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CHAPITRE IX

Les causes religieuses selon Viollet-le-Duc.

Viollet-le-Duc met de côté les causes religieuses dans le sublime mouvement d’art qui signala le xne siècle; il les remplace par les causes physiologiques et les causes sociales.

Lorsqu’une de ces grandes réhabilitations qui feront l'honneur de notre siècle releva l’architecture gothique sur le piédestal d’où l’avait injustement précipitée la Renaissance, il sembla que le christianisme venait de reconquérir une de ses vieilles gloires oubliées. Le christianisme s’attacha à cette gloire retrouvée et la célébra en termes pompeux dignes d’elle. On ne le laissa pas longtemps dans l’ivresse de son légitime orgueil : poètes d’abord, érudits et architectes ensuite, lui signifièrent d’avoir à se dépouiller de toute prétention à l’égard de l’architecture ogivale , qui , loin d'avoir été créée par lui , était étrangère à ses doctrines et devait meme être regardée comme une protestation contre sa puissance. Tant que l’art du moyen âge avait été méconnu et bafoué, il avait été permis de lui donner les noms d’art religieux, d’art chrétien, d’art catholique; mais depuis qu’il était rangé parmi les plus hautes manifestations de la pensée humaine, il pouvait devenir, pour la défense de l’Église, une arme qu’on jugea vite indispensable de retirer de ses mains,

Le clergé, qu’il nous soit permis d’en exprimer le regret, avait quelque peu appelé cette situation nouvelle. Au lieu de rechercher dans les documents historiques et dans l’analyse patiente des monuments les véritables preuves de l’origine religieuse de l’art ogival, il s’abandonna au lyrisme facile, à l’enthousiasme produit en lui par l’aspect mystérieux et sombre des intérieurs gothiques, par l’élancement ou plutôt par l’élan des colonnettes se détachant de la terre comme s’en détache l’âme dévote, par la légèreté des flèches montrant le ciel, par l’abondance des symboles qu’il découvrait dans les pinacles* les fenêtres, les galeries, les roses, les ogives, etc. Et lorsqu’on opposa à ces rêveries quelques raisonnements scientifiques ou des faits positifs, au lieu de combattre ce que les systèmes avaient d’inexact ou d’exagéré, au lieu de les examiner au moins et de considérer s’il n’y avait pas à chercher ailleurs les vrais motifs qui font de l’art de toutes les époques du moyen âge le bien propre de 1 Église, notre clergé français crut qu’il suffisait de répondre à ses adversaires par des fins de non-recevoir, et il maintint ses appréciations. Il advint ce qu’il était facile de prévoir : de tels arguments et une telle manière de les soutenir provoquèrent ou fortifièrent l’incrédulité.

Il est pourtant fort aisé, en abandonnant le terrain du mysticisme, de réduire à leur juste valeur, c’est-à-dire presque à néant, les théories prétendues savantes de ceux qui expliquent la formation du style ogival en dehors des causes religieuses. Ce n’est point l’inspiration chrétienne qui a enfanté directement, spontanément, l’architecture ogivale; c’est la liturgie, interprétée et servie par des ouvriers qui la compre-

riaient, et qui, en voulant la servir, imprimèrent dans leurs œuvres un cachet religieux résultant non d'une tentative préconçue d’obtenir ce cachet religieux, mais d’une sorte de loi morale universelle, d'après laquelle ce que nous produisons avec sincérité et liberté revêt l'empreinte de notre caractère. Voilà le seul véritable terrain où doive être placée la question.

En art comme en littérature, le style, c’est l'homme. Un auteur rempli de foi, écrivant sur un sujet religieux, trouvera sous sa plume Fonction des Pères de l’Église; il en sera de même d'un artiste, et Fra Angelico, par exemple, ne devait pas sentir le besoin de se consulter lui-même pour savoir comment il donnerait à sa miniature ou à sa fresque un cachet religieux : il n’avait qu’à suivre là pente naturelle de son talent. Au moyen Age, les architectes ont trouvé l’art chrétien parce qu'ils étaient foncièrement chrétiens et qu’ils remplissaient dans ses moindres détails un programme chrétien. Ils ne s’étudiaient jamais à paraître des rêveurs ou des illuminés, comme le font aujourd’hui ceux aux yeux desquels il suffit d’affecter et d’afficher l'enthousiasme pour produire une œuvre religieuse. Si parfois, au temps de nos pères, le sentiment chrétien manquait à l’artiste, il régnait au plus haut degré dans la société, et ce milieu chrétien suffisait encore à l’architecte pour communiquer à son monument un cachet religieux; car, en architecture, le style n’est pas seulement l’homme, c’est aussi et plutôt un groupe d’hommes, un état social, une époque.

Viollet-le-Duc. n'admettait en aucune manière le sentiment religieux. Il a accablé de sa sévérité ceux qui ont eu le mal-

heur d’écrire des phrases telles que celle-ci : « La courbe ogivale, par cela qu’elle satisfait éminemment par sa forme triangulaire, emblème du mystère de la Trinité, aux tendances artistiques de l’époque, qui prodiguait le symbolisme partout, a dû sans effort se présenter à l'idée des maîtres de l’art. » (Peyré, Manuel d’ architecture religieuse du moyen âge , p. 110.) Il répond, dans le Dictionnaire raisonné (t. IV, p. 30) : « Les derniers architectes romans, ceux qui après tant d’essais en viennent à repousser le plein cintre, ne sont pas des rêveurs : ils ne raisonnent point sur le sens mystique d’une courbe; ils ne savent pas si l’arc entiers point est plus religieux que l’arc en plein cintre ; ils bâtissent , ce qui est plus difficile que de songer creux. Ces constructeurs ont à soutenir des voûtes larges et hautes sur des piles isolées : ils tremblent à chaque travée décintrée ; ils apportent chaque jour un palliatif au mal ; ils observent avec inquiétude le moindre écartement, le moindre effet produit, et cette observation est un enseignement incessant, fertile. »

Cela est parfaitement juste; mais Viollet-le-Duc aurait bien pu ménager les rêveurs, se souvenant que lui-même a prêté à l’ogive une origine mystique (voy. ci-dessus, chap. VIII); seulement, cette origine mystique serait païenne au lieu d’être catholique.

