Cadit et Rhipeus, jiistissimus unus
Qui fuit in Teucris et servantissimus œqui ;
Enéide, II, 426-427,
pères et ses jeunes gens : « 11 posa sa main sur 1^ mienne », dit Dante. Et plus loin: ■ Il m'entourale cou de ses bras et me baisa au visase : « Ame altière, fit-il, que bénie soit celle qui t'enfanta ! » Il sait prononcer les mots qui touchent le cœur et qui le réconfortent. Au moment où ils traversent des flammes et où, pour se refraîchir, Dante se fut jeté dans du verre bouillant, le doux Père, lo dolce Padre^ lui parle de Béatrice et lui dit: <k II me semble déjà voir ses yeux. » C'est le sublime virgilien, encore épuré. Nous sentons à chaque instant l'homme dans cette ombre. Dante nous a même donné l'impression de sa mâle rusticité. Lorsque Cerbère montre ses crocs aux deux voyageurs, le Mantouan prend de la terre et, à pleines poignées, la jette dans ses gueules avides. Ce mouvement de campagnard nous reporte à son enfance, aux fermes de son pays natal. Il ne l'a pas oublié ; il en garde pieusement l'amour. Egaré sur la montagne du Purgatoire, il interroge une ombre qui, au lieu de lui répondre, lui demande quel est son pays. « Mon doux guide commença : (( Mantoue », lui dit-il. Et l'ombre, jusque-là toute recueillie en elle-même, se leva du lieu où elle se tenait et vint à lui, disant: < 0 Mantouan, je suis Sordello, de ta terre. » Et l'un et l'autre s'embrassaient. » A la vue de ces deux ombres qui se fêtent ainsi pour avoir entendu le nom de leur pays, Dante pousse sa plainte immortelle : « 0 Italie esclave, hôtellerie de douleur!... Et maintenant chez toi les vivants ne peuvent se tenir sans se faire la guerre; ils se dévorent les uns les autres, ceux qu'enferment un même mur et un même fossé ! » Cette plainte, Virgile l'avait jetée, lui aussi, dans ses Bucoliques et dans %Q^ Géorgiques ; ei^ dans son Enéide, il avait plongé au plus profond du Tartare les frères qui haïssent
leurs frères et les citoyens qui font des guerres impies.
Il a également gardé le noble amour de la gloire, car « ceux qui usent leur vie sans elle ne laissent pas d'eux-mêmes sur la terre plus de traces que la fumée dans l'air ou l'écume sur l'eau ». Mais il est toujours aussi modeste que du temps où les Napolitains le nommaient « la jeune fille ». Homère, Horace, Ovide, Lucain se sont avancés à sa rencontre et saluent en lui V Altissime Poète; et Virgile, qui sourit de tant d'accueil, dit à Dante : « Ce nom de poète, ils le partagent avec moi, et ils l'honorent, et en cela ils font bien » Il est resté pitoyable aux souffrances, et son compagnon prend quelquefois pour une expression de crainte ce qui n'est qu'une expression de pitié. Quelquefois aussi la mélancolie paraît sur son visage. « Il penche le front et demeure comme troublé. » Et tout ce qui est vulgaire et vil lui inspire de l'aversion. Lorsque Dante écoute l'ignoble querelle de Sinon qui a trompé le vieux Priam et de Maître Adam, le faux monnayeur, Virgile le gourmande de prêter l'oreille à leurs injures. « Vouloir ouïr de telles choses est une basse envie. » Nous comprenons que le poète Stace, « dont Y Enéide fut la mère et la nourrice en poésie » et que, selon la légende adoptée par Dante, les vers de la Quatrième Bucolique auraient converti à la foi chrétienne, en voyant tout à coup Virgile devant lui, s'incline, pour embrasser ses pieds : (( Frère, lui dit Virgile, ne fais pas ainsi, car tu es une ombre et tu vois une ombre. » Et Stace en se relevant: « Tu peux comprendre maintenant la grandeur de l'amour qui pour toi m'entlamme, puisque j'oublie notre vanité en traitant une ombre comme un corps solide. » Nous aussi! Cette omi)re de Virgile a toute la réalité d'un corps vivant,
toute la réalité du Virgile que nous aimons et dont le Moyen Age va transmettre Timage à la Renaissance et aux temps modernes. Elle ne conserve rien des déformations que lui avaient fait subir l'admiration naïve et la fantaisie romanesque ; et le mysticisme qui l'avait enveloppée se résout en cette simple formule, si juste et si belle, que Dante met sur les lèvres de Stace : « Le premier après Dieu c'est toi qui m'éclairas. Tu fis comme un homm.e qui marche la nuit^ portant derrière lui une lum,ière : il a en profite points mais il éclaire ceux qui le suivent. ))
L'humanisme déchristianisa Viroile; mais, en le débarrassant des scolies allégoriques et des arguties, que le Moyen Age avait amassées autour de ses vers, il renouvela le lustre et la fraîcheur de sa poésie. Il y aurait à faire toute l'histoire, que Sainte-Beuve a esquissée, de son influence depuis le seizième siècle jusqu'à nos jours. Elle a été une des plus grandes et des plus constantes, peut-être la plus grande et la plus constante qu'ait possédée un poète de l'antiquité. On la trouve à l'origine de la pastorale moderne en Italie. Elle domine toute la poésie épique et tous les essais d'épopée en prose, de la Jérusalem délivrée et de la Franciade aux Martyrs, en passant par le Paradis perdu. Elle préside à la renaissance de la poésie des champs au xviii® siècle, en Angleterre comme en France Elle règne surtout en France où elle contribue à former le goût clas-
siqne. On ne dira jamais trop ce que doivent à Virgile nos Racine et nos La Fontaine et, d'une façon générale, notre génie littéraire. Le romantisme ne l'a souvent vu qu'à travers ses traducteurs qu'il n'aimait guère, et n'a pas soupçonné jusqu'à quel point il pouvait le tirer à lui. Cependant ill'a honoré. Le mot de Sainte-Beuve est admirable : « Ceux même qui n'étaient point de sa famille ont d'abord relevé de lui, se sont crus ses fils et l'ont appelé leur père. » Hugo, — car c'est à Hugo qu'il pensait — dont les sentiments ont tant varié et qui, dans la seconde partie de sa vie, s'est montré injuste et ingrat à son égards n'en est pas moins, avec Racine, le grand poète qui nous a donné le plus de vers virgiliens, et celui à qui l'amour de Virgile a inspiré les plus beaux vers, après ceux de Dante :
0 Virgile, ô poète, ô mon maître divin!
Ses souvenirs dantesques et son imagination tournée vers le mystère l'ont même ramené à l'idée chrétienne du Moyen Age, qu'il a exprim.ée avec une justesse et une discrétion dignes de Dante et de Virgile. Use demande d'oii tombe cette lueur étrange que parfois les vers du poète latin portent à leur cime, et il répond :
Cest qu'à son insu même il est une des âmes
Que l'Orient lointain teignait de vagues flammes ;
Cest qu'il est un des cœurs que déjà sous les deux
Dorait le jour naissant du Christ mystérieux.
Dieu voulait qu'avant tout, rayon du Fils de rhomme.
L'aube de Bethléem blanchît le front de Rome.
Les fluctuations de la gloire de Virgile sont venues de la comparaison qui s'établit de très bonne heure,