atque sacravit numéro decem ,
occupaient aussi les bas côtés. Il en était de même à la cathédrale romane de Laon, celle qui fut détruite en 111*2, puisque, lors de l’assassinat du chevalier Gérard de Chérisy par ordre de l’évêque, l’odieux Gaudry, les compagnons de Gérard, ne soupçonnant rien du danger que courait leur maître, se mirent à se promener, suivant Guillaume de Nogent (. Historiens des Gaules , t. XII, p.247), à travers les autels des saints: Hac illac per diversas sanctorum aras.
Après l’adoption de chapelles distinctes entre les contreforts, l’usage des autels érigés dans les nefs ne cessa pas aussitôt partout. Il y eut des cathédrales, comme celles de Sentis et de Bourges, qui ne reçurent des chapelles latérales qu’au xve et au XYie siècle; celles de Chartres et de Reims n’en eurent point, à cause sans doute de l’épaisseur et de la force exceptionnelle des murs qu’il aurait fallu défoncer; ces édifices demeurèrent longtemps encore encombrés d’autels intérieurs. La cathédrale de Chartres, dit l’abbé Bulteau (J Description, p. 169), comptait autrefois cinquante-deux chapelles ou autels, savoir: trente-neuf dans l’église supérieure et treize dans la crypte. Un grand nombre de ces autels , fondés au xiip et au xive siècle par des rois, des évêques, des chanoines et des personnages de haut rang, furent enlevés en 1661 pour dégager l’église supérieure; les autres disparurent en 1791. On trouve encore le long de quelques nefs qui n’ont point reçu de chapelles, notamment en Bretagne et en Normandie, des crédences des
et nomina super ea sanctorum in quorum memoriis ea consecravit, desuper adscribere jussit; quæ et adhuc per singula altaria inserta singillatim et distincta a diligenter investigantibus reperiri hodierna die queunt. » [Gesta Aldrici; dans Baluze, Miscellcmea , t. I, p. 81.)
xivc et xve siècles attestant l’ancienne existence d’autels placés dans les églises memes. Il est possible qu’en outre certaines cathédrales, malgré l’addition de chapelles sur leur pourtour, n’aient pu suffire à contenir dans des enceintes spéciales tous leurs autels; nous n’oserions donc pas trop affirmer que la construction des chapelles latérales ait eu pour but primordial le rétablissement de la libre circulation dans les bas côtés; elle fut sans doute en grande partie due au zèle quelque peu mêlé d’ostentation de riches particuliers, clercs ou laïques, des corporations, des confréries; ces chapelles apportaient le plus souvent des vocables nouveaux, ceux des patrons des fondateurs, lesquels patrons n’étaient pas toujours représentés dans les autels déjà érigés, et dès lors ces autels anciens continuèrent d'exister dans l'intérieur des nefs.
Ne pourrait-on admettre, pour accorder quelque chose à Yiollet-le-Duc, une interruption séculaire dans l’usage des autels secondaires entre 1150 et 1250 environ? La raison et l'histoire s’y opposent.
La dévotion envers les saints et envers leurs reliques était alors à son apogée; aucun évêque ne pouvait se permettre une suppression d’autels qui aurait été regardée comme sacrilège par le peuple lui-même et qui n’aurait pas manqué d’attirer sur son auteur les protestations de tout le clergé, peut-être les censures ecclésiastiques. C’eût été de plus une atteinte portée aux droits des personnages à qui était due la fondation de quelques-uns de ces autels et qui les faisaient desservir par des chapelains chargés de prier pour leurs âmes; c’eût été encore une gêne intolérable imposée aux nombreux chanoines et habitués d’une cathédrale, qui, avec un ou deux autels seu-
lement, se seraient trouvés dans l’impossibilité absolue, les uns de dire la messe, les autres de célébrer à des heures commodes. Le service normal et régulier d’une cathédrale importante exigeait, à la fin du xif siècle, au moins une douzaine d’autels.
