‹ Viotti et l'école moderne de violonChapitre 7 sur 21 · LES VIOLONS DE VIOTTI · texte numérisé non relu

LES VIOLONS DE VIOTTI

C'est à Viotti, dit-on, que l'on doit l'introduction en France des admirables instruments de la grande école de lutherie italienne, à peu près inconnus chez nous avant lui. L'incomparable stradivarius qu'il fit entendre lors de son arrivée à Paris produisit une impression profonde sur nos artistes, qui n'avaient presque aucune idée de l'immense valeur des mer-

ci) La date est fautive,, on le remarquera, Viotti étant né non en 1758, mais en 1753.

(2) La Méthode de violon de Viotti nous l'avons vu, ne fut jamais publiée; mais Cartier tenait sans cloute à en constater l'existence et à en perpétuer le souvenir.

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veilleux chefs-d'œuvre du vieux maître crémonais. Voici ce que dit à ce sujet M. J. Gallay dans son livre sur les Instruments des écoles italiennes : — « Les beaux instruments italiens n'ont été véritablement appréciés qu'au commencement de ce siècle... Les violons et les violoncelles de Stradivarius avaient cependant franchi la frontière dès 1796 ; mais il est est permis de croire que, sans l'arrivée à Paris de Viotti, le nom de l'illustre chef de l'école crémonaise serait demeuré inconnu longtemps encore. C'est, en effet, au célèbre virtuose italien que les contemporains durent la connaissance du nouveau maître... Viotti possédait un admirable stradivarius, dont la sonorité fut une révélation. Les prix de ces instruments étaient alors bien modestes : on pouvait rapporter d'Italie une basse ou un violon moyennant trois ou quatre cents francs ; encore les prix avaientils singulièrement augmenté depuis la mort de Stradivarius, qui ne vendait ses instruments que quatre louis d'or... Tout ce que racontait Viotti de la perfection des instruments du maître crémonais excita au plus haut degré le goût des riches amateurs ; dès ce moment, le nom de Stradivarius brilla du plus vif éclat, et la renommée s'en empara pour ne plus l'abandonner. »

En quelles mains a passé le stradivarius de Viotti? quel en est aujourd'hui l'heureux possesseur? c'est ce que je ne saurais dire. On connaît le sort de celui de Rode, qui a été acheté, il y a une vingtaine d'années, par M. Charles Lamoureux; de même, on sait que celui de Rodolphe Kreutzer est depuis longtemps la propriété de M. Massart, l'excellent professeur du Conservatoire. Mais on ignore — du moins j'ignore, pour ma part — ce qu'est devenu

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celui de Viotti. S'il est vrai, comme on l'a dit, que la vente des instruments de Viotti ait eu lieu à Londres après sa mort, il est plus que probable que ce violon, un des plus beaux, paraît-il, qui soient sortis des mains de Stradivarius, sera resté en Angleterre et aura été acquis par un des amateurs, des riches collectionneurs d'instruments italiens qui ont toujours été si nombreux en ce pays.

Parmi les violons qui ont appartenu à Viotti, il en est un — dont il s'est peu servi, sans doute — qui fait aujourd'hui partie du musée instrumental du Conservatoire de Paris. C'est celui que le luthier Chanot fit pour lui en 1818, d'après les principes nouveaux qu'il croyait avoir découverts, et que Gustave Chouquet a décrit ainsi dans son Catalogue du musée :

Ce violon a la forme d'une guitare, et il est bordé de filets en ivoire et ébène qui empêcheraient de le détabler aisément. On ne manquera pas de remarquer que les ouïes en sont presque droites.

Cet instrument, qui s'éloigne des modèles italiens, est l'œuvre du luthier François Chanot. Cet ancien élève de l'École polytechnique, plus versé dans la mécanique que dans l'acoustique, crut un moment qu'il opérerait une révolution profitable dans l'art de construire les violons, et il prit un brevet d'invention pour celui qu'il présenta en 1817 à l'approbation de l'Académie des Sciences.

