CHAPITRE VII
Virgile après la rupture et pendant la vielllesse de Victor Hugo.
SOMMAIRE : La vieillesse de Hugo. — Persistance de l’influence virgilienne après la rupture. — I. Les Bucoliques. — Tityre et les rois. — Le vers sur l'Angleterre. — Corydon et la satire de Hugo. — Effacements de souvenirs : Chloé remplace Eglé. — L'époque virgilienne et Hugo. — Altération du caractère pastoral par l’envahissement de la sensualité. — II. Les Géorgiques : L'invocation, les Présages de la mort de César. — L'éloge de PItalie. — Ee Chêne. — Le printemps. — Victor Hugo se contente de ses premières traductions scolaires. — III. L'Enéide : Procédés de composition de Virgile et de Hugo. — La tempête. — La disparilion de Vénus. — La Sibylle. — Le Tartare. — Pourquoi Virgile n’est pas un justicier. — Les évocations historiques. — Le rôle de la France. Les derniers livres de l'Enéide : Evanouissement des Cyclopes. — Reminiscitur Argos. — Laurente. — Victor Hugo et la prosodie latine. — IV. La personne de Virgile. — Incertitudes de Hugo dans son appréciation de la valeur de Virgile. — Liberté et Discipline.
En 1863, Mme Victor Hugo fait paraître un livre de mémoires intitulé « Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. » On s’est demandé si le poëte revit alors les essais de sa jeunesse publiés dans cet ouvrage (1). Il est évident que nul autre que lui n’eut oséleur donner ce titre emphatique et dédaigneux : «Les bêtises que je faisais avant ma naissance», et que Mme Hugo ne se serait permis ni de faire un choix et des coupures dans les œuvres de son mari,ni surtout d’introduire des variantes. Victor Hugo relut donc ses premiers bégaiements, respecta l’Antre des Cyclopes et Cacus, mais retoucha l’épisode d’Achéménide et le Vieillard du Galèse. Ces retouches malheureusement ne changent pas seulement le style, elles altèrent parfois le sens.
(1) GusravE SIMON. — L’Enfance de Victor Hugo, p. 164.
VIRGILE APRÈS LA RUPTURE DE VICTOR HUGO 143 « Per superos, atque hoc coeli spirabile lumen, » traduit par ce vers faible évidemment :
Par les dieux, par ce jour qui luit encor pour moi, devient :
Par ce ciel, par ces dieux dont tout subit la loi (1).
… € Necdum fluctus latera ardua tinxit ; »
… Et ses flancs encor s’élèvent sur les ondes; est remplacé par :
… Et son buste entier s’élèvent sur les ondes.
« Recepto supplice » rendu exactement par « nos vaisseaux s'ouvrent au suppliant » est traduit par « reçoivent notre grec. »
« Clamorem immensum tollit » donnait : « Ilélève un grand cri ;, » l’expression est impropre, Hugo la remplace par : « Il pousse un cri soudain », mais supprime grand.
At genus a silvis Cyclopum et montibus altis Excitum ruit ad portus et litora complent.
inspiraient en 1817 ces deux alexandrins :
Soudain sortent des bois les cyclopes sauvages. Ils descendent des monts et couvrent les rivages.
Le vers substitué est moins exact:
Les cyclopes au cri sortent, prêts aux ravages. Le vieillard de Tarente contient de mauvaises leçons; Et greffait le prunier, au lieu de :
Et greffait le premier.
Le platane ombrageait les amants de la vigne,
« potantibus umbras » est remplacé par:
Le platane ombrageait les sarments de la vigne.
(1) Victor Hugo raconté 1802-1817 p. 182.
Rien ne prouve que Victor Hugo ait eu sous les yeux le texte latin, pour faire ses changements ou choisir ses variantes. On peut dire qu’il perdit une occasion de renouveler ses premières impressions. Il est au seuil de la vieillesse, c’est l’âge où les impressions de l’âge mûr s’atténuent, mais où les souvenirs de l’enfance et de la jeunesse se ravivent. En prenant comme point de départ l’œuvre même de Virgile, nous pourrons constater ce qui en subsiste dans la mémoire de l’élève maintenant maître incontesté et vénéré, ce qui a passé dans son art et dans ses multiples travaux repris, abandonnés et mêlés.
