Virgilius nauticus
Virgile parla-l-il des choses de la marine seulement en poète, et sans tenir aucun compte de cette vérité, pour ainsi dire matérielle, qui est le mérite des écrivains techniques? En d'autres termes : Virgile poëte fut-il étranger au métier de la mer? Les traductions et les commentaires font à cette question une réponse contre laquelle je crois devoir protester.
Les admirateurs passionnés de Rabelais , et même parmi eux les plus érudits, avaient pris au sérieux la partie nautique des Aventures de Pantagruel, et avaient soutenu que Rabelais, esprit encyclopédique, savait la marine de son temps comme la médecine, la philosophie et la grammaire. J'ai montré, en analysant le quatrième livre de l'immortel ouvrage du curé de Meudon , que le savant homme savait tout peut-être, excepté ce qui touche à la marine; que le navire, la navigation, et même le vocabulaire des mariniers lui étaient restés à peu près inconnus , et que, s'il rencontra juste quelquefois dans l'explication des termes usités sur les nefs du xvi" siècle, ce fut vraiment par hasard '.
1 « Voir le Mémoire n° 9, de mon Archéologie navale, tome II , page 496-528, « Sur le* navigations de Pantagruel , etc. *
nie, surtout, peut aisément s'enriclûr, parce qu'elles ne demandent qu'une certaine dose d'application, des notions simples de statique, et le courage vulgaire de monter souvent sur un navire pour apprendre à le manœuvrer, comme, au manège, on s'instruit à manier un cheval. •
Les notions de la statique , Virgile les avait eues de bonne heure. L'auteur inconnu d'une vie du poète, dit, en effet, que, tout jeune encore, il étudia les mathématiques à Naples et à Milan
Avait-il pu rester longtemps à Naples, amoureux de la science et poursuivant les grandes applications de la géométrie, sans remarquer qu'une de ces applications, et la plus importante assurément, est celle que l'homme en a faite au bois Hottant auquel il se confia d'abord, novice et tout désarmé de précautions, pour suivre le cours d'un fleuve, pour aller d'un bord à l'autre d'une rivière?
Le navire tel qu'il était, comparé à ce que la raison, d'accord avec la tradition, lui disait qu'il avait été à sou origine , dut le frapper vivement.
L'ensemble harmonieux de tant de parties, successivement agrégées pour composer une machine dont la simplicité réelle finit par étonner autant que sa complication apparente a surpris l'observateur au premier coup d'oeil;
La carène, façonnée pour asseoir solidement le vaisseau, en même temps que pour faciliter ses mouvements dans le milieu où il faut qu'il agisse;
Le gouvernail , qui redresse , change la route du bâtiment, et le rend esclave du pilote, comme les rênes soumettent le cheval au cavalier;
La voile, qui, prenant le vent oblique, porte le navire
1 • Virgilius Cremona Mediolanum cl inde paulo post Neapoiim transiit : ubi quum litteris et gnecis et latinisvehcmeutissiniam operam dedisset, tamen omni cura omnique studio induisit niedicinse et matbematicis. Quibas rébus qaam ante alios eruditior peritiorque «sset, se in urbem oontulit » V ita, înccrin ancien- , quem aliqui Donatum falso putant. — Voyez le Virgile du P. Charles De la Rue, Paris, 171a , et Londres, 1740.
en avant , quand elle semblerait devoir seulement le pousser de côté;
L'antenne , se mouvant autour du mât, sollicitée qu elle est par des cordages horizontaux qui l'inclinent à la direction de la quille, selon que l'on veut recevoir de droite, de gauche , de la hanche ou de derrière le souffle qui donne la vie à la machine;
Le mât, fixe ou mobile suivant la grandeur du bâtiment sur lequel il est implanté, mais toujours solidement retenu par des appuis latéraux, par des étais attachés à la proue, quelquefois aussi à la poupe;
La poulie, facilitant l'action de tous les cordages courants, et grandissant les forces actives au service desquelles on l'a mise;
L'ancre, qui, de son bec recourbé, creuse le sable du fond de la mer et se fixe sur le sol par son poids autant que par la morsure qu'elle y a faite;
Le câble , liant la proue à l'ancre , et décrivant dans l'eau une large courbe, que redressent en partie les fortes agitations de la vague ;
Les tours, que la défense élève aux deux extrémités du vaisseau armé pour la guerre ;
La plate- forme , qui entoure le mât à la moitié de sa hauteur ou vers son sommet pour multiplier les moyens d'attaque, pour que, de là, pleuvent sur l'ennemi la pierre, le fer et le feu :
Toutes ces choses, et d'autres encore, qui ne pouvaient point échapper à l'œil curieux du géomètre , durent produire, sur l'esprit de Virgile, une impression profonde.
Certainement il dut aimer un art dont les procédés paraissent tenir du merveilleux , dont le but est si noble , et si grand par l'utilité. Et, s'il l'aima, le put-il médiocrement aimer ?
Le mathématicien comprit ce que la marine a de puissant; et, n'en doutons pas, ce que la mer a de chances
bonnes ou terribles, ce que le vaisseau a de pittoresque, excita la passion du poète. Pour le poète comme pour le peintre, ce qui, dans le navire, est mécanisme, agent de la force et de la vie , n'est que secondaire ; c'est la forme qui le touche, c'est la beauté extérieure qui le captive : cette beauté extérieure était déjà grande alors.
Virgile en eut longtemps l'intéressant spectacle. Son biographe anonyme, que je citais plus haut, dit, en effet, qu'après être resté sept ans à Naples, occupé de la composition des Géorgiques, il passa onze ans, tant en Sicile que dans la Campanie, à écrire l'Énéidc Pendant ces dix-huit années, il eut presque toujours sous les yeux ou la flotte militaire stationnée au port de Misènc 2 , ou les riches con vois qui apportaient les trésors de la Grèce et de l'Egypte à Panorme, Messine, Mégare, Syracuse et Parthénope, ou les barques de plaisance 3 appartenant aux riches voluptueux dont les gracieuses habitations, bâties autour du Crater*, se miraient aux eaux calmes de cette baie magnifique.
Sans être accusé d'abonder dans mon sens, je puis avancer, je crois, que Virgile ne se contenta pas d'admirer du haut de sa maison le navire, oiseau par ses voiles, poisson par ses rames, se jouant à la surface du golfe, fuyant vers l'horizon pour se perdre dans les feux du soir, ou , le matin, venant du large en brisant les mailles du réseau d'argent que la nuit a étendu sur le inonde; le navire, être intelligent, qui, vu de loin, semble avoir tous les caprices de l'homme avec la soumission du plus fier des animaux do-
1 «Georgica septennio Napoli : .Eneida partim in Sicilia , partini in Caropania undecim annis confecit. •
* • Intra sinum non longe à promontorio crat portua Misenus, ubi Augustin ad tutelani ItaJiac ciassem altcram scmper habebat, alteram Ravenna?. • Note du P. de la Rue au \ers 234 du liv. y\ de l'Enéide.
1 Les Romains leur donnaient le nom de lusorim, ce que prouve cette phrase de Sénèque : «Cui seratas et triremem non mittercm, ei lusorias et cubi eu lalas et aiia ludibria regum in mari lascivientium mittam. • De Benef., ch. xx.
4 «La baie sur laquelle cette ville est bâtie était appelée Crater, à cause de >a ligure ronde . Helhcx. Géographie àr Vinjile (in-12, 1771) , article Parthénope.
mestiques ; qui s'élance et s'arrête au signal de son maître ; qui s'incline avec grâce sous l'effort de la brise et se relève bientôt triomphant de cet effort ; qui se revêt de couleurs éclatantes ou se couvre d'or et de figures emblématiques (a) s'il appartient à quelque noble patricien, à quelque fastueuse courtisane; qui se cache sous la teinte bleue de la mer s'il porte un corsaire, ou s'il va, sentinelle vigilante, épier le bâtiment pirate frotté d'un enduit couleur d'azur 1 : non , sans doute.
C'est de plus près que Virgile veut voir le navire pour le connaître, l'étudier et le peindre. Des rapports facilement établis avec le commandant et les capitaines de la flotte de Misène lui offrent l'occasion de faire, à bord des vaisseaux , les courtes navigations que la nécessité d'instruire les équipages rend assez fréquentes. Il acquiert ainsi une certaine pratique, fortifiée et développée pendant ses passages de la Sicile à Naples, et par les promenades qu'il fait sur la scapke ou le lembus (b) qui lui appartient; car pourquoi n'admettrais je pas, bien que les biographes n'autorisent par aucune demi-révélation une supposition aussi innocente, que Virgile a, sur la grève ou dans le petit port voisin de son habitation, une embarcation gracieuse et rapide qui facilite ses communications avec ses riches amis de Baïa, de Pouzzol , d'Herculanum, de Pompéïa ou de Capréa? Les biographes racontent-ils que Lucullus ait eu sa birème ou sa brillante thalamègue 2 ? et qui doute, cependant, qu'il en ait dû être ainsi !
Ce que je dis de Lucullus on peut le dire de ces Romains, decesCampanieiis, qui venaient oublier le tracas des affaires
1 t No explora torix naves candore prodantur, colore veneto, qui maris est fluctibus similis, cera. qua un gère soient naves, inficitur.» Vegèec, liv. V, cb. XXXVII.
* Proprement: navire qui avait des ih, du mi , on chambres ornées comme celles des femmes. Suétone in Julio, dit , ch. u : Eadem nave thalamrqo paie ÂHUùopia tenus JEayptum pénétrant. Les navires à tbalames, ou cabiculatte , comme les appelle Seneque, avaient quelquefois des jardins, des salles de bains, des renâcles; r'ctairnt de véritables maisons flottante*. ( Voir Athénée et Maxime
ou se consoler des mécomptes de l'ambition sur Jes bords heureux du golfe où ils faisaient les établissements somptueux que leurs ruines signalent encore aux voyageurs 1 . Pour les habitants des palais bâtis à quelques lieues de Naples, le char et les chevaux, la barque et les rameurs, étaient de première nécessité. Relevez par la pensée toutes ces maisons de campagne dont on ne reconnaît plus guère aujourd'hui que l'emplacement: repeuplez-les de ces hommes comblés par le prince et la fortune , de ces oisifs pour qui vivre et jouir étaient la seule affaire, de ces femmes brillantes à qui il fallait le plaisir sous toutes les formes, et vous verrez, tant que dureront les belles heures du jour, et, plus belles encore, plus douces, les heures du soir et celles de la nuit»que poétisent les mélancoliques clartés de la lune, vous verrez la baie sillonnée par mille embarcations cherchant l'une l'autre à se primer de vitesse, et montrant avec orgueil, celle-ci sa proue argentée ou dorée 2 , celle-là sa poupe surmontée d'un aphlaste recourbé en panache (c), quelques-unes l'élégant chenisqae au-dessus de la tutelle (n), d'autres leurs rames couvertes de nacre ou de bandes d'un métal précieux, la plupart un gréement de laine aux couleurs variées 3 , et presque toutes des voiles ou de pourpre ou du lin le plus
de Tyr.) Les fiaulois, au rapport de Sidoine Apollinaire et d'Ausonc, avaient aussi des navire» disposés pour toutes les voluptés; ils les nommaient Parades. Au moyen âge, les chambres principales des navires, celles qu'on réservait au logement des femmes et des chevaliers riches qui recherchaient le bien-être s'appcllaient encore tlialami; elles avaient aussi le nom de paradis, quelles avaient retenu du temps dWusone et de Sidonius. (Voir Arch. navale, t. II , p. 362,417.)
