CHAPITRE PREMIER
Virgile dans l’éducation de Victor Hugo.
SOMMAIRE : Première rencontre de Virgile et de Victor Hugo. — Premiers essais de traduction en vers. — Travail de nuit et travail de jour. — Complicité du Maître d'Études. — Comment Victor Hugo traduit Virgile. — Conditions d’une bonne traduction en vers d’après Barthélemy et Delille. — Cacus. — Fidélité : Suppressions et amplifications. Inexactitudes. Résumés. Vers chevilles. — Goloris : adoucissements, ennoblissements, — Noms propres. — Harmonie: Facture du vers et rhythme de la phrase. — Destinée de Cacus dans Pœuvre de Victor Hugo. — Virgile et Tibulle. — L'influence de Didon. — Victor Hugo rival de Delille. — Le vieillard du Galèse. — Un texte virgilien difficile à faire admettre au Français. — Le goût de Hugo pour les êtres horribles. — L’antre des Cyclopes. — Le rhythme des marteaux. — La foudre de Jupiter. — Son influence sur Pœuvre de Hugo. — Achéménide : vocabulaire, langue, style, harmonie. — Progrès de Victor Hugo : finesse psychologique, sensibililé, réalisme, variété de tons. — Conclusion.
Dans une pièce célèbre des Rayons et des Ombres, Victor Hugo a raconté ce qui se passait aux Feuillantines vers 1813. Le principal d’un Collège quelconque vint rappeler à sa mère,
Qu’une lampe pendue à de sombres plafonds, Qui de cent écoliers guide la plume agile, Eclairait mieux Horace et Catulle et Virgile,
Et versait à l'esprit des rayons bien meilleurs Que le soleil qui joue à travers l’arbre en fleurs.
Ce discours ne put l’emporter sur les douces supplications du Jardin, et l’enfant dut à cette tendresse, quelque
peu romanesque, de pouvoir mêler dans son éducation, aux
frais sentiments de la poésie virgilienne, les plus douces sensations de la nature. Ii grandit :
Contemplant les fruits d’or, l’eau limpide ou stagnante, L'étoile épanouie et la fleur rayonnante,
Et les prés et le bois que son esprit, le soir,
Revoyait dans Virgile ainsi qu’en un miroir (1).
Cette rencontre de Hugo avec Virgile, si prématurée futelle, n’était pas la première. A son entrée au Collège des Nobles de Madrid, il subit un examen ainsi que son frère Eugène. « Vu l’âge des deux frères, raconte le Témoin de sa vie, on leur présenta l’Epitome qu'ils traduisirent couramment. On passa au De Viris ; ils n’eurent pas besoin de dictionnaire, non plus que pour Justin, ni pour Quinte Curce… De difficulté en difliculté, on vint à Vérgile, où ils furent plus attentifs et moins rapides ; ils se tirèrent encore de Lucrèce, quoique péniblement, et n’échouèrent qu’à Plaute.» Dom Bazile l’examinateur leur demande ce qu'ils expliquaient à huit ans. Victor Hugo lui répond Tacite (2). C'était au printemps de 1811, il avait à peine neuf ans. Longtemps il garda son Tacite d'enfant et probablement son Väérgile, un Virgile-Erhan qu'il emporta dans son voyage aux bords du Rhin. On a conservé d’ailleurs un témoignage de ses études virgiliennes de 1813 aux Feuillantines. C’est un thème latin sur Pyrrhus après lequel l’enfant écrit ce vers du VIe livre de l’Enéide :
Parcere subjectis et debellare superbos.
qu’il traduit en dessous par cet alexandrin :
Par donner aux vaincus et vaincre les rebelles.
On en remarquera la forme antithétique : il l’accentue encore en la réalisant dans un dessin d’écolier qui montre, en deux scènes, d’un côté, les vaincus épargnés, avec les emblèmes de la paix et l’épigraphe Parcere subjectis, de l’autre,
(1) Les Rayons et les Ombres, XIX. Ce qui se passait aux Fewillantines vers 1813.
(2) Victor Hugo raconté (1802-1817), p. 119.
sous les pieds du vainqueur, le rebelle, portant sur son bouchier le mot Superbos, et les emblèmes dela guerre en trophée décoratif (1). Sans vouloir attribuer trop d'importance à ce dessin, n’en peut-on déduire la répugnance de Hugo pour les expressions abstraites et générales, et 8a tendance à particulariser, à voir les hommes et les choses à travers les idées et les sentiments ? N'est-ce pas aussi un témoignage en faveur de son professeur l'abbé Larivière, taxé plus tard d’ignorance, d'incapacité, et d’étroitesse d’esprit ?
À l'exemple de ce maître ardent versificateur et de son frère Eugène, Victor Hugo versifie, sans grande connaissance des règles prosodiques, des thèmes langoureux ou héroiques.
A treize ans, en 1815, il entre à la pension Cordier : le vent là aussi était à la poésie. Tout le monde en faisait et encourageait les jeunes nourrissons des Muses, sauf, paraîtAl, l’associé du Directeur, le « sombre Decotte ». Poète, il trouvait inconvenant d’avoir ses, élèves pour rivaux. « Victor Hugo ayant traduit en vers la première églogue de Virgile, il imagina cette vengeance de la traduire en vers lui-même et d’écraser la traduction de Victor avec la sienne dont il fit ressortir énergiquement la supériorité, » Cette lutte pouvait aiguiser la finesse de l’écolier, mais non exciter sa bienveillance pour la critique apparaissant dès ses premiers pas sous la forme d’un rival autoritaire et fielleux.
Les cahiers du jeune poëte, dont M. Gustave Simon a donné l’analyse, mentionnent, en effet, à la date du 16 octobre 1816, la traduction de Tutyre et Mélibée. Les quatrevingt-quatre vers de Virgile auraient été rendus en cent six vers français, dont il ne resterait qu’une dizaine. Deux notes montrent que la culture poétique du jeune nourrisson des Muses se poursuit selon des principes de haute morale. Il se rend compte des qualités d’une bonne traduction et, loin d’être content de la sienne, il écrit à propos d’un vers: « Assujetti à la rime, je n’ai pu la satisfaire que par un léger changement de signification ; on me pardonnera, je lespère, cette licence. » L’autre note plus curieuse tend à prouver
(1) G. Simon. — L’EMnfance de Victor Hugo, p. 72.
qu’il ne travaillait pas en tête à tête avec son texte, mais jetait un regard sur ses émules : « Ce vers, dit-il, se trouve mot pour mot dans une traduction que j'ai lue ; craignant d’être accusé de plagiat et sachant bien que j'aurais eu beau protester au lecteur qu’il m’appartenait, je me suis déterminé à le remplacer ainsi : » et il donne son nouveau vers (1), Ce souci l’honore, en même temps qu’il manifeste sa jalouse susceptibilité d’auteur.
Tels furent les prodromes d’une fièvre de versification. En novembre 1816 il traduisait en vers le premier livre des Géorgiques et l’épisode de Nisus et Euryale, en décembre, VEglogue à Pollion, en janvier 1817, l'épisode d’Aristée. On voudrait connaître ces premiers essais. Victor Hugo se rappelait-il le Règne de Jupiter en chantant l’âge d’or dans son poème de Dieu et le palais de la mère d’Aristée, en décrivant la Grotte sidéralisée des Travailleurs de la mer ? Au dire du Témoin, il lui fallait quelque héroïsme, pour se livrer à ces exercices. Surveillé par son maître et rival Decotte, surchargé de latin et de mathématiques, il ne pouvait s’adonner à la poésie que le soir dans sa chambre, car le «jaloux pouvait bien le forcer à éteindre sa chandelle et à se coucher, mais non à dormir, et Victor employait une partie de la nuit à rimer. Le latin même passait à l’ennemi ; un des exercices de ses veilles était de traduire en vers français les Odes d'Horace ou les Eglogues de Virgile qu’on lui avait fait apprendre par cœur (2). » Son initiateur et son ami c’est le maître d’études lui-même, Biscarrat, qui fut témoin à son mariage et dont il s’est souvenu avec émotion dans une belle pièce des Contemplations :
Qu'il sorte de Platon, qu’il sorte d’Euripide, Et de Virgile, cygne errant du vers limpide, Pour l’humble défricheur de la jeune pensée.
La bénédiction sereine des génies ! (3)
Biscarrat, poète lui aussi, dut mériter ce magnifique sou-
(1) G. Simox. — L'Enfance de Victor H ugo, p. 107. (2) Victor Hugo raconté (1802-1817) XXVIII, p. 169. (3) Les Contemplations, XII, xvr. Le Maître d’études.
haït de son pupille par son indulgence. On peut croire que ce n’est pas seulement dans son lit que Victor Hugo composa en 1817 : Cacus, le Règne de Jupiter, l'Antre des Cyclopes, Achéménide, sans parler des Odes d’Horace, des morceaux de Juvénal et de Lucain, des fantaisies, d’une tragédie et d’un poème sur le Bonheur de l'étude pour le concours de l’Académie.
Dans les Misérables il indique une méthode de travail qui était peut-être la sienne : « Combeferre comparait entre eux les traducteurs des Géorgiques, Raux à Cournand, Cournand à Delille, indiquant les quelques passages traduits par Malfilâtre, particulièrement les prodiges de la mort de César (1).» Cournand mourut en 1814, les traductions de Malfilâtre réunies en quatre volumes sous le titre le Génie de Virgile parurent en 1310. L’abbé Raux publia en 1802 une ridicule traduction des Géorgiques. Quant à Delille, ses Géorgiques l'avaient fait entrer brusquement dans la gloire et ses funérailles en 1813 avaient été une apothéose. Mais, sauf le dernier, en 1817, Victor Hugo semble avoir ignoré ses prédécesseurs. En dépit des pensums qui plus de trente cinq ans après, lui inspiraient une philippique indignée contre les marchands de grec, les marchands de latin, cuistres! dogues ! qui prennent
Tibulle plein d'amour, Virgile plein d’étoiles et font de l’enfer avec ces paradis, il ne fut pas Une bête de somme attelée à Virgile, (2)
mais un laborieux élève s’essayant avec plaisir et parfois avec bonheur à rendre en ses vers les beautés de son merveilleux et affectionné modèle.
Sa plus ancienne traduction publiée est celle de lépisode de Cacus du VITE livre de l’Enéide (v. 190 à 267) (3). Barthélemy en 1835 déclarait dans la préface de la
(1) Les Misérables, V, Jean Valjean. L. I, 11. Que faire dans l'abime.
(2) Contemplations. I, xix. À propos d’Horace. (3) Victor Hugo raconté (1802-1817), Traductions, p. 191.
sienne : « J’ai voulu que le fonds littéral ressortit sous la transparence de la forme poétique, et que, sous les couleurs du style, on put retrouver toujours les lignes sévères du dessin (1). » Que d’obstacles à vaincre ! Que de qualités à montrer ! Le traducteur est un copiste, un peintre et non un correcteur ; il faut qu’il unisse l’extrême fidélité, ni retranchements, ni adoucissements, ni adjonctions à l’extrême concision et à la clarté. Si d’autre part, il veut garder la richesse de la rime pleine, l'harmonie et la force de l’expression, il se heurte à des difficultés insurmontables. Aussi rappelant sa renommée d'improvisateur, il s’écriait : « Je trouverais moins pénible de composer soixante mille nouveaux vers, moins pénible de publier à jour fixe et pendant une année une livraison némésienne que de traduire de nouveau en douze mille vers environ un poème tel que l’Enéide.» « Je n’oublierai jamais, continuait-il, qu'ilexistelà, non pas des passages bien longs, mais des vers et quelquefois un seul qui m'ont coûté des semaines entières de tentatives et d’inexprimables labeurs. Ce n’est qu’à force de tâtonnements, de corrections et de ratures qu’ilest possible d’arriver à une hauteur qui ne fasse pas honte à la copie placée à côté de son modèle. »
Delille lui-même dans son) Discours préliminaire était loin de s’applaudir de sa tentative. Il sentait trop la supériorité du latin sur la langue poétique du XVIIIe siècle et du génie de Virgile sur le sien : « Chez les Romains le peuple était roi et par conséquent les expressions qu’il employait partageaient sa noblesse. des expressions populaires n'auraient pas signifié comme parmi nous des expressions triviales… Parmi nous la barrière qui sépare les grands du peuple a séparé leur langage. Les préjugés ont avili les mots comme les hommes, et il y a eu, pour ainsi dire, des termes nobles et des termes roturiers. »
C’est contre cette division des mots « bien ou mal nés vivant parqués en castes » que s’insurgera le chef du romantisme proclamant :
Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier !
(1) BARTHÉLEMY. — Hnéide. Préface, p. 1.
YIRGILE DANS L'ÉDUCATION DE VICTOR HUGO yl
Il ne fera dans son apologie intitulée Réponse à un acte d'accusation que reprendre toutes les doléances du timide Delille qui acceptait, bien malgré lui, les circonlocutions, la lenteur des périphrases, la nécessité d’être long de peur d’être bas, et il se vantera d’avoir enfin rejeté «ce langage des grands circonspect comme eux, pour le langage du peuple qui dans sa franchise énergique peint avec force les sentiments et les sensations (1). »
IL n’acceptera pas sa critique de l'harmonie du français. Delille se plaignait des articles, des prépositions, des verbes auxiliaires, qui embarrassent la phrase, des e muets des syllabes sourdes qui trompent l’oreille, amortissent les sons et interceptent l’harmonie, du manque d’inversions, de la rime, et avouait :
« Des vers français peuvent être réguliers sans être nombreux et satisfaire aux lois de la versification sans satisfaire à celles de l’harmonie. Ah ! si le français pouvait se permettre l’enjambement, les mots rejetés, une plus grande variété de coupes.» Il s’y risque, il ose écrire, mais en tremblant :
L'univers ébranlé s’épouvante... le dieu
et encore :
Soudain le mont liquide élevé dans les airs Retombe ;
N'est-ce pas encore le programme de la réforme du vers tentée par les romantiques ?
Delille insistait sur lexactitude scrupuleuse qui doit être la qualité maîtresse du traducteur. Celui-ci conservera à chaque membre de phrase la place qu’il occupe toutes les fois que la gradation naturelle des idées l’exigera. Il s’attatachera surtout à rendre chaque trait avec précision. Il ne mettra que rarement en deux vers Ce que son auteur exprime en un. «Plus un trait gagne en étendue, plus il perd en force, c’est une liqueur spiritueuse qui, lorsqu'on y verse de l’eau, diminue de qualité en augmentant de quantité. »
(1) J. Deurze. — Discours préliminaires des Géorgiques, p, 303 et sq. (Edit. Lefebvre).
Victor Hugo entreprend ce duel nécessairement inégal. Il s'attaque à l’un des épisodes les plus parfaits de l'Enéide. Le peuple romain avait gardé le souvenir d’un mythe védique : la lutte du soleil et des nuages. Elle s'était transformée au cours des âges en la lutte d’Hercule et de Cacus. Virgile qui recueille religieusement les traditions du culte s’est appliqué avec un soin pieux à embellir ce récit de toutes les richesses desa poésie (1). Comment un traducteur inexpérimenté ne serait-il pas accablé ? Comment pourrait-il être fidèle à un texte qui révèle à chaque nouvelle lecture des beautés inaperçues ?
Avant de commencer son récit, Evandre indique de la main à Enée le repaire du monstre maintenant vide « desertaque montis Stat domus»; Penfantomet cette indication et résume en deux vers les trois hexamètres virgiliens. Le monstre ignivome lance des flammes fuligineuses: atros ignes; l’épithète qui prépare la dernière péripétie du drame disparaît de la traduetion. « Enfin, dit Virgile, à nous aussi, à nos vœux favorable, le temps apporta la délivrance par l’arrivée d’un Dieu. »
Attuht et nobis aliguando optantibus aetas Auxihum adventumque dei.
Victor Hugo amplifie à grand renfort d’hémistiches vagues.
Enfin comblant nos vœux et vengeant ses victimes De ce géant farouche un dieu punit les crimes. Hercule pousse devant lui ses immenses troupeaux de bœufs et de taureaux qui emplissent la vallée et le fleuve : …taurosque hace victor agebat
Ingeutes, vallemque boves amnemque tenebant.
À ce merveilleux tableau de richesse pastorale, à ce paysage tout romain, l’écolier substitue une description à la Gessner fade et inexacte :
Ses taureaux, bondissant dans de vastes prairies, Erraient en liberté sur ces rives fleuries.
(1) M. Brfar. Hercule et Cacus, thèse, 1863.
Pas un mot de ce dernier vers ne correspond au texte. Cacus s’est enfermé dans sa caverne que surmonte un roc dont la pointe s’incline vers le Tibre. Hercule le poursuit, laisse le fleuve à sa gauche, s’élance vers la droite, tourne le rocher, s’y appuie en sens contraire de toutes ses forces, Parrache de ses fondements, puis d’un coup brusque le renverse.
Hanc, ut prona jugo laevum incumbebat ad amnem, Dexter in adversum nitens concussit, et imis Avulsam solvit radicibus ; inde repente
fmpulit ; impulsu quo maximus intonat acther.
Le jeune émule n’a pas très bien compris ces mouvements, il traduit d’une façon obscure :
Pour le déraciner, rassemblant ses efforts,
Le dieu sur son bras droit penche son vaste corps, Pèse, (?) l’ébranle enfin : la masse qui s’écroule Dans la plaine à grand bruit tombe, bondit et roule (?)
Il ajoute tout un vers inutile au dénouement à dessein précipité. Cacus
Par un dernier effort veut du moins se venger.
Il résume, au contraire, en deux vers faibles le hardi saut d’Alcide « là où l’abondante fumée roule ses flots les plus épais, où bouillonne dans l'immense caverne le plus noir tourbillon. »
Il adoucit la mort du monstre serré si fortement par les bras du héros que ses yeux jaillissent de l'orbite et que le sang manque à son gosier desséché :
Corripit in nodum complexus, et angit inhaerens Elisos oculos et siccum sanguine guttur.
Lui, qui décrira de sisplendidesincendies, lui, quimontrera Ladislas étranglé dans la main colossale d’Eviradnus, « blème et l’œil hors de l'orbite », recule devant ces fortes expressions et substitue de banales réflexions à des détails d’une réalité précise :
Parmi des flots épais et de flamme et de soufre, (?) Alcide impatient se plonge au sein du gouffre, Et, malgré son courroux, malgré ses feux vaincus, Dans ses bras vigoureux saisit le noir Cacus, L’étreint, et, fier de voir sa vengeance assouvie, Arrête dans sa gorge et son sang et sa vie.
Si les lignes mêmes du récit ne sont pas toujours respectées, si le jeune versificateur, réduit, surcharge, ou change le dessin, il trouve dans le coloris, la langue et le style des difficultés bien autrement redoutables. Virgile peint d’abord un paysage tourmenté, un chaos surmonté d’une roche pendante, des blocs épars, une retraite déserte et, sur les flancs du mont, une traînée de débris écroulés. C’est le champ de bataille tel qu’il est resté depuis qu’il a subi l’empreinte d’Hercule :
Jam primum saxis suspensam aspice rupem Disjectae procul ut moles, desertaque montis * Stat domus et ingentem scopuli traxere ruinam.
Vois, traduit l’écolier,
Vois sur ce mont désert ces rochers entassés, Vois ces blocs suspendus, ces débris dispersés.
Il juxtapose des détails qui semblent contradictoires, au lieu de copier le tableau si bien composé du maître. La silhouette sinistre du monstre Semihominis Caci disparait sous un amas d’adjectifs, c’est « l’affreux Cacus, noir géant, monstre horrible.» La description du repaire graduait lhorreur des détails : d’abord le sol toujours tiède d’un meurtre récent, puis, clouées aux portes hautaines, les têtes humaines blèmes, au sang coagulé : 1! intervertit ces traits; pour la rime, il faut qu’aux portes pendent, de fange couverts des crânes entr'ouverts. Tandis que le latin montre en mouvement l’énorme rnasse du brigand, magna se mole ferebat, il se contente d'affirmer qu’elle épouvantait les yeux. Cacus est un génie mauvais toujours agité par les furies, tenté par les nouveaux crimes ; on ne s’étonne pas que le poête de quinze ans ne rende pas ces traits de caractère.
Voici une difficulté non plus de psychologie, mais d’élégance ; pour dissimuler son vol Cacus tire à rebours par la queue les taureaux d’Hercule : Cauda in speluncam tractos, dit simplement Virgile. Segrais si timide qu’il ‘ n’ose accepter « la marjolaine » dans un vers français admet cependant ces façons du bandit :
Les traînant par la queue, il détournait leur trace (1).
Grand embarras des autres traducteurs.
Malfilâtre rougit et se contente de dire :
Le monstre avec effort les traînant en arrière (2). Non moins délicat Delille avait écrit :
.…Cacus Saisit, fait reculer et marcher en arrière (3).
Mollevaut aussi embarrassé répète :
En arrière il les traîne (4).
Plus tard Barthélemy se risque à être exact, mais ül insiste tellement sur l’image qu’elle devient grotesque.
Par la queue, à rebours les traînant sur le sol. Enfin Duchemin traduira simplement :
Par la queue 1l les traîne (5).
Victor Hugo s’efforce de maintenir à ce demi-vers toute la noblesse classique et relève la vulgarité du détail par une abondance d’épithètes plus respectueuses qu’heureuses
De leur superbe queue il saisit les longs crins.
Il ne sent pas non plus la beauté des noms propres : il évite de nommer l’homme de Tyrinthe, l’Amphitryoniade, qui remplit de sa robuste stature presque la moitié d’un
(1) SEGrais. — Enéide, t. 11, p. 58.
(2) MazrILATRE. — Le Génie de Virgile, t. xxx, p. 507 et sq.
