VIOTTI
|orsque Viotti vint se produire au Concert spirituel, où son apparition fit l'effet d'un
S! coup de foudre et où son talent excita un enthousiasme indescriptible, cet établissement, alors presque sans rival en Europe, existait depuis un peu plus d'un demi-siècle, et presque tous les violonistes français distingués, ainsi qu'un grand nombre de virtuoses étrangers, s'y étaient fait entendre. L'école française, dont Le Clair peut être considéré comme le véritable fondateur, et dont ensuite le chef illustre fut Gaviniés, se trouvait, malgré la haute valeur de ces deux grands artistes, bien en retard sur l'admirable école italienne, où s'étaient coudoyés ou succédés des hommes tels que Corelli, Somis, Lolli, Nardini, Ferrari, Pugnani, Tartini, Chiabran et quelques autres, qui étaient, on peut l'affirmer, les premiers violonistes du monde. L'école allemande, quel que fût le renom que s'étaient acquis certains virtuoses remarquables tels que Stamitz et Fraenzel,
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ne pouvait non plus songer à entrer en lutte et en parallèle avec celle-ci.
Les violonistes français et belges — à cette époque, les deux écoles se confondaient et n'en formaient qu'une, que distinguaient les mêmes qualités et les mêmes défauts, — étaient loin d'être sans valeur ; mais leur talent manquait généralement d'ampleur, d'originalité, et, à de rares exceptions près, de ce je ne sais quoi de personnel, d'imprévu, d'en dehors, qui force l'admiration et provoque l'enthousiasme de l'auditeur. Ils étaient nombreux, ceux qui s'étaient produits jusqu'alors au Concert spirituel, lequel faisait une singulière consommation de virtuoses et ouvrait ses portes à tous ceux qui étaient dignes de quelque attention ! Ce fut d'abord Le Clair et les artistes qui, de son temps, avaient conquis l'oreille du public: Guignon, Baptiste Anet, Dupont, Mondonville, Cupis, le frère de la célèbre danseuse Camargo, Petit, Guillemin, Mlle Hotteterre ; avec Gaviniés, dont les succès furent éclatants et prolongés, une nouvelle génération se présente, qui comprend Piffet, Vachon, Tarade, Turlet, Aubert; puis viennent Capron, Bouteux, La Houssaye, Harenc, Baron, Moria, Barrière, Rougeon, Lemierre aine ; puis encore Berthaume, Le Duc, Paisible, Guénin, Mlle Deschamps, Loisel, le chevalier de Saint-Georges, Fontaine père, Pieltain, Chartrain, Pérignon, Pagin... A côté de nos nationaux, il faut citer surtout, parmi les artistes étrangers qui venaient se faire entendre à Paris, Chiabran, Carminati,Pugnani, Ferrari, Lolli, Fraenzel, Mme Lombardini-Sirmen, Jarnowick, Stamitz, Madonis, Traversa, Gross, etc., etc.
En 1782, époque de l'arrivée de Viotti à Paris, la
situation des trois écoles était celle-ci. En Italie, Ferrari venait de mourir, mais il restait encore Pugnani, Capuzzi, Lolli, Fiorillo, alors dans tout l'éclat de sa jeunesse, Galeazzi, Giardini, Nardini, Puppo, Manfredi, Mestrino, Moriani, Campagnoli, Mme Strinasacchi. L'école allemande, qui avait pris du corps, comptait parmi ses membres Christian Cannabich, les Benda, Léopold Mozart, Wilhelm Cramer, Ditters von Dittersdorf, Danner, Eiselt, Kammel, Schweigl, Wanhall et quelques autres. Quant aux jeunes artistes français qui promettaient pour l'avenir, c'étaient, outre quelques-uns de ceux qui sont nommés plus haut, Blàsius, Rodolphe Kreutzer, Imbault, Guérillot, Chapelle.
Quand ces jeunes artistes furent mis à même d'admirer le talent prodigieux de Viotti, ils en reçurent une impression profonde. C'est qu'on ne savait ce qu'on devait le plus apprécier chez ce virtuose incomparable, ou de la beauté du son qu'il tirait de son instrument, ou de la vigueur élastique et souple de son archet, ou de sa justesse imperturbable, ou de son phrasé plein de charme et d'élégance, ou de son style dont la noblesse égalait la pureté, ou de son chant dont la tendresse à la fois mâle et séduisante éloignait toute pensée d'afféterie et de maniérisme. Pour mieux dire, on admirait l'ensemble de ces qualités merveilleuses, qui constituait une personnalité sans précédent, et qui ouvrait à l'art des horizons jusqu'alors inconnus. Nos jeunes gens le sentirent ; ils comprirent que Viotti apportait avec lui des éléments nouveaux, destinés à agrandir et à régénérer ce bel art du violon, qui en effet, grâce à lui, prit une ampleur dont on ne l'avait pas encore cru susceptible; ils analysèrent ses procédés,
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s'assimilèrent autant que possible ses qualités, s'efforcèrent de pénétrer les secrets de son style et de son exécution, en un mot ils prirent à tâche de compléter leur talent et leur personnalité par l'étude intelligente des moyens qu'ils lui voyaient mettre en pratique avec tant de bonheur.
On peut donc dire que Viotti exerça une influence immense, et que cette influence acquit bientôt une prépondérance qui fut un bonheur et un bienfait pour l'art. C'est qu'il y avait en lui le tempérament et les qualités d'un novateur, et d'un novateur d'une puissance exceptionnelle. Aussi, quoiqu'elle se soit fait sentir d'abord et surtout en ce pays, son action ne fut-elle pas limitée à la France, où le maître résida d'abord dix années et où, plus tard, les élèves qu'il avait formés propagèrent ses principes et répandirent sa tradition; elle s'étendit sur l'Angleterre, où il se rendit ensuite, aussi bien que sur l'Allemagne et l'Italie, où l'étude de sa musique produisit les plus heureux résultats. La gloire de Viotti n'a donc pas sa source, ainsi qu'il arrive pour la plupart des grands virtuoses, uniquement dans son talent, considéré relativement à sa personne et d'une façon isolée ; elle réside aussi dans ce fait qu'il a posé des principes nouveaux; qu'il a en quelque sorte complété et jusqu'à un certain point réformé l'art du violon ; qu'il a, peut-on dire, tracé par son exemple une sorte de synthèse de cet art ; enfin qu'il a, par conséquent, créé une école nouvelle, école qui se distingue de l'ancienne au point de vue technique par des qualités de mécanisme et d'exécution neuves, amenant des effets inconnus, au point de vue idéal par une noblesse de style, une intensité d'expression, une ampleur de jeu et une fierté
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d'accent dont on n'avait pas d'exemple jusqu'à lui. Fétis était donc dans la vérité et dans la justice, et il caractérisait très nettement Viotti lorsque, parlant de lui, il le qualifiait d' « illustre chef de l'école des violonistes modernes. » Rien n'est plus exact. Il est certain que, aujourd'hui encore, les bases de l'éducation de tous les violonistes sont celles que Viotti a posées par sa musique, que c'est l'étude de cette musique qui forme les jeunes artistes, et que d'ailleurs tout ce qui s'est fait depuis Viotti est frappé à sa marque et porte son empreinte. En matière d'instruction, les tempéraments romantiques eux-mêmes, les fantaisistes les plus décidés sont bien obligés, sous peine d'impuissance future, de se plier d'abord aux doctrines classiques, d'abreuver leur esprit aux sources les plus sévères ; c'est ainsi, et ainsi seulement qu'on acquiert la force, et avec la force la souplesse qui permet de la diriger. Or, on peut affirmer que la source de Viotti, à la fois si pure, si limpide et si abondante, est celle où, depuis tantôt un siècle, tous les violonistes ont puisé leur savoir et leur talent.
'est dans un petit village du Piémont, situé près de Crescentino, à Fontanetto, que Viotti naquit le 23 mai ij53. C'est à Fétis, et à lui seul, qu'il faut avoir recours pour les renseignements relatifs à l'enfance et à l'adolescence du grand violoniste, car, ainsi qu'on va le voir, il a été informé à ce sujet d'une façon toute particulière, et les faits qu'il rapporte sont d'une précision telle qu'elle ne saurait guère laisser de doute sur leur exactitude (i). C'est donc à lui que je vais emprunter
(1) Ce qui prouve que Fétis était bien renseigné sur les premières années de Viotti, c'est qu'il est le seul qui ait donné la date exacte et précise de sa naissance, que tous les autres biographes fixent à l'année 1755. La date donnée par lui se rapporte en effut parfaitement à celle qui figure sur l'acte de baptême du maître, acte dont une copie authentique et légalisée a été achetée par moi, en 1868, à la vente de la bibliothèque de Farrenc, et dont je reproduis ici le texte :
" Johannes Baptista die 28 Mail hora sexta matutina natus filius legîtimus et naturellis Filicis Antonii Viotti et Mariœ Magdalenœ Milano jugalium. Baptizatus fuit a me Johanne Dominico Boseno pressente die 25 ejusdem 175S. Tenentes fuere perillustris D (dominus) advocatus Alphunsus Barberis, et Da (domina) Antonia Maria uxor clicti dai (domîni) advocati Alphunsi Bàrberis. „
A ce propos, je ferai remarquer le procédé exempt de scrupuk. employé par un écrivain italien, Francescq Kegli, dans une prétendue Storia ciel violino in Piemonte, publiée à Turin en 1863 et qui n'est autre chose qu'un recueil de notices biographiques sur les violonistes piémontais. Eegli, qui aimait sans doute la besogne rapide et qui regrettait le temps perdu en recherches, n'a rien trouvé de mieux, en ce qui concerne Viotti, que de traduire littéralement et mot pour mot la notice consacrée par Fétis à cet illustre artiste, et de la donner comme sienne, sans y rien changer. Je me trompe : il y a ajouté, à la fin, un alinéa dans lequel.il a eu la fantaisie, assurément originale, de faire de Baillot le maître de chapelle de Napoléon Ier. A part cette dernière trouvaille, qui est vraiment heureuse, le procédé de Regli constitue l'acte de piraterie littéraire le plus audacieux et le plus effronté qui se puisse imaginer.
tout ce qui a trait à cette première partie de l'existence de Viotti.
Son père, dit-il, maréchal-ferrant, jouait du cor (1) ; il fit apprendre au jeune Viotti les éléments de la musique. Celui-ci montrait déjà sa vocation dès lage de huit ans, par le plaisir qu'il prenait à jouer d'un petit violon qu'on lui avait acheté à la foire de Crescentino. Vers 1764, un aventurier, nommé G-iovannini, qui jouait bien du luth et était bon musicien, s'établit à Foutanetto et se chargea de l'éducation musicale de Viotti ; mais après lui avoir donné des leçons pendant un an, il fut nommé professeur de musique à Ivrée, et son élève se trouva encore livré à ses propres efforts, n'ayant d'autre ressource pour s'instruire que la lecture des livres élémentaires. Un événement heureux vint enfin le tirer d'une situation si peu favorable au développement de ses talents naturels. En 1766, un certain joueur de flûte, appelé Jean Pavia, fut invité a se rendre à Strambino, petite ville de la province d'Ivrée, avec le père cle Viotti, pour une fête patronale. Par ses instances, il obtint que celui-ci emmenât son fils. Après la messe, qui fut dite en musique, l'orchestre, dont le jeune Viotti faisait partie, se rendit chez l'évêque pour jouer une symphonie à sa table. Ce prélat (2), grand amateur des arts, remarquant la grâce avec laquelle l'enfant faisait sa partie, fut charmé du feu qui brillait dans ses regards et de son air inspiré. Il lui dit qu'il voulait faire sa fortune, et lui demanda s'il voulait aller à Turin pour y perfectionner son talent. Viotti et son père y ayant consenti, l'évêque leur donna une lettre de recommandation pour la marquise de Voghera, qui cherchait un compagnon d'études pour son fils, Alphonse del Pozzo, prince de la Cisterna, alors âgé de 18 ans. C'est à ce prince, mort vers 1830, qu'on est redevable des renseignements consignés dans cette notice sur la jeunesse de Viotti. Peu satisfaite de voir que l'évêque de Strambino ne lui avait envoyé qu'un enfant, la marquise de Voghera se disposait à le renvoyer chez ses parents avec un présent, quand Celognetti, musicien distingué de la chapelle royale, entra dans l'appartement, et insista pour entendre celui qu'on dédaignait si injustement. Il lui présenta une sonate de Besozzi qui fut exécutée sur le champ avec une franchise, une fermeté qui auraient fait honneur à un professeur expérimenté. Aux compliments qu'on lui adressa, Viotti répondit, dans son dialecte vercellois : Ben par sitsi a le niente (cela est peu de chose). Pour mortifier son petit orgueil, dit le
(1) Un recueil anglais: the English CyclopœMa, publié sous la direction de M. Charles Knight (London, Bradbury and Evans, 1858), fait de Viotti le fils du jardinier en chef du prince de Carignan. Mais ce renseignement me paraît aussi fondé que cet autre, donné dans le même recueil, et d'après lequel Viotti aurait été élu député à l'Assemblée Constituante, en 1789!