Dans une de ses Causeries du dimanche (le XIXe Siècle , 15 février 1875), il n’est rien moins que bienveillant pour « un monsieur qui demande que les travaux de décoration entrepris dans les églises de Paris ne soient exécutés que par des artistes pénétrés de sentiments chrétiens, et à qui cela semble absolument nécessaire ». Et il cite à ce propos Mérimée, qui traite

de « niaise » une pareille remarque et feint d'ignorer à quoi se reconnaît l'inspiration chrétienne. Dans le même article, il est question d’un évêque appelé dans la Commission des édifices diocésains et qui « se crut obligé de faire ressortir la valeur de l’art chrétien. On l’écoutait avec grand respect. Puis, quand il eut fini, — c’était un peu long, — sans transition, on passa à l’examen des affaires. Les rapports succédaient aux rapports. Les termes techniques se croisaient, les chiffres étaient opposés aux chiffres; dans tout cela, pas la moindre étincelle d'éléments religieux ; il ne s’agissait que d’étaiements, de chevalements, de courbes et de résultantes de pressions, touies choses dans lesquelles l'intervention de la foi et du sentiment est malheureusement impuissante. C’est dommage , car ce serait si commode ! s>

Nous l’avons déjà plusieurs fois constaté, il n’y a rien dans l’architecture, pour Viollet-le-Duc, au-dessus des besoins matériels et des lois physiques. L’homme, apparemment, devrait se borner à bâtir comme le castor, pour se clore et s’abriter. Les croyances, en particulier, n’ont rien à voir dans l'architecture, selon cet écrivain. « L’adoption de telle ou telle religion, chez une nation , ne modifie pas ses tendances de races et n’a, sur l’expression de ses mœurs, sur l’art, qu’une faible influence. » (L'Art russe, p. 92.) Que si un art porte le cachet individuel d’un peuple, de ses tendances politiques, sociales et religieuses, il faut pour l’expliquer recourir aux théories de la conformation du cerveau, à l’histoire naturelle des races qui ont trouvé cet art, à l’anthropologie, en un mot. Une partie de l’article Sculpture , dans le D. /?., est consacrée à de pareilles remarques, sans que l’auteur, prévoyant l’accu-

sation de matérialisme, songe à s’en défendre. Il les rappelle et les résume en ces termes, dans son Art russe (p. 2) : cc Nous avons souvent insisté sur cette observation, que les arts les mieux caractérisés sont le produit d’un certain mélange de races humaines, et que les expressions les plus remarquables de ces arts sont dues à la fusion des races aryenne et sémitique. »

Assurément, l’inspiration sans direction et sans règle, le sentiment sans logique et sans habileté, sont condamnés à demeurer stériles et à ne produire que des œuvres monstrueuses ou ridicules. Quand ils disent que la foi chrétienne enfanta nos cathédrales gothiques, les écrivains catholiques sérieux ne veulent pas faire entendre que, dans un élan sublime, elle en a deviné la forme; ceux qui ont manifesté une semblable pensée ont compromis leur cause et fourni des armes à leurs contradicteurs. Non, à moins de miracle, la foi n’a jamais pu créer subitement et directement un art, pas plus qu’une langue; ce qui l’a rendue féconde, ce sont, nous le répétons, les programmes qu’elle a proposés et le concours éclairé qu’elle a fourni aux ouvriers chargés d’interpréter ses besoins. De ces circonstances est né un art religieux; car l’art ogival n’est pas religieux seulement dans ses aspects et dans ses symboles, il l’est bien davantage parce qu’il répond éminemment aux nécessités du culte chrétien et qu’il a été créé exclusivement en vue de satisfaire à ce culte.

Ceci ne détruit pas les causes matérielles et techniques mentionnées spécialement plus haut (cliap. VI). Sans être matérialiste, nous admettons, d’accord avec la théologie ellemême, que, dans le cours ordinaire des choses, certaines con-

ditions d'aptitude native et certaines circonstances de temps sont indispensables pour réaliser une grande création. Les premiers chrétiens étaient aussi fervents que ceux du xne siècle, ils étaient aussi habiles, puisque l'art romain était puissant à leur époque, et pourtant ils ne purent rien innover, parce que trois libertés importantes leur manquaient : la liberté du culte, inaugurée par Constantin, la liberté politique, obtenue par les luttes victorieuses de Grégoire VII, et la liberté artistique, c’est-à-dire la possession d’une architecture pouvant se transformer et se prêter, sans perdre de son ampleur, aux dispositions des basiliques. Ces trois libertés ne se trouvèrent pour la première fois réunies qu’au xne siècle, au moment où l’Église tenait la tête de la civilisation. Alors, pour ne parler que d’architecture, la voûte et le plan basilical étaient en présence depuis plusieurs siècles, et de longs efforts pour les accorder avaient été faits, avec des commencements de succès qui rendaient possible une dernière et décisive conquête. Celte incompatibilité de la voûte et des églises, ce n’est point le christianisme qui l’a amenée; elle existait d’ellemème; c’était, encore une fois, une cause matérielle; mais cette cause, qui la exploitée, qui l’a rendue féconde? Qui a maintenu ensemble, sans vouloir les séparer, en aggravant même les obstacles par ces ronds-points si difficiles à voûter avec les procédés romains; qui a maintenu opiniâtrement les deux éléments en lutte jusqu'au triomphe le plus complet et le plus absolu? La liturgie. Les conditions de notre liturgie demandaient les vastes chœurs, les absides, les déambulatoires. Si plusieurs nations se sont passées de ronds-points, c’est quelles ont, par inertie ou par découragement, préféré

maintenir le plan basilical dans sa simplicité plutôt que de compliquer les difficultés de construction. De son côté, la Majesté divine, dont la présence réelle dans le temple chrétien est un des fondements de la foi catholique, exigeait que les églises fussent distinguées des demeures des hommes par leur ampleur monumentale; et cette ampleur devait se trouver, non dans les colonnades extérieures du temple grec ni dans les hautes tours d’enceinte de la pagode bouddhique, mais dans le lieu même où le Christ réside, où il se rend accessible à tous, et qui est en vérité sur la terre son palais et son tribunal; par conséquent la voûte seule pouvait rendre l’architecture religieuse digne de la mission incomparable que lui assigna le christianisme : « loger le bon Dieu, » suivant la naïve expression de nos ancêtres. Seule, en outre, la voûte en pierre était capable d’assurer au temple chrétien cette durée qui est comme l’image de l’immortalité de l’Église spirituelle; qui ne sait, en effet, combien le bois est d’apparence fragile, et à combien de chances d’incendie sont exposées les charpentes, au milieu de cérémonies où le luminaire joue un rôle si important?

