‹ VirgileChapitre 4 sur 18 · TITYRE · texte numérisé non relu

TITYRE

Pour cette nuit, du moins, sans danger tu pourrais Reposer avec moi sur un feuillage frais, ïu trouveras chez nous la châtaigne fondante, Avec les fruits moelleux et la crème abondante. Vois-tu fumer au loin les toits dans nos vallons, Et plus longue déjà Tombre tomber des monts (1) ?

Quel contraste entre l'heureux Tityre, mollement couché sous l'ombrage auprès de son troupeau, et le misérable banni, j)âle, harassé, qui pousse devant lui ses chèvres amaigries ! On croit les voir tous deux.

a Le soleil, déjà sur son déclin, marque de lignes « dorées les contours des choses, et semble graver en « traits jirécis et purs ce tableau suave. Combien cette « sérénité de l'air assoupli par l'invisible vaj)ein' des « eaux, cette claire chanson de l'émondeur, ces Icn-

^1] Bucoliques, i. TraJuclion de M. André Lcfcvrc.

« dres roucoulements des colombes, et le murmure de « l'abeille sur le saule en fleur, et la voix fraîche de la « source dans l'ombre profonde, ces prairies animées « de génisses et d'agneaux bondissants, opposent un « harmonieux et puissant contraste aux douleurs de « l'exilé, au désolant mirage qui déjà lui met sous les « yeux la froide Scythie, les sables dévorants d'Afri- « que, les torrents sauvages de la Crète, etThulé(l), « cette île brumeuse que l'océan sépare de tout l'uni* « versl Moissons semées de ses mains, vergers dont « il greflait les arbres, toit de chaume qui le vit naître, « tout est livré en proie à un barbare impie. Un sol- « dat sans foi va profaner les pénates séculaires du « foyer domestique. Adieu pour jamais les chansons, « le repos dans lu grotte verdoyante, et le plaisir de « suivre des yeux, sur les rochers au loin, les chè- « vres comme suspendues dans l'air (2) ] »

Quelle délicatesse aussi dans les paroles de Tityre, que la bonne fortune n'a pas rendu égoïste ; avec quelle simplicité discrète il offre pour la nuit à l'exilé une hospitalité cordiale etl'invite à partager son rustinue repas! Voilà un des traits de cette sensibilité que nous aurons tantde fois à signaler cheznotre poète.

Mais Tityre n'était pas encore à l'abri des retours du sort. La guerre s'était rallumée avec violence, et de nouveau son domaine fut envahi. Celte fois même, la vie de Virgile futmenacée, etle centurion qui avait fait main basse sur son bien, le poursuivit Tépée à la main ; il ne se sauva qu'en se jetant dany le Mincio, qu'il traversa à la nage. Un second appel à ses protecteurs le

(1) L'Islande ou une des îles Shetland.

(2) André Lefèvre, Virgile et ses Èglogues,

LA JEUNESSE DE VIRGILE. LES PUGOIIQï'ES. 29

remit, cette fois encore, en possession de sa propriété, et il put enfin en jouir sans trouble. L'églogue IX, composée à la suite de ces événements, est un nouveau témoignage de sa gratitude pour Octave. Le poète y est désigné sous le nom du berger Ménalcas.

« Quoi I », s'écrie un de ses compagnons, Lvcidas, « ces « vers qui nous consolaient, nous avons failli nous les voir « ravis avec toi, IMénalcas I Qui donc eût chanté les nymphe j « et la terre semée d'herbes fleuries, et les fontaines cou- « vertes d'un verdoyant ombrage ?' i>

Plusieurs autres églogues sont dédiées à ses bienfaiteurs; la IV* chante la naissance du fils de Pollion, et, dans des vers magnifiques, prédit l'avènement d'une ère nouvelle, le retour de l'âge d'or; la VP, qui est également mythologique, est adressée à un autre de ses prolecteurs, Varus. Nous n'insisterons pas sur ces pièces, que l'allégorie, les allusions plus ou moins voilées aux personnages du jour, à l'histoire contemporaine, refroidissent quelque peu pour nous. Nous allons retrouver le poète dans une œuvre originale et vraiment supérieure, que les Bucoliques font déjà pressentir.

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