ACADÉMIE KOYALE DE MUSIQUE
Le Comité de l'Académie royale de musique croit qu'il est de son devoir, dans les circonstances présentes, de ne point laisser propager une assertion avancée dans un imprimé intitulé : Extrait des propositions de la compagnie du sieur Viotti, concernant l'exploitation du privilège de V Académie royale de musique, etc., etc.
M. Viotti, en demandant le privilège de l'Opéra, avance que ce sera, pour le Roi, une épargne de plus de 250,000 liv. par an.
Comme il aurait été très fâcheux que Sa Majesté eût été dans le cas de sacrifier tous les ans une somme aussi considérable au soutien de ce spectacle, quelque essentielle que soit sa conservation, le Comité croit devoir démontrer la fausseté de l'exagération de la compagnie de M. Viotti, puisque d'après les comptes généraux, mis tous les ans sous les yeux du Roi, du Ministre de la Maison du Roi et du Ministre des Finances, le déficit, depuis Pâques 1780 jusqu'à Pâques 1789 (ce qui forme un espace de 9 années), a été seulement de 524,602 liv. 2 s. 6 den. ; ce qui donne, pour l'année commune, un déficit de 58,289 liv. 2 s. 6 deniers.
Ainsi le déficit des 9 années est de 1,725,399 liv. 17 s. 6 d. au dessous de l'évaluation faite par M. Viotti, puisque, à son compte, il supposeroit qu'il en auroit coûté au Roi plus de 2,250,000 liv. pendant les 9 années.
On doit encore ajouter que le déficit réel des 9 années est encore
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de 175.399 liv. 17 s. 6 den. au dessous de celui des deux dernières années régies pour le compte de la Ville.
Il est à observer que dans le déficit de 524,602 liv. 2 s 6 d., sont comprises les augmentations considérables faites, sans le secours du Trésor royal, à la salle provisoire, de même que les pensions des acteurs retirés depuis 1780, lesquelles s'élèvent aujourd'hui à la somme de 600,000 liv.
Le Comité attend avec respect ce qu'il plaira au ministère de statuer, d'après les propositions de la compagnie de M. Yiotti. Il se contentera d'observer seulement que M. Viotti ne connoit probablement pas l'arrêt du conseil de 1780, par lequel le Roi, dans la vue d'assurer de plus en plus les plaisirs du public en excitant le zèle et l'émulation des premiers sujets, leur a abandonné tous les bénéfices qui pourroient résulter d'un travail encore plus assidu de leur part, et en effet ils ont partagé entr'eux dès la première année environ 400,000 liv. Ainsi le motif d'émulation que se propose M. Viotti, dans son imprimé, existe depuis 1780. Il y auroit eu lieu d'espérer d'autres bénéfices, sans l'incendie de 1781, qui a nécessité un nouveau fonds de décorations et d'habits, cause principale du déficit des années suivantes (1).
(1) La publication de cette pièce de comptabilité justificative ne fit sans doute qu'aiguillonner Viotti, car, trois jours après, il écrivait à un grand seigneur pour lui rafraîchir l'esprit sur son projet, et pour se plaindre des difficultés que rencontrait la publication d'un mémoire qu'il voulait adresser directement au roi sur la question de l'Opéra. Voici l'analyse de cette lettre, telle que je l'ai trouvée dans un catalogue d'autographes :
u Viotti. — Lettre autographe signée, à Monseigneur Paris 22 Avril 1789.
" Il rappelle qu'il a proposé une combinaison nouvelle pour l'exploitation du privilège de l'Opéra, et se plaint des entraves mises à l'impression de son Mémoire au Eoi sur ce sujet. „ — (Catalogue d'une vente d'autographes, le 19 Décembre 1871. Paris, J. Charavay.)
Quant au Mémoire (c'est celui dont parle Castil-Blaze, et l'on voit qu'il y a non pas une seule, mais deux publications de Viotti sur ce sujet), il parut en effet peu de temps après, sous ce titre : Mémoire au Eoi, concernant l'exploitation du privilège de l'Opéra demandé par le sieur Viotti.