Il n’est pas à croire que l’autorité ecclésiastique ait imposé formellement l’usage des voûtes en pierre, bien que l’on allègue parfois le passage suivant d’une lettre synodale de 1009, conservée dans le monastère de Néresheim, en Allemagne, et reproduite par Labbe {Collection des Conciles , t. XI, col. 804), passage qui peut faire simplement allusion à des plafonds de bois : « Ecclesiæ sint coopertæ bene et cameratæ; nullus in locis non cameratis missam cantet. » Mais c’est assez que le besoin ait été senti par le clergé et par les fidèles, et que le

zèle soit le véritable auteur de cette tendance à couvrir en pierre les églises. Un texte exprime parfaitement la pensée qui animait, au xc et au xie siècle, les hommes passionnés pour les convenances et la splendeur du culte. Le Bulletin delà Société des antiquaires de l’Ouest, no XII (1868-1870), citant ce document, relatif à Saint-Hilaire de Poitiers et à l’année 1080 environ, en attribue la découverte à dom Chamard, de Ligugé, qui l'aurait trouvé dans la Bibliothèque Nationale (fonds latin, chap. III, n° 5316). Il est ainsi conçu :

« Cum enim sancti Ililarii basilica prius, antiquo more, testudine supra fuisset camerata, ad tutelam ignis et compositionem operis,libuit quibusdam civibus illius temporis totam fieri lapidcam, ac, testudine amota, supra lapidum tegi voltura. Ad quod opus effodientes fundamentum, accidit eos in altum fodere, juxta Sancti sepulcrum, in cujus sinistro latere fenes [tram?] inferius in pariete invenerunt, etc. »

Ces quelques remarques portent la question des origines du style ogival sur un terrain solide où il est désormais impossible de dénier au christianisme cette admirable création. Des considérations analogues se sont offertes sans doute plus d’une fois à Viollet-le-Duc et l’ont porté à confesser, dans certains passages de ses écrits, une vérité que dans l’ensemble et dans la plupart des détails de ses doctrines il s’attache à méconnaître. Los Annales archéologiques (t. III, p. 328-329, article sur la Construction des édifices religieux en France) s’expriment ainsi par son organe : « Les programmes que les constructeurs du xme siècle avaient à remplir n’ont pas changé. Il fallait, alors comme aujourd’hui, de vastes espaces pour recevoir la multitude appelée aux cérémonies religieuses...

Ces architectes, mauvais critiques, praticiens naïfs..., se contentaient simplement de suivre les programmes que voulaient bien leur donner les évêques, les abbés ou les prieurs. » Dans le volume suivant de la même revue (t. IV, p. 348 : du Style gothique au xixe siècle ), il revient sur l’idée précédente et convient que « les édifices du xme siècle sont tous marqués du sceau du christianisme, » après avoir appelé (p. 266) l’art du xme siècle « art catholique ». Le langage du Dictionnaire raisonné , à l’article Architecture , n'est pas moins favorable : « Sans le christianisme, les monuments du nord de la France auraient-ils pu être élevés? Évidemment non. » (P. 148.) Et on lit un peu plus loin (p. 149) : « Dans l’architecture gothique, la matière est soumise à l’idée; elle n’est qu’une des conséquences de l’esprit moderne , qui dérive lui-même du christianisme. » Et plus loin encore (p. 153) : «La tendance vers ce point dominant, la théologie, est aussi celle des arts du xme siècle et explique leur parfaite unité. » Enfin, à l’article Basilique ( D . R , t. II, p. 165), il s’abandonne aux aveux les plus catégoriques : « Nous sommes bien forcé de reconnaître que le christianisme, en Occident, a trouvé (1) une forme nouvelle qu’il a merveilleusement appliquée aux besoins du culte. On peut adopter ou repousser cette forme, elle n’appartient pas moins au catholicisme; bonne ou mauvaise, c’est son œuvre. »

L’origine chrétienne du style ogival serait ainsi acquise, avec l’assentiment de celui-là même qui l’a le plus combattue. Mais Viollet-le-Duc, moins sans doute avec un parti de déni-

(1) Ce mot est bien en italiques dans le B. H.

grement que par suite des tendances naturelles de son érudition, a bientôt repris avec usure les concessions qui lui étaient échappées en faveur du catholicisme. Adoptant pour son compte, agrandissant et fortifiant de sa double autorité d’archéologue et d’architecte le système auquel fait allusion le commencement de ce chapitre, il s’est attaché à établir que le style ogival, loin d'être catholique, est antimonacal et laïque, c'est-à-dire antichrétien. Nous montrerons que c’est bien dans le sens d’une opposition directe au christianisme qu'il faut entendre ces deux termes, laïque et antimonacal, qui par eux-mêmes auraient pu, à la rigueur, se concilier avec celui de catholique.

Le style roman est monacal ; tous les archéologues, depuis À. de Caumont jusqu’à Yiollet-le-Duc inclusivement, font proclamé avec une exagération parfois voulue : il (allait poser une antithèse, mettre d’un côté l'art roman et les moines, de lautre l'art ogival et les corporations laïques. L'antithèse n'existe pas tout à fait dans la réalité des choses : il y a eu des architectes laïques avant le xn° et le xiiic siècle. Mais il n’en est pas moins vrai que le clergé régulier a été le principal possesseur de l’art roman. L’art ogival n'étant que le dernier perfectionnement et la consommation de l'architecture romane, il en résulterait que les ordres religieux furent aussi quelque peu les auteurs et les maîtres de l’architecture dite laïque. La conséquence est inévitable. Et pourtant Viollet-le- Duc est parvenu à s’y dérober. Comment donc? En brisant tout bonnement le lien de dépendance qui unit le nouveau style à l’ancien.

