‹ VirgileChapitre 18 sur 18 · CHAPITRE Vn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vn

co::«CLUSio:x sur l é>éide et sur virgile,

Dans notre trop incomplète analyse de l'Enéide, nous avons laissé, aussi souvent que possible, la parole au poète, n'interrompant son récit que par de sobres remarques et de courts rapprochements. Nous en avons dit assez cependant pour que ceux qui nous ont suivi aient quelque idée de la beauté de l'œuvre et de l'esprit qui l'anime. Il nous est facile aussi de comprendre par quelles qualités elle devait particulièrement charmer les contemporains de Virgile. ]S 'avons-nous pas fait ressortir à mainte reprise l'ardent patriotisme qui éclate à chaque page du poème ? Xulle part la grandeur de Rome n'a été exaltée en termes plus magnifiques. Quelle admiration l'Enéide nous inspire pour les héros qui ont illustré la glorieuse cité ! Quel splendide recensement de tous ces vaillants qui devaient conquérir le monde, soit qu'ils nous apparaissent au milieu des fraîches vallées élyséennes, dans ce défilé majestueux, sous les yeux attendris d'Anchise et de son fils, soit que l'image de leurs hauts faits reluise, ciselée dans l'or et dans l'airain du bouclier prophétique! Quel enthousiasme pour cette cité si humble à son origine, et qui doit

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un jour dresser sa tête altière au-dessus de toutes les nations courbées sous son joui^ !

Ce qui devait encore séduire les contemporains et surtout Auguste, qui eût voulu ramener les Romains aux antiques vertus et se plaisait à donner l'exemple de la simplicité, c'est la peinture attrayante des mœurs pures et des habitudes frugales de ces anciens temps. La charmante création du personnage d'Évandre, pour ne citer que cet exemple, appartient tout entière au poète : « Les traditions le représentaient comme un fort méchant homme, qui avait tué son père; il est chez Virgile le type accompli des bons princes de l'âge d'or et du siècle de Saturne. 11 habite une cabane d'où l'on voit les bœufs paître dans les herbages du forum. C'est le chant des oiseaux qui l'éveille le matin, et il n'a d'autre garde que deux gros chiens lorsqu'il va voii Enée. On sait les belles et simples paroles qu'il lui adresse quand il le reçoit dans son palais rustique : Fénelon nous dit qu'il ne pouvait pas les lire sans pleurer (1). »

Nous devons rappeler encore un autre caractère saillant de l'Enéide. C'est, on l'a vu, un poème essentiellement religieux. Virgile, en le composant, secondaitles efforts que faisait Auguste pour rétablir dans son intégrité l'ancien culte national. L'Enéide contient la description de presque tous les rites en usage à Rome, énumère tous les dieux latins, les cérémonies par lesquelles on les honorait, et la formule des prières qu'on leur adressait. Aussi cette épopée fut-elle pour l'antiquité païenne une sorte de livre sacré. L'entreprise poursuivie par le héros du poème

(1) G. Boissier. La Religion romaiyie,t. I, p. 231.

n'est-elle pas avant tout religieuse ? Que se propose Enée, sinon d'apporter dans lel^atium ses dieux exilés de Troie réduite en cendres ? De là cette épithète de « pieux » qui accompagne toujours son nom. Sans doute, il est aussi un héros épique, un vaillant guerrier ; mais ne nous apparaît-il pas surtout comme l'instrument du destin, que guident les oracles^ les présages et les apparitions des dieux, qui obéit sans résistance aux ordres si souvent manifestés de la divinité ? Tous ses actes sont en réalité subordonnés à la mission qu'il a reçue, et qui est de transporter de Troie dans le Latium les dieux pénates de sa patrie. Pour se conformer à la volonté des dieux, il quitte llion en proie à l'incendie et au pillage, il s'arrache à son amour pour la reine de Carthage, il aborde, après tant d'épreuves, sur cette côte italienne qui semblait toujours lui échapper, il descend dans le pâle royaume de Pluton, il livre à contre-cœur de longs et sanglants combats, « Une fois que le ciel a parlé, dit M. Boissier, Enée nhésite plus : ses désirs, ses préférences, ses affections se taisent; il se sacrifie et s'immole sans se plaindre aux ordres des dieux. C'est ce quiest surtout visible au quatrième livre (1). » Cette interprétation du caractère d'Enée le justifie un peu des reproches que bien des critiques lui ont adressés. On l'a trouvé précisément trop résigné, trop soumis à la volonté divine. Mais il ne pouvait pas être autrement. S'il nous semble moins passionné, moins vivant que d'autres héros d'épopée, qu'Achille, par exemple, il est du moins conforme à l'intention du poète, qui voulait personnifier en lui la piété

(1) La Religion ro.'naine, t. I, p. 245.