Et l'on nous accuse d'être légers, nous autres écrivains français!
(2) François Rora, qui depuis fut archevêque de Turin.
prince, on lui donna une sonate difficile de Ferrari qu'il joua si bien que Celognetti, transporté de plaisir, s'opposa formellement à son départ.
— Connaissez- vous le théâtre ? dit-il au jeune virtuose.
— Non, monsieur.
— Quoi ! vous n'en avez aucune idée ?
— Aucune.
— Venez, je veux vous y mener.
Il le conduisit en effet dans l'orchestre, où chacun fut émerveillé de lui entendre jouer tout l'opéra à première vue, avec autant d'exactitude et d'entente des effets que s'il l'eût étudié avec soin. Cette journée était décisive pour lui. De retour au palais, on le questionna sur ce qu'il avait trouvé de remarquable: saisissant aussitôt son violon, il joua toute l'ouverture et les motifs principaux de l'ouvrage avec une verve, un feu, un enthousiasme qui faisaient voir tout ce qu'on pouvait attendre de lui. C'était une explosion du talent. " Ce fut alors, continue le prince, que, charmé par un génie si naturel, je me décidai à faire tout ce qu'il faudrait pour que de si belles dispositions ne fussent pas infructueuses. Je lui assignai un logement dans mon palais, et lui donnai pour maître le célèbre Pugnani. L'éducation de Viotti m'a coûté plus de vingt mille francs ; mais à Dieu ne plaise que je regrette mon argent. L'existence d'un artiste semblable ne saurait être trop payée „.
La chance favorisait Viotti dès ses plus jeunes années. A l'aurore même de sa carrière il rencontrait un protecteur intelligent et généreux qui ne songeait qu'à le mettre à même de tirer parti des nobles facultés dont la nature s'était montrée prodigue envers lui, et le bonheur voulait qu'un élève si bien doué trouvât un maître digne de le comprendre et de le guider. Fétis a dit encore très justement à ce sujet: — « Ce n'est pas une circonstance médiocrement heureuse que pour un élève tel que Viotti il se soit trouvé un maître semblable à Pugnani. On sait quelle largeur, quel grandiose caractérisaient le talent de ce violoniste. Ces qualités précieuses, base d'un talent réel, il les communiqua à son élève, qui, y ajoutant ce qui était en lui, c'est-à-dire le brillant, l'élégance et l'inspiration, en composa le talent le plus parfait qu'on eût entendu jusqu'alors ».
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A l'époque où il se chargea de l'éducation musicale de Viotti, Pugnani pouvait être âgé de quarante ans environ, et son talent, alors dans tout son éclat, lui avait valu déjà une brillante renommée. Violoniste au jeu plein de largeur et de fermeté, chef d'orchestre d'une valeur et d'un ordre exceptionnels, compositeur fort distingué non seulement en ce qui concernait son instrument, mais aussi pour l'église et pour le théâtre, il possédait toutes les qualités propres à former le talent en même temps qu'à ouvrir et développer l'imagination d'un disciple aussi bien doué sous le rapport de l'intelligence et pourvu du plus exquis sentiment de l'art (i). Maître de chapelle du roi de Sardaigne, chef d'orchestre du théâtre royal de Turin, Pugnani, comme naguère Corelli à Rome et Tartini à Padoue, avait fondé en cette ville une école de violon, et de cette école, devenue rapidement fameuse, sortirent nombre d'artistes fort remarquables dont le plus célèbre fut assurément Viotti, mais parmi lesquels il faut encore citer Bruni, Olivieri, Traversa, Bouvier, Polledro, Borghi et Molino.
Viotti, grâce à ses qualités morales et à ses facultés artistiques, devint bientôt l'élève préféré et l'objet particulier des soins de Pugnani; une sympathie naturelle les portait d'ailleurs l'un vers l'autre, et tous deux se prirent mutuellement d'une tendre et profonde affection. Quant à l'admiration de Viotti pour son maître, elle était telle qu'en l'entendant il s'écriait, plein d'enthousiasme : C'est un Jupiter ! donnant ainsi une idée de son exécution mâle, pleine de
(1) On ne saurait souhaiter une plus merveilleuse filiation artistique que celle de Viotti, élève de Pugnani,, lequel avait eu pour maître Somis, qui lui-même était élève de Corelli.
chaleur et de hardiesse (i). Tout en cherchant à s'approprier les qualités de ce maître, pour lequel il conserva jusqu'à sa mort une vénération profonde et la plus vive reconnaissance, tout en s'efforçant de devenir à son tour un virtuose accompli, un suonatore abile, Viotti, dont l'inspiration s'éveilla de bonne heure, s'exerçait déjà dans la composition, d'instinct, peut-on dire, et sans avoir fait encore aucunes études théoriques; on assure qu'il n'avait que quatorze ans lorsqu'il écrivit son premier concerto (en la majeur), celui qu'il publia plus tard sous le numéro 3 (2).
Jusqu'à ce qu'il eût complètement terminé son éducation, Viotti resta sous la direction de Pugnani, qui l'avait appelé à faire partie de l'orchestre de la chapelle royale. Puis, ce qui prouve bien, d'une part l'affection qui unissait l'élève et le maître, de l'autre, le cas que celui-ci faisait du talent de celuilà, un beau jour, quand Viotti fut tout à fait formé et que Pugnani fut sûr de lui, tous deux partirent de compagnie et s'en allèrent faire un immense voyage
(1) Cette admiration que Pugnani inspirait à son élève, celui-ci ne manqua jamais de l'exciter à son tour. Voici comment M'ue de Genlis, dans ses Mémoires (T. l*r, p. 144), parle de l'un et de l'autre : — " ... J'entendis avec admiration le fameux Pugnani, dont l'un des plus grands titres de gloire est d'avoir été le maître de Viotti, artiste fait pour servir à jamais de modèle à ceux qui se consacrent aux arts, par son prodigieux talent, la culture de son esprit, ses mœurs, sa conduite noble et pure dans tous les temps, et les qualités de son cœur ,;.
(2) Plus tard encore, et pour rendre une sorte d'hommage à son maître, Viotti s'inspira d'une de ses compositions; on lit à ce sujet dans le Dictionnaire des Musiciens de Choron et Fayolle: — " La musique de Pugnani est très recherchée des amateurs... Une éloquence vive et nerveuse règne dans sa mélodie, les idées s'y succèdent par ordre, sans s'écarter du motif. Quelques-uns de ses trios ont même le grandiose du concerto, entr'autres celui où Viotti a pris le motif d'an de ses plus beaux concertos. (Voyez le premier trio de l'œuvre X, en mi bémol) „.
On ignore sous quel maître Viotti fit ses études de théorie musicale, qui d'ailleurs n'ont jamais été poussées fort loin. Y aurait-il témérité à supposer que, s'étant exercé à la composition alors qu'il était encore à l'école de Pugnani, il aurait tout naturellement reçu de celui-ci quelques conseils et quelques indications sous ce rapport, et que là se serait bornée toute son éducation théorique, un travail personnel et son goût naturel faisant ensuite le reste ?
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artistique à travers l'Europe, visitant toutes les capitales, se faisant entendre devant les cours les plus brillantes et se voyant accueillis avec la plus grande faveur par tous les souverains. Pugnani, qui, aux premiers jours de sa brillante carrière, avait fait, seul, un voyage de ce genre, et s'était produit avec le plus grand succès en Angleterre, en France et, je crois aussi, en Hollande, voulut servir de guide et de Mentor à son élève en cette circonstance (i).
Tous deux quittèrent donc l'Italie, et se dirigèrent vers le Nord. La première étape de ce voyage paraît avoir été Genève, et l'on a raconté à ce sujet une anecdote dont l'authenticité me paraît douteuse, mais que je rapporte ici parce qu'elle est consignée dans la plupart des biographies. « Les deux voyageurs, passant par Ferney, se présentèrent chez Voltaire. L'académicien Chabanon s'y trouvait. Grand amateur de violon, il procura aux virtuoses l'accueil le plus honorable (2). On fit de la musique. Pugnani et Viotti exécutèrent ensemble des duos. La figure grotesque du premier, ses manières bizarres, quelqufois même la dureté de son jeu, contrastaient avec l'élégance du second et faisaient encore ressortir ses qualités brillantes (3). C'était donc au jeune Viotti que Voltaire adressait toujours la parole, et à chaque éloge qu'il lui donnait, il ne manquait jamais de l'appeler célèbre Pugnani. Cette méprise réitérée
(1) En 1754, Pugnani, arrivant à Paris, s'était produit avec éclat au Concert spirituel. Le Mercure de France (Mars 1754) enregistrait ainsi son succès: — " M. Pugnani, ordinaire du roi de Sardaigne, joua un concerto de sa composition; les connaisseurs qui étoient au concert prétendent qu'ils n'ont point entendu de violon supérieur à ce virtuose „.
(2) On sait que Chabanon était compositeur, et qu'il a publié d'assez nombreux écrits sur la musique.
(3) Pugnani était doué d'un nez phénoménal, qui, lorsqu'il commença à prendre de l'âge, rendait sa physionomie presque ridicule.
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blessa tellement l'amour-propre du vrai Pugnani, que toutes les fois qu'on parlait devant lui de Voltaire, il disait : Votre Voltaire, il est onne bête, il né sait faire que des trazédies (i). r>
Cette anecdote, je l'ai dit, me semble apocryphe. Il est peu supposable, en effet, que, deux artistes se présentant chez Voltaire, les présentations n'eussent pas été faites d'une façon assez correcte pour rendre impossible toute confusion du genre de celle-ci.
Quoi qu'il en soit, nos deux artistes s'en allèrent séjourner quelque temps à Genève. A cette époque, on donnait chaque hiver dans cette ville une série de douze concerts hebdomadaires, et pour rendre ces concerts plus brillants, on appelait à y prendre part un certain nombre de virtuoses étrangers distingués. L'un des meilleurs élèves de Gaviniés, Imbault, s'y trouvait alors, et obtenait des succès dans ces séances; l'arrivée inattendue des deux violonistes italiens fit désirer que Viotti se produisit concurremment avec le jeune artiste français. Tous deux alternèrent donc sur les programmes, pour le plus grand plaisir du public, et c'est alors que se cimenta entre eux une amitié qui ne se démentit jamais (2).
De Genève, Pugnani et son élève prirent le chemin de l'Allemagne pour s z rendre en Pologne. A Varsovie, où ils restèrent assez longtemps, Viotti fut l'objet des prévenances et des attentions les plus délicates de la part du roi Stanislas- Auguste, qui, diton, en faisait le compagnon de ses parties de chasse
(1) J'ai emprunté cette citation à la notice que Miel a consacrée à Viotti dans la Biographie Michaud, notice très intéressante, et abondante en renseignements utiles sur certaines parties de la carrière du glorieux artiste.
(2) Plus tard, pendant son premier séjour à Paris, c'est à Imbault et à Guérillot que Yiotti confia l'exécution, au Concert spirituel., de ses symphonies concertantes pour deux violons, et c'est en compagnie d'Imbault qu'il les joua lui-même à a cour.