1 Voir Gu da </t Potzuoli e contomi, par le chanoine Andréa de Jorio. ( Napoli, 1830, in-8 B .)
* Sénèquc, vers 422, Agam. : Parafa primas prora signant vias. Appien, dans sa préface : * Les thalamegues montées par les rois quand ils «liaient A la guerre avaient, par ostentation , les proues et les poupes dorées.» Sénéque, epist.75 : Non illa aavis bona est, cui argenteum aut aurrum est nstrnm, nec cujus tutela ebore calata est.
» «Nonnuuquam remi quoque argento vel auro inducti. Nonnunquam et
funcs lana pretiosa facti, variis coloribus picti Exenipla exstant apud
Plutarchum, Athenxnm, Maximum Tyrium philosophunt , aliosqur veteres •oriplores • I SrheflVr, Dr milifia munit, p. |f»0.
blanc, sur lequel on a représenté des sujets erotiques, et inscrit, avec le nom du propriétaire de la barque, quelque maxime empruntée à une philosophie sensuelle (e).
Dans cette foule de petits navires , allant , venant, courant , se croisant, étalant à profusion leurs ornements coquets, et déployant sur leur arrière les tœnùe, ces bandelettes d'étoffes que portait la styiide (f), aïeule de notre bâton de pavillon comme la tenta l'est de nos flammes et de nos pennons; pensez -vous que vous n'apercevrez point celui de notre poète, homme d'études et de plaisir tout ensemble, ami des hommes les plus considérables de l'empire, enrichi par Auguste et Pollion; et, pour ces trois raisons , quand l'amour qu'il a des choses de la marine ne devrait être compté pour rien , jaloux de ne se laisser vaincre en magnificence par personne , et de promener, d'un point du golfe à un autre , un céloce (g), bien fait, léger, vêtu d'une robe de minium (h) brodée de jolis dessins aux acrostoles, et monté par de vigoureux rameurs qui ne cachent pas la beauté de leurs formes sous un manteau de Cilicie (i) ?
Je n'en doute point, quant à moi: Virgile avait son embarcation; il aimait les navires et la marine; il visitait les bâtiments étrangers que le commerce amenait à Naples ou dans les ports de la Sicile; il se plaisait à étudier la manœuvre des vaisseaux longs que Rome tenait armés dans la station de Misène, et il se composait ainsi une palette sur laquelle il put trouver au besoin les couleurs énergiques et vraies dont il voulait rehausser les détails nautiques de son poème.
Le voyage que l'auteur de l'Énéïde fit en Grèce (finibus Atticis), cette entreprise qui inspira à Horace la prière si touchante : Serves animœ dimidium meœ, et l'éloquente imprécation contre le premier qui brava les périls de la mer : ïlii robur et œs triplex, etc. \ compléta l'éducation maritime de Virgile. On peut croire que, durant sa traversée
1 Livre T. ode 3 : ».SVr ir dna potcns, etc.*
deNaples à Athènes, durant ses courses à travers l'archipel, où il put observer le navire dans toutes les circonstances de sa vie aventureuse, il trouva les traits les plus heureux dont sont romposés les tableaux, les fines esquisses nautiques que je me propose d'examiner. C'est sur le vaisseau qu'il monta, soit en allant, soit au retour, qu'il acheva probablement des peintures ébauchées à Naples ; et, si le biographe a pu dire de Virgile qu'il avait résolu d'aller en Grèce et dans l'Asie mineure pour mettre la dernière main à l'Énéide , ut ultimam manum Mneidi imponeret, je puis avancer que la pensée d'embellir par des touches délicates et précieuses, par un complément d'études faites d'après nature, toute la partie relative aux navigations d'Énée, ne fut pas un des moindres motifs de la résolution qu'il prit de quitter la douce quiétude de >a maison de Parthénope, pour aller affronter les noirs aquilons et le prœcipitem Africum qui effrayait tant l'amitié d'Horace.
La mort surprit Virgile à Bl indes, avant qu'il eût donné aux détails maritimes introduits dans sa vaste composition épique . toute l'importance qu'ils devaient certainement avoir. Heureusement, le poète eut le temps de terminer le récit de la lutte des quatre navires, dont il enrichit son cinquième livre , la peinture de la tempête qui abime ou disperse les vaisseaux d'Énée (livre I er , vers 86-1 27), le débarquement desTroyens et le naufrage de Tarchon au pays des' Rutules (livre X, vers 287-^07), morceaux capitaux, bien qu'ils n'occupent, les deux derniers surtout, qu'une petite place parmi les ornements accessoires du sujet. Quelques autres morceaux, moins considérables sous le double rapport de l'étendue et de l'intérêt qu'ils ont au point de vue purement technique . paraissent n'avoir pas fixé longtemps l'attention de l'écrivain, lorsque, sous l'impression immédiate de l'observation des faits nautiques, il relut à la mer ou pendant son séjour à Athènes, la partie maritime de son Enéide. *
Sans doute il remit à un temps prochain un dernier
travail très facile, et qui ne devait lui coûter que peu d'instants, car il ne s'agissait guère que de développer certaines idées, à peine indiquées par quelques mots, ou de remplacer un vers du quatrième livre qui en reproduit un du premier, un vers du livre cinquième , déjà encadré dans un passage du troisième , un vers du huitième livre emprunté au cinquième , deux vers des sixième et dixième livres, qui se trouvent dans le troisième et le neuvième , enfin un hémistiche qui, du huitième chant, va se répéter au dixième, double emprunt fait au troisième livre.
Peut-on douter que, pour Virgile, le stans celsa in puppi, par lequel commencent les vers 261 du X* chant, et 680 du XIII', ne fût là qu'un jalon, une pierre d'attente , si l'on peut dire ainsi , condamnée à disparaître le jour 011 le poète compléterait le vers ,^7 du livre III e1 ? Ce jour-là, à l'image :
Couvulsum remis rostrisque tridentibus a*quor
qui revient, belle encore, dans le huitième livre, après s'être fait admirer au cinquième, aurait succédé une image analogue, à laquelle n'aurait certainement pas manqué non plus le bonheur et l'énergie de l'expression. Ce jour-là, le vers 901 du YT chant :
Aochora de prora jacilur, stant littore puppes
qui est à la lin de cette partie si magnifiquement épique du poème , comme une note jetée par l'auteur seulement, pour lui rappeler qu'il doit conduire les Troyens à Gaëte, et mouiller leurs vaisseaux dans le port, ce vers aurait été effacé. Virgile lui en aurait substitué un qui n'eût pas répété mot à mot le 277 e du 11? livre ; car, il ne pouvait vouloir qu'une double négligence marquât cetto conclusion d'un
1 On compte, outre ce 527* vers du III* livre, 51 vers incomplets dans TÉnéîde. Ils sont répartis ainsi qu'il suit : livre I* r , v. 538, 564, 640 ; livre II", v. 66, 233, 346, 468, 614, 622. 640, 720, 767 ; livre HP, v. 218, 316, 340, (527), 640; livre IV, vers 44, 361, 400, 503, 516 ; HvreV. v. 294, 322, 574, 653, 792, 815 ; livre VI*, v. 94 ; livre VII', v. 129, 248, 439, 455, 702, 760 ; livre VIII*, v. 41 , 469, 536-, livre IX*, v. 167, 295, 467, 520, 721 , 761 -, livre X*, v. 17, 490. 580. 728. 876; livre XI*, v. 375, 391 ; livre Xlf, v. 631.
livre , admirable de style et parfait dans ses détails. Et je dis une double négligence, parce que, outre l'inconvénient qu'il a d'être une répétition, ce vers, dans son dernier bémistiche contient, sans qu'il y soit une beauté, le mot littore qui est aussi dans le dernier bémisticbe du vers qui précède :
Tum se ad Caietae reclo fert littore portum.
Un trait que Virgile n'aurait pas épargné davantage, c'est le :
Quoi prius «rata» steterant ad littora prorsc
qu'il a reproduit au X* livre (v. 2 23) , après l'avoir placé au livre IX e (v. 122). Au livre IX, il est excellent; il est faible au X e , parce qu'il y est inutile. Était-il nécessaire, en effet, pour rendre intéressante l'apparition des nymphes nageant autour du vaisseau d'Énée, de dire qu'elles étaient là autant qu'auparavant il y avait eu de proues debout sur le rivage ? Pour rappeler au lecteur ce qu'avaient été ces nymphes, ne suffisait-il pas que le poète dît avec son élégante précision :
Nympbae quas aima Cybele
Nuineii haberc maris. Nymphasque e navibus esse Jusserat... ?
Qu'ajoute à ce souvenir :
Fluctusque secabant, Quoi prius cratse steterant ad littora prorae?
Bien assurément. C'est un détail très-utile dans le tableau du IX e chant, où l'auteur montre les navires métamorphosés en déités de la mer; œratœ prorœ est, après demer sis œquora rostris imapetunt, un complément technique que devait rechercher le poète marin; au X' chant, ce n'est qu'une réminiscence sans effet, une froide répétition. Et, parce que ce trait ne prête aucune force à la pensée, parce qu'il est sans éclat et sans charme, je dis qu'il aurait disparu , si Virgile avait pu compléter son œuvre. Virgile avait une telle fécondilé d'images grandes et vraies, qu'on ne peut regarder comme un témoignage d'indigence ce retour que
je viens de l'aire remarquer de l'identique expression de certaines idées ; il était si fort au-dessus du besoin de se redire, qu'il Faut admettre, et je le soutiens, que ees répétitions étaient volontaires, niais qu'à ses yeux elles étaient seulement des signes placés à tel ou tel endroit pour l'avertir, quand il reprendrait les pallies inachevées de son travail, qu'ayant à peindre des choses à peu près semblables il devait avoir attention à ne pas reproduire des hémistiches ou des vers déjà enchâssés dans des morceaux où ils étaient à leur place.