Tout concourait, au contraire, à augmenter sans cesse le nombre des autels. La dévotion de riches personnages les invitait à des fondations nouvelles, et d’autre part, après les croisades, après celle surtout qui mit aux mains des Français les dépouilles des églises et des palais de Constantinople, les reliques affluèrent en Occident, ce qui ne put avoir lieu sans amener encore de nombreuses érections d’autels secondaires.
Passons à des exemples connus.
D’après le Gallia christiana , Philippe-Auguste créa, dans Notre-Dame de Paris, quatre chapellenies, puis, après la mort de sa première femme Élisabeth (1190), un autel à la mémoire de cette reine, desservi par deux chapelains; il y avait en outre la chapelle de Saint-Étienne, à la desserte de laquelle étaient attachés des privilèges.
En 1173, Gautier de Mortagne fonde, à Notre-Dame de Laon, dans la « cathédrale démocratique » par excellence, deux chapellenies : Saint-Jacques et Saint-Nicolas (Gallia christiana).
Guillaume de Toucy, évêque d’Auxerre de 1167 à 1182, attacha des chapelains aux divers autels de sa cathédrale déjà existants, et ajouta lui-même quatre nouveaux autels (1).
(1) Anno MCLxxxi [1182] obiit Willelmus Autissiodorensis episcopus. Hic ecclesiæ cui præerat tectum vetustate detritum fecit dirui reficique, ac
Nous pensons que si les cathédrales de Paris et de Bourges furent conçues avec doubles bas côtés, ce dut être pour abriter plus commodément de nombreux autels. On n'eut pas besoin alors de chapelles absidales; toutefois il a bien pu en exister à Paris et il en fut construit à Bourges (2). Celles de Noyon et de Senlis sont attribuées par Viollet-le-Duc à l’influence de Suger; mais les évêques de ces deux villes ne se seraient pas astreints à imiter sur ce point la basilique de Saint-Denis s’ils n’y avaient vu pour eux aucun avantage réel. On a eu tort d’ajouter' qu’ « à la cathédrale de Senlis, dont la construction n'est pas aussi directement soumise à celle de l’abbaye que la construction de la cathédrale de Noyon, ces chapelles absidales osent à peine se développer » (D. R., II, 457). La véritable cause de leur peu de profondeur est un obstacle tout matériel: la présence des remparts romains, qu'on voulut conserver et dont la maçonnerie se confond avec celle du rondpoint, au nord. Les chapelles de Senlis ressemblent d’ailleurs à celles de Saint-Leu-d’Esserent, dans le même diocèse, et de Saint-Maclou de Pontoise. Que si l'on constate dans l’Ile-de-
cum ipso tabulato sublimius erigi, et lateribus coopcrtum deccnter intrinsecus camerari. Cumque plura altaria illicessent, et præter majus omnia servitore carerent, ipse aliaquoque quatuor, exceptis bis, inibi consecravit, et tam ista quam cætera, aut per ipsum, aut sub ipso per alios assignats redditibus sunt dotata, ita ut singula singulos vel etiam plures babuerint servitores. ( Chronique de Robert, chanoine de Saint-Marien d’Auxerre, dans les Hist. des Gaules , t. XVIII, p. 249.)
(2) D’après M. Bukot de Kersers { les Chapelles absidales de la cathédrale de Bourges , dans le Bull, monum., t. XL, p. 417-430), ces dernières ne figuraient pas dans le plan primitif de l’église, et l’établissement n’en fut décidé que durant les travaux.