(3) Dei. — Œuvres complètes, t. v. Enéide. L. VIII, p. 123. (4) MozcevauUT. — Ænéide, t. tx, L. VIII, p. 111.
(5) DUCHEMIN. — Œuvres de Virgile, t. 1x, p. 90.
hexamètre et il laisse ignorer que la montagne de Cacusest lPAventin.
La prose peut suivre le dessin de la phrase, redonner la couleur des expressions, mais l’harmonie du vers ajoute quelque chose d’indicible, la sensation plus précise des mouvements; elle fait ressentir l'émotion même du poète au moment où il crée. Cet écroulement de rocs aux flancs de l’Aventin, cette âpre et longue traînée fait sur Virgile une impression qu’il rend par la sonorité même de cette fin de vers : scopuli ingentem traxere ruinam. « Semihomme » ne serait qu’un barbarisme inutile et impuissant, mais quel effet ne produit pas le mot Semihominis apparaissant en tête de l’hexamèêtre avec son hiatus intérieur. Si Amphitryoniades ne peut passer dans le vers français sans l’alourdir, c’est qu’il y perd cette suite rhythmique de longues et de brèves que relève le mèêtre latin. Sans chercher de vains effets d'harmonie imitative, Virgile trouve des vers ailés, rapides, tout en légers dactyles pour exprimer une fuite, une course, une poursuite : et aerii cursu petit ardua montis. — Fugit ilicet ocior Euro. — Pedibus timor addidit alas. Ki au contraire son vers se charge de spondées, s’interrompt haletant, enjambe brusquement pour rendre les efforts musculaires du héros arrachant un rocher. {n adversum nitens concussit, et imis Avulsam solvit radicibus ; inde repenie Impulit.
Jadis on insistait dans la traduction sur ces beautés sans cesse renaissantes des poêtes. Le bon Rollin consacre des pages nombreuses de son Traité des études à célébrer ces cadences simples, graves, suspendues, coupées, ces élisions exprimant la douceur, la tristesse, la joie, la dureté, la légèreté, la pesanteur, ces rejets qui donnent aux mots une force ou une grâce particulière (1). L'exercice scolaire du vers latin affinait encore ce sentiment de la valeur du rhythme. Ainsi la métrique de Virgile pouvait être un excellent modèle pour celui qui devait se vanter plus tard d’avoir disloqué « ce grand
(1) RoLUN. — Œuvres complètes, 1805, t. 1, Traité des Etudes, p. 482, et sq.
niais d’alexandrin ». Dans ces premiers essais il est loin cependant de comprendre toutes les leçons du maître. Le vers rapide devient quelque peu cacophonique et sourd :
Hercule, au haut du mont, s’élance plein de rage. Plus heureux, Malfilâtre avait traduit :
Aussi prompt que l’éclair, vole au sommet du mont. Si Victor Hugo écrit :
Il s'échappe : la peur précipite ses pas, il n’a que le mérite de se rappeler un vers du Lutrin.
… L’antre sombre Par les feux du soleil voit dissiper son ombre :
sont les rimes d’un écolier accablé par la beauté des hexamètres où retentissent les sourds échos des profondeurs ténébreuses de l’immense caverne.
At specus et Caci detecta apparuit ingens Regia, et umbrosae penitus patuere cavernae (1).
Mais ce serait bien la plus vaine des besognes, la plus injuste des critiques qu’un relevé des fautes, qu’une comparaison destinée à écraser les premiers exercices d’un rhétoricien sous le chef-d'œuvre du plus grand des poètes latins. « C’est avoir profité que de savoir s’y plaire », a-t-on dit d’un classique, c’est également vrai de Virgile. La précision du dessin, la vigueur du coloris, la richesse de l’harmonie n’échappent pas toujours à lélève. Cacus n’apparait-il pas déjà terrible dans ce vers :
Et son énorme masse épouvantait nos yeux ?
Hercule ne rayonne-t-il pas de force et de gloire dans ce distique :
Sur nos bords arriva le fils d’Amphitryon L’heureux et fier vainqueur du triple Géryon ?
(1) Vircrze. — En. VIII, v. 240.
14 VIRGILE ET VICTOR HUGO Cela ne vaut-il pas la traduction de Segrais :
Du triple Gérion le destructeur célèbre Amena dans ces lieux les dépouilles de l'Ebre (1) ?
A moins que la richesse insolite de ces rimes originales ne nous abuse. Virgile peint le départ d’Hercule, les adieux des bœufs et cette mêlée de mugissements auxquels répond la génisse enfermée :
Discessu mugire boves, atque omne querelis Empleri nemus, et colles clamore relinqui.
la traduction n’est pas sans bonheur :
Ses taureaux font mugir les bois de leurs adieux, Et, laissant pour jamais ces fertiles campagnes, De leurs regrets plaintifs remplissent les montagnes.
Sans doute cela manque encore de plénitude et de fidélité, mais l’imagination de l’enfant n’est ni froide, ni passive devant ces tabeaux, elle s’échauffe, et rencontre parfois des vers simples d’une belle venue ou de fortes expressions.
Le fiel de ia fureur bouillonne au cœur d’Alcide, n’est pas indigne de l’original :
Hic vero Alcidae furüs exarserat atro Felle dolor.
« Alors, dit Virgile, pour la première fois les nôtres virent Cacus craindre et ses yeux se troubler.
Tum primvm nostri Cacum videre trementem Turbatumque oculi ;
C’est par l’hémistiche qu’il ajoute que ladolescent rend le mieux cet efiroi :
Pour la première fois on vit Cacus trembler, Son front hideux pâlir et ses yeux se troubler.
(1) SEGRAIS. — Enéide, t. 11, p. 57.
Même le tableau final ne manque ni d’ampleur, ni de réalisme :
Le peuple par les pieds traîne son corps difforme, Et contemple effaré cette hideuse forme,
Ces yeux rouges de sang, ces flancs noirs et velus, Et ces feux expirants, qu’il ne redoute plus.
Hugo n’a pas reculé devant l’« informe cadaver » et le « villosaque saetis Pectora semiferi. »
L’harmonie même banale de l’alexandrin le soutient et l'exemple des grands classiques l’encourage. Il s’est rappelé Boileau, il se souvient de Racine pour traduire refluitque exterritus amnis :
Le fleuve épouvanté recule...
Si Delille n’a pas trop de huit vers pour comparer la caverne de Cacus au Tartare, en quatre alexandrins par un decrescendo qui s’assourdit et vibre dans des rimes féminines, l’enfant donne l’impression bien plus exacte d’une descente au morne Hadès :
Si la terre brisait ses vieux flancs entrouverts,
Tels s’offriraient à nous les ténébreux enfers,
Le gouffre craint des dieux, et les pâles fantômes Tremblant de voir le jour dans ces mornes royaumes.
Sans doute il n’atteint pas à la beauté pleine et parfaite de Virgile :
Non secus ac si qua penitus vi terra dehiscens Infernas reseret sedes et regna recludat Pallida, dis invisa, superque immane barathrum Cernatur, trepident immisso lumine Manes.
N’égale-t-il pas son émule dont la description surchargée d’épithètes oïiseuses prépare si mal le beau trait de la fin :
Tel, si d’un choc soudain l’horrible violence
Du globe tout à coup rompait la voûte zmmense, Et dans ses profondeurs découvrait à nos yeux Le Styx craint des mortels, abhorré par les dieux,
De ce royaume affreux, désolé, lamentable, L’œil verrait jusqu’au fond l’abime redoutable Et, dans l’ombre éternelle envoyant ses clartés, Le jour éblouirait les morts épouvantés (1).
Dès que le brigand s’est enfermé, il fait tomber l'énorme rocher que Vulcain avait suspendu au-dessus de l'entrée ; l’écolier n’est pas incapable d’exprimer la hâte fébrile du monstre et l’invincible immobilité de l’obstacle :
Le noir géant détache une roche pesante Dont Vulcain suspendit la masse menaçante ; Sa main brise le fer, rompt les chaînes d’airain, Et le roc en tombant ferme le souterrain.
Son contemporain Mollevaut dira platement :
Devant le seuil s’étend l’épouvantable roche. (2)
Les premiers essais du poête enfant montrent sa facilité étonnante à manier l’alexandrin. On l’avoue, les rimes n’ont rien d’inattendu, les adjectifs, les participes, les infinitifs s’accouplent à la fin des vers avec une désespérante monotonie, l’expression neuve, la tournure originale, l’image en relief font défaut, mais n'est-ce pas déjà quelque chose de le voir égaler et souvent même surpasser ses rivaux les Delille et les Malfilâtre par laisance ou la force de son vers, l'élégance et l’harmonie de sa phrase, l’exactitude de sa traduction.
Longtemps cet épisode vivra dans son imagination; il s’en inspire peut-être pour peindre Ordener luttant contre Han d’Islande, Roland qui déracine des chênes, Eviradnus étreignant Ladislas, Rostabat le Géant. Plus tard encore, au duc qui veut savoir la vérité Goulatromba déclarera superbement :
Si vous voulez avoir un récit admirable Donnez-moi dix écus. Moyennant dix écus Je vais, comme autrefois Hercule chez Cacus,
(1) DELILLE. — (Œuvres complètes, t. v). Enéide, var, p. 125. (2) MozrEvAUT. — Enéide, t. 111, p. 107
VIRGILE DANS L'ÉDUCATION DE VICTOR HUGO y
Chercher la Vérité, qui dans son puits se cache, Je l’empoigne aux cheveux, je la prends, je l’arrache Et je l’apporte ici (1)...
Cette truculence nous éloigne fort du tableau dramatique de Virgile, mais elle prouve amplement que l'effort du jeune traducteur n’a pas abouti à faire de lui un esclave, un sot imitateur, un de ces moutons qui suivent inlassablement le pasteur de Mantoue et qui excitaient le mépris du born La Fontaine.
Son admiration s’accroit de jour en jour, comme celle de Silius Italicus, sans être aussi exclusive. Il s’essaie à la satire de son siècle et, quelques jours plus tard, lutte avec Horace, pour revenir bientôt à son maître préféré. Cacus lui a demandé dix jours (du 22 février au 3 mars 1817). Il travaille maintenant sur un sujet de concours académique : «le Bonheur que procure l’étude dans toutes les situations de la vie(2)» ; c’est pour lui l’occasion d’imiter le passage virgilien bien connu sur le bonheur de la vie champêtre, à l'instar du même La Fontaine, mais en vers bien pâles :
Loin du bruit, loin du trouble et loin de l’imposture, Tu m’aides à sonder le sein de la nature,
Et ton flambeau sacré, pénétrant ses décrets,
A mes yeux étonnés dévoile ses secrets.
S’il lui faut des comparaisons, il les emprunte aux Géorgiques et à l’Enéide (3). Bien qu’astréint à l’internat, il s’écrie dans un mensonge héroïque :
Mon Virgile à la main, bocages verts et sombres, Que j'aime à m'égarer sous vos paisibles ombres. A pleurer sur Didon, à plaindre ses amours ;
Il rappelle même un peu l’harmonieuse douceur du chantre de l’'Hémus et du Taygète, ou le nonchaloir du fabuliste quand il éerit plus mollement :
(1) Dernière Gerbe.
(2) Vüctor Hugo raconté (1818-1821). Concours académiques, p. 119. (3) Ibidem. p. 128.
Si pour mieux m’enchanter, une onde vive et pure, Au murmure des bois mêle son doux murmure ; Par un charme secret je me sens entraîné,
Dans ces lieux ravissants je m’arrête enchaîné.
A Virgile vient se joindre Tibulle : Mon aimable Tibulle et mon tendre Virgile;
il les unit bizarrement dans un même culte demandant au premier les beaux jours amoureux au milieu des périls, au second les lauriers réservés à la mort des pieux héros. Serait-ce trop presser le sens de ce devoir académique, que d’y trouver les deux tendances qui se disputeront le poète, amant de la gloire stoïcienne et amoureux de la volupté facile ? Une étude plus complète de l’éducation de Victor Hugo montrerait que dès cette époque et jusque dans son extrême vieillesse c’est Horace et non Tibulle, qui a disputé à Virgile la place dans son cœur. On peut regretter que l’adolescent n’ait pas opposé ici l'effort viril de Virgile au laisser-aller de Tibulle.
Son poème obtint une mention. Le lauréat se hâta d'envoyer à Raynouard une lettre de remerciement et une épitre laudative chargée d'introduire une nouvelle pièce de vers. Il se définissait un jeune élève de Virgile et glorifiait audacieusement l’académicien en le plaçant dans le même vers près de son maître.
Virgile et toi protégiez ma faiblesse (1),
Son admiration du [Ve livre de l’Enéide ne faisait que croître. Il rappelait
Cet amour que Virgile a peint en traits vainqueurs, Le souvenir d’Elise abandonnée, D'un triste hymen invoquant les vains droits, Et réclamant, contre l’ingrat Enée, L’appui des dieux qui seuls Pont condamnée.
Toutefois cet enthousiasme juvénile et hors de propos pour ce livre tout de passion n’eut pas une influence sen-
(1) Correspondance, 1802-1836. Lettre à M. Raynouard, 31 Aout 1817.
sible sur le futur dramaturge. Où Racine trouvaitun trésor inépuisable de secrets du cœur, Victor Hugo n’a rien découvert qui put lui servir à mieux nous faire comprendre ses Tisbe ou ses Marie Tudor.
Il s’exerce avec plus de bonheur sur des épisodes moins complexes : le Règne de Jupiter et le Vieillard du Galèse et rencontre dans ce nouveau travail une version célèbre, celle de Delille. Il ne l’ignore pas, semble-t-il. Je courberais, disait l’abbé poète,
… L’acanthe en berceaux Et le myrte amoureux ombragerait les eaux (1).
Bien que ces détails de berceaux et d’ombrages ne soient nullement dans le texte latin, Victor Hugo les insère aussi dans sa traduction. Le terrain du vieillard de Tarente chez Delille est funeste aux moïissons, ennemi des raisins. Par une litote moins rude Virgile se contentait de le déclarer ni favorable aux troupeaux, ni agréable à Bacchus. Sur les traces de son rival, le nouveau traducteur écrit :
Funeste aux jeunes ceps, rebelle aux labourage.
La table n’était chargée que de mets non achetés dapibus inemptis, « qu’il ne devait qu’à lui » interprète Hugo ; mais pourquoi Delille ayant ajouté une épithète « de simples mets » retrouve-t-on dans le vers de Hugo ce même adjectif, ce qui traduit deux fois le même mot ?
Des mets simples et purs qu’il ne devait qu’à lui.
Le jardinier transplantait, alignait des ormeaux grandis et des poiriers au bois déjà dur : seras in versum distulit ulmos, Eduramque pirum (2).
Il savait aligner, pour le plaisir des yeux, Des poiriers déjà forts, des ormes déjà vieux, dit Delille et Victor Hugo répond presque en écho : Et seul il sut toujours transplanter sans efforts, Des poiriers déjà vieux, des ormeaux déjà forts.
(1) Géorg., IV, p. 235 (Œuvres complètes de J. DeLrLLe, t. 11.) (2) Géorgiques, IV, v. 144-145.
Ainsi même dès ses premiers essais s’affirme la méthode du jeune poète. Pour réduire ce Protée insaisissable qu'est un auteur étranger, il écoute d’abord ses prédécesseurs et s’applique à les surpasser en les utilisant.
S’il est vrai, comme le raconte le Témoin de sa vie, qu’en l’obligeant à soigner le jardin, sa mère lui inspira le dégoût de la nature cultivée, il n’est pas étonnant que ce passage lait peu inspiré et qu’on n’en retrouve que de faibles traces dans ses œuvres. Il a bien essayé de donner ce goût du jardinage au baron de Pontmercy, le colonel en demi-solde des Misérables : maïs il y a trop de différence entre « le brigand de la Loire » comme l’appelle M. Gillenormand, et le pirate de Coryce, entre l’amateur de roses et le jardinier utilitaire ; tout rapprochement serait forcé. Hugo n’a d’ailleurs fait qu’idéaliser le portrait de son père qui se retira de bonne heure en Sologne. Vers 1840, visitant les bords du Rhin, son Virgile à la main, il relit cet épisode. Les vers savoureux du début, où les plantes les plus vulgaires se nouent aux plus nobles, plaisent au romantique qui récemment peignait :
Les gros Chinois ventrus faits comme des concombres,
et il note : « Le riverain du Neckar entrecoupe ses cultures de carrés de concombres et de potirons comme s’il voulait écrire dans le paysage le vers de Virgile : {orlusque per kerbam Cresceret in ventrem cucumis (1).
En 1817 il n’avait pas osé montrer ce ventre et écrivait : Les contours tortueux de l’énorme concombre
non plus que Cournand, exact toutefois dans son interprétation :
Le concombre arrondi rampant sur la verdure (2). Quant à Malfilâtre choqué de ce nom ül en faisait le mot d’une énigme :
Et les flancs arrondis de cet énorme fruit Qui presse en serpentant le champ qui l’a produit (3)
(1) Vicror HuGo.— Le Rhin,— Edit. de l’Imp. Nat.— Reliquat, p. 490. (2) CournaND. — Les Géorgiques, p. 187.
(3) MALrILATRE. — Génie de Virgile, &. 11, p. 281.
VIRGILE DANS L'ÉDUCATION DE VICTOR HUGO 21 Segrais avait été plus audacieux en traduisant :
Le concombre arrondi dont le ventre est le corps (1).
Les deux derniers épisodes lAntre des Cyclopes et le récit d’Achéménide comptent parmi les plus étranges de l’Enéide. On a voulu voir dans ce choix une preuve de la sympathie instinctive de Hugo pour les êtres difformes, objets d'horreur ou de dégoût (2). Après Cacus voici Brontès, Stérope et Pyracmon, après eux, leur frère Polyphème. Soit, mais n'oublions ni le Vieillard du Galèse, ni les traductions de Nisus et Euryale, d’Aristée, des Eglogues, ni le souvenir de Didon et remarquons bien que l’adolescent traduit les passages les plus célèbres, les mêmes que les générations apprennent tour à tour et se recommandent June à l’autre.
En interprétant l’Antre des Cyclopes (3), Victor Hugo, r'atteindra pas à la force de la description de Virgile : parfois il surpasse Delille.
Ce palais de Vulcain fut nommé Vulcanie,
rend avec simplicité le vers latin : Vulcant domus et Vulcanta nomine tellus.
Brontès et Pyracmon et Stérope aux bras nus,
renferme en un seul vers les noms énergiques et sculpturaux des aides de Vulcain. Pourtant Delille a mieux su mettre en relief le nom rare de Stérope :
Dans ce moment Brontès, laborieux Cyclope, Pyracmon, aux bras nus, et le nerveux Stérope.….. (4).
Pour exprimer la cadence des monstres forgerons :
Illi inter sese multa vi bracchia tollunt In numerum versantque tenaci forcipe massam (5),
(1) Secrais. — Géorgiques, p. 91.
(2) E. Brmé£. — Victor Hugo avant 1830, p. 88.
(3) Victor Hugo raconté (1802-1817) Traductions, p. 189. — VIRGILE, Enéide, livre varr, v. 416-453.
(4) Dezrzze. ‘— (Œuvres complètes, J. Michaud, t. V). Enéide, liv. VIII, p. 143.
(5) Enéide, VIII, v. 452-453.
Delille offre deux alexandrins communs alourdis de participes présents, et enclos dans des rimes sèches et dures :
Et leurs mains vigoureuses Tantôt levant, tantôt baissant leurs lourds marteaux, Retombent en cadence et domptent les métaux ;
Victor Hago trouve des rimes plus vibrantes :
Ils frappent ; soulevé par leurs bras vigoureux Le marteau, bondissant sur le métal sonore, Tombe à coups cadencés, remonte et tombe encore.
Ni l’un, ni l’autre n’ont vu le double mouvement des cyclopes qui martellent et retournent la masse rougie. Barthélemy montrera l'égide de Pallas :
Où de nœuds de serpents Méduse enveloppée Tourne les yeux hagards de sa tête coupée;
Ignorant de l’art antique, Hugo est moins exact en parlant de « serpents dressés » et de Gorgone en fureur qui « roule ses yeux sanglants ». Il interprète encore plus faiblement l’amalgame bizarre de la foudre dans lequel entrent trois rayons de grèle, trois de pluie d’orage, trois de flamme rutilante, et trois de tempête mêlés aux éclairs terrifiants, aux éclats de tonnerre, à l’épouvante et aux colères divines qu’accompagnent les flammes obéissantes :
Tres imbris torti radios, tres nubis aquosae ÂAddiderant, rutili tres ignis et alitis austri ; Fulgores nunc terrificos, sonitumque, metumque, Miscebant operi, flammisque sequacibus iras (1).
Ces quatre hexamètres si pleins et si précis sont résumés en trois alexandrins incolores :
Us y mêlaient déjà l'éclair et le courroux, Et trois rayons de grèle et trois rayons de flamme Et le bruit et ia peur qui terrasse notre âme.
(1) Enéide, VIII, 429-432.
Au moins Barthélemy mettra quelque vigueur dans son dernier vers :
La colère qui gronde et que la flamme suit.
Est-ce donc que Victor Hugo n’a pas saisi les beautés du texte, ni compris les audaces de style, ni senti le réalisme de la description ? Loin de là : ce passage fait sur son esprit impression la plus profonde. Le souvenir de cette foudre subsistera indélébile. En 1824 le critique du Journal des Débats, Hoffman, s’élève avec indignation contre la manie toute romantique, croit-il, de lier des abstractions à des réalités. Dans sa réponse fort spirituelle Victor Hugo lui oppose la belle peinture de l’antre des Cyclopes « où Virgile nous représente les compagnons de Vulcain occupés à mêler, pour forger la foudre, trois rayons de pluie et le Bruit, trois rayons de flamme et la Peur », et il conclut ironiquement : « Ce n’est certainement pas du Baal romantique que les Cyclopes de Virgile tiennent le secret de cette composition où il n’entre pas moins d'éléments métaphysiques que d’éléments chimiques (1) ».
