‹ Virgile, son œuvre et son tempsChapitre 33 sur 74 · Hue, pater o Lenoic, veni, nudataqui; muslo · texte numérisé non relu

Hue, pater o Lenoic, veni, nudataqui; muslo

Tinge novo mecum direptis crura colurnis.

Géorgiques, II, 7-8.

posent un sentiment de vénération. Leur grâce nous émeut. Ils ont des gestes de protection, des attitudes fières ou mélancoliques, des couleurs douces et somptueuses, des rires lumineux et des bruissements comme les flots, des ténèbres pleines de mystère, des architectures magnifiques et légères, des voûtos de feuillage qui ressemblent à des nuits étoilées. Sans eux, la terre n'est plus qu'un cadavre. Que (Je vie sous leur apparente immobilité ! Que d'aisance dans les grands efl'orts qu'ils font pour respirer le soleil et pour boire la rosée du ciel ! Car ils ont, eux aussi, de rudes concurrences à soutenir et des combats invisibles où ils se disputent silencieusement les sucs qu'ils absorbent dans l'ombre du soussol. « Les arbres, disait Pline, furent les premiers temples. Les images des dieux, même brillantes d'ivoire et d'or, ne nous inspirent pas plus de piété que leurs bois sacrés et leur silence. Et chacun d'eux reste consacré à une divinité. » Notre Olivier de Serre, — jenediraijam is assez quel plaisir j'éprouve à le feuilleter en relisant Virgile, — notre bon Olivier de Serre s'illumine, quand il arrive à son verger. « Dans la connaissance des qualités tant plaisantes et utiles des arbres fruitiers, écrit-il, l'homme de gentil esprit se délectera, les considérant dès feur origine. Car, depuis leur première jeunesse jusques à leur dernière vieillesse, en tous temps et en toutes saisons, vêtus et dépouillés de feuilles, donnent matière de contentement, par leurs salutaires ombrages de l'été, assuré rempart contre les vents de l'hiver, et joyeuse retraite des oiseaux durant Tannée. Les jettons qu'ils repoussent à la primevère, comme reprenant nouvelle vie, sortant du profond sommeil de l'hiver, les fleurs dont ils se parent avant- coureuses de leurs richesses ; en somme, tout ce qui est

en eux, jusqu'à la chute des feuilles, est agréable. » Virgile a ressenti profondément le charma et la beauté des arbres. 11 les a tous aimés, l'osier flexible, le souple genêt, « le saule blanchissant sous son feuillage vert », le peuplier, dont les feuilles ont couronné le front d'Hercule, le chêne qui hausse sa tête jusqu'au ciel et plonge ses racines jusqu'au Tartare. Il les a tous aimés, les humbles et les superbes, ceux qui nous donnent leurs fruits et ceux qui ne nous donnent que leur feuillage, leur bois ou leur ombre. '

Selon la méthode qu'il a suivie dans le premier livre, il commence par l'exposé le plus précis des modes naturels ou artificiels qui concourent à leur propagation. 11 a étudié de très près V Histoire des Plantes du Grec Théophraste et ne demande qu'au seul rythme l'ornement de sa matière. Mais le travail de l'homme, si dur dans les labours, semble devenir plus léger, plus inventif, plus spirituel, dès qu'il s'agit de transplanter, d'amender, do provigner, de greffer. Le sourire qui égayait naguère les^ gentils débats des Bucoliques reparaît dans sa description des jeux de la greffe. Il les exagère même, persuadé, contrairement à ses prédécesseurs et à rexf>érience, mais comme le sera plus tard Golumelle, que toute greffe avec succès peut être entée sur tout arbre. Ainsi l'arbousier produit des amandes, le platane des pommes ; les blanches fleurs des poiriers couvrent les rameaux des ormes ; et les porcs viennent broyer des glands au pied des ormeaux. « L'arbre s'étonne de son nouveau feuillage et ne reconnaît plus ses fruits. »

