CHAPITRE IV
Influence de Virgile sur la Satire et la Religion de Hugo.
SOMMAIRE : Virgile et la guerre civile. — Un vers de Virgile qui inspire ume scène à Hugo. — Les souvenirs virgiliens dans les fureurs des Châtiments. — Les Géorgiques et les Contemplations. — L’effort et la volupté dans le sentiment de la nature. — La Théologie de la Bouche d'Ombre et le Platonisme d’Anchise. — Le sens de la religion païenne dans le poème de Dieu.
C’est avec une éloquence poignante que le vieil Anchise en qui bat le cœur de Virgile supplie sa race, au VIe livre de l’Enéide, de jeter loin d’elle ses javelots fratricides :
Tuque prior, tu parce, genus qui ducis Olympo ; Projice tela manu, sanguis meus ! (1)
Victor Hugo sans entendre ce cri de son maître inaugure cette nouvelle période de sa vie par un pamphlet.
Irrité il compose Napoléon le Petit pour flétrir le coup d'Etat, et le fiel de sa fureur bouillonne dans son cœur au point de troubler ses souvenirs. T1 écrit : « Ce qui était vrai de Rome est vrai de la France. S1 forte virum quem conspexere, dit Horace, silent (2).» S’aperçut-il de son erreur ? Resta-t-1l dans le doute ? Toujours est-il qu’il supprima toute indication d'auteur dans le texte définitif. Il n’essaiera pas de jouer ce rôle de l’homme pacifiant les esprits. Un serment a été violé, la France est livrée à un parjure, c’est une honte, un crime dont il faut écrire l’histoire et flétrir le succès. Tout devient une arme en ses mains, « furor
(1) Enéide, liv. VI, v. 834.
(2) Napoléon le Petit. Edit. de l’Imprimerie nat., Reliquat, p. 216. — Edit. définitive (Quantin-Hetzel), p. 142. — Ænéide, liv. I, v. 151:
arma ministrat », même le doux Virgile. Napoléon II préparait son coup d'Etat, mais pendant ce temps, Changarnier lui aussi méditait de son côté une entreprise, Hugo écrit donc : Zbant obscuri (1), comme dit Virgile ». Ironiquement en tête d’un chapitre où se dévoilera le plan du prétendant impérial, il met ce titre : Mens agitat Molem (2). Avant de raconter la résistance et les crimes des prétoriens, il élève la voix solennellement. « Plusieurs de ces faits, l’auteur les a vus, touchés, traversés: de ceux-là il peut dire : Quæque ipse vidi, et quorum pars fui. » Lui autrefois si scrupuleux, il anémie quelque peu la déclaration d’Enée :
Quaeque ipse miserrima vidi Et quorum pars magna fui (3).
Plus tragiquement encore il rappelle le rôle de la France : « Des extrémités de l’univers intelligent, les peuples fixaient leur regard sur le faite où rayonnait l’esprit humain; quand quelque brusque nuit les enveloppait, ils entendaient venir de là une grande voix qui leur parlait dans l’ombre. Admonet et magna testatur voce per umbras. Voix qui tout à coup, quand l’heure était venue, chant du coq annonçant l'aube, cri de l’aigle appelant le soleil, sonnait comme un clairon de guerre ou comme une trompette de jugement, et faisait dresser debout, terribles, agitant leurs linceuls, cherchant des glaives dans leurs sépulcres, toutes ces héroïques nations mortes, la Pologne, la Hongrie, l'Italie (4). »
On voit avec quelle force nouvelle résonne cette voix virgilienne dans sa prose d’airain, comment de cet avertissement sévère il passe à l’idée de guerre et du cri de Phlégyas à la trompette du jugement dernier. Ce vers il retentissait déjà dans ses premières préfaces et l’écho s’en répercutera longtemps encore dans son œuvre. Est-elle bien historique la scène de Denis Dussoubs haranguant la
(1) Ænéide, VI, 268. — Napoléon le Petit, p. 22.
