‹ Virgile et Victor HugoChapitre 8 sur 15 · GILE · texte numérisé non relu

GILE

(2) Histoire d’un crime. Edit. de l’Imprimerie nationale feuillet 610

du manuscrit.

labeurs de la terre, qu’il va se consacrer pendant sept ans, sans rien perdre de sa matinale fraîcheur, mais avec une âme plus forte et un idéal plus élevé. Le disciple de Théocrite se pose en rival d’Hésiode. Sa pensée se fait plus grave à l’heure où son vers est plus souple et plus puissant et le joueur de flûte des Bucoliques devient l’aède des Géorgiques.

Victor Hugo a peu puisé à cette seconde source ; il ne s’écarte guère des épisodes connus : le Règne de Jupiter, les Prodiges annonçant la mort de César, Hymne en l’honneur d’ Auguste, l’Eloge de l’Italie, le Bonheur de la vie champêtre, Orphée.

Ses réminiscences manauent parfois de netteté. A l’époque où il reprochait à Virgile de flatter Auguste, il écrivait dans William Shakespeare : « Au moment où le roi Lear est roi de Bretagne et d'Islande il s’écoulera deux cent cinquante ans avant que Sénèque dise : Ultima Thule (1). » Il s'était déjà écoulé un certain temps depuis que Virgile avait dit cette fin de vers justement dans l’invocation adulatrice tant reprochée. Le vers des Présages de la mort de César : «Solem quis dicere falsum Audeat ? » revient encore dans la méditation sur la vie et la mort : « Si la mort est la fin de tout, il en faudra tirer cette conclusion, il y a de la lumière dans le monde matériel, il n’y en a pas dans le monde moral. Le soleil en se levant, chaque matin, nous dit : « Je suis un symbole : je suis la figure d’un autre soleil qui, de même que j’éclaire aujourd’hui vos visages, éclairera un jour vos âmes. Eh bien le soleil ment ! il faut accepter comme vraie cette chose horrible devant laquelle l’antiquité a reculé, solem falsum (2).» Mais le soleil ne peut-il mentir ? Dans les Travailleurs de la mer Victor Hugo montre la tempête se préparant à fondre sur Gillatt « Cependant la sérénité du ciel et de l’océan persiste. Le matin se lève radieux et l’aurore sourit ; ce qui remplissait d'horreur les vieux devins épouvantés qu’on pût croire à

(1) W. Shakespaere, p. 195.

(2) Post-Seriptum de ma vie. De la vie et de la mort.

la fausseté du soleil : Solem quis dicere falsum audeat? (1) » Est-ce pour donner plus de valeur à cette maxime qu’il la fait professer non plus par Virgile, mais par les vieux devins ou bien veut-il seulement honorer le Romain en le mettant dans le groupe des « vates» antiques des Orphées et des Amphions ?

Le vers « !mpiaque aeternam timuerunt saecula noctem » lui apparaît tragiquement réalisé par l’invasion allemande et le siège de Paris :

Le groupe monstrueux de tous les hommes noirs, Sombre et pour espérance ayant nos désespoirs, Voyant sur toi, Paris, la mort ouvrir son aile, Eut l’éblouissement de la nuit éternelle (2).

Comme :ïl transpose splendidement dans ce dernier alexandrin le large hexamètre de Virgile! Les insultes des Allemands à Paris se traduisent par un nouveau souvenir : « Obscenaeque canes. » Obscent disait son texte :

Pareils aux aboïements lointains des chiens obscènes (3).

Il avait déjà utilisé le second hémistiche : « importunaeque volucres » dans les Travailleurs de la mer où il fait le titre assez spirituel d’un chapitre qui raconte un pillage de provisions par les oiseaux. Le « Vox quoque per lucos vulgo exaudita silentes » avait été traduit également dans l’Épée :

Des voix, Qu’on croit humaines sont l'illusion des bois (4).

Mais cette voix n’était pas aussi vague que celle de Virgile, c’était la voix de Slagistri, du farouche et indomptable adversaire des rois appelant son fils à la délivrance de son pays. Parfois ces prodiges qui effrayaient le Romain lui inspirent des facéties. Il écrit après un voyage dans la

(1) Les Travailleurs de la Mer, t. II. La lutte, I, p. 106. (2) L’Année terrible, p. 196.

(3) L’Année terrible. Paris diffamé à Berlin, p. 56.

(4) Théâtre en liberté. L’Epée, II. Tous d’accord, p. 75.

Hollande humide et grelottante, se rappelant « aeraque sudant » :

Virgile frémissait de voir l’airain suer, On tremble ici de voir ie marbre éternuer (1).

De ce passage dont il a dispersé les membres à travers son œuvre, il est un vers qu’il ne s’est pas encore assimilé : « Pecudesque locutae ; Infandun! » Mais il se souvient de la brillante traduction qu’en a faite Delille et l’insère dans la trame de son développément :

Là dessus on frémit, Ces opinions là jamais ne se tolèrent !

« Et pour comble d’effroi ! les animaux parlèrent (2). »

Enfin son âme légèrement superstitieuse constate lanxiété de la terre devant les Comètes. « Des masques de l’abime surgissent du fond de l’ombre et se mèlent brusquement aux mondes et leur font des surprises. Dur arsêre cometae, s’écrie Virgile. »

Bien qu’il s’écrie : « Tous qui que nous soyons, battons des mains à l'Italie », il développe peu lÆEloge fameux. La « Magna parens frugum, magna virum » n’est plus que l « Alma parens ». « Glorifions, dit-il, cette terre aux grands enfantements.» De Garibaldi il fait ce simple éloge : Virgile eut dit de lui « Vir ». En 1872 il est plus abondant et dans sa réponse aux Romains, il affirme : « Lorsqu'il s’agit de manifester à la fois l’esprit humain et le droit populaire, qui donc prendra la parole, si ce n’est cette « alma parens » qui en fait de génies, a Dante égal à Homère, et, en fait de héros Garibaldi égal à Thrasybule (3). » Ainsi les Decius, les Marius, les grands Camille, et tous les Scipiades disparaissent avec leur chantre Virgile.

Il plante en 1870 le chêne des Etats-Unis d'Europe. Se souvient-il de l’énergique description du chêne des Géorgiques :

(1) Dernière Gerbe, août 1861. La Terre de l'Eau. (2) L’ Année terrible, p. 204.

(3) Depuis l’Exvil (1871-1876), p. 46.

Ergo non hiemes illam, non flabra, neque imbres Convellunt ; immota manet, multosque nepotes Multa virum volvens durando saecula vincit.

Tum fortis late ramos et bracchia tendens

Huc illuc, media ipsa ingentem sustinet umbram (1) ?

Toujours est-il qu’il se rencontre, par l’énergie de ses expressions et la force de ses idées, avec le poète latin :

Que, lhiver, lutteur nu, tronc fier, vivant squelette.

Montrant ses poings de bronze aux souffles furieux,

Tordant ses coudes noirs, 1l soit le sombre athlète D'un pugilat mystérieux !

Que rien ne le renverse et que rien ne le ploie (2) !..

Ici Victor Hugo comprend la nature à la façon de Virgile; un chène est pour lui un exemple, un symbole, en même temps qu’un objet d’admiration par sa vie propre et sa force de résistance. Pourquoi faut-il que trop souvent il se soit arrêté à une simple vision voluptueuse de la germination ? Quand Virgile décrit l’union du ciel et de la terre au printemps, c’est pour rappeler aux agriculteurs que le moment est venu d’aider par leurs grands travaux la terre fécondée à donner tout son fruit. Il ne se bornerait pas comme Victor Hugo à contempler la Forêt mouillée et à écouter la joie de tous les êtres vivifiés par la pluie et

le soleil :

Lumière et pensée, O ciel époux reçois la terre fiancée.

Etres, l'amour est flamme et l’amour est rayon ; Il tend d’en haut la lèvre à la création, Et la nature pose, en entr’ouvrant son aile, L’universel baiser sur la bouche éternelle (3).

Le Bonheur de la vie champêtre fournit encore à Victor Hugo maints détails pour sa description de Sedan, quelques mois après la terrible bataille : « De belles terres rayées de

(1) Géorgiques, II, 295.

(2) Les Quatre vents de l'Esprit, t. IT. Le Livre lyrique. En plantant le chêne des Etats-Unis d'Europe.

(3) Théâtre en liberté. Sur la lisière- d’un bois, p. 270.

sillons, d’honnêtes toits de paysans ; sous les arbres une herbe couverte d'ombre, des mugissements de bœufs comme dans Virgile et des fumées de hameaux toutes pénétrées de rayons ; tel était l’ensemble ».

Le vœu : « Felix qui potuit rerum cognoscere Causas, lui semble aussi caractéristique que la question d’Hamlet, « To be or not to be (1).»

Virgile dit : Heureux qui sait la fin ! Shakespeare Crie : Etre ou n’être pas, telle est la question (2).

Nous Pavons vu déjà unir un cri de Virgile à un cri de Shakespeare dans une même admiration.

