‹ VirgileChapitre 5 sur 18 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

LES GE0RGIQUE3.

Désormais la biographie de Virgile ne nous ofïrira plus d'événement considérable. Le reste de sa vie^ il le passera dans l'étude, tout entier à la composition de ses ouvrages. Il gagnera de plus en plusles bonnes grâces d'Auo^uste et de son ministre Mécène^ dont il devint l'ami. Il sera lié avec les personnages les plus considérables et les plus célèbres écrivains de son temps. Mais, nous l'avons dit déjà, la cour ne l'attirait pas : fidèle à ses prédilections d'enfance, il se plaisait surtout à la campagne, en Sicile et de préférence à Naples^ sur cette côte de Campanie où le retenaient la pureté d'un ciel d'azur et la vue d'un paysage splendide.

Il y trouvait la tranquillité qui lui était nécessaire pour ses travaux. Sa santé délicate avait aussi besoin du calme des champs. A la ville, il semble s'être toujours senti un peu dépaysé. Malgré les illustres amitiés qu'il V rencontrait et la grande popularité dont il y jouissait, il préférait à l'agitation de Rome la solitaire et paisible retraite où^ suivant l'expression de Tacite (1), venaient pourtant le chercher la faveur d'Auguste et les regards du peuple romain.

(1) Dialogue des orateurs.

LnS GRORGIQUES. ' 3|

CVst à \iij)losqiie Virgile écrivit presque tout entières

\ SCS (k'or g iqurs{\), auxquelles il travailla pc^ndant sept

années. Est-ce sur l'invilation de Mécène que Virgi!e

cnlreprit de composer ce poème sur l'agriculture cCen général sur la vie des champs ? Il est probable tout au moins quele ministre d'Auguste encouragea vivement le poète à traiter ce sujet. Il était fort à propos de rappeler les Romains au goût de l'agriculture, qui, après avoir été leur art national, était tombée, pour diverses causes, en pleine décadence. L'empereur s'efTorçait de ranimer, avec l'amour de la vie champêtre, les vertus antiques, la simplicité, la tempérance, la pureté des mœurs, bien altérées depuis la conquête des riches pays de l'Orient, remplis de toutes les séductions du vice. En suivant sa propre inspiration qui le portait, lui, fils des champs, à célébrer les beautés de la nature' Virgile secondait les projets d'Auguste. Mais comment admettre un instant qu'il ait fait en quelque sorte sur commande un tel poème PAurait-il, dans ce cas, trouvé cet accent de sincérité qui nous ravit?

Le sujet avait d'aillem-s par lui-même un puissant intérêt. N'était-il pas tout national? Dans les temps anciens, l'agriculture avait fait la force de Rome. C'est dans les travaux des champs qu'elle avait puisé la vertu et la mâle énergie qui en firent la maîtresse du monde. Aussi rien n'avait été autrefois plus honoré que cet art ; les lois le protégeaient ; de nombreuses divinités présidaient à tous les actes de la vierus'.ique. Des fêtes très populaires se célébraient, soit au printemps, pour appeler sur les semailles les faveurs du ciel, soit en été, en l'honneur de Bacchus

(1) D'un mot .qroc qui signifie : travaux de la terre.

qui présidait aux vendanges, ou de Cérès, déesse des moissons, à qui l'on ofTrait les prémices de la récolte nouvelle.

La vie des champs avait été autrefois la véritable vie romaine ; les plus hauts personnages de l'État , quittant la robe blanche bordée de pourpre , insigne du consulat, revenaient cultiver leur petit do- , manie.

Mais c'étaient là les temps héroïques : à l'époque où Virgile composait ses Géorgiques, les mœurs étaient changées de fond en comble. Le luxe et la corruption avaient fait d'immenses progrès. La frugalité de la vie champêtre n'était plus pour plaire à ces patriciens opulents, avides de tous les plaisirsqui affluaient à Rome ; aussi visitaient-ils rarement leurs domaines ruraux, ou, s'ils s'y rendaient parfois, ils traînaient à leur suite une armée d'esclaves et des convois de provisions de toute sorte. Car il fallait que la table de ces grands seigneurs fût alimentée par les produits du monde entier ; l'Inde devait leur envoyer ses épiées, les mers lointaines, leurs plus beaux poissons, l'Asie-Mineure, les pièces de gibier les plus rares. Avec de telles mœurs, comment s'étonner que l'agriculture fût à ce point délaissée et en péril ? Les domaines étaient devenus immenses par suite de l'accroissement de la fortune entre les mêmes mains, et le maître, retenu à Rome, n'en surveillait plus l'exploitation , abandonnée au travail des esclaves. La terre semblait avoir perdu sa fertilité. Beaucoup de champs restaient en friche ; d'autres, jadis labourés, s'étaient, pour satisfaire au caprice des grands, transformés en bois, en prairies arlilicielles, en parcs faits pour le plaisir desyeiix, mais ■ improductifs. L'antique ferme était devenue une mai»

Li:S GÉORGIQUES. 33

son d'agrément, propre à la villégiature, on le maître voulait retrouver le eonPort delà ville. On était maintenant obligé d'emprunter aux provinces le blé nécessaire à la subsistance de l'immense cité. A toutes ces causes qui avaient précipité le déclin de l'agriculture, étaient venues s'ajouter les guerres civiles, cpii avaient dépeuplé les champs et jeté la désolation parmi les laboureurs; la paix même n'avait pas mis fin aux souffrances des campagnards ; car maint domaine arraché à son propriétaire était devenu le prix dont le vainqueur payait les servicesde ses soldats: nous l'avons vu par l'exemple de Virgile lui-même.

Outre son intérêt national, le poème des Géorgiques avait donc un intérêt d'opportunité. Le poète servait son pays en rappelant à l'amour de la campagne ses compatriotesinsouciantsou découragés. Nul n'était plus propre que lui à aider Auguste et Mécène, auquel le poème est dédié, dans cette tâche difficile de restaurer les vieilles mœurs agricoles des Romains. Il n'avait qu'à laisser parler son cœur pour trouver des accents sincères et émus.

Les Géorgiques appartiennent au genre qu'on appelle didactique,cesi-'d-(\\vequi enseigne; il comprend les poèmes où l'on donne des leçons sur un art quelconque ou sur une science, tels que la philosophie, l'astronomie, la peinture, la pèche, la chasse, la navigation,etc. Ilcomporteàla fois despréceptes techniques tels que pourrait les fournir un traité en prose, et les ornements delà poésie, qui enlèvent à l'exposition du sujetson aridité. Pour composer un poème didactique, il faut donc être tout ensemble un savant et un poète.

Virgile avait sous les yeux plus d'un modèle : chez

34 vmGiLE.

les Grecs, Hésiode (1) qui, dans des temps reculés, avait chanté déjà les travaux de la terre ; à Rome même, Lucrèce (2), poète de génie^ qui avait célébré la nature dans un poème cloquent et passionné. Mais, quoique Virgile ait fait plus d'un emprunt à ses devanciers^ il n'en a pas moins une grande originalité. Les préceptes relatifs à l'agriculture, il les a puisés, pour la plupart, dans les écrits des Grecs ou des Romains qui s'étaient occupés de cet art. Sa science est aussi complète qu'elle pouvait l'être de son temps. Là cependant n'est pas le principal intérêt de son œuvre. Ce qui nous y attache surtout, c'est l'art avec lequel il a su faire vivre ces descriptions des travaux rustiques, c'est la sympathie émue avec laquelle il nous initie aux mystères de la nature ou cherche à les pénétrer^ c'est cette tendresse qui s'étend non seulement aux cultivateurs, mais à tout ce qui les entoure, aux animaux des champs, aux arbres, à la terre ; car il a su donner une âme même aux choses inanimées.

Les premiers vers du poème nous en exposent le plan, qui est d'une netteté lumineuse :

C( Quel art produit les riantes moissons, sous quel astre <( il convient de labourer la terre et de marier la vigne à c( l'ormeau, quels soins il faut donner aux bœufs^ à la conc( servation des troupeaux, quelle expérience réclame l'éduc( cation de l'abeille économe, voilà, Mécène^ ce que je vais « chanter. »

Le premier chant traitera donc du labourage et des instruments aratoires; dans le second, le poète nous

(1) Autour du poème: Les Œuvres et les jours, né à Ascra en Béotie. (ix" siècle avant J.-C.)

(2) Né h Rome, vers l'an 98 avant J.-G.

enlrcliendra de la ciilliirc des arbres, et en particulier des arbres fruitiers, do l'olivier, de la vigne. Dans le troisième, il sera question des troupeaux et des animaux rusiiqucs ; enfin le quatrième sera tout entier consacré aux abeilles.

Nous allons parcourir ensemble ce beau poème, et, puisque nous ne pouvons tout citer, nous arrêter au moins aux passages les plus intéressants et les plus célèbres.