Mais Virgile admire encore davantage les variétés que présente chaque espèce, variétés d'ohves, de poires et surtout variétés de raisins. Pline constate

qu'il n'en a cité que quinze ; et il énumère, lui, cinquante crus généreux d'Italie, trente-huit d'outremer, sans compter les vins salés et les vins doux. Mais il n'entrait point dans le plan de Virgile de se montrer aussi érudit. Et je ne pense [as que la remarque de Pline soit un reproche, car il ajoute 'excellemment que ce prince des poètes « de tant d'objets qu'il parcourut ne cueillit que la fleur ». C'est cette fleur qui donne aux Géorgiques leur parfum d'immortelle jeunesse. Nous sentons ici que Virgile s'enchante lui-même à la cueillir. Il est aussi sensible que Hugo à la beauté sonore des noms propres ; et les noms des vignes sonnent gaiement dans ses vers. Mais leurs qualités sont déterminées par celles de leur terroir. La terre ne produit pas indiiïéremment toute espèce d'arbres. Le saule croît le long des fleuves ; l'aulne près des marais ; l'orne entre les rocs des montagnes ; le myrte sur les rivages. L'Arabie, l'Ethiopie, la Médie ont leurs essences particulières. Seule, l'Inde possède l'ébène ; seuls, Jes Sabéens, l'arbuste à encens. Cependant ni l'Inde, ni le Gange, ni le pays des Mèdes, ni les flots du Pactole que trouble l'or qu'ils charrient, aucune contrée du monde ne peut rivaliser avec la terre italienne. Son premier mérite, celui que le poète met avant tous les autres, est de n'avoir rien de colossal ni de monstrueux. C'est une terre féconde, simplement, une terre riche par elle-même et enrichie par le travail de ses fils. On n'y a point semé, comme en Colchide, des dents de dragon ; les taureaux n'y ont point vomi du feu ; ses sillons ne se sont point hérissés d'une moisson fabuleuse de casques et de lances guerrières. Mais elle a pour elle son climat, ses épis chargés de grain, ses vins, ses oliviers, ses grands troupeaux, ses chevaux de guerre,

Ton bétail blanc, Clitiimne, et ton taureau robuste Qui, baigné dans tes flots sacrés, victime auguste, Mène au temple des dieux les triomphes romains '.

Elle a ses brebis qui mettent bas deux fois l'an et ses arbres qui portent deux fois des fruits. Elle a ses mines, ses lacs, ses deux mers, ses ports, ses villes, ses antiques remparts, sa race intrépide, ses Décius, ses Camille, ses Scipion, ses Marius, son César. Salut, mère divine, nourrice des belles moissons et des héros ! Cet éloge de Tltalie jaillit au milieu de la joie et de la lumière. C'est par là qu'après son invocation aux dieux, Varron avait commencé son traité d'Économie rurale. Ses personnages, réunis dans le temple de La Terre, le jour de la fête des semailles, considèrent une carte de l'Italie peinte sur le mur : (( Connaissez-vous, dit l'un d'eux, un pays mieux cultivé?... Quel froment peut-on comparer à celui de la Campanie?... Quel vin approche du Falerne? Y a-t-il une huile qui égale celle du Vénafre? Les arbres qui couvrent l'Italie ne la font-ils pas ressembler à un immense verger? » Mais Virgile ne s'en tient pas à ces avantages agricoles. Sa pensée embrasse toute l'histoire de Rome, toutes les générations qui ont contribué à sa grandeur et à sa richesse. Il ne voit pas seulement les moissons, mais les hommes qu'elles ont nourris. Et cela est très beau et le serait plus encore peut-être, si, comme dans les énumérations précédentes, le procédé oratoire ne s'y marquait un peu trop par quelque monotonie d'apostrophes et de prétéritions : « Cilerai-je?. . Que dirais-je de?... Parlerai-je de ?... » L'orateur cicéronien nuit quel-

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