Peu de vestiges du troisième livre des Géorgiques. Les vers du début dans lesquels le poète se glorifie de son entreprise et fonde un tempie de marbre sur les bords du Mincio laissent une trace inattendue dans l’Azgle du Casque :

Sur les champs où la Tweed coule dans l'herbe verte, Lente et molle rivière aux roseaux murmurants (3).

La Tweed est sœur du Mincio :

Et viridi in campo, Propter aquam, tardis ingens ubi flexibus errat Mincius et tenera praetexit arundine ripas.

Des vers latins chantant la puissance de l’amour sur tous les êtres il ne reste dans Pesprit de Victor Hugo qu’un hémistiche : « Amor omnibus idem. » Il interprète avec d’inlassables variations cette idée que les Grecques et les Parisiennes, les nymphes et les blanchisseuses, Margot et Phyllodoce sont le même éternel féminin. Le mendiant philosophe Mouffetard s’empresse pour cent écus de développer ce thème facile, fade, écœurant, à la plus grande satisfaction de l’intelligent marquis Gédéon peu exigeant dans ses recherches philosophiques :

{1) Histoire d’un Crime. Conclusion, p. 216.

{2) Toute la Lyre, &. IX, 1, 1v, p. 7.

(3) Légende des Siècles. Nouvelle série, IX. L’Aïgle du Casque.

Marquis, toujours, ainsi qu’'Isaac Laquedem, L'amour sans s’arrêter marche, omnibus idem (1).

Il est triste de voir ce vigoureux génie en 1872 exercer sa virtuosité sur les lieux communs de la morale de Béranger.

Le quatrième livre dont il avait traduit dans son adolescence : le vieillard du Galèse et l'épisode d'Orphée ne l’enrichit pas davantage. Car c’est peu que cette antithèse de l’Aigle du casque :

En dix ans certe, Orphée oublierait Eurydice.. Mais pas un chevalier n’oublierait son serment (2).

À moins que l’on ne considère la grotte merveilleuse des Travailleurs de la mer comme imitant ce gouffre du fond duquel Cyrène entend les plaintes de son fils Aristée ; mais le pasteur rival d’Orphée qui admire, en pénétrant dans ces humides royaumes, les sources de tous les grands fleuves : le Phase, le Lycus, l’Enipée, l’'Hypanis, le Caïcus, le Tibre, l’Anio et l’Eridan, n’a qu’un spectacle banal en comparaison de celui qui s’offre à l’étonnement de Gilliatt; la mythologie virgilienne pâlit devant les beautés naturelles de la grotte sidéralisée. Et c’est bien avec une âme antique que Victor Hugo peint ce tableau : « L’esprit se représentait au milieu de l’adoration muette de cette caverne, une Amphitrite, une Téthys, quelque Diane pouvant aimer, statue de l’idéal formée d’un rayonnement et regardant l’ombre avec douceur (3). » On imagine cette description dans quelque poème de l’antiquité, de ces temps de la lumière pure, où dans les nuées,

Les cimes des forêts gravement remuées, Les antres, les rochers, les lys, les flots marins Dialoguaient avec Orphée aux yeux sereins (4).

Ainsi, à quelques vers près, il semble que Victor Hugo se soit contenté des morceaux classiques traduits jadis, qu’il

(1) Théâtre en liberté. Les Gueux, p. 238.

(2) Légende des Siècles. Nouvelle série, IX. L’Aigle du Casque. (3) Les Travailleurs de la Mer, IX, p. 57.

(4) Toute la Lyre, II, IV, I.

n'ait pas senti le besoin de relire ce poème, de voir comment Virgile avait compris l’amour de la nature et amour des champs, comment justement il s'était efforcé de créer ce Beau utile qu’en 1864 le poête exilé opposait à l’Art pour l’art.

S'il avait recherché comment cet amour de la nature se fondait dans l’âme de Virgile avec l’amour de la province natale, avec l’amour de l'Italie et de son peuple que les durs travaux des champs avaient fait si grand, il eut compris pourquoi le poète latin s'était trouvé préparé par cette belle œuvre à entreprendre un poème plus vaste encore et à faire entendre à travers les douze chants de son Enéide la Légende des siècles romains.

Il serait bien vain de comparer le poème épique latin au poème épique français ; ni le tempérament des poètes, ni le but, ni la méthode, ni l’art de la composition, ni la connaissance psychologique, ni la science du monde et des choses ne se ressemblent. Bien loin de suivre pas à pas un sujet nettement renfermé dans des limites déterminées par de longues méditations, d’y concentrer tous ses efforts, d’y donner toute sa vie, Victor Hugo s’est dispersé comme à plaisir dans une multitude d'œuvres poétiques différentes, comme les aèdes antiques passaient indifféremment de la Patroclide à l’aventure de Polyphème; il ne compte, pour donner de l’unité à ses compositions, pour les relier les unes aux autres que sur un « fil, qui s’atténue quelquefois au point de devenir invisible, mais qui ne casse jamais, le grand fil mystérieux du labyrinthe humain, le Progrès (1) ». Hélas! qui oserait se flatter de retrouver ce fil dans les poèmes de la Nouvelle série et surtout de la Dernière série de la Légende. Comment renouer « les Quatre jours d’Elciis » et «les Paysans au bord de la Mer », «la Chanson des Doreurs de proue » et« Ténèbres» ,« Rupture avec ce qui amoindrit » et « les Paroles de mon oncle ? » On ne peut donc retrouver les traces de l’épopée romaine dans les œuvres de la verte vieillesse de Hugo que dans

(1) Légende des Siècles, 17e série. Préface.

des détails, dans des vers pleins de réminiscences, des sujets de pièce inspirés plus ou moins directement, des rencontres de pensées ou d’expressions peut-être inconscientes ; coïncidences, rappels, imitations qui confirment déjà les remarques déjà faites, mais qui font regretter que la grande leçon de construction sévère et logique donnée par l’auteur de l’Enéide n’ait pas été mieux comprise du trop agile architecte des Petites Epopées.

À la fin de la tempête du premier livre de l’Enéide, Virgile jette ce vers immense tout pénétré de tristesse et de pitié :

Apparent rari nantes in gurgite vasto (1).

Nous sommes quélques uns nageant dans l’ombre immense, Eperdus,

répond le poète français qui ne se laisse pas engloutir par l’abîme, mais résiste à l'horreur du gouffre illimité et conclut triomphalement :

Je vis ! L’évasion du naufrage se prouve Par la tête au dessus des flots (2).

Il serait téméraire d’affirmer qu’il se rappelle ici la tempête excitée par Junon plutôt que le chapitre si émouvant des Misérables intitulé « L’onde et l’ombre ». Quant à la lutte de l’homme contre la mer déchaînée, à côté de Gailliatt le malin, Enée est bien pâle et sa tempête bien sobre et bien calme en comparaison de la tempête de neige de l'Homme qui rit.

On peut suivre encore le travail de Victor Hugo sur un hexamètre à propos du vers de la disparition de Vénus: «Et vera incessu patuit dea.» Ce vers surgit facilement dans samémoire. En 1840 il écrivait à Eugène Pelletan qui avait fait sur lui un article élogieux signé l’Znconnu : « Quant à votre nom, il est ou il sera célèbre. Lorsqu'une grande pensée se fait feuilleton et se promène dans la foule, on reconnaît bien vite la Vénus déguisée : Vera incessu patuit

(1) Éuéide, I, v. 118.

(2) Toute la Lyre, t. II, v, xxx1x. Echappé à l'erreur, p. 141.

Dea (1).» L’allusion était spirituelle et tirait le poète d’embarras dans la difficile épreuve d’une lettre de remerciment à une personne inconnue qui pouvait être un journaliste quelconque ou un illustre confrère. Plus tard la même citation lui permet de doter Voltaire, grâce à un faux sens d’ailleurs, du don de poésie que généralement il lui refuse, car poésie suppose fougue de l’imagination : c’est dans les contes que Voltaire plane « en plein azur de suppositions et d’hypothèses. La pensée étoilée était jusque-là restée fermée. C’est l’ouverture de la déesse : Patuit dea (2). » Cette traduction est bien alambiquée, il fait une application plus juste lorsqu'il salue le réveil de l'Italie : « L'Italie se dresse, l'Italie marche, Patuit dea (3).» La Préface philosophique des Misérables, identifie encore davantage ces idées d’aurore et de déesse: « La souveraineté du soleil a été patente pour les premiers hommes. C’est bien de lPaube en effet qu’on pouvait dire: Patuit Dea (4). Mais l'amour est le vrai soleil, la vraie lumière, et en 1869 il donne ce nom Dea à la malheureuse aveugle qui personnifie l'amour dans l'Homme qui rit. Quand la France est envahie, la confiance du poête s’affirme par une admiration plus profonde : « A la vue de Paris menacé, il y a eu parmi les peuples, une terreur de décapitation. Va-t-on laisser faire l'Allemagne ? Mais la France s’est sauvée toute seule. Elle n’a eu qu’àse lever. Patuit dea (5).» A la mort de George Sand, cette belle vision lui sert à glorifier son admiratrice : « George Sand était une idée : elle estwhors de là chair, la voilà libre ; elle est morte, la voilà vivante. Patuit dea (6). » Enfin dans les comédies injouables de « Toute la lyre » Hugo a trouvé l’expression française;. le beau vers fin et précieux qui peut s’égaler au vers latin et en exprime la grâce et la fierté dans une traduction définitive :

(1) Correspondance, 1836-1882. Lettre à l’Inconnu, 6 juillet 1840.

