‹ VirgileChapitre 17 sur 18 · CHANT XII · texte numérisé non relu

CHANT XII

Le chant XII est le dernier acte de cette tragédie sanglante qui a pour acteurs les Troyens et les Latins. Il va nous montrer le triomphe d'Énée et la paix définitivement conclue entre les deux nations ennemies, qui désormais n'en feront plus qu'une.

Turnus voit que les Latins sont accablés par leurs revers, et qu'on semble lui reprocher de n'avoir pas tenu ses promesses. Il s'enflamme d'un implacable courroux et va trouver Latinus, pour lui déclarer qu'il est prêt à lutter contre Enée dans un combat singulier. Le sort des armes décidera qui des deux doit épouser Lavinie et régner sur le Latium. Ainsi les preux du moyen âge vidaient leur querelle en champ clos et se soumettaient au jugement de Dieu. Malgré les objections de Latinus, qui l'engage à renoncer à sa fille et à retourner paisiblement dans Ardée, sa capitale, malgré les prières de la reine Amata, qui le supplie de ne point exposer ses jours à un tel péril, Tur-

{\) Étude sur Virgile,

Les six derniers chants. — l'iliade d'énée. 219

nus, emporté par la violence de son amour, s'obstine à vouloir combattre. Il envoie un de ses compagnons porter à Enée un défi, puis s'apprête à ce duel suprême, revêt sa plus* belle armure, et, brandissant sa lance, exhale sa fureur guerrière.

Enée accepte le cartel : de son côté, il se prépare, rassure ses compagnons et son jeune fils, heureux de voir approcher le terme de cette longue suite de combats.

« Virgile, dit M. Boissier, va donner à cette grande lutte une scène digne d'elle. Figurons-nous dans cette plaine aujourd'hui déserte, d'un côté Laurenteet ses hautes murailles, de l'autre le camp Iroyen avec ses portes et ses retranchements. Sur les remparts de la ville, au sommet des tours, se pressent les femmes, les gens du peuple, les enfants qui regardent. Les deux armées entourent le champ de bataille, chacun conservant son rar»g, comme si d'un moment à l'autre on allait avoir à reprendre la lutte interrompue; en attendant, les lances, qui vont être un moment inutiles, sont enfoncées en terre et les boucliers reposent contre elles. Les chefs voltigent au milieu des soldats, brillant d'or et de pourpre. Tous les yeux sont tendus vers cet espace vide, où va se jouer le sort des deux peuples. Le ciel n'est pas moins attentif que la terre à ce grand spectacle. Junon, pour en être plus rapprochée, s'est arrêtée sur leshauteurs du mont Albain, d'où l'on aperçoit nettement la ville de Latinus et les deux armées, tandis que Jupiter, dans sa demeure céleste, tient en ses mains les balances dans lesquelles il pèse les destinées des mortels (1). »

(I) Nouvelles promenades archéologiques, p. 3G3.

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Au milieu du terrain disposé pour le combat, s'élèvent des autels de gazon consacrés aux divinités des deux peuples. Les deux rois s'avancent; Latinus a le front ceint d'une couronne formée de douze rayons d'or, symbole du Soleil, son aïeul ; Turnus le suit, balançant dans samain deux javelots armés d'un large fer. De l'autre côté, Enée parai', étincelantdu feu que jettent son bouclier et son armure. Son fils luie l'accompagne. Un prêtre approche les victimes des autels embrasés ; les deux rois répandent le sel et la farine sur le front des victimes et versent sur les autels des libations de vin.

« Le pieux Enée, tirant son épée, fait cette prière : o: Soyez-moi témoins, Soleil, et toi, terre du Latium que (( j'invoque et pour qui j'ai supporté de si durs travaux, « et toi, père tout-puissant des dieux, et toi, Junonfîlle de « Saturne, que je prie de m'être désormais plus propice ; « je vous atteste^ et, toi aussi, illustre Mars, dont le sou- « verain pouvoir décide les batailles ; je vous invoque « encore, Sources et Fleuves, et vous, divinités de l'air et « des mers aux flots d'azur. Si la fortune donne la victoire « à Turnus, il est convenu que les Troyens se retireront « dans la ville d'Evandre et qu'Iule abandonnera le Lace tium : dès lors, jamais les Troyens ne renouvelleront la « guerre et n'attaqueront ce royaume. Mais si la vlctoirese « range du côté de mes armes (c'est là mon espérance, et « puissent les dieux la confirmer !), je n'obligerai pas les « peuples de l'Italie à obéir aux Troyens ; je ne réclame « pas pour moi l'empire ; qu'à des conditions égales les « deux nations, toutes deux invaincues, s'engagent dans (( un pacte éternel. Je leur donnerai les cboses sacrées et « les dieux ; que mon beau-père Latinus continue d'avoir (( les armes et le pouvoir souverain. Les Troyens me bâ- « tiront une cité et Lavinie lui donnera son nom (1). »

(1) Enéide, xii, v. 176 à 194» , ,

R':" production de Cochin.