Nous avons montré plus haut, au commencement du cha-

pitre VI, comment se déjuge Viollet-le-Duc quand il sépare brusquement fart ogival de lart roman après en avoir proclamé l’intime filiation. Une pareille évolution est évidemment l’effet de la préoccupation constante que témoigne l’écrivain de tout renverser sous les pas des architectes laïques, afin de porter plus haut leur piédestal. Ses exagérations, par trop voisines du paradoxe, font cependant effrayé; il semble, en plusieurs endroits, avoir voulu corriger ce que le langage ci-dessus rapporté a d’excessif. Alors ce n’est plus l’invention, mais la manifestation de l’art ogival qui se produit brusquement. « Un travail intellectuel, un développement d’art s’était fait dans les conciliabules de bourgeois, artistes et artisans. Ils s’étaient instruits dans l’ombre; quand ils édifièrent au grand jour, leurs monuments étaient des mystères pour tous, excepté pour eux. » (D. R ., VIII, 489.) — « Le xne siècle, avait-il été déjà dit dans le même volume (p. 131), est une époque de préparation ; les artistes sont occupés à apprendre leur état. »

Ailleurs, sans proclamer la brusque séparation des arts roman et gothique, l’auteur du Dictionnaire raisonné s’en tient à leur prêter une sorte d’antagonisme irréconciliable : c’est uniquement ou principalement en haine du style monacal que le style dit laïque aurait été trouvé; ce" que la foi n’est point appelée à faire, c’est-à-dire créer un art nouveau par un heureux accès d’inspiration subite, un sentiment d’hostilité contre les institutions chrétiennes aurait été de force à l’accomplir.

Quondam facit indignaiio versum.

Sur ce point, Viollet-le-Duc ne se met pas en contradiction,ou bien cela est si rare qu’il n’est pas à propos de s'y arrêter.

« Rien ne coûte aux grandes villes du Nord pour effacer la dernière trace de cet art roman développé au sein des établissements monastiques. » (D. R., VIII, 232.)

« Il fallait [vers la fin du xne siècle] abandonner les traditions romanes : elles étaient épuisées; les populations les repoussaient parce qu'elles étaient l’expression vivante de ce pouvoir monastique contre lequel s'élevait l’esprit national. » (D. /?., IV, 109-110.)

« L'école laïque repoussait les traditions romanes, d’abord parce que ces traditions appartenaient aux anciens ordres religieux, et qu’une réaction générale s'était faite contre ces ordres. » (D. /?., V, 507.)

d Le mouvement d'art de la fin du xne siècle était une réaction active, violente, aussi bien contre l’antique domination romaine que contre le système théocratique et le système féodal. Celte école (l’école laïque), une fois maîtresse dans le domaine de l’art, entendait que rien, dans les arts, ne devait rappeler un passé dont on ne voulait plus... Si ces artistes, après avoir établi un principe de structure neuf, après avoir soumis logiquement à ce principe tout un système de proportions, de profils, de tracés, avaient conservé quelque chose de la décoration romane, aux yeux de la foule, ils étaient encore liés è l’art roman. Aussi ne font-ils nulle concession : l'ornementation romane n'existe plus..., la statuaire romane est reléguée dans le passé. » ( D . /?., VIII, 231-233.)

« Lorsque l'art franchit les limites du cloître pour entrer dans l’atelier du laïque, celui-ci s’en saisit comme d'un moyen

d’exprimer ses aspirations longtemps contenues, ses désirs et ses espérances. » {D. R., VIII, 142.)

« Dès ses premiers pas, on sent que cette école laïque veut rompre avec les traditions d’art des moines. Il y avait peutêtre de l’ingratitude dans le procédé, puisque cette école s’était élevée sous les voûtes des cloîtres; mais cela nous importe peu aujourd’hui. Gomme système de construction, comme méthode de bâtir, les architectes laïques de la seconde moitié du xne siècle cherchent à rompre avec les traditions monastiques. » (. D . /?., t. V, p. 486-488.)

Tel est le point de départ du système de Viollet-le-Duc, telle est la base sur laquelle il édifie une des théories archéologiques les plus étonnantes qui se soient jamais manifestées. Ce système occupe tant de place dans ses ouvrages et s’y dilate en ramifications si nombreuses, qu’il est impossible d’en explorer tous les recoins; nous nous contenterons d’en présenter d’abord les données principales dans une analyse méthodique aussi courte et aussi claire que possible.

1° Le style ogival et les grandes cathédrales françaises du Nord sont des créations simultanées et corrélatives.

2° Le style ogival fut préparé par un changement important qui se produisit, sur la fin du xne siècle, dans la direction des travaux d’art : les moines furent supplantés par les corporations laïques.

8° Celles-ci, après avoir puisé en silence leur instruction soit dans les monastères, soit dans quelques réunions ou « conciliabules », parurent tout à coup sur la scène avec une architecture nouvelle et inattendue, qu’elles avaient trouvée par elles-mêmes en haine de l’ancienne manière de bâtir.

4° Cette hostilité était motivée d'abord par l'ancienneté, la décrépitude et l’impuissance du style roman.

5° Cette hostilité visait surtout les moines, possesseurs tenaces du style roman, et contre lesquels s’opérait une réaction universelle.

6° Il résulta de cette altitude une rivalité et une opposition de conduite : les architectes laïques, d’un côté, se séparèrent le plus promptement et le plus radicalement possible de l’architecture romane; de l’autre, les ordres religieux ne s’attachèrent que plus opiniàtrément à leurs propres traditions.

7° Les architectes laïques ne se bornèrent pas à poser le style ogival comme le signe de la réaction antimonacale; ils voulurent de plus en faire le drapeau de la libre pensée.

8° Le style ogival et les cathédrales sont le signe visible de la puissance monarchique, de l’unité française, de l’indépendance nationale.

9° Les grandes cathédrales sont le résultat d’une alliance entre le haut clergé séculier et les communes, alliance par laquelle les évêques comptaient ressaisir leur domaine spirituel amoindri par les monastères, affaiblir la féodalité laïque, consolider leur puissance temporelle ou du moins leur influence prépondérante dans les villes. C’est pour cela qu elles furent bâties avec le concours des artistes laïques, dans le style nouveau et avec les dispositions les plus larges. Élevées aux frais des bourgeois, elles servirent autant et même plus aux réunions populaires qu’au culte; aussi doit-on les regarder surtout comme des édifices civils. Toutefois, de même que les moines s’étaient montrés jaloux des corporations, les évêques se montrèrent ingrats, et c’est ainsi que nous avons été privés

de connaître les dates des premiers édifices gothiques et les noms de leurs architectes.

10° Au milieu du xme siècle, les évêques, perdant l’espoir d'obtenir la prééminence juridictionnelle dans leurs cités, effacèrent de leur mieux le caractère municipal des cathédrales. Néanmoins les populations continuèrent, par instinct, d'envisager la cathédrale comme le symbole des libertés publiques, et cela jusqu’en 1789 et même jusqu’à nos jours.