Victor Hugo a trop utilisé déjà la première Eglogue pour l’oublier. Tityre lui agrée : il décore de ce nom un courtisan du roi de Man, Mess Tityrus, qui semble le portrait du poète officiel :
Je suis joueur de flûte et j’ai
Pour fonction de mettre en musique le règne De votre altesse (1),
et qui oppose aux règles de gouvernement qu’'Anchise donnait aux Romains ces principes cyniques ou ironiques :
Régner c’est l’art de faire, énigmes délicates, Marcher les chiens debout et l’homme à quatre pattes.
Tantôt, 1l se sert du doux berger pour une lourde plaisanterie :
Moi qui connais mon Tityre,
Et qu’Horace aux champs attire, Je criai : C’est un satyre !
Lise dit : C’est un sapeur (2).
Tantôt 11 le fait traiter par le duc Gallus de fade amoureux.
Etre un Tityre inepte au fond d’un site agreste, A d’autres ! (3).
(1) Théâtre en liberté. Mangeront-ils ? Acte I, sc. 1, p. 122. (2) Toute la Lyre, t. {TX, xxx, p. 30.
(3) Les Quatre vents de l'esprit. — La Marquise Zabeth.
Il transforme même Napoléon III proclamant l’amnistie en un Tityre hypocrite :
I s’assied sous un hêtre : il murmure : — J’oublie, Oubliez, oublions. — Douce mélancolie !
Puis tendre il prend sa flûte et soupire : — O proscrits (1) !
Si on lui reproche la raideur de son attitude, la persistance de son indignation, il tournera ainsi en dérision les raisons de ses conseilleurs :
Vous me dites — Pourquoi cet éternel courroux ? ….. Quel est donc sous l’azur calme et doux
Le lilas qui s’abstient, le hêtre qui retire
Son murmure à Virgile et son ombre à Tityre? (2)
Il ne voit Segrais que sous ce déguisement pastoral. On sent qu'il eut toujours un goût secret pour les églogues de ce poète. Mieux que l'ironie ou le dédain, ce respect de la beauté virgilienne dans ce délicat condisciple lui inspire enfin quelques beaux vers qui honorent à la fois Virgile et son humble imitateur du XVIIe siècle :
J'aime et je suis Segrais qu’on nomme aussi Tircis. Nous sommes sous un hêtre avec Virgile assis,
Et cette chanson s’est de ma flûte envolée,
Pendant que mes troupeaux paissent dans la vallée, Et que du haut des cieux, l’astre éclaire et conduit La descente sacrée et sombre de la nuit (3).
Après Tityre, Amaryllis. Mais bizarrerie du poète, Amaryllis pas plus que Galatée ne fixera l'humeur inconstante de son berger. C’est Eglé qui la remplace, du moins d’après Diderot :
Nul système N’empêche Eglé de dire à Tityre : « Je t’aime !»
Il est vrai qu’au temps de Diderot on n’y regarde pas de
(1) Les Années funestes. Amnistie, p. 63.
(2) Années funestes, p. 135.
(3) Légende des Siècles. Nouvelle série XVIII. Le Groupe des idylles,
SecRaAIs, XVII.
si près, les bergères ont leur salon et Victor Hugo s’aventure beaucoup lorsqu'il déclare :
L’églogue ne donnerait pas...
Le bas bien tiré de Frisette Pour les pieds nus d’Amaryllis (1).
En effet Virgile lui-même parlant dans l’ombre oublie l’humble condition de la maîtresse de Tityre :
Je ferai faire un peigne en corail à Corcyre Pour peigner les cheveux divins d’Amaryllis (2).