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et de tous ses plaisirs. Il ne fut pas moins bien reçu en Russie, où l'impératrice Catherine, qui se piquait de dilettantisme et qui se montra enchantée de son talent, le combla de grâces et de bontés. D'un physique agréable, bien fait et soigné de sa personne, avec une grande élégance de manières, une physionomie expressive et un extérieur fort distingué, Viotti avait d'ailleurs tout ce qu'il fallait pour plaire, et son talent ne faisait qu'augmenter la bonne impression que sa vue causait dès l'abord. Ces avantages lui furent surtout profitables en Russie, pays neuf encore au point de vue de l'art, mais qui ne demandait qu'à encourager et à récompenser les artistes. Les succès brillants que Viotti obtint à la cour et devant le public de Saint-Pétersbourg l'engagèrent à laisser son maître quelque temps dans cette capitale, pour aller tenter la fortune dans les provinces. Il se rendit d'abord à Moscou, où il fut accueilli avec enthousiasme, visita quelques autres villes, qui ne le reçurent pas avec une faveur moins grande, et après cette tournée fructueuse, pendant laquelle, dit un biographe, il fit « une ample moisson de roubles, » il revint trouver Pugnani à Saint- Pétersbourg. Là, il fut, paraît-il, atteint d'une maladie qui le condamna à un repos absolu pendant toute une année. Enfin, lorsqu'il eût recouvré la santé, Viotti, à qui la tsarine avait fait des présents magnifiques, repoussa toutes les instances que fit cette souveraine pour le retenir à son service, et partit avec son maître pour Berlin. C'est en cette ville qu'il allait se trouver pour la première fois en présence de Jarnowick, célèbre alors dans toute l'Europe, et qu'il devait bientôt éclipser. Toutefois,
et par suite de circonstances particulières, cette pre-
mière rencontre avec un virtuose déjà fameux ne fut pas à son avantage.
Homme assez peu estimable, nature singulière et excentrique, Jarnowick n'en était pas moins un artiste fort distingué. Plus âgé que Viotti de quelques années, il avait été élève de Lolli, et faisait honneur à ce maître célèbre (i). Il était venu à Paris vers 1770, s'était fait entendre au Concert spirituel, et bientôt était devenu le favori du public et le virtuose à la mode. Son talent justifiait d'ailleurs ce succès, et son jeu, plein de souplesse et empreint d'une grâce pénétrante, se distinguait par une justesse remarquable, une grande facilité de doigts et d'archet, et un goût très pur dans le choix et l'exécution des ornements ; on lui eût souhaité seulement une sonorité plus puissante et une plus grande largeur dans le phrasé. Mais ses admirateurs le trouvaient parfait, surtout quand il exécutait sa propre musique. Au reste, Jarnowick s'était fait une réputation d'étrangeté qui était loin de lui faire tort auprès du public, et sa vogue se serait prolongée sans doute encore si, au bout de quelques années, certains incidents fâcheux ne l'avaient mis dans l'obligation de quitter Paris et la France (2). Il se rendit alors à
(l)Né aPalerme en 17±r<, il s'appelait en réalité Giornovicchi. On ne trouve trace nulle part de la raison qui lui fit donner à son nom une tournure slave. Ce fut sans doute un simple caprice de sa part.
(2) Fétis, sans s'expliquer davantage à ce sujet, dit que " des circor stances graves, où l'honneur de Jarnowick était compromis, l'obligèrent à s'éloigner de Paris ,..
Comme excentrique, Jarnowick laissait peu à désirer, et l'on raconte à son sujet plusieurs anecdotes originales. Un jour, se trouvant chez Bailleux, éditeur de musique, un mouvement maladroit lui fait casser une vitre. — " Qui casse les verres les paie, lui dit Bailleux. — C'est juste, répond-il. Quel est le prix de votre carreau? — Trente sous. — Voici un écu de trois livres. — Mais je n'ai pas do monnaie. — Qu'à cela ne tienne, „ et il casse un second carreau. — Une autre fois, étant de passage à Lyon, il annonce un concert à six francs le billet. Ce prix semble excessif, et, le soir venu, la salle reste absolument vide. Blessé dans son
Viotti et r Ecole moderne de violon ig
Berlin, où le prince royal, à qui plut son talent distingué, lui donna un emploi dans sa chapelle.
Tel est l'artiste avec lequel Viotti allait être appelé par le hasard à se mesurer, artiste assurément distingué quoique loin de le valoir, mais qui avait sur lui l'avantage d'une renommée établie depuis près de dix ans, et qui était considéré par toute l'Europe comme le représentant le plus remarquable de la jeune école de violon.
Par suite d'un assez singulier concours de circonstances, la première épreuve ne fut favorable ni à l'un ni à l'autre. Viotti avait été invité à prendre part à une grande séance musicale donnée chez le prince royal de Prusse. « Jarnowick et Viotti se trouvèrent en présence, dit un de ses historiens. Celui-ci exécuta un concerto qu'il venait d'achever, sans préparation, sans répétition, et après avoir passé la journée à copier les parties. Il fut au-dessous de lui-même. Jarnowick s'en aperçut et se confondit en louanges ironiques. Mais Viotti fut vengé à l'instant même ; Jarnowick resta court au milieu d'un de ses rondos les plus connus, et l'artiste outragé alla sur le champ exprimer à son rival sa profonde admiration. Ce persiflage, qui était loin du caractère bon et sensible de Viotti, n'était ici qu'une juste représaille (i) v. Mais Viotti trouva bientôt l'occasion
amour-propre, Jarnowick médite de se venger, et il annonce pour le lendemain un concert à trois francs par place; cette fois le public vint en foule, mais, à l'heure indiquée pour le commencement de la séance, on fut obligé de lui annoncer que Jarnowick avait quitté la ville depuis une heure. — Jarnowick avait souvent maille à partir avec le chevalier de Saint-Georges, aussi fameux comme violoniste que par son habileté à l'escrime, et il s'oublia un jour jusqu'à lui donner un soufflet; fort heureusement pour lui, Saint-Georges se contenta de dire: " J'aime trop son talent pour me battre avec lui. „ Mais plus tard, à Londres, comme il avait grossièrement insulté le fameux pianiste J. B. Cramer, celui-ci voulut le forcer à se battre; Jarnowick fut lâche, refusa absolument, et se vit obligé de quitter Londres.
(1) Notice de Miel sur Viotti, dans la Biographie Michaud.
d'affirmer avec éclat sa supériorité, et Jarnowick en conçut contre lui une sourde irritation, à ce point que longtemps après il lui proposa un défi ; mal lui en prit; car cette fois il fut complètement vaincu, ainsi que le rapporte Fétis dans sa notice sur cet artiste : — « Arrivé àXondres en 1792, il y joua dans les concerts qui y furent donnés à cette époque, et presque toujours il y fut applaudi. Malheureusement pour lui, Viotti arriva vers le même temps dans la capitale de l'Angleterre, et la supériorité de son talent plaça Jarnowick à un rang inférieur, comme cela était déjà arrivé entre eux dix ans auparavant, à Berlin. La jactance de Jarnowick n'y put tenir cette fois ; et la première fois qu'il rencontra celui qu'il considérait comme son rival, quoique celui-ci n'en eût point, il l'aborda brusquement et lui dit : « Il y a longtemps r> que je vous en veux ; vidons la querelle, apportons » nos violons, et voyons enfin 'qui de nous deux sera » César ou Pompée ». Le cartel fut accepté, et Jarnowick, vaincu, dut se considérer comme placé bien au dessous du grand artiste qui n'avait pas dédaigné cette lutte. Cependant il ne perdit pas courage ; car avec ce ton gascon qui lui était familier, il s'écria : « Ma foi, mon cher Viotti, il faut avouer qu'il n'y a » que nous deux qui sachions jouer du violon ».
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iotti resta quelque temps à Berlin, où il fut choyé comme il l'avait été à Varsovie et à Saint-Pétersbourg. Les biographes ne sont pas d'accord en ce qui concerne la suite de son voyage ; les uns, comme Miel, assurent que Viotti et Pugnani se séparèrent à Berlin, et que le premier vint aussitôt en France, tandis que d'autres, comme Fétis, croient pouvoir affirmer que le maître et l'élève se rendirent ensemble à Londres, où Viotti vit se poursuivre ses succès, et vinrent ensuite à Paris, où seulement ils se séparèrent. Pour moi, je serais tenté de croire, sans pouvoir l'affirmer, que Viotti laissa en effet son maître à Berlin, mais qu'il passa par Londres avant de venir à Paris
Toujours est-il que Viotti dut arriver à Paris dans le courant de l'année 178 1, car c'est dans les premiers mois de 1782 qu'il s'y fit entendre pour la première fois en public. Dès le i3 mars de cette année, on lit ce qui suit dans les Mémoires secrets : « M. Viotti, violon étranger, qui n'a point encore paru ici, qui s'est fait connoître par hazard pour la
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première fois dans un petit concert particulier avec une modestie rare, et fit tomber l'archet des mains de tous nos grand maîtres, doit débuter au Concert spirituel durant la quinzaine : il est des amateurs qui le mettent au-dessus de tout ce que nous avons entendu jusqu'à présent ». Et le 20 mars, le même recueil s'exprime ainsi : — -«M. Viotti a soutenu dimanche, dans son concerto de violon, la haute réputation qu'il s'étoit déjà si promptement acquise dans ce pays-ci. Une exécution vraie, un fini précieux et une qualité de son admirable dans Y adagio font placer cet artiste au rang des plus grands maîtres. On prétend que depuis le fameux Lulli (1), il n'a pas paru de violon de sa force ».
Toutefois, la musique de Viotti dérouta d'abord un peu le public parisien, encore peu habitué à un chant si noble et si pur, à un style si ferme, si large et si exempt de toute espèce de mièvrerie. On peut s'en rendre compte par ces lignes du Mercure, qui signalait en ces termes la première apparition du jeune et brillant artiste : — "La prééminence de M. Viotti n'a pas été reconnue d'une manière unanime ; des connoisseurs prétendent que son jeu est quelquefois brusque et heurté, qu'il sacrifie souvent l'expression et l'esprit de son sujet au désir de tirer de son instrument des sons extraordinaires, qu'enfin, son genre de composition est inférieur à celui de Jarnowick et de quelques autres virtuoses connus. Quoi qu'il en soit, nous croyons que M. Viotti est un des plus grands violons qui se soient fait entendre au Concert spirituel depuis vingt ans ; quand sa tête
(1) Il faut lire : Lolli.
Viotti et F Ecole moderne de violon 23
est montée, il exécute parfaitement et les morceaux d'expression et les choses difficiles ; il seroit seulement à désirer que la plupart de ces choses si difficiles devinssent impossibles ; nos plaisirs n'y perdroient rien » (i).
On voit que l'écrivain était un peu désorienté par la nouveauté, par l'ampleur du jeu et de la composition de Viotti. C'est ce qui arrive presque infailliblement toutes les fois qu'un artiste tente d'agrandir le domaine de l'art, d'initier le public à des beautés nouvelles, inconnues avant lui (2). Mais si, de la part de quelques-uns, l'étonnement se traduisit par une sorte de froideur relative, les autres donnèrent un libre cours à leur enthousiasme, et Viotti fut bientôt le lion du Concert spirituel. Qu'on en juge par ces lignes que lui consacrait YAlmanach musical : — «MM.Fodor, Eck, Viotti et Berthaume ont exécuté [au Concert spirituel] différens concertos de violon de leur composition ou d'autres compositeurs français. Dès le premier jour qu'on a entendu M. Viotti, tout le monde s'est accordé à le placer au-dessus de tous ses concurrens. Les gens difficiles qui aiment
(1) Mercure de France, avril 1782.
