CHAPITRE PREMIER
VJRGiLE ET L'ITALIE DE SON TEMPS
L La naissance du poète et sa première jeunesse. — IL Les transformations matérielles et morales de Rome. — L'arislocraiiC romaine. — La religion. — La société nouvelle. — III. Vir^ni- k Rome. - IV. L'Etat des Lettres. - Catulle et Lucrèce. - L. s amis cJc Virgile. - V. Son retour à Andes. - Il est dépossédé de ses domaines et revient à Rome. — Sa gloire naissante.
Nous ne connaissons pas sa vie comme nous voudrions la connaître. Nous ne savons presque rien de ces détails intimes qui, chez un homme comme lui, satisfont encore moins notre curiosité que notre tendresse. Je me console d'ignorer tout d'Homère: je ne le cherche jamais à travers ses poèmes; et j'admire la légende qui, le représentant vieux et aveugle, les attribue à un poète déjà hors du temps. Je me console d'ignorer à peu près tout d'un Lucrèce : le drame de sa pensée me suffît. Mais Virgile ! Il est si près de nous, si mêlé à l'éveil de la pensée moderne! C'est dans les plis de sa toge que le monde a respiré les premières fleurs cueillies d'un nouveau printemps.
Magnus ah integro smclorum nascitur ordo. Une longue suite de siècles renaît avec lui. Cependant il faut nous résigner à n'avoir sur lui que des renseignements parcimonieux. Ils nous permettent encore de distinguer sa figure à une des époques les plus graves et les plus tumultueuses de l'histoire du monde.
Il était né au mois d'octobre de l'année 70 avant Jésus-Christ, sous le consulat de Crassus et de Pompée. Ses parents habitaient près de Mantoue un village, peut-être celui d'Andes, aujourd'hui Pietola. C'était un paysage de rochers, de ruisseaux, de fontaines sacrées, de pâturages où croissaient des joncs, un paysage bucolique par excellence. Dans ses Géorgiquesj le poète le recommande à ceux qui veulent élever des troupeaux. Il évoque mélancoliquement :
Les champs délicieux que Mantoue a perclus, Et leurs grands cygnes blancs sur les ruisseaux herbus. Ni la source aux flots clairs ni l'herbe douce à paître, Rien ne manque au berger qui peut y voir renaître Ce que les grands troupeaux ont de longs jours brouté A l'humide douceur des courtes nuits d'été ^.
La ferme était située sur la pente d'une colline qui descendait vers le fleuve, le Mincio. Une haie de saules bordait le champ. De vieux hêtres et des châtaigniers l'ombrageaient. La vigne s'y suspendait à l'ormeau; et des ruches bourdonnaient. Le père de Virgile élevait des abeilles. On dit qu'il avait été potier; on dit aussi que l'appariteur d'un magistrat de Mantoue, nommé Magius, qui lui avait confié ce
1. Et qualem infelix amisit Mantna campum, Pascentem niveos herboso fluraine cycnos : Non liquidi gregibus fontes, non graniina deerunt, Et, quantum longis carpent armcnla diebus, Exigua tantum gelidus ros nocle reponet.
Géorgigue^f II, 1^8-202.
VIRGILE ET l'iTALIE DE SON TE5fPS 3
domaine, fut si content de ses services qu'il lui donna sa fille, Magia. Virgile fut leur premier fils.
Magia arrivait au terme de sa grossesse quand elle rêva qu'elle accouchait d'un rameau de laurier qui, ayant à peine touché terre, grandissait comme un arbre et se chargeait de fruits et de fleurs. Peut-être se trouvait-elle alors chez son père à Mantoue, car, le lendemain, les douleurs de l'enfantement la prirent au moment où elle regagnait la campagne avec son mari, et l'enfant vint au monde dans un fossé. Selon l'usage du pays, une branche de peuplier fut plantée à cet endroit même; et un peuplier poussa, qui atteignit très vite la taille des autres peupliers plantés bien avant lui et qui devint plus tard un objet de vénération pour les femmes enceintes et pour les mères. On pensera ce que l'on voudra de cette légende que nous ont racontée Suétone et des grammairiens du quatrième siècle, comme Œlius Donatus. Nos contemporains n'admettent pas le rêve de Magia et préfèrent penser que Virgile est né dans un lit. Ils n'ont peut être pas torL Mais on a vu des choses plus extraordinaires; et l'idée que Virgile a touché dès sa naissance la terre italienne, cette mère féconde des moissons, est un aussi gracieux symbole que la tradition qui nous représenle la nourncô de Ronsard le laissant tomber par mégarde, le jour de son baptême, sur l'herbe et sur les ileurs du terroir vendômois.
Il est probable que ses parents étaient originaires de Mantoue ou des environs de Mantoue, vieille ville étrusque, occupée ensuite par les Gaulois « riche en aïeux, mais d'origine diverse, et qui tirait sa iorce du sang de l'Étrurie^ j>. Nous pourrions