Toute cette pièce est si bizarre qu’on se demande si l’on n’a pas affaire à une de ces poésies composées depuis 1854 sous l'influence des tables tournantes. Pourtant Amaryllis redeviendra bergère, mais ne séduira pas le poète qui ne se laisse détourner de sa tâche
Par rien, ni par avril, ni par l’ombre ingénue Des verts taillis,
Ni par les prés en pleurs ni par la gorge nue D’Amaryllis (3).
Il ne fait ainsi qu’imiter Virgile qui frissonne de la grande horreur sacrée des génies.
C’est qu’Horace ou Virgile ont vu soudain le spectre Noir se dresser,
C’est que là-bas derrière Amaryllis, Electre Vient de passer ! (4)
Réparation de l’injuste jugement de Victor Hugo critique, par des inconséquences que nous n’aurons garde de reprocher à Victor Hugo poëte. Il se ressouvient encore du tour par lequel Tityre voue une éternelle reconnaissance à son protecteur :
Ante leves ergo pascentur in aethere cervi Et freta destituent nudos in litore pisces….. Quam nostro illius labatur pectore vultus.
(1) Toute la Lyre, IX, p. 175.
(2) Toute la Lyre, IX, p. 193.
(3) Les Quaire vents de l'Esprit, lv. lyrique, XXXIX. (4) Les Quatre vents de l'Esprit, LW.
On verra certe, avant que leur âme Renonce à la tuerie, au glaive, au meurtre infâme..… L'oiseau ne plus savoir le chemin de son nid, Le tigre épris du cygne, et l’abeille oublieuse De sa ruche sauvage au creux noir de l’yeuse (1).
Ces comparaisons ont même quelque chose de plus simple que celles de Tityre : Victor Hugo fait ici la leçon à Virgile.
Le proscrit de Guernesey évoque souvent et c’est naturel, le vers de Mélibée forcé de s’exiler, lui aussi, chez les Africains ou les lointains Bretons :
« At nos …ibimus Afros Et penitus toto divisos orbe Britannos. »
Dès 1854, félicitant Paul Meurice d’un de ses drames, il ajoutait : « Mais ! nous autres. (divisos orbe) nous ne pourrons applaudir qu’à travers l’Océan (2).
Dans William Shakespeare 1 se livre à un calcul chronologique assez bizarre : « Au moment au Lear est roi de Bretagne et d’Islande il s’écoulera 895 ans avant que Virgile dise
Penitus toto divisos orbe Britannos (3). »
Voulant célébrer l’influence des trouvères sur la barbarie anglaise, il dira : « Il est curieux de constater cette puissance de la poésie aux pays où la sauvagerie est la plus épaisse, particulièrement en Angleterre, dans cette dernière profondeur féodale : penitus toto divisos orbe Britannos (4). » Enfin dans son discours sur l’Afrique, (18 mai 1879), cet hexamètre fait remonter Virgile à sa splendeur première : « Le moment est venu de dire aux quatre nation d’où sort l’histoire moderne, la Grèce, l'Italie, l'Espagne, la France... qu’elles ont toujours la même situation responsable au bord de la Méditerranée et que, si on leur ajoute un cinquième
(1) Année terrible, p. 49.
(2) Correspondance entre Victor Hugo et P. Meurice, 16 avril 1854. (3) W. Shakespeare. p. 195.
(4) W. Shakespeare, p. 262.
peuple, celui qui a été entreou par Virgile, et qui s’est montré digne de ce grand regard, l'Angleterre, on a à peu près tout l'effort de l’antique esprit humain vers le travail (1). » On est d’autant plus heureux de voir Victor Hugo respecter ainsi le trésor des antiquités des Anglais, qu’il s’est obstiné à leur enlever leur héros Galgacus pour en faire un ancêtre des Allemands.
Il n'oublie pas non plus le paysage que regrette Mélibée :
« Non ego Dumosa pendere procul de rupe videbo; »
et l’embellit un peu :
Quand Virgile suspend la chèvre au blanc troëne.
