‹ Virgile, son œuvre et son tempsChapitre 69 sur 74 · Amédée Guurd, ouvrage cité · texte numérisé non relu

Amédée Guurd, ouvrage cité

chez nous comme chez les Latins, entre Homère et hii. La manie des parallèles a souvent empoisonné la critique littéraire et fausséTadmiration. Lexvii® et le XYiii® siècle ont nettement préféré Virgile : c'était leur droit; mais leur préférence, qu'ils tenaient à fonder en raison, se fondait sur une méconnaissance d'Homère. Le xix*" siècle au contraire a remis Homère à la première place et lui a rendu cette « divinité » que tous les Anciens, et même les Romains les plus fiers de Virgile, et même Macrobe, lui reconnaissaient. Rien n'eût été plus juste, si l'Allemagne ne s'en était mêlée et n*avait, comme toujours, introduit dans la question son esprit d'erreur et son idolâtrie des formules obscures. Depuis un siècle, — sauf quelques honorables exceptions, — cette vieille ennemie du génie latin a essayé de rabaisser Virgile qui ea est le parfait représentant et dont elle est incapable de goûter la force unie à tant de mesure. Au nom de l'hypothèse insoutenable et par elle érigée en système, que les poèmes d'Homère sont l'œuvre d'un peuple et non d'un homme, et, comme elle le dira dans son charabia pédantesque, une production « organique » et une production « dynamique », elle s'est efforcée de jeter le discrédit sur l'Enéide, œuvre d'imitation, faite de pièces de rapport, démarquage ingénieux qui ne prouve que la pauvreté de l'invention romaine. Niebhur reprend, au commencement du xix^ siècle, la thèse du hargneux Evangélus de Macrobe qu'il n'hésite pas à démarquer. Pourquoi Virgile voulut-il qu'on brûlât son épopée? « C'est qu'une mort prochaine l'affranchissait des considérations sociales et qu'il souhaitait d'anéantir ce que, dans ces moments solennels , il devait regarder douloureusement comme l'objet d'une réputation usurpée... H corn-

prenait que tous les ornements étrangers dont il parait son ouvrage seraient la richesse du poème et non la sienne, et il avait la désolante conviction qu'un jour la postérité le reconnaîtrait... Voilà ce qui le fait digne d'estime et ce qui doit nous rendre indulgents à toutes les défectuosités de son poème... )> Ainsi Niebhur estime Virgile non parce qu'il a écrit ï Enéide, mais parce qu'il a voulu la brûler. Il accorde cependant qu'il fut aimable et généreux dans l'idylle et qu'il composa même une charmante épigramme sur la maison de son maître, le philosophe Siron\ Niebhur donna le ton à la critique allemande.

Le culte de l'Inconscient, autour duquel l'âme germanique aime à faire des incantations, se traduisit par un mépris haineux de tout ce qui atteste dans l'art la volonté patiente et la pleine conscience de l'artiste. Les Allemands, qui oubliaient que leurs Mebelungen n'étaient qu'une im.itation de nos Chansons de Geste et qu'ils ne sont qu'un peuple d'imitateurs, poursuivaient à travers leurs théories sur la grandeur de la littérature inconsciente l'apologie de leur propre nature soi-disant vierge de tout alliage et la détraction de notre génie classique oij tout est ordre et lumière. Ces billevesées emphatiques de leurs savants, le simple petit livre, le livre délicieux de Bréal, Pour mieux connaître Homère, suffit à les dégonfler. On n'en parlerait même pas; mais nous avons failli en être gâtés. Ce n'est pas faute d'avoir été mis en garde contre ces malfaisantes chimères qui exercent sur les imaginations faibles un attrait de sorcellerie. Sainte-Beuve, (\on\V Étude sur Virgile est un ouvrage exquis, souhaitait que le poète de Mantoue et de l'antique Latium ne perdît rien et que

1. Nous ne sommes pas du tout sûrs que cette épigramme soit de Virgile.

c Ton continuât à l'aimer et à le goûter comme du temps de nos pères ». Mais ailleurs, dans une lettre particulière, il appelait la poésie de Virgile « une Poésie de secondes noces ». Etait-il donc bien sûr que V Iliade et VOdysée eussent été les premières noces de la Muse? On n'est jamais sûr de ces choseslà. Et il est probable que, si nous connaissions les âges préhomériques, les emprunts que Virgile fit à Homère nous paraîtraient presque insignitiants à côté de ceux qu'Homère fit à ses devanciers. L'art du vieux poète grec n'est pas le même que celui du poète romain mais c'est un art, un grand art, autrement dit le résultat d'une volonté intelligente mise au service d'une noble et puissante inspiration.

Dans la guerre sournoise que les historiens, les philosophes, les philologues allemands ont menée si longtemps contre nous, et qui a précédé la ruée barbare, la cause de Virgile a été la nôtre. Il nous en serait plus cher encore, si quelque chose pouvait augmenter notre tendresse et notre gratitude. Ne craignons point de lui préférer Homère, les jours où, las de nos raffinements, nous éprouvons le besoin de revenir à plus de simplicité et de sentir tressaillir en nous le fond naturel de l'homme civilisé. Ne craignons point de le préférer à Homère les jours où il nous plaît d'entendre une merveilleuse voix antique qui ressemble davantage à la nôtre. Sous le fardeau des richesses que les siècles ont accumulées, apprenons de lui à nous en servir pour les accroître encore. Et répétons avec sincérité le mot de Sénèque : que Virgile, comme Homère, a bien mérité du genre humain.

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