Insisterai-je? Mais pourquoi insister? N'est-il pas assez évident que mon explication sur ce point est incontestable? Allons au but principal de eette étude. Commençons par les passages où se lisent les vers que je citais à l'instant; voyons la métamorphose des vaisseaux troyens en Néréides.
Après avoir quitté le port de Caïètc et trouvé le fleuve latin, ecs navires ont été amarrés au rivage du Tibre, berge élevée et eouverle de gazon , où ils ne doivent pas être mis à sec :
Laomcdontij pubcs
CJraminco ripa* rcligavit ab aggere cla.svm. ! Liv. VII, v. io5.)
Le lieu où sera fondée la ville promise n'est pas encore trouvé; on reconnaît le terrain, on explore le pays, tout autour de la station où l'on s'est arrêté provisoirement; enfin le choix d'Enée se fixe, et bientôt un fossé marque l'enceinte de la cité future, qui, avant une de ses faces appuyée à la rive d'un grand cours d'eau , a tout d'abord le caractère d'un camp naval :
.. primaqu*" in littorc seoVs Castrorum in morem, pinnis alquc aggere cineit. (Liv. VII, v. » 58.)
Virgile n'ajoute point nanticorum à castrornm ; mais il est bien certain que c'est d'un camp de celte espèce qu'il veut parler, puisque le lils d'Anchisc a une flotle à protéger en même temps qu'un établissement civil et militaire à fonder. Tout à l'heure , le poêle pourrait dire à peu près comme
Cornélius Nepos dans la vie d'Annibal : Puppes averterant seque ad castra naatica retulerunt 11 ne nous montre cependant pas les Troyens tournant les poupes de leurs navires à terre, et montant leurs vaisseaux sur le rivage, parce que déjà, dans le HP livre, il a dit :
Jamquc fcrc sicco subducUe littorc puppes. (V. i35.)
Ce qu'il nous montre , ce sont les navires tirés au sec sur le rivage; défendus d'un côté par l'enceinte du camp et, de l'autre , par les eaux du fleuve; accessibles pourtant à la fureur de Turnus, qui, un brandon à la main, vient y porter l'incendie. Ce qu'il nous montre , c'est Cybèle voulant sauver cette flotte qu'elle a permis que l'on construisît des pins de l'Ida qui lui étaient consacrés, et criant aux vaisseaux menacés par la flamme : Itesolutœ, ite deœpclagi!; c'est, à cet ordre, chaque poupe rompant les liens qui l'attachent au sol, et toutes les proues glissant, se précipitant dans les eaux et y plongeant profondément comme aurait fait une troupe de dauphins ; enfin , c'est , à la surface du fleuve , l'apparition subite d'autant de nymphes (merveilleuse transfiguration!) qu'un moment auparavant on avait vu, debout sur le rivage, de proues éperonnées d'airain.
Sans doute, quand Virgile dit : Quœque puppes... ima petit nt , il veut bien faire entendre que ce sont les vaisseaux qui disparaissent complètement dans le Tibre; pourquoi préfêre-t-il donc puppes à naves? Est-ce seulement pour parier un langage figuré? pour faire un trope?Non. Virgile est homme spécial , s'il est écrivain élégant ; il décrit le mouvement de l'entrée à l'eau des navires en homme du métier et en poète, tout à la fois. C'est la poupe qui est le plus avant sur la terre ; c'est à cette partie qu'a été attaché le palan à l'aide duquel on a fait glisser la quille sur les rouleaux, ou les bois demi-sphériques qui ont servi à tirer le bâtiment au sec; c'est à la poupe qu'estresté fixé ce palan de retenue (vincula)\ c'est donc un effort de la poupe qui a dû rompre ce lien solide. L'arrière dégagé,
tout le corps (disjice corpora [navium] ponto, liv. I*, v. 76, toto descendit corpors pestis, liv. V\ v. 683) tout le rorps glisse sur le plan incliné formé par quelques rouleaux, et cest le rostre qui s'immerge le premier, puisqu'il est placé à la partie antérieure du navire; il s immerge comme le long museau du marsouin qui plonge; il ressort aussi le premier comme le museau de ce poisson , quand le marsouin reparaît à la surface pour plonger de nouveau.
En appuyant sur cette comparaison , je veux faire remarquer que Virgile n'a point employé saus motif œratœ prorœ après demersis rostris.Cesi, en effet, la tète des Néréides qui perce d'abord la surface du fleuve (virgineœ faciès redduntse), c'est-à-dire c'est la tête de chaque vaisseau, déjà transformé, c'est l'avant métamorphosé , c'est l'airain de la proue , un instant auparavant sur le rivage , que Virgile dresse sur l'eau du Tibre; le reste du navire, femme ou poisson, restant caché sous les ondes. On le voit, il est impossible d'être plus précis que ne l'est le poète marin aux intentions de qui je suis sûr de ne rien ajouter, mais dont je crois mettre en saillie la pensée tout entière.
Qu'ont fait de ces quelques vers, qui sont un tableau si complet, les commentateurs et les traducteurs de Virgile? Ont-ils tenu compte de cette savante exactitude du peintre? Vous allez voir. Ascensius ne trouve d'ingénieuse explication à donner , à propos du mot puppes , que celle-ci : Puppes, scilicet ipsœ naves incipientes à pappibus Nymphœ fieri ( c'est tout justement le contraire) abmmpunt, etc. (Virgile, Venise , 1 5a 1 , fol. clxvi , lig. 8. ) N'est-ce pas bien entendre Virgile ? N'est-ce pas heureusement aider à l'intelligence d'un texte? Le père de la Rue ne se doute pas de la raison qui a fait opposer par Virgile les proues aux poupes, et, dans son Interpretatio marginale (p. 48o, édit. de Londres, 17^0, in-8°) , il dit : Singalœ naves abscindant suos fanes è littoribus, ft plus bas : Carrant mari, anot œratœ naves antea hœserant
ad littora. Annibal Caro ne s'inquiète guère plu» du sens précis du passage qu'il traduit :
A questa voce in quanto Udis.M a peoa, s'allentar le (uni De' lor ntegni ; e di Del fi ni in guisa , Co i rostri si tufFaro. Indi sorgendo (Mirabil mostro) quante a riva in prima Eran le navi , Unti di dontelie Si vidder par lo mar sereni aspetli.
(Enéide diVergilio, Napoli, i 7 53,p. 435.)
Ici les poupes ont disparu tout à fait, et les vaisseaux sont substitués aux proues.
Gregorio Hernandez de Velasco traite Virgile tout aussi cavalièrement :
Vos nao* , id libres
Subito rompen todas las amarras :
Y sumergiendo los agudos roslro»
A hondo vàn a modo de Delfines
Y en un momento (prodigiosa cosa) En otras tanlas formas de doacellas Se buelven , y ligeras cortan la agua.
(Encyda, Valencia, 1776; lom. a, p. bi.
Joaô Franco Barreto est-il plus scrupuleux ? Un peu plus ; mais qu'il est loin de la précision de Virgile :
Rompen logo as amarras todas ellas, Bicos as proas saô , azas as vellas.
E pelos altoa mares à maneira De Delfins vaô c'os bicos mergulhando E de donzcHas logo a verdadeira Forma outras tantas te, monstro admirado.
Cada quai polos mares vay Ugeira , Em concertado, c muy vistosobando Quant,! s na praya estavaô co as ferradas a sens ea labres
(Encida, Lisb. iSoo, t. a , p. i3o.)
Pour Dryden, comme pour La Rue et Velasco, les proues qui étaient sur la rive , les poupes qui rompent leurs liens , sont les navires eux-mêmes :
Whcit lo , tir obedient ships tbeir haulsers hroaL; And, sirange to tell, likc dolphins in the main, They plunge their prows, and divc, and spring «gain : As many bcauteous roaids the billows sweep .As rode before tali vassels on the decp.
(Virgil's Eoeis, London, 1792; p. 9, vol. 4).
« Voyez alors les navires obéissants briser leurs haussières; et, chose étrange à dire, (le mirabile monstram de Virgile! le vaisseau jeune fille, la prodigieuse transformation, le monstre merveilleux devenu : strange to ielll) semblables à des dauphins, enfoncer leurs proues dans le fond des eaux, et plonger, rt sortir bientôt, et autant de belles filles raser le* ondes (balayer les lames) où, auparavant, de hauts vaisseaux avaient été ancrés sur le rivage. »»
L'éloigncment du traducteur pour le mot propre que j'ai signalé dans le latin d'Ascensius et du père de la Rue, dans l'italien du commandeur Caro, dans l'espagnol de Velasco, dans le portugais de Barreto, dans l'anglais de Dryden.je le retrouve dans l'interprétation allemande de YÉnéïde par John Voss : Und mit Linmal Reissen die Barken, etc. (tom. 3, p. 1^9), que je traduis littéralement, comme j'ai fait pour l'anglais : u Et tout à coup les barques rompre en même temps la corde qui les retient au rivage par l'arrière (vont steurende das Strandseil), et, à la manière des dau phins, immerger aussitôt leur éperon et plonger sous les eaux. Alors, étrange prodige! en jeunes filles, s'élever sur l'eau , en pareil nombre , et voler sur le flot de la mer. » Le seltsames fVunder! ne vaut pas mieux que le strange to tell de tout à l'heure, et le passage tout entier de la traduction allemande laisse autant à désirer que celui de la version anglaise. Serons-nous plus heureux avec le plus estimé de.s traducteurs français. Ouvrons Delille :
Chaque nef, à ces mots, rompt le nœud qui l'arrête; îjj - Et tels qu'en l'Océan plongeant leur large tête Les folâtres dauphins se cachent dans les flots, Ainsi leurs becs d'airain descendent dans les eaux.
Tout à coup, o prodige! autant que le» cordage* Retenaient de vaisseaux attachés aux rivages, Autant, du sein des eaux, on voit de tous côtés Sortir, <fun air riant, déjeunes déités.
Il est permis de dire que Delillc , pas plus que ses rivaux étrangers , n'a asses intimement compris le texte de son auteur. Ce qu'il y a de vraiment technique dans les cinq vers de Virgile lui a complètement échappé, et il a traduit puppes par nefs, et prorœ par vaisseaux, comme si, en effet, le poète latin s'était appliqué à remplacer par deux synecdoques le mot naves qu'il n'osait pas répéter, l'ayant employé à trois vers de là. Je le dis encore , c'est à dessein, et non pas seulement parce quelle lui était plus commode, ou parce qu'il regardait cette substitution comme plus élégante , que le chantre d'Énée a nommé des parties du vaisseau poulie vaisseau lui-même. L'écrivain spécial, le peintre de marine, se manifeste ici tout entier, et c'est ce que n'ont pa.« aperçu ses interprètes, à qui la marine était étrangère.