Il n’a garde d’omettre le crépuscule et l'invitation de Tityre. Golbornos dans une comédie inachevée songe à dévaliser les voyageurs d’une diligence,
Tandis que le soleil des hêtres se retire, Et que Melibœus va souper chez Tityre, Tandis que les troupeaux rentrent par les ravins (2).
En invitant sa parente Mme Asseline, Hugo avoue : « Je n’ai malheureusement pas d’appartement convenable, mais table le matin et table le soir, castaneæ molles, voilà ce que je vous offre (3). » Aux chataignes, Tityre ajoutait des pommes et du lait caillé et on ne dit pas que Mélibée ait accepté linvitation. Chose étonnante! il attribuera à Horace le trait final : «Majoresque cadunt altis de montibus umbrae. »
Et Flaccus s’écriait : — Puisque tout fuit, aimons, Vivons et regardons tomber l’ombre des monts (4).
La seconde Eglogue ne lui sert qu’à insulter Monseigneur de Ségur qui eut d’ailleurs les premiers torts.
(1) Depuis lExil (1876-1880). Discours sur l'Afrique, p. 114.
(2) Dernière Gerbe.
(3) Correspondance, 1836-1882. Lettre à Alph. Asseline, 22 décembre 67. (4) Année terrible, p. 137.
Comme un frelon court aux ruches, Comme Corydon suit le charmant Alexis, Comme un loup suit les boues, et le bouc les cytises, Comme Avril fait les fleurs, Ségur fait des sottises (1).
On reconnaît les deux vers déjà imités :
Torva leaena lupum sequitur ; lupus ipse capellam, Florentem cytisum sequitur lasciva capella ; Te Corydon, o Alexi.
De la troisième, il ne garde également que deux ou trois hémistiches. On a déjà vu combien l’hexamètre sur les chants alternés des Camènes l’avait enchanté et comment dans les Travailleurs de la mer il aboutit à cette parodie « Amant alternae catenae.» L’hémistiche «Ab Jove principium » subit des transformations analogues. « Ab luce principium, » dit-il dans William Shakespeare sans daigner remarquer qu'il viole la prosodie. « Nous sommes quatre. Ab lupo principium. Je commence par mon ami qui est un loup, » clame le philosophe saltimbanque Ursus en présentant sa troupe. Les métamorphoses de Galatée furent racontées.
Le vers de Dameætas :
Partem aliquam, venti, divum referatis ad aures !
permet au poète un compliment à son admiratrice George Sand. « Virgile disait: « Portez quelque chose de mes paroles à l’oreille des dieux »; moi, je dis : de la déesse. Mettez-moi aux pieds de Madame Sand. » (2).
Celui de Virgile sur ses détracteurs :
Qui Bavium non odit amet tua carmina Maevi :
flotte à demi noyé dans sa mémoire ; s’il ne se souvient que de Maevius, il venge noblement son maître en flétrissant d’une phrase définitive le fameux détracteur
« Zoïle, Mævius, Cecchi, Green. aucun lavage de ces noms là n’est possible. Ces hommes ont blessé le genre humain
(1) Les Quatre vents de l’Esprit, iv. satirique, XXIX. (2) Correspondance entre V. Hugo et P. Meurice. 3 novembre 1868.
dans ses génies ; ces misérables mains gardent à jamais la couleur de la poignée de boue qu’elles ont jetée. » (1)
C’est encore Ursus qui dans ses boniments montre que Victor Hugo n’a pas oublié la quatrième églogue. Les idées, les souvenirs, les bribes de raisonnements s’enchainent dans l'esprit du poète toujours sûr de justifier les rapprochements les plus saugrenus, et cette page permet de juger la qualité de sa verve. « Il faut honorer l’art. Cela sied aux grandes nations. Etes-vous des hommes des bois ? J'y souseris. En ce cas, Syleæ sint consule dignæ. Deux artistes valent bien un consul. » Est-ce le vers sur le mystérieux enfant :
Tpsa tibi blandos fundent cunabula flores,
qui le pousse à évoquer le souvenir de l’ami de Poilion en peignant ce tableau raphaélesque :
Un nouveau-né vermeil et nu jusqu’au nombril, Couché sur l'herbe en fleurs, c’est aimable, Ô Virgile (2) ?