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et la vertu romaines dans leur perfeetion idéale. Ajoutons que Virgile lui a prêté beaucoup de ses propres sentiments, et lui a communiqué, en maint endroit, la tendresse qfii était en son cœur. Comme Virgile, Enée a de la répugnance pour la guerre. 11 ne lue qu'à regret, il connaît la pitié et verse des larmes sur les infortunes humaines. Ce n'est plus un Troyen contemporain de ces farouches guerriers qu'Homère nous a peints d'une touche si franche et si vigoureuse. C'est une âme mélancolique et douce, qui s'émeut au spectacle de toutes les misères. On a tourné en ridicule ces fréquents attendrissements du héros. Il n'est que trop aisé de parodier ce qui est beau. Un poète français du xvii'' siècle, Scarron(l), a eu le tort de traduire en vers burlesques les sept premiers chants de VEnéide, et, malgré tout son esprit, n'a pu se faire absoudre de ce crime, ou tout au moins de ce délit, de lèse-majesté poétique. Il se plaît, en particulier, à railler ces pleurs qu'Énée, suivant lui, répand à tout propos :

Il était homme fort tendre !

Et son visage de rosée

Avait la peau tout arrosée

Quand quelqu'un devant lui pleurait.

et ailleurs :

-31]neas pleurait comme un veau...

Je crois vous avoir déjà dit Qu'il donnait des pleurs à crédit Et qu'il avait 1j don de larmes.

(1) Auteur du Virjile travesti, né à Paria ca 1610, mort en

Ce sont ces larmes surtout qui nous émeuvent. Enee, si humam et si compatissant, que le malheur n'a point endurci et dans Tâmeduquel toutes les infortunes trouvent un douloureux écho, peut bien, il est vrai, nous sembler trop sage, trop scrupuleux, trop vertueux pour un héros épique. Mais n'a-t-il pas une grandeur morale qui impose et une bonté qui lui concilie toute notre sympathie ?

Aureste, les autres personnages de l'f'/îe'ù/e nous inspirent pourla plupart les mêmes sentiments. Beaucoup nous séduisent parleurs douces ou brillantes qualités, par leur courage, par leur dévouement à la patrie ou à l'amitié ; à tous Virgile a donné quelque chose de sa tendresse d'âme; il n'en est pas un, on peut le dire, même parmi les plus sacrifiés, pour qui nous éprouvions une complète antipathie, et qui ne rachète par quelque côté les vices que le poète a dû lui prêter. Mézence lui-môme, ce tyran détesté, ne se rehausset-il pas à nos yeux par son affection passionnée pour son fils Lausus, et ce désespoir qui ne lui permet pas de survivre à ce qu'il a de plus cher au monde ? Comment ne pas reconnaître dans Turnus un vif sentiment de l'honneur, une fierté héroïque, une vaillance qui font oublier ce que ses emportements guerriers ont parfois de cruel ? Quelle bonhomie mêlée de dignité chez Latinus, dont les irrésolutions font parfois sourire, mais qu'on ne peut s'empêcher d'estimer et de plaindre 1 Les gracieuses et nobles figures abondent, pour lesquelles notre sympathie et notre admiration sont sans réserves. Quelle grandeur ne se remarque pas dans Priam et dans Anchise ! Quelle cordiale générosité chez le vieil Évandre ! Et tous ces personnages épisodiques des derniers

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chants, de quels traits heureux ils sont esquissés ! Le poète a excellé à nous peindre ces jeunes guerriers moissonnes dans leur fleur, illustres déjà par leurs exploits : Lausus, Pallas, et ces deux amis, Nisus et Eurvale, unis dans la mort comme ils l'ont été dans leur héroïque entreprise !