France, en Picardie, et surtout en Normandie, quelque hésitation dans l’emploi des chapelles absidales, il est facile d’en trouver deux motifs bien suffisants. Le premier est la nouveauté des ronds-points dans ces contrées, où ils avaient été à peu près inconnus durant toute la période romane; le second est la difficulté que Ton ressentait encore à agencer les toitures des absidioles, soit entre elles, soit avec celles du bas côté tournant; les chœurs de Saint-Étienne de Caen, de Notre-Dame de Bayeux, de Saint-Martin de Paris, sont des témoignages palpables de la maladresse des constructeurs, dont il est possible de retrouver la trace dans ces pyramides bizarres qui coiffent les petits hémicycles de la cathédrale de Bourges. Dès 1200, les progrès réalisés par les charpentiers et les maçons furent assez avancés pour que dès lors, c’est-à-dire près d’un demi-siècle avant la déclaration des barons, il ne se soit plus commencé dans le Nord une seule cathédrale sans chapelles absidales; celles des cathédrales du Mans et de Reims, fondées avant 1225, ne laissent rien à désirer sous le rapport de la profondeur.
Il reste donc à effacer de l’histoire artistique de la France la déclaration de 1246, et à admettre pour tout le moyen âge un seul mouvement liturgique toujours progressif, commençant par dresser des autels, les multipliant et finissant, lorsqu’ils deviennent trop nombreux, par leur créer des appendices autour des chœurs d’abord et ensuite le long des nefs.
Entre les autels primitifs sans clôtures de pierre et les autels actuels renfermés dans des chapelles, il existe des transitions qui n’ont pas été assez remarquées. A Saint-Denis et ailleurs, un passage continu est ménagé entre les absidioles, qui ne
forment pas encore des enceintes entièrement closes. Au chœur de Saint-Étienne de Caen, bâti au commencement du xme siècle, et à la nef de Notre-Dame de Coutances, dont les chapelles furent dotées à partir de 1255 environ (plusieurs sont dues à l’évêque Jean d’Essey, qui siégea de 1251 à 1274), les séparations entre les chapelles ne sont que des murs peu élevés au-dessus desquels s’épanouissent de grandes arcades à jour divisées par des meneaux.
La ligue des barons devrait, suivant le système de Violletle-Duc, terminer l’histoire de la cathédrale; elle la termine, en effet, au point de vye matériel; mais l’auteur du Dictionnaire raisonne cherche dans les temps postérieurs les souvenirs de cette splendeur démocratique brisée au milieu du xme siècle par une sorte de ressentiment boudeur et par le découragement des évêques. Ces souvenirs doivent être pour lui une nouvelle preuve de l’origine laïque des cathédrales. Ici encore un malheur; ces preuves ne reposent sur rien ou presque rien, et les faits s’accordent à les renverser.
Viollet-le-Duc parle beaucoup de la Révolution française et peu de la Réforme. Si pourtant les républicains de 1793 avaient conservé l’amour de la cathédrale, amour procédant de son origine démocratique, les huguenots du xvie siècle devaient avoir ce culte encore plus présent, puisqu’ils étaient moins éloignés du xme siècle et qu’ils se piquaient de représenter plus spécialement la haine de l’oppression cléricale. Or voici comment ceux-ci et ceux-là témoignèrent leur sympathie pour les œuvres des « précurseurs de la libre pensée ».
Les protestants se tinrent prudemment tranquilles dans les
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localités comme Reims, Paris, Senlis, Sens, Amiens, Évreux et Troyes, où il ne furent jamais les maîtres et où ils avaient à craindre une répression immédiate. Partout ailleurs, ils ne dominèrent pas un instant, ne fût-ce que deux ou trois jours, dans une ville, sans que leur fureur s’exerçât tout d’abord indistinctement sur les églises. Quand ils n eurent pas le temps de renverser, ils mutilèrent, et ce fut précisément cette imagerie des portails, prétendue expression de l’esprit frondeur et investigateur du moyen âge, qui subit les plus graves insultes de la part des soi-disant apôtres du libre examen. Une seule année, 1562, vit tomber sous le marteau des iconoclastes français la statuaire des cathédrales d’Àvranches, de Bourges, de Lisieux, de Meaux, de Rouen et de Tours. En 1567 et 1568, les cathédrales d’Auxerre, de Soissons et de Séez eurent le même sort. A Bourges, en 1562, on avait cherché à pousser le vandalisme beaucoup plus loin : les piliers avaient été sapés (il subsiste encore des traces de cette opération); à un moment donné, l’édifice devait s’abîmer tout entier dans sa ruine {la Cathédrale de Bourges , par Girardot et Durand, p. 192-194). Le temps, qui manqua ou fut perdu à Bourges, fut mis à profit dans Orléans. Le 24 et le 25 mars 1567, sous l’impulsion de Théodore de Bèze, Sainte-Croix, minée et incendiée, devenait un amas de décombres. Nous n avons pas à parler du Midi, où les cathédrales de Mende, de Montauban, de Saintes et la plus grande partie de celle de Bazas furent détruites.