Trois ans après, il utilisera dans la préface de Cromwell ce même ouvrage pour expliquer les religions antiques : « La foudre se forge sur une enclume et l’on y fait entrer, entre autres ingrédients, trois rayons de pluie tordue : Tres imbris torti radios. » Napoléon en 1830 ne fera qu'imiter à son tour les cyclopes en bâtissant la colonne :
Avec sa main romaine Il tordit et mêla dans l’œuvre surhumaine Tout un siècle fameux, Les Alpes se courbant sous sa marche tonnante, Le Nil, le Rhin, le Tibre, Auterlitz rayonnante, Eylau froid et brumeux (2) !
En 1832 la mêlée littéraire est au paroxysme; devant le Tribunal de commerce le poète défend son drame Le Rot s'amuse interdit par la censure. Virgile surgit dans sa
(1) E. Brré. — Victor Hugo avant 1830, p. 370. (2) Chants du Crépuscule, IT. A la Colonne.
plaidoirie pour annoncer les divisions : « Le petit foudre ministériel qui a frappé ma pièce et que la censure avait forgé pour la police est fait avec trois mauvaises raisons tordues ensemble, mêlées et amalgamées, tres imbris torti radios. » En 1832, ce n’est qu’une spirituelle boutade, en 1837 dans l’adieu funèbre à Charles X cela devient une magnifique imitation. Hugo reproche aux canons des Invalides leur silence à la mort du roi :
Dans le moule brûlant le fondeur pour vous faire Mit l’étain et le cuivre et l'oubli du vaincu (1) ;
c’est le même amalgame de réalités et d’abstractions, mais cette fois l’âme de Hugo a su aussi se mêler intimement au travail virgilien. — La même année célébrant la fonction du poête il reprend ces mêmes vers et comme si un signe devait suffire à les évoquer, il se contente d’en rappeler deux mots : « L’auteur a toujours pensé que la mission du poète était de fondre dans un même groupe de chants cette triple parole (Dieu, l’homme, les événements) qui renferme un triple enseignement. Tres radios (2) ». Nous sommes loin du texte original. Les éléments vont se dissoudre et se mélanger à d’autres souvenirs et amplifiés par FPémotion propre au poète, revenir dans de nouvelles images plus belles, plus personnelles. C’est la véritable récompense de ses premiers efforts que les événements n’ont pas détruits, mais transformés, selon les lois vraies de l’imitation. Le poète aspire à la paix rustique, il chante :
Je veux entendre aller et venir les navettes De Pan, noir tisserand que nous entrevoyons Et qui file, en tordant l’eau, le vent, les rayons, Ce grand réseau la vie (3).
Le voici en exil : il tente dans les ténèbres l’ascension vers Dieu et écoute l’esprit humain lui définir sa propre
(1) Les Voix intérieures, II, Sunt lacrymac rerum, xt. (2) Les Voix intérieures. Préface.
(3) Dernière Gerbe. — Avant l'exil, p. 21.
nature, pensée et chair, flamme accouplée au corps :
Double rayon tordu d’ombre et d’aube ravie (1).
Enfin en 1870 ces mélanges d'éléments physiques et d’idées qui lui ont inspiré au cours de sa carrière, tant de beaux vers justement renommés :
Debout, dans sa montagne et dans sa volonté.
Vêtu de probité candide et de lin blanc.
aboutissent à une fusion plus intime, à une réalisation plus vivante dans la pièce au canon le V. H.
Pesant colosse auquel s’amalgame l'éclair, Fils étrange à qui le poëte fait cette sublime proposition:
Doublons-nous l’un par l’autre et faisons un échange, Et mets, ô noir vengeur, combattant souverain, Ton bronze dans mon cœur, mon âme en ton airain (2).
Les avatars des Cyclopes ne sont pas moins curieux. Nous verrons comment après le coup d'Etat du Deux Décembre, ils deviennent des types de servilité, comment ils font place à Iblis dans la forge infernale, comment ils reparaissent pour symboliser les puissances mauvaises et comment enfin dans Religions et Religion ils finissent par avouer leur néant.
A cette heure le nourrisson continue de s’attacher à son maître. Il s’en prend cette fois à l’épisode d’Achéménide et en traduit les cent vingt-trois vers en presque autant d’alexandrins. On ne voit pas d’abord de progrès : toujours même à peu près, même élégance banale, même mélopée classique. Le sens se concentre sur le second vers du distique, le premier s’achève sur des compléments circonstanciels, sur des propositions relatives ou participiales. Le vocabulaire reste terne. Chez Virgile non seulement le volcan tonne, mais il projette, lance, fait jaïllir, vomut, concentre dans les airs ses tourbillons de cendre ou ses
(1) Dieu. — L'Esprit humain, p. 10 (Edit. Hetzel-Quantin).
(2) Année terrible, p. 81.
rochers. Si le sens général est conservé par le disciple, où sont les équivalents de ces verbes violents : tonat, prorumpü, attollit, erigit, avulsa, eructans, glomerat. Barthélemy traduit lourdement le beau vers : « Attollitque globos flammarum, et sidera lambit »,
Léchant le front des cieux de sa langue de braise, mais Victor Hugo ne traduit même pas lorsqu'il écrit : Tantôt ses rocs aux cieux roulent en tourbillons.
Les adjectifs envahissent les hémistiches, encombrent les rimes, aecouplent aux noms les plus communs leurs qualités non moins communes. Qu’on suive, à ce point de vue le récit d’Adamaste ; on ne peut imaginer rimes plus misérables, épithètes plus fatiguées : le cyclope terrible appelle la caverne horrible, le monstre difforme lève sa tête énorme, ses dents dévorantes brisent les entrailles fumantes, sur son bras redoutable il courbe sa tête épouvantable etc.
Victor Hugo semble pourtant sentir plus profondément certaines qualités de Virgile et la preuve est qu'il les exagère. La sensibilité largement humaine du Romain ne paraît ici que dans linvention même de l’épisode; à nous de comprendre ce qu’il y a de merveilleuse noblesse, de profonde pitié dans l’âme du poète qui nous montre les Troyens chassés de leur ville incendiée recueillant un des auteurs de leurs maux, un compagnon du fatal Ulysse. C’est le vieil Auchise qui le premier rassure le Grec en lui tendant la main; dans Victor Hugo cette compassion a déjà produit un effet plus intense :
I] dit, tombe à nos pieds sans force et sans chaleur, Les embrasse, et d’un grec nous pleurons le malheur.
Achéménide, dans le récit latin, repassant le long des rivages jadis parcourus avec ses compatriotes se contente de les montrer à ses nouveaux compagnons, si même ces vers ne sont pas interpolés. Dans la traduction de Hugo, c’est lui qui dirige les vaisseaux troyens et le
poète ajoute en manière de conelusion cette remarque sur les retours des choses d’ici-bas :
Ainsi, de tant d’écueils dont elle était la proie Un compagnon d'Ulysse, un grec, a sauvé Troie !
Au point de vue psychologique, la prière d’Achéménide ajoute quelques nuances qui ne sont pas sans valeur. I] s’avoue Grec :
Sur les vaisseaux des Grecs j’apportai les batailles,
expression qu'aurait pu trouver le compatriote de Fabius. Il continue :
Eh bien ! fils de Laomédon, Si mon crime ne peut espérer de pardon, Frappez.
Il y a de l’habileté chez cet Ithacien à évoquer dans l'esprit des Troyens la véritable cause de leur ruine, le parjure de Laomédon, à leur offrir ainsi l’occasion d’être moins impitoyables pour lui que les dieux ne le furent pour eux. Sans passer pour un béotien, ne pourrait-on soutenir contre Virgile que malgré sa terreur de Polyphème, Achéménide ne peut se réjouir d’être mis à mort par les Troyens. «Si pereo, hominum manibus periise juvabit ». L’adoucissement de Hugo prouve en tous cas qu’il n’avait pas l’âme aussi sauvage qu’on a bien voulu le dire. Il traduit :
Si je meurs, je mourrai du moins des mains des hommes.
Dans la description du repas de Polyphème et de Pattaque d'Ulysse, il sent que Virgile n’arrive pas à ampleur homérique et il s'efforce d’accentuer le caractère de barbarie du récit par plus de précision dans les détails. Virgile dit du Cyclope en un vers admiré par le bon Rollin : « il se nourrit des entrailles des misérables et de leur sang noir » :
« Visceribus miserorum et sanguine vescitur atro. »
Hugo atteint à l’âpreté de cette touche sinon à l'harmonie
de cet hexamètre aux longs mots palpitants, par un large Vers :
Et sa gorge engloutit les chairs des malheureux.
« Je l’ai vu, de mes yeux vu, continue Achéménide, lorsqu'il saisit dans sa grande main le corps de deux des nôtres, qu’au milieu de son antre étendu, il les brisa contre le roc et que la porte éclaboussée dégouttait de sang ».
Vidi egomet duo de numero cum corpora nostro Prensa manu magna, medio resupinus in antro, Frangeret ad saxum, sanieque aspersa natarent Limina.
Je l'ai vu, traduit le disciple, cherchant à égaler, et même à surpasser ce tableau d’horreur,
Prendre en sa vaste main deux des soldats d'Ulysse, J’ai vu leurs corps brisés sur un roc tressaillir, Leurs crânes sur le seuil en mille éclats jaïllir.
I ne Jui suffit pas que le monstre mâche les membres saignants, il fait « crier leurs os » sous ses dents. L’épieu pointu « telo acuto » est un faible instrument pour crever l’œil du Cyclope, il se souvient d’Homère et prend
Un tronc d’arbre noueux qu’un fer aigu prolonge.
Il a même parfois de véritables trouvailles d'expression. L’Ithacien n’oublia pas son génie en un tel danger: « Nec...
Oblitusve sui est Ithacus discrimine tanto. » lui inspire cette spirituelle traduction :
Ulysse se souvint d'Ulysse en ce danger.
I! fait contraster, en les rapprochant, deux vers qui peignent Polyphème aveugle et Polyphème pasteur :
Monstrum horrendum, informe, ingens, cui lumen ademptum. Lanigerae comitantur oves : ea sola voluptas Solamenque mali...
Un monstre informe, affreux, vaste et privé du jour ;
Son troupeau qui le suit charme seul sa souffrance :
Ce dernier vers simple et sans couleur n’est-il pas cependant doucement mélancolique et vraiment virgilien ?
Un examen attentif montre donc que d’un épisode à l’autre l’écolier ne reste pas stationnaire : il goûte plus intimement la sensibilité du poète de Mantoue, le réalisme cru de ses tableaux, l'originalité de son style incessamment créé et l'harmonie variée de son vers épique. En dépit des obstacles il put apprécier la justesse de cette pensée : « J’ai cru sentir plusieurs fois que ces difficultés ne seraient pas invincibles pour un grand écrivain, s’il voulait déroger jusqu’à traduire. Si le climat, le gouvernement, les mœurs influent sur les langues, le génie des grands écrivains n’y influe pas moins. C’est lui qui les dompte, les plie à son gré, qui rajeunit les mots antiques, naturalise les mots nouveaux, transporte les richesses d’une langue dans une autre, rapproche leur distance, les force pour ainsi dire à sympathiser, rend fécond l’idiome le plus stérile, rend harmonieux le plus âpre, enrichit son indigence, fortifie sa faiblesse, enhardit sa timidité, met à profit toutes ses ressources, lui en crée de nouvelles, en fait la langue de tous les lieux, de tous les temps, de tous les arts (1). »
Ainsi se formait dans une obscure pension, par des études latines si bien appropriées à son Jeune génie, le poète qui devait dominer son siècle de sa gloire éclatante. Lui aussi pouvait dire comme son auteur favori dont il s’efforçait d’imiter la clarté, la pureté, la facilité et la magnificence :
Me vero primum dulces ante omnia Musae, Quarum sacra fero ingenti percussus amore, Accipiant.
(1) J. Derrrre. — Discours prélimin., p. 305. (Edt. Lefebvre).
CAB IEDIECDME
Fidélité dans la Lutte Romantique.
SOMMAIRE : L’'Éducation classique de Victor Hugo. — Influence persistante de Virgile. — Épigräphes. — Transformations d'un vers à travers PEœuvre de Victor Hugo. — Jugements de jeunesse sur Virgile. — La Préface de Cromwell. Citations, imitations et réminiscences. — Sentiments de Hugo et sentiments virgiliens.— Polyphème de 1818 à 1832. — Victor Hugo maître de son art.
On a vraiment abusé des confessions de quelques romantiques pour affirmer que la jeunesse du premier empire, troublée par le bruit des batailles et déjà haletant vers la gloire militaire, n’écoutait que d’une oreille distraite les enseignements littéraires. La tradition classique était trop forte pour être si rapidement sapée : elle avait été raffermie plutôt qu’ébranlée par le goût de l’antiquité chez les révolutionnaires et par le goût de l’ordre en Napoléon. Victor Hugo en est la preuve. Une telle éducation, si brillante soit-elle, ne peut donner ses fruits que si elle pénètre une âme généreuse, si les germes ne sont pas brûlés, arrachés ou étouffés par les préoccupations et les ambitions de la vie, mais au contraire développés et utilisés. Aussi ce ne sont pas de nouvelles traductions qui prouveront le plus sûrement la persistance de l'influence virgilienne sur l'élève. Il n’y a pas lieu de déplorer qu'il se soit écarté loin du maître, si dans ses aventures il a gardé les leçons et le souvenir de son éducateur et s’il lui revient plus tard avec un esprit enrichi par l’expérience et plus capable de le comprendre. Victor Hugo s’élèvera contre le classicisme, mais comme ces enfants drus dont parle La Bruyère qui battent le sein de leur nourrice. De 1819 à
1833 il n'oublie pas sa première ferveur : il ne s’est pas hâté en entrant dans la vie de rejeter tous ces trésors littéraires qui ne laissent à tant d’élèves que l'impression d’un labeur forcé et stérile. Il travaille et il lutte. Virgile dit d’Enée : « Certusque incerta pericula lustret (1) », beau vers qui mériterait d’être dans toutes les mémoires. Hugo lui aussi déclare : « Bien des hommes marchent d’un pas tremblant sur un sol ferme ; quand on a pour soi une conscience tranquille, on doit marcher d’un pas ferme sur un sol tremblant (2) ». Il publie ses traductions dans le Conservateur Littéraire, et admire Chateaubriand dont le génie est tout imprégné des beautés antiques. Ses premières poésies se couronnent volontiers d’épigraphes virgiliennes. S’il assiste au rétablissement de la statue d'Henri IV, le concours du peuple s’attelant lui-même au lourd colosse d’airain lui rappelle l’enthousiasme des Troyens introduisant dans leur ville le fatal cheval, et les vers du second livre de l’Enéide servent à annoncer l’ode (3) :
Accingunt omnes operi, pedibusque rotarum
Subjiciunt lapsus et stupea vincula collo
Intendunt.… Pueri circum innuptaeque puellae
Sacra canunt, funemque manu contingere gaudent (4)!
Ces quatre vers s’adaptent-ils aisément à la royale solennité ? Il ne le semble pas. Enée insiste sur la folie de cette joie. Très habilement, Victor Hugo supprime les détails de mauvais augure, rapproche les tronçons des deux vers mutilés et les soude en un seul conforme aux lois de la prosodie et de la métrique.
L'Académie propose comme sujet du Concours de poésie « Les Avantages de l’enseignement mutuel ». Ce sujet prosaique rappelle au poète le gracieux carrousel de la jeunesse troyenne dont les escadrons sont dirigés par des
(1) Ænéride, liv. IX, v. 96.
(2) Lettres à la Fiancée, p. 64.
(3) Odes et Ballades, liv. I. Ode vr.
(4) Ænéide II, v. 235 et sq.
chefs aussi jeunes que les cavaliers et en tête de sa composition il écrit :
Agmine partito fulgent, paribusque magistris (1).
En 1822 dans une ode amébée, il oppose à la Iyre païenne la harpe des prophètes, à lPécho du Pinde l’hymne du Carmel ; l’épigraphe unira de même à un verset des Actes des Apôtres le vers de Palémon, juge des défis pastoraux :
Alternis dicetis, amant alterna Camenae (2).
Ce vers charme particulièrement Hugo; il profite de toute circonstance pour le moduler. Mis en cause par Hoffman il le prie ironiquement d’ouvrir à sa réponse le Journal des Débats : « Vous serez charmé, en me voyant réclamer la parole après vous, de voir que je n’ai pas du moins oublié le précepte classique qui veut que chacun parle à son tour : amant alterna Camenae (3). » En 1827 sil critique l’unité de lieu c’est pour reprocher au péristyle des tragédies d’être un lieu banal « où arrivent on ne sait comment les conspirateurs pour déclamer contre les tyrans, les tyrans contre les conspirateurs, chacun à leur tour, comme s'ils s'étaient dit bucoliquement :
Alternis cantemus ; amant alterna Camenæ (4). »
Il modifie le vers, mais toujours avec le souci de l’exactitude prosodique. Plus tard, le récit de la mort de Pétrone se coupant les veines se terminera par cette réminiscence inattendue : « Il regarde son sang couler, écarte la coupure d’une veine avec ses doigts, puis l’autre, les bouche, les rouvre, tantôt c’est le bras droit, tantôt c’est le bras gauche et il dit en riant à ses amis : Amant alterna Camenae (5) ». La plaisanterie est bizarre, elle devient tout à fait ridicule dans cette phrase des Travailleurs de la Mer sur les peines qu'inflige la Cour royale aux sorciers : « De nos jours,
(1) Ænéide, V, v. 567.
(2) Ect., III, v. 59.
(3) Journal des Débats, 26 juillet 1824.
(4) Cromwell, Préface, p. 21. :
(5) Post-Scriptum de ma vie. — L'Ame. — Contemplation suprême.
elle les condamne à huit semaines de prison ; quatre semaines au pain et à l’eau et quatre semaines au secret, alternant. Amant alterna catenae (1)».
Assez obscurément, pour dire qu’en célébrant les victoires de la Grande Armée il n'oublie pas les triomphes de l’armée de Louis XVIIT, il inscrit au front de sa première ode à l’Arc de Triomphe lhémistiche : « Non deficit alter (2) ». À son oraison funèbre de Mie de Sombreuil il donne ce texte : «Sunt lacrymæ rerum (3) » qu’il reprendra plus tard pour celle de Charles X. S’il s’adresse à ses vers, il avoue la même ambition que Virgile composant les Géorgiques :
Tentanda via est qua me quoque possim Tollere humo victorque virum volitare per ora (4).
« Il me faut tenter une voie nouvelle par où je pourrai moi aussi m’élever au-dessus de la terre et, nom vainqueur, voler de bouche en bouche. » S'il glorifie l’histoire, il lui veut cette voix de fer « Vox ferrea (5)» que la Sibylle de Cumes demandait pour redire tous les supplices des Enfers, et qu’il réclamait déjà dans le Conservateur Littéraire. « Non canimus surdis (6) » disait l’heureux poête des églogues. Ces temps sont passés et en tête d’un livre d’odes, le jeune lyrique écrit sa variante mélancolique : « Nos canimus surdis ». Même dans Les Orientales, le Danube en colère qui gourmande Belgrade et Semlin en guerre ne rappelle pas seulement Neptune irrité contre les vents déchaïinés par Eole, mais ce malheureux Phlégyas dont la voix haute témoigne à travers les ténèbres du Tartare : c’est Victor Hugo lui-même qui le déclare :
Admonet et magna testatur voce per umbras (7)
(1) Les Travailleurs de la Mer, tome I, liv. I, x. — Le Bû de la Rue,
(2) Ænéide, VI, 143. — Odes et Ballades, liv. II, ode vu. CI OT 462 —> Id. liv. II, ode 1x.
(4) Georg., III, v. 8 et 9. — Odes et Ballades, liv. IX, ode 1.
(5) En., VI, v. 626. — Odes et Ballades, liv. IL, ode 11.
(6) Ecl., X, v. 8. — Odes et Ballades, liv. IT.
(7) En., VI, v. 619. — Orientales, XXXV. — Le Danube en colère
En tête de la première pièce des Feuilles d'automne s’étale la fière devise des Saint-John : « Data fata secutus », ce n’est que l’aveu fait par le pieux Enée de son humble obéissance à sa mère :
Matre dea monstrante via, data fata secutus (1).
En pleurant son père qui vécut à Blois et mourut subitement à Paris, il se rappelle le sort d’'Œolus qui n’a évité la mort sous sa haute maison de l’Ida, que pour succomber au champ de Laurente et il part du vers attristé de Virgile :
Lyrnessi domus alta, solo Laurente sepulerum (2),
pour s'élever à travers ses souvenirs de deuil jusqu’à l’affirmation de sa croyance en l’immortalité :
Maison tu ne l’as plus, tombeau tu ne l’as pas.
Ce n’est pas seulement au front de ses poèmes que s’étalent ces fleurs romaines. À peine sorti de la pension Cordier, Victor Hugo fonde et rédige le Conservateur littéraire, plus tard il écrit de longues études pour la Muse française, dans les préfaces de ses œuvres il bataille contre les disciples attardés du XVIIIe siècle : quelle que soit l’ardeur de sa passion rénovatrice, il met une certaine coquetterie, on a déjà pu le constater, à parsemer ses articles, ses déclarations et ses lettres, de citations. Maintenant le soldat est un chef, le disciple va juger son Maître revendiqué par ses adversaires.