Ce Mémoire, aujourd'hui rarissime, pour ne pas dire introuvable, forme une brochure in-8° de 50 pages, sans lieu, ni date, ni nom d'imprimeur ou d'éditeur. Il est ainsi divisé: 1» Lettre de Viotti au roi, datée du 29 avril 1789; 2° Extrait d'une lettre de Viotti â Necker, directeur général des finances (du 23 mars) ; 3° Réponse de Necker à Viotti (du 26 mars); 40 Extrait de la soumission présentée par Viotti à M de Villedeuil, ministre de la Maison du Roi, pour solliciter le privilège de l'Opéra : 5° Lettre de Viotti à M. de Villedeuil (du 30 mars) ; 6° Extrait de la réponse de M. de Villedeuil à une tierce personne, concernant les propositions de
Viotti (du 7 avril); 7o Objections contenues dans la lettre du ministre à M ,
avec les réponses de Viotti (du 12 Avril); 8' Dernière lettre de Viotli à M. de Villedeuil (du 18 avril), suivies de réflexions sur l'état actuel de l'Opéra. Cette dernière partie, très polémique et un peu en forme de pamphlet, est une critique très nerveuse, très vive, très serrée, de la direction et de l'administration de l'Opéra, personnifiées alors par Dauvergne et Morel.
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Ce n'est pas ici le lieu de discuter une série de chiffres qui me paraissent, je l'avoue, groupés d'une façon un peu fantaisiste. Le Comité, qui administrait fort mal l'Opéra, jugeait cependant utile de se défendre; cela se conçoit, ettoutmal qu'il pût le faire, il usait d'un droit que personne n'eût su méconnaître. Se défendit-il plus adroitement et plus efficacement auprès du ministre ? ou bien Viotti renonça-t-il de lui-même à son projet? C'est ce que j'ignore absolument. Toujours est-il que ce projet n'eut pas de suites, et que la direction de l'Opéra, convoitée par Viotti en 1789, ne fut obtenue par lui qu'en 181g. — Mieux vaut tard que jamais !
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'assaut que Viotti avait essayé de donner à l'Opéra ne l'avait pas empêché de continuer à s'occuper du théâtre de Monsieur. Les difficultés matérielles contre lesquelles il lui fallait lutter chaque jour, en raison de l'exiguité d'un local manifestement insuffisant pour une aussi vaste entreprise, n'avaient en rien ralenti son activité. Pendant le cours de l'année à peu près complète qu'il dut passer à la Foire Saint-Germain, il trouva le moyen, en dépit de ces difficultés, de monter environ trentecinq ouvrages, parmi lesquels neuf opéras italiens et autant d'opéras français. En ce qui concerne ces derniers, ne se bornant même plus aux traductions, il appela à lui quelques jeunes compositeurs et se mit en devoir de les présenter au public en leur faisant écrire des ouvrages nouveaux. C'est ainsi qu'il fit jouer Azêlie, de Rigel, Joconde, de Jadin, F Amant travesti, de Désaugiers et l'Histoire universelle, du Cousin-
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Jacques. Quant aux opéras italiens, c'était la Grotta di Trcfonio, de Salieri, le Gelosie villane, de Sarti, le Due Gemelle et la Bella Pescatrice, de Guglielmi, la Frascatana, de Paisiello, Don Chisciotte, de Tarchi, ritaliana iu Londra, de Cimarosa, auxquels il faut joindre divers pastiches, entre autres celui intitulé le Dilettante (i). Ce dernier fut arrangé expressément en vue de l'apparition d'une jeune artiste, la « signora r> Gerbini, qui était à la fois, paraît-il, une cantatrice émérite et une violoniste fort habile, et que, sous ce dernier rapport, on disait élève même de Viotti. On comptait beaucoup sur son succès, et l'administration du théâtre, dans une note adressée aux journaux, faisait ainsi connaître au public les conditions dans lesquelles se présentait la nouvelle venue. — « Le talent distingué de la signora Gerbini pour la musique et la beauté de sa voix, font espérer que le public saura gré à l'administration du théâtre de Monsieur de lui faire entendre cette virtuose, qui cependant a besoin de quelque indulgence, attendu qu'elle n'a jamais paru sur aucun théâtre. La troupe italienne, connoissant le mérite de la signora Gerbini, et désirant lui éviter l'embarras que son inexpérience lui causeroit nécessairement dans un ouvrage de longue haleine, a imaginé de la faire débuter dans un petit intermède
(1) A propos de la Bella Pescatrice, j'ai trouvé dans Y Isographie des hommes célèbres le petit billet suivant, adressé par Viotti à M. Ignace de Gotte :
Prego il caro sigr Ignazio cli farmi il piacere di venir qaesta sera ad assister e alla prova délia Pescatrice, e di trovarsi aile 5 ore casa del sigr Mandini in dove troverà il sigr Cherubini che la condurrà al Teatro dove si fa la detta prova.
L 8 Xbre 1790. Viotti.
(Je prie le cher monsieur Ignace de me faire le plaisir de venir assister ce soir à la répétition de la Pescatrice, et de se trouver à 5 heures chez M. Mandini, où il trouvera M. Cherubini, qui le conduira au théâtre où se fait ladite répétition. — Viotti).