Virgile commence par invoquer les dieux qui président aux travaux des champs : Cérès, qui enseigna aux hommes l'art du labourage; les Faunes, lesDryadeset les Sylvains, divinités des bois ; Neptune, qui fit saillir de terre le premier cheval ; Pan, gardien des brebis ; Minerve, qui créa l'olivier pacifique; Triptolème, qui inventa la charrue recourbée, en un mot tous les êtres divins qui veillent sur les campagnes, qui fécondent les germes des nouvelles semences et du haut des cieux leur versent les pluies salutaires. Dans cette invocation, il comprend Auguste lui même, et sacrifie ainsi à l'usage qui allait de plus en plus se généraliser, de déifier les empereurs de leur vivant même. Nous avons peine à comprendre aujourd'hui de si monstrueuses adulations, qu'expliquent, sans les excuser, certaines tradilions politiques et religieuses des Romains. Corneille fait dire avec raison par un païen sceptique :

Nos aïeux à leur gré faisaient un dieu d'un homme, Et leur sang parmi nous conservant leurs erreurs. Nous remplissons le ciel de tous nos empereurs. Mais, à parler sans fard de tant d'apothéoses, L'effet est bien douteux de ces métamorphoses {1).

(l) Polyeucte, act. iv, se. 6.

Le poète entre ensuite dans son véritable sujet. Dès le retour du printemps^ lorsque la neige se fond et s'écoule du haut des montagnes longtemps blanchies, que la terre, durcie naguère par la gelée, s'amollit sous la tiède haleine des zéphirs, le laboureur doit commencer ses durs travaux, et faire reluire au frottement du sillon le soc de la charrue rouillé par un long repos. Mais, avant de creuser avec le fer une terre inconnue, il faut étudier la nature du sol : dans telle contrée, c'est le blé qui réussit le mieux, dans telle autre, la vigne ; il est pour chaque terrain une culture qui lui convient de préférence. Virgile expose alors avec une précision de détails très grande, mais qui n'enlève rien à la beauté poétique des vers, les conditions les plus favorables aux semailles, les mille précautions que le laboureur doit prendre, les soins assidus qui s'imposent à lui; il énumère et décrit les instruments nécessaires à la culture : la charrue, la herse, les chariots, les râteaux pesants, les vans et les corbeilles tissus d'un osier flexible. Il enseigne aussi comment il importe d'aplanir l'aire où le blé sera battu, et de la purger des taupes, des crapauds, ou des charançons, terribles ennen^iis des récoltes. A ces préceptes en succèdent d'autres, relatifs à la répartition des travaux selon les différentes saisons. L'agriculteur doit se régler d'après les constellations, d'après le lever et le coucher des aslres. Si la pluie le retient dans sa maison, il peut à loisir faire bien des ouvrages nécessaires ; il affile le soc émoussé de sa charrue, marque ses troupeaux, mesure ses grains, aiguise des pieux et des fourches à double dent, ou pré|)are les branches du saule pour en lier la vigne naissante ;

« Il est, mômo pour les jours do fête, certaines occu-

« pations que n'interdisent ni la religion, ni les lois ; on

« peut, sans otïenser les dieux, détourner le cours d'un

« ruisseau, entourer ses moissons d'une baie, tendre des

« pièges aux ojs^aux, mettre le feu aux broussailles, ou

« plonger dans une eau salutaire le troupeau des brebis be-

« lantes. Souvent, ces jours-là, le paysan hâte le pas tardif

« de son âne, dont il a chargé les flancs d'huile ou de fruits

« communs, et, revenant de la ville, en rapporte une meul^

« ou un noir gâteau de poix (1). »

Les phases de la lune doivent être observées : ear il est des jours néfastes, c'est-à-dire où, suivant les croyances superstitieuses des Romains, rien neréussit de ce que l'on entreprend. Certains travaux enfin s'accommodent mieux de la nuit ; d'autres, de la chaleur de midi. C'est en pleine ardeur du soleil qu'il faut moissonner et broyer les grains; c'est la nuit qu'il est à propos de faucher les prairies desséchées, pendant quela rosée humecte et amollit le sol. L'hiver est la saison du repos ; et cependant l'oisiveté ne convient jamais au laboureur.

« Plusieurs, dans les soirées d'hiver, veillent à la lueur

« d'une lampe, s'arment d'un fer tranchant et taillent le

« bois résineux en forme de torches. Cependant leur com-

c( pagne charme par ses chansons les longues heures

a du travail, et fait courir entre les fils de la toile la

« navette sonore, ou bouillir sur le feu le doux jus de la

« vigne, et écume avec un rameau vert la liqueur qui fVéuiit

<( dans la chaudière d'airain (2) C'est encore pendant

« la froide saison que l'on cueille le gland dans les bois,

« ainsi que les baies du laurier, et l'olive et le fruit ensan-

« glantc du myrte ; c'est le moment de tendre des pièges

(1) Gèorgiques, l, v. 268 à 275.

(2) Gèorgiques, l, v. 29i à 29G.

(( aux grues, des filets aux cerfs, de suivre à la trace les

« lièvres aux longues oreilles, et d'abattre les daims en

c( faisant tourner, comme riiabitant des Baléares, la fronde

« meurtrière, tandis qu'une neige épaisse couvre la terre et

<ï que les fleuves charrient des glaçons (1). »

Observons aussi avec vigilance les constellations qui à l'automne annoncent les tempêtes. Quelle description vive, colorée, d'une vérité frappante, que celle de l'orage éclatant à l'époque de la moisson et anéantissant tout resj)oir du cultivateur ! N'y a-t~il pas ici une impression personnelle rendue avec une saisissante sincérité ?

« Plus d'une fois, au moment oii le laboureur introdui- « sait les moissonneurs dans les plaines jaunissantes, et déjà « coupait les frêles tiges de l'orge, j'ai vu tous les vents i( déchaînés se livrer bataille,, déraciner, enlever au loin c( dans les airs la moisson féconde, et l'orage emporter dans d ses noirs tourbillons le chaume léger et la paille volti- « géant dans l'air. Souvent aussi s'avancent au ciel comme « d'épais bataillons^ des nuées chargées d'eau, et une hor- « rible tempête s'amasse, grosse de pluies, au sein d'un (( sombre amoncellement de nuages. Le ciel semble s'abat- « tre et se fondre en averses torrentielles, qui noient ces « riantes campagnes, fécondées par les travaux des bœufs. « Les fossés se remplissent ; les fleuves au lit profond dé- « bordent en mugissant, et la mer bouillonne dans ses « gouffres écumants. Le père des dieux lui-même, dans la « nuit des nuages orao^eux, lance la foudre de sa main étin- « celante ; la vaste terre tremble au loin ébranlée, les ani- C( maux s'enfuient et Tépouvante abat les cœurs des mortels. « Le dieu, de ses traits embrasés, frappe l'Athos ou le « Rhodope ou les hauts monts Cérauniens (2). Le vent

(1) Géorgiques, l, v. 305 à 310.

(2) Le mont Athos, en Macédoine; le Rhodope, en Thracc , les monts Cérauniens, en Epire.

LES GÉORCIQUES. 30

« croît, la pluie redouble; tantôt les bois, tantôt les rivages « retentissent sous le soufiio furieux de l'ouragan (1). »

C'est pour éviter de tels désastres qu'il faut tenir le plus grand compte des présagesqiie donnent la lune et les astres, comme de mille indices que le lahoin-eur expérimen tésaurareconnaître. Ainsi, la lempêtemenace quand on voit l'hirondelle voltiger en criant autour des laes, quand on entend la grenouille, dans la vase des marais, coasser son éternelle plainte, ouïes corbeaux remplir l'air de leurs battements d'ailes.

« La jeune fille elle-même, filani k la lueur de la lampe « nocturne, sait prJvoir l'orage, quand, autour de la mèche « en feu qui pétille, elle voit se former de noirs champi- « gnons (2). »

Virgile ne recule pas devant la simplicité de ces delails pris dans la nature; il ne se laisse pas arrêter par une fausse délicatesse de goût, comme l'ont tidt la plupart des poètes didactiques français, au xvni" siècle. Mais il sait, avec une merveilleuse facilité, changer de ton, quand le sujet le commande. Entre tant d'autres qualités de style, il possède à un haut degré la souplesse et la variété, qui, selon l'expression de Bossuet, « est tout le secret de plaire. » En voici un exemple. Après avoir indiqué les présages que l'on peut tirer de l'aspect du soleil à son lever et à son coucher, il rappelle les terribles pronostics que cet astre donna naguère, lorsqu'il annonça au monde le retour des guerres civiles, après la mort de César. C'est en des vers majestueux et j)leins d'éclat qu'il nous peint tous ces

(l) Géorgiques, i, v. 3IG à 334.

(•2) Géorgiques, i, v. 390 à 392.

signes précurseurs des nouvelles calamités dont l'Italie devait être frappée.

« Le soleil eut pitié de Rome, qnand César cessa de vi- « vre ; il voila d'un sombre nuage son front lumineux et c( menaça d'une nuit éternelle la race impie des hommes. <( Hélas ! en ces temps déplorables, la terre aussi, et la mer, « et les sinistres hurlements des chiens, et les cris des oi- « seaux funèbres, tout annonça nos malheurs. Que de fois « nous avons vu l'Etna briser ses fournaises, s'élancer en « bouillonnant dans les champs des Cvclopes, et rouler, « avec des tourbillons de flammes, des roches liquéfiées 1 « La Germanie entendit de toutes parts un cliquetis d'arec mes retentir dans les airs, et des tremblements jusqu'alors « inconnus ébranlèrent les Alpes. En plus d'un endroit le « silence des bois sacrés fut troublé par des voix lamenta- « blés. Des fantômes, pâles et effrayants, apparurent à la c( tombée de la nuit, et, prodige inouï ! les animaux parlè- « rent. Les fleuves s'arrêtent, la terre s'entr'ouvre ; on « voit dans les temples l'ivoire ému verser des larmes et c( l'airain se couvrir de sueur. Le roi des fleuves, l'Eri- « dan (1), déborde, entraînant les forêts dans son cours « furieux, et roule à travers les campagnes les étables aveo « les ti'oupeaux.