(2) Post-Scriptum de ma vie. Promontorium somnit.

(3) Pendant l'Eril, t. I (1852-1861), p. 194.

(4) Les Misérables. Préface, p. 337 (Edit. Imp. Nat.)

(5) Histoire d’un Crime, t. IT. Conclusion, p. 239. (6) Depuis l’Exil (1871-1876), XXXI, Obsèques de George Sand, p. 152,

VIRGILE APRÈS LA RUPTURE DE VICTOR HUGO 163 Ainsi, quand Vénus marche, elle apparaît divine (1).

En voyant sa mère disparaître après s'être montrée sous la forme d’une jeune chasseresse tyrienne, Enée exhale sa douleur, il verse des larmes :

Quid natum toties, crudelis tu quoque, falsis Ludis imaginibus ? eur dextrae jungere dextram Non datur, ac veras audire et reddere voces ? (2).

Victor Hugo ignorait-il ce passage, lorsqu'il saluait la disparition de la France se fondant dans la République des Etats-Unis d'Europe. « O France adieu ! tu es trop grande pour n’être qu’une patrie. On se sépare de sa mère qui devient déesse... Tu es destinée à te dissoudre tout entière en rayonnement et rien n’est auguste à cette heure comme l’efflacement visible de ta frontière. Résigne-toi à ton immensité. Adieu, peuple ! salut hommes (3). » Il est clair que le poète, en suivant le jeu de ces métamorphoses, perd de vue la première image de la femme qui devient déesse, et l’on s'explique sans incriminer son patriotisme, qu'il en arrive à voir avec joie la France disparaître dans son agrandissement même.

Le poète hélas ! fut loin d’être prophète. Au lendemain de 1870 s’il ne désespère pas de la patrie, il reconnaît du moins l’état d’abattement dans lequel elle se trouve ; il ne va pas jusqu’à dire comme Enée : « Fuit Ilium et ingens Gloria », mais il avoue la chûte, et c’est toute l’influence du Ie livre :

Qui nous sommes tombés et vaincus et le Xanthe Frémissant ne vit pas Ilion plus gisante (4).

La prédiction d’'Hélénus au ITTe livre et sa description de l’antre de la Sibylle correspondent trop à ses intimes préoccupations pour qu'il les oublie, bien que le souvenir en reste assez confus. Virgile disait :

(1) Toute la Lyre, t. IIT, vir, XxxuE, 12, p. 83.

(2) Enéide, liv. I, v. 407.

(3) Paris, p. 68.

(4) Toute la Lyre, t. III. — La Corde d’Airain, X. — Alsace et Lorraine, p. 165.

Insanam vatem aspicies, quae rupe sub ima

Fata canit, folüsque notas et nomina mandat.

Quaeeumque in foliis descripsit carmina virgo; Digerit in numerum, atque antro seclusa relinquit. Tila manent immota locis, neque ab ordine cedunt. Verum eadem, verso tenuis eum cardine ventus Impulit, et teneras turbavit janua frondes, Nunquam deinde cavo volitantia prendere saxo, Nec revocare situs aut jungere carmina curat ; Inconsulti abeunt, sedemque odere Sibyllae. (1)

Déjà dans la Fin de Satan, Victor Hugo avait montré la Sibylle d’Achlab parlant dans sa caverne :

Elle est seule ; ua esprit farouche la gouverne,

La courbe, comme un feu sous un vol de démons

Et de sa bouche obseure et de ses xoirs poumons

Fait sortir le hasard des paroles terribles,

Des feuilles, qui plus tard augmenteront les bibles, S’échappent par moment de son antre, et s’en vont

En vagues flamboiements dans l’espace sans fond (2).

Chez Virgile, ces feuilles ont leurs destinées, elles ne peuvent revenir une fois envolées, elles ont une âme, l’horreur du repos dans Pautre ; chez Victor Hugo, elles seront avant tout des lumières, des flammes, des flamboiements comme il dit, qui commencent leur œuvre et la poursuivent à travers l’espace; deux symboles de la pensée écrite et publiée; Virgile note l’impuissance de l’artiste à empêcher Paction de son œuvre, Hugo célèbre la vie nouvelle de cette œuvre une fois née. La Sibylle préfigure aussi Victor Hugo, lançant les Châtiments du roc de Jersey. Déjà Daumier dans le frontispice bien connu montrait l’aigle de l'empire sous le registre vengeur jeté par l’ouragan. Le poète, après l’écroulement de l’homme, amalgame ces deux souvenirs :

O Guernesey, debout sur tes fières collines, Je lui jetais d’en haut des feuilles sibyllines,

(1) Enéide, liv. III, v. 443.

(2) La Fin de Satan, liv. IL. — Le Gibet, I. — La Judée, vi. — La Sibylle, p. 115.

Les vents les lui portaient, ombre, nuage, affront : Et, lorsqu’elles passaient au dessus de son front, Il en sortait un vers ressemblant à la foudre (1)!

Le Ve livre lui fournit encore quelque formes. Un serpent vient se glisser à travers les offrandes qu’Enée offre au tombeau de son père Anchise. Victor Hugo a-t-il songé à ce reptle lorsqu'il montre, au fond de la grotte sousmarine des Travailleurs de la mer, la hideuse pieuvre et qu’il déclare : « Ce monstre était l'habitant de cette grotte, il était l’effrayant génie du lieu (2). » Il est prudent de ne pas le jurer : mais qu'il ait pris ce terme au vers de Virgile :

Incertus Geniumne loci, famulumne parentis Esse putet.

ou à un passage des Géorgiques, ou à un autre poète latin, Horace, par exemple, c’est encore un rappel classique qui montre combien il était imprégné des images, des idées et des formes religieuses de Rome. De même on n’oserait affirmer que le vers de la Dernière Gerbe :

Naufragé ! laisse-toi ruisseler sur l’écueil (3).

image banale, naturelle, soit l’écho volontaire de la mésaventure plutôt comique du pilote Menœætès.

Madidaque fluens in veste, Menoetes Summa petit scopuli, siccaque in rupe resedit (4).

C’est encore une question difficile à résoudre que de savoir s’il n’a fait qu'interpréter des souvenirs personnels dans la lutte de Helmsgail et de Phelem-ghe-madone de l'Homme qui rit, ou s’il n’a pas mêlé à son récit des réminiscences de la lutte de Darès et d’Entelle. On sait avec quelle force Virgile peint Darès vaincu :

(1) Toute la Lyre, III, p. 148. — La Corde d’'Airain, V. — Après l’écroulement de l’homme.

(2) Les Travailleurs de la Mer, t. IT, p. 156.

(3) Dernière Gerbe. Pendant l’Exil. p. 144.

(4) Enéide, liv. V, v. 179-180.

Jactantem utroque caput, crassumque cruorem Ore ejectantem mixtosque in sanguine dentes (1).

La description de Victor Hugo dépasse encore en horreur ce tableau. « Ce qui avait été un nez, des yeux et une bouche, n’était plus qu’une: apparence d’éponge noire trempée dans le sang. Il cracha ; on vit à terre quatre dents (2). » Pourtant le souvenir du vieil athlète n’était pas complètement sorti de sa mémoire depuis les jours lointains du Conservateur litiéraire où il faisait allusion aux cestes d’Eryx, car dans l’ Année terrible, il aime à se rappeler ce robuste vieillard. A

Comme le vieil Entelle et le vieux d’Aubigné J'ai des frémissements, je frissonne indigné (3).

Comparaison assez inexacte d’ailleurs, car le vieil Entelle ne se décide à attaquer l’orgueilleux Darès qu’après avoir été longuement gourmandé et aiguillonné par le majestueux Aceste.

Autant le IVe livre semble désormais le livre oublié, autant le VIe est le livre préféré. Victor Hugo n'est-il pas le successeur des Sibylles ?

Je vais dans la fureur du gouffre, dans l’écume, Pâle, écoutant les mots

Que disent plein d'horreur la sibylle dans Cume Et l’apôtre à Pathmos. (4)

Après Virgile, après Dante, il descend aux Enfers dans le poème de la Fin de Satan, ou plutôt il fait remonter tout le Tartare à la surface de la terre grâce à son ingénieuse métempsycose et à sa haine des tyrans. Le rameau d’Enée lui inspire cette boutade : « Le roi est mort, vive le roi, c’est le non deficit alter aureus (5) ». Assez spirituellement il transforme en trois juges : Minos, Eaque et Radamanthe. Le philosophe Lupus qui a pu sortir de leurs griffes, après

(1) Enéide, liv. V, 469-470,

(2) L'Homme qui rit, t. IT. Eternelle présence du Passé, p. 91.

(3) L’Année terrible. Je ne sais si je vais sembler étrange, p. 64. (4) Toute la Lyre, t. II, V, xx, p. 112.