(2) En parlant de ces premiers pas de Viotti à Paris, Miel s'exprhne ainsi: — " Ses débuts furent brillants ; mais quoique les voyages eussent déjà éclairé et mûri son goût, il était encore bien éloigné de ce fini d'exécution qu'il sut acquérir depuis. Quant à ses compositions, elles ne furent pas appréciées d'abord à leur juste valeur; elles étaient trop mâles et trop substantielles; mais le vrai beau reprend toujours ses droits. On reconnut bientôt que la mélodie de Viotti, pour n'être ni vulgaire ni recherchée, n'en était pas moins de la mélodie; on rendit justice à ces traits naturels, dessinés sur un chant noble et pur ; on comprit ce qu'il y avait d'intéiêt dans une ordonnance musicale qui n'était que le développement d'une pensée unique. Le concerto devint ce qu'il doit être, expressif, pathétique, majestueux, grandiose, et ce genre de musique fut fixé pour jamais. Ainsi, l'honneur de cette création appartient à Viotti... „ C'est en musique surtout qu'il ne faut dire ni jamais ni toujours. Mais il n'en reste pas moins que les réflexions de Miel sont pleines de justesse.
à trouver, dans l'exercice des talents, des motifs qui les autorisent à s'opposer à l'essor de la satisfaction publique, ont prétendu que le jeu de M. Viotti étoit quelquefois brusque, heurté ! On a sans doute voulu désigner par-là cette fierté de doigts et d'archet qui donne un caractère très prononcé et de l'âme aux sons. Le concerto de violon que M. Viotti a exécuté pour son début au Concert spirituel présentoit un très grand nombre de difficultés qui lui ont fait produire des sons très extraordinaires pour cet instrument. M. Viotti les a passées avec une facilité surprenante ; on auroit presque cru qu'il ne faisoit qu'aller et venir pour son plaisir sur les passages épineux qu'il parcouroit, et qu'il n'avoit d'autre objet que de montrer sa force et sa supériorité. La manière dont M. Viotti a joué Y adagio de son concerto n'a permis à personne d'être indifférent au fini précieux de son jeu. Rien n'égale la manière brillante avec laquelle il a joué son allegro » (i).
Dès la première année de son apparition au Concert spirituel, Viotti se fit entendre dans douze séances, avec un succès toujours croissant ; et il se présenta ce fait particulier que ce succès en vint à éclipser celui de Mme Mara, la célèbre cantatrice, qui, blessée de voir les faveurs du public se tourner vers le grand violoniste, s'en vengea par une grossièreté que les Mémoires secrets nous font connaître en ces termes : — « Il y a eu le 24 un concert de bénéfice pour M. Viotti, comme il y en avoit eu un huit jours auparavant au profit de MmeMara. Les billets étoient tous à 6 livres. Cette dernière, encore piquée d'avoir vu l'enthousiasme de ses admirateurs s'éteindre en ce
(1) Almanach musical, 1783, lre partie, pp. 175-176.
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moment, et de ne tirer qu'un médiocre bénéfice de la représentation extraordinaire en sa faveur, a refusé de chanter le jour du concert de M. Viotti, quoique celui-ci eût eu la complaisance de jouer au sien. On a été indigné de cette vilaine et sordide ingratitude, (i).
Viotti ne tarda pas à exciter l'admiration générale et sans réserve que légitimait son incomparable talent. En 1783, nous le voyons paraître aux concerts de la semaine sainte, puis à ceux donnés à son bénéfice et à celui de Mme Todi dans le courant du mois de mai, aux trois séances de l'Ascension, de la Pentecôte et de la Fête-Dieu, enfin, à celles du i5 août et du 8 septembre. Le Mercure est convaincu cette fois de la valeur du virtuose, et il en parle
avec une véritable chaleur : ■ — « Un autre objet
de l'amour du public, dit-il, et qui cette fois paroît sans concurrens, c'est M. Viotti. Son succès a été encore plus grand que celui de l'année passée, et nous croyons que son talent est de même augmenté. On a trouvé que ses sons étoient attaqués avec plus de justesse et de sûreté, sa manière encore plus moelleuse et mieux fondue, sa composition même plus agréable. Il a été reçu avec les transports les plus mérités, et il semble que les artistes commencent à lui pardonner de n'être pas né en France » (2). Il y avait donc, et cela peut se croire
(1) Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des Lettres, 29 avril 1782. — L'Almanach musical de 1783 nous fait connaître les détails de ce concert: " Ce concert a été ouvert par une symphonie de M. Hayden. M"6 Buret l'aînée a chanté un air italien del signor Sarti ; Mademoiselle sa sœur un air italien de M. Piccini ; M. Legros, un air de Roland, du même compositeur. M. Viotti a exécuté un concerto de sa composition et de petits airs, avec des variations, dont il est l'auteur. „
(2) Mercure, avril 1783.
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aisément, un peu de jalousie de la part de nos violonistes français, qui avaient eu quelque peine à supporter l'éclatante supériorité du nouveau venu, après avoir impatiemment subi, pendant plusieurs années, le joug d'un autre étranger, Jarnowick. Quoi qu'il en soit, à chaque nouvelle occasion, le Mercure continue de rendre justice à Viotti et d'enregistrer ses succès (i). Fétis a donc eu raison de s'exprimer ainsi en parlant de l'effet produit par le grand artiste et des résultats qui furent, pour l'école française de violon, la conséquence de son séjour à Paris : — « Le début de Viotti au Concert spirituel produisit un effet qu'il serait difficile de décrire. Jamais on n'avait rien entendu qui approchât de cette perfection; jamais artiste n'avait possédé un son plus beau, une élégance aussi soutenue, une verve, une variété semblables. L'imagination qui brillait dans ses concertos ajoutait encore au plaisir qu'il procurait à son auditoire ; car ses compositions étaient aussi supérieures à ce qu'on connaissait auparavant que son exécution était au-dessus de celle de ses rivaux. Dès qu'on connut cette belle musique, la vogue des concertos de Jarnowick disparut, et l'école française de violon s'engagea dans une voie plus large » (2).
Pourtant, après dix-huit mois pendant lesquels il n'avait connu que des triomphes, Viotti cessa tout à
(1) On peut consulter notamment, à ce sujet, les numéros du 14 et du 28 juin, du 23 août et du 20 septembre 1783.
(2) Veut-on savoir ce que gagnait Viotti au Concert spirituel, à cette époque de ses plus grands triomphes ? Un de ses contemporains, Fayolle, va nous l'apprendre : — " Paganini, de son propre aveu, gagne environ 15,000 fr. par séance ; au lieu que l'immortel Viotti, dont le talent n'aura jamais de rival, ne touchait de M. Le Gros que douze cents francs pour tous les concerts de l'année, ce qui, en supposant douze concerts, fait cent francs par séance... Oh ! que les temps sont changés! „ (Fayolle : Paganini et Bériot, avertissement.)
Viotti et r Ecole moderne de violon 27
coup, et complètement, de paraître au Concert spirituel. Cette détermination de sa part doit avoir eu pour cause un fait grave, mais j'ai acquis la certitude que cette cause ne peut être celle qui a été indiquée par les biographes, entre autres par Miel et par Fétis, qui pourtant s'accordent complètement à ce sujet. Voici le récit de ce dernier : — « Avec une éducation musicale peu avancée, comme l'était alors celle des amateurs qui fréquentaient ces concerts, le public montre quelquefois du caprice dans ses goûts : il en eut un qui fut cause de la retraite du grand artiste, en 1783. Un jour de la semaine sainte de cette année, il y avait peu de monde dans la salle, et comme cela arrive toujours en pareille circonstance, une certaine froideur se répandit sur toute la séance. Bien que Viotti n'y eût pas déployé moins de talent que précédemment, il y produisit peu d'effet. Le lendemain il y eut foule au concert. Un violoniste, dont l'habileté ne pouvait être mise en parallèle avec la sienne, y joua un concerto dont le rondo excita des transports de plaisir, par un thème vulgaire analogue aux airs de vaudeville. Ce morceau redemandé fut l'objet de toutes les conversations pendant huit jours. Viotti ne se plaignit pas ; mais profondément blessé dans son juste orgueil, il prit dès ce moment la résolution de ne plus jouer à Paris dans les concerts, et depuis lors, en effet, on ne l'y a plus entendu que dans des réunions particulières, quoiqu'il ne se soit éloigné de cette ville que neuf ans après et qu'il y soit revenu plusieurs fois ».
Le fait est malheureusement exact, et jamais plus Viotti ne se produisit en public à Paris ; mais encore une fois, cet incident a été, dans ses détails, mal présenté par les historiens. Ce n'est pas pendant la
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semaine sainte de 1783 que Viotti cessa de se faire entendre, puisque, ainsi qu'on l'a vu plus haut, non seulement il joua à toutes les séances de cette période animée du Concert spirituel, mais encore à celles du mois de mai, à celles des trois fêtes qui le suivent, enfin à celles du i5 août et du 8 septembre (1). D'autre part, j'ai dépouillé tous les programmes du Concert spirituel à partir de cette dernière date, j'en ai lu tous les comptes-rendus donnés exactement par le Mercure et par le Journal de Paris, et je n'y ai pas trouvé trace du succès excessif, et blessant pour Viotti, qu'y aurait remporté un autre violoniste. Puppo se fait entendre le Ier novembre, et on lui reproche de ne pas jouer juste. Le 8 décembre, c'est le tour de Guérillot, qui est fort bien accueilli en exécutant un concerto de Jarnowick; mais comme Guérillot devint l'ami de Viotti, et, avec Imbault, l'interprète de ses symphonies concertantes, il n'est pas présumable que ce soit son succès qui l'ait pu froisser. Enfin, le 24 décembre, on voit se présenter un violoniste nommé Michaut, dont le début passe absolument inaperçu. Je le répète donc, les biographes, en se reproduisant à ce sujet les uns les autres, ont été égarés évidemment par un renseignement inexact. Eymar, qui avait été le spectateur des triomphes de Viotti à Paris, qui s'était intimement lié avec lui et qui publiait à son sujet, en 1792, un écrit intéressant, quoique emphatique et un peu
(1) Ce qui prouve que Fétis s'est aussi trompé en disant que Viotti était allé revoir son pays pendant l'été de 1783, puisqu'évidemment il n'a pu quitter Paris à cette époque. S'il s'est rendu en Italie en 1783, ce n'a pu être avant la dernière période de l'année.
étrange (1), aurait dû être particulièrement informé sur le fait en question ; or — et ceci pourrait suffire à démontrer l'erreur des autres biographes — il est précisément le seul qui ait confessé son ignorance sur ce point : — « On n'a jamais bien su, dit-il, quelles furent les raisons qui déterminèrent Viotti à ne plus se faire entendre en public : ceux qui ont connu son caractère savent seulement qu'il dédaignait les applaudissemens de la multitude, parce qu'elle les accorde presque indistinctement à la supériorité du talent et à la médiocrité présomptueuse. On sait aussi qu'il se refusait aux sollicitations des gens qu'on appelait du grand monde, parce qu'il ne voulait avoir pour juges que des hommes dignes de l'apprécier, et que, malgré la prétention que les grands et les gens du bel air ont toujours eue de se connaître à tout et d'être les arbitres suprêmes des arts, des artistes et du goût, il avait observé qu'il était fort rare de rencontrer parmi eux des hommes capables d'un sentiment profond, qui sussent voir dans les hommes autre chose que leur extérieur, et juger les choses autrement que par leur superficie ». Il est certain que Viotti, avec la conscience de sa valeur, était justement fier de son admirable talent, et il n'y a pas de doute que c'est à un froissement quelconque qu'il faut attribuer sa résolution de ne plus se faire entendre en public — à Paris du moins, car plus tard, à Londres, il se produisit plus d'une
(1) Anecdotts sur Viotti, précédées de quelques réflexions sur l'expression en musique, par A. -M- d'Eymar, préfet du Léman. Je crois qu'on n'a jamais fait remarquer qu'il existait plusieurs éditions de cet écrit assez singulier : la première, datée de 1792; une autre, publiée à Milan, sans date; enfin une troisième, faite à Genève en l'an vm. L'auteur de cet opuscule, qui, avant d'être préfet du département du Léman, avait siégé à l'Assemblée nationale comme député de Forcalquier, ne doit pas être confondu avec un autre écrivain, Claude Eyniar, qui vivait dans le même temps et qui, comme lui, était enthousiaste de Rousseau.