Il ne peut sentir tout ce que le culte des Muses grecques a inspiré au génie d'André Chénier : car c’est à peine s’il sait écrire les mots de la langue qui faisait les délices de ce pur helléniste. Il trouve en lui le vrai Tibulle français, mais aussi un Virgile. Chez les deux poètes, même vision nette, même goût du développement par images. « On a observé, dit-il, que telle églogue de Virgile pourrait fournir des sujets à toute une galerie de tabieaux (3) ». Œn., I, 382. — Les Feuilles d'Automne, I. — Ce siècle avait deux ans.
) ) En., XII, 547. — Les Feuilles d'Automne, LI. — À M. Louis B... ) Le Conservateur hittéraire, 17e Liv. — Etude sur A. Chénier.
N'est-ce pas une qualité qu’il développera dans sa poésie et dont bientôt on lui fera un sérieux grief? Ce n’est pas lui qui blasphémera contre l'imagination, il la glorifie. Elle sait révéler sa céleste origine sans recourir à des artifices étrangers. « Elle n’a qu’à marcher pour se montrer divine : Æt vera incessu patuit dea (1). » {1 cherche à définir la nature, les conditions, la valeur, l’importance du génie. Il croit que ce ne sont pas les époques de tranquillité les plus favorables à son éclosion. Soit ! mais on est un peu étonné de le voir prendre pour exemple Virgile. Si les églogues reflètent les malheurs des guerres civiles, les Géorgiques et l’Enéide sont le fruit de la paix romaine. Le poète apparaît à Hugo comme bien supérieur à l’homme d'état : 1l oppose la pérennité des lettres à la caducité des pouvoirs, et glorifie l'Italie,
Où croit le laurier de Virgile, Où tombent les murs des Césars (2).
C’est que Virgile, comme le déclare la préface des Nouvelles Odes (1824) représente une poésie et une nation au même titre que David, Homère, le Tasse, Milton et Corneille. Cette admiration, toutefois, n’est ‘pas aveugle ; ce culte n’est pas sans réserves ; entre le siècle d’Auguste et le siècle de Napoléon a passé l’immense souffle purifiant du christianisme élevant l’amour par la chasteté et Victor Hugo répudiera même son auteur favori « pour ces poésies monstrueuses » par lesquelles, ainsi qu’Anacréon et Horace, il a « immortalisé d’infâmes débauches et de honteuses habitudes (3) ».
C’est une allusion à l’églogue de Corydon. On aime à le voir établir les distinctions nécessaires, et maintenir le droit de la morale sur le génie ; on est encore plus heureux de voir avec quelle rapidité il passe sur ces dégradations
(1) En., I, 405. — La Muse française, — Sur Voliaire (Littér. et philos., p. 170).
(2) Odes et Ballades, liv. IV, ode vi. — Le Génne.
(3) Muse française, mai 1824. — Art. sur Eloa de Vigny (Lit. et Phil., p. 199).
du cœur pour insister avec toute la générosité d’un cœur élevé sur les côtés admirables de l’âme virgilienne, sur les purs exemples qu’elle a laissés aux écrivains. Dans ce même article sur l'Æloa de Vigny, il rappelle cette fraternité poétique si douce et si noble, cette allocution touchante qu’Horace adressait au vaisseau de Virgile, ces antiques amitiés qui se resserraient dans la gloire, amitiés que son temps raille, qu'il accueillerait avec un rire dédaigneux, mais qui excite le respect et l’admiration du jeune ami de Lamartine.
Avec la Préface de Cromwell commence la froideur. « Rome calque la Grèce, Virgile copie Homère (1),» dit-il durement ; il est vrai qu’aussitôt il atténue cette fâcheuse expression et juge mieux lEnéide : « Et comme pour finir dignement, la poésie épique expire dans ce dernier enfantement ». Mais, au bout de quelques pages, l’ardeur du combat l’emporte, comme Diomède dans sa poursuite des pâles Troyens, il blesse Vénus : « Et puis imiter! Le reflet vaut-il la lumière ? le satellite qui se traîne sans cesse dans le même cercle vaut-il l’astre central et générateur ? Avec toute sa poésie, Virgile n’est que la lune d’Homère (2) ». Et pourtant, Ô poète, il éclaire Dante, il éclaire Tasse, il éclaire Camoens et tant d’autres que vous citerez vous-même dans le Post-Scriptum. Virgile représentait naguère encore une poésie, une nation; en 1829 Victor Hugo écrit : « Les autres peuples disent Homère, Dante, Shakespeare, nous disons Boileau (3) ». Virgile n'apparaît pas dans cette liste suprême. La Préface de Lütérature et Philosophie méêlées, nommera Homère, Dante, Shakespeare, Rousseau, Corneille et même Mathieu, de Virgile aucune mention ; ou plutôt Hugo lui empruntera des images, mais pour chanter son propre triomphe : «On voit bien flotter encore ça et là sur la surface de l’art quelques tronçons de vieilles poétiques démâtées, lesquelles faisaient déjà eau de toutes parts, il y a dix ans. On voit bien aussi
(1) Préface de Cromwell, p. 5.
(2) Préface de Cromwell, p. 26.
(3) Les Orientales. Préface.
quelques obstinés qui se cramponnent à cela. Rari nantes (1). Nous les plaignons. » Virgile narguant ainsi les naufragés de la flotte classique, quel destin !
En dépit de sa belle révolte, le jeune chef n’en continue pas moins de trouver en sa mémoire tous les trésors de sa laborieuse enfance et c’est un plaisir de voir ses souvenirs classiquesse mêler àla furie de ses attaques, ou à l’effervescence de ses idées et de ses ambitieuses espérances. Quand Lamartine conquiert d’un coup la renommée par la grâce et la vie de ses Méditations, Victor Hugo réclame à grands cris un autre génie puissant plutôt que souple, capable non de rendre les délicates émotions des amours, mais de chanter virilement les grands buts de la volonté humaine. Ne trouvant pas encore d’expressions assez fortes pour exalter son idéal, il emprunte celles de Virgile et célèbre ce poète qui aura la «ferrea vox », VC os magna sonaturum ». Veut-il se moquer des critiques acharnés à leur besogne de dénigrement, illes compare à des Sisyphes essoufflés « qui vont roulant et roulant sans cesse leur pierre au haut d’une butte » et cette image classique lui rappelant le Tartare de Virgile, il conclut par le souhait peu aimable de les voir neuf fois enserrés par les ondes du D UYX :
Palus inamabilis unda Alligat et novies Styx interfusa coercet (2).
A la mort d’Ymbert Galloix des sentiments bien différents ramènent ce tableau dans son imagination. « N’est-il pas triste, dit-il, de voir toutes ces jeunes intelligences en peine, l’œil fixé sur la rive lumineuse où il y a tant de choses resplendissantes, gloire, puissance, renommée, fortune, se presser, sur la rive obscure, comme les ombres de Virgile :
Palus inamabilis unda Alligat etc.,
Le Styx, pour le jeune artiste inconnu, c’est le libraire (3). (1) Enéide, I, v. 118. — Lattér. et Phil, préface, p. 9.
(2) Enéide, VI, v, 438, 9.
(3) Littéralure et Philosophie mêlées. — Ymbert Galloix 1833, p. 269.
La grave leçon, que l'expérience des peuples dégage des grands événements et que les poètes recueilleront, est une parole qu’on entend longtemps retentir et qui témoigne dans les ténèbres :
Admonet et magna testatur voce per umbras.
et pour s’élever contre la frivolité et l'indifférence à la vie publique qu’on attribue invariablement au poète, il recourt à deux vers des Géorgiques qu’il condense en un seul ; mais tandis que Virgile, dédaigneux des agitations politiques, vantait la sereine ignorance du paysan :
Illum non populi fasces, non purpura regum Flexit, et infidos agitans discordia fratres (1),
Hugo rectifie : « Ce n’est pas la Muse du XIXe siècle qui peut dire :
Non me agitant populi fasces aut purpura regum (2).
Nous avons vu avec quelle habileté il retourne contre Hoffman les vers de son Maître et y puise des arguments contre les classiques. Avec la même ironie il confesse, dans la Préface de Han d'Islande, que les avertissements de la critique l’ont arrêté dans une dissertation liminaire sur le roman : « À ce terrible avis, dit-il, le pauvre auteur
Obstupuit, steteruntque comæ ; et vox faucibus hæsit (3). »
L'écrivain qui multipliera les épreuves d’imprimerie des Misérables pour le maintien de virgules, ne peut oublier la manière dont la première édition défigure son premier roman et, s’il passe sous silence tout ce que sa mémoire ulcérée lui rappelle d’outrages de ce genre, ül ajoute cette menace à l’imprimeur :
Manet alto in pectore vulnus (4).
Enfin 1l égratigne les auteurs de Lolotte et Fanfan et de
(1) Géorg., II, v. 495.
(2) Muse française. — Sur lord: Byron, t. IT, p. 227. (3) Enéide, III, v. 48.
(4) Enéide.
Monsieur Botte « hommes transcendants, jumeaux de génie et de goût : Arcades ambo(1)»et, pour « rassurer ses lectrices qui l’imaginent aussi terrible que son héros Han d'Islande il leur promet, dès qu’il aura conquis la gloire, de placer en tête de ses œuvres son portrait, ferribiles visu formæ (2).
Ce sont Ià en grande partie, des centons, des vers populaires ou des locutions proverbiales qui vont s’évanouir dès la bataille d’Hernani. Non.Ce Bonaparte du théâtre présente son drame avec la plus grande modestie ; ce romantique échevelé s’abrite encore sous le grand nom de Virgile. Il avoue qu’il n’est pas de ces poètes privilégiés qui peuvent mourir ou s’interrompre avant d’avoir fini, sans péril pour leur mémoire ; qu’il n’est pas de ceux qui restent grands, même sans avoir complété leur ouvrage, heureux hommes dont on peut dire ce que Virgile disait de Carthage ébauchée :
Pendent opera interrupta, minæque Murorum ingentes (3).
Le poète dont on célèbrera les quatre-vingts ans aura-t-il la persévérance et Pobstination qui assurent la réalisation d’un plan longtemps müûri ? Hélas non! mais si d’année en année ses plans changent, une forte vie animera l'œuvre robuste comme ces édifices du moyen âge qu’il célèbre dans Notre-Dame de Paris. « Souvent Part se transforme qu’ils pendent encore : pendent opera interrupta ils continuent paisiblement selon l’art transformé (4) ». N’est-il pas curieux de voir cette réminiscence classique dans l’éloge des cathédrales. « Guerre aux démolisseurs,» clame le poète ; mais il ne lui suffit pas de flétrir la « Bande noire », il éprouve devant cette disparition des monuments nationaux la tristesse du pieux Enée. « Et bientôt, dit-il, quand la ruine de toutes ces ruines sera achevée,
(EC NVELIVE.
(2) Enéide VI, 277.
(3) Enéide, IV, 88, 89. — Hernant, Préface.
(4) Notre-Dame de Paris, &. I, p. 130, liv. IX, 1, Notre-Dame.
ho VIRGILE ET VICTOR HUGO
il ne nous restera plus qu’à nous écrier avec ce Troyen, qui du moins emportait ses Gieux :
Fuit Ilium et ingens Gloria (1). »
Veut-il montrer l’égoïsme des hautes classes n’abolissant la peine de mort que pour sauver des ministres, il leur fait dire dans la Préface du Dernier jour d’un condamné : « Tant mieux si cela arrange tout le monde, mais nous n’avons songé qu’à nous. Ucaléson brûle. Eteignons le feu (2).» Et il reprend lui-même dans cette campagne contre la guillotine : « Ne voyez-vous donc pas que vous vous cachez ? que vous avez peur et honte de votre œuvre ? que vous balbutiez ridiculement votre discite justitiam moniti (3) ?» De même des citations renforcent, on l’a vu, et sa plaidoirie pour Le Roi s'amuse et sa Préface à Luttérature et Philosophie mêlées.
Mais son œuvre elle-même, ses poésies, ses romans qu’ont-ils gardé du grand génie romain ? Il est plus difficile de pénétrer le secret de cette élaboration. Ne risquet-on pas de prendre pour un emprunt virgilien, tout reflet antique et lui-même n’a-t-il pas raconté que dans Marion Delorme il avait refait un vers de Shakespeare sans le connaître ? Les lois de cette véritable imitation sont assez subtiles. La Fontaine en a donné la formule ; il ne faut suivre que l'idée ou les tours ou les lois
Que nos maîtres suivaient eux-mêmes autrefois.
Pour éviter d’arbitraires appréciations, mieux vaut signaler les réminiscences que les imitations. On est étonné de trouver dans la plainte amoureuse et désespérée qu’il intitule « Premier soupir » cette image qui veut symboliser lPunion de la gloire et de la mort :
L’Elysée immortel est près des noirs royaumes (4).
(1) Enéide, II, v. 325.
(3) Dernier Jour d’un condamné, Préface, D.
(3) Dernier Jour d’un condamné, Préface, p. 16. (4) Odes et Ballades, Liv. V, 1
FIDÉLITÉ DANS LA LUTTE ROMANTIQUE 4x
Souvenir du VIE livre de l’Enéide, mais adaptation assez froide. La naissance du duc de Bordeaux remplit la France de joie et de chants, Victor Hugo n’est pas le dernier à célébrer par une ode ce grand événement. C’est une occasion de piller la IVe églogue à Pollion qu'il traduisait naguère dans son lit de la pension Cordier. Il ne rappelle cependant que la paraphrase du vers inévitable : « Incipe parve puer risu Cognoscere matrem »:
Oui, souris, orphelin, aux larmes de ta mère ! Ecarte en te jouant, ce crêpe funéraire Qui voile ton berceau des couleurs du cercueil (1).
La touche est un peu trop appuyée, mais n’était-ce pas le seul moyen de se dégager de la banalité ? Voici dans les Odes, les supplications d’une amante délaissée « la Fille d’O-Taïti », comment éviter les plaintes de Didon qui l'ont jadis enthousiasmé, et cependant l’amour d’esclave de la jeune sauvagesse n’a aucun rapport perceptible avec celui de l’ardente et fière Phénicienne ; elle annonce plutôt les Marion, les Blanche, les Jane, les Tisbe. Le poète a gardé une profonde admiration pour Orphée; cette belle figure du « vates » antique domine toute sa vie et dès sa première poésie sur le rôle du poëte il avoue son ambitieux désir de l’égaler en puissance :
Parmi les peuples en délire, I] s’élance, armé de la lyre.
Comme Orphée au sein des enfers (2) !
mais est-ce Virgile seul, ou Horace, ou Ovide ou toute la tradition antique qui rappelle cet exemple à l’audacieux jeune homme ? La poésie consacrée à Louis XVII commence par ce beau vers :
En ce temps-là du ciel les portes d’or s’ouvrirent (3). Il serait ridicule d’en nier le caractère chrétien, il évoque (1) Odes et Ballades, liv. I, vx.
(2) Odes et Ballades, liv. I, 7.
(3) Odes et Ballades, liv. I, v.
cependant le vers majestueux qui ouvre le Xe livre de l’Enéide :
Panditur interea domus Omnipotentis Olympi.
Du moins quand Hugo s’écrie dans le Dernier chant :
Et ma lyre a passé sur ces âmes viles, Comme sur le pavé des villes L’ongle résonnant du coursier.
on reconnaît sans hésitation le galop effréné du cheval de Virgile :
Quadrupetante putrem sonitu quatit ungula campum (1).
Le Chant de l’Arène, qui complète le Chant du Cirque et le Chant du Tournoi, offre aux vainqueurs, comme aux jeux funèbres, des trépieds divins, des coupes, des chlamydes.
sacri tripodes, viridesque coronae Et palmae pretium victoribus, armaque et ostro Perfusae vestes (2).
Peut-être le poète exagêère-t-il la rareté de ses prix. Passe encore de promettre au meilleur discobole une urne indélébile,
Que sculpta d’une main habile Phlégon du pays de Naxos (3).
Nous n’avons pas plus de renseignements sur cette urne et ce sculpteur que sur les coupes de hêtre, chef-d'œuvre du divin Alcimédon (4); mais quel antiquaire n’envierait le vainqueur de la course agile qui obtiendra
La coupe agreste et fragile Dont Bacchus a touché l'argile Lorsqu'il goûta les premiers vins !
(1) Enéide, VILI, v. 596. — Odes et Ballades, liv. II, x. (2) Enéide, V, v. 10, 11.
(3) Odes et Ballades, liv. IV, x.
(4) ECTS -087
Lorsque le poète se promène avec son épouse, trouvant des symboles de sa vie dans tous les aspects de la nature, entre le paysage et son imagination flottent encore des réminiscences.
Aux lueurs du couchant vois fumer les hameaux.
Cette fumée, à cette heure, monte déjà dans la célèbre fin crépusculaire de la première églogue.
Et jam summa procul villarum culmina fumant (1).
Ces imitations, ces souvenirs, ces assimilations sont rares, mais nous voici en 1825 : il ne suffit pas à Hugo d’attaquer la queue de Voltaire et des poètes du XVIIIe siècle, il veut dégager l’art de leurs éternels sujets, de leurs superstitions mythologiques, il veut élever l'âme au-dessus du faux idéal de la vie facile. Comment accepterait-il l'héritage païen, fut-ce celui de Virgile, le poète qui ambitionne le rôle de Moïse ? Que les amateurs de beau langage murmurent :
Nous aimons qu’on nous charme en des chants bucoliques, Qu’on y fasse lutter Ménalque et Palémon ; Pour dire l'avenir à notre âme débile, On a l’écumante Sibylle Que bat à coups pressés l’aile d’un noir démon.
Virgile n’a jamais laissé fuir de sa lyre Des vers, qu’à Lycoris son Gallus ne put lire (2).
Que t’importe, poète, répond-il, si Dieu
Parfois dans le désert t’apparaît face à face Et s’il te parle avec la voix.
Ainsi Virgile naguère répudiait les thèmes tant de fois traités d’'Eurysthée, d’Hercule, d’'Hylas et de Pélops :
Quis aut Eurysthea durum Aut illaudati nescit Busiridis aras (3).
(1) Æct., I, v. 82. (2) Odes et Ballades, liv. III, ode 1.
(3) Georg., III, v. 4 et sq.
in rejetant l’imitation servile du poète latin pour retremper la poésie française à d’autres sources, Victor Hugo est done dans la vraie tradition de son maitre.
Même lorsqu'il glorifie la Grèce et l'Orient étincelant il ne peut s’arracher à la douce obsession des vers de l'Enéide. Le vizir Reschid à beau se lamenter sur la bataille perdue, regretter ses timariots, ses khans bariolés, ses bédouins et ses tartares quand il s’écrie :
J'avais quaranté agas contemplant mon visage Et d’un soureil froncé tremblant dans leurs palais,
il ne fait que traduire le fameux vers imité d’Homère: Annuit et totum nutu tremefecit Olympum (1), ou peut-être plus exactement celui d’Horace : Supereilio cuncta moventem.
Le vrai soldat qui fait dire : «C’est un cavalier maure », Quand il passe au galop sur le pavé sonore (2),
fait dire aussi que Victor Hugo n’a pas oublié l’hexamètre précipité de Virgile déjà imité.
La belle pièce intitulée « Clair de Lune » porte en épigraphe l’hémistiche « Per amica silentia lunæ» dont il avait rendu l'émotion dans une autre poésie :
Triste comme un ami, comme lui consolante, La lune, astre des morts, sur leur pâleur sanglante Répandait sa douce pâleur (3).
La sultane écoute le bruit sourd qui frappe les sourds échos et se demande avec angoisse :
Sont-ce des cormorans qui plongent tour à tour Et coupent l’eau qui roule en perles sur leur aile ?
rajeunissant le vers des Géorgiques où les oiseaux du Caystre
(1) ÆEnéide, IX, v. 106.
(2) Orientales, XV. — Marche turque.
(3) Orientales, III. — Les Têtes du Sérail.
VIDÉLITÉ DA%S LA LUTTE HOMANTIQUE 45 cherchent en vain à 8e rafraîchir à approche de la tempête : Certatim largos humeris infundere rores (1).
Inconsciemment peut étre ; de même qu'il serait assez téméraire d'affirmer que « les Tronçcons du Serpent » ont leur origine dans la comparaison de la couleuvre coupée par la roue, au VE livre de VEnéide (2) : il n’y à probablement 1à qu’une simple rencontre.
À ce moment Victor Hugo prend pour dieu Bonaparte, il le compare au Vésuve, mais le volcan lui rappelle Naples et le Pausilippe et Virgile et il finit son ode en unissant dans le même souvenir le poëte latin et le héros moderne. « Quand létranger 4e proméne de Naple à Portici, il voit toujours,
Qu'il erre au Pausilippe avec la barque agile D'où le brun marinier chante Tasse à Virgile. Toujours le noir géant qui fume à l’horizon (2).
L’Orientaliste bientôt livre les Feuilles d'automne, « ces vers sereins et paisibles, vers de Ja famille, du foyer domestique, de la vie privée, de l’intérieur de V’ême, écho des pensées qu’éveillent les mille objets de la création qui souffrent, regard mélancolique jeté sur ce qui est, surtout sur ce qui a été, contemplation de ces hommes à volonté forte qui brisent le destin ou se font briser par lui ; ou de ces êtres faibles qui ignorent l'avenir, tantôt un enfant, tantôt un roi (4), » Si ce n’était la matière de tous les poëtes, ne serait-ce pas le programme plus particulier du génie latin qui a chanté le vieillard du Galèse, le bonheur de la vie champêtre, les travaux et les fêtes rustiques, les souffrances de tous les êtres depuis le champ et l’herbe languissant de soif jusqu'aux animaux frappés de la peste, qui 4 jeté son regard mélancolique sur l'Asie où fut Troie, sur l'Afrique où fut Carthage qui a vu le sort domptant Cesar mais
(1) Géorgiques, 1, y. 385.
(2) Orientales, XXNT, — Enéide, V, v. 273.