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sans conséquence et en un seul acte, où elle n'aura qu'à chanter. Dans cet intermède, qu'on donnera incessamment, et qui a pour titre : il Dilettante, la signora Gerbini pourra développer ses talens, et s'efforcer de mériter que le public lui donne le tems de se former à la scène, et d'approcher des grands modèles qu'elle a sous les yeux (i). » Le pastiche qu'on arrangea pour la jeune cantatrice lui fournissait aussi l'occasion de faire apprécier son talent de violoniste, et le Journal de Paris rendait ainsi compte de son apparition : — « L'intermède italien qu'on a donné samedi (i3 novembre 1790) à ce spectacle, et qui a pour titre : il Dilettante, étoit très propre à faire briller les divers talens de la Signora Gerbini, sans l'exposer à l'embarras d'un début dans une pièce qui auroit exigé l'habitude de la scène. C'est un véritable concert. M. Rafanelli y a pourtant un rôle assez comique, celui d'un amateur qui fait l'empressé et se donne beaucoup de mouvemens. On n'a pas toujours approuvé le choix des airs. Cependant la Signora Morichelli, MM. Mengozzi et Rovedino y ont donné de nouvelles preuves de la supériorité de leurs talens et de leur savoir, et ont été accueillis comme ils sont sûrs de l'être toujours. La Signora Gerbini a déployé une très belle voix dans les morceaux qu'elle a chantés, et elle a ensuite exécuté un concerto sur le violon, de manière à rivaliser avec les plus célèbres virtuoses. Les applaudissemens ont été répétés et universels » (2). Il ne paraît pas toutefois
(1) Journal de Paris du 9 novembre 1790. Programme des spectacles.
(2) Journal de Paris du 15 novembre 1790. — Choron etFayolle,qui semblent n'avoir pas su qu'elle avait fait à Paris une courte apparition,, ont consacré ces lignes a Mi'e Gerbini dans leur Dictionnaire historique des Musiciens : — " Mademoiselle Luigia Gerbini, virtuose sur le violon, est élève du célèbre Viotti. En 1799, elle vint à Lisbonne, où elle fit entendre des concertos de violon, qu'elle jouait dans les
que le succès se soit soutenu, car le Dilettante et la signora Gerbini ne purent se montrer plus de deux fois sur la scène du théâtre de Monsieur.
Non seulement, sous la féconde impulsion de Viotti, l'exploitation de ce théâtre s'était continuée régulièrement à la Foire St-Germain, où l'on avait dû l'installer tant bien que mal, non seulement le travail des trois troupes était toujours aussi actif et les nouveautés continuaient d'être aussi nombreuses, mais la construction d'une salle nouvelle et définitive, décidée en principe par la direction lors de l'abandon qu'elle avait dû faire de celle des Tuileries, avait été entreprise, et les travaux en étaient poussés avec vigueur. Cette salle s'élevait avec rapidité, par les soins des architectes Legrand et Molinos, sur un terrain situé au n° ig de la rue Feydeau, et elle fut prête aux derniers jours de 1790. A la fin du mois de décembre de cette année, celle des Variétés-Amusantes fut donc abandonnée à son tour, et après les quelques jours de relâche nécessités par la translation de tous les services, le 6 janvier 1791, le théâtre de Monsieur, ayant désormais un « chez lui », faisait l'inauguration de sa nouvelle demeure de la rue Feydeau, dont il allait bientôt prendre le nom (1).
entr'actes au Théâtre-Italien. Au jugement des connaisseurs de Lisbonne, rien de plus pur et de plus harmonieux que les sons qu'elle sait tirer de son instrument. Engagée ensuite au même théâtre, en qualité de cantatrice, elle prouva qu'elle n'était pas moins exercée dans la musique vocale. Au mois de février 1801, elle quitta le théâtre de Lisbonne pour se rendre à Madrid. „
Quant à la musique de Viotti, elle continuait d'être en honneur à Paris, bien que son auteur eût cessé de s'y faire entendre. On peut voir, dans le programme d'un concert spirituel donné le 2 février 1790 à la Comédie-Italienne, qu'une autre violoniste féminine, '■' Mme Gautherot, exécutera un concerto de violon de M. Viotti. „ (Voy. Journal de Paris).
(1) Comme toujours en pareille circonstance, il y eut quelques retards, et l'ouverture devait avoir lieu quelques jours plus tôt. On lisait dans le Journal de Paris du 2 janvier : " Les dispositions nécessaires aux abords de la nouvelle salle du
En dépit de ces temps si troublés, de l'éloignement où il s'était trouvé pendant une année, le public lui avait conservé toutes ses sympathies, grâce à l'activité intelligente qu'il déployait pour lui plaire, et la vogue, qui l'avait suivi à la Foire, s'attacha de plus belle à lui lorsque, s'établissant au centre de Paris, il reprit une existence normale et tout à fait régulière.