3o Viotti et l'Ecole moderne de violon
fois; mais, on l'a vu, les renseignements publiés à cet égard sont manifestement inexacts. En ce qui touche le respect qu'il avait de sa dignité d'artiste, on en a rapporté un exemple éclatant, et je le reproduis d'après Eymar, qui l'avait personnellement et intimement connu. La reine Marie-Antoinette admirait Viotti, l'avait pris sous sa protection, et l'appelait souvent à ses réceptions : — « Un jour de fête à la cour, dit Eymar, Viotti doit exécuter à Versailles un nouveau concerto de sa composition. On brûle d'impatience de l'entendre. L'heure arrive, mille bougies éclairent le salon de musique de la reine ; les plus habiles symphonistes de la chapelle et des théâtres de Paris, mandés pour le service de leur majesté, sont assis devant les pupitres où les parties sont distribuées. La reine, les princes, mesdames et toutes les personnes de leur cour arrivent, et le concert commence. Lesexécutans, au milieu desquels on distingue Viotti, reçoivent de lui le mouvement, et paraissent tous animés du même esprit. La symphonie marche avec tout le feu et toute l'expression de celui qui l'a conçue et qui la dirige. A la fin du tutti) l'enthousiasme est à son comble. Mais l'étiquette défend et arrête les applaudissemens. Le silence se fait à l'orchestre. Dans le salon, il semble que chacun soit averti par ce silence même de respirer plus doucement encore pour mieux entendre le solo qui va commencer. La corde frémissante sous l'archet fier et brillant de Viotti a déjà fait entendre quelques accens, lorsque tout-à-coup il se fait un grand bruit dans la pièce voisine : (Place à monseigneur le comte d'Artois. C'est ce prince en effet qui arrive, précédé de valets de pied portant des flambeaux, et accompagné d'une suite nombreuse. Les deux bat-
Viotti et r Ecole moderne de violon 3i
tans de la porte s'ouvrent, et le concert est interrompu. La symphonie recommence un moment après : silence, Viotti va se faire entendre. Cependant le comte d'Artois ne peut rester en place, il se lève, il marche dans le salon, adressant assez haut la parole à quelques femmes. Alors Viotti met son violon sous son bras, plie son cahier et sort, laissant là le concert, son altesse royale et sa majesté, au grand scandale de tous les spectateurs ».
On voit que Viotti n'entendait pas raillerie en ce qui touche le respect que tous, sans exception, doivent à l'art et aux artistes.
u dix-huitième siècle, nombre de grands seigneurs affichaient volontiers, soit par ton, soit par un véritable amour de l'art, un goût passionné pour la musique, et entretenaient chez eux d'excellents orchestres composés d'artistes fort distingués. Les princes de Conti, de Soubise, de Condé, de Guéménée, le comte de Clermont, etc., comptaient parmi ces dilettantes raffinés. Le prince de Guéménée, qui se faisait remarquer par son faste et son luxe en toutes choses, avait une musique particulièrement remarquable, et Viotti, dès les premiers temps de son arrivée à Paris, avait été appelé par lui à la direction de son orchestre. Les qualités de Viotti étaient grandes sous ce rapport, et il les avait acquises, en dehors de ses dons naturels, à l'école de Pugnani, chef d'orchestre d'une habileté exceptionnelle et qui avait la réputation de transmettre ce talent à ses élèves (i). Les biographes de
(1) Un écrivain italien, Rangoni, a caractérisé ainsi Pugnani en tant que chef d'orchestre : — "Il dominait dans l'orchestre, comme un général au milieu de ses soldats. Son archet était le bâton de commandement, auquel chacun obéissait avec la plus grande exactitude. Par un seul coup donné à propos, il renforçait l'orchestre, le ralentissait ou le ranimait à son gré. 11 indiquait aux acteurs les moindres nuances, et rappelait tout le monde à cette parfaite union, qui est
Viotti et r Ecole moderne de violon 33
Viotti ont bien dit que, plus tard, il avait occupé ces fonctions chez le prince de Soubise, mais aucun ne paraît avoir su qu'il les avait exercées d'abord chez le prince de Guéménée ; pour moi, je ne l'ai appris que par une anecdote assez singulière que Ginguené, l'ami et l'admirateur de Piccinni, raconte ainsi dans sa notice sur ce grand homme :
En 1778 (1), le prince de Guéménée, qui fit peu de tems après une si horrible banqueroute, donnait chez lui beaucoup de concerts et même de spectacles en musique. Mme Dillon chantait à ses concerts, et Piccinni, qui les dirigeait, lui donnait des leçons sur les airs qu'elle devait y chanter. Edouard Dillon (2) revenait alors de Russie, où Paisiello avait été appelé par l'impératrice. Il apportait à sa cousine plusieurs airs du premier opéra que ce maître avait donné à Pétersbourg. C'était YAlessandro nelV Indie. Mme Dillon, après les avoir parcourus, en fut enchantée. Elle envoya chercher Piccinni, lui parla avec admiration de son élève et de son ami Paisiello, lui montra ce qu'elle venait de recevoir et lui dit qu'elle voulait, au concert prochain, chanter deux airs quelle trouvait surtout admirables. Piccinni regarde ces airs, les reconnaît, reconnaît aussi tous les autres, ne dit mot, et donne tranquillement une leçon à son écolière, sur les deux qu'elle avait choisis.
Le jour du concert, il entre avec une partition italienne sous le bras ; et il la dépose à part sans rien dire. Le concert commence : Mme Dillon
l'âme d'un concert. Pénétré de l'objet principal que tout habile accompagnateur doit se proposer, qui est de soutenir et de faire distinguer les parties essentielles, il saisissait si promptement et si vivement l'harmonie, le caractère, le mouvement et le goût de la composition, qu'il en imprimait au même instant le sentiment dans l'âme des chanteurs et de chaque membre de l'orchestre „ — [Saggio sul gusto délia musica, col carattere de' tre ceïebri suonatori di violino Nardini, Lolli e Pugnani, Livourne, 1790, in-8° )
(1) Ginguené se trompe évidemment sur la date, car Viotti, on l'a vu, ne dut arriver à Paris qu'en 1781. Mais l'anecdote n'en reste pas moins curieuse.
(2) Edouard Dillon, dont il est ici question, est le général qui, en 1792, devait faire campagne contre les troupes françaises, dans l'armée des princes émigrés. Sa cousine, M™* Dillon, était la femme d'Arthur Dillon, autre général, député de la Martinique à l'Assemblée constituante, qui commandait, au contraire, l'armée du Nord en 1792, s'y distingua, et se vit pourtant retirer son commandement pour avoir fait renouveler à ses troupes le serment de fidélité au roi. Plus imprudent et malheureux que coupable, il fut arrêté sur une dénonciation, traduit devant le tribunal révolutionnaire malgré une défense brillante de Camille Desmoulins et condamné à mort le 24 Germinal an n (14 avril 1791). Exécuté le même jour, il gravit rapidement les degrés de l'échafaui et livra sa tête au bourreau en criant : Vive le Roi ! Il était âgé de 44 ans.
chante le premier air, qui est plusieurs fois interrompu par les plus vifs applaudissemens Elle chante le second, qui en excite bien plus encore. Le prince et toute la société, l'orchestre, la salle entière, ne trouvent plus d'expressions pour rendre leur enthousiasme. Piccinni, qui accompagnait au forte-piano, ne dit rien encore. On l'interroge, il répond assez froidement ; on est tenté, pour la première fois, de l'accuser de jalousie. Tandis que cela fait événement et interruption dans le concert, il va prendre la partition qu'il avait apportée, la place sur le pupitre, et appelant à lui le célèbre Viotti qui conduisait l'orchestre, et pour lequel il avait une amitié particulière : Tiens, dit-il, mon cher Viotti, connais-tu cette écriture et cette note ? — Cent la vôtre, mon cher maître. — Il feuillette la partition : — Reconnais-tu cet air -là? — C'est le premier que Mme Billon a chanté.— Il feuillette encore: — Celui-ci, et la scène qui précède, les reconnais-tu? — Eh! c'est le second, et cette telle scène qui nous a tant émus (1). — Crois-tu maintenant que ces deux morceaux soient de Paisiello? Eh bien, regarde le reste, tu y trouveras de même tous ceux que M. Billon nous apporte de Pétersbourg. — Viotti éclate, s'adresse à M. de Guéménée, à Mme Dillon, à Edouard, et dévoile à tous ce plagiat inconcevable. Il fallut toute la foi qu'on avait à la parole de M. Dillon pour le croire, quand il affirma de nouveau que Paisiello, en arrivant à Pétersbourg, y avait donné comme sien cet opéra d' Alexandre, que lui, Dillon, l'avait vu représenter à la cour, et avait eu la permission d'en faire copier les principaux airs (2).
Après avoir dirigé l'orchestre du prince de Guéménée, Viotti fut placé à la tête de celui du prince de Soubise. On raconte même qu'il conquit cette situation de haute lutte. « Un défi eut lieu, dit Miel, entre Viotti et Berthaume, à qui tiendrait le premier violon à l'hôtel Soubise ; le titre de chef d'orchestre était ambitionné. Berthaume possédait toutes les qualités d'un talent solide, mais il n'était pas doué de cette étincelle du feu sacré qui les vivifie ; Viotti l'emporta (3). »
(1) C'était la scèn6 admirable: Pero clunque mori! et cet air: Se' 'l ciel mi divide, dont les motifs sont si nouveaux, la conduite si savante et l'expression si pathétique. (Note de Guinguené )
(2) Ginguené: Notice sur Piccinni, p. 144.
(3) Berthaume était un violoniste élégant, mais qui manquait un peu d'accent et de grandeur. Choron et Fayolle (Dictionnaire des musiciens) disent qu' " il dirigeait le Concert spirituel vers 1788, c'est-a-dire à l'époque où Viotti excitait le plus vif enthousiasme. „ C'est une erreur. A l'époque des succès de Viotti, c'est
Son éloignement du Concert spirituel et la résolution si regrettable qu'il avait prise de ne plus se faire entendre en public modifièrent l'existence de Viotti. C'est à cette époque qu'il commença à former un certain nombre d'élèves, mais d'une façon toute désintéressée et en faisant choix, tout naturellement, de ceux en qui il croyait trouver des facultés brillantes. « On sait, disait un contemporain, que Viotti ne donnait jamais de soins intéressés, qu'il prenait en amitié les jeunes gens en qui il reconnaissait de grandes dispositions, et qu'il s'est plu à en former plusieurs r> (i). Parmi ceux auxquels il s'attacha à cette époque, et qui devinrent tous des artistes distingués, il faut citer Alday, Vacher, J.-B. Cartier, Labarre, et le plus fameux de tous, Rode. C'est par ces élèves, devenus professeurs à leur tour, que la tradition de Viotti se propagea, se répandit, et que son influence s'exerça sur toute l'école française de violon du commencement de ce siècle; son action s'étendit ainsi, et, aidée par ses compositions, qui furent bientôt dans les mains de tous les jeunes artistes, elle se fit très vigoureuse, très utile, et devint féconde en résultats. Plus tard, Viotti fit encore plusieurs élèves qui furent de grands artistes : Libon, qui se perfectionna sous sa direction à Londres, Mori et Pinto, qui furent aussi l'objet de ses soins en cette ville, Frédéric-Guillaume Pixis fils, frère du fameux pianiste de ce nom, dont il
La Houssaye qui remplissait ces fonctions, et Berthaume n'était que le chef d'attaque des premiers violons. Ce n'est que vers 1790 que Berthaume, ayant pris une part dans la direction du Concert avec Legros, en devint le chef d'orchestre.