Une préoccupation constante aveugle presque tous les traducteurs et annotateurs de Virgile; ils veulent que, le plus ordinairement , le poète sacrifie le mot propre au mot figuré. Il est facile, au moins quant à ce qui est des choses nautiques, de montrer que c'est le contraire qui a lieu. Et, puisque les mots puppis et prora sont déjà sur le terrain de la discussion, voyons si Virgile les a employés au figuré comme on le pense. A puppis d'abord.
Bien que ce soit à l'Énéide que je veux borner mon travail, je ne négligerai pas les deux passages des Géorgiques où il est question de poupes. Au livre I er , v. 3o3, parlant des arrivages qui ont lieu dans les ports, au moment de l'hiver, Virgile dit :
...presse cuin jam portum tcligere carina»
Puppibus et \x\i nautx imposuere coronas.
Kst-il nécessaire de démontrer que ce sont bien les poupes que les matelots ont couronnées , quand les carènes rem-
plies ont touché le port? C'est à la poupe quêtaient les images des divinités tutélaires, celait donc à cette extrémité du navire que , joyeux d'avoir échappé aux périls d'une navigation tardive, les nautoniers devaient suspendre les couronnes qu'ils offraient aux dieux , par qui leurs cargaisons avaient été sauve'es des fureurs d'Éole. Je ferai remarquer, en passant, que si, pour désigner les navires, Virgile se sert ici du mot carinœ, ce n'est pas sans intention. Est-ce la quille que le poète appelle carina? Non; c'est la partie immergée, c'est la carène, c'est-à-dire ce sont les fonds et les flancs du navire. Et pourquoi plutôt carinœ que rates ou wives ? Parce que c'est la carène qui est remplie (firessa) de marchandises chargées au port du départ. Ailleurs je reviendrai sur l'emploi que Virgile fait du mot carina.
Assurément c'est pour navibus que , dans le troisième livre des Géorgiques (v. 362), Virgile a dit puppibus ; mais pourquoi a-t-il préféré le mot qui désigne la partie postérieure du bâtiment à celui qui nomme le bâtiment lui-même? Il s'agit des eaux grossies du Danube, charriant des glaçons et entraînant les chars avec leurs roues ferrées , comme auparavant elles portaient des barques aux poupes larges et ouvertes :
Undaquejam tergo ferratos sustinel orbes Puppibus illa prius patulis, nunc hospita plaustris.
Comme navibus convenait par sa mesure autant que puppibus au second de ces vers, ne faut-il pas inférer du choix fait par le poète, que les barques du Danube avaient ce caractère particulier d'un arrière plus large que l'avant? Je suis convaincu, quant à moi, que c'est ce fait des poupes, ouvertes que Virgile a essentiellement voulu rappeler. Peuton douter qu'il se soit complu dans un pareil détail, quant les vers qui précèdent ceux-ci nous le font voir, désireux de faire connaître les pasteurs de Lybie et tout ce qui leur appartient, nommer leurs chiens d'Amvclée et leurs carquois fabriqués en Crète.
Au 1" livre de l'Enéide on lit (v. 73) :
Incule vim ventis, submersasque obrue puppcs.
Certes, Virgile aurait bien pu dire : Obrue naves, mais Junon veut que les poupes renversées soient submergées, abîmées, brisées, et ne puissent revenir à la surface des ondes , parce que c'est à l'arrière des navires que sont les pénates et les chefs des Troyens, c'est-à-dire tout llion qu'Lnée porte en Italie :
Uium in iuliani porlans, victos que pénales. (V. 72.)
Le père De la Rue ne craint pas de substituer naves à pup~ pes (p. 180); Voss l'imite : Versenke die Schijf'in den Strudel. (V. 69, p. 9, t. IL) Barreto conserve le mot propre : As samergidas popas com violenta força destroca. (P. 10; strophe 1 8.) Annibal Caro reporte aux Troyens les vœux que Junon fait contre les poupes de leurs vaisseaux : Aggiragli, confondigli, sommergigli. (P. i5a.) Dryden ne tente pas contre son texte une lutte qu'il croit inutile ou dangereuse; il se contente de dire froidement : « Avec la nuit enveloppe les cieux, abime ou disperse mes fatals ennemis. — fVith night involve the skies , sink or disperse, etc. (P. 229, v. io5.) Hernandez de Valasco tient pour vaisseaux, au lieu de poupes : Sas navios... sean del turbulcnto mar tragados...T)e\i\\e n'y fait pas plus de façon : « Submergez leurs coupables vaisseaux. »
Suivons le premier livre. Au vers 119 nous trouvons pnppim :
Ipsius ante oculos ingens a vertice ponlus
In puppim ferit : exculitur pronusque magister
Volvitur in caput . . .
11 s'agit cette fois d'une lame immense qui , venant de la proue du navire d'Orontc, et tombant de haut (a vertice), me paraît avoir ce double sens ; il fortifie ingens en même temps qu'il est en opposition avec puppim, comme extrémité du vaisseau), déferle sur la poupe, ébranle le capitaine, qui, au mouvement du tangage est déjà penché en
avant (pronus), et le fait tomber, roulant sur lui-même la tête la première. Puppim est bien au propre ici, et il est impossible de ne le pas reconnaître. Aussi tous les traducteurs que j'ai sous les yeux ont-ils conservé le mot : poupe. Quant à vertex, quelques-uns y ont vu la proue d'autres ne se sont pas préoccupés de ce détail , et j'aime mieux leur oubli qu'un contre-sens comme celui qui a échappé à Servius. Cet illustre commentateur veut que à vertice soit synonyme de à puppi; il ne réfléchit pas que, si la vague se dressant derrière la poupe était entrée dans le navire par l'arrière , ce n'est pas assurément sur la tête que serait tombé Oronte. Virgile a rendu, avec sa rare habileté de poète marin, l'eflet du tangage, et l'embarquement par l'avant de cet effroyable paquet de mer, qui couvre le vaisseau, et l'engloutit dans un tourbillon où il sombre, la proue en avant, en tournant trois fois sur lui-même. Delille n'a pas rendu le à vertice; il montre Oronte suivant le mouvement du flot, la tête baissée, ce que Virgile n'a pas voulu faire comprendre par pronus volvitur in caput; et il finit par un très-bon vers, qui ne rend cependant pas le rapidus vorat œauore vortex. Les autres traducteurs sont encore moins heureux , excepté peut-être Annibal Caro.
Il est inutile que je m'arrête à : Celsis in puppibus arma Caïci. (Liv. I w , v. 187.) Les vaisseaux de Caicus portaient à leurs poupes élevées des boucliers et différentes armes qui les distinguaient des autres navires; cela est clair pour tout le monde , mais tout le monde ne croit pas qu'il soit bon de préciser l'endroit où les armes de Caicus se font voir. Dryden, par exemple, dit seulement qu'Enéc voit flotter les étendards de Caïcus : See streamers of Caicus Jly. Annibal Caro avait avant lui négligé de dire où Enée aperçoit : de Caico as armas nos bande iras. Delille croit devoir passer trois vers sous silence, comme s'ils étaient de trop dans Virgile.
Au vers ào'S du I" livre, si puppes figure \wuvnaves, c'est que les navires , quand ils prenaient port (portum tenct , liv. I",
v. 4o3) , tournaient leurs poupes au rivage, au quai. De la Ru* passe par-dessus cette considération. Il fait tort à Virgile, en supposant qu'ici naves pourrait prendre la place de pappes. Delille n'y manque pas, non plus qu'Annibal Caro (p. 1 68) , etVelasco (p. 27), et Dryden (p. a 48, v. 55a ). Barreto met frota, au lieu de puppes, etVoss, qui se pique cependant d'exactitude, l'imite. (P. 36, v. 399.)
Ne sont-ce pas les poupes encore que voulut spécialement désigner Virgile, lorsque, rappelant l'incendie porté par Hector dans les vaisseaux des Grecs, il dit, liv. II, v. 276 :
Vcl Danautn Phrygios jaculatus puppibus ignés.
Sans doute ce sont elles. Les Grecs avaient abordé la rive troyenne par la poupe pour y faire leur débarquement, — la chose se passa ainsi, comme on le voit, par le débarquement desTroyens chez les Rutulcs, livre X, vers 287 de l'Énéide; — c'étaitdonc la poupe que, naturellement, Hector devait attaquer d'ahord par la flamme. Fidèle à son infidélité, De la Rue traduit : injecisset ignés trojanos in naves Grœcorum. Delille parle de la flotte en feu, ce qu'avait fait Annibal Caro : Ettor . . . rilucente del foco ond'arse il gran navile argolico. Dryden avait aussi imité Caro : And laanch'd against their navy Phrygian flre. Velasco avait également traduit par Jlota le puppibus du latin , auquel Barreto avait donné pour équivalent armada ingente. Voss ne fut pas plus exact , et, chez lui, les poupes grecques devinrent der Danaer flotte. On voit quel cas font les traducteurs du soin qu'a Virgile d'employer le mot propre ; ou plutôt, on voit qu'ils ne comprennent point que c'est au mot propre que s'attache Virgile toutes les fois qu'il parle des choses nautiques !
Poursuivons ce minutieux examen, et voyons la regia puppis du II e livre, v. 287 :
Flamraas qnum regia puppis
Ktlulcrat. . .
C'est à la poupe que se tenait le roi des Grecs ; c'était de là que le signal devait être donné à Sinon, et c'est ce que constate Virgile , méconnu par le père De la Rue , Dryden (Guided by th' impérial galley's Ught), Barreto (Na capitania a levantada flamma), Velasco (La nao realan faeao haciendo). Cette fois, Del il le traduit fidèlement; il dit la poupe royale , comme Voss, des Kôniges Steuer. Pour Ànnibal Caro, il explique en traduisant: Da la saa poppa il regk legno ne die cenno col focco.
J'ai cité plus haut le vers 1 33 du livre 111* :
Jamquc fere sicco subductac littore puppcs.