Viollet-le-Duc admet que les habitants d’Orléans protestèrent contre la destruction de leur cathédrale et témoignèrent de la vivacité de leurs regrets en exigeant quelle fût rebâtie dans le
style gothique. Cela ne se peut. Si la cathédrale actuelle fut bâtie dans le style ogival, c’est qu’on avait compté utiliser des fragments considérables de l’ancienne; de plus, la municipalité orléanaise n’avait pas à connaître des plans du nouvel édifice, car ce n’était pas elle qui payait : les frais de reconstruction furent supportés par Henri IV, en vertu de la pénitence canonique imposée à ce prince par le pape à l’époque de son abjuration.
La Révolution ne fut pas plus douce aux grandes cathédrales du Nord. A Paris, quand il fut question de détruire les statues des portails de Notre-Dame, « on fit valoir, pour sauver ces -admirables modèles, des considérations astronomiques et meme mythologiques; elles eurent un succès que n’aurait jamais eu lappel le plus éloquent à la vieille foi de la population parisienne. Au mois d’août 1 793, un arrêté de la Commune décida que sous huit jours les gothiques simulacres des rois au portail de Notre-Dame seraient renversés et détruits, ainsi que les effigies religieuses en marbre ou en bronze. Le conseil municipal réitéra cette prescription au mois de brumaire de l’an II, ordonnant la suppression immédiate de tous les saints du portail. Mais le citoyen Chaumelte réclama en faveur des arts et de la philosophie; il sut se faire entendre de ses fanatiques collègues, en leur affirmant avec vivacité que l’astronome Dupuis avait trouvé son système planétaire dans une des portes collatérales de l’église. Le conseil décréta donc que le citoyen Dupuis serait adjoint à l’administration des travaux publics, afin de conserver les monuments dignes d’être connus de la postérité. » (F. de Guilhermy, Itinéraire archéologique de Paris , p. 27.)
A Bourges, « un membre du conseil de la commune proposa d’abattre Saint-Étienne pour en revendre les matériaux; mais Desfougères, ingénieur en chef du Cher, établit dans un rapport qu’il n’y aurait pas dans la ville un emplacement assez vaste pour y déposer ces matériaux, et que les frais de démolition deviendraient plus cher qu’on ne les vendrait. » (La Cathédrale de Bourges , par Girardot et Durand, p. 197.)
A Chartres, « une souscription de cent francs déposée à la caisse de bienfaisance obtint le droit de briser la statuaire admirable des portiques; mais le conventionnel Sergent- Marceau eut le bonheur d’arrêter la main dévastatrice. On dépouilla la noble basilique de ses cloches et de sa toiture de plomb, afin d’en fabriquer des sous, des canons et des balles; pendant deux ans, la charpente et les voûtes restèrent exposées aux injures du temps. » (Bulteau, Descript. de la cath. de Chartres , p. 22-23.)
A Beauvais, Noyon, Séez, Senlis, Sens et Troyes, on put sans obstacle jeter bas ou du moins décapiter les statues des portails.
Les cathédrales d’Amiens et de Coutances ne durent leur salut qu’aux destinations diverses auxquelles elles furent affectées ; d’autres furent conservées comme temples de la Raison.