(3) Orientales, XL, Lui,
(4) Feuilles d'Automne, Préface.
dompté par Auguste, et tous les êtres faibles ignorants de l'avenir, Eole, Nisus et Euryale, et ce jeune Marcellus qui n’a pu briser ses destins.
Heu ! miserande puer ! si qua fata aspera rumpas, Tu Marcellus eris.
Comment ces poèmes ne seraient-ils pas pénétrés de la sève virgilienne ? N’a-t-l pas son César, son homme du destin qu’il a déjà chanté ? Napoléon tient en lui une large place, mais il ébranle sa pensée plus qu’il n’émeut son cœur.
Après avoir chanté, j'écoute et je contemple, ! A l’empereur tombé dressant dans l'ombre un temple (1) ;
il honore, le vénère, l'adore presque :
Napoléon, ce Dieu dont je serai le prêtre.
Et l’on se souvient de Tityre s’écriant lui aussi en parlant d’Octave :
Namque erit ille mihi semper deus;
et de Virgile au début du IIIe livre des Géorgiques dressant sur les bords du Mincius un temple à César :
Et viridi in campo templum de marmore ponam... In medio mihi Caesar erit, templumque tenebit (2).
. I y a un sentiment de reconnaissance à la fois affectueuse et triomphante dans les vers de Virgile : Octave est un Dieu pour lui, parce qu’il a empêché de tomber dans un abime de misères, parce qu’il lui a permis de vivre à l’abri des profondes secousses qui chassent tant d’autres de ses concitoyens et de se livrer à son goût intime pour la poésie bucolique. A cette reconnaissance privée se joint la gratitude du poète, génie de Rome pour homme qui referme les
portes de Janus et arrête enfin les mêlées affreuses de la guerre civile.
(1) Feuilles d'Automne, 1.
(2) Géorgiques, III, v, 13, 16.
Napoléon apparaît autrement gigantesque à Hugo c’est le moderne Encelade « qui vingt ans entassa
Wagram sur Marengo, Champaubert sur Arcole, Pelion sur Ossa (1). »
«Ter sunt conati imponere Pelio Ossain (2), »
disait Virgile en un vers plein d’hiatus et d’élisions. C’est le Titan foudroyé qui en se remuant dans son île faisait trembler les peuples. C’est aussi pour le poète le modèle, le symbole guerrier de sa destinée littéraire et encore l’excitateur des énergies françaises, le chef qui a ouvert à tant de soldats et à son père en particulier les champs de l’héroïsme. Aussi rien d’étonnant qu’une vision païenne des Champs Elysées se mêle au souvenir de tous ces généraux disparus. Enée traverse cette plaine extrême des enfers, ces bois reculés où les Troyens continuent à s’occuper de chars et d’épées ; dans le fond, les illustres phalanges d’Agamemnon s’enfuient en tumulte à la vue de ce vivant couvert de ses armes étincelantes :
Jamque arva tenebant Ultima, quae bello clari secreta frequentant.… \ .… Tres Antenoridas, Cererique sacrum Polyboeten Idaeumque, etiam currus, etiam arma tenentem. Circumstant animae dextra, laevaque frequentes… … At Danaum proceres Agamemmoniaeque phalanges, Ut videre virum fulgentiaque arma per umbras, Ingenti trepidare metu... (3)
C’est dans un groupement et dans un paysage semblables que Victor Hugo revoit son père et les généraux des grandes guerres :
Ses fils ont déposé sa cendre auprès des leurs,
Afin qu’en l’autre monde, heureux pour les meilleurs, Il puisse converser avec ses frères d'armes ;
Car sans doute ces chefs, pleurés de tant de larmes,
(1) Chants du Crép.. IT, À la Colonne.
(2) Géorgiques, I, v. 281.
(3) Ænéide, VI, v. 477-490.
Ont là-bas une tente. Ils y viennent le soir
Parler de guerre ; au loin dans l'ombre, ils peuvent voir Flotter de l’ennemi les enseignes rivales ;
Et l’empereur au fond passe par intervalles (1).
Ce dernier trait manque à Virgile, ou plutôt si Enée par son apparition complète le tableau, il ne donne pas à la scène ce large aspect de jour de bataille qu’évoque après tous les détails, le dernier vers du poète français.
Que de poèmes sur la vie, sur la jeunesse trop tôt disparue, sur le premier amour commentent les tristes réflexions de l’auteur des Géorgiques : « Le meilleur temps des misérables mortels c’est le premier âge si vite enfui, bientôt surviennent les maladies, la vieillesse, la douleur, l’impitoyable mort. »
Optima quaeque dies miseris mortalibus aevi Prima fugit ; subeunt morbi tristisque senectus Et labor, et durae rapit inclementia mortis (2).
Mais le thème est commun à trop de poètes, pour qu’on puisse affirmer que Victor Hugo se soit directement inspiré de quelqu'un, même si on découvre une intime correspondance entre les hexamètres latins et ces vers désolés :
Naiître, et ne pas savoir que l’enfance éphémère,
Ruisseau de lait qui fuit sans une goutte amère,
Est l’âge du bonheur et le plus beau moment
Que l’homme, ombre qui passe, aït sous le firmament ! (3)
C’est bien de cette façon discrète que l’on comprend l’action continue et profonde du plus grand des poètes latins. Tantôt une fraiche expression en inspire une nouvelle au disciple : « Frigus captabis opacum (4) » dit Virgile et Victor Hugo :
Aspirer, couple heureux, la volupté de l’ombre.
) Les Feuilles d'Automne, IT. A Louis B.
) Géorgiques, III, 65.
) Feuilles d'Automne, XVIII. — Où donc est le bonheur ?
) Ecl., I, 52. — Vicror Huco, Les Feuilles d'Automne, XXIII. —
Illius immensae ruperunt horrea messes (1).
.…. Horrea vincat;
écrit le fils des paysans vénêtes et Victor Hugo exhorte les riches à faire l’aumône :
Afin qu’un blé plus mûr fasse ployer vos granges.
Tantôt c’est une vague réminiscence, une épithète heureuse qu’il utilise. Les vers :
Majoresque cadunt altis de montibus umbrae (2) …. Qua se subducere colles Incipiunt mollique jugum demittere clivo (3).
se mêlent dans ce début de strophe.
Partout où le couchant grandit l’ombre des chênes, Partout où les côteaux croisent leurs molles chaînes (4).
Tantôt c’est un souvenir qu’il adapte à des sentiments nouveaux qui, comme l'arbre greffé, doivent s’étonner de leurs fruits inattendus. Virgile chante l’Alphée, ce fleuve d’Elide quise fraye un chemin secret sous la mer, «(Qui nunc
Ore, Arethusa, tuo Siculis confunditur undis (5). »
Et Victor Hugo séparé de ses deux amis, Louis Boulanger et Sainte-Beuve, son peintre et son poète, leur écrit :
| Peinture et poésie, où s’abreuvait ma muse, Adieu votre onde ! Adieu PAlphée et l’Aréthuse Dont je mêlais les eaux ! (6).
Tantôt c’est par un effortdirect qu’il emploieles richesses romaines. Il suit la pente de la rêverie, remuant les générations sous les générations : au delà des Carthages, des Tyrs,
(1) Géorgiques, I, 49. — Vicror HuGo, Feuilles d’ Automne, XXXII. — Pour les Pauvres.
(2) Egl., I, v. 84.
(3) Egt, IX v. 7.
(4) Feuilles d'Automne, XXXVIII. — Pan.
(5) Enéide, III, v. 696.
(6) Feuilles d'Automne, XXVIII. — À mes Amis $. B. et L. B.
5o VIRGILE ET VICTOR HUGO
des Thèbes, des Sions, il écoute les hommes légendaires et le «vates » antique et le roi cher à Virgile :
Le pélage d'Orphée et l’étrusque d'Evandre (1).
Tantôt un de ces bruits familiers qui animent toute une scène ou un paysage résonne dans les strophes du romantique à travers un vers virgilien. Le poète des Orientales aime « ces chariots lourds et noirs, qui, la nuit,
Passant devant le seuil des fermes avec bruit Font aboyer les chiens dans Pombre (2).
Le soir, il rend sa fille attentive :
A peine un char lointain glisse dans ombre... Ecoute (3),
ou bien il demande aux poètes de s’enivrer
du bruit monotone Que font les chariots qui passent dans les bois (4),
en attendant qu'il exprime définitivement cette sensation et fasse entendre, dans un large vers,
Les grands chars gémissants qui reviennent le soir.
Virgile Iui aussi se plaît à noter la marche lente des lents chars de Cybèle « Tardaque Eleusinae matris volventia plaustra (5) » et le bruit des essieux « trahunt stridentia plaustra (6}», ou encore les allées et venues des fardiers gémissant sous le poids des ormes :
Nec plaustris cessant vectare gementibus ornos {7). le]
Ici le point d’appui manque. Les sensations du poète peuvent prêter à des comparaisons, il n’est pas permis d’y voir l'influence certaine du Maitre.
Victor Hugo dégagé de sa première manière est main-
(1) Feuilles d'Automne, XXIX. — La Pente de la Rêverie.
(2) Orientales, IV. —- Enthousiasme.
(3) Feuilles d'Automne, XXXVII. — La Prière pour tous.
(4) Feuilles d'Automne, XXXVIII. — Pan.
(5) Géorgiques, I, v. 163.
(6) Géorgiques, III, v. 536.
(7) Enéide, XI, v. 138.
FIDÉLITÉ DANS LA LUTTE ROMANTIQUE He:
tenant plus qu’un élève, un disciple. Si l’on veut étudier cet affranchissement de la servitude scolaire, il faut reprendre un des épisodes latins interprétés naguère et voir par exemple ce qu’il a fait de Polyphème, depuis son adolescence jusqu’au seuil de son âge mûr.
La férocité du Cyclope mêlée à celle de Cacus se retrouve dans le Fils d’Ingolphe l’exterminateur, Han d’Islande, qui boit le sang humain, dans Habibrah, l'Obi de Bug Jargal; sa monstruosité dans le Géant des Ballades dont la tête ainsi qu’un mont arrête les nuages et qui se complaît dans les exercices de sa force d’une façon puérile. Elle apparaîit surtout dans une transposition curieuse, premier pas vers un symbolisme puissant qui animera les poèmes de l’exilé de Jersey. En 1825, pendant un voyage au Mont Blanc, l’aspect gigantesque des Alpes ébranle Pimagination du poète toute pénétrée de souvenirs mythologiques. Le Drû n’est plus un mont, mais un être difforme et vivant : « Lorsqu'on l’aperçoit confusément à travers le brouillard, on pense voir le cyclope de Virgile assis dans la montagne et les blancheurs de la Mer de glace sont les troupeaux qu’il compte pendant qu’ils passent à ses pieds (1).» C’est un rappel direct des vers de PEnéide :
Summo cum monte videmus, Ipsum inter pecudes vasta se mole moventem Pastorem Polyphemum (2).
Mais dans Virgile le Cyclope est en mouvement, il apparaît au haut de la montagne et,s’appuyant sur un tronc de sapins, descend vers la mer accompagné de ses brebis. Victor Hugo ému de la majestueuse immobilité du Drà lui donne l'attitude sculpturale d’un géant assis, comptant ses troupeaux; il laisse le paysage organiser dans son imagination les souvenirs classiques ; ceux-ci toutefois conservent encore une certaine netteté, une précision de traits qui résiste à adaptation. Le travail aboutit à une allégorie non à
(1) Victor Hugo raconté (1822-1841). — Fragment d’un Voyage aux Alpes, p. 62.
(2) Enéide, liv. IL, v. 655.
ba VIRGILE ET VICTOR HUGO
symbole. Une dernière étape reste à faire pour que l’imagination du poète libérée, crée en toute vérité. À l’époque des Contemplations il oubliera l’origine des éléments qu’il combine et déploiera librement son génie inventif.
Dès maintenant on peut suivre ce travail de décomposition et de reconstruction. La préface de Cromwell veut prouver que les grotesques n’existent pas dans la littérature antique. L’auteur se trouve un peu embarrassé par la présence de Silène et de Polyphème. [se tire delà en reprochant à ce grotesque d’être timide et de chercher toujours à se cacher. Après avoir discuté la valeur des satyres, des tritons, des parques et des harpies, il conelut : « Il y a un voile de grandeur ou de divinité sur d’autres grotesques : Polyphème est géant, Silène est dieu (1).,» Plus exactement, il avait dit : « Polyphème est un grotesque terrible, Silène un grotesque bouffon. » Avant même que X. Dourdan le traite de Cyelope, il s'applique le vers de Virgile, mais en altère le sens par un tour charmant de l’amitié. Malade d’une inflammation des yeux, il écrit à ses amis Sainte- Beuve et L. Boulanger : « Me voilà aveugle, enfermé des jours entiers. store baissé, volet fermé, porte close, ne pouvant ni travailler, ni lire, ni écrire, et ne vous ayant ni l’un, ni l’autre : lumen ademptum (2). »
La cathédrale de Notre-Dame de Paris devient la caverne d’un monstre, nain borgne à tête énorme, d’une force effrayante, de Quasimodo. En deux endroits il semble bien que ce génie familier de lédifice dérive du géant sicilien. Ce titre d’un chapitre :« Immanis pecoris custos immanior ipse » fait songer immédiatement à Polyphème et à l’épisode d’Achéménide ; il faut la réflexion, et même, avouons-le, la vérification, pour constater que nulle part Virgile n’a peint un tel pasteur « plus monstrueux encore que son monstrueux troupeau » et pour reconnaître que Victor Hugo a refait le beau vers de l’épitaphe de Daphnis :
Formosi pecoris custos, formosior ipse (3).
(1) Cromwell, Préface, p. 10.
(2) Correspondance (1814-1836). — Lettre à Sainte-Beuve, 2 nov. 1829. (3) Virarrze. — Ecl., V, v. 44.
La mort de Jehan Frollo évoque plus nettement l’horrible cyclope. On se rappelle comment deux compagnons d’Ulysse saisis par la vaste main du géant sont écrasés contre le roc. C’est cette même fin que le romancier raconte avec une impassibilité effrayante. Jehan Frollo pris par Quasimodo, dans l’assaut de Notre-Dame, ne se débat pas tant il se sent perdu. Tout en lui tenant les deux bras de sa main gauche, de sa droite le sourd détache toutes les pièces de son armure, en silence, avec une lenteur sinistre.
« Quand l’écolier se vit désarmé, déshabillé, faible et nu dans ces redoutables mains. (Prensamanu magna) il se mit à lui rire effrontément au visage et à chanter... la chanson alors populaire : « Elle est bien habillée... » Il n’acheva pas. On vit Quasimodo debout sur le parapet de la galerie, qui d’une seule main tenait l’écolier par les pieds, en le faisant tourner sur l’abîme comme une fronde. Puis on entendit un bruit comme celui d’une boîte osseuse qui éclate contre un mur, et l’on vit tomber quelque chose qui s’arrêta au tiers de la chûte à une saillie de l’architecture. C’était un corps mort qui resta accroché là, plié en deux, les reins brisés, le crâne vide (1). »
Est-ce que ce tableau de Quasimodo arrachant morceau à morceau la coquille de fer de l’écolier « comme un singe épluche une noix » n’est pas plus horrible que le repas d’anthropophage de Polyphème ? n’est-on pas obligé de le déclarer « plus affreux que l’antique »?
Ce souvenir virgilien s’est adapté au Drû, il conviendra non moins exactement à d’autres idées de Hugo dont le génie souple sait utiliser merveilleusement les images. En 1832, il s'adresse à Canaris le héros grec retombé à l'oubli :
On n’entend plus sonner ta gloire sur l’enclume De la presse ;
Immédiatement cette enclume sonnante évoque en son esprit l’antre de Vulcain, Polyphème, Ulysse, l’armure d’Enée ; l’allégorie se précise, se développe, se moule sur
(1) Notre-Dame de Paris, t. II, liv. X, 1v. Un maladroit ami, p. 218.
er
a VIRGILE ET VICTOR HUGO
l’idée comme un riche vêtement sur un ‘beau corps. La presse devient un géant par qui tout feu s’allume,
Prodigieux eyelope à la tonnante voix, À qui plus d’un Ulysse a crevé Poil parfois,
un ouvrier qui forge,
… de son bras souverain A toute chose juste une armure d’airain (1).
Du Voyage aux Alpes à la préface de Cromwell, de Cromwell à Notre-Dame de Paris les souvenirs classiques se sont modifiés, transformés, surchargés d'éléments nouveaux à mesure que le tempérament du poète s’aflirmait et que son imagination créatrice se dégageait de la routine.
Avec quelle sûreté il compose et ordonne désormais ses poèmes ! Maître de tous les secrets du coloris, il est capable des plus prestigieuses évocations. Virgile épuise en cinq vers les multiples changements de Protée. Durant plusieurs pages Victor Hugo décrira les mille aspects d’un orateur que transforment ineessamment ses émotions : « Mirabeau ce n’était pas seulement le taureau, ou le lion, ou le tigre, ou l’athlète, ou l’archer, ou l'aigle, ou le paon, ou l’aquilon, ou l'océan ; c'était dans une série indéfinie de surprenantes métamorphoses tout cela à la fois. C'était Protée (2).» Ce Protée n’est pas Mirabeau, c’est Victor Hugo lui-même. Mais Virgile raconte comment Aristée vainquit le dieu marin. Victor Hugo saura-t-il réfréner et dompter son imagination, ou lui suffira-tl d’en admirer et d’en décrire les étincelantes fantasmagories ?
(1) Chants du Crépuscule, VIII. A Canaris.
(2) Littérature et Philosophie mêlées. Etude sur Mirabeau, p. 304.
SOMMAIRE: Retour de Victor Hugo à Virgile. — La traduction, entreprise chimérique. — Développement d’un distique de Viryile. — Les colombes d’Énée et don Salluste. — Les leçons de respect de Dante. — Caractère prophétique attribué par Hugo à Virgile. — Les églogues. -— Les amours pastorales dans Virgile et dans Victor Hugo. — L'art du paysage. — La vie humaine et la vie monstrueuse. — Virgile compagnon de voyage de Hugo.— La nature, Part, histoire, la vie. — Parodies de Virgile. — Les infiltrations virgiliennes dans les Rayons et les Ombres. — Les grands problèmes, foi religieuse, union nationale. — Virgile et la Bible. — Là maîtrise de Victor Hugo traducteur. — Les Présages de la mort de César et l'Églogue de Silène. — Victor Hugo émule de Virgile : Le Rouet d'Omphale, la Vipère. — Rôle du poète, des lettrés. — Le Credo d'un Penseur. — Influence de Lamartine. — Victor Hugo s’écarte de la vie du poète selon Virgile.
En 1835, la bataille romantique est virtuellement terminée. On continue encore à escarmoucher, mais les positions qui pouvaient être prises sont enlevées, les autres ne seront jamais conquises. Les défiances contre les classiques s’atténuent : Victor Hugo profite de cette accalmie pour revenir à Virgile. À vrai dire il y revient avec des sentiments nouveaux. C’est qu’en défendant le Moyen Age, il a rencontré un poète d’immenseenvergure aussi grand peut-être que son maître latin et qui lui donne l’exemple d’un respect attendri et plein d’admiration. C’est Dante. Sous cette influence et sous ce patronage, le poète d’Hernant se reprend à étudier son premier initiateur.
Le jeune critique de 1820 parlant d’une traduction partielle de l’Zliade par M. Bignan (1), voulait qu’on publiât seulement des extraits de ce genre d'œuvres, qui suffisaient à faire reconnaître l’habileté du poète traducteur ; il emprun-
(1) Conservateur littéraire, VI livraison.
tait une comparaison à Virgile pour mieux justifier sa sévérité.« Lorsque vous avez vu les gantelets d’Eryx, vous pouvez juger des forces de l’athlête.» Il était fort sévère pour les traducteurs, et demandait tranquillement :« Francois Porto dit qu'il faudrait être un second Homère pour louer dignement le premier ; qui faudrait-il donc être pour le traduire ? » En 1834 au moment de réimprimer cet article dans Lüttérature et Philosophie mêlées, il se souvient de ses premiers essais. Leur faiblesse le fait-il rougir ? L'audace de l’entreprise lui semble-t-elle répréhensible comme une outrecuidance de jeune homme dont le souvenir importune l’homme mûr ? Quoi qu’il en soit, il supprime les louanges au traducteur et les remplace par cette violente explosion d’indignetion : « Je déclare qu’une traduction en vers de n'importe qui, par n’importe qui, me semble chose absurde, impossible et chimérique. Et j’en sais quelque chose moi qui ai rimé en français (ce que j'ai caché soigneusement jusqu'à ce jour) quatre ou cinq mille vers d’Horace, de Lucain ou de Virgile : moi qui sais tout ce qui se perd d’un hexamètre qu’on transväse dans un alexandrin (1). » Quatre ou cinq mille vers, c’est beaucoup ! mais il y a quelque dureté pour soi-même à renier les premiers exercices par lesquels on s’est assoupli l’esprit et formé l’oreille. Il avait raison d’avouer tout ce que perd une traduction, mais n'est-ce pas déjà quelque chose de constater avec Horace que les vases neufs s’imprégnent de l’odeur des liqueurs et la gardent jusqu’à la fin. Victor Hugo en est un exemple. Après une déclaration aussi catégorique 1] semble qu’on ne doive plus espérer de traductions de Virgile. Qu'il en ait fini avec ce pur devoir scolaire dont il a senti l’infériorité fatale on peut le jurer ; et cependant c’est maintenant qu’il se remet à étudier et à traduire. Pendant cette nouvelle période de 1835 à 1845 environ, il revient à Virgile avec un vers plus souple, un goût plus vif de la nature, et, il faut bien le dire, un amour plus païen de la femme; il y revient encore avec un désir intense de jouer un rôle religieux et quasi prophétique. Capable de lutter au-
(1) Züttérature et Philosophie mêlées, p. 88.
jourd’hui avec son modéle, desentir la variété de son mètre, la profondeur de sa sensibilité, il est plus apte aussi à pénétrer et à s’assimiler ses hautes conceptions romaines. Quels fruits va-t-il recueillir de cette amitié?