Viollet-le-Duc n'a exposé nulle part son système avec tant de suite et d’ensemble; nous l’avons déduit scrupuleusement de ses diverses publications, où l'on en trouve des fragments plus ou moins considérables, surtout dans les passages que nous allons énumérer:

Entretiens, t. I, p. 207, 237-242, 276-282, 347, 405. — ( D . /?., 1. 1, p. xvii-xviii, 109, 112, 130, 140-141, 146, 233; II, 130, 281-382 (art. Cathédrale ), 457; III, 147, 229, 367, 382; IV, 21, 30, 42, 109-110; V, 359, 434, 444, 486-488, 506-507, 515, 525; VI, 95-96, 149, 257-260, 412-414; VII, 420; VIII, 134-135, 142, 231-233, 489; IX, 200, 224, 362. — Paris-Guide (1867), t. I, p. 674-677. — Le XIXe Siècle, 6 et 13 décembre 1875. — Histoire d’un hôtel de ville et d’une cathédrale, p. 72-80, 115-121, 274-276. — Dictionnaire de pédagogie (librairie Hachette), art. Architecture).

Nous renonçons à reproduire ces nombreux passages, qui, même rangés dans le meilleur ordre, ramèneraient la confusion là où nous avons essayé de mettre un peu de netteté. Il nous suffit de les avoir indiqués pour rendre aux lecteurs le contrôle possible; nous donnerons toutefois les quatre sui-

vants, parce qu'ils sont les plus nouveaux et peut-être les plus caractéristiques.

« Voici le vrai. Tant que les arts ne furent pratiqués que par des moines, la tradition dominait, et la tradition n’était qu’une inspiration plus ou moins rapprochée de l’art byzantin. Si les moines apportaient quelque progrès à cet état de choses, ce n’était que par une imitation plus exacte de la nature. La pensée était, pour ainsi dire, dogmalisée sous certaines formes : c’était un art hiératique tendant à s’émanciper par le côté purement matériel. Mais lorsque l’art franchit les limites du cloître pour entrer dans l'atelier du laïque, celui-ci s’en saisit comme d’un moyen d’exprimer ses aspirations longtemps contenues, ses désirs et ses espérances. L'art, dans la société des villes, devint, au milieu d'un état politique très-imparfait, — qu’on nous passe l’expression, — une sorte de liberté de la presse , un exutoire pour les intelligences toujours prêtes à réagir contre les abus de l’état féodal. La société civile vit dans l’art un registre ouvert où elle pouvait jeter hardiment ses pensées sous le manteau de la religion; que cela fut réfléchi, nous ne le prétendons pas, mais c’était un instinct: l'instinct qui pousse une foule manquant d’air vers une porte ouverte. Les évêques, au sein des villes du Nord qui avaient dès longtemps manifesté le besoin de s’affranchir des pouvoirs féodaux, dans ce qu’ils crurent être l’intérêt de leur domination, poussèrent activement à ce développement des arts, sans s’apercevoir que les arts, une fois entre les mains laïques, allaient devenir un moyen d’affranchissement, de critique intellectuelle dont ils ne seraient bientôt plus les maîtres. Si l’on examine avec une attention profonde cette sculpture

laïque du xme siècle, si on l’étudie dans ses moindres détails, on y découvre bien autre chose que le sentiment religieux : ce qu’on y voit, c’est avant tout un sentiment démocratique prononcé dans la manière de traiter les programmes donnés, une haine de l’oppression qui se fait jour partout; et ce qui est plus noble, ce qui en fait un art digne de ce nom, le dégagement de l’intelligence des langes théocratiques et féodaux. Considérez ces têtes des personnages qui garnissent les portails de Notre-Dame, qu’y trouvez-vous ? L’empreinte de l’intelligence, de la puissance morale, sous toutes les formes. Celle-ci est pensive et sévère ; cette autre laisse percer une pointe d’ironie entre ses lèvres serrées. Là sont ces prophètes du linteau de la Vierge , dont la physionomie méditative et intelligente finit, si on les considère de près et pendant un certain temps, par vous embarrasser comme un problème. Plusieurs, animés d’une foi sans mélange, ont les traits d’illuminés; mais combien plus expriment un doute, posent une question et la méditent? Aussi nous expliquons-nous aujourd’hui les dédains et les colères même qu’excite, dans certains esprits, l’admiration que nous professons pour ces œuvres, surtout si nous les déclarons françaises. Au fond , cette protestation est raisonnée. Longtemps nous avons pensé, — car tout artiste possède une dose de naïveté, — qu’il y avait, dans cette opposition à notre admiration, ignorance des œuvres, présomptions ou préjugés qu’un examen sincère pourrait vaincre à la longue. Nous nous abusions complètement. La question, c’est qu’il ne faut pas que cet art puisse passer pour beau, et il ne faut pas que cet art soit admis comme beau, parce qu’il est une marque profonde de ce que peut obtenir

l’affranchissement des intelligences et des développements que cet affranchissement peut prendre. Une école qui, élevée sous des cloîtres, dans des traditions respectées, s'en éloigne brusquement pour aller demander la lumière à sa propre intelligence, à sa raison et à son examen, pour réagir contre un dogmatisme séculaire et courir dans la voie de 1 émancipation en toute chose: quel dangereux exemple qu’on ne saurait trop repousser! Toutes les débauches nous seront permises en fait d’art et de goût plutôt que l'admiration pour la seule époque de notre histoire où les artistes affranchis ont su trouver, en architecture, des méthodes et des formes toutes nouvelles, ont su élever une école de sculpteurs qui ne sont ni grecs, ni byzantins, ni romans, ni italiens, ni quoi que ce soit qui ait paru dans le champ des arts depuis le siècle de Périclès, qui puisent dans leur propre fonds en détournant les yeux du dogmatisme en fait d’art. Pour qui prétend maintenir en tutelle rintelligcnce humaine comme une mineure trop prompte à s’émanciper, il est clair qu’un tel précédent intellectuel dans l'histoire d’un peuple doit être présenté sous le jour le plus sombre; cela est logique. Mais il est plus difficile d’expliquer pourquoi beaucoup de personnes en France, dévouées aux idées d’émancipation et qui prétendent en protéger l’expression, ne voient dans ces productions du xme siècle qu’un état maladif, étouffé sous un ordre social oppressif, qu’un signe d’asservissement moral. Asservissement à quoi? On ne le dit pas. Foulez les cendres refroidies de la féodalité et de la théocratie, si bon vous semble; il n’y a pas grand péril, car vous savez quelles ne sauraient se réchauffer, mais pourquoi écraser du même talon le système oppressif et ceux qui ont

su les premiers s’en affranchir en réagissant contre l'énervement intellectuel au moyen âge? Cela est-il équitable, courageux et habile? » ( D . R ., t. Y1I1, p. 142-143.)