A Avranches, on laissa tomber le chœur de la cathédrale, puis on vendit la nef, qui fut démolie par les acquéreurs. On ne se souvient pas qu’il y ait eu des protestations bien vives de la part des habitants.
A Arras, il y eut d’instantes protestations, que Viollet-le-Duc aurait bien fait de lire dans l’ouvrage de Terninck (Essai sur
l ancienne cathédrale d'Arras , 1853), pour y voir à quels titres les habitants s’intéressaient à leurs cathédrales. Qu’elles aient été les monuments de la libre pensée, de la lutte contre l’oppression ecclésiastique, les protestations d’Arras ne le marquent pas et on ne le trouve dans aucun des rapports favorables qui furent rédigés de 1790 à 1794; cette considération était pourtant la plus capable de toucher les membres du pouvoir central. Qu’allèguent donc les Artésiens? Les nécessités locales du culte et les nobles proportions du monument. Ces raisons étaient encore, en 1793, jugées les plus valables, et elles auraient peut-être triomphé sans les sourdes menées de la spéculation : une société obtint la vente et procéda aussitôt à la démolition.
A Cambrai, mômes protestations, un peu moins ^énergiques peut-être, et même résultat.
La Réforme avait diminué d'une cathédrale la richesse monumentale de la France; la Révolution lui en fit perdre trois autres (nous ne comptons pas celle de Roulogne) et en mutila plusieurs, ce que jamais personne n’a pu ignorer, sinon Viollet-le-Duc.
La disparition de trois cathédrales n’est pas en soi fort grave, si l’on veut; mais si l’on songe aux dangers que coururent les autres et aux motifs qui les firent respecter, il n’y a rien que d’étranger à la thèse du Dictionnaire raisonné et des Causeries du XIXe Siècle.
On allègue, nous le savons, la destruction du plus grand nombre des églises monastiques, et l’on espère montrer par 1;\ que si l’on toléra les cathédrales, filles de l’esprit gaulois
et laïque , on fut impitoyable pour les abbayes , symboles de
l’asservissement intellectuel. Or on agissait, aux dernières années du xvme siècle, sur des considérations plus positives . La plupart des cathédrales demeurèrent parce qu’ elles étaient nécessaires au culte ; toutes celles des églises abbatiales qui se trouvèrent dans le même cas, et purent devenir paroissiales , furent également conservées. C’est pour cela qu assez peu d’églises monastiques tombèrent dans les villes. Saint-Germain-des-Prés et Saint-Martin-des-Champs à Paris, Saint- Ouen à Rouen, Saint-Gengoult à Toul, Saint-Bénigne à Dijon, Saint-Aignan à Orléans , Saint-Hilaire et Montierneuf à Poitiers, Saint-Sernin à Toulouse, etc., restèrent debout. A Saint- Denis, les fureurs populaires se tinrent pour assouvies quand les tombes royales eurent été brisées, et le monument qui les renfermait subit peu de mutilations. Dans les petites villes et même dans plusieurs villages, les fidèles abandonnèrent leurs églises paroissiales pour adopter les basiliques des monastères supprimés, lorsqu’on espéra pouvoir les entretenir, et lorsqu'elles étaient peu éloignées. Les églises abbatiales démolies ou abandonnées à la ruine furent celles qui, restant inutiles désormais à la célébration du culte , furent vendues à des spéculateurs pressés de réaliser . Il en tomba aussi quelquesunes dans les villes, soit parce que les spéculateurs eurent assez d’influence pour les acquérir, soit parce que le nombre des églises était plus que suffisant. Le contact de l’église Saint- Étienne-du-Mont, déjà paroissiale, perdit la basilique de Sainte- Geneviève, et le voisinage de Saint-Nicolas-du-Chardonnet fut sans doute la principale cause qui entraîna la chute de Saint- Victor.