« Alors les entrailles des victimes n'offraient que des (( fibres menaçantes ; le sang coula des fontaines, et les « villes aux remparts élevés retentissaient pendant la nuit « des lugubres hurlements des loups. Jamais la foudre ne « tomba plus souvent d'un ciel serein ; jamais au firma- (L ment ne flamboyèrent tant de sinistres comètes. Aussi les « plaines de Philippes virent-elles pour la seconde fois les « Romains aux prises avec les Romains, et les dieux ont « laissé la Thessalie et les vastes champs de l'Hémus s'en- (( graisser deux fois de notre sang. Sans doute un jour (( viendra oi^i le laboureur, en traçant des sillons dans ces « plaines fatales, rencontrera sous le soc de sa charme des c( javelots rongés par la rouille, heurtera de sa herse pesante

(1) ;Nom fabuleux du Pô,,

LES GKORGIorES, '^^^

« des casques vides, et, dans des tombeaux entr'ouverts, « contemplera d'un œil étonné les gigantesques ossements (S. des guerriers (1). »

Ces derniers vers ont été admirablement rendus par Victor Hugo: les temps, dit il, sont arrivés que le poète avait prédits:

Aujourd'hui dans ces champs, vaste plaine muette, Parfois le laboureur, sur le sillon courbé, Trouve un noir javelot qu'il croit des cieux tombé, Pui^ heurte pC-le-mêle, au fond du sol qu'il fouille. Casques vides, vieux dards qu'amalgame la rouille. Et, rouvrant des tombeaux pleins de débris humams, raiit de la grandeur des ossements romains (2) I

Le sentiment qui est ici exprimé par Virgile est un (le ceux qui lui tiennent le plus au cœur. Il a l'horreur de la guerre civile, dont il a vu de près toutes les misères, et qui ne l'a pas épargné lui-même ; il aspire, comme tous ses contemporains, à la paix, à une paix dur ible • il salue avec reconnaissance le maître qui s'est imposé à Rome et lui donne, à défaut de la liberté perdue, hélas! pour toujours, unetranquillité qui n'est ms sans gloire et la sécurité du lendemain. Aussi, après Il peinture des désastres qui ont frappé l'Italie, quelle ardente prière il adresse aux dieux, comme il les supplie d'épargner désormais sa patrie et de conserver longtemps à la terre le prince qui a entrepris de réparer tanUlemaux, de relever tant de ruines!

I e cbantll des Géorgiques s'ouvre par une courte et bpillante invocation à Bacchus ; car c'est la vigne chère à ce dieu que le poète va célébrer, ainsi que les arbres

(W Gcorqiqxies, i, v. 46G à 497. , ., , , ,„

(i) Les /Payons et les Ombres, viii. A M. le duc de,..

des forets, des vergers, et l'olivier si lent à croître. Ici encorenousrencontrerons bien des détails techniques, tels qu'aurait pu en contenir un traité d'arboriculture; mais une poésie vivifiante, une sensibilité toujours en é\eil animent et fécondent ces préceptes arides. L'arbuste n'est plus pour Virgile un végétal qu'on taille ou qu'on émonde, qu'on greffe ou qu'on provigne, et dont il suffise de décrire la culture avec une froide et sèche exactitude. C'est un être auquel il prête des sentiments humains et attribue toutes nos passions: Tignorance, la crainte, l'étonnement, la tristesse. Ici, c'est le rejeton du laurier qui, tout petit, cherche un abri sous l'arbre élevé qui lui adonné naissance, comme l'enfant qui se réfugie dans le sein de sa mère ; ailleurs, c'est le })lalane ou le frêne qui, récemment greffé, regarde avec surprise le feuillage nouveau qui couvre ses branches et ces fruits qui ne sont pas les siens. Puisque de tendres soins il recommande pour ces arbres exposés à tant de fléaux divers! Comme il semble souffrir avec ceux qui périssent, soitquand l'incendies'est abattu surla forêt, soit quand la dent meurtrière des troupeaux déchire leurécorceou broute les pousses de leur naissant feuillage! Comme il se réjouit, au contraire, lorsque, sous la tiède haleine des brises printanières, les jeunes plantes s'épanouissent aux rayons du soleil et font sortir leurs bourgeons délicats, gage de la récolte future, ou quand, l'automne venu, la vigne plie sous le poids des raisins et que partout les arbres fruitiers répandent leur savoureux parfum !

L'étude du climat qui convient le mieux à chaque espèce l'entraîne à faire un chaleureux éloge de l'ilalie, quelesdieux ont particulièrement favorisée. Le patriotisme de Virgile sedonnc carrière dans ce beau passage;

cVst, nous le répétons, une des sources de son inspiralion ; l'amour de la pairie le soutient dans celle Icntative pour ramener ses contemporains au goùl de l'agriculture. Un de nos plus grands poètes, André Cliénier, a imité cet éloge de l'Italie, et avec lescliangcments qu'exigeait la dilTérence des deux pays, il l'a aj)j)liqué à notre France. Citons quelques-uns de ces vers gracieux, émus et d'une couleur si antique ; c'est du Virgile, pour ainsi dire, transposé :

France 1 ô belle contrée, ô terre généreuse,

Que les dieux complaisants formaient pour être heureuse.

Tu ne sens point du Nord les glaçantes horreurs ;

Le Midi de ses feux t'épargne les fureurs ;

Tes arbres innocents n'ont point d'ombres mortelles ;

Ni des poisons épars dans tes herbes nouvelles

Ne trompent une main crédule ; ni tes bois

Des tigres frémissants ne redoutent la voix ;

Ni les vastes serpents ne traînent sur tes plantes

En longs cercles hideux leurs écailles sonnantes.

Les chênes, les sapins et les ormes épais

En utiles rameaux ombragent tes sommets ;

ICt de Beaune et d'Aï les rives fortunées,

Et la riche Aquitaine, et les hauts Pyrénées,

Sous leurs bruyants pressoirs font couler en ruisseaux

Des vins délicieux mûris sur leurs coteaux.

La Provence odorante, et de Zéphyre aimée,

Respire sur les mers une haleine embaumée,

Au bord des flots couvrant, délicieux trésor,

L'orange et le citron de leur tunique d'or,

Et plus loin, au penchant des collines pierreuses,

Forme la grasse olive aux liqueurs savoureuses,

Et ces réseaux légers, diaphanes habits,

Où la fraîche grenade enferme ses rubis.

Sur tes rochers touffus la chèvre se hérisse,

Tes prés enflent do lait la féconde génisse,

Et tu vois tes brebis, sur le jeune gazoUf

Epaissir le tissu de leui* blanche toison.

Dans les fertiles champs voisins de la Touraine,

Dans ceux où l'Océan boit l'urne de la Seine,

S'élèvent pour le frein des coursiers belliqueux.

Ajoutez cet ainas de fleuves tortueux :

L'indomptable Garonne aux vagues insensées,

Le Rhône impétueux, fils des Alpes glacées,

La Seine au flot royal, la Loire dans son sein

Incertaine, et la Saône et mille autres enfin,

Qui nourrissent partout, sur tes nobles rivages,

Fleurs, moissons et vergers, et bois, et pâturages,

Rami)ent au pied des murs d'opulentes cités, ''

Sous les arches de pierre à grand bruit emportés (1).

Le second chant des Géorgiques se termine par un épisode également célèbre, l'éloge de la vie champèlre. Dans ce morceau qui contient l'idée capitale du poème, Virgile oppose à l'agitation inquiète, au luxe coupable, à la corruption des villes, le calme, la simplicité, la pureté des campagnes. Quel séduisant tableau des labeurs salutaires et des joies du cultivateur !

« Le laboureur fend le sein de la terre avec le soc re- « courbé de la charrue. Ce travail amène ceux de toute « l'année ; c'est par là qu'il nourrit sa patrie, ses petits « enfants, ses bœufs et ses jeunes taureaux qui l'ont bien « mérité. Nul repos pour lui, avant que l'année ait chargé c( ses arbres de [fruits, rempli de troupeaux ses étables et « couvert ses sillons de gerbes abondantes, dons de Cérès^ « qui feront ployer ses greniers. L'hiver venu, il broie sous « le pressoir l'olive de Sicyone (2) ; les porcs , repus de « glands, rentrent joyeux à l'étable ; on cueille les baies sau- « vages de la forêt. L'automne lui fournit ses fruits divers, « et, surles coteaux élevés qu'échauffe le soleil, la douce ven- « dange achève de mûrir. Cependant ses enfants chéris,

(1) A. Chénicr, Hymnes et Odes, I.

(2) Ville d'Achaie renommée pour ses oliviers.