I répand les fleurs funébres du vieil Anchise « Date Jilia (1) » sur le front de l’épouse délaissée, sur la figure d’albâtre en sa maison cachée. Il s’exalte en contemplant le front sérieux de son fils. C’est un songeur, dit-il, et tout à ses espérances, à ses illusions paternelles, il poursuit :
Peut-être que déjà ce pauvre enfant fragile
Rêve, comme révait l'enfant qui fut Virgile,
Au combat qui poursuit le poète éclatant,
Et qu’il veut, aussi lui, tenter, vaincre, et sortant
Par un chemin nouveau de la sphère où nous sorames, Voltiger, nom ailé, sur les bouches des hommes (2).
H y a bien de l'esprit à finir une ambitieuse réverie de père par ces deux vers de Virgile que jadis on s’appliquait à soi-même :
Tentanda via est, qua me quoque possim Tollere humo, victorque virum volitare per ora (3).
Avec quelle aisance tous les éléments de ce distique latin entrent sans peine,sans atténuation, dans les trois derniers alexandrins ! Peut-être seulement trouverait-on l’image virgilienne plus simple, plus humaine et aussi plus morale. Virgile ne souhaite pas de sortir « de la sphère où nous sommes », mais de s'élever de terre jusqu’à la bouche des hommes, d’être vainqueur de tous les appétits qui le maintiennent dans les bas fonds obscurs et par cet effort de mériter d'entrer dans la pensée de tous.
On se rappelle le bref épisode des colombes au VI ivre de l’Enéide. À la prière d’Enée un couple d’oiseaux de Vénus s’abat sur le sol verdoyant, s’avance voletant et becquetant et tout d’un coup s’enfuit d’un trait vers l’arbre où brille le fameux rameau d’or :
(1) Enéide, VI, v. 884.
(2) Voix intériewres. XXV, Tentanda via est.
(3) Géorgiques, TITI, v. 8 et 9.
Vix ea fatus erat, geminae cum forte columbae Ipsa sub ora viri coelo venere volantes Et viridi sedere solo (1).
Dans « Fiat voluntas (2) », Victor Hugo reprend cette image :
Il suffit qu’un oiseau vienne sur une rive, Pour qu’un deuxième oiseau tout en hâte l’y suive.
Les oiseaux de Virgile volent de conserve et se posent ensemble sur la branche : ils ne sont d’ailleurs que des guides qui tirent Enée d’embarras. Hugo observe leur manège, en déduit des conclusions toutes morales, en fait un symbole de l’intime union des destinées de la mère et de l'enfant :
Sur deux il en est un toujours qui va devant. Après avoir à peine ouvert son aile au vent, Il vint, le bel enfant, s’abattre sur la tombe; Elle y vint après lui comme une autre colombe.
Cette rencontre n’est probablemant qu’un simple hasard. IT faut être encore plus prudent quand on parcourt le théâtre de Victor Hugo et se rappeler l’aveu de Saint- Marc-Girardin qui abusa de la méthode des comparaisons : « Quelles imitations nous attribuons aux poètes, auxquelles ils n’ont jamais songé ! » Il est cependant difficile de résister à la tentation de mettre en parallèle don Salluste dévelop-
pant toute sa généalogie et le pieux Enée, se rattachant par ses aïeux à l’Arcadien Evandre.
« Dardanus, Iliacae primus pater urbis et auctor……. »
« Le premier ancêtre fondateur de la cité d’Ilion, Dardanus, fils de l’Atiantide Electre selon la tradition des Grecs, se transporta chez les Troyens. Electre naquit du fameux Atlas dont l’épaule soutient les voûtes éthérées. Vous, vous avez pour père Mercure que la belle Maïa conçut et enfanta au sommet du froid Gyllène. Mais cette
(1) Enéide, VI, v. 190 et sq.
(2) Les Rayons et les Ombres, XI.
Maïa, s’il faut en croire ce qu’on raconte, descend aussi d’Atlas, de ce même Atlas qui porte les astres du ciel. Ainsi nos deux races se séparent au sortir d’une même source (1). » — « Vous l’expliquez fort bien, pourrait répondre le marquis espagnol qui n’est pas moins précis
Nous avons pour ancêtre Iniguez d’Iviza.
Son petit-fils, Pedro de Bazan, épousa
Marianne de Gor. Il eut de Marianne
Jean, qui fut général de la mer Océane
Sous le roi don Philippe, et Jean eut deux garçons Qui sur notre arbre antique ont greffé deux blasons. Moi, je suis le marquis de Finlas ; vous, le comte De Garofa. Tous deux se valent si l’on compte.
Par les femmes, César, notre rang est égal.
Vous êtes Aragon, moi je suis Portugal.
Votre branche n’est pas moins haute que la nôtre. Je suis Le fruit de l’une, et vous la fleur de l’autre (2).
Inutile d’ajouter qu'Enée ne se livre pas à un exercice de virtuosité et s’il ne termine pas son tableau par une galanterie aussi exquise que celle du marquis, c’est qu’il est trop préoccupé de conquérir un allié précieux. Il était intéressant de signaler un ancêtre ausi inattendu des personnages de Hugo toujours prêts à faire montre de leurs connaissances héraldiques et de prouver que Virgile est aussi capable qu’un romantique de faire sonner de superbes titres.
C’est par Dante et/ l'amour que le poète revient à Virgile. Sa renommée a sombré dans un scandale ; il sent le besoin d’abord de réagir contre les railleries dont 1l est l’objet : il faut qu’à ses propres yeux ces protestations contre sa faiblesse soient mauvaises, envieuses, dégradantes. Dante sera son prototype et sa descente dans l'Enfer n’est que le symbole de la nouvelle épreuve du poète méprisé.
Quand le poète peint l’enfer, il peint sa vie (3) (1) Ænéide, VIIL. v. 134 à 142.
(2) Ruy Blas, a. I, sc. v, p. 43.
(3) Voix intérieures, XX VIT. Après une lecture de Dante.
Et après avoir raconté ce noir voyage dans des cercles hideux où l’on rencontre tour à tour, parmi les plaintes et les grincements de dents, les visions, les chimères, la douleur, «l’amour, couple enlacé, toujours triste et brûlant, » la vengeance et la faim, puis l'ambition, l’orgueil, la luxure, l’avarice, la lâcheté et, tout au fond du gouffre,
Le masque grimaçant de la haine qui souffre, il s’écrie : Oui, c’est bien la vie,
Mais, pour que rien n’y manque, en cette route étroite Vous nous montrez toujours debout à votre droite
Le génie au front calme, aux yeux pleins de rayons, Le Virgile serein qui dit : « Continuons !»
Ainsi la grandeur de Virgile s’accroît de toute la grandeur de Dante. Cela ne suffit pas à Victor Hugo : le poète latin est son prédécesseur dans ce rôle de prophète qu’il s’attribue et qu’il espère bien faire accepter de sa génération. Il ne lui est pas inutile par suite de prouver l’existence de ce don suprême chez le contemporain d’Auguste. La IVe églogue à Pollion fortifiera naturellement sa croyance. Est-elle toute d'inspiration romaine ? N’est-elle pas imprégnée d’influences orientales? Quel est l’enfant à qui s’adresse le poète ? Comment appliquer à un simple mortel, à un romain d'alors, ces vers si larges et si puissants, si précis parfois.
Magnus ab integro'säeclorum nascitur ordo….
Jam nova progenies coelo demittitur alto.
Casta fave Lucina : tuus jam regnat Apollo. ?
C’est affaire à débattre entre latinistes et orientalistes. Victor Hugo voit dans Virgile un de ces hommes que l’antiquité divinisait, un de ces êtres en qui, sous une apparence humaine, les Juifs osaient reconnaître un envoyé de Dieu, un ange,etles païens un demi-dieu où plutôt un Orphée pénétrant les mystères d’une théologie supérieure. On sait quelle place tiendra plus tard l’ange dans la théologie de Hugo, et quelles questions se posera le poète de Jersey sur l’origine et la vie antérieure du génie. En 1836 il procède d’une main plus délicate.
INFLUENCE DE DANTE ET DE L'AMOUR SUR HUGO Gr
Que Virgile soit un élu, un prédestiné, sa vocation se prouve par l’opportunité singulière de sa naissance. Qu'il ait rempli une fonction messianique, nous le constatons puisqu'il chantait et rêvait ce que nous voyons aujourd’hui accompli. Mais Hugo se garde bien de lui donner cette conscience précise de son rôle que lui attribuera par exemple un Proudhon ; il réunit le léger faisceau de ces interprétations fragiles. Virgile n’est pas un poète conscient des influences qu’il subit, criant comme la Sibylle à l’arrivée de l’Esprit : «Deus! ecce Deus!» De ce poète qu’il appelait tout à l'heure un dieu tout près d’être un ange, il relève certains vers étranges et conclut :
C’est qu’à son insu même il est une des âmes
Que l’Orient lointain teignait de vagues flammes. C’est qu’il est un des cœurs que, déjà sous les cieux, Dorait le jour naissant du Christ mystérieux (1).
Si l’on objecte que le Christ n’était pas né à l’époque de la IVe églogue, Victor Hugo peut répondre qu’il s’est contenté d’affirmer que Virgile chantait presque à l'heure ou Jésus vagissait. On voit combien il adoucit, atténue son affirmation : ce n’est pas lui qui déterminera si l’influence provient des infiltrations dans la société romaine des prophéties d’Isaïe et de Daniel, il ne parle que de jour naissant, d’aube qui blanchit le front de Rome, de vagues flammes, d'Orient lointain : et dans cet heureux choix de mots harmonieux, sa croyance au providentialisme des génies revêt une beauté suave et discrète, qualités toutes virgiliennes qu’elle perdra à l’époque des affirmations tonitruantes de Guernesey.
Est-ce au lendemain de ce dizain qu’il composa la pièce à Virgile ? Elle est datée du 23 mars sans mention d’année ; la précédente était du 21 au 22 mars 1837, et résumait la méditation d’une première nuit de printemps; celle-ci rappellerait la rêverie d’une première promenade bucolique : toutes deux s'adressent au poète des églogues. Le disciple enthousiaste commence par une invocation qui traduit le
(1) Voix intérieures, XVIII. Dans Virgile parfois.
vers d’admiration et de vénération du grand Toscan et dont lPhumilité par suite est sujette à caution :
O Virgile, ô poète! 6 mon maître divin! (1)
Sur un ton plus familier, il continue de chanter son amour passionné de la nature. « Pour traduire, écrivait Delille, il faut non seulement se remplir comme on l’a dit si souvent de l'esprit de son poète, oublier ses propres mœurs pour prendre les siennes, quitter son pays pour habiter le sien, mais aller chercher ses beautés dans leur source, je veux dire dans la nature : pour mieux imiter la manière dont il a peint les objets, il faut voir les objets eux-mêmes. » Et il ajoutait : « C’est en voyant la campagne, les moissons, les vergers, les troupeaux, les abeilles, tous ces tableaux délicieux qui ont inspiré l’auteur des Géorgiques que j'ai cru sentir quelque étincelle du feu nécessaire pour le bien rendre. Jamais je n’ai trouvé la nature plus belle qu’en lisant Virgile ; jamais je n’ai trouvé Virgile plus admirable qu’en observant la nature ; ia nature en un mot a été pour moi le seul commentaire de celui de tous les poètes qui l’a le mieux imitée (2). » Depuis son enfance Victor Hugo n’a cessé de renouveler ses sensations, mais c’est surtout à partir de 1837, que s’adonnant aux voyages il commentera, lui aussi, Virgile à l’aide de la nature. Aujourd’hui, il chante une simple promenade dans la banlieue parisienne. Chemin faisant, il confond un peu dans ses souvenirs Horace et Virgile, mais comment le poète de Mantoue s’offusquerait-il d’être pris pour celui qui l’appelait « la moiüé de sa vie. » Si Tivoli n’appartient guère au chanteur des églogues, Hugo ne s’égare pas et c’est bien une retraite virgilienne que cette chaste vallée
Faite de flots dormants et de rameaux penchés, Où midi baigne en vain de ses rayons sans nombre La grotte et la forêt, frais asiles de l'ombre !
(1) Voix intérieures, VII. A Virgile.
(2) J. Dexxzre. — Discours préliminaire.
De pareils vers réveillent dans la mémoire des échos bien connus :
Inter flumina nota Et fontes sacros, frigus captabis opacum.… Nunc etiam pecudes umbras et frigora captant.… Hic gelidi fontes, hic mollia prata, Lycoris, Hic nemus, hic ipso tecum consumerer aevo.
Mais pas plus que Virgile, il ne se contente de lutter de fraicheur avec la nature elle-même. Depuis quelques années il s’abandonne comme Gallus à une Lycoris dont il a fait sa souveraine, mais qui, moins cruelle que la maîtresse du Romain, a dominé son inconstance et s’est attachée à lui. Il n’a pas à courir vers les camps à travers les Alpes pour la retrouver, l’attendrir et la ramener. Aussi ne réclame-t-il pas le secours d’une lyre amie. Nul poète ne murmurera pour lui :
Pauca meo Gallo, sed quae legat ipsa Lycoris, Carmina sunt dicenda.
Et l’on se demande même pourquoi il s'adresse au grand poète latin qui consolait son protecteur d’un amour méprisé et non satisfait. Les bergers et les amants sont rarement heureux dans les bucoliques. La chanson de Tityre oublie Amaryllis devant le malheur de Mélibée, Corydon se consume en vain dans son morose et honteux amour, Ménalque et Damætas sentent tous les désirs irritants de lV’attente et compatissent aux cruels tourments que la fièvre de l’amour inflige même à leurs troupeaux; Thyrsis et Corydon ne sont pas moins impatients. Damon chante l’amant trompé par l’infidèle Nisa, Alphésibée l’amante délaissée par l’ingrat Daphnis : ces deux victimes s'efforcent de calmer leur douleur par des chants jalousement railleurs ou des incantations magiques; Tityre lui-même apprend qu’il est d’autres rigueurs que celles de Galatée, d’autres soucis que le désir de plaire à la belle Amaryllis, il peut être menacé dans sa vie et ses biens par un soldat barbare ; enfin si Gallus excite la pitié tendre de son ami Virgile,
c’est que la capricieuse en fuyant, a exaspéré sa passion insensée. Mais qu'importe à Victor Hugo, ce qu’il lui faut c’est un grand poête dont le patronage indulgent absolve et purifie sa faute, c’est que sa Lycoris entre dans cette pléiade d’amantes que la poésie a célébrées et dont elle a fait les lumineuses beautés inspiratrices du génie.
I faut bien le dire pourtant, il ne semble pas avoir relu bien attentivement les églogues, il n’en pénètre pas la valeur psychologique ; il se contente d’accepter la vaine tradition de bonheur pastoral, d’amour facile et ne voit pas combien les paysages virgiliens s’harmonisent discrètement avec les sentiments variés des personnages. Il y a un profond regret, presque de l’envie, dans le regard de Mélibée sur le petit bien marécageux sans doute, mais si paisible, où Tityre continuera à vivre, tandis que lui s’en ira chez les plus lointains Africains : tout ce paysage qu’il décrit, ces sources, cette haie embaumée butinée par l’abeille, ces arbres d’où l’émondeur jette sa chanson au vent et plus près, l’orme d’où lon entend
Le sourd roucoulement de la même colombe,
sont remplis des heures de sa vie et ne seront bientôt plus que les souvenirs d’un exilé. Qu'il y ait des réminiscences nombreuses et des imitations directes de Théocrite, cela prouve que le poète sentait profondément la vérité de ces peintures. Ce ne sont pas en éffet des traits épars et vagues, mais des paysages animés donnant l’impression de certaines heures, de certaines époques précises, dans des lieux déterminés. Voici la plaine à l’heure de midi quand l’herbe mourante à soif sous l’air embrasé, quand les troupeaux se rassemblent à l’ombre des arbousiers, voici le soir quand les taureaux ramênent la charrue à la ferme, que des montagnes les ombres tombent plus larges et plus allongées, voici le beau printemps naissant « nune formosissimus annus » et le moment où les bergers admirent la vigne sauvage qui vient de fleurir l’entrée de la grotte. Ce tournant de la route d’où Von aperçoit soudain le fleuve uni sans une ride et le tombeau de Bianor et les arbres à l’horizon, ou bien encore
cette prairie qui descend en pente douce jusqu’à la rivière, avec son hêtre décapité, sont des lieux charmants bien connus de Virgile.
Qu'importe qu’il n’y ait pas toujours exactitude absolue et qu’une critique vigilante puisse retrouver les soudures et signaler des emprunts fondus. Si composite que soit cet art, il n’admet ni accumulation de traits, ni confusion. Qu'on étudie au contraire la pièce de Hugo, on y regrettera bien vite le manque de mesure.
Elle aime comme nous, maître, ces douces voix, Ce bruit de nids joyeux qui sort des sombres bois, Et, le soir, tout au fond de la vallée étroite,
Les coteaux renversés dans le lac qui miroite.
Cela suffirait à Virgile, le paysage lui semblerait complet et il ne lui resterait plus qu’à nous montrer l’intime correspondance de ce paysage et des êtres qu’il émeut : mais ici, ce sont des amants qui passent et qui s’enchantent un instant de ce tableau, aussi continuent-ils leur chemin pour en admirer d’autres :
Et, quand le couchant morne a perdu sa rougeur, Les marais irrités des pas du voyageur.
C’est maintenant la nuit avec la sonorité qu’elle donne à tous les bruits ; le soleil a disparu, on s’attend à l’épanouissement des sentiments secrets, comme dans la belle scène nocturne du Ve acte d’Æernant : mais non, le poète oublie qu’il se promène à une heure déterminée ; d’un paysage du soir déjà obscur il passe à un autre paysage de jour puisqu'il note encore des couleurs :
Et l’humble chaume, et l’antre obstrué d’herbe verte Et qui semble une bouche avec terreur ouverte.
Finalement il avoue son désir de peindre tous les aspects de la nature :
Les eaux, les prés, les monts, les refuges charmants, Et les grands horizons pleins de rayonnements.
Est-il donc incapable d’imprégner un coin de terre de
désirs, de regrets, d'amour ou de croyances? Non, et il faut lire cette fin où tout à coup il nous montre avec une grâce tout antique un décor digne des poètes siciliens, une entrée sous bois de deux amants, écartant les branches, évitant d’éveiller les échos, s’approchant de la brune clairière où Parbre au tronc noueux
Prend le soir un profil humain et monstrueux,
dépassant un feu de pâtre qui achève de s’éteindre, pour entrevoir à la fin cette danse divine qui métamorphose un vers de Virgile, en l’enveloppant de tout ce que Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, et Chateaubriand ont ajouté de suave et de mystérieux à la peinture élyséenne d’un paysage nocturne :
Et, l'oreille tendue à leurs vagues chansons,
Dans l'ombre, au elair de lune, à travers les buissons, Avides, nous pourrons voir à la dérobée
Les satyres dansants qu’imite Alphésibée.
Nous sommes loin de la Ve églogue et des cérémonies cultuelles que Ménalque se promet d’instituer en honneur de Daphnis. Comment Victor Hugo a-t-11 pu trouver cette gracieuse vision dans une scène aussi peu appropriée à son dessein ? « Pour égayer le festin, dit Ménalque, devant le foyer en hiver, au temps de la moisson à l’ombre, je verserai à longs flots un vin d’Arvisium, nouveau hectar. Pour moi chanteront Daméætas et le Lyctien Egon, Alphésibée imitera les satyres dansants : {
Saltantes satyros imitabitur Alphesiboeus (1) ? »
Comment ? sinon justement par la même méthode que suivait Virgile quand il imitait Théocrite, grâce à ce don merveilleux qui fait que le poête reste original même en transposant dans son œuvre un vers entier de son modèle.
Hugo ressent à son tour, devant les profits humains et monstrueux des arbres et des êtres, cette terreur des anciens qui leur faisait créer les dryades, les faunes, les syl-
(1) Æot, V, v. 73.
vains, les nymphes et tous les dieux rustiques et montagnards. Mais Virgile a épuré et dominé ces croyances, il les a pour ainsi dire domptées et ce ne sont plus que de belles formes qui aident ses pensées morales et philosophiques à s'exprimer ; chez le français la nature redevient hallucinatoire comme aux temps primitifs, sa vie même plus effrayante qu’à l’époque où Lucrèce en chantait la force créatrice. En 1837 il y a lutte dans l'imagination du poëte des Voix intérieures, et l’on se demande avec angoisse, s’il sera assez fort pour résister à l’obsession des formes vivantes qui l'entourent, pour les coordonner et en dégager la vie harmonieuse, les lois rhythmiques, ou s’il ne sera pas écrasé par leur puissance tumultueuse et déchaînée. Dans le même recueil où chante la nature païenne et douce des églogues, se développe le monde hagard et effrayant qui inspirait Albert Durer. Il voit distinctement le faune aux doigts palmés, le sylvain aux yeux verts, et « l’antique dryade aux mains pleines de feuilles ». Jamais Virgile, même quand le chant de Silène faisait remuer en cadence la cime des arbres, n’eut dit, quoi qu’en pense M. F. Gregh:
Une forêt, pour toi c’est un monde hideux (1).
Est-ce Albert Durer ou Victor Hugo qui entend non seulement vivre et palpiter avec une âme,
Mais rire, et se parler dans l’ombre à demi-voix, Les chênes monstrueux qui remplissent les bois ?