Il établit que, dans certains cas, et, par exemple , quand, dans une saison douteuse , les navires devaient rester longtemps au pays qu'ils avaient abordé, et que là n'était point un port où ils pussent trouver un refuge contre la mer et le vent, on les halait à sec sur le rivage, et que c'était la poupe qui montait la première, tirée par certains engins. Virgile ne crut pas devoir entrer dans les détails de l'opération qu'il montre à peu près accomplie, et c'est dommage. Nous savons cependant comment elle se pratiquait. On plaçait, sous la quille ou sous le plat du navire, de ces rouleaux appelés palanges, dont Nonius Marcellus dit la forme et l'usage en ces termes : Palanges dicuntar fastes teretes qui navibus sabjiciuntur, cum attrahantar adpekgus, tel cam ad liltora sabducuntur. Des leviers aidaient à l'action des rouleaux. Un certain nombre d'hommes maniaient ces leviers, d'autres, se plaçant au-dessous de la poupe qui devait sortir la première de l'eau, à mesure que l'arrière montait au rivage, supportaient de la môme manière le navire de l'un et de l'autre côté; enfin quelques-uns faisaient effort sur des cordes fixées à la poupe, et passant par des poulies, et quelques autres avaient toutes prêtes des béquilles pour rlayer des deux bords le bâtiment, quand sa proue était hors de la mer. Flaccus. dans un vers excellent , au moins
à notre point de vue, nous apprend que la mise à terre de» navires se faisait au pas de course par les matelots , courbés sous le faix et le jarret tendu :
Puppem humeris subeuntet tento poplite proni Decurrunt. Arg. liv. 1.
La tradition antique est vivante encore sur tous les rivages de la Méditerranée. Dans la rivière de Gênes , les palanges s'appellent palati; la corde ou le moulle (palan) servant à la traction du navire s'appelle palanco; nous ne savons pas le nom de celle dont se servaient les Grecs et les Romains
Au commencement du VP livre , Virgile nous fait assister à l'arrivée des vaisseaux d'Énée à Cumes. C'est un mouillage que prend la flotte, et non une mise à terre des na vires qu'exécutent les matelots troyens :
Obvertunt pelage» proras : tum denlc tenaci Anchora fundabat naves, et litlora curvae PraHexunt puppes.
On ne saurait être plus clair, plus simple et plus exact. Les proues sont tournées du côté du large, l'ancre accroche les navires au fond de la mer, et les poupes recourbées couvrent les parties du rivage qui s'avancent dans l'eau (prœ).
Le texte était trop impérieux, si je puis hasarder ce mot, pour que De la Rue se mît autant à l'aise que de coutume. Il respecta proras et puppes. Pour les subductœ puppes du III' livre, c'est différent : naves deductœ a mari, dit-il, p. a 55. Italien, portugais, espagnol, français, allemand et anglais, tous les traducteurs ont fait comme le commentateur latin; tous ont traduit convenablement les vers: Ob-
1 Horace, parlant de la mise à l'eau des navires qui ont passé l'hiver sur le rivage, dit, ode 4 :
Trahnnlqtjc ticcj* machina- caiinat.
Je fersi observer que carinm est pris au propre ici, connue toujours il l'est dans Virgile, ainsi que je le montrerai plus loin.
ver tant pelago, etc, et ont négligé les puppes du vers : Jamque fere sicco, etc.
Je n'ai pas besoin de m arrêter au 277' vers du III* livre, qui est aussi le 901* du VI* :
Anchorade prora jacitur, slant littore puppes.
Ce que je viens de dire à propos de : littora curvœ prœtexant puppes, suffit à démontrer que ce n'est pas sans une intention formelle que le poète n'a pas plus dit : stant littore na ves , que prœtexunt naves. Ici De la Rue a conservé le mot propre. Delille a paraphrasé la concision de Virgile en deux vers médiocres, dont le moindre défaut est d'oublier le sens du dernier hémistiche latin .
L ancre se précipite et plonge au fond des mers; De nos vaisseaux oisifs la course est suspendue.
On pourrait croire qu'au lieu de traduire Virgile, Delille voulut imiter Barreto , qui avait dit :
Da proa aos mares a anchora se bota E da insperada terra emfim goxamos.
Velasco n'est pas plus scrupuleux que le Portugais, son devancier. Annibal Caro cherche à se rapprocher de l'original, mais, au lieu de dire : ed accostate poppe al Uto, il dit : accostati i legnj. Dryden se borne à signaler la chute de l'ancre et passe sous silence le mouvement des poupes vers le rivage : Oar crooked anchors from the prow we cast. — uNous jetons de la proue nos ancres crochues. » — Voss veut tout rendre, et son vers, très-diflicile à traduire, traduit celui de Virgile aussi bien qu'il est possible de le faire :
Vorne ruth am Anker der Kiel , und hinten am slrandscil.
Vénus dit à Énée (liv. I**, v. Ao3. ) :
Haud aliter puppesque tua*, pubesque tuorum Aut porturo tenel, aut pleno subit oslia velo.
Le P. De la Rue n'a pas conservé puppes dans son interprétation, bien que Servius lui eût donné l'exemple du rcs-
pect pour le mot que Virgile avait considéré comme le seul propre à rendre justement sa pensée. Je l'ai dit plus haut : les navires, quand ils étaient dans un port, ou à l'ancre le long d'une côte , tenaient le port par le câble qui y attachait leurs poupes; Vénus devait donc montrer à Énée les poupes de ses vaisseaux qu'il croyait perdus, portum tenentes. Un navire qui entre dans un port à pleines voiles a le vent ou grand largue, ou tout a fait en poupe : sargens à puppi; Venus devait donc dire à Enée : «Tes poupes tiennent déjà le rivage, ou elles entrent au port, le vent qui remplit la voile les y poussant. » Virgile pouvait-il préférer naves à puppes? Poète technique, pouvait -il même hésiter entre les deux expressions? Delille rend ainsi les deux vers latins :
Ainsi vos compagnons et leurs nefs triomphante» Voguent à pleine voile; et, rendant grâce au tort. Ils entrent, ou bientôt vont entrer dans le port.
Delille s'était cru, sans doute, autorisé, par l'exemple de ses devanciers, à négliger la précision de l'original qu'il traduisait. Il avait lu dans Annibal-Caro :
Cosi placato il mare, a piene vele
E le tue navi , e gli tuo naviganti
O preso an porto, o tosto a prender lanno. (P. 168.)
Joaô Franco Barrcto avait dit aussi :
Assi os teus, e a tua Frota, entendo
Qne ou toma porto agora, ou vai dispondo
As a non ras para isso a vella dada... (P. 43.)
demandez de Velasco n'avait pas mieux compris l'intention, si manifeste pourtant, de Virgile.
Asi tus naos y compania sè cierto
Que tienen ya , o tendra fi rouy presto, puerto.
Dryden n'avait pas cherché à se rapprocher davantage du sens et du mot techniques :
Nol otherwise your thipt. and ev'ry friend Alrcady hoW the port, or with swift *ails descend.
Pour Voss, comme pour le Portugais Barreto, puppes est un synonyme de flotte :
So ist dir die Flotte SowoU] , wie die sâmlliche Jugead , Theils in dem Port, theils naht sie mit schwellendem Segel der Mûndung.
J'ai passé, sans m'y arrêter, sur le vers 1 3o # du IIP livre, parce qu'il ne peut pas donner lieu à un doute. 11 est l'expression de la navigation vent en poupe :
Prosequitur surgens à puppi ventus euntps .
Pappi se trouve encore dans ce même IIP livre aux vers 5 1 9 et 5 a 7 . Dans le premier, il s'agit de Palinure , qui , après avoir écouté les vents et observé tous les astres, donne, avec la trompette , le signal du départ aux Troyens endormis sur le rivage de l'Épire. C'est de la poupe où il s'est placé pour ses observations qu'il donne ce signal :
Dat clarum è puppi signum...
Dans le second, c'est Anchisc qui, après l'embarquement de tous les siens, a couronne une large coupe remplie de vin , et, debout sur la poupe, adresse aux dieux une prière pour demander un vent propice et une navigation facile :
Stans ceisa in puppi...
La poupe est la place d'honneur; c'est celle que doit occuper Anchise, et en ce moment plus que jamais, puisque s'il fait un sacrifice aux dieux de la mer et des tempêtes , il en fait en même temps un aux divinités de la terre, et qu'il faut qu'en tombant de la coupe des libations le vin louche à la fois le rivage et l'onde qui le baigne. Mais, ailleurs, on voit Énée, debout sur la proue, offrir un sacrifice au moment d'un appareillage de sa flotte. Pourquoi à la proue et pas à la poupe? Le voici : Enée veut sacrifier à Vénus marine et aux déités cruelles qui soulèvent les orages, c'est donc seulement dans la mer que doivent tomber les entrailles des victimes et le vin du sacrifice. Aussi le poète le place sur
son vaisseau, debout, à lavant : stans procul in prora, couronné de branches d'olivier, et déjà la coupe à la main , quand Tordre est donné de détacher, l'une après l'autre, les cordes qui retiennent les poupes à la terre : solvi ex ordinc fanes. Aussitôt que son navire , poussé à la mer, fend les premiers flots , le fils de Vénus :
Extaque salsos
Porricit in fluet us, ac vina liquentia fundit. (Liv. V, v. 775.)
Chez Delille , Palinure avertit les Troyens d'un signe impérieux fait a du haut de la poupe -, » mais Anchise est seulement « debout sur le tillac » ce qui ne veut pas dire qu'il soit à l'arrière , comme la vérité de la situation l'exige. Quant à Ènée, le traducteur français ne dit pas même que c'est du haut de son navire qu'il jette « dans les mers » le vin pur et les intestins sanglants. Ainsi disparaissent les détails les plus nécessaires ; ainsi s'effacent les mots exprès par lesquels Virgile peint les usages des marins antiques ! Voss a ici plus de respect pour le poète , qu'il suit pas à pas. Anchise, comme Palinure, sont, chez lui, sur le hinterverdeck , Énée est : vorn inn schif. Dryden ne juge pas utile de dire de quel endroit Palinure gave the sign to weigh — donna le signal de lever l'ancre — , où Anchise iniplor'd the pow'r divine. Il consent à le placer sur le pont et debout : high on the deck; mais il n'a garde de le mettre à la proue. Barrcto, très-fidèle, au livre IIP, dresse Énée em pé sobre a poppa au V e . Hernandez de Velasco fait donner, par le pilote, le signal su nao, mais non à la poupe; il est plus exact ensuite, car il montre Anchise en la alla poppa de la nao et le pieux Énée En lo alto de la proa. Annibal Caro est. cette fois, d'une exactitude scrupuleuse , qu'on doit remarquer aussi dans le père De la Rue.