LES GÉORGIQUES. Uo

« suspendus à son cou, se disputent ses caresses ; sa clmste « maison suit lea lois de la pudeur. Ses vaches laissent pente dre leurs pis gonflés de lait, et ses gras chevreaux luttent « entre eux, corne contre corne, sur le gazon touffu. Lui « aussi a ses jours de fêtes, et couché suri herbe, tandis qu'au « milieu brûle le feu de l'autel et que ses compagnons cou- « ronnent de fleurs le cratère (1), il t'invoque, ô Bacclius! « ent'ofïrant des libations. Puis il suspend cà une orme h prix « que les bergers se disputent en lançant le javelot rajuJe, <r on les invite à déj'Ouiller leurs corps robustes pour « s'exercer à une lutte champêtre.

« Telle fut la vie que menaient jadis les vieux Sabins,pr.i3

« Rcmus et son frère ; c'est ainsi que s'est accrue la vail-

« lanle Etrurie^ que Rome est devenue la merveille du

« monde, et seule a dans son enceinte enfermé sept col-

a lines. Avant le règne de Jupiter, avant que la race impie

« des hommes se nourrît delà chair des taureaux, Saturne,

« pendant Tâge d'or, menait cette vie sur la terre. On

<( n'avait pas encore entendu retentir le clairon, ni forgé

« les glaives sur les enclumes (2). »

Fénelon admirait beaucoup ces beaux vers, dont se sont inspirés plusieurs de nos poètes, entre autres Racan(3), qui a, lui aussi, chanté le bonheur de cette vie champêtre et peint les paisiblesjoies du laboureur.

Léchant III s'ouvre, comme les précédents, par une invocation aux dieux champêtres. Ces prières répétée s donnent à l'œuvre un caractère de gravité religieuse. Le poète annonce que , dédaignant les sujets rebattus, il veut entrer dans une voie nouvelle, et prendre sju essor pour que son nom vainqueur du temps vole de bouche en bouche. Il promet d'élever au bord du

(1) Vase qui contenait le vin destiné au repas.

(2) Gèorgiqucs, il, v. h\i à 539.

(3) Né en 1589, mort en 1670, disciple de Malherbe, auteur de poésies pastorales et religieuses.

Mincio, dans la plaine verdoyante deMantoue^ son pays natal, un temple de marbre, au centre duquel il placera la statue de César Auguste, qui en sera la divinité. Par cette allégorie, il semble déjà faire pressentir l'Enéide, qui sera un monument poétique élevé à la gloire de Rome et de l'empereur. En attendant, il va chanter les troupeaux, heureux s'il peut, en traitant ce sujet, faire honneur à sapatrie. Il décrit avec la plus élégante précision les caractères d'un cheval de sang, et insiste sur les soins qu'il faut apporter au choix des génisses et des juments destinées à la reproduction. Il trace un vif et gracieux tableau du poulain de bonne race. On le distingue à la fierté de son port, à la souplesse de ses jarrets :

d Son encolure est haute, sa tête effilée, son ventre court,

« sa croupe arrondie ; ses muscles ressortent avec énergie

« sur son généreux poitrail... Entend-il au loin le bruit

c( des armes, il ne peut demeurer en place ; ses oreilles se

c( dressent, tout son corps tressaille et, frémissant, il lance

« du feu par les naseaux ; les flots de son épaisse crinière

« retombent sur son épaule droite... de son pied il creuse la

« terre et la fait résonner sous sa corne vigoureuse (1). »

Même relief, même vérité dans les vers que le poète consacre à la description des taureaux, des chèvres, des brebis, et dans ceux où il nous entretient des pré-

' cautions que réclame l'élève des divers bétails, des procédés à employer pour les préserver de la chaleur ou des rigueurs de l'hiver. Avec les pays et les climats

' changent les usages d(;s bergers. Dans les déserts de la Libye, pendant des mois, le troupeau nomade broute

[\) GéorgiquQs, ni, v. 79 à 83.

sans alîri, erranl au hasard dans les vastes pâluraj^es. Chez les Scythes, sur les bprds du Danube, là où règne un éternel hiver, les troupeaux restent sans cesse enfermés dans les étables, car les champs sont sans herbe, les arbres sans feuillage, et la terre disparaît au loin sous un manteau de neige et sous d'épais frimas. Le cours des fleuves est enchaîné par la glace ; ils peuvent maintenant supporter le poids de lourds chariots; des lacs entiers se durcissent et se congèlent. Malheur aux animaux qui s'aventurent au dehors par celte horrible froidure; ils gisent bientôt ensevelis sous la neige; ceux-là seuls échappent que les sauvages habitants de ces contrées, vêtus de la fourrure des bètes fauves, gardent avec eux dans leurs antres profonds, où brûlent nuit et jour des chênes et des ormes entiers, et où ils trompent la longueur du temps en jouant et en buvant une liqueur fermentée faite de sorbes, seul vin de ces déserts.

Le poète enseigne ensuite par quels rûoyens s'obtiennent la meilleure laine, le laitage le plus gras et le plus savoureux, et quels soins il faut donner aux chiens, gardiens vigilants du troupeau, ardents auxiliaires du chasseur. Fuis il indique les dangers auxquels sont exposés les animaux domestiques, et les moyens de les en garantir; tantôt c'est l'immonde vipère, tantôt la couleuvre, regardée à tort comme venimeuse par les anciens, qui menacent les bœufs de leur poison mortel. Mais surtout les maladies sont redoutables : Virgile en expose les symptômes, les causes, les remèdes, et ce passage est un de ceux qui confirmeraient le mieux la tradition suivant hujuolle il aurait fait dans sa jeunesse des études mc'dieales. Il est ainsi amené à parler d'une épizootie ou peste des animaux qui avait récemment

ravagé le Norique (1). La description de ce fléau constitue l'épisode le plus important et le plus beau du IIP chant.

Avant Virgile, un illustre historien grec, Thucydide (2), avait tracéle tahleau de la pested'Athènes qui dévasta celte ville pendant la seconde année de la guerre du Péloponèsc, tableau d'une simplicité grandiose, reproduit par le plus grand des poètes latins anlérieursà Virgile, par Lucrèce. L'auteur desGéorgiques n'a pas, comme ses devanciers, la ressource de nous intéresser aux misères de l'homme, notre semblal)le, frappé par un fléau contre lequel tous les remèdes demeuraient impuissants et dontles terribles effets physiologiques et moraux ont été admirablement peints par les écrivains quenous venons deciter. C'est d'animaux seulement qu'il est ici question, el pourtant, si vive est la sensibilité de Virgile, simerveilleuxsonart,qu'ilasu nousémouvoirautan' que Lucrèce, en nousparlantdes souffrances du taureau, du cheval, de la brebis. On est saisi d'une profonde pitié au spectacle de ces bêtes innocentes qui se débattent en vain dans les tortures de ce mal implacable. La Fontaine s'est souvenu du poète latin dans ces vers si touchants de la fable : Les Animaux malades de la Peste (3) :

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappes •

On n'en voyait point d'occupés A cherclier le soutien d'une mourante vie ;

Nul mets n'excitait leur envie ;

(1) Aujourd'hui la Cariathie, la Stj^rie et la province de Salzbourg.

(2) Auteur de Vllistoire de la guerre du Péloponèse, né en 740 av. J.-C, mort en 396.

(3) L. VII, fable I.

lîei'ivdin-lioa d( iochiii.

La Pcsto des Animaux.

LES fcÊORGlQllES. 51

Ni loups, ni renards, n'épiaient La douce et l'innocente proie ; Les tourterelles se fuyaient ; Plus d'amour, partant plus de joie.

Dans le Noricjiie donc, la peste éclata avec tant de violence que, après bien des années, ce pays n'oftVait encore aux yeux que des pâturages vides, de vastes et profondes solitudes.

(( Là jadis un air infecté, s'embrasant de toutes les cha- « leurs de l'automne, répandit une affreuse contagion qui « frappa de mort l'espèce entière des animaux domestiques ce et celle des bêtes sauvages, corrompit l'eau des lacs et « empoisonna les pâturages. La mort se présentait sous plus « d'une forme. D'abord une cbaleur dévorante, circulant a dans les veines de l'animal, contractait douloureusement « ses membres ; bientôt après y ruisselait une liqueur âcro « qui minait et entraînait peu à peu ses os dans une entière « dissolution. Souvent, au pied des autels, la victime qu'on « allait immoler auxdieux, au moment où on parait sa tête « de bandelettes de laine blanche comme la neige, tomba (( mourante entre les mains des sacrificateurs, trop lents à « frapper ; ou si le prêtre avait eu le temps de l'égorger, « ses entrailles refusaient de brûler sur le feu de l'autel, « et le devin consulté n'en pouvait tirer aucun présage ; « c'est à peine si les couteaux se teignaientd'unpeu de sang « et si quelques gouttes humectaient la surface du sol.

(f Cependant lesjeuues taureaux meurent çà et là au sein (( des riants pâturages et exhalent leur douce vie près d'une « crèche remplie d'herbages. Les chiens si caressants sont <( en proie à la rage ; une toux violente secoue les flancs « du porc haletant, sa gorge se tuméfie, et bientôt il est « suJEïoqué. Il succombe à son tour, le malheureux coursier, (( autrefois vainqueur, oublieux de la gloire, iudificrent à u l'herbe des prés ;il se détourne des fontaines, frappe sans « cesse la terre de son pied ; ses oreilles tombent et se <f couvrent d'une sueur intermittente qui devient froide

b2 VIRGILE.

« quand il va mourir ; sa peau sèche et rugueuse résiste à h « main qui le touche...