(1) Dictionnaire des musiciens, notice sur Rode. - C'est Rode, dont la reconnaissance pour Viotti était profonde, qui a fourni à Miel les renseignements à l'aide desquels celui-ci a écrit la notice qu'il a consacrée à son maître.
termina l'éducation à Hambourg, enfin Robberechts, à qui il donna des leçons à Bruxelles,
A l'époque dont je parle, Viotti demeurait rue Richelieu, à l'hôtel de Chartres (i). Un peu plus tard, lorsque Cherubini, revenant de Londres, vint se fixer à Paris, les deux artistes, que leur nationalité rapprocha sans doute tout d'abord, se prirent l'un pour l'autre d'une amitié si vive qu'ils logèrent ensemble pendant six années, c'est-à-dire jusqu'à l'époque où Viotti se vit obligé de quitter la France. C'est dans cette demeure commune qu'avaient lieu des séances pleines d'intérêt. « Viotti avait établi des matinées musicales dans l'intérêt de ses élèves. Là, tous les dimanches, on exécutait des quatuors, des quintetti, et le maître offrait à un auditoire de son choix les prémices de ses concertos, auxquels la magie de son jeu ajoutait tant de beautés. Etre admis à ces séances était une faveur, et cette faveur était fort recherchée, quoique tout se passât sans appareil, dans le modeste appartement d'un artiste ou plutôt de deux artistes, Viotti et Cherubini, qui l'habitaient ensemble. Mais le génie en avait fait le sanctuaire des Muses. Ils logèrent tous deux sous le même toit pendant six ans. On a vu, depuis, le virtuose dédier un de ses concertos au compositeur, et le compositeur se complaire à arranger pour le piano une œuvre de trios de son ami (2). »
Il va sans dire que tous les violonistes de Paris se donnaient rendez-vous à ces séances, les seules où ils eussent encore la possibilité d'entendre Viotti.
(1) Voyez les Tablettes de renommée des musiciens, 1785.
(2) Notice de Miel sur Viotti.
Viotti et l'Ecole moderne de violon 3 y
D'ailleurs, celui-ci était lié d'amitié avec la plupart d'entre eux : avec Puppo et Mestrino, qui étaient ses compatriotes ; avec La Houssaye, qui avait fait le voyage d'Italie exprès pour prendre des leçons de Tartini; avec Imbault, qu'il avait connu à Genève, Rodolphe Kreutzer, qui était son admirateur, Berthaume, Guérillot, etc. L'immense talent de Viotti, son incontestable supériorité étaient tellement reconnus par tous qu'il en résultait parfois des incidents singuliers. « Il avait, dans son jeu comme dans son style, quelque chose de si grand et de si imposant, que les plus habiles tremblaient en sa présence. Mestrino s'était fait à Paris une célébrité méritée ; sa prodigieuse facilité d'improvisation et l'originalité de ses préludes, lui avaient procuré une réputation que personne n'a fait oublier depuis. Viotti ne se montrant plus, tous les succès étaient pour Mestrino. Il assista à une matinée musicale chez celui-ci, et fut invité par lui, de la manière la plus aimable,' à jouer un morceau. Mestrino n'eut pas plus tôt pris le violon, qu'un trouble involontaire le saisit ; la plus grande partie de ses moyens fut comme paralysée : il balbutia, il fut médiocre. On pourrait rapporter plusieurs exemples de cet ascendant extraordinaire, dont les effets étaient quelquefois fort embarrassants pour Viotti lui-même » (i).
Quant à Puppo, qui n'avait pas la modestie de Mestrino, mais dont le talent, très réel, plaisait beaucoup à Viotti, celui-ci lui faisait parfois une sorte de scie. Puppo avait la manie — innocente d'ailleurs — de se dire élève de Tartini, et il en
(1) Notice de Miel sur Viotti.
tirait hautement vanité. Or, Viotti, qui savait qu'il n'en était rien, s'avisait, de temps à autre, de mettre un violon dans les mains de La Houssaye, qui, je l'ai dit, s'était rendu à Padoue dans l'unique but de recevoir des leçons de ce grand maître, et il disait malicieusement à Puppo: — « Mon ami, écoute bien La Houssaye, et tu auras une idée du jeu de Tartini ». Viotti, qui avait adopté précisément la devise célèbre de Tartini : Per ben suonare, bisogna ben cantate (« Pour bien jouer, il faut bien chanter »), nourrissait une profonde estime pour notre Gaviniés, déjà vieux à cette époque, mais dont le talent était encore superbe, et il l'appelait le « Tartini de la France. » Mais les soins qu'il donnait à ses élèves, les relations qu'il entretenait avec tous les artistes, les obligations qu'il avait contractées envers certaines sociétés, où il était reçu et fêté avec transport, ne l'empêchaient point de se livrer à de nombreux travaux de composition et n'entravaient en rien son activité. C'est pendant ce premier séjour en France qu'il publia ses vingt premiers concertos, ceux qui sont désignés par des chiffres, parmi lesquels il en est de superbes, entre autres, le i3e, le 14e, le 17e et le 18e (1). Puis il écrivit trois grandes symphonies concertantes pour deux violons avec accompagnement d'orchestre, qu'il fit exécuter coup sur coup par ses amis Guérillot et Imbault, au Concert spirituel, pendant les mois de mars et avril 1787. Le Mercure nous a conservé la trace du très grand succès obtenu,
(1) La série des concertos de Viotti est divisée en deux parties inégales. Le nombre total est de 29. Les vingt premiers, je l'ai dit, sont numérotés de 1 à 20, et ont été publiés, et. pour la plupart écrits à Paris. Les neufs derniers, écrits plus tard à Londres, sont désignés par les neuf premières lettres de l'alphabet, de A à I. Viotti publia son premier concerto à Paris, chez Sieber, en 1782, ainsi qu'on peut le voir dans VAlmanach musical de 1783, p. 180.
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en cette circonstance, par le compositeur et par ses interprètes : — «... La cinquième nouveauté, dit-il dans son numéro du 7 avril, étoit une symphonie concertante à deux violons, par M. Viotti. Beaucoup de traits, des tournures d'harmonie aussi agréables que savantes, lui ont mérité le plus éclatant succès. Si l'on a lieu de regretter l'exécution brillante de cet amateur (!), qui a porté au plus haut point le talent du violon, on est consolé du moins par l'espoir de jouir encore de ses compositions, qui ne sont pas moins précieuses. La grâce, la justesse, la précision avec laquelle (sic) M. Guérillot et M. Imbault l'ont exécutée, n'ont rien laissé à désirer. » Trois semaines plus tard, le 28 avril, le Mercure parle des deux autres symphonies : — « On en a entendu deux autres de M. Viotti, qui joint au talent le plus rare pour l'exécution celui d'une composition aimable, originale, et qui ne laisse jamais oublier la beauté du chant dans les passages même les plus savans et les plus recherchés. Nous avons déjà donné de justes éloges à la première de ces symphonies ; la seconde a eu encore, s'il est possible, un succès plus complet. Elles ont été toutes trois exécutées par MM. Guérillot et Imbault avec une perfection étonnante. Le charmant talent de M. Guérillot est connu depuis plusieurs années ; celui de M. Imbault, qui l'est également dans les sociétés particulières, l'étoit moins du public, que son extrême timidité lui a fait redouter pendant long-tems. Les applaudissemens qu'il a reçus et mérités n'ont fait que l'aider à déployer son habilité r (1).
(1: Dans son catalogue des œuvres de Viotti, Fétis a compris seulement deuxsymphonies concertantes. On voit qu'il y en a trois au moins, et l'article du Mercure ne laisse aucun doute à cet égard.
A la fin de cette même année 1787, le 24 décembre, Viotti produisait au Concert spirituel une composition d'un autre genre. Cette fois, il s'agissait d'un concerto de piano avec orchestre, qui était exécuté par une jeune artiste, Mlle Davion, pour ses débuts. « On doit, disait le Journal de Paris (29 décembre), des encouraçemens à Mlle Davion ; elle a montré beaucoup de dispositions pour le forte-piano ; on auroit peut-être encore mieux apprécié son talent, si l'instrument qu'elle a touché eût été meilleur. » Quinze mois après, le 11 avril 1789, Mlle Davion exécute un nouveau concerto de piano de Viotti ; celui-ci avait une partie de violon principal, qui était exécutée par Alday (1). C'est à cette dernière époque que Viotti, vraiment infatigable, publiait son premier recueil de duos pour deux violons (2), genre de composition dans lequel sa supériorité s'est affirmée avec éclat, et aussi, je crois, une sonate pour piano seul, écrite expressément par lui pour son amie Mme de Montgeroult.
La marquise Hélène de Montgeroult était, on le sait, une pianiste extrêmement remarquable, et en son genre une des artistes les plus distinguées de la fin du dernier siècle et de la première partie de
(1) Sons cet ancien régime, qu'on a si justement qualifié de régime du bon plaisir, il se produisait des choses vraiment singulières. Comme on avait peur de tout, on craignait même la musique, chez qui Ton redoutait vaguement des tendances subversives, et on avait institué une censure et un censeur spéciaux pour les publications musicales. A l'époque où nous sommes, ce censeur n'était autre que Grétry, et dans l'inventaire de la collection d'autographes de M. Benjamin Fillon, vendue il y a quelques années, on trouve (n° 2382), sous le nom de Grétry et à la date du -30 novembre 1786, une " Approbation donnée par ordre du garde des sceaux à la gravure de deux concertos de clavecin, composés par Viotti „.
(2) " Six duos concertans pour deux violons, composés par M. Viotti. le livre de duos. Prix, 7 liv. 1 s. Paris, chez Boyer. „ (Annonces du Journal de Paris, du pi mai 1789)
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celui-ci. Très répandue à la fois dans le grand monde et dans le monde des artistes, elle fut l'amie de la plupart des grands musiciens de ce temps, qui l'avaient en haute estime, entre autres Grétry, Méhul et Cherubini. « Femme du grand monde, a dit -d'elle un homme qui l'avait bien connue, elle dut à la nature une organisation musicale telle, qu'elle était la première pianiste d'une époque où brillaient Clementi, Steibelt, Dussek et Cramer. Elle écrivit ses belles sonates en fa mineur et en mi bémol sans savoir la composition, qu'elle approfondit ensuite avant de publier la méthode ou traité de piano le plus complet qu'il y ait, en 3 vol. in-fol. Cette méthode et ces études, dit un biographe, témoignent dune instruction solide et d'un talent de premier ordre. Lors de l'institution du Conservatoire, en 1793, elle était en surveillance, hors de Paris, comme ci-devant noble, et fut nommée, à l'unanimité, professeur à cet établissement. Non moins distinguée par son esprit et sa beauté, elle était intimement liée avec Mme de Staël, qui la nommait son impératrice* (1). Dans sa jeunesse, les amis de Mmede Montgeroult lui donnaient le nom d'Euterpe, faisant d'elle ainsi la Muse de la musique. Je croirais volontiers, sans pouvoir rien affirmer à ce sujet, que Viotti fut un peu plus que son admirateur. Toujours est-il qu'une affection très intime les unit, et que chacun des deux éprouvait pour le talent de l'autre une sympathie profonde. Souvent
(1) Note de M. de Trémont, sur les lettres de Mme de Montgeroult. (Voyez Catalogue des autographes de M. le baron de Trémont, P aris, Laverdet, 1852, in-8°). — Mme de Montgeroult, dont les attaches royalistes étaient notoires, eut un fils, His do la Salle, qui fut lieutenant de cuirassiers sous la Restauration et qui, amateur de peinture distingué, légua à sa mort, au musée du Louvre, une riche et précieuse collection do dessins do maitres anciens.