(5) L'Homme qui rit, &. II, p. 18. — Ænéide, VI, v. 143.

un interrogatoire qui tient du cauchemar, déclare : « Sache ceci : j'ai vaincu les trois têtes de Cerbère (1). » Charon luimême se dépouille de son nom, mais l’imprécision de sa silhouette dans la vie mentale du poète ne le rend que plus effrayant :

L’heure apparaît, entrant, sortant comme un passeur D’ombres (2).

Dans William Shakespeare, Hugo rattache les Elfes à la mythologie grecque et latine. Elfe le rapide est le fils de Prométhée, il devient Elfinor le mage, « une espèce de Salmonée qui fit sur la mer un pont de cuivre sonnant comme la foudre « non imitabile fulmen aere et cornipedum pulsu simularat equorum (3) ». Le texte dit simularet, mais Victor Hugo tient à rattacher étroitement la citation à sa phrase et il introduit un changement grammatical, qui d’ailleurs n’altère nullement la prosodie du vers. Devenu le grand défenseur des hommes de la Terreur, s’il met en scène, dans son roman de Quatre-vingt-treize, Marat, Danton et Robespierre, le chapitre qui contient la discussion de ces titans ne peut avoir qu’un titre obligeant le lecteur à une attention respectueuse, c’est l’hémistiche de Virgile : « Magna testantur voce per umbras (4) » .Ce qu’on s’explique moins c’est qu'ayant utilisé tant de fois et Salmonée et même Titye dont l’?mmortale Jecur sert de titre à un chapitre des Misérables, et les Titans écrasés sous la foudre et les monts, et Phlegyas dont la triste voix retentit d'œuvre en œuvre pendant toute sa carrière poétique, Victor Hugo s’obstine à refuser le titre de Justicier à Virgile. Dans une pièce intitulée lEnfer (5), il se demande ce qu’est en réalité l’expiation, énigme qui fait quereller les sages, vapeur qui filtre à la surface obscure des dogmes et que traduit au peuple tantôt Tirésias et tantôt Mahomet. Il reprend le tableau du VI livre.

(1) L'Homme qui rût, t. IT, p. 185.

(2) Toute la Lyre, t. I, xxx, 1. Effets de réveil, p. 161.

(3) W. Shakespeare, t. I, p. 226. — Enéide, VI, v. 590.

(4) Quatre-vingt-treize, II, 136.

(5) Dernière Gerbe. Après l’Exil, p. 157.

L'Hadès où les titans râlent sous des décombres, Le Ténare, eau qui brûle et.dont le flot rongeur Jette aux porches de l'ombre une fauve rougeur, Le Phlégéthon, l'Erèbe au funèbre cratère;

Sont les trous monstrueux qu’à travers cette terre L'homme fait en tremblant du côté de la nuit.

Est-ce que Virgile n’a pas pénétré par un de ces gouffres dans l’Hadès ? Est-ce qu’il n’est pas un des génies qui ont senti le besoin de définir nettement les supplices qui attendent les grands criminels ? Il est vrai que le justicier n’a pas voulu, comme fit plus tard Dante, plonger les personnages historiques dans son Enfer. Tout au plus, a-t-il montré sur le bouclier d’Enée suspendu à un rocher menaçant et frémissant d’épouvante devant la face des Furies, Catilina, l’homme des guerres civiles, dont le coup d'Etat fut démasqué par Cicéron. Aussi n’est-il pas de ceux qui ont compris, d’après Hugo, le devoir funèbre de la haine, il reste un bucolique :

Le ciel bleu dans un coin brille et jette un rayon Sur la baigneuse émue ou la chèvre qui grimpe, Et l’on entend au fond rire l’immense Olympe ; Mais tout azur s’éclipse où passent les vengeurs.…. Car ce sont ceux qui, seuls, justiciers des abîmes Terrassent à jamais les monstres et les crimes ; Car ils sont les géants des châtiments de Dieu (1).

Soit ! Mais il a compris les devoirs de l'amour et quelle belle évocation d’ombres nationales que la fin du VI livre.

Un jour Hugo montrera lui aussi toutes les grandes âmes de la tradition française ;

Alors, la Gaule, alors la France, alors la gloire, Alors Brennus l’audace et Clovis la victoire, Alors le vieux Titan celtique aux cheveux longs, Alors le groupe altier des batailles, Chalons, Tolbiac la farouche, Arezzo la cruelle

Bovines, Msrignan (2)...

(1) Les Quatre Vents de l'Esprit, .t. I. — Livre satirique, III. O sainte horreur du mal.

(2) L’Année terrible. Sedan, p. 28.

et tour à tour surgissent les héros et les grands faits d’armes, mais quand le dernier et le plus fabuleux est là, lorsqu'on a vu « Napoléon plus grand que César et Pompée », on s’aperçoit que cette résurrection n’est faite que pour les soufleter de l’affront de la dernière défaite, et pour les rendre solidaires de Sedan.

Excudent alii spirantia mollius aera,

disait Virgile, Hugo définit à son tour;le rôle de la France; c’est l’ange du mal Lilith-Isis qui reconnaîtra dans sa rage la fonction de la nation flambeau :

Dans cette fourmilière obscure un peuple luit ;

Il est le verbe, il est la voix, il est le bruit ;

Il agite au dessus de la terre une flamme ;

Ce peuple étrange est plus qu’un peuple, c’est une âme ; Ce peuple est l’homme même...

Ce peuple c’est Adam, mais Adam qui se venge,

Adam ayant volé le glaive ardent de l’ange,

Et chassant devant lui la Nuit et le Trépas.

Il va, tous les progrès sont faits avec ses pas ;

Pas de haute action que ses mains ne consomment, Les autres nations l’admirent et le nomment

France, et ce nom combat dans l’ombre contre nous (1).

Cette conception de la France qui en conquérant la liberté conquiert l’univers, qui a pour fonction de montrer tous les héroïsmes et de revendiquer l’impérialisme du dévouement, était une des grandes et nobles idées du poète, idée qu’il exprimait magnifiquement dans une page récemment éditée (2). Elle devait lui permettre de donner sa mesure dans un poème médité, travaillé et coulé en bronze pendant une année d’enthousiasme ou patiemment sculptée dans le marbre. Mais le poète ne sut pas se vouer tout entier à son œuvre comme Virgile, et la partie nationale de la Fin de Satan ne fut pas composée. Hugo n’a pas fait son VIe livre.

(1) La Fin de Satan, p. 272. | « (2) Napoléon le Petit. Reliquat, p. 216-217. Edit. de l’Imprimerie nationale.

Les derniers chants de l’Enéide ne l’ont guère inspiré. L’invocation de Virgile au moment de chanter le dénombrement : « Pandite nune Helicona deae cantusque movete,» qu’il a traduit exactement :

Déesses, ouvrez-moi lHélicon maintenant (1).

empêche seule de croire qu’il ait complètement ignoré le VIle chant. Si la vallée d’Amsanctus (v. 563-571) rappelle le ravin d'Ernula c’est à l’insu du poète sans doute. Le VIII livre est celui d’où il avait tiré les Episodes de Cacus et de lAntre des Cyclopes. Nous avons vu comment Cacus finit par renforcer l’éloquence de l’aventurier Goulatromba cherchant à extorquer au duc un certain nombre d’écus. Les Cyclopes servent au poëte à glorifier sa patrie : ils symbolisent les puissances mauvaises qui s’acharnent à la torturer, mais n’en obtiennent qu’une vengeance digne d’une déesse :

Comme le fer Battu des marteaux jette aux Cyclopes l’éclair, Tu réponds à leurs coups en les couvrant d'étoiles.

Puis ils disparaissent ; ils ont perdu tout leur prestige. Ils rentrent dans le néant. Le poète, dans Religions et Religion a découvert leur nature, grâce à l’étymologie et raille l’épouvante de l’homme primitif qui les créa :

Il nomme Argès l'éclair, la foudre Stéropès.

Le touchant épisode de Nisus et Euryale que lécolier de la pension Decotte avait traduit ne lui inspire que deux allusions : Pune dans Quatre-vingt-treize : « Ducos l’Euryale de Boyer-Fonfrède (2) », l’autre dans les Années funestes :

Louis traite Conneau, Nisus fête Euryale (3).

Le vers d’Apollon pour encourager le jeune lule, que jadis lui appliquait Charles Nodier : «Macte nova virtute,

(1) Ænéide, liv VII, v. 641. — Légende des Siècles. Nouvelle série, XVIII Le Groupe des Idylles, 1x, Virgile.

(2) Quatre-vingt-treize, t. 1, p. 172.

(3) Années funestes, p. 158.

puer, sic itur ad astra (1) » ne trouve d’écho que dans l’âme du bandit Aïrolo :

En quatre mots je hais la vie. Homme ! ad astra (2).

La rencontre de Pallas et de Turnus et celle d’Angus et de Tiphaine prêterait à un curieux parallèle ainsi que la douleur d’'Evandre et celle de Fabrice.