Les caractères de femmes ne sont pas tracés avec fnoins de bonheur. Elles ne jouent pas sans doute dans l'œuvre nn rôle aussi consiclérablc que les guerriers; mais qui ne garde un inefiliçable souvenir de Didon, de sa passion, de ses remords, de son désespoir, de sa mort tragique ? Comment oublier Andromaque, ce modèle de l'amour conjugal, et Camille, la lière et intrépide amazone?

Oui, l'œuvre tout entière est comme pénétrée de cette tendresse et de cette pitié que répandait l'âme si pure de Virgile. Il s'y révèle à tout instant aveccette mélancolie et cette compassion pour les maux de l'humanité, qui en font un des écrivains les plus modernes parmi les anciens. Chateaubriand (I) attribue pour causes à cette douce et gracieuse mélancolie du poète le sentiment des malheurs qui le frappèrent dans sa jeunesse, et cet amour des champs et de la solitude, qu'il conserva même au temps de sa plus grande faveur auprès d'Auguste et de Mécène.

C'est cette bonté, cette délicatesse de cœur qui a amené le poète à modifier les mœurs parfois barbares de l'Iliade, qui lui a inspiré, alors même qu'il chantait les batailles, le plus vif amour delà paix, qui lui a fait pressentir en quelque sorte, dusein du pai^anisme, les croyances de l'avenir. « Sa poésie, commclefaitjuste-

(1) Génie du Christianisme.

ment remarquer M. Boissier (1), paraît avoir quelquefois des accents chrétiens ; il parle avec émotion des faibles et des humbles; il est plein de tendresse pour les malheureux et les opprimés; il compatit aux douleurs liLiniaines. Son héros si triste, si résigné, si méfiant de ses forces, si prêt à tous les sacrihces, si obéissant aux volontés du ciel, a déjà quelques traits d'un héros chrétien. A côté de toutes les petitesses des dieux du paganisme, qu'il n'a pu corriger tout à fait, quoiqu'il les ait fort atténuées, on est surpris de l'idée élevée qu'il se fait delà divinité. Il la regarde comme la dernière ressource du malheureux qu'on outrage. A ces esprits violents qui méprisent l'humanité et qui n'ont pas peur de la force, il rappelle qu'il y a des dieux, et qu'ils n'oublient pas les vertus ni le crime. Il les montre accordant à ceux qui viennent de faire une bonne action la meilleure et la plus pure des récompenses, la joie de l'âme, la satisfaction du bien accompli. » Aussi les chrétiens des premiers temps, prêtant un sens mystique à la quatrième églogue qui chante, sans le désigner, la naissance d'un enfant (2) et annonce le retour de l'âge d'or, ont-ils pu y voir la prédiction de la venue du Christ. Toute une légende se forma ainsi peu à peu sur le compte du poète, dont on fit un voyant, une sorte d'apôtre. L'Eglise lui accorda même une place dans ses hymnes liturgiques, et, à la fête dcNoël, on chantait : « Virgile, prophète des gentils, viens rendre témoignage au Christ ! » On racon* lait que saint Paul, passant à Naples, s'était arrêté devant le tombeau de Virgile, et s'était écrié en ver-

(1) La Religion romaine, I, p. 255.

(2) Le fils de Pollion, protecteur de Virgile.

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sant des larmes: « Quel homme j'aurais lait de lui, si je t'avais trouvé vivant, ô le plus grand des poètes! » Ces traditions nous prouvent à quel point Virgile a pu être considéré comm-e un précurseur du christianisme, comme un de ceux qui ont préparé ks âmes à en recevoir les nobles enseignements. C'est celte pensée que Victor Hugo a exprimée dans de beaux vers :

Dans Virgile parfois, dieu tout près d^être un auge, Le vers porte à sa cime une lueur étrange. C'est que, rêvant déjà ce qu'à présent on sait, Il chantait presque à l'heure où Jésus vagissait. C'est qu'à son insu même il est une des âmes Que l'Orient lointain teignait de vagues flammes. C'est qu'il est un des cœurs que déjà sous les cieux Dorait le jour naissant du Christ mystérieux ! Dieu voulait qu'avant tout^ rayon du Fils de l'homme, L'aube de Bethléem blanchît le front de Rome (1).