« Mais voilà que le taureau, fumant sous la lourde a. charrue, s'abat soudain, vomit des flots de sanoj mêlés (( d'écume et pousse ses derniers gémissements. Le labon- « reur s'en va consterné, et, dételant l'autre taureau affligé (( de la mort de son frère, laisse sa charrue au milieu du « sillon commencé. Ni l'ombre des forêts profondes, ni les (( tendres pâturages ne peuvent rien sur l'animal languissant, u non plus que la source qui, roulant sur un lit de cailloux, « descend dans la plaine, plus pure que le cristal. Mais ses « flancs se creusent, une morne stupeur appesantit ses yeux « inertes, et sa tête affaissée retombe de tout son poids vers « la terre. Que lui servent tant de travaux, tant de service ces ? Que lui sert d'avoir retourné sous le soc la glèbe pe- « santé ? Et pourtant ce ne sont ni les vins du Massique (1) « chers à Bacchus, ni les mets somptueux qui le tuent ; sa « nourriture, c'est la feuille des arbres, c'est l'herbe delà c( prairie ; sa boisson^ l'onde transparente des sources ou « l'eau courante des fleuves, et jamais les soucis n'ont « troublé pour lui le bienfaisant sommeil (2). »

Que de calamités entraîne pour les hommes la perte de leurs compagnons de travail 1 Ils sont réduits à ouvrir la terre avec la houe, à creuser les sillons avec leurs ongles pour y enfouir les grains , et à traîner, le cou tendu, jusqu'au sommet des monts, leurs chariots grinçants. Le loup ne rôde plus autour des bergeries; les daims et les cerfs errent pêle-mêle avec les chiens ; les poissons, rejetés par les flots, gisent comme autant d'épaves sur le rivage de la mer immense; les oiseaux eux-mêmes tombent empoisonnés du haut des nues. Aucun remède ; les médecins se déclarent impuissants ; les Furies, lesMaladies, la Peur régnent en souveraines ;

(1) Montagne de Gampanie dont Igâ vins étaient renommés.

(2) Géorgiques, m, v. 478 à 530.

LES GF.ORGIQUES. 53

ce ne sont, sur les rives des fleuves et snrlo penchant des collines, que bêlements plaint ils de brebis et mugissements de bœufs expirants. I^es cadavres décomposés s'entassent dans les étables, jusqu'à ce qu'enfin les laboureurs songent à les enfouir dans la terre. Car toucher ces horribles dépouilles^ essayer d'utiliser ces toisons infectées^ c'est s'exposer à mourir en proie aux alîreuses tortures de la peste. Tel est le sombre tableau qui achève le troisième chant ; ce que la description a de lugubre et parfois de répugnant est corrigé et comme poétisé par les sentiments que Virgile y mêle. Notre traduction et noire analyse n'ont pu donner qu'une idée insuffisante de cette émouvante peinture ; c'est là surtout qu'il aurait fallu, selon l'expression de M™® de Sévigné, lire Virgile « dans toute la majesté du texte. »

Nous voici parvenus au dernier chant des Géorgiques, presque tout entier consacré aux abeilles. Il débute ainsi :

« Je vais maintenant parler du miel, rosée céleste, pré- « sent des dieux : jette encore, ô Mécène, im regard favo- « rable sur cette partie do mon œuvre ; dans de petits objets « je te présenterai de merveilleux spectacles. Je vais chan- « ter tout le peuple dos abeilles, leurs chefs magnanimes, « leurs mœurs, leurs passions, leurs combats. Mince est le « sujet, m.ais non la gloire, si aucun dieu jaloux ne ira- « verse mon entreprise et si Apollon écoute mes vœux. »

Virgile semble avoir pris un plaisir tout particulier à nous entretenir de ces insectes industrieux. Nulle part il n'a donné jilus librement carrière à son imagination, nulle part il n'a revêtu d'un plus riche coloris les notions que lui fournissaient ses observations personnelles aussi bien que la science contemporaine.

Il Aiit surtout œuvre de poète quand il prèle aux abeilles les sentiments de l'honime^, et célèbre sur un ton presque héroïque les batailles que se livrent entre eux les essaims rivaux.

Il commence par donner des conseils sur le choix d'un emplacement pour la ruche; autant que possible, il faut l'établir près des sources limpides, des étangs verdoyants de mousse, au bord d'un petit ruisseau qui fuit dans le gazon ; sur l'eau on jettera en travers des branches de saule ou de grosses pierres, où les abeilles pourront se poser comme sur des ponts et sécher leurs ailes au soleil d'été, si la pluie les a mouillées ou si un coup de vent les a précipitées dans l'onde. Qu'alentour fleurissent les plantes odorantes, le serpolet, la lavande, la sarriette à l'odeur forte ou la violette qui se baigne dans l'eau courante. Après ces fraîches descrij)tions, le poète indique à l'apiculteur comment la ruche doit être construite^ comment il peut recueillir les essaims et les amener dans les retraites qu'on leur a préparées d'avance, ou bien comment, quand ils engagent un formidable combat pour le choix d'un roi, on distingue la race et le chef qu'il faut préférer. Une fois les abeilles établies dans la ruche, il faut les y fixer en plantant tout autour des arbustes odorants, le thym et le sapin, et des fleurs au parfum pénétrant, telles que le sah^an. Ainsile poète se trouve amené à dire quelques mots des jardins, et exprime son regret de ne pouvoir traiter à son gré ce sujet qui lui sourit; mais le temps le presse, et il se borneà jeter en passant le charmant épisode du vieillard de Tarente, qu'il dit avoir jadis visité dans son modeste enclos, et à qui il décerne sans hésiter la palme de l'art du jardinage:

t Au pied (les hautes tours de Taronte, aux lieux où lo (.c noir Galcse arrose des" moissons dorées, je rae souviens « d'avoir vu un vieillard Cilicien, possesseur de quelques «. arpents d'un terrain abandonné, qui n'était ni propre au « labourage, ni favorable aux troupeaux, ni propice à la « vigne. Là pourtant, au milieu dos broussailles, il avait « fait pousser quelques légumes qu'entouraient une blan^ « che bordure de lis, des verveines et des pavots h la tige « grêle. Il se croyait aussi riche qu'un roi, et, quand, à la « nuit close, il rentrait au logis, il chargeait sa table de mets « qu'il n'avait pas eu besoin d'acheter. Le premier, au prince temps^ il cueillait la l'ose et à l'automne les fruits. Et a quand le triste hiver faisait encore éclater la pierre et qua (£ la glace enchaînait le cours des eaux, déjà il commençait a à tailler le feuillage de l'hyacinthe, accusant l'été lent à (' venir et les zéphyrs attardés. Aussi était-il le premier à « voir ses abeilles se reproduire, ses essaims se multiplier (( et le miel mousseux couler à flots de ses rayons pressés. (> Il avait des tilleuls et des pins en abondance, et autant « le printemps avait fait naître de fleurs sur ses arbres for- « tiles, autant l'automne lui rendait de fruits mûrs. Il avait c( encore aligné des ormes assez vieux, des poiriers durcis « par leâans, despruniers sauvages, portant déjà des fruits, « et des platanes assez hauts pour prêter leur ombre aux « buveurs. Mais, resserré dans les limites étroites de monsu- « jet^ j'abandonne à regret les jardins et laisse à d'autres iQ « soin de les chanter (1). d

Virgile continue ensuite l'étude des mœurs des abeilles. Des lois puissantes les régissent, elles ont une pairie, une demeure fixe. Sages et prévoyantes, elles pourvoient, l'été, aux besoins de l'hiver et mettent en commun les fruits de leurs travaux. Elles appliquent, comme on le fait dans l'industrie, le principe delà division du travail : les unes vont butiner dans les champs, les autres,

(1) Géorgiques, iv, v. Iv"» ù I i8.

demeurant au logis, façonnent les rayons de cire; d'autres distillent un miel pur; celles-ci élèvent les jeunes nourrissons, celles-là repoussent loin de la ruche les frelons paresseux; toutes s' empressentet s'agitent, et le miel embaumé exhale au loin la douce odeur du thvm. Cette activité delà ruche laborieuse estadmi. rablement exprimée par le poète, qui a observé avec une curiosité attendrie ce petit monde des abeilles; il n'hésite même pas à leur attribuer une parcelle de rintelligence divine. Que defois, depuis, cesmerveilleux insectes ont étél'objel des études etdesdescriptions des naturahstes ! Réaumur, Huber surtout, armés des méthodes etdes instruments de la science moderne, ont fait des observations infiniment plus savantes et plus minutieuses. Mais les vers de Virgile n'en restent pas moins dune vérité frappante, partout où il a pu voir par lui-même et ne se contente pas de reproduire les préjugés ou les fables accrédités chez les anciens. Michelet, qui, dans son beau livre de 17/îS<'c/(', a consacré aux abeilles des pagespleines de couleur et d'éloquence, où la science s'unit à la poésie, salue avec vénération le nom de Virgile qui a si bien parlé de ce petit peuple ailé : « Virgile est, dit-il, l'enfant de la terre, religieux interrogateur, soigneux et naïf interprète des secrets de la nature (1). »Et ailleurs : «Toute parole de ce grand poète sacré a une valeur très grave ! une autorité que j'appellerais augurale et pontificale (2) ». Aussi ne veut -il pas admettre que le poète ait commis de véritables erreurs, même là où les modernes triomphent de son ignorance. « Qu'il se soit trompé sur les mot?,

(1) L7)î.ser/e, p. 306. (Hachette.)