Par deux fois Hugo rappelle l’hémistiche touchant et proverbial qui n’a pu cependant assurer l’immortalité à ce beau et doux compagnon d’Hercule dont tout le monde connaît la dernière pensée: «Et dulces moriensreminiscitur Argos», et dont personne ne peut citer le nom. « C’est une grande douceur pour le banni français, disait Hugo, et presque un apaisement mystérieux de retrouver, dans le Channels’- Islands, cet idiome qui est la civilisation même, ces accents de nos provinces, ces cris de nos ports, ces refrains de nos ruesetdenoscampagnes. Reminiscitur Argos(3)». Cesouvenir de la patrie, au jour de l'invasion, inspire à son cœur de proscrit revenu dans ses foyers des sentiments qu’il exprime avec un rare bonheur : « Retrouver son pays, dulces Argos, sous les pieds de deux empires l’un en triomphe, l’autre en déroute. certes, c’est là une inexprimable douleur (4). » Oui la douleur est grande, mais dans cet immense malheur, le vieil exilé sent quand même la douceur intime du retour; il n’ose la savourer, et la dissimule avec une exquise délicatesse sous une réminiscence virgilienne. S'il songe à Hauteville-House, pendant le siège de Paris qui peut lui être fatal, ce sera à travers l’hexamèêtre qui jadis servait d’épitaphe à son père :

Lyrnessi domus alta, solo Laurente sepulcrum.

Il en fait cette audacieuse traduction, interprétant le mot « Laurente » dans son sens étymologique :

(1) Enéide, liv. IX, v. 640.

(2) Théâtre en liberté. Mangeront-ils ? Ac. IT, se. 111, p. 210.

(3) L’Archipel de la Manche, XVIII, p. 53. — (Les Travailleurs de la Mer, t. I.) — Enéïide X. v. 782. x

(4) Depuis l’Exil (1870-1871). — Paris et Rome, p. 14.

J’ai ma haute maison où s’abat la colombe, Où vient l’aigle, au pays des chênes, et ma tombe Au pays des lauriers (1).

Telles sont les lueurs d’Enéide qui traversent les poèmes de sa vieillesse.

Avant de quitter les vers du divin poète romain, rappelons que Victor Hugo s’est toujours plu à personnifier les mêtres latins. Parfois la touche est un peu lourde et l’image peu gracieuse comme lorsqu'il montre « le spondée écrasant le dactyle », mais avec quelle grâce il parle de cet Inconnu qui prend les poètes, joue avec leur âme,

Et pose en souriant ses griffes contractiles Sur le spondée auguste et sur les frais dactyles (2).

La science métrique du philosophe Lupus s’exprime en symboles moins clairs : « Il disait d’une mère précédée de ses deux filles, c’est un dactyle ; d’un père suivi de ses deux fils, c’est un anapeste, et d’un petit enfant marchant entre son grand-père et sa grand’mère, c’est un amphimacre (3) ».

Quel jugement définitif Victor Hugo a-t-l porté sur le maître de sa jeunesse ? Dans les Trouvailles de Gallus, il ne craignait pas de faire rimer Virgile à Gille : mais il faut voir dans cette définition du poète léger et habile, une satire des critiques grands seigneurs qui ne prennent pas la poésie au sérieux. C’est le duc Gallus lui-même qui développe ses aptitudes et ses prétentions :

Parce qu’étant poète, un peu, suffisamment

Pour égaler, si bon me semble qui ? Virgile,

Je bâcle un vers ou deux, je meurs d’amour ! Mais Gille ! Un poëte est un être indifférent, divers,

Qui s’exerce à viser un cœur avec un vers,

Qui prend pour but d’une ode une femme quelconque... (4).

L’ironie est amusante. N’y voyons pas une atteinte au

(1) Dernière Gerbe. — Depuis l’Exil.

(2) Dernière Gerbe, p. 165. — Depuis l’Exil. — L'Inconnu.

(3) L'Homme qui rit, I, p. 10. — Énéide XII, 547,

(4) Les Quatre Vents de l'Esprit, t. I. Livre dramatique. La Marquise Zabeth, se. IT.

romain dont Victor Hugo admire le caractère et surtout cette amitié exemplaire qui l’unit à son émule Horace, et qu’il propose en exemple à deux ennemis amis:

Je vous dis : Aimez-vous ! La solide amitié

Ceint d’un cercle d’acier l’homme, vase fragile.

Virgile aimait Horace, Horace aimait Virgile,

Au point qu’en cette Rome où l’œil va les chercher,

On ne distinguait plus, en voyant se toucher

Leurs têtes dans la gloire intime et familière,

D’où venait le laurier et d’où venait le lierre (1).

« Pastores, hedera nascentem ornate poetam, » disait l'auteur des Bucoliques. Victor Hugo réalise le vœu du poète avec une grâce merveilleuse. Pourtant au contact d'Horace, Virgile perd sa gravité. Victor Hugo admet l'attribution de la « Cabaretière » au poête d’Enée. Il s’appuie sur cette pièce pour justifier ses faiblesses et invoque cet exemple pour affirmer dans ses découragements que : « Tout homme est le sujet de la chair misérable :

La Syrienne chante à Virgile Evohé (2). »

Il n’est que trop juste de répéter avec le poëte : On trouve Rabelais où l’on cherchait Virgile.

C’est que Victor Hugo s’est habitué peu à peu à ne considérer le grand poète que comme un doux joueur de flûte : il mêle et confond dans son inspiration les spectacles de la nature, les vers de Virgile et son propre penchant aux voluptés sensuelles. Il l’avoue lui-même :

Les frais zéphyrs de mai, mystérieux souffleurs, Me chuchotent des vers de Virgile à l'oreille (3).

la suite ne prouve que trop la triste influence de ces soufiles! Lorsqu'il fait son portrait d’exilé, il se montre dans cette attitude d’artiste écoutant les chants de la nature : « I compare les mélodies divines joutant pour l’oreille d’un Virgile invisible dans la Géorgique des bois ».

(1) Toute la Lyre, t. IX, V, xvix, p. 100.

(2) L'Année terrible. Février, V. Loi de formation du Progrès, p. 139. (3) Les Quatre Vents de l'Esprit. Livre Lyrique LIT.

Ainsi peu à peu la vie même de Victor Hugo affaiblit et altère son goût pour le poète latin : il oublie toutes ses autres qualités pour n’exalter que son amour de la nature. L'Enéide V'inspire peu, les Géorgiques lui laissent surtout des souvenirs de vie facile et les Bucoliques lui apparaissent de plus en plus comme l’œuvre essentielle du romain. Etrange renversement de valeurs! Ce n’est pas qu'il ait l'intention d’amoindrir le poète ; selon lui, pour avoir contemplé la nature, Virgile, nous le savons, est un des génies qui honorent l'humanité. S'il pensait le contraire, Hugo eut omis son nom dans cette pléiade de flambeaux conducteurs des âmes qu’il évoque si souvent. Or en 1862 Virgile a sa place dans une énumération qu’il développe avec une triomphante ironie aux habitants de Genève: « Il ferait beau voir une société menée et une civilisation conduite par Eschyle, Sophocle, Isaïe, Job, Pythagore, Pindare, Plaute, Lucrèce, Virgile, Juvénal, Dante, Cervantès, Shakespeare, Milton, Corneille, Molière et Voltaire. Ce serait à se tenir les côtes (1)». Maison craint bien que Virgile n'ait plus une place privilégiée. Tantôt Hugo le mêle à de moindres écrivains, tantôt il l’exalte et semble le mettre dans la catégorie des hommes vraiment typiques et exceptionnels, tantôt il le dédaigne, l’oublie et lui préfère des poètes inférieurs. En 1871, il déclare à la France : « So-* crate, Virgile, Voltaire sont plus grands qne Thémistocle, César et Napoléon.» En 1877, au dîner d’Hernani, il affirme que l’art est une patrie, une cité « qui a pour citoyens éternels ces hommes lumineux : Homère, Eschyle, Sophocle, Aristophane, Théocrite, Plaute, Lucrèce, Virgile, Horace, Juvénal (2)... » En 1878 il s’écrie au Congrès littéraire international : « Rome n’est qu’une ville : mais par Tacite, Lucrèce, Virgile, Horace et Juvénal, cette ville emplit le monde (3) ». Mais en 1879, au banquet de la centième représentation de Notre-Dame de Paris, 1 déclare : « Trois villes dans l’histoire ont mérité ce nom, urbs, qui semble résumer

(1) Pendant l’Exil, IL, p. 31.

(2) Depuis l’Exù (1876-1880), p. 56.

(3) Depuis l’Exil, p. 85.

la totalité de l'esprit humain à un moment donné. Ces trois villes sont : Athènes, Rome, Paris. Eh bien, c’est par Homère et Eschyle qu’Athènes existe, c’est par Tacite et Juvénal que Rome domine (1) ». Tacite et Juvénal l’emportent sur Virgile exclu du rang des hommes représentatifs. Hugo semble avoir résumé son jugement dans ce vers que lui jette l'Océan :

On est beau par Virgile et grand par Juvénal (2).