D'autres légendes, greffées sur la première, ont représenté au moyen âge notre poète comme un véritable magicien; sa naissance, disait-on, avait été entourée de prodiges : par ses enchantements, il avait frayé le chemin de Naples à Pouzzoles, à travers le Pausilippe ; il avait aussi élevé par ses charmes un cheval de bronze colossal, qui avait le pouvoir de guérir les chevaux malades auxquels on faisait traverser son ombre. Singuliers témoignages de la puissance de fascination que le poète exerçait sur les âmes, dans ces époques de foi et de crédulité naïves ! Aujourd'hui encore, Virgile est rcslé un grand enchanteur; mais la seule magie que nous lui reconnaissions est celle des beaux vers et des nobles sentiments qui toujours captivent le cœur de ses fidèles.

(1) Les Voix intérieures, xviii.

Longue, bien longue serait la liste des hommes éminenls dans les lettres, dans les arts, dans toutes les conditions de la vie, qui, vouant un culte à Virgile, l'ont célébré par des paroles enthousiastes (1). Il a été pour beaucoup un puissant consolateur. Nous n'allons plus^ ainsi qu'on le faisait au moyen âge, chercher des oracles dans ses poèmes, comme en des livres sacrés ; mais combien de ses vers exprimant une morale salutaire, une noble pensée, une maxime fortifiante, un sentiment de pitié pour le malheur, ont été redits par des âmes douloureuses, au milieu de cruelles épreuves, et ont été comme ces formules enchantées dont parle le poète :

Il est des baumes doux, des lustrations pures, Qui peuvent de notre âme assoupir les blessures, Et de magiques chants qui tarissent les pleurs (2).

Ce qu'on sait, par les biographes^ du caractère de Virgile confirme bien ce que nous découvrent ses écrits. Ame douce, candide, rêveuse, il se plaisait surtout, nous l'avons dit à plusieurs reprises, dans la solitude, au sein de ces campagnes où il avait grandi. L'extrême simplicité de son costume, le peu de soin de son ajustement donnaient à son extérieur je ne sais quoi de rustique. Tel il se montrait même cliez ses puissants protecteurs :

Laissant traîner sa robe, à la fois doux et grave, Les cheveux négligés, dans le palais d'Octave Il entrait à pas lents, et le soir, au festin, Ilcvait à sa Mantoue, à ses forêts de pin.

(1) Voir, entre autres l'invocation adressée à Virgile par Miohelet. Etude de M. Corréard (même collection), p. 115.

(2) André Chénier, La Liberté.

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Un mot l'eût fait rougir. Sur le bras de Mécène Souvent il s'appuyait afin do prendre haleine, Comme font, sou3 le poids d'un ennui persistant, Ceux dont le corps est faiblç ou bien le cor])S souffrant. Entre ses grands amis tel fut le doux Virgile (1).

A voir ce personnage de haute taille, au teint basané, rougissant aisément, réservé clans ses paroles, aimant à passer inaperçu, nul n'aurait deviné en lui l'immortel auteur desEglogucs, des Géorgiques et de l'Enéide. Mais cet homme timide et ingénu exerçait sur ceux qui l'approchaient une séduction infinie. Son âme était bonne et généreuse; ami tendre et dévoué, empressé à louer le mérite chez autrui, il ne connut jamais la jalousie. Sa modestie, sa défiance de lui-même ne faisaient que redoubler l'estime qui l'entourait. Aussi , bien qu'il cherchât toujours à s'efî'acer, la gloire allait au-devant de lui, et les gens du peuple eux-mêmes le désignaient entre eux, quand ils le rencontraient dans les rues de Rome, disant : « C'est lui, c'est Virgile ! »

Nous n'avons donc pas à redouter ici, comme il arrive quelquefois, un désaccord entre le génie et le caractère du poète. L'homme et son œuvre sont également dignes de notre sympathie et de notre admiration. Aussi, comme l'a très bien dit Sainte-Beuve : « Virgile est-il avec Horace de ceux dont on ne se sépare plus, de ceux qu'on emporterait comme ses pénates, s'il fallait absolument quitter le reste de la cité latine et de ranticjue patrie ; Horace, c'est l'ami ; Virgile, c'est le maître et l'ami encore, »

(1) A. Brizeux. La. fleur d'or. Camée,

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