(2) Ibid. p. 305.

« qu'il ait mal applique) les noms, cela n'est pas im- (i possible ; mais pour les faits, c'est autre chose ; ce « qu'il dit, je crois qu'il l'a vu. »

Après avoir fait ressortir le respect dont les abeilles entourent leur roi, et indiqué l'époque où doit se faire la récolte du miel déposé dans les rayons, Virgile nous entretient des maladies qui peuvent atteindre ces insectes diligents et des remèdes qu'on y peut apporter. Mais si l'espèce toutenlièrevenait à disparaître, il est un procédé artificiel pour renouveler les essaims, etcesecret,c'estAristée,lebergerd'Arcadie, qui l'a découvert. Le voici : dans un emplacement étroit qu'on entoure de murspercésd'unemeurtrièreetqu'oncouvred'unloit, on enferme le corps d'un taureau de deux ans qu'on a assommé et meurtri, on le couche sur un lit de feuillage, de ihym et de garou. La décomposition du cadavre produit, au bout d'un certain temps, des insectes qui peu à peu revêtent la forme des abeilles. Tel est le moyen préconisé par Virgile. Il n'a, avonsnous besoin de le dire ? aucune valeur scientifique. Admettons, commele fait Michelet, que le poète ait ici confondu les abeilles avec d'autres msectes ailés qui semblent naître de la décomposition des corps. Quand il se serait mépris du tout au tout, nous ne devons pas nous glorifier outre mesure de notre supériorité facile sur les anciens, dans les sciences physiques et naturelles. Nous avons profilé du travail accumulé des siècles; la science est un trésor que chaque année augmente; mais la poésie peut du premier coup arriver à la perfection. Homère l'a prouvé. Virgile aurait bien des leçons à recevoir de nos naturalistes ; mais il reste un poète inimitable, et les plus grands parmi ceux qui ontillustrénotre époque s'inclinent encore devant lui.

0 Virgile ! ô poète ! ô mon maître divin (1) I

s'écrie Victor Hugo.

Il est donc bien inutile d'entamer une discussion sur la valeur du procédé vanté par Virgile, quand il fait naître ses abeilles du flanc des taureaux immolés. Il nous suffit que cette erreur nous ait valu un très bel épisode qui est comme le couronnement des Géorgiques, l'épisode d'Aristée.

Aristée, berger d'Arcadie, fuyait les vallons qu'arrose le Pénée (2) ; car la maladie et la faim lui avaient enlevé ses abeilles. Il s'arrêta à la source sacrée du fleuve, en proie à une amère tristesse, et invoqua sa mère, nymphe de ce fleuve, faisant appel à sa tendresse, réclamant son secours dans la calamité qui le frappait et avait anéanti tous les fruits de son industrie et de ses longs efforts. Du fond de son humide séjour, Cyrène entend les plaintes de son fils : elle est entourée de la iroupe des nymphes occupée à filer la laine la plus fine, teinte du vert le plus doux. Emue par les gémissements d'Aristée, elle l'appelle, ordonne aux flots de se séparer et d'ouvrir un passage au jeune berger ; les eaux du fleuve se courbent de chaque côté en forme de montagne, et Aristée descend jusqu'au fond de riiumide royaume. Il admire la superbe demeure de sa mère, les lacs renfermés dans des grottes et les bois retentissants. Il contemple tous les fleuves qui coulent sous les entrailles de la terre pour aller arroser ^ les diverses contrées du monde. On s'empresse à consoler le jeune homme, que sa mère reçoit sous la voûte de rocailles de son palais. Quand elle a appris le sujet

{\] Les Voix Intérieures, \iî.

(2) Fleuve de Thessalie.

de ses pleurs, elle l'engage à consulter sur la cause du désastre qui vient de l'atteindre un devin qui connaît tout, le passé, le présent et l'avenir. C'est un dieu marin,

Le vieux gardien des troupeaux de Neptune,

Protée, à qui le Ciel, père de la Fortune, Ne cache aucuns secrets,

et qui :

Sous diverse figure, arbre, flamme, fontaine, S'efforce d'échcipper à la vue incertaine Des mortels indiscrets (1).

11 ne révèle ce qu'il veut tenir caché que si on le surprend et si on l'enchaîne. Cyrène conduira son fils à l'endroit où le vieillard se repose, à l'heure ardente de midi : étendu et endormi, Aristée l'attaquera facilement; mais lorsqu'il le tiendra enchaîné, Protée prendra mille aspects divers, mille formes effrayantes, se changera en un sanglier affreux, en un tigre, en un dragon écailleux, en un lion à la fauve crinière, ou bien il pétillera comme la flamme, ou glissera entre les mains du jeune berger avec la fluidité de l'eau. 11 faudra qu'Aristée, sans se laisser épouvanter, le tienne étroitement serré jusqu'à ce qu'il ait repris sa forme pre« mière.

« Elle dit et répand sur son fils une essence d'umbroisio « qui parfume tout son corps ; une suave odeur s'exhale « de sa chevelure artistement arrangée, et une vigueur nou- « velle anime ses membres. Une vaste caverne s'ouvre au « flanc d'une montagne rongée par les vagues; là, l'onde

(1) J.-B. Rousseau, Odes, m, 1. Au comte du Luc.

« poussëe par le vent s'amasse et se brise en deux courants

« contraires ; c'était autrefois une rade sûre pour les ma-

« telots surpris par la tempête. C'est au fond de cet antre

<r que la nymphe place le jeune homme, le dos tourné à la

(( lumière, dans un coin obscur, et elle-même se tient à l'é-

« cart, enveloppée d'un nuage. Déjà l'ardent Sirius brû-

« lait du haut des cieux les Indiens altérés ; déjà le solieil,

« au milieu de sa carrière^ lançait ses rayons embrasés ;

« l'herbe était desséchée, et la chaleur faisait bouillir jus-

« qu'au fond de leur lit le limon des rivières (1) ».

C'était l'heure décrite envers pleins et sonores par un poète contemporain :

Midi, roi des étés, épandu sur la plaine, Tombe en nappes d'argent des hauteurs du ciel bleu. Tout se tait. L'air flamboie et brûle sans haleine ; La terre est assoupie en sa robe de feu.

L'étendue est immense, et les champs n'ont point d'ombre, Et la source est tarie où buvaient les troupeaux. La lointaine forêt dont la lisière est sombre, Dort là-bas, immobile en un pesant repos (2).

Protée, quittant le sein des flots, s'avance vers sa retraite accoutumée. Autour de lui bondissent les phoques dont il est le berger, faisant jaillir au loin l'onde amère. Puis ils se dispersent çà et là sur le rivage et s'endorment. Le vieillard lui-même vient à peine d'allongersurle solses membres fatigués, quand Aristée s'élance en poussant un cri et se hâte de lui lier les mains. En vain Protée cherche à lui échapper par SOS métamorphosesaccoutumées et se transforme tour

(1) Géor(jhjUP!i, IV, V. 415 à 428.

(?) Lccontc (lo Lisle, Poèmes Aniiqncs. Midi.

à tour en fou, en bote féroce , en onde fugitive. La ruse est impuissante à \e sauver : il cède et consent en frémissant a répondre aux questions d'Aristée. Il lui explique enfin la cause de son infortune. Si les abeilles du jeune berger ont péri, c'est que la vengeance d'Or[)hee le poursuit : Orphée punit en lui l'auteur involontaire de la mort d'Eurydice, son épouse bienaimée. C'est en cherchant à fuir Aristée que la jeune femme, courant le long du fleuve, n'aperçut pas un énorme serpent caché dans les hautes herbes, qui lui donna la mort. Ainsi le poète est amené à raconter le deuil pathétique d'Orphée et son audace surhumaine, lorsqu'il entreprendde descendre jusque dans lesenfers pour reconquérir cette épouse si tendrement chérie.

Orphée, personnage légendaire, représente le poète des âges primitifs qui a su, par la magie de ses chants, civiliser les hommes encore barbares. C'est ce que la fable a exprimé, quand elle le montre charmant les bêles sauvages et touchant par ses accents jusqu'aux cires inanimés, jusqu'aux arbres et aux rochers. Ici c'est de la mort elle-même que nous le verrons triompher par la puissance de ses ravissants accords et l'héroïsme de son amour.

La mort d'Eurydice est pleurée par les Dryades (1), ses compagnes, qui font retentir de leurs gémissements les hauteurs duRhodope et du Pangée (2).

« Pour Orphée, confiant sa douleur à sa lyre fidMe, il se « tenait sur la rive solitaire, et c'est toi, tendre épouse, « qu'il chantait au lover du jour, toi qu'il chantait encore « au retour do la nuit.

(1) Nymphes des bois.