J'ai fait observer plus haut que Stans celsa in puppi est trois fois répété dans l'Énéide. Dans le cas de la première répétition, liv VHP, v. 680, il s'agit d'Auguste à la bataille d'Actium. Sur un vaisseau , quel autre lieu que la poupe de-
vait convenir à César? Dans le second cas, liv. X*, v. a 6 1 , c'est Lnée qui est debout sur l'arrière de son navire , comme au IV liv. v. 554. Puppi est donc encore le mot propre, auquel ne saurait être substitué ni prora, ni nave. Pourraiton le remplacer par un équivalent au V* liv. v. 1 1 ? Mais c'est Palinure , c'est le pilote qui tient le gouvernail. Le gouvernail est à l'arrière; Palinure doit-il cire ailleurs? Dryden et Delille peuvent croire qu'il n'est pas indispensable de faire sentir que le pilote est à son poste dans un moment difficile; Virgile le croit, lui, parce qu'il veut intéresser à Palinure, si vigilant toujours, et là, si ferme devant un danger pressant qui engage sa responsabilité. Pourrait-on remplacer puppi dans le v. 175 de ce même livre V? Non. Gyas précipite Menaete du haut de la poupe où il était avec la fonction de timonier ; nave serait insuffisant, prora serait absurde. Quand le Sommeil , sous la figure de Phorbant, vient s'asseoir à côté de Palinure (v. Sà 1 , liv. V. ) , où Virgile l'asseoira-t-il , si ce n'est à la poupe que le pilote occupe au moment où appareillent les vaisseaux d'Énée? Lorsque le poète rappelle, au liv. VI, v. 33g, la chute que fait Palinure :
Cum puppis parte révulsa Cumque gubernaculo. (V. 858.)
alors que le sommeil a vaincu sa vigilance , n cst-il pas na turel qu'il dise :
Ki ciclfrat puppi, mediis effusus in undis.
iVote ne serait-il pas froid? Puppi n'a-t-il pas le mérite de nous reporter à puppis parte? — C'est sur les poupes des quatre navires qui vont se disputer le prix de la course que sont les duc tores, resplendissant d'or et couverts de la pourpre (liv. V, v. 1 3a). — Beroé conseille auxTroyennes d'incendier les navires de leurs époux (liv. V, v. 635), et ce sont les infamtas puppes qu'elle les engage à brûler d'abord , tant parce que les poupes sont approchées du rivage , que parce qu'elles recèlent des dieux qui les ont trompées , des dieux funestes
(infaustos). Mais Jupiter sauve les poupes à demi-brûlées en les inondant d'une pluie abondante : implentur super puppes (v. 697). — Vénus, priant Neptune detre favorable à son fds , entre autres cruautés de Junon , lui raconte les poupes brûlées par les femmes troyennes ( v. 793); ces poupes où étaient ses images avec celles des dieux de Troie, et auxquelles Iris s'est acharnée peut-être pour cette seule raison.
En est-ce assez? Est-il prouvé autant que je le voudrais que Virgile n'employa jamais indifféremment le mot puppis, et que, si navis fut souvent rejeté par le poëte, c'est que le poète recherchait toujours le mot propre, et non, comme le disent toutes les rhétoriques , le mot figuré? J'espère que la démonstration est complète. Cependant ne va-t-on pas me dire que j'ai choisi mes exemples pour fuir les difficultés de ma thèse, et qu'il y a encore dans l'Énéide douze ou treize passages qui pourraient bien m'être moins favorables que les vingt-trois auxquelsje me suis arrêté? Eh bien, soit; poussons à bout cet examen, au risque d'être accusé ensuite d'avoir surabondamment accumulé mes preuves.
Dans le dénombrement de la flotte , au X* livre , est-ce arbitrairement que Virgile montre, la première de toutes, la poupe où magnus sedet Eneas? Non , pas plus que ce n'est indifféremment qu'il place Pallas, le fils d'Évandrc, à la gauche d'Lnée. La droite était la première place, sur l'arrière; la gauche était la seconde. 11 en est encore généralement ainsi dans les marines qui ont gardé les traditions de l'antiquité. A la poupe d'Abas brille une figure dorée d'Apollon; et il serait aussi étonnant que Virgile eût dit : aurato fulgebat Apolline navis , qu'il le serait qu'il n'eût pas dit (v. 3oo) :
Sedero cari ne Omnes innociuc; sed non puppis tua, Tarchon.
Quelle manœuvre a faite Tarchon? Quand Enéc, abordant la rive où il va bientôt voir accourir Turnus, a tourné les poupes de ses vaisseaux de manière à débarquer tout de
suite ses Troyens, en poussant les planches de communication socios de pappibas altis pontibus exponit (v. 287), Tarchon va droit à terre, l'éperon en avant; il veut ensabler ses navires par l'avant; il veut que les rostres ouvrent la terre ennemie, et que la carène elle-même se trace un sillon où elle restera immobile. On obéit à ses ordres; toutes les carènes des navires qui lui appartiennent s'asseoient sans accident sur le rivage où lésa poussées l'effort des rameurs; elles s'y asseoient tout entières, aidées par le flot qui s'élève crescenti œsta; celle de Tarchon seule s'arrête avant que l'arrière ait pris pied sur le sol dans toute sa longueur ; la poupe reste à peu près suspendue, ayant rencontré une roche ou une élévation de terre; longtemps supportée par cet écueil , où son équilibre est douteux ( anceps) , la vague la bat, la fatigue et la brise. Mais qu'importe à Tarchon? N'a-t-il pas dit :
Frangcre nec tali puppim statione reeuso Arrcptà tellure semel! (V. 297 )
Ce naufrage peut cependant devenir funeste à son équipage qu'embarrassent les débris flottants des bancs et des rames, et que le flot rejette au large. Unda relabens parait être en contradiction avec crescenti œsta ; il me semble qu'on peut l'expliquer à l'honneur de la logique de notre poète. Vœstas crescens, ce n'est pas la marée montante, c'est le flot qui déferle au rivage, le flot qui se gonfle en se roulant, et arrive ainsi jusqu'à la terre qu'il couvre de son écume, quand il s'y brise. Ce phénomène de la vague grande et forte , même lorsque la mer est calme, n'est pas rare; il est même assez ordinaire dans certaines localités. Plus la lame est haute, plus elle va loin sur la terre : c'est à ce fait que se rattache l'espérance de Tarchon pour investir la terre des Rutules. Plus aussi la lame est allée loin , plus elle se retire, et c'est cette retraite que Virgile caractérise à merveille par les mots : unda relabens.
Il n'est pas sans intérêt de voir comment les interprètes
du poète marin ont traité le passage du X* livre dont je viens de présenter le sens rigoureux. De la Rue s'entête à prendre au figuré puppis, puppim, puppibas; navis, navim, navibus reviennent obstinément sous sa plume et décolorent tout ce beau morceau. Dans carina, il ne voit que la quille : trabs ima , comme il dit , et non pas la carène elle-même montée sur la quille; il est clair pourtant que, si Virgile compare au soc de la charrue le rostre ouvrant la terre fertile , ce n'est pas seulement la quille qui doit se tracer un sillon, mais la carène elle-même, c est-à-dire (hyperbole pleine d'énergie) le fond du navire semblable au versoir qui suit le soc. Quant à : Jlucius fatigat , De la Rue ne veut pas, avec Scrvius et le bon sens , que ce soit le flot qui fatigue la poupe ébranlée du navire de Tarchon , mais, au contraire , que ce soit le navire qui fatigue les flots : scilicet crebro remorum et contorum impulsa , saccnssuqae , at ex arenis extraheretar. (P. 5 1 9 , not. 3o/i.) A ce compte, c'est la terre qui serait fatiguée, et non la mer. Annibal Garo rejette aussi les poupes du texte; Barreto, au lieu de dire avec Virgile : «mais non pas ta poupe, Tarchon!» dit tout résolument : as PROAS, todas indo a salvamento, senaô a tua , 6 Tarchon. Et puis, au lieu de montrer les matelots d'Enée se servant des rames, soit pour sauter à terre, soit pour s'y glisser, il traduit le per remos alii par outras a remos en bateis passavaô, sans se douter que Virgile s'interdit à dessein les esquifs dans un débarquement aussi spontané. Comment ne pas voir que l'ardeur de ceux des assaillants que retarde la foule, pressée sur les planches jetées à terre du haut des poupes, est admirablement peinte par ce peu de mots : Multi... se credere sa (tu , per remos alii! Comment vouloir ajouter à cette peinture un trait qui l'affaiblit! Saint Louis débarqua comme les impatients de Virgile, que me rappelèrent, en i83o, tant de nos soldats au moment de notre abordage à la plage de Sidiel-Ferruch Velasco tombe dans les mêmes fautes que
J Le 14 juillet , à trois heures du malin.
Barrclo. Drydcu ajoute aussi des embarcations aux moyens que Virgile emploie pour mettre les Troycns à terre : snme arc by boats expos'd; mais il comprend le per remos alii, et rend bien ce détail :
Witb lah'riog nars they bear along tlio strand. (Vol. lit, p. 70)
Quant aux poupes du latin, elles sont pour lui des ships. Voss, qui, ordinairement, voit de plus près que les autres traducteurs le texte qu'il veut reproduire, ne comprend pns le sens réel de carina; au lieu de raum, il dit hiel, comme Dryden, heel; il ne sent pas non plus que Virgile a une rai son puissante pour nommer les poupes des navires d'Énée et celle du vaisseau de Tarchon , et schijfe vient trois fois au bout de sa plume (t. 111, p. 235-36). Dclillc ne rend pas le depappibas altis; il traduit : frangerc nec tali puppim , etc. par :
Une fois abordés, qu'importe te naufrage!
Paraphrase bien froide.
Le tien (vaisseau) , brave Tarchon, eut un sort moins heureux.
remplace l'énergique : Sed non puppis tna... (sedet); deux fois il emploie judicieusement le mot : carène, mais il a le tort de l'employer une troisième fois pour rendre : puppis anceps;» enfin, partageant l'opinion du P. De la Rue, au sujet du jlactus fatigat, il dit : Sa carène
De son poids* chancelant fatigue en vain tes eaux.
Ces infidélités déparent un morceau qui, s'il ne devait pas être rapproché des vers si techniques de Virgile, serait, il faut le reconnaître , un chef-d'œuvre.
Pour en finir avec le dixième livre, voyons au vers 80 si Virgile, qui pouvait dire :
Parem orarc manu, prwfigere navibas arma.
ne s'est pas servi avec raison du mot puppibus? La partie qui touchait toujours la première la terre que le vaisseau
venait aborder, c était la poupe. Si nous pouvions l'avoir oublié, le vers a 68 du même livre nous le rappellerait :
Douce versas ad littora puppes
Rcspiciunt '.