(2) Enéide ,VI, 727. — Napoléon le Petit, ch. VIII. (3) Enéide, II, 4 et 5. — Napoléon le Petit, p. 70. (4) Napoléon le Petit, p. 143.
troupe qui vient de nuit attaquer la barricade ? « Cette rue silencieuse, les deux redoutes pouvant, comme dans une Iliade, s’adresser la parole, le silence profond, religieux, solennel, cet homme debout au dessus d’un amas d’ombres comme un fantôme qui parlerait dans la nuit, cette protestation tragique d’un représentant du peuple », tous ces détails semblent développés et combinés pour donner l’impression « de quelque chose d’épique ». Aussi l’on n’est pas étonné de lire un peu plus bas : « Le lendemain quand on releva les cadavres, on trouva sur Charpentier un carnet et un crayon... Le carnet ne contenait rien que ce vers qu’il avait écrit dans l’obscurité au pied de la barricade pendant que Denis Dussoubs parlait :
Admonet et magna testatur voce per umbras (1) »
Qu'est devenu ce carnet ? N'est-ce pas plutôt Victor Hugo qui s’est rappelé ce vers et a raconté et organisé la scène dans l’émotion de ce souvenir.
Virgile ne lui inspire pas seulement des scènes tragiques. Le tribun ose dans ce pamphlet un rappel du beau vers de la IVe églogue :
Magnus ab integro saeclorum nascitur ordo.
Le président Dupin se justifie de sa lâcheté devant le viol de la loi : « La force est 1à. Où il y a la force, le peuple perdses droits. Novus nascitur ordo. Prenez en votre parti (2).»
Mais le pamphlet, ni l’histoire ne suffisent au poète, il le dit lui-même à cette époque :
Quiconque pense, illustre, obscur, sifflé, vainqueur, Grand ou petit, exprime en son livre son cœur,
Ce que nous écrivons de nos plumes d’argile,
Soit sur le livre d’or, comme le doux Virgile,
Soit comme Alighieri sur la bible de fer,
Est notre propre flamme et notre propre chair (3).
Au mois de septembre 1852 c’était plus à la bible de fer
(1) Histoire d'un crime, IL, p. 128, 129.
(2) Histoire d’un crime, I, p. 59.
(3) Dernière Gerbe, p. 107. Pendant l’exil.
qu’au livre d’or que songeait le poète. Certes on ne peut guère s'attendre à retrouver le doux Virgile dans les Châtiments. À la rigueur, la force d’une expression latine qui évoque le palais patricien débordant de clients :
Mane salutantum totis vomit aedibus undam (1),
a pu inspirer le rapide tableau des prisonnières du coup d'Etat. Saint Lazare, dit Hugo,
Les reçoit, les dévore, et quand revient leur tour, S’ouvre et les revomit par son horrible porte.
Toutefois ces poèmes satiriques, ces flots de colère renferment des trésors inespérés. On n’oserait dire que Victor Hugo en peignant la lugubre retraite de Russie se soit inspiré de l’hiver chez les Scythes au IT livre des Géorgiques (v. 338-383), bien qu’on puisse relever des coïncidences curieuses. Encore moins que dans l’invective inexpiable contre Saint-Arnaud il se soit rappelé les vers sur les abeïlles pour rendre la terrible vision du choléra s’abattant sur la flotte :
Stridore ingenti liquidum trans aethera vectae (2).
Il est des allusions plus précises, des emprunts plus directs. « Solem quis dicere falsum audeat ? » demandait sévèrement le religieux poète de Mantoue ; aussi le poète de la Conscience indignée peut-il s’écrier au nom du serment :
Homme, tu mens ! Soleil, tu mens ! Cieux, vous mentez (3) !
et interroger pathétiquement l’astre du jour : O Soleil, Ô face divine, Conscience de la nature Que pensez-vous de ce bandit ?
Il reprendra ce beau vers de Virgile dans les Misérables
(1) Géorgiques, II, 461.
(2) Enéide, VII, v. 64, 65, 66.
(3) Châtiments, liv., III, xv. Au bord de la mer.
et s’efforcera de l’égaler et même de le dépasser au moins par le sentiment moral.