L’églogue à Daphnis laisse à peine quelques traces. Etaitil bien intéressant, après l’avoir tant de fois redit dans les Chansons des Rues et des Bois, d'emprunter les noms des Ménalque et des Amyntas et de faire remarquer :
L’églogue en souriant se copie : elle calque Margot sur Phillodoce et Gros-Jean sur Ménalque (3).
On s’attend à ce que Silène ait fait une plus profonde impression sur l’esprit du poète. C’est l’espièglerie d’Eglé barbouillant le visage de Silêne qui peut seule faire comprendre une phrase de Quatre-vingt treize. Les trois enfants de la Flécharde ont pillé une ronce couverte de mûres qui pénètre par la croisée dans la bibliothèque où ils sont renfermés : «Ils s’en grisèrent, ditle romancier, et s’en barbouillèrent et tout vermeils de cette pourpre de la ronce, ces trois petits séraphins finirent par être trois petits faunes, ce
(1) W. Shakespeare. p. 178.
(2) Légende des Siècles. Nouvelle série ,X XIII. Petit Paul.
(3) Légende des Siècles. Nouvelle série, XVIII. Groupe des Idylles, DipERoT.
qui eut choqué Dante et charmé Virgile (1). » Au lendemain de la guerre franco-allemande il fait un étrange mélange des personnages de Virgile et d’Horace et confond les bergers entre eux, l’Eglé de Silène se change en Chloé, Palémon joute avec Ménalque et non avec Damoætas, Lydie remplace Galatée ou Phyllis :
… Tout serait manqué, maussade, éteint,
Si Chloé, que les nids couvrent de gais murmures, Ne barbouillait le vieux Silène avec des mûres : Et, si Lydie entre eux n’était comme un démon, Ménalque ne saurait que dire à Palémon (2).
Enfin, dernier avatar, Eglé ne barbouille plus la face de Silène, mais se peint elle-même la figure avec des mûres ce qui, au témoignage de Dante, effrayait Perse :
Perse reconnaissait dans Eglé la bouffonne Qui se barbouille avec des mûres, Tisiphone.…. Tant la terre pour eux était mystérieuse (3).
Le temps n’avait pas affaibli la prédilection du poète pour cette églogue. Son petit-fils nous a appris qu'il avait la promesse d’une forte récompense pour le jour où il pourrait réciter à son aïeul l’idylle du dieu ivrogne (4).
Rien ne prouve que Victor Hugo ait traduit la lutte de Thyrsis et de Corydon et les plaintes amoureuses de Damon et d’Alphésibée. Tout le monde connaît les expressions « Arcades ambo », et « Numero deus impare gaudet ». Il intitule un chapitre des Travailleurs de la mer « Sub umbra » et l’on trouve dans la VITe églogue :
Et si quid cessare potes requiesce sub umbra, mais ce peut être un rappel de l’épisode plus connu d’Orphée, au IVe livre des Géorgiques :
Qualis populea moerens Philomela sub umbra ?
(1) Quatre-Vingt-Treise, t. II, p. 113.
(2) Toute la Lyre, II, p. 233. La Corde d’airain VIP ER);
(3) Légende des Siècles. Nouvelle série, XVIII. Groupe des Idylles, DANTE.
(4) Georces Huco. — Mon Grand-Père.
ou même un titre inventé sans le secours du poète latin comme celui du chapitre suivant : « Sub re. »
Des Voix intérieures aux Châtiments nous avons suivi la série des hommages du poète à Lycoris qui masque si souvent Juliette ou Turlurette. Virgile commente lui-même les premiers vers de la X€ églogue :
Je chante Lycoris, si Gallus le désire... (1). Mes vers seront si purs qu'après les avoir lus Lycoris ne pourra que sourire à Gallus….. (2).