« Immédiatement après les premières croisades se manifeste un des mouvements les plus remarquables que présente l’histoire de l’art dans le monde moderne. Réagissant contre l’influence exagérée des monastères, les évêques de France se liguèrent avec les villes, sièges épiscopaux, pour résister aux empiétements du pouvoir monastique : les cathédrales bâties de 1160 à 1250 sont le signe visible de cette alliance. La direction des bâtiments religieux est enlevée aux moines, et c’est alors que prend naissance une architecture dont les principes, aussi nouveaux que féconds, sont absolument établis sur le raisonnement et la science. C’est ce qu’on appelle le style gothique, probablement parce qu’il n’a rien de commun avec les Goths, et qu’il appartient à la population laïque française du xiie siècle.

« Comment cette architecture avait-elle pu naître ainsi au sein des populations urbaines? car il faut du temps à un art pour se constituer. C’était par le travail des corporations laïques, qui. se servant des éléments romans recueillis et développés par les couvents, surent en déduire des conséquences nouvelles. » (Dictionnaire de pédagogie , art. Architecture.)

« Depuis un certain nombre d’années déjà, il s’était formé, en dehors des établissements monastiques, et à la suite du mouvement communal, des écoles d’enseignement des arts manuels, sous l’inspiration laïque. Les ordres religieux, et celui de Cluny en particulier, s'occupaient seuls , pendant les Xe et xie siècles, de tout ce qui touche à l’enseignement. C’était à

l’ombre des cloîtres que clercs et laïques acquéraient les connaissances de tout ordre, jusqu’aux arts et métiers, et les édifices conventuels étaient toujours élevés sous la direction de moines, les ouvriers étant pris parmi les frères convers et surtout parmi les laïques.

« Après l’établissement plus ou moins contesté des communes, les corporations laïques, qui n’avaient cessé d’exister depuis l’empire romain sous des formes diverses, acquirent une nouvelle énergie. La cité voulait s’administrer en dehors du pouvoir féodal ; il ne faut pas oublier que les abbayes étaient munies de ce pouvoir, qu’elles prétendaient en outre se suffire à elles-mêmes, et n’avoir recours, pour tout ce qui touche l’édilité et les constructions civiles, qu’au savoir des moines.

« Les corporations de métiers firent donc un grand effort, et, au milieu d’elles, l’enseignement surpassa bientôt celui qui était donné dans les abbayes. De ville en ville une sorte de fédération s’organisa, non-seulement en vue de la défense des franchises municipales, mais encore pour se communiquer entre elles tout ce qui avait trait aux industries du bâtiment, les plus importantes pour une cité.

« Les progrès furent rapides. S’il y avait entre villes voisines des conciliabules tendant à obtenir une unité d’action dans la résistance aux revendications de la noblesse, il y en avait également pour traiter des questions de métier. Bientôt ce travail collectif fit surgir des hommes capables, instruits par la discussion et par l’expérience.

« Lorsque plusieurs évêques du domaine royal prétendirent faire alliance avec les communes, ou plutôt mettre la com-

mune sous la protection immédiate de l’évêque, afin de lutter contre l’envahissement des établissements monastiques et les empiétements du pouvoir féodal laïque, très-menaçant alors, le pouvoir royal et l’abbé Suger, qui en était l’inspirateur, parurent prêter les mains à ces projets. On vit donc, à quelques années de distance, rebâtir les cathédrales sur presque toute la surface du domaine royal.

« Les villes de Noyon, de Paris, de Soissons, de Senlis, de Sens, de Chartres, se mirent les premières à l’œuvre; puis celles de Meaux, de Laon, de Reims; puis, plus tard encore, celles d’Amiens, de Bourges, de Beauvais, de Cambrai, de Troyes. Et, pour bâtir ces édifices, les évêques ne s’adressèrent qu’à des laïques, avec la volonté formelle d’abandonner entièrement les traditions monastiques et d’affirmer leur alliance avec les cités. » (. Histoire d'un hôtel de ville et d'une cathédrale, p. 78-80.)

« Nosseigneurs les évêques, vers le milieu du xne siècle, étaient gens de grand sens, paraît-il, de bonnes maisons, doctes ès lettres et passablement libéraux pour le temps, comme il convient à personnages instruits et auxquels incombe une responsabilité. Seigneurs féodaux, ils se piquaient la plupart d’être moins durs pour le pauvre peuple que n’étaient leurs pairs, les barons laïques. Leur juridiction, établie sur le droit canonique, était moins arbitraire que n’était celle de ces barons, lesquels n’écoutaient que leur bon plaisir.

« Sauf exceptions, les prélats étaient donc populaires, et mieux valait relever de la cour épiscopale que de celle du seigneur laïque. Établis dans les villes, ils se mettaient en contact journalier avec la population par leur double situation

de féodaux et de pasteurs spirituels. Plusieurs avaient même été jusqu’à protéger ouvertement ou sous main l’établissement des communes et s’en étaient déclarés protecteurs. Il y avait à cela plusieurs raisons. — A ce propos, permettez-moi d'ouvrir une parenthèse. Si dans l’histoire vous rencontrez un fait qui soit de nature à exciter la surprise, demandez-vous : Qui avait intérêt à ce que cela fût? Cette simple question vous évitera des recherches inutiles. — Qui donc avait intérêt à soutenir l’établissement des communes? Car jamais, au grand jamais, un pouvoir, par simple amour de la justice, ne se résout à abandonner une parcelle de son autorité, à moins que ce ne soit pour affaiblir ou supprimer un pouvoir rival. Qui donc, dis-je, avait intérêt à protéger la commune? Le roi et l'évêque. Le roi, parce qu'il espérait ainsi soustraire les villes au pouvoir des comtes et vicomtes; les évêques, parce qu’ils espéraient bien hériter des privilèges féodaux que les abbés possédaient sur les villes.