L’indifférence des penseurs baptisée de philosophie supérieure l’irrite : « On peut être supérieur et infirme, dit-il, immortel et boîteux. L’incomplet immense est dans la nature. Qui sait si le soleil n’est pas un aveugle ? »
« Mais alors, quoi,à qui se fier ? Solem quis dicere falsum audeat ? Ainsi de certains génies eux-mêmes, de certains Très Hauts humains, des hommes astres pourraient se tromper ? Cela n’était-il pas désespérant? Non. Mais qu’y a-t-il donc au dessus du soleil ? Le Dieu (1). » Il ma pris Virgile que comme point de départ et il s'élève au-dessus de son interrogation par une superbe réponse.
« Obscenaeque canes » écrivait le Romain et le poète de « Luna » à son tour :
Comme hurlent les chiens obcènes Quand apparait la lune en deuil (2).
Puis, lorsqu'il est fatigué d’accabler de ses injures juvénaliennes les hommes de l’empire, lorsqu'il sent le besoin de respirer l’air pur, de se calmer dans la vision éblouissante de la nature libre et fière, il sort, il regarde, il admire Jersey :
Par moments apparaît au sommet des collines; Livrant ses crins épars au vent âpre et joyeux; Un cheval effaré qui hennit dans les cieux (3).
Qui ne croirait sentir l'émotion vive, sincère, le rappel
précis d’une rencontre de Hugo au bord dela mer ? Et pourtant c’est encore une traduction, singulièrement belle, il est vrai, des vers de Virgile :
Talis et ipse jubam cervice equina Conjugis adventu pernix Saturnus et altum Pelion hinnitu fugiens implevit acuto (4).
(1) Les Miserables V° Partie — T, xvr. Comment de frère on devient père ‘ (2) Châtimenrs, Liv. VI, var. Luna.
(3) Châtiments, liv. VI, v. Eblouissements.
(4) Géorgiques, AIT, v. 92.
Dans Floréal c’est encore ce sentiment virgilien du re-
nouveau qui le repose de fureurs trop longtemps bouillonnantes :
Quand l’étable s’agite au fond des métairies.… Gallus entraîne au bois Lycoris qui se trouble. (1)
Victor Hugo avait d’abord écrit :
Werther entraîne au bois Charlotte qui se trouble.
Pourquoi a -t-il remplacé ces noms tout modernes par les héros de la Xe églogue, sinon parce qu’il a senti combien ce début exigeait des noms antiques, afin d’en venir par lapaisement graduel de son âme, à ce murmure des Géorgiques :
Et je me laisse aller aux longues rêveries.
O feuilles d'arbre ! oubli ! bœufs mugissants ! prairies !
C’est que Jersey est une île d’églogue, une nouvelle Sicile, et une fois sa colère satisfaite, le poète aime à se reposer délicieusement dans cette fraîche nature. I] l’invoque comme Virgile invoquait l'Italie : Salut, terre sacrée...
O bruyères ! Plémont qu’évite le steamer, Mont qu’étreint l’Océan de ses liquides marbres ! Mugissement des bœufs! doux sommeils sous les arbres!
Mugitusque boum, mollesque sub arbore somni (2).
Ce vers semble l’obséder. Il intitule une des pièces des Contemplations « Mugitusque boum (3). »
Mugissements des bœufs, au temps du doux Virgile Comme aujourd’hui, le soir, quand fuit la nuit agile,
Ou le matin, quand l’aube aux champs extasiés
Verse à flots la rosée et le jour, vous disiez :
« Mûrissez blés mouvants! prés, emplissez-vous d’herbes !...» Ainsi vous parliez, voix, grandes voix solennelles,
Et Virgile écoutait comme j'écoute, et l’eau
Voyait passer le cygne auguste..
(1) Châtiments, liv. VI, xiv. Floréal.
(2) Les quatre Vents de l'Esprit, t. II, III. Le Livre lyrique, xvI. Jersey.
(3) Contemplations, V, xvII.
Lu 90 VIRGILE ET VICTOR HUGO
Ses réminiscences se mêlent et son imagination les agrandit singulièrement, les amplifiant de toute une étrange philosophie, qui donne aux choses, aux bêtes, aux cailloux, l’âme même des hommes. Le sobre et fin paysage crépusculaire de la première églogue s’est développé depuis l’annéo 1840 où il regardait vivre les vers de Virgile dans le paysage du Klopp. Tityre se contente d'indiquer la fumée des métairies et les ombres grandissantes des monts, Victor Hugo donne une âme à ces images usées par la citation.