Dans les actes de vandalisme qui eurent lieu à partir de
1791 ou 1792, il y eut si peu de rage contre les moines que l’on oublie à peine dans les campagnes la répugnance qu’apportèrent généralement dans leurs travaux les ouvriers chargés des démolitions. Des traditions circulent encore en certains lieux, rapportant les châtiments infligés par la Providence à ceux qui s’étaient montrés ardents ou téméraires (1).
Le prétendu sentiment qui aurait porté les citoyens à vénérer leurs cathédrales aurait , dit-on , par une opposition fort naturelle, excité contre ces édifices la haine du clergé moderne, ennemi de tout ce qui rappelle l'affranchissement de la pensée humaine. C’est attribuer au clergé un système archéologique auquel nul ne songeait avant le second quart de notre siècle, et contre lequel les ecclésiastiques instruits ont toujours protesté, s’ils ne l’ont pas encore efficacement combattu.
Les actes de vandalisme commis par le clergé du xvine siècle et de la première moitié du xixe sont si nombreux et si graves que, loin de vouloir les nier ou les justifier, nous en sommes, comme catholique, plus directement blessé; car ces actes ne respectèrent ni la religion, ni les souvenirs chrétiens. A part certaines exagérations, à part surtout la ridicule antithèse qui montre les républicains conservant les églises et le clergé les détruisant, nous nous associons aux justes colères de Violletle-Duc, qui cette fois a aussi pour lui des prêtres savants de notre époque, les Bourassé, les Corblet, les Barraud, les Auber.
(1) Malgré le relâchement de leurs mœurs, les moines restaient encore populaires à la fin du xviiic siècle , parce qu’ils n’avaient jamais abandonné la pratique de la charité et que le pauvre était toujours bien accueilli aux portes des couvents.
Il ne faut pas toutefois se méprendre sur l’esprit qui présida à ces dévastations : c’était un esprit chrétien et artistique très -dévoyé, très -faux, nous en convenons, mais en soi nullement hostile aux cathédrales. Le clergé a fait, depuis Louis XIV, ce que font les propriétaires de tous les temps et de tous les pays : il a, suivant les idées ou les besoins du jour, modifié, transformé ses bâtiments. On ne hait pas sa maison parce qu’on y défonce un mur ou qu’on y change quelque gros meuble. Les chanoines modernes ont détruit pour améliorer (croyaient-ils) ou pour remplacer, et non, comme les iconoclastes du xvie siècle et de 1793, pour semer des ruines. L’âme, pour ainsi dire, de la plupart de ces destructions fut un préjugé désastreux, le mépris du gothique, sentiment qui fit compter comme de nulle valeur les jubés, les clôtures, les autels, les statues et une foule d’autres objets d’art, et regarder comme une œuvre méritoire l’anéantissement ou la rénovation de ces monuments trop peu conformes au goût académique et classique inauguré par la Renaissance. S’il y eut des destructions brutales et sans compensation aucune, par exemple la mutilation des statues de Notre- Dame de Reims lors du sacre de Charles X, cela se fit pour des raisons diverses, presque toujours mauvaises, mais du moins étrangères aux préoccupations mises en avant par Viollet-le- Duc. Au point de vue historique et moral comme au point de vue matériel, le clergé n’a jamais cessé de ranger les cathédrales parmi ses biens les plus précieux.
Lorsque se prononça, vers 1830, le mouvement de réhabilitation du style ogival, le clergé, loin de chercher à l’enrayer, le seconda autant qu’il lui fut possible, et lorsqu’on songea à
remettre en pratique l’architecture du xme siècle, ce fut de l'Académie des Beaux-Arts, du Conseil des bâtiments civils et des préfets que vinrent les oppositions, rarement du clergé. On se souvient encore des nobles encouragements donnés à cette révolution artistique par de grands évêques, tels que les cardinaux Giraud et de Bonald, Mgr Menjaud, évêque de Nancy, Mgr Dufètre, évêque de Nevers, Mgr Parisis, évêque d’Arras, etc. Si l'on veut de plus nombreux exemples, qu’on ouvre les Annales archéologiques de Didron, surtout les cinq ou six premiers volumes, et l’on verra d'où partirent les généreuses impulsions. Cest pour satisfaire aux goûts du clergé que les architectes se sont mis à faire du gothique plus ou moins pur, à tel point qu’on n’oserait plus aujourd’hui proposer pour une église un plan gréco-romain; à peine se permet-on le roman pur et le byzantin, et on se les permettrait plus rarement encore s’ils n'avaient pour eux l’avantage d'une économie notable sur la main-d’œuvre et le prestige de la coupole.