(?) Montagnes de Thrace,

<£ Les gorges mêmes du Ténare (1), entrée profonde da « royaume de Pluton, ces bois sombres où règne l'horreur « des ténèbres, il les franchit, il aborda les mânes et leur « roi redoutable, et ces cœurs qui ne savent point s'atten- « drir aux prières des humains. On voyait, touchés de ses « accords, accourir du fond de l'Érèbe (2) les ombres « léo-ères et les fantômes privés de la lumière, aussi nom- « breux que ces milliers d'oiseaux qui se cachent dans le « feuillage, quand le soir ou une pluie d'orage les chasse « des montagnes : mères, époux, héros magnanimes qui ont c( fourni la carrière de la vie, enfants, jeunes filles mortes (( avant Thyménée, jeunes gens portés sur le bûcher sous « les yeux de leurs parents. Tous, le noir limon et les « affreux roseauxduCocyte les emprisonnent, et le Styx(3), (( en coulant neuf fois autour d'eux, les enferme pour « jamais. Le Tartare lui-même, séjour profond de la mort, « et les Euménides aux cheveux hérissés de noirs serpents, « furent émus par les chants d'Orphée ; la triple gueule de a Cerbère resta béante, et la roue d'Ixion (4), que n'agic( tait plus le vent, cessa de tourner.

<k Déjà il revenait ; il avait échappé à tous les périls. « Eurydice, rendue à son amour, remontait avec lui vers les c( renions terrestres : elle le suivait (telle était la condition « imposéepar Proserpine), quand undéliresoudains'empara (f de l'aveugle amant (faute bien pardonnable, si les mânes « savaient pardonner); il s'arrête presqu'aux portes delà « lumière ; oubliant sa parole, vaincu par son amour, il se « retourne, il regarde sa chère Eurydice. C'en est fait ; tout (( le fruit de tant de peines s'évanouit, le pacte conclu avec « l'impitoyable tyran est rompu et trois fois un bruit horrible « retentit dans les marais de l'Averne : « Ah! malheureuse! « s'écria Eurydice, qui donc te perd, cher Orphée, et me

(I) Le Ténare est un promontoire situé au sud de la Laconio, aujourd'hui cap Matapan. Les anciens y plaçaient une dos entrées des enfers.

[î) Le séjour des morts.

(3) Le Styx et le Cocyte, fleuves des enfers.

(l) Un des criminels fabuleux que la légende plaçait dans les enfers; il était attaché à une roue qui tournait sans cesse.

LES CÉORGIQUES. G3

« perd en même temps? Quel funeste délire! Voilà qu'une « seconde fois les cruelâ destins m'entraînent en arrière, et « sur mes yeux éteints l'éternelsommeil s'appesantit. Adieu « adieu encore! je me sens emportée au sein d'une nuit pro- « fonde, et je tends vers toi mes mains défaillantes : hélas! « je ne suis plus à toi. » Elle dit, et tout à coup disparaît à « ses regards, comme une légère vapeur qui se dissipe dans « les airs. En vain Orphée veut saisir cette ombre, en vain « il veut lui dire mille' tendres paroles ; il ne la revit plus, « le nocher de l'enfer ne lui permit plus de franchir le « marais qui le séparait d'Eurydice. Que faire? où porter « ses pas, après s'être deux fois vu ravir son épouse ? Par « quels pleurs, par quels accents fléchira-t-il encore les « mânes et les divinités infernales? Déjà froide, Eurydice « voguait sur la barque du Styx.

ce On dit que durant sept mois entiers, au pied d'un « rocher escarpé, sur les rives désertes du Strymon (l) « Orphée versa des pleurs et fit retentir les antres o-lacés « du récit de ses malheurs; sa voix attendrissait les tio-res • « il attiiait les chênes mêmes par la douceur de ses chants « Telle, à l'ombre d'un peuplier, la plaintive Philomèle (2) « déplore la perte de ses petits, qu'un laboureur inhumain « a guettés et arrachés encore sans plumes de leur nid. Elle i< passe la nuit à gémir et, perchée sur la même branche " recommence sans cesse son chant lamentable, ren)plis, ft sant tous les lieux d'alentour de ses accents douloureux. « Ki l'amour ni l'hymen ne purent séduire le coeur d'Or- « phée. Seul, il errait à travers les glaces hyperboréennes a sur les rives neigeuses du Tanaïs (3), dans les plaines <r du Riphée que couvrent d'éternels frimas, pleurant Euu rydico et les faveurs inutiles de Pluton. Irritées de ses « mépris, les femmes de Thrace, au milieu des mystt'res « sacrés et des orgies nocturnes de Bacchus, le mirent en « pièces et dispersèrent au loin dans les campagnes ses « membres déchirés. Et même alors que sa tête, séparée

(1) Fleuve de Thrace.

(J) Nom mythologique du rossignol.

(3) Aujourd'hui le Don.

« de son cou aussi blanc que le marbre, roulait emportée

« par les rapides tourbillons de l'Hèbre, sa voix expirante

« et sa langue glacée appelaient encore Eurydice. <( Ah !

« malheureuse Eurydice! » disait son ame en s'exhalant,

c( et l'écho tout le long de la rive répétait : Eurydice !

(( Eurydice (1) ! »

Tel esl le récit de Protée, qui, d'un bond, s'élance dans les profondeurs de la mer. Alors Cyrène conseille à son fils d'apaiser par des ofïVandes les mânes d'Orphée et les Nymphes qui, pour venger Eurydice, ont porté la mort au sein de ses ruches. Puis elle lui explique par quel moyen il se procurera de nouveaux essaims. Aristée, appliquant le bizarre procédé que nous avons indiqué, immole quatre taureaux et autant de génisses. Au bout de neuf jours, du sein des corps à demi décomposés, des milliers d'abeilles s'élancent en bourdonnant et se suspendent en grappes aux branches flexibles des arbres.

L'épisode d'Orphée^ on le voit, se rattache au poème par un lien assez fragile ; mais qui oserait critiquer Virgile d'avoir introduit dans ses Géorgiques ce merveilleux hors-d'œuvre qui est, à lui seul, tout un poème? Quel émouvant contraste entre la douleur humaine et la froide impassibilité de la mort, tandis que la nature elle-même s'associe au deuil d'Orphée ! Cette figure d'Eurydice, à peine entrevue, flottante et gracieuse apparition, n'a-t-elle pas tout le charme mélancolique d'une jeune femme enlevée à la fleur de son âge ? Et quelle simplicité poignante dans le récit de la mort d'Orphée, quelle éloquence dans ce dernier cri que pousse sa voix expirante, répétant encore : Eurydice ! Eurydice !

IjCs arts se sont emparés de ce poétique sujet. Le

(1) Géorgiques, iv, v. 464 à 527,

grand musicien Gluck a trouvé, pour exprimer la douleur d'Orphée, des accents qui remuent profondément les âmes. Paul Baudry, un de nos plus illustres peintres, a choisi la descente d'Orphée aux enfers ainsi que sa mort comme sujets de deux des belles compositions qui ornent le plafond de l'Opéra.

Tel est, dans ses lignes principales, le poème des Géorgiques, le plus parfait peut-être qu'ait produit lo génie de Virgile. L'Enéide nous oflVira des beautés d'un autre genre, mais parfois moins originales, et le temps surtout manquera au poète pour mettre à son épopée la dernière main.

On peut sedemander si ce chef-d'œuvre produisit tout l'effet qu'en attendait peut-être l'empereur. liut-on, pendant quelque temps au moins, le droit d'espérer que les vieilles mœurs agricoles refleuriraient parmi ces patriciens épris de la ville et dédaigneux des champs ? Non : si grande que soit la puissance de la poésie, elle ne suffit pas à transformer une nation. Cet éloquent appel de Virgile, cette invitations! pleine de charmes à revenir aux sains et fortifiants travaux de la terre, trouva sans doute peu d'échos dans le cœur des contemporains. Non qu'ils soient restés insensibles aux séductions de cette poésie inspirée, dont la source vive jaillissait de l'âme même du poète. Mais c'était un trop rude effort pour ces Romains amollis de secouer une torpeur séculaire. Les villes continuèrent à se peupler au détriment des campagnes, et l'histoire nous apprend que la décadence de l'agriculture ne s'arrêta pas. La pensée patriotique de Virgile nous aura du moins valu un admirable poème qui, après tant de siècles écoulés, nous enchante toujours par ses pures et délicates beautés.

riiAi'iir.L iv.