Aïnsi se refroidit son enthousiasme pour le grand Maître de la poésie latine. Comment ne pas s’attrister de cette déconsidération croissante : elle juge le poète qui prétend juger; elle montre qu’en effet on ne peut comprendre, fut-on un génie, un immense génie, ceux qui suivent dans leur art des principes radicalement opposés aux vôtres. Deux préceptes reviennent souvent dans l’œuvre virgilienne : la nécessité du labeur obstiné et concentré dans le recueillement, l’obligation d’un effort moral pour s'élever perpétuellement vers les dieux. « Labor omnia vicit Improbus », « Macte nova virtute, puer, sic itur ad astra ». Ces principes ne peuvent se concilier avec la liberté capricieuse de l’imagination et de l'inspiration, avec l’acceptation des défaillances morales de la vie facile. Ce sont deux conceptions différentes de l’art et de la vie. Victor Hugo croit aux génies riches que n’épuisent pas les plus exubérantes frondaisons, Virgile a l’austère discipline qui seule fera donner à l’arbre des fruits savoureux :

Exerce imperia et ramos compesce fluentes.

Le premier pretiquera la méthode de perfectionnement qui consiste à corriger un ouvrage par un autre ouvrage, le second celle qui fait revenir incessamment sur la même œuvre et qui pousse l'esprit jamais satisfait à sacrifier, à jeter au feu ce que d’autres admirent comme la beauté même. Qui donc oserait dire que le commerce plus assidu de Virgile, l'influence plus profonde et plus continue de

(1) Depuis l’Exil, p. 122.

(2) Les Quatre Vents de l'Esprit, t. I. Livre satirique, XLIV. Fulgur.

cet austère génie, l’étude passionnée de son âme, de son art et de sa poésie n'auraient pas fortifié, éclairé, élevé le poète si richement doué de la Légende des Siècles, de la Fin de Satan et de Dieu, et ne l’aurait pas empêché de disperser en vingt œuvres belles mais inégales une puissance de travail capable de réaliser une nouvelle et splendide épopée.

SOMMAIRE : Les trois attitudes de Victor Hugo vis-à-vis de Virgile : l’écolier, le disciple, le maître. — La lyre de Virgile et la lyre de Hugo. — I. Conception virgilienne de l'humanité et du rôle du peuple romain. — Opinion de Hugo sur la fonction du peuple français. — Les hommes providentiels. — II. La nature et l'effort de l'homme : les contradictions de Hugo. — III. La religion virgilienne et la religion de Hugo. — IV. L'Art : la fonction de l'artiste chez le Romain et chez le Français. — L'art d'imitation de Virgile et l’art de création de Hugo.— Importance du « Moi » dans la poésie impersonnelle du poète latin. — V. L'Amour : ligne de conduite inverse de Virgile et de Hugo. — La Corde d'Airain. — La perfection virgilienne et son contraire d'après Sainte-Beuve. — Conclusion : Les deux familles de génies.

Victor Hugo eut successivement trois attitudes vis-à-vis de Virgile. Adolescent inexpérimenté, sans impressions vives, il s’essaie avec joie à rendre en vers français les beautés des passages qu’il doit traduire et apprendre. Comme le petit enfant thébain, il secoue la peau du lion. On admire avec quelle constance il s'attaque aux plus fameux épisodes des Géorgiques et de l’Enéide, avec quelle facilité il transforme en vers delilléens les suaves ou robustes hexamètres de son modèle. Certes il en atténue ou exagère les traits, mais dans cette lutte inégale, il apprend du moins à découvrir l'originalité du maître, à deviner les secrètes qualités de son style, à comprendre son art souple et savant : il apprend surtout à voir ce qui manque de coloris, de force, de variété rhythmique à ses pauvres alexandrins d’écolier. Il est l’élève charmé qu’excite et confond en même temps la supériorité de l’initiateur, mais qui profite de Jour en jour de son intime familiarité.

Puis s'engage la mêlée romantique ; le jeune homme s’y jette avec une ardeur que décuple l’ambition très

nette de s'imposer à son temps comme le plus grand

génie. Il malmène les défenseurs du faux goût classique et parfois, à travers les académiciens et les journalistes, blesse de ses flèches acérées l’Immortel de Mantoue. Il ne le renie cependant ni ne le perd de vue; après quelques rudes campagnes, quand la poussière du combat est tombée, le visage aimé reparaît plus beau, plus noble, plus vivant qu'auparavant. Aguerri par la lutte, le jeune chef d’école, maintenant qu’il possède lui aussi les armes divines de la poésie, cède au désir de jouter avec son ancien guide. Son vers s’est assoupli grâce à la découverte d'André Chénier, à l’influence de Chateaubriand, de Vigny, aux encouragements de Sainte-Beuve et aux audaces spontanées de son génie exubérant. Son âme également s’est enrichie de toutes ses expériences de jeunesse, de tous les sentiments jadis espérés, aujourd’hui réellement sentis, de toutes ses études contemplatives de la nature et de l’histoire, de toutes ses méditations sur les éternels problèmes de l’homme, et de Punivers. Il a rapporté les palmes d’Idumée et depuis longtemps ses émules ont couronné son front du lierre des poètes. Aussi regarde-t-il Virgile non plus comme un modèle inaccessible, mais comme un aïeul qu’on peut égaler. S'il ne traduit plus de longs épisodes du maître, à l’occasion il montrera qu'il sait apprécier son génie lumineux parfois traversé du souffle prophétique, son âme calme et sereine dans les enfers de la vie, qu’il est capable aujourd’hui, non seulement de manier le vers avec la même habileté que lui, mais de transmuer ses plus beaux hexamètres en alexandrins délicats et somptueux. Ce n’est plus un élève, mais un disciple formé. Il est encore reconnaissant, mais il n’ignore plus sa valeur et prétend traiter désormais d’égal à égal.

Vers quarante ans Victor Hugo s’essaie au rôle de guide politique et s’élance dans une nouvelle mêlée avec la même impétuosité et la même obstination que jadis dans la lutte littéraire. Mais brusquement un coup d'Etat le jette hors de France sur le rocher de Jersey. Alors une révolution se fait en lui. Dans sa-haine de l’empire et des empereurs, il prend en dégoût tous les flatteurs et tous les serviteurs de princes. L’ami d’Auguste ne peut plus rester ni son

maître, ni son génie familier ; le poète tribun le néglige, le dédaigne même, met au-dessus de lui non seulement les Homère et les Lucrèce, mais les Plaute et les Juvénal. Il lui dénie la puissance, il ose même dire le génie, ne lui accordant que le goût, et la perfection.

Au-dessus des talents qui ont le goût, il place les génies originaux qui reprennent avec force les idées des autres ; au-dessus des originaux, les génies primitifs qui n’ont pas de guides. C’est parmi ces derniers qu’il prétend siéger. De ce groupe sublime des Homère, des Eschyle et des Shakespeare, l’auteur de la Légende regarde parfois avec condescendance, parfois avec sévérité, l’auteur de lPÆnéide, à moins qu’une brusque inspiration, qu’un sentiment sincère de la beauté ne brise soudain les barreaux de son système et ne le ramène naïf et reconnaissant au culte du maître de son adolescence.

Quelle que soit son attitude vis-à-vis du poète romain, jusqu’en son extrême vieillesse, il en subit l’influence, pour mieux dire, le charme. « Ces poètes latins, disait Patin dans son enthousiasme, ont véritablement le privilège d’apprendre à toutes les générations, non pas précisément à lire, mais à sentir et à penser. Ils ont, s’il est permis de détourner à un usage profane une sainte parol, illuminé de leur pure lumière toute intelligence venant en ce monde. Leurs vers appris dès l’enfance, et gardés comme en dépôt revenaient par intervalles, charmer d’un souvenir de poésie les prosaïques travaux de l’âge mûr, et, à l’âge où tout s’oublie, la mémoire défaillante se ranimait pour les redire encore, pour s’en enchanter une dernière fois,

Comme on boit d’un vin vieux qui rajeunit les sens (1). »

Combien plus justement ces lignes s’appliquent-elles à Victor Hugo qui relève de ces génies dans une mesure que des rapprochements de textes ne suffisent pas assurément à définir ! Les idées et les sentiments qui font vibrer les huit cordes de sa lyre ne sortent pas toujours de ses simples méditations ou de ses émotions spontanées, la trame

(1) PATIN. —- Études sur la Poësie latine, t. I, p. 225.

de son style, si riche soit-elle, laisse apercevoir fréquemment des ornements et des éléments d'emprunt, l’art même avec lequel il compose ses poèmes n’est pas complètement étranger au moins jusqu’à une certaine époque, aux principes qui dirigent le génie et le goût virgiliens.