« Ces grandes abbayes bénédictines avaient peu à peu accaparé tout Y ordinaire des évêchés; elles étaient seigneurs d’une bonne partie des villes, ne relevaient que de Rome, et les évêques, réduits à une circonscription féodale souvent illusoire, sans paroisses, sans fidèles, avaient tout le loisir de songer à ressaisir l’autorité et l’influence perdues.

« Suger, plus homme d’Etat qu abbé, sentait déjà que, si les choses duraient ainsi, toute la France serait entre les mains des couvents, c’est-à-dire de Rome, et il encourageait ses amis les évêques, et entre autres celui de Noyon, à provoquer un mouvement laïque en faveur de l’épiscopat.

« Après bien des vicissitudes, depuis le xie siècle, les com-

mîmes, tantôt reconnues, tantôt contestées, dissoutes, rétablies, selon les fluctuations des pouvoirs féodaux, avaient, vers le milieu du xne siècle, une existence fort incertaine, tolérée plutôt que reconnue de fait, bien qu’elles eussent entre les mains des chartes authentiques. Mais quels bons billets! Les conjurés (c’était ainsi qu’on désignait les adhérents à la commune) ne savaient où et comment se réunir... C’était absolument comme aujourd'hui. Leurs 'parloirs , quand, appuyés sur les chartes octroyées , ils en avaient bâti, étaient supprimés. Se rassemblaient-ils sur la place publique? Les hommes du vicomte ou de l’abbé les en chassaient.

« Ce que voyant, nosseigneurs les évêques, touchés de voir tant de notables bourgeois enrhumés et battus, leur proposèrent une chose bien simple, savoir : de se cotiser pour bâtir sous la protection de l’évêque et sur le domaine féodal épiscopal une cathédrale assez vaste pour les contenir tous, eux et leurs enfants, apprentis et autres, à la place de la méchante église qui tombait de vétusté. Dans le nouvel édifice, lesdits bourgeois, ainsi que leurs enfants, apprentis et autres gens de la ville, pourraient se rassembler, discourir, traiter de leurs affaires sub cathedra, jouir des privilèges, droits d'asile et immunités à elle attachés; voire se livrer à certains passetemps et jeux profanes. C’était le cercle catholique d’aujourd'hui sur une grande échelle, moins la bière. Supposons qu’à l'heure présente nosseigneurs les évêques nous offrissent et pussent nous offrir pareils avantages : salles de réunions publiques, de conférences libres, sans craindre ni le ministre de l’intérieur, ni l’état de siège, pensez si les bourses s’ouvriraient! Alors aussi s’ouvrirent-elles, et largement. Les grandes

églises abbatiales, qui gênaient si fort l'épiscopat, allaient être désertées. L’évêque redevenait le véritable préfet de la cité, comme il l’avait été dans les premiers siècles du christianisme. Il faut dire à la louange des prélats éclairés de la seconde moitié du xiic siècle qu’ils remplirent en honnêtes gens les engagements contractés avec les populations urbaines. Pour bâtir les nouvelles cathédrales qui allaient ainsi devenir le monument de la cité, ils ne s’adressèrent qu a des maîtres des œuvres laïques. Puis, sauf l’autel et la chaire épiscopale (i cathedra ), pas de chapelles, pas de clôture, le sol de plainpied ; au-dessus des latéraux, de larges galeries pour recevoir nombreuse assistance. Tout allait bien. Noyon, Senlis, Paris, Meaux, Sens, Rouen, Soissons, Laon, commençaient le mouvement, qui bientôt fut suivi à Chartres, à Reims, à Rourges, à Amiens, à Troyes, avec un peu moins de scrupule dans l’exécution du programme primitif.

« L’argent affluait dans les caisses épiscopales, et le monument de la cité, à la fois civil et religieux, s’élevait sur des plans gigantesques. Mais il faut savoir en ce monde se hâter lentement, et vous voudrez bien observer que le clergé, haut et bas, lui qui prétend être durable comme le monde, a le faible de vouloir toujours aller trop vite en besogne, tout comme si ses jours étaient comptés.

« La royauté ne voyait pas de mauvais œil ce nouvel essor donné à la commune sous l’égide épiscopale. La commune lui plaisait volontiers lorsqu’il ne s’agissait pour elle que de s’affranchir des liens féodaux qui lui pesaient tout au moins autant qu’à la bourgeoisie des villes. Mais ces diables de conjurés, du moment qu'ils avaient charte en poche, prétendaient

ne relever de personne et diriger eux-mêmes leurs affaires, et après s’être affranchis des droits du vicomte et de l’abbé, ils trouvaient logique de s’affranchir des droits du suzerain. Déjà! oui, déjà républicains! et républicains radicaux. Philippe- Auguste eut tant d’occupation avec ses grands vassaux qu’il vit tout avantage à ne se donner aucun embarras du côté des villes; les évêques menaient l’affaire à son gré. Son successeur n’eut ni le temps ni la volonté de s’enquérir de ce qu’il adviendrait de tout ceci. Mais, sous Louis IX, les choses changèrent d’aspect.

« L’épiscopat, se croyant maître des cités, prétendit étendre sa juridiction, qui, dans l’origine, était toute spirituelle et n’avait un caractère temporel que dans la limite posée par ses droits féodaux. Il fit ce raisonnement, qui eut d’abord un plein succès : — Puisque, dit-il, l’Église, en vertu du pouvoir que Dieu lui a donné, doit prendre connaissance de tout ce qui est péché, afin de savoir si elle doit remettre ou retenir, lier ou délier, et que toute contestation judiciaire peut prendre sa source dans la fraude, c’est à l’évêque à juger tous les procès, affaires réelles, personnelles ou mixtes, causes féodales ou criminelles. — Les populations urbaines, pour lesquelles le droit féodal était odieux, trouvèrent l’idée bonne, car les cours ecclésiastiques avaient une manière de procéder moins barbare que celle dont faisaient usage les justices seigneuriales. Mais qui ne fut pas content? Les barons, cela va sans dire. Leur ravir leurs droits de justice, c’était leur ôter le pain. Les réclamations les plus vives furent donc adressées au roi par ses grands vassaux; la noblesse de France et le roi s’assemblèrent à Saint -Denis pour mettre des bornes à la

puissance nouvelle que les tribunaux ecclésiastiques s'arrogeaient.

« En 1246, les barons de France rédigèrent un acte d’union et nommèrent quatre des plus puissants parmi eux pour faire valoir leurs réclamations, s’engageant à mettre en commun la centième partie de leurs revenus afin de soutenir la lutte engagée.