Virt^ilr <iv{iit lf;iv{nllr: j»r»i<l.»nt sr|»J ;»Mfi(';rftà la corn-

r^;!»!!! witvimhU atumirti \trn\(\ Il voulait^ noiift Tavon*» Vfi, (!nf»sM(îfTr<ila gloirn rrAd^MHlf^ int rfiofuirn^'n! diinil»lr, (/Vslcfjqfril ^xprlffidil par <t p,yiu\)(Ar(\'fit} Irrnj,!^ (If »nar)>/'<i (Id'il s*; |»roji<mai( rlVI/ivr^r sur Irft horrj; f|ti MifKfift (T i'huiii riff» (ioorgif|f/eft). Jl Mttij^en (Vh\,ni(\ h cMu'vr\titi \iiiiotrm ih Vempereitr t^i la \tit\x dnuui'r au mnu(h\ VtiU ftoh t'Unit s*' Iha <;(/»• N^ lirrot; r|iii j<a«i<;ai( pour l'aric/'îlffi (livifi rlrO^'sar (rt, rl'Au^Mftlf, sur llfirr:. Il rffrionlall ainsi /i iitic /'pofjirn liicn loinlairir, «(<x orJ^lnfft ïn^rmfTft do Horn^', fîi»i,«» cVfail porir ratfacfirr à cr j»a«î<vfr N'^^ffidairr? Ifft <=,\tUu(hiirm\ii pfc^rfif ri rn/lrr ail rV'cif (lr«»«veiilwr(r<". 'f »•'' l*'i|/oil»('o»«(losrfljll(i«;lr('» (If'îCf'rirlarifft,

l,a tradiliori rapporlaîUjii'aprM la pmfl diîTroifrpar l(r«»(iffc», i^jtu'(', h: i'iU (\o \tium ci d'Anoliiftc, avait fraH«;porl/! (^/i Ifalir !('<; <li/'Mx flf» ^a pairie, y avait /'h'v/i l;i vjllr' (\(' l,avi(iii»fn, H fpi*il riail J'aiV iihlf |}o/m(iI(I54, In lofMla((^nr dr lloftio^ fit de h l'afriillfi drs jiilr^, à la<j(»rll('apparlff»a(l A«<^«j«ylfi. Virgih ft'rmpara dc! rî^ll^i l/'|:{*'fid(*, d/)à loti a<'('r7'dil/'(^ rlnv, I('<ï llornainf;, cl noii4 vcrro/»<»avc/!<p(cl arl irid(<<vlrin(»x iUiil laurlournfr à la ^Joirc de lV'ffij»cirnr la rtarr/ilion de (u a anli/pie* «véfj<^- Mi' iiif,,Mai<i (/'«n'élall pa<; un li'»i/iffiesefilernf'hl q(i*il <»« proposai! de eélélner j oo fteraitprôlfii' au poèlo rin ciilcid

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imtîquil riM'huM 'I' :? (M'nmir'r!?«'lMiMh <lr' ri,iii |(|m, fM.ijq •iM '«Mritf^i l(Mlj(HM'4i1('<liM(4tr<, ^idr'Vr'Mil^ <l« )>li|4 r II |»lui « ItiMMW'I^Mlo, f|t< lui |i< l'Ulil |ltl4 (|(* ll<'|)lh4r*i' AlIl^'IM"). IIUIM'M (|V>lM (Il <|U< l'|U" qui tn Irt |Mriq:)r<ul(|||( Ml i|l|r<i!(1

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moment du départ du poète, il lui adressa ime ode dont nous citerons quelques vers, comme preuve de la profonde affection qui unissait ces deux grands écrivains et de la sympathie qui s'attachait à Virgile. Il apostrophe le vaisseau sur lequel le poète fi^it voile vers la Grèce :

a Puisse la déesse puissante de Chypre (1) et les « frères d'Hélène (2), astres brillants, puisse le dieu a des vents, les retenant tous, à l'exception de « l'Iapyx (3), te conduire, 6 navire qui me dois Virgile « que je t'ai conlié! Ah ! rends-le sain et sauf aux riva- (( ges altiques et conserve celui qui est la moitié de « mon âme (4) 1 »

Ces vœux si affectueux ne devaient pas être exaucés. Se sentant épuisé, Virgile voulut regagner l'Italie avec Auguste qui l'avait rejoint à son retour d'Asie ; mais il fut forcé de s'arrêter à Brindes, et c'est là qu'il expira, le 21 septembre de l'an 19 av. J.-C. Il avait 51 ans. On l'ensevelit à Naples sur la route de Pouzzoles ; aujourd'hui encore on montre son tombeau au-dessus de la grotte du Pausilippe, promontoire qui s'avance dans la mer, entre les golfes de Naples et de Pouzzoles. C'est un général français, Cliampionnet, qui a fait marquer par un monument la place où reposent, à ce que l'on croit, les restes de Virgile. Mais il n'est pas certain que ce soit l'emplacement exact de la sépulture du poète; ce qui est sûr, c'est que sa dépouille futinhumée près de ce mont Pausilippe, où il possédait une maison de campagne, dans un très beau site.

On raconte qu'avant d'expirer il demanda qu'on

(1) Vénus.

(2) Castor et Pollux.

(3) Vent du nord-ouest, favorable à la navigation de Virgile.

(4) Odes, i, 3.

Fm DE LA DIOGilAPIIIE DK VHîGlLE. l'É.\(:11)I:. GO

brûlât le manuscrit de T'Enéide ; comme ses amis s'y refusaient, il ordonna dans son testament la destruction de cette œuvre qu'il trouvait, dans son excessive modestie et défiance de lui-même, trop éloignée de la perfection. Mais l'empereur, par un acte de son autorité souveraine, annula cette clause du testament cl arracha au\ flammes ce chef-d'œuvre. Deux amis de Virgile, Variuset PlotiusTucca, furent chargés de publier le poème, avec défense expresse d'y rien changer ou ajouter, bien qu'il y eût des vers inachevés, des négligences de forme, des répétitions que l'auteur eût certainement fait disparaître.

Lisons maintenant ensemble cette belle épopée, si heureusement sauvée par la volonté d'Auguste, et cherchons ce qui peut encore nous attacher à celte œuvre, indépendamment de l'intérêt national qui était si puissant pour les Romains.

On sait qu'une épopée est le récit en vers d'un événement considérable qui appartient à une époque critique de la vie d'un peuple, récit relevé par l'intervention des dieux dans les choses humaines, en d'autres termes, par le merveilleux. Il est des épopées, pour ainsi dire spontanées et instinctives, qu'un poète souvent inconnu, se faisant l'interprète des sentiments de toute une nation, chante en croyant et en inspiré, sans songer à faire une anivre littéraire. Telles sont, chez les Grecs l'Iliade et l'Odyssée, et chez nous la Chanson de Roland. Il est d'autres épopées encore qui éclosent en pleine civilisation, au moment où un grand peuple, arrivéà son entier développement politique ou littéraire, se plaît à interroger son passé, et où un poète de talent fait revivre pour lui quel(|ue glorieux épisode de la légende ou de l'histoire nationales. Ces poèmes artis'

lement composés sur le modèle des épopées primitives, sont appelés les épopées arlilicielles ou savantes. A ce genre appartiennent entre autres V Enéide, la Jérusalem délivrée du Tasse dans la littérature italienne, et chez nous, la Henriade de Voltaire. Dans notre siècle posilifj épris surtout de la vérité scientifique, on n'écrit plus d'épopée de longue haleine sur des sujets historiques. Mais il est tel récit en prose, qui par sa couleur; son éclat, l'élan et la passion de l'auteur, mérite d'être appelé une œuvre épique. \J Histoire de la Révolution française Ae Michelel, par exemple, nous oflre beaucoup des caractères de l'épopée.

Pour qu'un poème épique artificiel soit véritablement intéressant, il faut qu'il réponde à une des préoccu-* palions présentes du peuple pour lequel il est écrit, qu'il soit par quelque côté contemj)orain et actuel, au moins par le sentiment qui l'inspire. Autrement il ne pourrait plaire qu'aux délicats, seuls capables d'en goûter le stvle et l'industrieuse contexture. Ce qui a fait de l'Enéide une œuvre vivante et dans une certaine mesure populaire, c'est son caractère essentiellement patriotique, qui sera mis en lumière par l'analyse du poème. Composée pour la glorification du peuple romain, cette épopée est devenue à juste titre son œuvre de prédilection.

L'Enéide se divise assez nettement en deux parties, comprenant chacune six chants. La première nous expose les voyages d'Énée cherchant, après la chute de Troie, la nouvelle patrie que les destins lui ont promise. La tempête l'a jeté sur la côte d'Afrique ; il trouve l'accueil le plus hospitalier chez Didon, reine de Carthage, à laquelle il raconte et la prise de Troie et ses courses errantes en Thrace, en Épire, en Crète, en

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Sicile. Puis^ lorsque la volonlé des dieux l'oblige à quitter Cartilage, nous le voyons aborder de nouveau en Sicile et enlin en Italie ; ensuite il descend aux enfers pour y consulter l'ombre de son père Anoliise. Ces six premiers chants consacrés à la narration des voyages d'Enée corresj)ondent à VOdyssée d'Homère, qui est. dans tout ce poème le guide et le maître de Virgile. Les six derniers chants nous peindront les luttesqu'Enée aura à soutenir sur le solde l'Italie avant de pouvoir s'y établir déhnilivement, les combats qu'il lui faudra livrer à un redoutable ennemi. Turnus, dont la défaite et la mort termineront le poème. Ces six derniers chants forment donc une épopée guerrière, sur le modèle de V Iliade. Viriîile a ainsi réuni et fondu ensemble les deux poèmes homériques dans une seule épopée. H les a souvent imités de très près, et il faut une fois pour toutes constater combien il doit à son éminent devancier. Homère est par excellence le génie créateur et -comme la source intarissable où ont puisé tous les poètes qui sont venus après lui (1). Virgile a fait des emprunts à bien d'autres écrivains, tant grecs que latins, et son épopée est essentiellement une épopée savante. îMais tout ce qu'il empruntait, il a su se l'approprier avec un art merveilleux ; son goût est si parfait, son style si personnel, la sensibilité de son âme imprègne si intimement les divers éléments qu'il combine, le coloris dont il les revêt est si doux et si harmonieux, que nul, on peut le dire, n'a su en imitant demeurer aussi orii^inal.

(I) Nos lecteurs ont été déjà familiarisés avec les poèmes crilomère par la remarquable étude de M. Couat (rnènie collection). On ne comprend et on ne goûte pleinement 1 ÉuciJe qu'à la condition de connaître l'Iliade et l'Odyssée.

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