Humanité, Nature, Pensée, Art, « Moi », Amour, Fantaisie et Corde d’airain : telles sont les divisions du dernier recueil poétique de Hugo. En suivant le poète dans ces différents domaines on verra mieux ce que sa culture doit à son grand maître. Pour le Romain, l’humanité est un ensemble de peuples aux qualités diverses, aux civilisations différentes qui s’échelonnent à travers les âges, mais qui tous doivent rentrer dans l’unité administrative de Rome, tête de l’univers, et vivre heureux sous sa domination pacificatrice : ainsi recommencera l’âge d’or. Ce même rôle, Victor Hugo le rêve pour la France : toutefois l’hégémonie qu’il conçoit diffère de plus en plus de celle que souhaitait l’ami de Pollion. Elle s’appuiera sur la valeur intellectuelle et artistique de ses enfants, non plus sur la force militaire et sur une organisation d’administrateurs et de juristes ; elle s’imprégnera de l'idéal chrétien et exigera une supériorité de dévouement, enfin elle s’affirmera par le développement des principes révolutionnaires démocratiques, par la supériorité reconnue de ses penseurs, des Mages, et non par l’assujettissement de tous à une autorité centralisatrice gardienne de l’ordre matériel. Et ainsi, partis de la même conception d’un peuple élu, les deux poètes aboutissent à des conclusions opposées : l’un exaltant Octave devenu Auguste, l’autre rejetant Capétiens et Napoléons pour glorifier le peuple révolutionnaire et libérateur. Tous deux cependant se rejoignent, il est vrai, dans l’admiration des justiciers ; Victor Hugo ne fait souvent que transformer les héros mythologiques en paladins, les Hercules en Rolands, mais dans cette métamorphose il leur donne une grandeur morale, une conscience de leur rôle que n’a pas connues l'antiquité.

La Nature, il Va lue d’abord et longtemps à travers les Bucoliques et les Géorgiques. Les aveux de sa jeunesse, les

livres de son âge mûr, les réminiscences de sa vieillesse le prouvent surabondamment. Comme Virgile, et grâce à Virgile, il a goûté la beauté des paysages, le charme des heures, la volupté de la vie puissante et universelle ; il s’est imprégné profondément du panthéisme païen. On ne peut dire cependant qu’il ait pénétré jusqu’au fond de l’âme philosophique et religieuse de son initiateur. Il n’a pas vu que le même esprit de domination, d’exercice de la volonté animait celui-ci, qu’il chantât les travaux de la campagne où les épreuves d’Enée. C’est par la volonté de Jupiter que la terre est devenue dure à l’homme : mais l’homme sous l’aiguillon de la nécessité a découvert les arts et la culture. Sous sa main puissante et obstinée la nature impatiente, hostile, a refréné sa sève exubérante et produit des fruits qui l’étonnent elle-même. Lutte âpre et muette entre elle et l’homme, lutte de chaque jour qui incline l’âme aux grandes vertus et à la piété envers les dieux. La nature pour Victor Hugo, au contraire, devient un exemple et une alliée. Comme elle, il faut, dira-t-il, se développer librement dans toute sa sauvagerie, rejeter les règles, ruiner les clôtures; comme elle, il faut se livrer au vaste emportement de la volupté :

Tout conjugue le verbe aimer : voici des roses.

Le poête ne s'aperçoit pas qu’il ramène ainsi l’être humain à l’asservissement des instincts, au fatalisme de la vie végétative. Par une contradiction, qu'il ne cherche guère à résoudre, il montre à la fois la nature accablant l’homme et l’homme trouvant en elle une auxiliaire. Il dit :

Chacune de mes lois vous délivre, cherchez (1).

Puis ayant posé le problème en ces termes, il le néglige et regarde évoluer au milieu de frais paysages des bergères d’églogues toujours amoureuses et dissimulant sous de vagues formes antiques, de réelles contemporaines, des paysannes ou des parisiennes peu intéressantes. Bien loin

(1) Châtiments, L. VIT, XIII. Force des Choses.

de dompter la nature, homme chez Hugo est tellement débordé par elle qu’il en est accablé. Parfois cependant, il garde sous l’écrasement cette conscience sublime qui fait sa supériorité, comme disait Pascal, et le sentiment net qu’une autre conscience plus haute que la sienne doit dominer le chaos des forces.

La pensée, c’est-à-dire la recherche de cette cause première, de l'absolu, offrait à Victor Hugo, après dix huit siècles de christianisme et plusieurs révolutions philosophiques, un domaine autrement vaste que celui où se mouvait l'âme inquiète de Virgile. Le poète latin se débat entre un système réfléchi, élaboré et une religion traditionnelle : il tente l'accord des croyances des vieux Sabins avec le résultat de ses méditations épicuriennes ou platoniciennes, de l’inéluctable loi de la nécessité qui dirige les dieux et les hommes avec une morale de responsabilité et d’expiation. Par une autre méthode s’élevant de religion en religion, Victor Hugo s'efforce d'arriver à une théodicée si pure, si raisonnable qu’elle s'impose à tous, mais comprend que c’est par la foi et l'amour, non par la science qu’il pourra pénétrer le plus avant dans ces mystères; il laisse son guide se ranger parmi les philosophes, et se décide à prendre place parmi les prophètes. De cette ambition son œuvre gardera un caractère d’illuminisme que son maître n’a jamais cherché à donner à la sienne. Certains poèmes, par leur intrépidité de confiance dans les forces mystérieuses de l’élu, élèvent vraiment dans ces régions sereines où le poids du corps n'appesantit plus les âmes qui se sentent plus près de la divinité. C’est la grande force nouvelle de la poésie de Victor Hugo; il croit au caractère sacré des poètes, à leur prédestination, à leur inspiration divine, et trouvera des accents sublimes pour glorifier la loi de leur destinée et la main de Dieu qu’il voit agir à travers la Création. Et pourtant ce mystère que révèle la Bouche d'Ombre, les vers dorés du génie latin l’ont déjà chanté. Mais tandis que Virgile s’arrête à une série indéfinie de réincarnations qui maintiennent l’homme à jamais dans le même cycle d’épreuves, le poète français brise le cercle et entrevoyant une

vie nouvelle, une vie supérieure des âmes unies dans la lumière de la divinité, il jette avec l’ange le cri de délivrance : « Commencement, »

Ainsi des sources les plus profondes de l'inspiration de Hugo, Dieu, nature, humanité, la saveur virgilienne n’est pas absente; que puisera-t-il aux sources plus spéciales de Vart, de la vie, de l’amour, de la fantaisie, de l’indignation? Il semble qu’il y ait un abime entre Hugo et Virgile au point de vue de la conception de l’art. On l’a vu, le premier c’est l’exubérance, la liberté, l’impatience de toute règle, l’autre au contraire l’étude et le respect des grands écrivains, le sens de la mesure, l’assujettissement des vers à des règles sévères : mais surtout la poésie est le but suprême pour Virgile, la mission exclusive: « Ante omnia Musae. » Chez Victor Hugo elle n’est que la preuve de missions plus hautes encore, gouvernement de la nation, direction des esprits, progrès de la civilisation. Virgile a pourtant une influence que l’on détermine assez facilement. Qu'il le veuille ou non, il est prophète, 1l a prédit l’aube de Béthléem, il a vu l'enfer, il a été le guide de Dante et sa sérénité s’est opposée à l’inquiétude du Toscan : par là il développe en Victor Hugo le sentiment de la suprématie du poête. N’a-t-il pas chanté Silène, Orphée, la Sibylle de Cumes, ces figures qui viennent encore relever sa fonction en célébrant sa puissance sur la nature émerveillée et les monstres infernaux ? Si le romantique crut trouver en Virgile un adversaire, un classique, la méprise ne dura pas. Il n’avait pas traduit tant de passages des Géorgiques et de l’Enéide pour se laisser intimider par la critique étroite et mesquine des académiciens et des publicistes de la Restauration : il sut jusüfier ses plus audacieuses alliances de mots-par des exemples tirés de son poète favori, il aurait pu l’invoquer encore pour revendiquer cette souplesse du vers qu’il appelait bien à tort une dislocation. Après la bataille il s’aperçut que son vers ne pouvait que gagner à lutter de force, de grâce et de plénitude avec les hexamètres du romain : Virgile n’était nullement hostile à tout ce qu’il y avait de neuf et de juste dans la réforme poétique.

Sa poésie si objective fut-elle ne s’opposait même pas à cet étalage du moi, à ces confessions lyriques tant incriminées. Si l’on ne trouve pas à chaque page de son œuvre le détail de sa vie et l'expression de ses sentiments, il ne faudrait pas en conclure en effet qu’il ait toujours refusé de nous confier ses épreuves et de se glorifier lui-même, laissant cet orgueil aux enfants de Jean-Jacques Rousseau et de Chateaubriand. Sous les traits du pasteur Tityre, il raconte les maïheurs qui ont failli le ruiner et comment il a pu ou espère y échapper, et que de fois sans fausse modestie il célèbre son génie et son œuvre, ses amis et ses protecteurs:

« Non canimus surdis, respondent omnia silvae. »

C’est lui qui le premier ramènera les Muses dans sa patrie ; si le sujet qu'il traite est humble, la gloire qu’il en espère n’en sera pas moins haute avec l’aide d’Apollon ; s’il chante Nisus et Euryale, il promet à leur mémoire une immortalité égale à l'éternité de la puissance romaine. [ci toutefois son influence fut moindre que celle de son ami Horace.