42 Viotti et F Ecole moderne de violon
ils faisaient de la musique ensemble, et se livraient à leur faculté d'improvisation, au grand plaisir de ceux qui pouvaient les entendre. Eymar, dans sa notice sur Viotti, a donné à ce sujet quelques détails qui ne sont pas sans intérêt, et qui d'ailleurs sont curieux par la façon dont l'écrivain les présente :
0 vous, dit-il, qui n'avez encore entendu que des ouvrages d'une musique étudiée, vous connaissez d'immortels chefs-d'œuvre sans doute ; mais, ces morceaux de premier mouvement et de première intention que les grands maîtres ont si souvent regretté de n'avoir pas écrits au moment même où ils leur avaient été inspirés, ces prodiges que dans son abandon le génie sait enfanter lorsque, délivré de toute entrave, et oubliant les gênantes règles de l'art (!), il se livre à son enthousiasme et à tout le feu dont il est dévoré, ces nouveaux chefsd'œuvre, souvent supérieurs aux premiers par la hardiesse et l'originalité qui les distinguent, vous sont encore inconnus. Yenez entendre Euterpe et Viotti: comme ils se suivent! comme ils se devinent! comme ils se répondent tour à tour ! ces deux grands virtuoses sont également profonds dans la science de l'harmonie, également versés non seulement dans l'enchaînement des accords, des phrases musicales, et dans la succession naturelle des accens passionnés, mais encore dans la connaissance et la pratique de tous les moyens accessoires par lesquels on peut ajouter à l'effet et à l'expression ; tous deux sont doués du don si rare de l'invention et de la plus étonnante fécondité. Le ciel leur a départi, avec le sentiment le plus profond, le goût le plus pur. L'art leur a donné l'exécution la plus brillante et la plus facile. Rien n'est comparable, à la douceur des chants qui sortent du tendre violon de Viotti; Euterpe, sur le piano, sait, avec un discernement exquis, tirer parti de cette inappréciable et pourtant sensible altération des sons et des dissonances même, qui donne à chaque ton un caractère particulier (1). Elle possède éminemment l'art de retarder ou d'accélérer à propos quelquesunes des parties dans lesquelles la mesure se subdivise, et, par ce moyen, d'ajouter, sans changer de rythme, au pathétique de son expression. C'est elle qui tantôt invente et conduit la mélodie, et dont la verve, maîtrisant celle de Viotti, l'entraîne irrésistiblement. Tantôt le génie de Viotti, s'élevant à son tour, commande à Euterpe de le suivre et de l'accompagner par ses accords. La partie principale et celle de l'accompagnement passent ainsi successivement de l'un à l'autre, sans que ce changement ait jamais rien de brusque, de vide ou de languissant. On ne s'en aperçoit même que par la variété
(1) Ici, l'écrivain s'égare un peu et devient difficilement compréhensible.
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d'effets qui naît de la différence et des moyens particuliers qui tiennent à la nature des deux instrumens. Est-ce la même âme qui les anime, le même Dieu qui les inspire ? Oui, car c'est le même sentiment.
Dans la belle saison, Viotti allait passer de nombreuses journées chez Mme de Montgeroult, qui habitait une agréable maison de campagne dans la vallée de Montmorency. Ses relations artistiques ou mondaines étaient d'ailleurs fort étendues. Reçu souvent à la cour, où la reine lui avait donné le titre de son accompagnateur, il fréquentait aussi quelques grands salons, entre autres ceux de Mme d'Etiolés, de Mme de Richelieu, de la princesse de Polignac, où l'on faifait d'excellente musique et où il se lia axec Azevedo et Garât. Cela ne l'empêchait pas de frayer avec les encyclopédistes, dont il avait, dit-on, embrassé les idées avec une certaine ardeur, et de se lier intimement avec divers gens de lettres, parmi lesquels on cite surtout l'abbé Morellet, Florian et Marmontel. Enfin, il se montrait souvent aussi dans les cercles artistiques, particulièrement au Concert des amateurs, dont Gossec avait la direction, et à la Société des Enfants d'Apollon.
'existence de Viotti était donc très occupée, très active, et Ton voit qu'il savait employer son temps, en dépit de la propension bien connue à la rêverie qu'on a maintes fois signalée chez lui. Pourtant, ses importants travaux de composition, les soins qu'il donnait à ses élèves, ses obligations envers le monde, le commerce familier qu'il entretenait avec un grand nombre d'artistes et d'écrivains, tout cela ne lui suffisait pas encore. Il fallait à l'activité de cet esprit souple, fécond, alerte et vigoureux un aliment plus fourni et plus substantiel ; il fallait à cette intelligence toujours en éveil un noble but à poursuivre, un idéal à réaliser. Les circonstances allaient le seconder à souhait.
Il y avait alors à la cour un personnage assez singulier, que son dévouement et aussi son « talent » avaient mis, en dépit de son obscurité, dans les
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bonnes grâces de la reine, dont il était le... coiffeur. Ce personnage s'appelait Léonard Autié, et rien sans doute ne pouvait faire supposer qu'il dût s'occuper un jour de choses artistiques. « Le beau Léonard, coiffeur de Marie-Antoinette, a dit de lui un biographe, acquit une célébrité immense par son habileté à poser les chiffons; on appelait ainsi l'art d'alterner les boucles de la chevelure avec les plis de gaze de couleur. On dit qu'il employa un jour quatorze aunes de cette étoffe sur la tête d'une seule dame de la cour. Le talent d'un si grand homme devait faire fureur. Comblé des faveurs du grand monde, il obtint le privilège du théâtre de Monsieur, composé des virtuoses italiens de l'époque, et pour l'exploitation duquel il s'associa, en 1788, avec le célèbre Viotti. Léonard, dont le véritable nom était Autier, et qui était Gascon, fut mis par la reine dans le secret du voyage de Varennes, et quitta secrètement Paris un peu avant le roi, chargé d'un partie de sa garde-robe. Mais il paraît qu'il n'était pas entièrement dans la confidence, car ce fut, dit-on, sur l'avis donné imprudemment par lui d'un retard survenu à la voiture royale, que l'officier forcé d'attendre au relais fit rentrer les chevaux précisément au moment où le monarque arrivait, ce qui occasionna son arrestation (1). »
(1) Dans le Journal de Paris du 8 thermidor an II — 2G juillet 1791,, on trouve ce résumé d'un jugement du Tribunal révolutionnaire : — " Tribunal révolutionnaire. Du 7 thermidor. — J.-F. Antié, dit Léonard, 36 ans, né à Pamicrs, coëffeur de la femme de feu Capet, ensuite employé dans la remonte générale, à Versailles..., convaincus [avec 11 autres accusés, aussi condamnés, et le même jour,mais non dans la même série, que Roucher, André Chenier, le baron de Trenck, le marquis de Montalembert, le marquis de Roquelaure, M. de Créqui de Montmorency, et 20 autres accusés-condamnés] de s'être déclarés les ennemis du peuple, en participant aux complots et conspirations de Capet et de sa famille, en entretenant des intelligences avec les ennemis de la République, en vomissant des impréca-
a.6 Viotti et V Ecole moderne de violon
Par quelle suite singulière de circonstances l'idée de fonder un théâtre avait-elle pu germer dans le cerveau d'un homme si étranger par sa profession à toute entreprise de ce genre? C'est ce qu'on n'a jamais su. Toujours est-il qu'une fois en possession de son privilège, Léonard — c'est sous ce seul nom qu'on le désignait d'ordinaire — s'occupa d'en tirer parti. Mais, complètement inexpérimenté en ces matières, il comprit tout naturellement qu'il lui fallait quelqu'un pour le guider, pour le conduire. C'est alors que, fort de l'appui de la reine, de celui de Monsieur, comte de Provence, frère du roi (qui fut depuis Louis XVIII), dont il avait obtenu le patronage, il alla trouver Viotti et lui proposa de s'associer à lui pour la direction et l'exploitation du nouveau théâtre. Celui-ci accepta, et tous deux se mirent à l'œuvre. Viotti ne pouvait prévoir à quel point une telle affaire devait, par ses conséquences, peser sur son existence future ; il ne pouvait supposer qu'à la suite de commencements très brillants, des événements inattendus et tragiques la rendraient désastreuse ; il ne pouvait se douter qu'elle deviendrait la cause non seulement de sa ruine, mais des ennuis, des chagrins de toute sorte qu'il eut à subir par la suite, des calomnies dont il fut l'objet de la part de quelques misérables, et, finalement, de la résolution qu'il lui fallut prendre,
tions contre-révolutionnaires, en arborant la cocarde blanche, en conservant et recelant des écrits contre-révolutionnaires, en s'opposant au départ des volontaires,, etc., ont été condamnés à la peine de mort. „ Léonard était-il contumace, ce que pourtant ne dit pas le journal ? Il faut bien le croire, car on sait pertinemment qu'il quitta Paris après les événements du 10 août, et qu'il alla se réfugier à l'étranger. Il est certain qu'il échappa, de façon ou d'autre, aux effets du jugement du Tribunal révolutionnaire, car il rentra plus tard en France, eut une part dans l'entreprise des pompes funèbres, et mourut sous la Restauration, le 21 mars 1820, avec le titre de valet de chambre de Monsieur. (Voyez Annuaire dramatique pour 1821-22, Paris, Cavanagh, in-32, pp. 367-369).
quoique bien à regret, de s'éloigner de la France, de cette France qu'il chérissait et dont il avait fait sa patrie d'adoption. Il ne pouvait prévoir tout cela, et, songeant seulement à tout le parti qu'on pouvait tirer, pour l'avantage de l'art et son plus grand bien, des termes très étendus du privilège accordé à Léonard, il se mit en mesure d'asseoir le nouvel établissement sur des bases véritablement grandioses. Placé, je l'ai dit, sous le patronage direct de Monsieur, le théâtre projeté devait prendre son nom et s'appeler « Théâtre de Monsieur. » D'autre part, ce prince habitant les Tuileries depuis que la cour s'était complètement fixée à Versailles, les entrepreneurs avaient obtenu de lui la jouissance de la salle de spectacle de ce palais. Le local étant trouvé, et exigeant seulement des aménagements nouveaux et une installation plus confortable, on n'avait donc à s'occuper que de la constitution financière de l'entreprise et de son organisation artistique. En ce qui concerne le côté matériel, on forma une compagnie d'actionnaires qui fournirent les fonds nécessaires, et parmi lesquels Monsieur choisit lui-même quatre administrateurs chargés de diriger et de surveiller la marche des principaux services. Viotti, qui avait mis dans l'affaire tout l'argent qu'il avait gagné dans le grand voyage par lequel il avait préludé à sa venue en France, prit, avec Léonard, le titre d'administrateur avec la gestion supérieure de l'entreprise, tandis que celui de directeur-général était attribué à Martini, alors surintendant de la musique du roi (1). Ces pré-
ci) Martini, qui vivait en France en portant un nom italien, était Allemand et s'appelait en réalité Schwarzendorff'. Il est l'auteur de plusieurs opéras-comiques charmants et de la romance aussi célèbre que touchante : Plaisir d'amour ne dure qu'un moment...
48 Viotti et £ Ecole moderne de violon
liminaires terminés, on s'occupa de réunir le personnel, ce qui n'était pas chose facile si l'on songe que le théâtre de Monsieur devait jouer simultanément trois genres très importants : l'opéra italien, l'opéra français et la comédie, et qu'il lui fallait, par conséquent, avec deux troupes de chanteurs et une de comédiens, un orchestre et des chœurs considérables et exercés.
Depuis dix ans, c'est-à-dire depuis l'époque où de Vismes avait appelé à l'Opéra, pour y donner une longue série de représentations, une compagnie de chanteurs bouffes italiens, on n'avait pas entendu à Paris de musique italienne. Il y avait une certaine hardiesse à installer à demeure, dans un théâtre nouveau, une troupe lyrique chargée de faire connaître au public français les grandes œuvres qui se jouaient de l'autre côté des Alpes. Avec son grand sentiment de l'art, Viotti voulut que cette troupe fût absolument supérieure, et je suis bien tenté de croire qu'il se chargea lui-même de son recrutement, ne voulant confier ce soin à personne. Je n'ai vu nulle part qu'il eût fait un voyage en Italie à cette époque ; mais je reste convaincu que c'est lui qui assuma personnellement la tâche d'aller à la découverte et de réunir le personnel dont il avait besoin (1). Il eut la main heureuse, car il ramena en France la plus
(1) Fétis pourtant a parlé de ce voyage; mais il se contredit dans deux passages de sa notice sur Viotti. En indiquant l'époque de sa mort, il dit : — "Il (Viotti) n'avait fait qu'un seul voyage en Italie, en 178S, à l'âge de trente-cinq ans, lorsqu'il alla y choisir les artistes qui composèrent la fameuse troupe des Bouffons en 1789. „ Or, quatre colonnes auparavant, il avait écrit ceci: — Dans l'été de 17S3, il visita sa patrie et revit Fontanetto pour la dernière fois. Le soin d'assurer le sort de sa famille était le motif principal de son retour dans ce lieu. Il acheta une propriété à Salussolia, et y établit son père, qui ne jouit pas longtemps de cet état d'aisance, car il mourut l'année suivante. „
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admirable compagnie chantante qu'on y eût jamais entendue ; il suffit, pour le prouver, de citer les noms restés célèbres de Viganoni, Raffanelli, Mandini, Mengozzi, Rovedino, de Mmes Baletti, Galli, Morichelli et Mandini. Jamais on ne vit ensemble plus merveilleux, jamais on n'applaudit virtuoses d'un talent plus châtié, plus exquis et plus pur.