Oublions la strophe où Lycoris rime à Biarritz et regrettons que cette idylle « pathétique comme un cinquième acte » n’ait jamais inspiré au poète l’idée de consoler un ami trahi ou même son propre fils si cruellement frappé en pleine espérance par la mort de sa fiancée (3).
Ce que Hugo a surtout aimé dans les églogues, c’est le charme de la jeunesse, l’odeur des prairies, la volupté pastorale qui s’en dégagent. Il s’est représenté cettte époque arcadienne avec un enthousiasme presque jaloux :
Jadis c'était le temps du beau printemps divin,
Silène était dans l’antre et ronflait plein de vin,
Mai frissonnait d’aurore et des flûtes magiques
Se répandaient dans l’ombre au fond des géorgiques ; L'eau courait, Pair jouait, de son râle étranglé
La couleuvre amoureuse épouvantait Eglé.…..
Et lueurs dans l’azur, les neuf déesses bleues Flottaient entre la terre et le ciel, dans le soir,
Et chantaient, et, laissant à travers elles voir
Les étoiles, ces yeux du vague crépuscule,
Elles mêlaient Virgile assis au Janicule,
Moschus dans Syracuse, et les sources en pleurs,
Les troupeaux, les sommeils sous les arbres, ies fleurs, Les bois, Amaryllis, Mnasyle et Phyllodoce
À leur mystérieux et sombre sacerdoce (4).
(1) Toute la Lyre, t. II-VI, xvur. Virgile dans l’ombre, D'0108
(2) Légende des Siècles. Nouvelle série, XVIII. Groupe des Idylles, IX. VIRGILE.
(3) Les Années funestes. L'Empereur à Compiègne, p. 69.
(4) Toute la Lyre, I, 11, vu. Epilogue, p. 97.
En dépit de quelques rappels des Géorgiques, cet harmomieux tableau n’en développe pas moins l’idée fondamentale de Hugo sur les Bucoliques, l'impression qu’il en a gardée. Et, à y regarder de près, elle est assez juste. Oui les Bucoliques sont un mélange de souvenirs mythologiques et philosophiques représentés par Silène, de recherches rhythmiques, de flûtes magiques, de sensations originales, de souvenirs personnels, et aussi d’imitations syracusaines de Moschus très peu nombreuses, mais surtout de Théocrite : et c’est bien déjà en effet ce mystérieux sacerdoce du poête consacré dès le berceau aux Muses : « Me vero primum dulces ante omnia Musae. »
Pourquoi faut-il que Victor Hugo ne se soit pas tenu à cet éloge et qu’il ait fait de son maître un initiateur pervers, un séducteur qui se plaît surtout aux Oarystis :
La forêt où je chante est charmante et superbe ;
Je veux qu’un divin songe y soit couché dans l’herbe
Et que l’homme et la femme, ayant mon âme entre eux, S'ils entrent dans l’églogue en sortent amoureux (1).
Le dernier souvenir des Bucoliques noté par Victor Hugo, a été retrouvé au dos d’une liste politique de 1878 :
O Virgile, je songe aux nymphes quelquefois, Et quand le soir j'entends des voix sous les yeuses, Je dis : Est-ce de moi que parlent ces rieuses (2).
De plus en plus païen, attiré par les amours faciles, ce septuagénaire, il. est pénible de le constater, ne comprend plus le Virgile des Bucoliques, le jeune homme qui a trente-trois ans aspirait à une poésie plus haute et ne composait la dixième églogue que comme une dernière concession à l’amitié : « Extremum hune, Arethusa, mihi concede laborem. » « Surgamus » dit l’ami de Gallus à la fin de son œuvre, et en effet, c’est au laboureur, c’est au vigneron, c’est à l’éleveur, c’est à tous ceux qui sont voués aux rudes
(1) Légende des Siècles. Nouvelle série, XVII. Groupe des Idylles. VrR-