Au surplus, Viotti et Léonard étaient personnellement très considérés; entourés de l'estime générale, on peut dire que leur probité, leur aménité, étaient appréciées de tous ceux qui les connaissaient. « MM. Léonard et Viotti, propriétaires du théâtre de Monsieur, — lit-on dans un recueil du temps, — sont peut-être les deux hommes les plus honnêtes, les plus loyaux et les plus droits qu'il y ait à Paris dans les administrations théâtrales. Doués d'un cœur généreux, ils le sont aussi d'un esprit juste; mais ils sacrifient quelquefois leurs vues à celles de conseillers intéressés ou perfides... r> (i). Néanmoins, comme ici-bas on ne peut contenter tout le monde et son père, des prétextes de divers genres servaient à donner cours à certaines calomnies que des gens sans aveu faisaient circuler sur le compte des deux
théâtre, rue Feydeau, et l'ordre indispensable à établir pour l'arrivée des voitures et la sûreté des gens de pied, obligent les administrateurs de ce spectacle à remettre l'ouverture de leur salle au jeudi 6, jour des Eois, invariablement. „ L'inauguration se fit par un joli opéra de Sarti, fameux alors, le Nozze di Dorina.
On ne savait trop sans douta, à ce moment, comment baptiser le théâtre (le patronage de Monsieur commençant à devenir suspect en présence des événements politiques), car on le voit inscrit tour à tour, dans les programmes du Journal de Paris, sous ces diverses appellations: " Théâtre Français et Italien, me Feydeau; „u Théâtre Français et Opéra buffet, rue Feydeau; „ — " Théâtre de la rue Feydeau, cidevant de Monsieur. „ Enfin, à partir du 4 juillet 1791, il est définitivement désigné sous ce nom de Théâtre de la rue Feydeau, puis simplement de Théâtre Feydeau.
(I) Almanach général de tous les spectacles de Paris et des provinces, 179*, p. 40.
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directeurs. C'est le même chroniqueur qui va nous renseigner encore à ce sujet, en constatant la faveur dont continuait de jouir le théâtre Feydeau: — « Ce spectacle, contre lequel on invente chaque jour de nouvelles calomnies qu'on a grand soin de faire circuler dans Paris à mesure qu'il obtient de nouveaux succès, devient plus intéressant que jamais. La nouvelle administration, et surtout MM. Léonard et Viotti, ne négligent rien pour l'appuyer sur des bases inébranlables, et ces deux administrateurs, tant méconnus et tant calomniés, mais estimés et chéris de tous ceux qui les connoissent, s'appliquent à leur affaire avec une activité infatigable. Le petit marmouzet Gauthier s'est avisé de publier dans son Journal de la ville et de la cour, conspué des deux partis, des horreurs de M. Viotti, au sujet des Deux Nicodèmes (i); il accuse cet artiste de démagogie outrée, et attaque grièvement son personnel et ses •mœurs. Il le fait premier violon chez Monsieur; il compromet des femmes respectables, chez lesquelles il est admis. On s'affecteroit de ces horreurs, si ce n'étoit pas Gauthier qui les imprime ; car son caractère est si connu, qu'il ne renoncera à la calomnie qu'en montant au gibet, auquel il a trop souvent échappé. M. Viotti est le premier violon de l'Europe par son talent, et l'un des plus habiles compositeurs; mais il n'est autre chose au théâtre de Monsieur qu'administateur ; il n'étoit pas même présent à la lecture des Deux Nicodèmes, bien loin de s'en être mêlé en aucune manière. D'ailleurs cette pièce, loin d'être démagogue, est uniquement royaliste et constitutionnelle ; et M. Viotti est l'homme le plus
(1) Pièce du Cousin-Jacques, qui venait d'être représentée au théâtre Feydeau.
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probe, le plus intact et le plus honnête que nous connoissions. Son caractère est la franchise et la loyauté » (1).
Les infamies que publiait sur le compte de Viotti le Journal général de la cour et de la ville (c'est son titre exact) étaient plus bêtes encore que méchantes ; cependant, comme ceci est de l'histoire, et qu'il n'est pas inutile de laver la mémoire d'un grand artiste de calomnies indignes, je vais les reproduire ici pour en démontrer ensuite la fausseté. Tout d'abord il s'agit d'une lettre — vraie ou supposée — adressée au journal, et que celui-ci publait dans son numéro du 26 novembre 1791 :