A l’heure où le soleil se couche, où herbe est pleine Des grands fantômes noirs des arbres de la plaine Jusqu’aux lointains côteaux rampant et grandissant, Quand le brun laboureur des collines descend
Et retourne à son toit d’où sort une fumée,
Que Ia soif de revoir sa femme bien-aimée
Et l'enfant qu’en ses bras hier il réchauffait,
Que ce désir, croissant à chaque pas qu’il fait,
Imite dans son cœur l'allongement de l'ombre !
Quelle soudaine valeur, quelle profondeur de sentiment, il leur donne par ce symbolisme moral ! Pourquoi ne se maintient-il pas à cette hauteur d’âme lorsqu'il interprète à son tour la mystérieuse et splendide germination de la nature au printemps ? Certes Virgile use d’expressions fortes :
Vere tument terrae et genitalia semina poscunt. Tum pater omnipotens fecundis imbribus aether Conjugis in gremium laetae descendit, et omnes Magnus alit, magno commixtus corpore, fetus... Parturit almus ager, Zephyrique tepentibus auris Laxant arva sinus ({).
Mais Hugo n’avait-il pas mieux à faire que de chanter ce «vaste emportement d’aimer, cette palpitation du grand amour farouche », « ce baiser de l’être illimité ».
Il pouvait s’écrier avec Virgile, avec Lucrèce :
L’être éteignant dans l’ombre et l’extase ses fièvres, Ouvrant ses flancs, ses seins, ses yeux, ses cœurs épars,
(1) Géorgiques, Liv. II, v. 323.
Dans ses pores profonds reçoit de toutes parts La pénétration de la sève sacrée (1).
Il pouvait chanter les décompositions de la chair et les transformations du cadavre :
Le sang va retourner à la veine infinie Et couler, ruisseau clair, aux champs où le bœuf roux Mugit, le soir, avec l’herbe jusqu'aux genoux (2) ;
Mais puisque à cette époque il admirait tant la poésie biblique, que n’a-t-il écouté David célébrant le printemps sacré d'Israël ? A l’allégresse du Psalmiste devant la terre fécondée, se mêle sa gratitude de la bienveillance divine, et son admiration de la Toute Puissance invincible :
Visitasti terram et inebriasti eam, Multiplicasti locupletare eam.
Flumen Dei repletum est aquis ; Parasti cibum illorum ; Quoniam ita est praeparatio ejus.
Rivos ejus inebria, Multiplica genimina ejus, In stillicidiis ejus laetabitur germinans.
Benedices coronae anni benignitatis tuae, Et campi tui replebuntur ubertate.
Pinguescent speciosa deserti, Et exultatione colles accingentur.
Induti sunt arietes ovium, Et valles abundabunt frumento :
Clamabunt, etenim hymnum dicent.
Cet hymne de la nature célébrant le seigneur Dieu, Victor Hugo l’entendait au temps de sa Jeunesse et son cœur en était tellement ému qu'il l’intitulait : ÆExtase. (3) Aujourd’hui à ses nouvelles Géorgiques il manque l’essence même de la poésie virgilienne : la pensée du travail
(1) Contemplations, lv. VI, x. Eclaircie.
(2) Contemplations, liv. VI, xuxr. Cadaver.
(3) Orientales, XXXVII. — Extase.
humain, de l’effort fécond et moralisateur. Lorsque Virgile commence son poème au renouveau « Vere novo », et fait cireuler le souffle printanier du Zéphyre qui fond les neiges, dissout les mottes, il songe immédiatement aux durs travaux du laboureur ; c’est l’heure des profonds labours, le début de longues fatigues ; aussi, pour soutenir la volonté humaine, il laisse entrevoir déjà les moissons futures qui feront ployer les poutres des greniers. Pour Victor Hugo c’est l'heure de l’éternelle églogue amoureuse, la pièce qu’il intitule « Vere novo » est un gazouillement :
Comme le matin rit sur les roses en pleurs.
Oh ! les charmants petits amoureux qu’ont les fleurs (1) !
C’est l’heure des madrigaux, des galanteries, des billets doux déchirés qui deviennent papillons, c’est l’heure d’aller au verger avec la femme aimée cueillir des bigarreaux :
.… Sa gorge blanche, O Virgile, ondoyait dans ombre et le soleil (2).