Or quelle idée veut exprimer le poète? Que les Troyens demandent la paix, les poupes de leurs vaisseaux, qui sont au rivage, pleines cependant d'armes menaçantes (prœ, au dehors). Navibus aurait-il dit assez? puppibus ne présente-t-il pas une image plus nette qui dût être préférée par un ma rin? Au vers a i 9 , le chœur des Néréides entoure le vaisseau d'Enée; Cymodocée nage derrière; elle s'appuie de sa main droite sur la poupe , que bientôt elle poussera , pour imprimer au navire un mouvement de vitesse égale à la rapidité de la flèche.
. . . . Dcxtrà puppim tenet.. . .
. . . .Dextrâ discedens impulit allam, Haud ignara modi, puppim (V. 248.)
Virgile devait-il dire autre chose?
Le VIII" livre nous montre , v. 1 1 5 , Enéc parlant du haut de la poupe; c'est encore le stans cebâ in puppi. Nous entendons, v. A97, frémir les poupes serrées Tune contre l'autre, le long du rivage qu'elles bordent, et c'est encore un souvenir de l'abordage dont je parlais il n'y a qu'un ins tant. Plus loin, dans le récit de la bataille d'Actium, nous voyons, v. 693, les soldats nombreux combattant du haut des tours édifiées sur les poupes, turritis puppibus. On élevait des tours à l'avant et à l'arrière, et si Virgile parle seulement de celles qui dominaient les poupes, c'est que, supérieures aux autres, elles étaient, en eflet, comme les sommets des montagnes auxquelles le poète compare les vaisseaux de César et d'Antoine. Pappibus a donc plus de force dans l'image que n'en aurait eu navibus.
J'ai réservé pour le dernier ce passage du V e livre : Vas-
1 Antre expression du mime fait, liv. VI, v. 410 :
OruJcuii .nKcrtit puppim , rîp*cjur propiuqui».
tis trcmit ictibus œrea puppis ( v. 198). Ici, seulement, je romprends le doute des traducteurs sur le sens réel de pappis; je comprends que Delille ait cru pouvoir dire :
Sons leurs vastes efforts tout le navire tremble,
quoique , dans vastu ictibus , placé après olli certaminc sommo procumbunt, il y ait bien autre chose, selon moi, que de « vastes efforts. » Je comprends qu'on se soit demandé si la poupe d'un navire ébranlé par ses rames peut trembler sans que tout le navire tremble : voyons cependant ce que Virgile a voulu peindre. Mnesthé se voit dépassé par Ségeste. 11 peut reprendre l'avantage ; mais il faut que ses rameurs doublent, comme disent les marins français; il faut qu'ils forcent de rames, qu'ils augmentent le sillage du navire. Comment Mnesthé obtiendra - 1 - il ce résultat? De la poupe où il est, il saute au milieu du bâtiment entre les bancs des nageurs ( média socios incedens nave per ipsos); il les exhorte, les encourage, leur rappelle les grandes difficultés qu'ils ont su vaincre autrefois et les supplie, au nom de leur propre honneur, de ne pas revenir les derniers au point du départ. Son discours enflamme l'équipage. Aussitôt les rameurs étendent, de toute leur longueur, leurs bras vers l'arrière du vaisseau, et se couchant, pour ainsi dire (procambunt) sur leurs avirons, dont la pale est, dans ce mouvement, portée vers la proue, ilsvontchercher le plus loin possible , chacun pour sa rame , un point d'appui dans la mer. Et puis tous, ensemble, se reportent et se renversent en arrière, et le navire obéissant vole à la surface de l'eau qui semble se dérober sous lui (subtràhitur). Chaque fois que les rames sortent de l'eau, la poupe, toute solide qu'elle est, œrea (k) reçoit un ébranlement proportionné à l'étendue et à la force du coup d'aviron 1 qui a donné l'impulsion au navire. C'est la nageabn-
1 En italien : palata, de la partie plaie de la rame nommée : pala, pelle, pale. Le latin n'avait pas de mot correspondant à palata. Remigaiio, renugium, . désignaient l'action continue des rameurs, la uage el non pas le coup d'aviron.
yée , ainsi que les rameurs de nos embarcations nomment le mouvement dont je viens d'analyser les temps, que Virgile a désigné par les mots raslis iclibus. Pouvait -il mieux . caractériser ces actes périodiques des rames, mues avec la force de l'enthousiasme, des rames qui frappent la mer par des chocs (ictibus) successifs, laissant entre eux un intervalle d'autant plus grand [vastis), que l'aviron est poussé davantage vers la proue?
Et maintenant, pourquoi le poète fait-il frémir la poupe à chaque coup de la nage longue? c'est que, observateur attentif des phénomènes maritimes, il a remarqué que tout ébranlement causé à un navire, — qui est un levier flexible, — si l'effort qui le produit agit à la partie antérieure, est trèssensible à la poupe, quand il l'est à peine à l'avant; il a remarqué que le navire lutte contre un obstacle, qui est le milieu dans lequel il faut qu'il s'avance; que l'effort du rempart fluide à diviser se fait par la proue, et que, plus grande est la puissance (action du vent sur les voiles, ou action des rames sur le navire), plus aussi la résistance est grande à l'avant, et plus les tranches liquides séparées par la proue se précipitent vivement, pour se rapprocher en tournoyant à la poupe qu'elles choquent et agitent. Sur un bâtiment long, à la voile, les chocs sont continus, rapides, ne se font sentir que comme une sorte de trépidation, et la poupe du navire peut être comparée à la queue frétillante d'un poisson. Sur ce bâtiment à la rame ils sont plus violents, parce que l'impulsion soufTre des intervalles, et que, chaque fois que le navire est lancé de nouveau après un petit temps d'arrêt, sa proue recommence à lutter contre l'obstacle qu'elle frappe et dont elle reçoit une secousse, bientôt communiquée à la poupe, et bientôt augmentée en cet endroit par le heurt de l'eau qui s'y précipite des deux côtés. Rien de cela n'est échappé à la sagacité de Virgile, mathématicien et marin ; et voilà pourquoi , ayant à rendre sensible l'effet produit par l'équipage de la Scie (Pristis) sur ce na-
vire que sollicite la chiourme ardente, il se résume en ce peu dt mots, peut-être intraduisibles, mais non pas bien difficiles à entendre :
olli ccrtaminc summo Procumbunt : vastis frémit ictibus arca puppis Su btrabi turque solum.
On vient de le voir, lorsque Virgile emploie le mot puppis, il est impossible de lui en substituer un autre, sans faire violence au sens technique des vers de notre poëte marin. 11 en est de même quant à prora. Quinze fois les mots prora, prorœ, proram, proras se lisent dans l'Enéide. J'ai déjà cité le vers répété : Anchora de prord jacitur, etc.; je n'ai pas besoin de dire que l'ancre étant suspendue à la proue, c'est en effet de là qu'elle doit être jetée au moment du mouillage. J'ai dit par quelle ingénieuse comparaison Virgile montre les proues des vaisseaux d'Enée, qui étaient debout sur la rive du Tibre, plongeant et se dressant sur les eaux du fleuve, transformées en têtes de nymphes [œratœ prorœ, — viraineœ faciès) \ je n'ai pas besoin de revenir là-dessus; il est clair que le poète aurait eu fort mauvaise grâce à métamorphoser les poupes au lieu des proues. C'est un défaut de goût dont il était incapable.
Advertcre proram ou proras se trouve, liv. Vil', v. 3û, liv. V11I\ v. 101, liv. X*, v. 2 9 3 de l'Énéide, et liv. IV, v. 1 1 7 des Géorgiques. Dans le premier passage , Én ée apercevant, de la mer où il navigue, l'embouchure du Tibre, ordonne de tourner les proues de ses vaisseaux vers la terre qu'il est heureux de voir. Il vient de Caïeta, remonte au nord, et, quand il est par le travers d'Ostie, laisse arriver sur tribord. Voilà la manœuvre que Virgile ne prend pas la peine de détailler. Au livre VIII', Énée remonte le Tibre avec deux navires; il va chercher la ville où règne Évandre, et, quand il veut aborder, ses pilotes advertunt proras , tournent les proues vers la rive opposée à celle où ils doivent accoster les poupes. Nous avons vu plus haut comment
Tarchon, téméraire cl malheureux, aborde, le rostre en avant, la terre de Turnus. Ce ne sont point (v. 293, liv. X) ses poupes qu'il fait tourner au rivage, ce sont les proues :
advertit proras et ses gens forcent de rames, donec
rostra tenunt siccum. C'est dans le sens d'advertere que, liv. III, v. 53a, Virgile, parlant des Troyens qui approchent de l'Italie après avoir traversé la mer Adriatique , dit : Vcla legunt socii , et proras ad littora torquent. Ainsi, pour aborder : torqacrc ou advertere proras; pour prendre le large : detorquere proram ad andas pelagi. Le livre V nous montre le timide Menœtc, dans la crainte des roches cachées^ des écueils qui bordent le rivage, prenant du tour, portant au large, allant du côté de la pleine mer : Proram pelagi detorqaet ad andas (v. 1 65 ). C'est dans un sens analogue que le poète dit, liv. III', v. 56 1 :
.... primus rudentem, Contorsit la v is proram Palinurus ad undas.
La mer est grosse dans le détroit de Messine, à l'embou chure duquel arrive la flotte des Troyens après avoir doublé les caps méridionaux de l'Italie (tollimur in cœlum canato gurgite, etc.); Anchisc, qui se rappelle les recommandations d'Helcnus , Dextrum Juge littas et andas, ordonne à son pilote d'incliner à gauche (de venir sur bâbord), pour côtoyer la Sicile, du nord au sud. Palinurc obéit à l'instant, et sa proue décrit une courbe dans les eaux qui sont à gauche de la direction que tenait d'abord le navire.