Rappelons aussi qu’il se trouva au xvme siècle un homme assez intelligent et assez courageux pour « risquer sa réputation » dans l’étude et l’estime de notre art français, et cet homme fut un prêtre : le chanoine Lebeuf.
Voilà, et malheureusement d’une manière incomplète, les objections que l'histoire, froidement et consciencieusement consultée, soulève contre la théorie du laïcisme des cathédrales et du style ogival. Nous n’avons pu, dans une étude aussi rapide, pénétrer dans les détails de ce système; nous ne terminerons pas néanmoins sans consacrer quelques lignes à deux églises célèbres qui forment, aux yeux de Viollet-le-Duc, une sorte d’antithèse et résument pour lui le caractère, la phy-
sionomie du mouvement artistique des xne et xme siècles. Ce sont les cathédrales de Noyon et de Laon : la première est la cathédrale sacerdotale, la seconde, la cathédrale démocratique.
Pourquoi cela? C est que d’une part la cathédrale de Noyon conserve une large part à l’arc monacal, le plein cintre, et admet des croisillons arrondis, tandis qu’à Laon l’ogive laïque règne à peu près sans partage, que le monument se termine par un chevet droit et que « de loin il paraît un château plutôt quune église ». (. D . R., II, 309.)
Cette différence pourrait s’expliquer par l’antériorité de la cathédrale de Noyon ; la raison paraît insuffisante à Violletle-Duc; il en faut d’autres qui exercent davantage son imagination, et, dans un passage dont nous ne savons plus la situation dans ses ouvrages, mais que nous sommes absolument certain d’avoir lu, il dit que les Noyonnais, reconnaissants des mesures libérales de leurs évêques, fondateurs de la commune, les laissèrent tracer à leur gré et suivant les traditions ecclésiastiques les plans de la basilique diocésaine; qu’à Laon, au contraire, les bourgeois, irrités du mauvais vouloir de leurs prélats, les contraignirent à ménager une large part à l’élément laïque de la nouvelle architecture.
Sans nier la courtoisie des habitants de Noyon, toute de pure hypothèse, examinons si nous trouvons à l’archaïsme vrai ou prétendu de leur cathédrale des raisons un peu plus archéologiques.
Viollet-le-Duc porte à d 150 le commencement des travaux de Notre-Dame de Noyon, qui, vu sa parfaite unité, a dû être exécutée rapidement et terminée, sauf les tours, vers 1170;
c’est donc, avec Saint-Étienne de Sens (en mettant à part Saint-Mammès de Langres), la plus ancienne cathédrale gothique, et on a tort de ne pas se tenir satisfait de cette circonstance pour expliquer l’intensité des traditions romanes qui y sont imprimées. Il y a une autre cause tout aussi réelle, c'est la présence à Noyon d'une influence germanique trèsprononcée, influence opposée de sa nature à l’épanouissement du style ogival. Les croisillons de Notre-Dame de Noyon sont semi-circulaires, et, chose frappante et trop peu remarquée, les tours de la façade, évidées jusqu’à la hauteur des grandes voûtes, forment intérieurement un transsept occidental avec son triforium et ses hautes fenêtres.
On a voulu rattacher le transsept de Noyon à celui de Tournai ; mais ce dernier est très-probablement postérieur et a dû être exécuté vers 1175 ou 1180, après que le diocèse de Tournai, longtemps uni à celui de Noyon, eut recouvré son autonomie. Cette influence rhénane n’est d’ailleurs pas unique en Picardie : elle s’exerçait à Soissons, dont le croisillon sud, en hémicycle, était bâti vers 1180, à Saint-Lucien, près Beauvais, et à Chàalis, églises qui avaient également leurs transsepts arrondis.