Il n’était pas ennemi non plus des exercices de fantaisie. Hugo était trop ignorant du grec et latiniste trop peu patient pour étudier les procédés de traduction et d'adaptation de son maître, pour voir comment en transposant les vers de Théocrite, de Moschus ou de Bion dans ses Bucoliques, en reprenant dans ses Géorgiques des passages de Lucrèce, d’Hésiode, d’Aratus ou d’Homère, il savait conquérir tous les secrets du métier et donner par ces emprunts une force nouvelle à l’expression de ses propres sentiments. Il est toutefois curieux de voir que d’instinct Hugo appliqua les mêmes lois et traita parfois Virgile comme Virgile traitait Théocrite. Mais il est rare que le Romain versifie simplement pour versifier, pour étonner ses lecteurs par des prodiges de virtuosité. Un sentiment personnel profond, une idée directrice longtemps méditée ou une utilité définie nettement apparaît dans chacun de ses poèmes. Il eut aimé les premières études de son disciple, il eut été attristé de le voir souvent travailler pour le seul plaisir de prouver sa prodigieuse habileté à nouer les rimes et les rhythmes.

De tous les sentiments Victor Hugo a choisi deux comme émouvant le plus facilement sa Iyre: l'amour plus exactement l’amour de la femme et la haine. Les Bucoliques devinrent dans son esprit une sorte d'Art d'aimer ; quelques vers de lAlexis, du Gallus, quelques passages des Géorgiques lui suffirent pour découvrir en Virgile un poète indulgent à toutes les amours. Dès 1833 il l’invoquait contre ceux qui blâmaient ses défaillances. Epoux volage, il le prenait comme confident et plaçait sous sa protection la femme qui partageait sa faute et qu’il prétendait faire absoudre à force de beaux vers. Jusque dans ses dernières œuvres, en dépit de ses déclarations de « rupture avec ce qui amoindrit », il persiste à le ranger parmi les petits poètes galants et lui dédie des pièces venues trop tard pour entrer dans les Chansons des Rues et des Bois. Oublie-t-il qu’à trente ans Virgile délaissait le monde un peu conventionnel de ses églogues pour rappeler dans les Géorgiques les vertus familiales des ancêtres, les joies saines de leur vie laborieuse et la chasteté de leur maison gardienne de la pudeur ? Ignoret-il que le chantre d’Enée, s’il le faut, dépoétise un peu son héros pour l’arracher aux douceurs d’un amour inavoué par les dieux ? N’a-t-il pas remarqué qu’il ne manque aucune occasion de célébrer la simplicité d’un Evandre, de flétrir la conduite d’un Antoine et que le merveilleux peintre des amours de Didon à mesure qu’il avance dans son œuvre se désintéresse de ses héroïnes et ne daigne guère nous émouvoir en faveur de la pâle Lavinie ?

Satisfait du principat d’Auguste, Virgile ne sentit jamais le désir d’armer sa fureur de l’iambe d’Archiloque. II laissa la corde d’airain à son ami Horace ou plutôt à son lointain successeur Juvénal. Il connut cependant les ennemis littéraires, les poètes partisans de la vieille école nationale hérissés devant les admirateurs de la poésie alexandrine et de l’art grec, ou l’injuriant lourdement; il fut en butte à la brutalité d’un centurion et les guerres civiles l’arrachèrent à la paix des Muses. Mais un vers lui suffit pour exprimer son dédain des Mévius,des Bavius ou des Codrus, quelques expressions indignées flétrirent à jamais les sou-

dards qui dépossèdent les paysans. C’est de la tristesse et non de la colère qu’il met dans l’âme du vieil Anchise devant sa postérité fratricide et il se contente de montrer Catilina puni dans le Tartare sans s’appesantir sur son crime. Jamais on n’entend résonner dans sa poésie

La corde injurieuse où la haine a vibré,

et nul cependant n’oserait douter de sa noblesse d’âme ou de son patriotisme, nul n’oserait l’accuser de froideur. Certes on ne pouvait exiger de Hugo, pas plus que de Dante, cette possession si complète de son âme et de sa pensée. Heureux s'il eut compris qu’un trait suffisait à clouer dans leurs marais les critiques malveillants ou les adversaires déloyaux, qu’il se rabaïssait par son acharnement à les torturer en ses poèmes! Plus heureux encore s’il eut dominé et dignement employé cette force d’indignation que notre poésie n'avait jamais connue, s’il avait su, comme le grand Toscan, garder à sa droite, pour le guider et le rassénérer dans ses colères les plus furieuses, le grave et affectueux poête en qui s’est réalisée magnifiquement toute la beauté de l’âme antique des grands Romains !

Au premier abord le parallèle n’aboutit qu’à accuser lirréductible opposition de ces deux esprits. Il ne pouvait être question de prouver que Virgile est l’ancêtre de Victor Hugo ou qu'il a transformé ce tempérament violent en lui infusant des qualités contraires à sa nature. [Il suffisait de montrer qu'il n’a pas étouffé l'originalité de son élève inattendu. Loin de là, il l’a aidé à se connaître, il l’a soutenu dès ses premiers pas; après l’avoir comblé de richesses il a excité son émulation et exalté ses plus ambitieuses espérances. [1 apparaît clairement que la rupture n’était pas nécessaire, qu'elle fut désastreuse pour l’exilé de Jersey qui, au moment de composer son épopée, pouvait apprendre encore tant de secrets de son initiateur injustement dédaigné. Sainte-Beuve analyse avec une admiration facile à comprendre les qualités de ce génie romain si souple et si varié, cet amour de la nature sobre en ses descriptions, cet enthousiasme ardent pour les grands devanciers qui va

jusqu’à enchâsser leurs vers en de nouveaux poèmes, cette érudition dans toutes les branches où la curiosité humaine cherche des solutions à ses grands problèmes ou aux phénomèênes qui l’irritent : archéologie, géographie, astronomie, théologie et doctrines philosophiques, cet orgueil patriotique où l’on sentirait la dureté et Fâpreté dominatrice du Romain, si une sensibilité exquise, un esprit d'humanité universelle, une piété intime n’en adoucissait les rudesses, et surtout cette unité de ton et de couleur, de l'harmonie et de la convenance des parties entre elles, cette proportion, ce goût soutenu qu’il n’arrive pas à définir bien qu’il le sente profondément et qu’alors il cherche à mieux faire comprendre par ses contraires :

« Les contraires, hélas ! ce sont bien des choses qui nous entourent, c’est tout ce qui force le ton, tout ce qui jure et crie dans la couleur, dans le style, dans la pensée, dans l’observation et la description des objets extérieurs, dans les découvertes et les analyses à perte de vue qu’on prétend donner de la nature et qui en déplacent violemment le centre, qui en bouleversent l’équilibre. De grands talents sont compatibles avec ces défauts ; que dis-je ! ils en vivent, ils s’en glorifient, et s’en parent, ils en triomphent comme de beautés nouvelles et de conquêtes (1). » On croit bien apercevoir que parmi ces écrivains Saint-Beuve range celui dont précisément la couleur, le style, la pensée, les descriptions sont le plus riches, celui qui apparaît dans la littérature « comme un de ces personnages extraordinaires, fabuleux, monstrueux en partie, qui ont du divin et de la bête»comme un de ces Titans qui voulurent escalader le ciel, comme un Encelade (2); n'est-ce pas nommer Victor Hugo ? Et cependant les regrets du critique sont exagérés. Car en dépit de l’exubérance du poète, de ses excès d'imagination, de son goût pour les triomphes violents, il n’est que juste de reconnaître dans ses vastes poèmes où se croisent et se multiplient les influences les plus diverses, le souffle virgilien. On ferait une anthologie curieuse de pièces et de passages

(1) Étude sur Virgile, p. 116.

(2) Étude sur Virgile, p. 117, 118.

du Titan remarquables par cette sobriété, cet accord, cette harmonie des parties, cette sensibilité universelle, ce goût délicat en un mot qui semblent l’apanage de Virgile et des esprits de la même famille. Victor Hugo n’en était pas mais il les aimait, car ce sont des poètes et cette qualité suffisait pour obtenir de lui le respect et l'éloge :

Poète, j’eus toujours des chants pour les poètes.

Il les aimait et les pratiquait. Il a toujours goûté Horace, il a longtemps aimé Virgile. On ne cultive pas jusqu’à cinquante ans une telle amitié littéraire sans que l’âme n’en reste parfumée, n’en garde une richesse intime, même après la rupture et la séparation. Il est trop tard : quand on le voudrait on ne peut pas se reprendre entièrement, on ne peut plus restituer tout complètement. Et surtout, si pénible que soit le dénouement, on ne peut oublier le bonheur des années d’adolescence et de jeunesse, les conseils discrets pendant la lutte; Virgile eut cette gloire de soutenir le beau lutteur quand le renouveau du romantisme s’épanouit soudain après le long hiver littéraire de l’empire. Alors se trouvèrent justifiées encore une fois ces paroles de Sainte-Beuve qui seront la pensée dernière et la conclusion naturelle de cette étude : « L’hiver de la barbarie passe, Virgile a présidé aussitôt aux nouvelles aurores. Il avait donné les dernières leçons de tendresse profonde, de suave et noble langage, il a réveillé les premiers échos dans les âmes de génie et a rouvert Île large fleuve de la belle parole. Ceux-mêmes qui n'étaient point de sa famille ont d’abord relevé de lui, se sont crus ses fils et l’ont appelé leur père (1). »

(1) Sante Beuve. — Etude sur Virgile, p. 36.

Vu, le 10 Novembre 1909 :

Le Doyen de la Facullé des Leltres de l’Université de Paris,

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