Senaont d'ÉuiJe.

LRS SIX DEK.Mnus CHANTS. — l'iliade i)'i:.Nf:r:. 223

Après Enée, Lalimis, par un serment solennel, s'engage, au nom (les Latins, à observer religieusement ce traité. Puis on fait couler le sang des victimes, on arrache leurs entrailles palpitantes et on en remplit les bassins dont on charge les autels.

Ce combat singulier d'où dépend le sort d'Énée et de l'Italie, ne va pas cependant se livrer aussitôt après la conclusion du traité. Virgile, par divers incidents habilement imaginés, saura le retarder et exciter ainsi dans notre esprit une plus grande attente. Juturne, sœur de Turnus, à laquelle Jupiter a accordé l'immortalité, vient se mêler aux Hutules sous les traits d'un guerrier, et leur reproche de laisser leur roi s'exposer pour eux, un seul homme courir les risques du combat à la place d'une puissante armée. Ces paroles enflamment le cœur des Rutules ; ils demandent la rupture du traité, plaignant le sort de Turnus. Un javelot qui. part tout à coup de leurs rangs va frapper un jeune Arcadien ; la fureur éclate parmi les compagnons d'Énée et la lutte recommence.

Cependant Enée cherche à arrêter le carna'^e, et supplie les siens de respecter le traité. JMais ses cris sont impuissants; lui-même est atteint d'une flèche lancée par une main inconnue. Il est forcé de rentrer dans son camp; Turnus, mettant à profit l'absence de son rival, déchaîne toute sa fureur belliqueuse et sème la mort autour de lui : ses chevaux fumants de sueur font jaillir le sang sous leurs sabots. On dirait le dieu Mars lui-même qui vole sur son char meurtrier, dans son terrible appareil de guerre, escorté par la Colère et par l'Épouvante. Tout plie et cède devant le chef rutule.

Mais Enée, en vain soigné par le vieux chirurgien

lapis, qui ne peu! arracher le dard de la plaie, esl guéri grâce à 1 intervention miraculeuse de sa mère. Vénus est allée cueillir pour lui sur les hauteurs de rida le dictame aux larges feuilles et à la fleur purpurine, à qui elle a communiqué une vertu secrète, en y mêlant le parfum des dieux, l'ambroisie et la panacée, Tlierbe qui guérit tous les maux. Avide de retourner au combat, le héros met de nouveau sa cuirasse, s'arme de son bouclier; il serre tendrement dans ses bras son fils Aseagne^ l'effleure d'un baiser à travers son casque, en lui adressant ce fier et mélancolique adieu :

« 0 mgn fils ! apprends de moi la vertu et le labeur qui

« mérite la véritable gloire : d'autres t'apprendront le

« succès. Aujourd'hui mon bras va te défendre dans les

« batailles et t'assurer le prix éclatant de la victoii'e. Pour

« toi, quand l'âge aura mûri ta raison, souviens-toi de mes

« paroles, rappelle sans cesse à ton esprit les exemples de

« ceux de ta race, et enflamme-toi pour la vertu en son-

« géant que tu es le fils d'Énée et le neveu d'Hector (1). »

Dans la plaine que couvrent des nuages de poussière, Enée s'élance à la recherche de Turnus; c'est lui qu'il appelle à haute voix ; mais Juturne, qui veille sur son frère, dirige, toujours invisible, le char de Turnus du côté opposé à celui où son adversaire , accourt. Désespérant d'atteindre un ennemi qui sans cesse lui échappe au moment où il l'aperçoit, le héros troyen se venge sur les Rutules, dont il fait un horrible massacre. Non moins affreux sont les coups que Turnus porte aux Troyens ; on dirait deux

(1) Enéide, su, v. 435 à 440,

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fleuves qui se précipitent du haut des montagnes, dévastant tout sur leur passage. Les deux armées tout entières prennent part à la sanglante mêlée. Enée, inspiré par Yéntis, anime alors ses troupes à l'assaut de Laurente. Les échelles sont appliquées aux murailles, la flamme est lancée contre les maisons. A l'intérieur de la ville, un sinistre événement achève de porter le découragement et l'effroi parmi les Latins. La reine Amata, quand elle a vu la ville investie et les toits en feu, égarée par la douleur, s'accusant de tous les maux que son peuple endure, s'est pendue à une porte de son palais. Lalinus s'abandonne au plus profond désespoir.