Loin de s'élever à la gravité du Romain, il l’abaisse, Pavilit, le transforme en un bon vivant compagnon des Silène et des Rabelais :
Sous les treilles de la plaine, Dans l’antre où verdit l’osier, Virgile enivre Silène
Et Rabelais Grandgousier ;
il chante avec lui l’Evohé des buveurs :
O Virgile, verse à boire !
Verse à boire, Ô Rabelais (3).
Et ce sont des strophes enthousiastes à Lycoris, qui devient sinon la maîtresse du moins l’inspiratrice de Virgile, l’égale de Béatrix :
Fleur pure, alouette agile, A vous le prix,
(1) Contemplations, 1, xx. Vere Novo.
(2) Contemplations, IT. var. Nous allions au verger. (3) Contemplations, I, x1v. A Granville en 1836.
Toi tu dépasses Virgile, Toi, Lycoris … (1) Le mot fait vibrer tout au fond de nos esprits, Il remue en disant : Béatrix, Lycoris, Dante au Campo Santo, Virgile au Pausilippe (2).
Comment, hélas ! déplorer la catastrophe qui rouvrira les sources taries. En 1853 de son exil il envoyait tout son cœur à l’ami fidèle et dévoué que fut toujours pour lui Paul Meurice et il finissait sa lettre par ce souvenir : « Souvent je parle au vent de mer et je le charge de toutes sortes de choses pour vous. Pauca meo Gallo (3)». C’est surtout à la noyée de Villequier, à sa Léopoldine, que des chants sont dus, des chants qu’elle puisse lire. Quel père refuserait des strophes à la mémoire de sa fille ?
Pauca meo Gallo, sed quae legat ipsa Lycoris, Carmina sunt dicenda : neget quis carmina Gallo (4) ?
Et il intitule justement ce livre de thrènes : « Pauca meæ. » Mais quelle aberration d’esprit lui fait offrir à la morte les six livres de ses Contemplations? Sa protestation de deuil est sincère :
Ah ! l'étendue a beau Me parler, me montrer l’universel tombeau, Les soirs sereins, les bois rêveurs, la lune amie ; J'écoute, et je reviens à la douce endormie.
En lisant ce recueil, celle qui est restée en France ou plutôt celle dont la «robe bleue» flotte au-dessus du poète saura ce que la lune, la lune amie chère à Virgile, « tacitae per amica silentia lunae », éclairait le soir de la « Fête chez Thérèse. »
Mais non, le voluptueux Horace ne l’emportera pas encore sur le Virgile pensif. Il est d’autres buts à la poésie que de chanter les amours et les formes changeantes de la nature. Pour guérir son amour insensé Gallus veut s’adonner
(1) Contemplations, II, x1x. N’envions rien.
(2) Contemplations, I, vu. Réponse à un acte d’accusation.
(3) Corzespondance de Victor Hugo et de P. Meurice. — 2 Juin 1853. (4) Ecl., X, v. 2 et 3.
à la vie des pasteurs, puis à la vie plus active et plus dure des chasseurs nomades :
Ibo, et Chalcidico quae sunt mihi condita versu Carmina pastoris Siculi modulabor avena ({).
Hugo à son tour s’écrie : Zbo, mais son ambition est plus noble et plus belle. Il pénètrera dans le sanctuaire sourd et béni qui garde les lois de notre problème, il s’élancera à la conquête de la vérité «jusqu’aux portes visionnaires». [l sera un Mage, une des bouches inquiètes qu’ouvre le verbe frémissant. Il célèbre le groupe sacré des guides et des révélateurs et parmi eux il reconnait son maître. Est-ce en souvenir de la IVe églogue et de l’aube de Bethléhem qu’il l’accouple non plus à Horace mais à Isaïe.
Sous Pinfluence du climat de Jersey, de l'exil qui se prolonge, de ses rêveries moins surveillées, de sa vie moins austère, les forces de son esprit se délient, la forte discipline nécessaire à son imagination se relâche et ses visions flottent plus molles. Comment expliquer autrement que Virgile, le poète tant admiré dans la préface des Rayons et des Ombres « pour sa forme méridionale et précise, pour son soleil », soit devenu une des âmes envahies par les brumes ?