On lit sur la table cette inscription, qui rappelle pour quel grand artiste Chanot a fait ce violon :

A Viotti P. I. T.

Et, plus bas, ce quatrain enguirlandé de fleurs peintes en grisaille et composé en l'honneur du virtuose-compositeur qu'il déclare le premier entre tous {Primiero Intrà Tutti) :

A mes essais daigne sourirb!

Fais résonner ce nouveau violon :

Et l'on dira que d'Apollon J'ai retrouvé l'harmonieuse lyre.

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A l'intérieur se trouve une étiquette écrite de la main du savant Chanot. Elle est ainsi conçue :

Chanot, par brevet d'invention, 21 janvier 1818. Paris et Mirccourt, C. T. D. N° .26.

Il est un troisième violon ayant appartenu à Viotti, et dont Adolphe Adam a retracé l'histoire fantaisiste dans ses Souvenirs d'un musicien. Les services que celui-ci a pu lui rendre n'ont été sans doute ni nombreux ni brillants, car il était... en fer-blanc, et l'on peut croire que sa valeur était médiocre, au moins en ce qui concerne la qualité du son. Je ne sais le degré de créance qu'il convient au juste d'accorder à l'histoire de cet instrument bizarre telle que l'a rapportée Adam, qui prétendait la tenir de son collaborateur Ferdinand Langlé, le vaudevilliste, lequel l'aurait tenue lui-même de son père, le compositeur Marie Langlé, ancien professeur et bibliothécaire au Conservatoire, connu pour avoir été le maître de D'Alayrac et qui se trouvait partie prenante dans l'aventure. Quoi qu'il en soit, elle est originale et trouve naturellement sa place ici. Voici donc, textuellement reproduit, le récit qu'Adam, dans sa nouvelle intitulée le Violon de fer-blanc, place dans la bouche de son ami Ferdinand Langlé :

Un beau soir d'été, mon père et Viotti allèrent se promener aux Champs-Élysées,et finirent par s'asseoir sous les arbres pour respirer l'air et la poussière de cette promenade. La nuit était venue, Viotti, qui était très rêveur, s'était laissé aller à ces émotions intimes qui l'isolaient complètement au milieu du cercle le plus nombreux, et mon père, qui travaillait alors à son opéra le Corisandre, repassait dans sa tête quelques motifs de son ouvrage, lorsque tous deux furent assez désagréablement distraits par un son faux et criard qui leur fit dresser la tête et ouvrir les oreilles. Tous deux se regardèrent en ayant l'air de dire : Qu'est-ce que cela? Ils s'étaient si bien compris sans se parler que Viotti rompit le silence en s'écriant :

— Ce ne peut être un violon, et cela y ressemble.

r- Ni une clarinette, dit Langlé, et cependant il y a de l'analogie.

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Le moyen le plus sûr de s'en assurer était d'aller vers l'endroit d'où partaient les sons discordants qui avaient attiré leur attention. A défaut de l'oreille, l'œil aurait pu les guider par la lueur tremblottante d'une maigre chandelle brûlant devant un pauvre aveugle accroupi à une centaine de pas d'eux. Viotti y était le premier :

— C'est un violon! s'écria-t-il en revenant en riant près de Langlé, mais devinez en quoi? en fer-blanc ! Oh ! cela est très curieux, il faut que je possède cet instrument, et vous allez demander à l'aveugle de me le vendre!

— Bien volontiers, reprit Langlé, et s'approchant de l'aveugle : Mon ami, lui dit-il, vendriez-vous bien votre violon?

— Pourquoi faire? il faudrait en racheter un autre, et celui-là me sert; c'est tout ce qu'il me faut.

— Mais vous pourriez en avoir un meilleur avec le prix que nous vous en donnerions, et avant tout pourriez-vous nous expliquer pourquoi votre violon n'est pas comme tous les autres?