« Louis IX, tout saint qu’il fût, accueillit la réclamation de ses barons. — Il venait à peine de vaincre une coalition formidable. — - Il repoussa donc les prétentions des évêques, et, faisant comme le juge de la fable, il mit dans toutes les cours seigneuriales des baillis, qui, sur une simple déclaration, appelaient toute affaire à la cour du parlement. Or ce bon bourgeois, que nous avons laissé là, préférait encore les tribunaux royaux à ceux des évêques. Voyant que l'huître était mangée, il ferma sa bourse, et toutes les cathédrales qui en cette année 1246 n’étaient pas terminées, ne le furent jamais, ou ne purent être achevées que pauvrement et à de longs intervalles, par suite de dons ou de sacrifices particuliers des grands personnages, rois et évêques.

« L’intéressant, en cette affaire, est de savoir comment les prélats, déboutés de leurs prétentions, se tirèrent d’affaire. Du moment qu'ils n’espéraient plus dominer la cité du haut de leur siège, il ne leur plaisait guère de voir ce peuple venir se promener et s’assembler à tout propos dans sa basilique. Ces réunions, souvent profanes, étaient excellentes si levêque les présidait et si ceux qui s’y rendaient le considéraient comme un arbitre souverain en toutè cause; mais si ces bonnes gens venaient dans la cathédrale pour parler du prix des denrées

ou pour se conjurer, ou pour nommer leurs jurés, ou pour s’amuser à quelque mascarade (ce qui arrivait), et si, après cela, ils allaient porter leurs procès à la cour du roi, oh ! alors, il était bon de faire de la cathédrale un édifice purement religieux et de ne point souffrir pareil scandale.

« Cependant le cas était difficile : ces bourgeois avaient donné leur argent pour avoir un monument à eux, inviolable et franc de toute charge, interdiction ou confiscation. Ils n’en donnaient plus, c’est vrai, mais plusieurs de ces monuments étaient achevés; beaucoup étaient assez avancés pour qu’on pût s’en servir; comment mettre ces actionnaires à la porte du jour au lendemain? Les prélats du xme siècle étaient évidemment hommes de ressources, et se tirèrent de ce pas difficile en gens d’esprit. Ils commencèrent par entourer les chœurs de clôtures, sous le prétexte de laisser aux chapitres le recueillement nécessaire pendant les offices, tandis que les allants et venants se promenaient et discouraient de leurs affaires dans les nefs laissées à leur libre disposition; puis ils ouvrirent des chapelles autour du sanctuaire, là où les plans n’en avaient pas prévu, comme à Notre-Dame de Paris, par exemple, à Bourges, et bientôt le long des nefs, où jamais, dans aucune des cathédrales sus-désignées, on n’en avait bâti; si bien que, peu à peu, les bourgeois se virent environnés de saints et d'autels dans ces édifices, d'où toute image sacrée semblait avoir été exclue de l’intérieur pour être reportée à l’extérieur, et où il ne devait y avoir primitivement qu’un seul autel devant le siège épiscopal.

« Or, bien qu’ils ne fussent pas assez dévots pour continuer à prendre des actions, intérêts et dividendes payables en

paradis, dans l'entreprise des cathédrales nouvelles, désormais édifices purement religieux, les bourgeois l'étaient trop pour se permettre des réunions absolument profanes dans un lieu semé de saints et d'autels. Et cependant, jusqu’au xvie siècle, beaucoup de ces édifices abritèrent des assemblées qui n’avaient rien de religieux, et voire des fêtes carnavalesques, telles, par exemple, que la fête des Fous.

« Ils avaient payé pour cela, ces bourgeois! et les évêques fermaient les yeux.

€ Nous verrons comment ces monuments de nos cités, premiers essais d'émancipation, de conjuration civile contre la féodalité, bâtis par des maîtres et ouvriers laïques, avec l'argent des citadins, furent conservés par les conservateurs. » (Le XIXe Siècle , 6 décembre 1875.)

« Ces bons bourgeois, nos pères, étaient donc encore une fois déçus dans leurs espérances; ils n'avaient pas leur salle de la cité, mais du moins ils avaient leur église, bien à eux, bâtie de leurs deniers, construite par leurs maîtres des œuvres et par leurs artisans, citadins comme eux. Ils pouvaient au besoin s'y réunir pour délibérer sur leurs affaires. On y représentait des mystères où se mêlaient le sacré et le profane, et où les chanoines eux-mêmes ne dédaignaient pas de figurer comme acteurs. Si, dans la cathédrale de Paris, par exemple, on ne pouvait plus trafiquer dans les bas côtés de la nef, comme dans la basilique romaine, puisque les murs de ces bas côtés avaient été percés, vers 1250, pour établir les chapelles latérales que nous voyons encore, ces chapelles appartenaient aux divers corps de métiers, orfèvres, tapissiers, cuiriers, taillandiers, cordonniers, etc. Et probablement ces

métiers avaient-ils contribué à leur érection, dès qu’il avait été décidé que l’édifice prendrait dorénavant un caractère exclusivement religieux. Il n’en est pas moins évident que ces bourgeois se regardaient bien là comme chez eux et qu’ils conservaient pour ces monuments de leur industrie une affection particulière.

« Et ce sentiment se conserva si bien au sein des populations urbaines, qu après le 10 août 1792, pendant qu’on vendait et quon démolissait les églises abbatiales et bon nombre de paroisses, on ne toucha pas aux cathédrales, et que trèspeu parmi elles furent privées de quelques-unes de leurs statues, mutilations promptement réprimées par un décret de la Convention, mais bien plus par l’opinion de la grande majorité des citoyens.

« Tant que l’esprit municipal, tant que les corporations se conservèrent dans nos cités, ces grands monuments ne subirent pas des changements notables; on se contentait d’essayer de compléter ceux qui n’avaient pas été achevés à cette date de 1246.

« Mais il n’en fut pas ainsi pendant et après ce qu’on est convenu d’appeler le grand siècle. C’est à cette époque qu’il convient, en effet, de rattacher la grande famille des conservateurs. De même que Louis XIY confisquait les quelques libertés municipales que nous possédions, les évêques et leurs chapitres confisquèrent les cathédrales. La cathédrale devint la propriété des évêques et du chapitre. » (Le XIXe Siècle , 13 décembre 1875).

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