Les Virgiles, les [saïes, Toutes les âmes envahies, Par les grandes brumes du sort (2).
C’est que Virgile Jui aussi a entendu ce que dit la bouche d'ombre de l’Averne, et la philosophie de son vénérable Anchise n’est peut-être pas sans influence sur la philosophie du Mage de Jersey.
Une âme universelle anime tous les êtres :
Spiritus intus alit, totamque infusa per artus Mens agitat moiem (3).
C’est le premier principe cosmogonique de Virgile : « Sache, dit Hugo,
(1) ECL, Xe N 50!
(2) Contemplations, VI, xxrt. Les Mages, (3) Enéide. VI, v. 726.
Que tout a conscience dans la création.
Une pensée emplit le tumulte superbe.
Arbres, roseaux, rochers, tout vit. Tout est plein d’âmes (1).
Virgile n’affirme pas aussi catégoriquement l'identité de la vie et de la conscience : mais il reconnaît plus explicitement le dogme de la chûte des âmes et de leur incarnation.
Igneus est ollis vigor et caelestis origo Seminibus, quantum non corpora noxia tardant.
L’être,selon Hugo, tout d’abord fut créé impondérable et radieux, et tandis que son maître se contente d’affirmer que les esprits célestes une fois alourdis par le corps, en butte aux passions, ne peuvent plus percer les ténèbres, ni contempler le ciel, il recherche la cause de cette pesanteur : c’est la première faute ; le mal, c’est la matière ; l'opposition orgueilleuse de l’être à Dieu créa l’obstacle à la lumière, le corps qui donne l’ombre. Mais il n’y a pas rupture entre le premier état et le second. L’être créé se meut dans la lumière immense ; libre il sait la loi du bien et du mal, il peut tendre vers l’idéal :
Ou s’alourdir immonde au poids croissant du mal.
Toute faute qu’on fait est un cachot qu’on s’ouvre. … Neque auras.
Despiciunt, clausae tenebris et carcere caeco.
Comment se fera la rédemption ? Pour Virgile, même après la mort, la rouille des fautes reste longtemps amalgamée aux âmes. Ce n’est que par une série d’épreuves et de supplices expiatoires qu’elles redeviennent le souffle divin dans toute sa pureté et sa force native. Après mille ans révolus, un dieu les rassemble au bord du Léthé et, dès qu’elles ont bu l’oubli du passé, elles consentent à rentrer dans des corps et à revoir la lumière terrestre.
M. Stapfer raconte que disceutant avec Hugo le problème de l’Immortalité, il s’élevait contre l’immortalité générale : « Pourquoi sauver tant de paresseux qui n’ont pas construit leur cocon ? — Quisque suos patimur Manes, répondit
(1) Contemplations, VI, xxvi. Ce que dit la Bouche d'ombre.
le poète. L’enfer existe, c’est pour moi une réalité non un songe (1). »
Chacun supporte ses mânes, disait Virgile ou comme interprète M. Stapfer : Chacun de nous (qui sommes des ombres ou chez les ombres), nous souffrons ce que nous avons mérité. C’est la doctrine que développera et transformera Victor Hugo.
Tout méchant, déclare-t-il,
Fait naître en expirant le monstre de sa vie
Qui le saisit.
L'âme dans l’homme agit, fait le bien, fait le mal, Remonte vers l’esprit, retombe à l'animal,
Et pour que, dans son vol vers les cieux, rien ne lie
Sa conscience ailée et de Dieu seul remplie,
Dieu, quand une âme éclôt dans l’homme au bien poussé, Casse en son souvenir le fil de son passé.
Les criminels auront les geôles les plus diverses suivant leur erime : ortie, gibet, caillou hideux, osier des berceaux vagissants, tenaille, etc.
L’homme ne voit pas Dieu et peut aller à lui ;
Le monstre au contraire :
Voit Dieu, c’est là sa peine et reste enchaïné loin.