Turnus, qui à l'extrémité de la plaine poursuit encore quelques ennemis, est informé de la situation critique où se trouve Laurente. En vain sa sœur Juturne essaie encore par ses ruses de l'empêcher de s'exposer à de nouveaux dangers ; il accourt, résolu à se mesurer seul à seul avec Enée. Arrivé au pied des remparts, il s'écrie qu'il faut cesser le combat, que lui seul doit lutter contre Enée; ainsi le veut le traité qui a été conclu. Le fer va décider entre eux.

Les deux armées suspendent le combat ; Rutules, Troyens, Latins, tous portent leurs regards sur Turnus et sur Enée qui, à cet appel, s'est hàlé de quitter les hautes murailles de Laurente. Nous voici donc enfin arrivés à ce terrible duel depuis si longtemps préparé et annoncé.

D'abord les deux adversaires lancent leurs javelines, puis, s'abritant derrière leurs boucliers, se portent avec l'épée des coups redoublés. Tels deux taureaux courent l'un sur l'autre, les cornes en avant, se heurtent et se font de terribles blessures, inonriant de sntii:

leur cou et leurs larges épaules. Soudain l'épée de Turnus se brise; c'est que, en courant au combat, il avaitj dans sa précipitation, saisi, au lieu de son propre glaive, celui de son écuyer, incapable de résister aux armes divines d'Enée. Il recule, et fuit, poursuivi sans relâche par son adversaire ; cinq fois l'un et l'autre ^ font le tour de l'enceinte, que ferment d'un côtelés^ rangs épais des Troyens et de l'autre un marais et les remparts de Laurente. Mais Juturne vient encore au secours de son frère; sous les traits de son écuyer, elle lui tend sa fidèle épée. Enée, de son côté, grâce à l'intervention de Vénus, peut arracher sa javeline qui s'était enfoncée dans le tronc d'un olivier sauvage.

Le combat recommence avec un nouvel acharnement. Du haut du ciel, les dieux contemplent cette lutte. Jupiter annonce à Junon que l'heure suprême est arrivée et que les destins se sont prononcés pour Énée ; il est temps que la déesse renonce à son implacable ressentiment contre les Troyens. Junon se résigne ; mais elle demande du moins que les Latins, qui doivent céder, conservent leur ancien nom, ainsi que leur langue, leurs usages, leurs costumes. Jupiter sourit et consent :

« Les Ausoniens garderont la langue et les mœurs de « leurs pères; leur nom subsistera ; les Troyens se mêleront « seulement à la masse de la nation; ils ne la domineront « pas. J'ajouterai au culte du Latium le culte et les rites « troyens, et je ferai des deux peuples les Latins, parlant « tous le même langage. De ce mélange avec le sang auso- « nien sortira une race qui surpassera en vertu les hommes « et les dieux ; aucune nation ne t'honorera d'un culte « plus pieux (1). »

(1) Enéide, xii, v. 834 à 840.

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Désormais c'en est fait de Tiirniis; tout l'al^andonne. Jupiter envoie tlii haut des airs une des Furies qui, sous la forme d'un hiliou, passe et repasse devant les yeux du Rutule, funeste présage qu'aperçoit Juturne; elle reconnaît qu'elle ne peut plus rien pour Turnus, et, désespérée, s'enfuit du cliamp de bataille, déplorant son immortalité qui l'empêche d'accompagner son frère dans le loyaume des ombres.

Enéc cependant brandit sa longue lance, presse son ennemi, et le raille amèrement. Celui-ci saisit un énorme quartier de rocher, placé là comme limite d'un champ ; douze hommes à peine pourraient le porter. Turnus le soulève et veut le lancer à son ennemi ; mais ses genoux ont fléchi sous ce poids; son sang se glace dans ses veines, et le bloc énorme, après avoir roulé dans l'air, tombe sans avoir franchi tout l'espace qui sépare Turnus d'Enée. La crainte maintenant s'empare du chef rutule; il ne sait plus comment échapper à son ennemi ni comment l'assaillir. Laissons un poète moderne nous donner en vers la traduction assez heureuse de la fin de l'Enéide, qui va nous décrire la dernière phase du combat :

Tandis qu'il (1) flotte ainsi, tremblant et taciturne, Le farouche Troyen, mesurant son rival, De toute sa vigueur lance le trait fatal. Jamais par la balisteune pierre poussée, Jamais du haut des cieux la foudre courroucée, N'ébranlèrent les airs avec un tel fracas. Comme un noir tourbillon , messager du trépas, L'énorme javelot siffle en fendant l'espace,

(n Turnus.