— Oh ! vous voulez dire pourquoi qu'il est en fer-blanc ? ça ne sera pas long. Voyez-vous, mes bons messieurs, on n'a pas toujours été aveugle, et j'étais autrefois un bon vivant qui faisais gentiment sauter les jeunes filles à notre village; mais je suis devenu vieux, et je n'y ai plus vu clair. Je ne sais trop comment j'aurais pu vivre sans ce bon Eustache, le fils de feu mon frère. Ce n'est qu'un pauvre^ouvrier qui gagne à peine sa vie ; eh ! bien, il m'a pris avec lui et m'a nourri tant qu'il a pu; mais à la fin, l'ouvrage a manqué; on ne faisait plus qu'une journée de trente sous par semaine, et c'était pas assez pour deux. Mon Dieu, que je lui dis, si j'avais tant seulement un violon; j'en savais jouer dans mon jeune temps, et je pourrais le soir rapporter à la maison quelques pièces de deux sous qui nous aideraient un peu. Eustache ne dit rien, mais le lendemain, je vis bien qu'il était plus triste qu'à l'ordinaire, et la nuit, comme il croyait que je dormais, je l'entendis murmurer: Oh ! le vieux serpent, ne pas vouloir me faire crédit de six francs ; mais c'est égal, mon oncle aura son affaire, ou je ne m'appellerai pas Eustache. Effectivement, au bout de huit jours, voilà mon garçon qui vient en triomphe, et me dit: Tenez, v'ià un violon, et un fameux; c'est moi qui l'ai fait! vous ne craindrez pas qu'il se casse en le laissant tomber, celui-là; et il me remit le violon que vous voyez. Eustache est ferblantier et son bourgeois lui avait donné de quoi me faire mon instrument avec des rognures de l'atelier, et puis il avait économisé de quoi avoir des cordes et du crin. Dam! jugez si je fus content, ce pauvre garçon qui s'était donné tant de peine ! aussi le bon Dieu l'a récompensé : dès le matin il me mène à cette place en allant à la journée, et puis il vient me reprendre le soir; et il y a des jours où la recette n'est pas trop mauvaise; tellement que quelquefois il n'a pas d'ouvrage, et c'est moi qui fais aller la maison, c'est gentil ça.

— Eh bien! dit Viotti, je vous donne vingt francs de votre violon; vous pourrez en acheter un bien meilleur avec ce prix-là, mais laissez-moi un peu l'essayer.

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Et il prit le violon. La singularité du son l'amusa; il cherchait et trouvait des effets nouveaux, et ne s'apercevait pas qu'un public nombreux, attiré par ces sons étranges, s'était amassé autour d'eux. Une foule de gros sous, parmi lesquels se trouvaient même quelques pièces blanches, vint tomber dans le chapeau de l'aveugle ébahi, à qui Viotti voulut remettre ses vingt francs.

— Un instant! s'écria le vieux mendiant, tout à l'heure je voulais bien le donner pour 20 francs, mais je ne le savais pas si bon ; à présent je demande le double.

Viotti n'avait peut-être jamais reçu un compliment plus flatteur, aussi ne se fit-il pas prier pour la surenchère qu'on lui imposait. Il se glissa au milieu de la foule avec son violon de fer-blanc sous le bras; mais à une vingtaine de pas de là, il se sent tirer par la manche; c'était un ouvrier qui, le bonnet à la main, lui dit, les yeux baissés :

— Monsieur, je crois qu'on vous a fait payer ce violon-là trop cher, et si vous êtes amateur, comme c'est moi qui l'ai fait, je pourrai vous en fournir tant que vous voudrez à six francs.

C'était Eustache qui avait vu conclure le marché, et qui ne doutant plus de son talent pour la lutherie, voulait continuer un commerce qui réussissait si bien. Il fut cependant obligé d'y renoncer, car Viotti se contenta du seul exemplaire qu'il avait si bien payé.

— Et que fit Viotti du violon de fer-blanc ? demandai-je à F. Langlé.

— Il l'a toujours gardé et l'emporta avec lui quand il se retira en Angleterre.

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