Mais il n’y a pas d’enfer éternel. Tout finira par une transfiguration paradisiaque. Virgile s’arrêtait à la transmigration indéfinie des âmes. Victor Hugo dans sa passion du triomphe de l'amour, dans son besoin d’optimisme jette aux vents les qualités essentielles de notre nature : conscience, liberté, responsabilité, et identifie le bien et le mal pour entonner l’hymne de la réconciliation générale. Le système de Virgile, reprise de la vieille théorie platonicienne, s’il ne conclut guère, satisfait du moins aux données du problème; Victor Hugo, par désir d’une unité conforme à son goût autoritaire, vide les termes de leur contenu et aboutit à une théodicée confuse, sinon incohérente.
(1) STaprEr. — Les artistes juges et parties, p. 73.
Son poème de Dieu lui offrait une belle occasion d'étudier les sentiments de Virgile sur le divin problème. Pour raconter l’ascension d’une âme qui part du tumulte des opinions humaines sur l’Etre, et tente de s'élever, à travers le scepticisme, l’orphisme, le manichéisme, le mosaisme et le christianisme, jusqu'aux plus hautes conceptions religieuses, il n'avait, semble-t-il, qu’à confronter, à l'exemple de Dante, Virgile et la Bible. Dans son vaste et beau poème, on trouve, il est vrai, quelques souvenirs virgiliens, mais Pessence même du paganisme grec et romain n’a pas été mieux saisie que l’âme du christianisme. Pourtant les quelques imitations qu’on relève sont trop heureuses pour ne pas faire souhaiter de plus fréquents emprunts.
Torva leaena lupum sequitur, lupus ipse capellam, Florentem cytisum sequitur lasciva capella ;
disait Virgile, et il ajoutait :
Te Corydon, o Alexi : trahit sua quemque voluptas (1).
Victor Hugo exprime plus nettement encore ce fatalisme invincible et cruel :
L’âne paît le chardon, l’homme dévore l’homme, L’agneau broute la fleur, le loup broute l’agneau ; Sombre chaîne éternelle où l’anneau mord l’anneau (2) !
Si beaux que soient les vers dans lesquels le chantre d’Enée montre la foule des âmes tombées dans l’Averne, plus pressées que les oiseaux à l’heure d’émigrer, plus nombreuses que les feuilles arrachées par l’automne, font-ils pâlir cette rapide description avec son merveilleux trait final :
Le dieu d’en-bas, l’inepte et ténébreux Hadès Jette vieillards, enfants, guerriers, rois sous le dais, A Pégoût Styx, où pleut l’éternelle immondice, Sourd même pour Orphée, il lui prend Eurydice (3).
(1) Æglogues, IX, 63-65.
(2) Dieu, p. 85 (Edit. gr. in-8).
(3) Dieu, p. 140.
Lorsque l’Ange de Dieu appelle l’homme :
O du bien et du mal amphibie effrayant,
il explique par une image moins bizarre cette alliance dans l'être humain d’un principe de mort et d’un principe de vie:
Homme de Louis Onze et de Domitien,
Qui dans les temps nouveaux, comme dans l’âge ancien, Mets l’âme et le cadavre à jamais en présence !
Qui t’appelles Jeffrye et t’es nommé Mézence (1).
On a trop reproché au poète son goût des supplices pour ne pas reconnaître quelle valeur symbolique il sait donner à l’atroce invention du tyran de Virgile (2).
On nous promet la publication d'importantes pages inédites de ce poème de Dieu qui aurait dû être la plus belle œuvre de Victor Hugo. Nous ne pouvons malheureusement espérer que, dans cette ascension de religion en religion, Victor Hugo, après le vautour de l’Orphisme et avant l’aigle du Mosaïsme ait rencontré le cygne du Polythéisme latin. [1 aurait appris de lui, comment les âmes les plus pures du paganisme alliaient, dans la recherche sincère de la vérité, la curiosité philosophique à l’acceptation de la croyance traditionnelle, l'audace d’un Lucrèce qui foulait sous ses pieds l’effroi de l’Achéron à la simplicité des vieux sabins qui puisaient dans le culte leurs meilleures forces morales. Il est visible qu’à cette époque il estime plus Lucrèce que Virgile et nous aimons trop le simple et profond poète que fut Hugo pour ne pas le regretter.
(1) Dieu, p. 192.
(2) Enéide, liv. VIII, v. 483.