La troupe d'opéra français était surtout composée de jeunes artistes. Parmi eux il faut signaler Martin, qui devait acquérir une célébrité si rapide; Gaveaux, qui s'apprêtait à joindre le talent du compositeur à celui du chanteur; Lesage, dont la carrière devait se prolonger pendant plus de trente années ; Saint- Aubin, Mmes Ponteuil, Lesage, Verteuil, etc. Pour la comédie, on trouvait les noms très estimables de Saint-Preux, Paillardelle, Berville, Pélissier, Mmes Pélissier, Dumont, Deschamps... Ce triple personnel une fois formé, on songea à l'orchestre, et Viotti y mit tant de soin que, dès ses débuts, celuici fut considéré comme le meilleur de Paris ; il est vrai qu'on y comptait des artistes tels que Rode (ier violon), Baillot (2e violon), Schmerzka (ier violoncelle), Hugot (ire flûte), Charles Duvernoy (ire clarinette), Devienne (ier basson), Frédéric Duvernoy (ier cor), et quelques autres qui étaient déjà renommés comme virtuoses. A la tête de cet orchestre fut placé Mestrino, artiste d'un talent absolument supérieur (1). Enfin, pour que rien ne manquât au mécanisme artistique de l'entreprise naissante, Viotti
(1) Mestrino étant mort au mois de juillet 1789, eut pour successeur Bruni. Mais le caractère difficile de celui-ci ne lui permit pas de rester longtemps en fonctions. Le théâtre de Monsieur eut alors deux chefs d'orchestre : un Italien, Puppo, et un Français, La Houssaye.
5o Viotti et l'Ecole moderne de violon
donna à son ami Cherubini la direction supérieure de la partie musicale, le chargeant des modifications qu'on pourrait juger nécessaire d'apporter aux ouvrages italiens qui seraient mis en scène, en même temps que de la composition des morceaux nouveaux qu'on croirait devoir y intercaler (i).
Toutes choses ainsi réglées, et la salle des Tuileries mise en état, le théâtre de Monsieur fut prêt à ouvrir ses portes dans les derniers jours de Tannée 1788 ; mais les rigueurs d'un hiver exceptionnellement cruel retardèrent d'un mois son inauguration. Celle-ci eut lieu seulement le 26 janvier 1789, et ce fut la troupe italienne qui fut chaigée d'en faire les honneurs en donnant la première représentation d'un opéra de Tritta, le Vicende amorose, qui obtint un très vif succès. Les nouveautés, comme on le pense, se succédèrent avec rapidité, surtout dans les premiers jours. Le 28 janvier, on donnait le Marquis de Tulipano, traduction française de l'opéra de Paisiello, et le Bouquet du sentiment, comédie en un acte et en prose de Laudrin; le 29, l'Oncle et le Neveu, comédie en un acte et en prose de Beaugeard ; le 3 février, le Chevalier de Faublas, comédie en un acte et en vers de Villemain d'Ablancourt; le 5 février, la Jardinière supposée, traduction de l'opéra d'Anfossi; le 8, la Maison à vendre ou la Nuit de Grenade, comédie en deux actes et en prose de Fiévée ; le 2 1 , il Re Teodoro, de Paisiello ; le 25, le Bal et le souper des poètes, comédie en un acte et en vers de Ronsin.
(1) J'ai dit plus haut que Cherubini, à son arrivée à Paris, demeura chez Viotti jusqu'au départ de celui-ci pour l'Angleterre. Les deux amis demeuraient alors 8, rue de la Michodière.
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L'activité était telle au théâtre de Monsieur que, dans le cours de la première année de son existence, il ne donna pas moins de quarante ouvrages de divers genres, parmi lesquels onze opéras italiens et neuf opéras français (tous traduits de l'italien). Les ouvrages italiens, qui, pour la plupart, furent accueillis avec la plus grande faveur, étaient les suivants: le Vicende amorose, de Tritta, il Re Teodoro, la Serva padrona, i Filosofi immaginarii, la Molinarella, il Barbiere di Siviglia, de Paisiello ; ^Imprésario in angustie, de Cimarosa ; la Villanella rapita, de Bianchi ; l'Isola disabitata, de Mengozzi ; le Nozze di Dorina, de Sarti ; et la (Pastorella nobile, de Guglielmi. Les traductions étaient aussi fort bien accueillies, et plusieurs comédies obtinrent un vif succès. Le personnel, dans tous les genres, était d'ailleurs excellent, et le public encourageait par sa présence une entreprise qui faisait, pour lui plaire, les efforts les plus intelligents et les plus soutenus.
Par malheur, la gravité des événements politiques vint paralyser en partie ces efforts et entraver leurs résultats. Tout d'abord, vers le milieu du mois de juillet, les événements qui précédèrent, accompagnèrent et suivirent la prise de la Bastille provoquèrent naturellement une fermeture momentanée de tous les théâtres et lieux de plaisir (i). Cela était surtout préjudiciable à un établissement nouveau comme le théâtre
(1) On lisait dans le Journal de Paris du 14 juillet: — " Quoique les spectacles ayent été annoncés hier et avant-hier, ils n'ont cependant pas eu lieu. „ Dana ce même numéro et dans celui du lendemain 15, l'espace réservé d'ordinaire au programme des théâtres reste en blanc. Ces programmes ne reparaissent que dans le numéro du 21, où le journal les fait précéder de la note suivante: — " Le produit des recettes de tous les spectacles de ce jour sera remis entre les mains de M. le maire de cette ville, pour être employé au profit des pauvres qui ont le plus souffert dans les circonstances actuelles. „
52 Viotti et V Ecole moderne de violon
de Monsieur. Toutefois, il ne faisait en ce cas que suporter la loi commune, tandis que bientôt il allait être la victime unique et directe d'un autre événement.
La journée du 6 octobre, en chassant la cour de Versailles et en la ramenant à Paris, lui fit reprendre possession des Tuileries, que Monsieur avait abandonnées quelques semaines auparavant pour aller respirer à l'étranger un air moins chargé d'électricité. La cohabitation de la cour et du théâtre était difficile; elle dura quelque temps, mais bientôt celui-ci dut quitter la place et abandonner cette fameuse Salle des machines, qui avait abrité sucessivement l'Opéra et la Comédie-Française, et où bientôt la Convention nationale devait se réunir pour juger et condamner Louis XVI. Le théâtre de Monsieur se trouvait donc sans asile, et, ne sachant où se réfugier, fut obligé d'interrompre ses spectacles pendant près d'un mois; il alla enfin, en désespoir de cause, s'installer provisoirement dans la salle que les Variétés amusantes, en ce moment établies sur le boulevard du Temple, possédaient à la foire Saint-Germain; mais on pense si ce déplacement, dans une telle saison, dut rendre son exploitation difficile et lui être onéreux à tous égards ! (i) D'autre part, il ne pouvait rester dans le taudis où, faute de mieux, il lui avait fallu se fixer momentanément, et l'on dut songer à lui construire une salle nouvelle. Cela modifiait considérablement les conditions matérielles de l'entreprise, puisqu'il fallait trouver l'ar-
(1) C'est le 23 décembre 1789 que le théâtre fit sa clôture dans la salle des Tuileries. C'est le 10 janvier suivant qu'il donna son premier spectacle à la foire Saint-Germain.
gent nécessaire à une construction coûteuse, et par suite augmenter les frais généraux d'une façon très sensible.
Il me faut ici parler d'un projet que Viotti, qui ne s'était pas fait tirer l'oreille pour accepter, conjointement avec Léonard, la direction du théâtre de Monsieur, avait conçu quelques mois auparavant. Le grand violoniste, qui avait évidemment la passion des entreprises théâtrales, et qui plus tard, pendant son long séjour en Angleterre, fut associé dans la direction de la scène italienne de Londres, avait rêvé de devenir directeur de notre Opéra. Il dut attendre pendant trente années la réalisation de ce rêve (tant d'autres attendent sans jamais voir leurs désirs accomplis !), mais il fit du moins tout ce qui était dans son pouvoir pour se faire confier, dès cette époque, les destinées de notre première scène lyrique.
L'Opéra était alors dans un désarroi lamentable. L'habileté et l'honnêteté de Dauvergne,à qui, pour la troisième fois, on en avait confié la direction, ne pouvaient rien contre l'esprit de résistance et d'anarchie qui régnait dans le personnel, par suite des sottises que l'administration supérieure avait accumulées dans le cours des années précédentes. La rigueur excessive de l'hiver de 1788-89, en éloignant le public des théâtres, la gravité des événements politiques, en portant l'attention sur d'autres objets, avaient augmenté encore le chiffre du déficit que l'Opéra subissait annuellement. La machine était absolument détraquée; Dauvergne, sur qui pesait une lourde responsabilité, se montrait complètement découragé; tout enfin laissait prévoir une catastrophe prochaine. C'est à ce moment que Viotti conçut la
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pensée de remplacer Dauvergne, qui sans doute n'eut pas demandé mieux, et de solliciter la direction de l'Opéra, en l'entourant de prérogatives nouvelles et d'avantages particuliers. Castil-Blaze est, à ma connaissance, le seul qui ait fait mention de ses projetset de ses désirs à ce sujet: — « Le 3o mars (178g), dit-il, Viotti demande la direction de l'Académie royale de musique. Ce violoniste célèbre publie un long mémoire, il offre de déposer trois millions au trésor royal, et veut jouir de la souveraineté complète accordée à Lulli sur tous les théâtres de France, bals, concerts, jardins publics. M. de Villedeuil répond, le 7 avril suivant, d'une manière évasive à l'ambitieux pétitionnaire. Quelle fortune pour Viotti ! si l'on avait accepté ses millions, ils étaient confisqués six mois après (1) ».
Il est certain que Viotti avait formé, au point de vue financier, une compagnie puissante, dont le but était l'exploitation de l'Opéra, qui s'en allait à la dérive. Il demandait le privilège de ce théâtre pour cinquante ans, offrant un cautionnement de trois millions à verser par sixièmes dans l'espace de six mois et une redevance annuelle de 5o,ooo livres au Trésor, à la condition que ce privilège s'étendît à toute retendue du royaume, « ce qui comprend, disait-il, le droit et privilège exclusif des concerts de musique vocale et instrumentale, soit Français, soit Italiens, ou en d'autres langues, de même que des concerts spirituels, ainsi que le droit et privilège, également exclusif, de l'Opéra-Comique, des bals payants, et de celui d'impression de tous les poèmes et paroles
(1) U Académie impériale de Musique, 1. 1, p. 510.
Viotti et F Ecole moderne de violon 55
d'opéras ». L'entreprise était vaste, on le voit. Viotti agit d'ailleurs ouvertement, et publia un écrit, dont je n'ai pu malheureusement retrouver la trace, relatif à l'exploitation du privilège de l'Opéra demandé par lui. La publication de cet écrit ne fut pas, on le pense, sans causer quelque émotion, non-seulement dans le public, mais aussi, et surtout, dans l'établissement qu'il visait directement. J'ai découvert la preuve de cette émotion naturelle et fort vive dans une note que l'administration de l'Académie royale de musique, prise à partie par Viotti, fit publier, pour se justifier, dans le numéro au Journal de (Paris du 19 avril 178g. Comme ceci constitue un chapitre jusqu'ici inconnu de l'histoire administrative de notre grande scène lyrique, je reproduis dans son entier cette note, d'ailleurs peu étendue :