Traverse d'un seul coup la solide cuirasse^

Les sept plaques d'airain du large bouclier^

Et perce^ en frémissant, la cuisse du guerrier.

Ebranlé par ce choc comme par le tonnerre,

Turnus, sur son genou, chancelle, tombe à terre ;

Et le gémissement qui sort des rangs latins,

Gronde sur la colline et dans les bois lointains.

Résigné, suppliant, la face prosternée,

Des yeux et de la main Turnus implore Enée :

« Je ne me plaindrai pas^ j'ai mérité mon sort ;

« Use de ta fortune et du droit du plus fort.

« Mais pourtant^ si ton cœur, ainsi que je l'espère,

a Peut comprendre et sentir tout le malheur d'un père,

(( Prends pitié de Daunus, qui n'a d'autre soutien

« Que celui de son fils, comme Anchise eut le tien.

« Aux bras de mes parents si tu ne veux me rendre,

« Rends-leurdumoinsmon corps,pourpleurersurmacenJre.

« Triomphe ; les Latins, rangés autour de nous,

K Ont vu Turnus soumis embrasser tes genoux ;

< Qu'au sort de Lavinie un nœud sacré t'enchaîne,

« Et ne me poursuis plus d'une implacable haine. »

Enée^ à ce discours, roule sur lui les yeux ;

Le fer reste indécis à son bras furieux ;

Mais, tandis qu'en son cœur la pitié s'insinue,

Il voit le baudrier et l'agrafe connue,

Dépouilles de Pallas, qu'en vainqueur insolent,

Turnus portait encor suspendus à son flanc.

Dès qu'il a contemplé cet horrible trophée.

Terrible, furieux, d'une voix étouffée :

« Eh quoi! tu jouirais d'un triomphe inhumain!

« Meurs! Pallas immolé se venge par ma main. 7>

Sur le pâle Turnus, à ces mots, il s'incline,

En plongeant son épée au fond de sa poitrine ;

Soudain un froid mortel glisse dans tout son corps,

Et son, âme en courroux s'enfuitaux sombres bords (1).

On a remarqué dans le récit de ce combat plus (1) Traduction de Barthélémy, t. II, p. 363,

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d'un trait qui fait songer aux mœurs chevaleresques du moyen âge ; Turnus a quelquefois un sentiment de l'honneur digne de nos anciens preux. On trouve chez Enée une délicatesse qui n'existe point chez l'Achille d'Homère. Dans son duel contre Hector, le héros grec apporte un acharnement et une violence vraiment barhares. Non seulement il tue son adversaire sans pitié, mais il regrette a de ne pas pouvoir manger ses chairs palpitantes. » Enée, lui, reste jusqu'au bout le héros humain et miséricordieux ; il se laisse toucher par les paroles de Turnus abattu, et sans doute il va lui pardonner, lorsque ses yeux tombent sur le baudrier de Pallas, de celui que Turnus n'a pas épargné, malgré sa jeunesse, et dont il porte encore la dépouille. Alors la colère s'empare de son cœur, le ressentiment fait taire la voix de la pitié, et il immole son ennemi, ou plutôt c'est Pallas lui-même qui se venge par les bras d'Enée. a C'est Pallas, oui, c'est Pallas qui te frappe (1). »

L'Enéide se termine sur ces vers : « Le froid de la mort glace les membres de Turnus et son âme indignée s'enfuit en gémissant chez les ombres. »

Dès lors, rien ne s'oppose plus à l'établissement des Troyens dans le Latium; les deux peuples, naguère ennemis, ne vont plus en faire qu'un seul. Enée épousera Lavinie et fondera la ville de Lavinium. La légende racontait qu'il survécut peu a son triomphe, et que, engagé dans une guerre contre les Etrusques, il disparut sur les bords du fleuve Numicius. On supposa qu'il avait été tout vivant ravi au ciel, et depuis on l'honora comme un dieu.

(1) G, Boiasier. Nouvelles promenades archoélogiques,p. 368

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