Les dieux de Virgile ont une âme humaine, les arbres de Victor Hugo finiront par devenir des êtres malfaisants et redoutables qui entourent l’homme de leurs volontés haïneuses. La belle poésie de la Vache montre que dès 1837 un renversement s’est fait dans son esprit. Ce n’est pas sa pensée qui travaille sur les données de la nature, c’est la nature qui lui impose ses cauchemars. Quand Virgile par exemple suit la vigne dans son développement à travers le cycle des travaux qu’elle exige, il la traite comme la jeunesse sabine, il la ménage, il l’éduque, il la défend contre les
(1) Les Voix intérieures X. À Albert Durer.
dangers qui la menacent, il lui prodigue ses soins, il Padmire déployant ses pampres, mûrissant ses grappes ; il n’est pas de recommandation pressante qu’il ne fasse, pour assurer son triomphe, une riche vendange. Les arbres lui semblent des enfants, des sujets ou des serviteurs, que le Romain dominateur doit soumettre à ses lois par une lutte et une éducation sévère :
Tu regere imperio populos, romane, memento.
Même quand ils sortent de l’ordre normal comme ces myrtes de Thrace dont les branches arrachées dégouttaient de sang, nous ne resterons pas longtemps sous cette impression d’horreur. Ce ne sera pas une blessure faite à la monstrueuse nature, mais une de ces métamorphoses dont Ovide raconte les longues séries, et le malheureux Polydore expliquera lui-même à Enée terrifié sa fin misérable et la cause de cette rosée sanglante. Victor Hugo, au contraire, se laisse accabler et envahir par cette âme énorme des choses qui multiplie la vie pullulante et qui, indifférente aux hommes, à leurs aspirations, à leurs joies et à leurs besoins, sans se déranger, rèverait à son Dieu (1).
Non qu'il soit déjà tout pénétré d’un panthéisme hostile à l’homme. Les images gracieuses et pastorales abondent dans ses poésies. Quand il demande que le printemps revienne,
Que le chevreau gourmand, furtif et plein de grâces, De quelque arbre incliné mordant les feuilles basses Fasse accourir le chevrier (2) !
on croirait voir une scène de Théocrite entrer aimablement dans l’ode. Lorsque plus mollement encore il murmure :
Soit qu’un doux vent de mai, qui ride le ruisseau, Remue au-dessus d’eux les feuilles, vert monceau, D’où tombe une ombre découpée (3),
{1) Voix intérieures, XV, La Vache.
(2) Voix iniérieures, XIV, Avril. A Louis B.
(3) Voix intérieures, XX, Regardez : les enfants se sont assis en rond.
on reconnaît la même douce brise qui se jouait dans le feuillage virgilien :
Sive sub incertas, Zephyris motantibus, umbras (1).
Au cours de ses voyages se développera sa philosophie qui semble bien le résultat d’un tête-à-tête trop constant avec la nature. A partir de 1837, il visite la Bretagne, puis la Normandie, la Belgique, les bords du Rhin, le Midi de la France, les Pyrénées, jusqu’en 1843 où la catastrophe de Villequier interrompt ces pérégrinations de solitaire. Le poète va, regarde, note, rédige, lit. « I] emporte, dit-il dans la préface du Rhin, deux vieux livres ou, si on lui permet de citer sa propre expression, deux vieux amis, Virgile et Tacite : Virgile ce’est-àdire toute la poésie qui sort de la nature ; Tacite c’est-àdire toute la pensée qui sort de l’histoire (2). » Ce sont ses livres de classe qu’il relit joyeusement confrontant la nature avec son poète favori. D’Etaples, il écrit à sa femme :
« Nocte pluit tota ; redeunt spectacula mane »,
et charge son fils « le lauréat Charlot » d’expliquer ce vers à sa mère. En arrivant à Bourg d’Ault, il entend un bruit furieux de serrurerie qui l’assourdit, mais ne l’empêche pas de se rappeler le vers imitatif de Virgile; il en donne seulement deux mots « ferri rigor » que le lauréat aura sans doute aisément complétés :
Tum ferri rigor, atque argutae lamina serrae (3).
On le voit ce ne sont pas seulement les paysages, mais les scènes de la vie qui éveillent en lui de frais souvenirs. Il rencontre une famille de pauvres alsaciens émigrants « à qui lon promet des terres dans l’Ohio et qui s’en vont sans se douter que Virgile a fait sur eux les plus beaux vers du monde il y a deux mille ans. » Et il cite les vers de Mélibée :
(1) Ecl., V, v. 5.
(2) Le Rhin, I, Préface p. 8.
(3) Géorgiques, I, v. 143.
Nos patriae fines et dulcia linquimus arva, Nos patriam fugimus ; tu Tityre, lentus in umbra (1)...
ou plus exactement il résume ces deux vers en un seul qu’il raccorde en bon prosodiste par une légère modification :
Nos patriam fugimus, nos dulcia linquimus arva,
et il ajoute avec un sentiment qui prouve mieux que les citations, qu’il sait comprendre Virgile à travers la vie : « Cette indifférence m’a étonné. Je croyais vraiment la patrie plus profondément gravée dans les hommes. Cela leur est donc égal à ces gens de ne plus voir les mêmes arbres (2). »
Nous pouvons le suivre dans ces promenades littéraires & Hier à la chûte du jour, mon cabriolet cheminait au delà de Sainte-Menehould : je venais de relire ces admirables et éternels vers :
Mugitusque boum mollesque sub arbore somni Speluncaeque vivique iacus. »
Il intervertüit les deux vers qui sesuivent exactement dans le texte et supprime la fin du second « at frigida Tempe ». Pourtant, au delà de Sainte-Menehould, c’est justement l’Argonne qui commence avec ses bois et ses fraiches vallées. « J’étais resté sur le vieux livre entr’ouvert dont les pages se chiffonnaient sous mon coude. J’avais l’âme pleine de toutes ces idées vagues, douces et tristes qui se mêlent ordinairement dans mon esprit aux rayons du soleil couchant (3).» Quelles idées ? On craint que ce ne soient les vagues rêveries qui se délient dans l'esprit les soirs de grande fatigue. Non, car il ne se contente pas d’une notation paresseuse. Au moment de quitter la Champagne, il évoquera toutes ses gloires : La Fontaine, Amyot, Thibaut IV, Sorbon, Gerson, Colbert et 1 s’écriera : « Virgile pourrait dire de la Champagne comme de l'Italie :
Alma parens frugum, alma virum. »
(1) Ecl., I v. 3 et 4.
(2) Le Rhin, X, p. 22.
(3) Le Rhin, I, p. 28.
Sa mémoire le trompe ici. Tout le monde connaît l’invocation célèbre et Victor Hugo lui-même la citera plus exactement ailleurs :
Salve magna parens frugum, Saturnia tellus, Magna virum (1).
Dans ces voyages, il ne s’agit pas tant pour lui de réfléchir, de composer, que de rafraîchir et renouveler ses sensations. Il note une vallée d’une douceur virgilienne entre Chauffontaines et Verviers. « Il faisait un temps admirable : de charmants marmots jouaient sur le seuil des jardins, le vent des trembles et des peupliers se répandait sur la route, de belles génisses groupées par trois ou quatre se reposaient à l’ombre gracieusement couchées dans les prés verts. Aïlleurs, loin de toute maison, seule au milieu d’une grande prairie enclose de haïes vives, paissait majestueusement une admirable vache digne d’être gardée par Argus. J’entendais une flûte dans la montagne :
Mercurius septem mulcet arundinibus (2). »
N'est-ce pas tout le paysage virgilien évoqué en effet avec sa mythologie, et cette génisse majestueusement paissant dans l’enclos n’est-elle pas digne de celle des Géorgiques:
Pascitur in magna Sila formosa juvenca (3).
Assis au haut du Klopp à l’heure! où le soleil décline, le poète voit « les monts se rembrunir, les toits fumer, les ombres s’allonger et les vers de Virgile vivre dans le paysage ». C’est la fin de la première églogue :
Et jam summa procul villarum culmina fumant, Majoresque cadunt altis de montibus umbrae (4).
Tout en marchant il analyse les | rapports des mots avec la pensée qu’ils expriment. À Heidelberg, à propos de buissons, il remarque subtilement que le mot
(1) Géorgiques, II, v. 172.
(2) Le Rhin, t. I. Lettre vixx, p. 82.
(3) Géorgiques, III, v. 219.
(4) Ecl., I, v. 83, 84.
horridus manque dans notre langue ; «il dit moins qu’horrible et plus que hérissé. »
En même temps qu’à la nature il fait une large part dans ses méditations à l’histoire, à l’art, à la vie. La cuisine de Metz excite son admiration. C’est un monde « où se meut toute une république d'hommes, de femmes et d’animaux. Des garçons, des servantes, des marmitons, des rouliers attablés, des poêles sur des réchauds, des marmites qui gloussent, des fritures qui glapissent, des pipes, des cartes, des enfants qui jouent, et des chats et des chiens, et le maître qui surveille. Mens agitat molem (1).» Prendre la philosophie d’Anchise pour relever le rôle d’un aubergiste est d’une disproportion assez amusante. Victor Hugo ne haït pas les saillies, les parodies qui sont l'agrément des réflexions de voyage. Il critique une mode ancienne qu’arbore orgueilleusement un petit maître du Rhin, grands cols droits, manches à gigot, queues de morue, hautes cravates, gilets courts et il conclut : « Rien ne nous dit que mon grotesque élégant de Worms ne redeviendra pas un élégant de Paris : D talem avertite vestem (2)! « Di talem avertite pestem! » disait Achéménide. Plus gracieuse est une autre adaptation de Virgile à un burg démantelé. « Il y a là douze portes de la renaissance, douze joyaux d’orfèvrerie, douze chefs d'œuvre, douze idylles de pierre auxquelles se mêle comme sortie des mêmes racines une admirable et charmante forêt de fleurs sauvages dignes des palatins, consule dignae » (3).
Aiïlleurs deux sphinx à mamelles de femme et oreilles de faune paraissent chuchoter à voix basse en l’examinant, et il ajoute transversa tuentes, souvenir du vers de Damoetas :
Novimus et qui te, transversa tuentibus hircis (4)...
Lorsqu'il se sent regardé par les ombres des empereurs et des palatins, un seul mot lui suffit pour noter cette im-
1) Le Rhin, t. I. Lettre 11x, p. 34. :
2) Le Rhin, t. II. Lettre xxvi, p. 198. — Ænéide, III, v. 620. 3) Le Rhin, &. IT. Lettre xxvItr, p. 12.
( ( ( (4) Bel, LIT, v: 8. — Le Rhin. Lettre XxxvIIr, p. 44.
pression, simulacra (1), de même que les dimensions du crâne et du bras de Charlemagne nous vaut en partie le vers des prodiges de la mort de César, grandia ossa (2). Ce n’est pas que sa mémoire défaille, car à l’occasion il citera un vers d’Achéménide :
Coelum hoc et conscia sidera testor (3) ;
mais ces mots isolés, par leur constitution même, par leur sonorité, par un ensemble de vagues souvenirs, expriment suffisamment, au moins sur le coup, son émotion devant les spectacles nouveaux.
De bonne heure il a pris l’habitude toute poétique d’agrandir et de développer d’une façon inattendue des expressions, des bribes de phrases flottant sur sa mémoire.
Faisant l’histoire du Rhin il construit toute une théorie sur quelques termes. Le Rhin c’est le fleuve inconnu pour Homère, pour Virgile ce n’est pas le fleuve inconnu, mais le fleuve glacé. Pourquoi ? parce que dans la Xe églogue, Gallus voit Lycoris affronter les neiges des Alpes et les glaces du Rhin :
Alpinas, ah ! dura, nives et frigora Rheni Me sine sola vides (4).
Si l’on veut voir le résultat de cette confrontation des spectacles de la nature et des souvenirs littéraires ou lexicologiques de Victor Hugo il faut lire la page qu’il écrit sur la rêverie, dans son voyage aux Pyrénées. «Tous les penseurs sont rêveurs. La rêverie est la pensée à l’état fluide et flottant. Il n’est pas un grand esprit que n’aient obsédé, charmé, effrayé ou au moins étonné les visions qui sortent de la nature. Quelques-uns en ont parlé et ont, pour ainsi dire, déposé dans leurs œuvres, pour y vivre à jamais de la vie immortelle de leur style et de leur pensée, les formes extraordinaires et fugitives, les choses sans nom qu'ils avaient
(1) Le Rhin, t. II. Lettre xxvIux, p. 45. (2) Le Rhin, t. I, lettre IX, p. 98.
(3) Le Rhin, t. I, lettre X, p. 111.
(4) Ecl., X, v. 47.
entrevues « dans lobseur de la nuit », Visa sub obscurum noctis (1). Cicéron les nomme imagines, Cassius spectra, Quintilien figuræ, Lucrèce efligies, Virgile simulacra, Charlemagne masca (2). » |
Ainsi le vers qui n’a d’autre but que de rappeler les terrifiants prodiges de la mort de César :
Ingens et simulacra modis pallentia miris Visa sub obscurum noctis.
se résume en un mot effrayant lui-même par tout ce qu’il laisse entrevoir au poète, sémulacra. On peut conclure hardiment que désormais dominé par l’effroi que lui inspirent tous les mots qui contiennent un souvenir d’étonnement, où évoquent des figures surhumaines, Victor Hugo sera incapable d’organiser là nature suivant son tempérament propre, mais que la nature peu à peu le dissociera. Pourtant c’est un cri sincère qu’il pousse à Cauterets : « Je voue mon esprit à contempler le monde et à étudier les mystères. Je passe ma vie entre un point d'interrogation et un point d’admiration (3). » Virgile avouait : « Heureux qui peut découvrir les lois de la nature !
Felix qui potuit rerum cognoscere causas.
Non pour la satisfaction d’une vaine curiosité, mais pour s'affranchir de tout ce qui terrifie les hommes et engendreles craintes superstitieuses. Puis n’espérant pas réussir dans ce labeur comme Lucrèce, il revenait à la vie des paysans, célébrait le charme des vallées ombreuses et surtout les saines consolations que les champs versent au cœur de l’homme simple suivant le cercle annuel des travaux de la terre et dévot aux divinités rustiques. Cette vie en union avec la nature, ce n’était pas une volupté nouvelle pour des citadins blasés, une retraite lâche loin des devoirs civiques, mais la source des fortes vertus, seules capables de maintenir la beauté du caractère national et la gloire du peuple roi.
(1) Gécrgiques, I, v. 478.
(2) Alpes et Pyrénées. Pasages, p. 150.
(3) Alpes et Pyrénées, XIII. Cauterets, p. 217.
On voudrait voir Victor Hugo s'inspirer des mêmes préoccupations de foi philosophique et religieuse et de grandeur nationale. Il ne suffit pas d’emprunter à son poète des titres « Tentanda via est — Sunt lacrymæ rerum — Oceano Nox », de personnifier spirituellement les vers latins en félicitant la statue du Faune lettré de faire sauter
- sur le gazon naissant Le lourd spondée au pas du dactyle dansant (1),
de contempler avec Mélibée Des ravins où l’on voit grimper des chèvres blanches (2),
ou de terminer par le souvenir des oiseaux de mauvais augure « zmportunaeque volucres » l’'adieu au navire ailé que n’ont retenu ni les pleurs, ni l’effroi,
Ni le sombre reflet des écueils sur les eaux, Ni l’importunité des sinistres oiseaux (3).
Il peut faire mieux que de mêler le souvenir d’Eurydice à l’histoire de Marion Delorme,
Qui boîtait et traînait son pas estropié, La censure serpent l’ayant mordue au pied (4).
ou de pousser le cri de terreur de Damoetas « Latet anguis in herba! » à propos d’un roman obscène dans une chambre de jeune fille :
Nul danger ! nul écueil ! Si ! l’aspic est dans l’herbe (5).
Qu'importe qu’on puisse reconnaître le vers sur le jeune Iule suivant son père « non passibus aequis » dans ce souvenir d'enfance :
Moi, d’un pas inégal, je suivais mes grands frères (6).
(1) Les Rayons et les Ombres, XXXVI. La statue.
(2) Ecl., I, v. 76. — Les Rayons et les Ombres, XXI. À un poète.
(3) Contemplations, IT, vr Lettre.
(4) Les Rayons et les Ombres, II. Le sept août 1829.
(5) Les Rayons et les Ombres, IV. Regard jeté dans une mansarde. — Ecl., XL, v. 93.
(6) Les Rayons et les Ombres, XLIV. Sagesse. — Enéide, II, v. 723.
I] vaut mieux certes l'entendre chanter la paix universelle au pied de la colonne du grand conquérant :
En attendant le jour que chaque instant amène, Jour où l’amour luira sur la famille humaine, Jour où s’effaceront les crimes expiés,
et retrouver dans ces vers l’espoir de Virgile :
Si qua manent sceleris vestigia nostri, Irrita perpetua solvent formidine terras (1)
Puisqu’il déclare lui-même avoir toujours eu un goût vif « pour la forme méridionale et précise » oh! qu’il laisse la rêverie pour l’action, la fantaisie pour les passions humaines, les conquêtes de la civilisation, les grands problèmes de notre nature: qu’il suive ainsi les traces de «ses maîtres divins, » Virgile et Dante (2)! Il rappelle que « lPidylle à Gallus est pathétique comme un cinquième acte », mais c’est la dernière fantaisie bucolique de Virgile. « Le quatrième livre de lEnéide est une tragédie ». Soit, mais le dénouement c’est la victoire de la volonté des dieux acceptée par le fondateur de Rome, Il est d’autres missions que celle de chanter un amour indigne et satisfait.
« Le groupe entier de la civilisation quel qu’il fut et quel qu’il soit, affirme-t-il encore, a toujours été la grande patrie du poëête. Pour Eschyle c'était la Grèce; pour Virgile c'était le monde romain ; pour nous c’est l’Europe (3). » Certes voilà de hautes préoccupations et dans ce domaine il est intéressant d’apprendre quelle idée le poète français s’est faite des devoirs de son aïeul romain, plus intéressant que de le voir conternpler éternellement
L'étoile épanouie et la fleur rayonnante, Et les prés et les bois, que son esprit le soir Revoyait dans Virgile ainsi qu’en un miroir (4).
(1) Ecl., IV, v. 13. — Toute la iyre, t. I, I xxv, Hymne en l’honneur de la colonne de Boulogne, p. 65.
(2) Les Rayons et les Ombres. Préface.
(3) Les Burgraves. Préface, p. 8.
(4) Les Rayons et les Ombres. Ce qui se passait aux Feuillantines, XIX.
ou d’entendre l’éternel murmure de ses vagues flûtes :
Je ne demande pas autre chose aux forêts, Que de faire silence autour des antres frais, Et de ne pas troubler la chanson des fauvettes (1).
Un problème capital se pose à sa conscience : c’est le problème religieux. Trois grandes voix murmurent dans sa raison qui tremble. Doit-il rappeler aux hommes la foi en Jéhovah et les menacer de la vengeance divine ? Doit-il se défier de son jugement et avoir confiance dans ce panthéisme indulgent qui porte à pardonner tout, parce que Dieu vivrait dans tout ? Doit-il se désintéresser complètement de ce rôle, Dieu étant indifférent à la prière et à l’amour de l’humanité et l’homme n’étant qu’un pur néant, une vaine apparence devant le grand Pan ? Après avoir agité ces redoutables questions, et au moment de conclure, Victor Hugo déclare :
Dans ma retraite obscure où, sous un rideau vert, Luit comme un œil ami maint vieux livre entr’ouvert, Où ma Bible sourit dans l'ombre à mon Virgile, J'écoute ces trois voix (2).
Il n’y a pas lieu de s’en étonner. Quelle meilleure manière pour un poète de se former la conscience, que de comparer ces deux livres ? Le livre où l’âme religieuse du monde païen, s’est efforcée de reconnaître et de célébrer ses dieux avec lPégal souci du respect de la tradition nationale et des exigences de la recherche philosophique, et le livre où le monothéisme juif, après s’être défendu contre la contagion des idolâtries environnantes, est arrivé à la plus belle expression des rapports de l’homme et de Dieu. D’une œuvre à l’autre, Virgile élève et épure sa vie religieuse. Il abandonne la théorie épicurienne de Silène et de Lucrèce pour la vieille religion nationale de Caton à fond panthéistique ; le sage serein méprisant les vaines terreurs des autres hommes lui paraît inférieur au travailleur acharné luttant
(1) Dernière gerbe. Avant l’'Exil.
(2) Les Rayons et les Ombres. Sagesse, XLIV.
contre les forces de la nature, et puisant dans la vue du monde et dans son effort même une vitalité morale; lindifférence des dieux fait place à une providence sévère à lPhomme mais accessible à la prière. Des Géorgiques à l'Enéide, il cherche encore à monter, il s’assimile les idées de Platon sur la métempsycose, il s’efforce de concevoir Punivers comme un monde ordonné. Si les rapports des Dieux avec lPEsprit qui meut la masse de l’univers sont mal établis, les rapports de l’homme avec les Dieux et des hommes entre eux le sont clairement. « In primis venerare deos » disaient les Géorgiques et les coupables du Tartare répondent :
« Diseite moniti justitiam et non temnere divos (1) »
Il est des devoirs généraux de l’humanité, il est des devoirs spéciaux à chaque peuple, et dans chaque peuple une vocation particulière à certains hommes, guides des nations. De là, la théorie impérialiste de Virgile ; « A d’autres la gloire des arts, de la poésie, de l’éloquence, de la science ; au Peuple romain la tâche de gouverner l'univers et d’y maintenir la paix, en épargnant les nations soumises, en renversant les superbes. » Toute une série de héros lui est préparée pour remplir ce rôle de dominateur; ces héros eux-mêmes ont leur type complet dans Enée et le caractère essentiel du père des Romains, sera le renoncement absolu à sa volonté propre pour suivre obéissant les volontés suprêmes. Ainsi la conception historique de Virgile se rattache étroitement à sa conception religieuse : il comprend Punivers et humanité comme étroitementsubordonnés à un plan supérieur qui exclut l’indifférence des dieux ou plutôt de l'Esprit. Est-il besoin de rappeler que le Dieu jaloux des Prophètes, le Dieu Père de l'Evangile contredit absolument idée d’un Etre supérieur enfermé dans sa gloire, dédaigneux et oublieux de ses créatures ?