La cathédrale de Laon, bâtie ou commencée vers 1165, ressemble assez comme style aux autres églises de son temps, et se ressent de la marche suivie par l'art depuis 1150; les bourgeois n’ont pas eu besoin de forcer la main à leurs évêques, lesquels, vu la situation politique, se seraient difficilement laissé mener. La cathédrale de Laon a un plan cruciforme, et cela devrait sembler étrange à Viollet-le-Duc, puisque selon lui la présence des deux croisillons est un indice de
tendances purement religieuses; elle a un mur droit au lieu d’un rond-point; mais en quoi un chevet plat marque-t-il des préoccupations civiles? N’avait-on pas vu des chevets plats dans plusieurs grandes églises romanes ou de transition (surtout dans le Périgord, le Limousin et le Poitou), n’en bâtissaiton pas un, de 1160 à 1170, dans la cathédrale de Poitiers; n’en existe-t-il pas de justement célèbres à Saint-Serge d’Angers, à Bourgueil, au Puy-Notre-Dame et à Asnières, sans parler de ceux de Dol et de Saint-Malo, postérieurs au milieu du xme siècle? Et si l’on avait consulté les ouvrages écrits sur la Picardie, ou le Monasticon , on aurait reconnu que Notre- Dame de Laon n’est pas dans cette province un exemple isolé : il y avait un chevet plat de la même époque dans la magnifique église de Saint-Vincent, sur la colline même de Laon, et un autre à Soissons, dans l’abbaye de Saint-Jean-des-Vignes. Quant à l’aspect féodal , il provient de la destruction des flèches, dont quelques-unes ont existé, et il nous paraît assez étrange que Viollet-le-Duc s’appuie sur cet aspect féodal, c’està-dire aristocratique, pour faire de Notre-Dame de Laon la « cathédrale démocratique » par excellence (voyez le Dictionnaire raisonné , t. II, p. 308 et 309).
Nous croyons avoir, en nous faisant les sévères interprètes de l’histoire, rendu enfin aux deux plus belles créations artistiques du moyen âge, l’art gothique et les cathédrales, leur véritable physionomie religieuse. Toutefois nous ne voudrions pas que la discussion eût exagéré notre pensée soit en ellemême, soit aux yeux de nos lecteurs, au point de faire supposer que nous repoussons dans ces deux grandes choses l’inter-
vention du génie national. Nous n’avons voulu écarter que les causes sociales, les causes politiques, les programmes issus d’une opposition expresse et raisonnée ou seulement instinctive au pouvoir du clergé. Mais l’esprit français, qui, loin detre contraire au christianisme, a vécu de lui, nous l’avons toujours admis en vertu de cette loi mystérieuse et universelle d’après laquelle l'homme ou la patrie se reflète dans son art, et en vertu de cette loi historique d’après laquelle, dans le moyen âge, rien n était français qui ne fût chrétien, et rien excellemment chrétien qui ne fût en même temps français.
Nous avions eu quelques instants la pensée de joindre à ces considérations sur les erreurs générales de Viollet-le-Duc un long chapitre destiné à passer en revue, article par article, les assertions fausses ou hasardées contenues dans le Dictionnaire raisonne de l architecture française. Nous aimons mieux renoncer à ce travail d’épluchage et de recherches mesquines qui nous ferait attribuer, à l’égard de l’écrivain, des sentiments que nous sommes loin de professer, et qui dépasserait le but de notre examen critique : préserver selon notre pouvoir les études archéologiques de la fausse voie où les entraînerait une adhésion trop complète .aux systèmes de Viollet-le-Duc. G est déjà beaucoup d ambition; plaise à Dieu que nous l’ayons au moins en partie justifiée!