Comment donc Victor Hugo de l’étude de la Bible et de Virgile a-t-il pu déduire la possibilité d'admettre des
(1) Enéide, liv. VI, 620.
conclusions contradictoires ? Le Dieu vengeur, le Dieu miséricordieux et le Dieu indifférent ne sont pour lui que trois aspects des choses d’ici-bas d’où sort un triple conseil « de bienveillance universelle et douce, » et ce conseil attendrit le vers qu’il emporte à moitié fait,
Pour l’achever aux champs, avec l’odeur des plaines, Et l’ombre du nuage, et le bruit des fontaines ?
S'emplir de douces sensations n’est pas penser ; ce n’est pas une méthode de méditation philosophique et de renouvellement religieux. C’est se contenter d’aimer le soleil. « Je suis à la campagne, écrit-il à un élève de l'Ecole normale, dans les jeunes pousses, dans les jeunes plantes, dans les jeunes verdures ; vous êtes au cloître, vous, dans les vieux livres, dans les vieux philosophes, dans les vieux penseurs ; nous sommes dans la poésie tous les deux ; moi je lis Virgile à travers la nature ; vous, vous rêvez la nature à travers Virgile. Ne nous plaignons pas, quand le ciel est bleu et quand les livres sont ouverts. » (1) C'était le conseil de Delille, on s’en souvient. Pour comprendre le livre de la nature, il faut avoir lu le livre de la vie, et pour comprendre le livre de la vie, il faut en avoir lu d’autres.
Son correspondant avait pu voir dans les Rayons et les Ombresicomment le poète lisait Virgile. Par deux fois à cette époque Victor Hugo se remet à traduire, en 1839 les Présages de la mort de César, en 1843 l’Eglogue de Silène. La première fois il se contente de quelques vers et s’arrête justement à la magnifique prière nationale où s’exprime si délicatement et si pleinement l’âme religieuse de lami d’Auguste. La seconde fois il dédaigne le chant du père nourricier de Bacchus, l’hymne de la création de l’univers. Cela d’ailleurs ne doit pas rendre injuste envers le poète et il faut étudier de près ces deux œuvres pour apprécier son intelligence de la poésie virgilienne.
Un de ses amis a retrouvé dans ses champs un tombeau et des débris d’armes. Victor Hugo est profondément ému
(1) Correspondance, 1836-1882. Lettre à M. Em. Deschanel ; 27 août 1840.
de voir se réaliser ces vers dans lesquels Virgile évoque les siècles futurs, les laboureurs heurtant de leur soc les armures de ses compatriotes et s’étonnant de la grandeur de leurs ossements. [1 met son âme, à l’unisson des sentiments du Romain :
J'ai rêvé bien des fois dans ces champs glorieux
Qui, forcés par le soc, eux, vieux témoins des guerres, A donner des moissons comme des champs vulgaires, Le jour, laissent marcher le bouvier dans leurs seigles, Et reçoivent, la nuit, la visite des aigles (1)!
Il conseille à son ami de prendre le vieux Virgile où il a lu tant de fois, à Vécart, tandis que rit au hasard la folle causerie, d'éclairer son âme aux antiques clartés et il termine la pièce en traduisant les vers sur le champ de bataille de Philippes :
Scilicet et tempus venmiet, cum finibus illis Agricola, incurvo terram molitus aratro,
Exesa inveniet scabra robigine pila,
Aut gravibus rastris galeas pulsabit inanes, Grandiaque effossis mirabitur ossa sepulcris. (2)
Depuis la traduction du Vzeillard de Tarente, le poète a fait des progrès, 1l cherche à ne rien perdre de ces précieux hexamètres qu’il « transvase dans ses alexandrins ». S'il lui faut huit vers pour traduire les cinq de Virgile, du moins ils auront cette force et cette plénitude qu’on admire justement dans l'original.
Ici encore il rencontre ses anciens émules Delille et Malfilâtre, sans compter les Cournand et les Dorange. Un jour, disait Delille,
Un jour le laboureur, dans ces mêmes sillons,
Où dorment les débris de tant de bataillons, Heurtant avec le soc leur antique dépouille; Trouvera, plein d’effroi, des dards rongés de rouille, Verra de vieux tombeaux sous ses pas s’écrouler
Et des soldats romains les ossements rouler.
(1) Les Rayons et les Ombres, VIII. A. M. le D. D... (2) Géorgiques, liv: I, v: 493.
Le laboureur de Virgile retournait la terre avee effort de son soc recourbé, cette image s’évanouit dans le vers du traducteur ; il heurtait de ses lourds hoyaux des casques vides, ce trait de peintre disparaît encore ; enfin, faisant brèche dans les tombeaux, il s’étonnait de ces grands ossements. Cet étonnement du paysan devant la grandeur des ossements s’est dissipée pour faire place à deux vers d’une rare platitude. La traduction allégée des détails pittoresques s’est surchargée par contre de vers ou d’hémistiches parfaitement inutiles et qui n’ajoutent aucune beauté au texte, tels que
Où dorment les débris de tant de bataillons.
Heurtant avec le soc leur antique dépouille.
Segrais semblait avoir compris le sentiment d’horreur de Virgile devant ce champ de bataille expiatoire, mais après de beaux vers il retombait au moment de peindre le large tableau final :
Courbé sur sa charrue, un jour le laboureur
Sur ces champs détestés, non sans quelque frayeur, Verra devant le soc rouler les casques vides,
Et le fer enrouillé des armes parricides,
Ou creusant les tombeaux, surpris et curieux,
A la grandeur des os attachera ses yeux.
Malfilâtre n’est pas plus heureux :
Un jour, un jour viendra qu’en ces champs trop féconds, Le laboureur surpris, en traçant des sillons,
Trouvera sous le soc des piques enterrées,
Les armes des Romains de rouille dévorées,
Des casques entraînés sous ses pesants râteaux,
Et de grands ossements et d’antiques tombeaux.
« Tracer des sillons » est faible, «les piques enterrées » sont une naïveté; quant au dernier vers il laisse penser que le traducteur n’a même pas compris le sentiment d’étonnement, de respect et de terreur que Virgile prévoyait si justement dans l’âme du paysan rouvrant ces antiques tombeaux.
Faut-il signaler ce Dorange qui intervertit à plaisir la suite des détails dans une traduction pénible :
Un jour le laboureur trainant ses longs râteaux Des Romains dans ces champs ouvrira les tombeaux,
et qui finit par un dédoublement étrange, bien fait pour glacer d’effroi le laboureur heurtant
Eï les corps des héros et leurs grands ossemens !
Chose curieuse, Cournard fort peu estimé rencontre parfois, en dépit de ses inexactitudes, des expressions assez heureuses :
Un jour le laboureur de ces tristes frontières (?) Heurtera de son soc nos armes meurtrières,
De vains casques sonnant sous le fer des hoyaux, Verra d’un œil surpris, ces immenses tombeaux, Ces lances par la rouille a demi consumées
Et les grands ossemens de nos braves armées.
I! s'efforce au moins de finir par un vers large, plein et vigoureux. Duchemin avait fait le même effort en écrivant :
Ses yeux s’étonneront de leurs grands ossements.
Victor Hugo traduit assez littéralement, mais surcharge ; de deux vers en deux vers, 1l ajoute un hémistiche complémentaire à la façon de Boileau.
Car les temps sont venus qu’a prédits le poète : Aujourd’hui dans ces champs, vaste plaine muette, Parfois le laboureur, sur le sillon courbé,
Trouve un noir javelot qu’il croit des cieux tombé, Puis heurte pêle-mêle, au fond du sol qu’il fouille Casques vides, vieux dards qu’amalgame la rouille, Et rouvrant des tombeaux pleins de débris humains, Pâlit de la grandeur des ossements romains !
La «vaste plaine muette» ne donne-t-elle pas l’impression de ces terres lointaines de 'Hémathie «latos campos »? Le texte est non seulement traduit, mais senti et agrandi même par l’interprète. Hugo de même rend par deux fois
ce tableau du robuste paysan retournant le sol: il le montre sur le « sillon courbé » et insiste sur ce travail profond de Ia houe : « au fond du sol qu’il fouille ». Et le détail, qui n’est pas dans loriginal, de ce noir javelot « qu’il croit des cieux tombé », cette explication superstitieuse ne prépare-t-elle pas le dernier vers où l’on retrouve, avec toute l’ampleur épique et avec toute la force du sentiment glorificateur de Rome, le vers virgilien.
L’églogue de Silène ramène Hugo au Virgile bucoliaste. Ici encore il s’efforce de suivre pas à pas son modèle, bien qu'il débute par un vers de fantaisie d’ailleurs parfaitement dans le ton de l’églogue :
Sortant de leur hameau sylvestre, vert asile, Deux beaux enfants, Chromis et le berger Mnasile, Ont vu Silène au fond d’une grotte endormi,
Seul, et comme toujours ivre plus qu’à demi (1).
« Ivre plus qu’à demi » s’éloigne beaucoup de la forte expression mystique de Virgile : « Ses veines gonflées, comme toujours, de l’Iacchus de la veille, »
Inflatum hesterno venas, ut semper, Iaccho (2). M. A. Lefèvre a risqué cette audacieuse transposition :
Gonflé comme toujours du dieu qu’il avait bu (3). Ses bandelettes d’or se déroulaient dans l’antre
ne correspondent pas non plus aux guirlandes qui glissèrent de la tête du dieu champêtre.
Serta procul tantum capiti delapsa jacebant.
Elles ont un aspect un peu riche pour une églogue: le vers de M. Fabre des Essarts
Près de son front gisait sa couronne rustique
oublie « delapsa ».
Le lourd canthare suspendu encore par son anse usée est (1) Toute la lyre, t. II. IV, 11. La Chanson de Silène.
(2) Ecl., VI, v. 15.
(3) A. Lerèvre. — Les Bucoliques, p. 70.
remplacé par un autre détail savoureux : Hugo a traduit par brisée, « attrita ».
Sa cruche était cassée et gisait sur le ventre. Virgile poursuit :
Aegle, Naïadum pulcherrima, jamque videnti Sanguineis frontem moris et tempora pingit.
Cette scène charmante, sans grimace et sans fausse noblesse, reparaît dans de souples alexandrins qui n’ont plus à rechercher les vieilles périphrases emphatiques de l'Ecole de Delille :
Eglé, la belle nymphe, Eglé la belle folle, Survient, les encourage, et redouble les nœuds; Et, quoique le vieillard rouvre déjà les yeux, Elle lui peint la face, au milieu des risées, Avec le sang vermeil des mûres écrasées.
On sentira mieux le triomphe de Victor Hugo en rapprochant les essais de ses émules :
Puis bientôt, alliée aux timides vainqueurs,
Eglé, la folle Eglé, survient et les rassure,
Belle nymphe des eaux ! et du sang d’une mûre Peint la tempe et le front du Dieu qui ne dort plus. (1)
L’exactitude de M. Lefèvre est un peu froide. M. Fabre des Essarts s’applique aussi à suivre son texte; mais hélas ! une fausse note, un terme trop fort suffit pour faire disparaître le charme de cette espièglerie :
Is trembiaient.. Un renfort arrive. C’est Eglé, Ravissante Naïade. Et soudain réveillé II la voit sur sa face écraser une mûre (2).
Sans doute Hugo omet quelques détails ; il ne s’astreint pas à traduire « Quo vincula nectitis ?... satis est potuisse videri » « C’est assez de paraître avoir pu m’enchaïner », où se reconnaît l’autorité du dieu, mais comme son vers
(1) A. Lerèvre. — Les Bucoliques, p. 70.
(2) FABRE DES EssaRTs. — Les Eglogues de Virgile, p. 137.
rend bien le rhythme de son modèle, « Carmina vobis ; Huic aliud mercedis erit » dit Virgile et Hugo :
J’ai pour vous des chansons et pour elle autre chose.
Les quatre derniers vers exaltent la puissance du chant de Silène :
Tum vero in numerum Faunosque ferasque videres Ludere, tum rigidas motare cacumina quereus ;
Nec tantum Phoebo gaudet Parnasia rupes,
Nec tantum Rhodope miratur et Ismarus Orphea.
sait comment André Chénier s’en est inspiré :
Il poursuit ; et déjà les antiques ombrages Mollement en cadence inclinaient leurs feuillages ; Et pâtres oubliant leur troupeau délaissé,
Et voyageurs quittant leur chemin commencé Couraient …
Et nymphes et sylvains sortaient pour l’admirer, Et l’écoutaient en foule, et n’osaient respirer (1).
Victor Hugo traduit à son tour en huit vers qu’il faut
citer :
Alors, à cette voix, On vit les daims, les loups et les bêtes des bois Se mêler aux sylvains dans une étrange danse, Et les chênes pensifs agiter en cadence Leur front d’où l’ombre au loin tombe sur le vallon. Le Rocher du Parnasse est moins fier d’Apollon Quand son chant à l’'Olympe arrive par bouffée, Et Rhodope et l’Ismare écoutent moins Orphée.
Il a élargi la période et le tableau de son modèle. Les faunes et les bêtes sauvages lui semblent une énumération un peu courte, trop générale; de là ce défilé des daims, des loups et des bêtes des bois ; les chênes ne se contentent plus d’être roides et pourtant d’agiter leurs cimes, ils s’humanisent, ils deviennent pensifs et d’une beauté titanique, car de leur front l'ombre au loin tombe sur le vallon : tout ce vers
(1) A. CHÉNIER. — Jdylles : L'aveugle.
qui à l'air d’un remplissage grandit leur personne. Le rocher du Parnasse n’est plus seulement fier de son dieu, il sent qu'il rend jaloux l’Olympe, ce rival auquel il envoie de loin les accords de son Apollon. C’est ainsi que Victor Hugo traite Virgile en égal lui prêtant quelques-unes de ses pensées et il ne croit pas commettre un sacrilège en se permettant d'interpréter aussi librement son œuvre.
De ce commerce il rapporte un sentiment plus exquis de la beauté antique, et une émulation renouvelée. C’est à la même époque qu'il compose le Rouet d'Omphale : on y retrouve le souvenir de ses premières traductions :
Cacus le noir brigand de la noire caverne, Le triple Géryon (1)...
Mais l’atrium d’Omphale évoque plutôt ce palais redouté des Troyens, où retentissent les gémissements et les colères des lions enchaînés et les hurlements des grands loups, tandis que Circé parcourt de sa navette aiguë ses trames fines et jette en chantant les branches de cèdre odoriférant dans le foyer :
Urit odoratam nocturna in lumina cedrum, Arguto tenues percurrens pectine telas.
Hinc exaudiri gemitus iraeque leonum (2).
Le tableau de Virgile proclame la puissance de l’enchanteresse sur les hommes qu'elle métamorphose en bêtes, le tableau de Victor Hugo, la douleur des monstres humiliés d’être les vaincus d’Omphale, Par la simplicité et la clarié de la composition, le choix et la richesse des détails, l’harmonie des vers, la force et la sobriété du style, le poète français peut soutenir sans faiblir la comparaison avec le poète latin.
De même quel magnifique symbole de son dédain que le morceau intitulé : La Vipère !
Oh ! je t’emporterai si haut dans les nuées, Vipère, que la tourbe où la nuit t’engendra,
(1) Contemplations, liv. 11, rm Le Rouet d’Omphale. (2) Enéide, liv. VIT, 14-20.
La plaine et le marais, les cris et les huées, Les voix, les pas, le bruit, tout s’évanouira.
La pièce est courte, mais quel beau trait que le vers final, que cette réponse à ceux qui chercheront le reptile :
Un aigle est passé là qui vient de l'emporter (1),
N’égale-t-il pas l'aigle irrité de Virgile enlevant dans le ciel, pour l’achever, sa victime blessée qui se tord en vain dans sa serre :
Utque volans alte raptum cum fulva draconem
Fert aquila, implicuitque pedes, atque unguibus haesit ; Saucius at serpens sinuosa volumina versat, Arrectisque horret squamis, et sibilat ore,
Arduus insurgens; illa haud minus urget obunco Luctantem rostro; simul aethera verberat alis (2).
Comme on doit regretter que le poète n’ait pas plus souvent retrempé son génie dans des luttes de ce genre. Certes son imitation n’est pas un esclavage et il n’était pas à craindre que son originalité s’asservit à une besogne stérile. Lui-même déclarait à ses amis qu’il aimait s’essayer à transmuer un vers latin en un vers français, et il se vantera à Guernesey de donner à notre langue la concision du latin. Cet effort de traduction continue avait en effet bien des avantages ; elle l’eut habitué à resserrer sa pensée toujours tentée de se disperser à travers mille images. Elle lui eut révélé surtout l’âme virgilienne dans toute sa profondeur.
Victor Hugo ne persévéra pas. Pendant dix ans il se jette dans la vie publique, dans l’action politique. Ce n’est plus que dans ses lettres et dans ses notes que l’on peut suivre l'influence de Virgile. En 1843 il rapporte dans Choses vues, d’après Royer-Collard, la réponse de Portalis aux ordonnances de Charles X : « Si telles sont les intentions du roi pour demain, il faut que le roi nous donne dès à present ses ordres pour après demain. » Chose remarquable ce
.(1) Dernière Gerbe. — Avant l’Exil. — La Vipère, p. 75. (2) Enéide, XI, v. 751.
peu de paroles fit tomber la colère de Charles X. Exigur pulveris jactu (1). » «Pulveris exigui jactu» dit le texte. Mais Victor Hugo ne faisait peut-être que consigner la citation de Royer-Collard sans en connaître l’origine. Au retour d’un enterrement, il écrit :
On vit, on parle, on a le ciel et les nuages
Sur la tête ; on se plaît aux livres des vieux sages; On lit Virgile et Dante, on va joyeusement
En voiture publique à quelque endroit charmant En riant aux éclats de auberge et du gite.
C’est en 1846 après la catastrophe de Villequier. Les joyeux souvenirs de voyage et de lecture virgilienne ont subsisté dans son âme de père éprouvé. En 1845, recevant Saint Marc Girardin il lui fait un tableau dont le charme semble dérobé à la description de l'Elysée au VIe livre de l'Enéide : mais il ne veut pas que les écrivains se complaisent dans leur solitude pacifique : « Lettrés! s’écrie-t-il vous êtes la tête même de la nation. Regardez vos aïeux et ce qu'ils ont fait. Virgile a calmé l'Italie après les guerres civiles (2) ». Cette apparition de Virgile après le triumvirat semblait au jeune critique de 1824 une preuve de prédestination ; il attribue au génie la fonction de désarmer les cœurs et d’apaiser les révolutions. Et c’est à son vieux Maître encore qu’il emprunte le mot par lequel il rappelle aux écrivains leur devoir religieux, la piété nécessaire. « Que dans votre intelligence, ainsi que dans la création, tout commence à Dieu, ab Jove (3). »
On crie à la désertion ; on reproche au poête d’abandonner la poésie pour la politique, de coiffer sa lyre d’un portefeuille de ministre; ‘mais il répond au baron G. de Flotte que s’il se tourne, en ce moment, vers ce que les hommes appellent PUtile, il n’en reste pas moins le contemplateur religieux de l’Idéal et du Beau; «Vingt vers de Virgile tiennent plus de place dans le génie humain, et j’ajoute dans le
(1) Choses vues, 1e série, p. 58: — Géorgiques 1V, v. 87. (2) Avant l’Exil. Réponse à SAINT MARC GIRARDIN, p. 72. (3) Avant l’Exil, loc. cit. p. 74.
progrès même de la civilisation, que tous les discours de tribune faits ou à faire. Je sais cela, Monsieur, et c’est mon Credo de Penseur, je ne l’oublierai jamais, je ne m’oublierai jamais (1). »
Malgré cette déclaration, malgré la poétique recommandation qu’il fait à son ami Ch. de Lacretelle :
Que tu sois dans les champs, que tu sois à la ville, Salut ! bois un lait pur, bénis Dieu, lis Virgile (2),
malgré sa tendresse pour le pur artiste qu'est son féal disciple Théophile Gautier à qui il écrit : « Je me sens vers vous de ces élans qu’il me semble que Virgile avait vers Horace (3) », il est évident que Virgile et la poésie ne sont plus sa grande préoccupation. Son Horace, son émule et son rival, c’est Lamartine. Il admire l’Aistoire des Girondins qu’il appelle un livre magnifique, et envoie à l’auteur ce compliment virgilien : « Zncedo per ignes (4). » Lui aussi aspire à quitter l’Aonie pour la Tribune et les luttes du Forum. Il entre dans la politique au moment où maître de sa langue et de sa métrique, l'imagination hantée de splendides projets, le cœur débordant de sentiments nobles et d’inspirations élevées, il pouvait, égal de Virgile, songer à faire ses Géorgiques sinon son Enéide. Cette voie nouvelle dans laquelle s’engageait le poète civique, avec lespoir d’être bientôt reconnu comme le guide des peuples, allait le conduire en quelques années à l’exil et à l’isolement de Jersey.
(1) Cité par E. Brré£. — Victor Hugo avant 1830, p. 89. (2) Dernière Gerbe. À un historien ami, 184... Avant l’Exil.
(3) Correspondance. 1836-1882. Lettre à Th. Gautier, 12 oct. 1847. (4) Correspondance, Lettre à Lamartine, 24 mars 1847.,