Je ne puis m'empècher de faire remarquer combien est juste et heureux l'emploi du verbe contorquere dans ce passage, au lieu de torqacre ou detorquere. Menœte, dont je parlais à l'instant, s'écarte rapidement de sa route, la crainte l'y convie, l'état de la mer, parfaitement calme, lui permet cette manœuvre subite ; aussi il détourne tout de suite sa proue de la terre pour la tourner au large {detorquet proram). Les Troyens ont pu faire aussi une arrivée ou une auloffée subite vers la côte d'Italie, quand, avec les vents à souhait
(optatœ aurœ), ils ont franchi l'espace qui sépare l'Épire du continent terminé par le cap Japygium. Aussi Virgile dit-il : proras torquent. Il n'en est pas de même ici; les lames sont hautes (in cœlum), les vallées qui les séparent sont profondes (ad mânes imos descendimus) , le mouvement horizontal de rotation du navire est donc difficile et lent; contorsit rend à merveille et le circuit très -grand qu'a été obligé de tracer la proue, et l'effet de la vague qui a tourmenté, jeté à droite, puis ramené à gauche la proue que ces attaques ont fait craquer, gémir, crier (proram rudentem). Quel autre qu'un marin eût trouvé ces nuances qui donnent tant de vérité aux peintures des événements nautiques ? Delille s'est affranchi de la difficulté qu'il y avait à rendre le contorsit proram rudentem, en se jetant dans le vague d'une imitation qui a le malheur de présenter une image tout à fait contraire à celle de Virgile :
Palinure à l'instant, en ce péril nouveau, Vers la gauche a poussé son rapide vaisseau.
J'ai montré que le vaisseau ne peut pas avoir, en ce cas , un mouvement rapide; faut-il que je montre combien le traducteur, en fuyant le texte, affaiblit le sens d'un passage où tous les mots furent choisis par l'auteur avec un soin extrême pour rendre parfaitement l'effet de la lente rotation d'un vaisseau long, dans une mer irritée? Dryden n'est pas plus explicite que Delille :
First Palinurus to the larboard vccr'd.
Cependant, si veerd (tourne) traduit faiblement contorsit, rien du moins dans le vers anglais n'annonce la rapidité du mouvement. Voss dit : Und das krachende Vorschiff drehet, ce qui rend seulement : rudentem proram. Drehet n'est pas plus complètement juste que veerd. Velasco, Annibal Caro, Barreto avant Dryden, Delille et Voss n'avaient pas trouvé non plus de bons équivalents à contorsit.
La délicatesse des nuances est, dans Virgile marin , un des
mérites sur lequel il n'est pas sans intérêt d'insister. Volvere et involvere sont deux mots que le poète n'emploie pas indifféremment l'un pour l'autre. Ainsi, livre I er , il peint les vents, déchaînés par Éole, bouleversant la mer qu'ils attaquent avec violence jusque dans ses dernières profondeurs ( totum à sedibus imù ruunt ) , et poussant devant eux de hautes et longues lames (vastos Jluctus), qu'ils roulent jusqu'aux rivages (volvant ad littora). Au III* livre, Iris, sous la figure de Beroé , pour exciter les Troyenncs contre Énée, leur dit : u Voilà sept ans que nous poursuivons sur la mer l'Italie qui nous fuit toujours, et que nous sommes ballottés par les ondes (volvimur undis). Volvimur est intraduisible, mais il est bien heureusement expressif pour qui le comprend.
Je serais fâché de tomber dans le ridicule des Précieuses de Molière, et d'avoir l'air de prétendre comme Bélise que ce mot « dit plus de choses qu'il n'est gros ; » mais, selon moi, volvimur est peut-être le seul mot convenable à l'expression de la pensée du poète ; il caractérise parfaitement les mouvements d'oscillation du navire sur l'un et l'autre côté (roulis), et ceux qui portent alternativement la poupe et la proue sur la crête et au fond de la vague (tangage). La figure par laquelle, au VI* livre, v. 336, Virgile montre l'Auster ensevelissant, comme dans un linceul, hommes et navires que la mer enveloppe * est belle et d'une expression fort heureuse aussi : Auster, aquâ involvens navemque virosque. 11 est impossible de rappeler mieux, et en termes à la fois plus simples et plus riches le ter Jluctus torquetagens circum, et le rapidus vorat œquore vortex du premier livre.
Virgile, ayant, au commencement du VI* livre, à raconter l'arrivée d'Enée à Cumes , décrit le mouillage des navires, en passant par tous les temps. Le premier consistait à faire virer les vaisseaux sur eux-mêmes et à tourner les proues à la mer, afin que les poupes allassent à terre : obvertunt pelago proras. Au second temps, on mouillait : tum dente tenaci anchora fun-
dubat naves; au troisième, on rapprochait l'arrière du rivage, en filant du cable et en nageant à caler, et litioru carvœ prœtcxant puppes. Assurément, on ne saurait mieux et en moins de mots indiquer cette manœuvre.
Partout la même netteté, la même concision. Au X* livre, Junon veut sauver Turnus; elle anime un nuage en lui donnant la figure du fds de Vénus, et ce nouvel Énée, elle le fait fuir devant le héros qu'elle protège. Turnus le poursuit jusqu'au bord de la mer en le bravant, en le défiant, en lui reprochant une indigne lâcheté. L'ombre trompeuse ne répond point à ces humiliantes provocations. Un navire est accosté aux rochers du rivage, ses planches poussées dehors , pont tout prêt pour le réembarquement du roi des Clusiens ( expositis scalis (l) , et ponte parato ) ; le faux Énée s'y élance pour se cacher dans les profondeurs de la carène ; Tumus n'hésite pas à le suivre : il franchit le pont qui le porte sur le haut de la poupe ( pontes transilit altos ) ; il cherche le Troycn sur le tillac, rouit jusqu'à la proue ; mais à peine il y est arrivé, que Junon rompt le cable et entraîne sur les eaux refoulées le navire arraché à son immobilité :
Vlx proram attigcrat; rumpit Saturnia funcm Avulsamquc rapit rcvoluta per xquora navem.
Tout cela est vif, animé, rapide; il ne manque rien à ce petit tableau épisodique. qui n'a pas un trait superflu. Quel traducteur aura cette précision merveilleuse avec cette élégance et cette richesse d'exécution ? Annibal Caro est bref, mais prosaïque; Barreto, plus traînant, a quelques velléités d'énergie ; Velasquez est fidèle , mais n'a pas le tour libre et pressant de Virgile; Voss traduit exactement: ses mots composés ont de la force, il est tout ce qu'on peut être en copiant; plus heureux que Dryden, qui, ayant suivi pas à pas son auteur jusqu'au neuvième vers, hasarde ce distique froid et languissant après and shoots the ship from (and
Witli wiml in poop thc vessel plouglis the sea
And mcasnrcs bnck wilh spccd hrr former way. (V. 931.)
Ne valait il pas mieux renoncer à rendre : Avukam rapit navem\per œauora revolula, que de le rendre ainsi? Virgile n'a garde de dire que le vaisseau a vent en poupe; car, si Junon est favorisée par Éole, ce n'est plus la fille de Saturne qui, de la main puissante dont elle a aisément rompu le câble, arrache le navire (avalsam) que retient la mer, et l'entraîne rapidement, l'enlève (rapit), malgré l'obstacle des ondes s'enroulant du large à terre , ondes qu'il lui faut refouler (revoluta). Deliilc abandonna tout à fait Virgile. Tous les traducteurs avaient respecté vix proram attigerat, parce que tous avaient compris que Turnus doit poursuivre Énée jusqu'à la proue, terme de sa fuite honteuse; Delille, sans souci d'un détail nécessaire, dit :
Mais du navire à peine il a francfo le bord, Junon coupe le câble.
Elle ne le coupe pas, elle le brise. Virgile a-t-il donc mis inutilement rumpit avant rapit avuham navem? Non, certes. Les deux verbes se corroborent l'un l'autre; tous deux marquent une action violente et précipitée, ce dont le traducteur français n'a point tenu compte. Delille ajoute :
et Tonde sans effort
Emporte sur les mers, en revenant sur elle, Et la nef, et Turnus, et l'image infidèle.
Est-ce là traduire? Que devient Junon, dans cette version étrange? Et puis, qu'est-ce que Y onde qui emporte sur les mers? Pourquoi sans effort, quand le texte dit rapit, qui indique l'effort, comme revoluta , la résistance? En revenant sur elle est un contre-sens, parce qu'il est impossible que l'onde qui, du large, vient au rivage, emporte un navire allant du rivage au large. Virgile, en montrant le flot qui se roule (volutus) et se roule encore (re) sur lui-même, élève une barrière devant le vaisseau que Junon est obligé d'arracher pour l'entraîner. Comment Delille, — il avait vu la mer!
— ne se rendit-il pas comple de l'intention, si formelle et si facile à saisir, du poète qu'il se proposait de traduire?
Le mot prora se trouve dans les deux passages de l'Énéide les plus importants au point de vue tout spécial où je me suis placé , la tempête du premier livre , et la régate des quatre navires au cinquième. Examinons le plus rapidement possible ces deux passages , dont le dernier soulève une question intéressante, pour la solution de laquelle je reproduirai une opinion que j'ai déjà émise dans le Mémoire n° 8 de mon Archéologie navale
A la tempête d'abord.
Les Troyens joyeux donnaient les voiles au vent... — (Vela dabant. L'italien a gardé cette figure; il dit : Darevela, dare la vela. Le portugais, dans le même sens, dit : Dar pano; pano pour vela, la toile pour la voile qui en est faite. Les marins français font un trope analogue à celui du portugais, mais plus énergique encore ; ils disent : faire de la toile. Ils disent aussi : faire de la voile, pour augmenter la voilure. Faire voile, c'est proprement partir, appareiller ,far vela (ital.) 1 , vela dare (lat. ) — Les Troyens joyeux donnaient les voiles au vent et de leurs proues éperonnées coupaient en la déversant à droite et à gauche, l'écume de la mer. — Spumas salis œre raebant. Au liv. X # , v. 1 1 !\ , Virgile dit : Campos salis œre secabant. Ce n'est pas sans une intention bien marquée que le poète , qui dit raebant au premier livre, dit secabant ailleurs. Les situations ne sont pas tout à fait les mêmes , et les mêmes mots ne conviennent pas absolument à Tune
1 Les Malays disent melaier (laier. voile, me préfixe indiquant l'action}, qui signifie en même temps: Appareiller, faire voile, être à la voile, naviguer. Les Madekasses ont a peu près le même mot , milaï. Milai, melaier, répondent exactement au to sait anglais, au segeln allemand. Les Malays ont une figure plus énergique que melaier; ils disent angkale qui signifie proprement: Hisser (sous-eni. : la voile). Les Nnuveaux-Zélandais, dont la langue est très-riche en figures bardies, pour exprimer l'idée d'appareiller, de faire voile, disent kakoî ; ce qui veut dire animer (ka) la pointe (koi) de la pirogue, morte quand elle est à terre ou au mouillage.
et à l'autre. Dans le cas du raebant spamas salis, la navigation des Troyens est facile, mais rapide; la brise est fraîche, mais favorable; la mer est belle, et les vaisseaux qui courent soulèvent de leurs éperons d'airain l'écume bouillonnante, et la divisent en la renversant, comme la charrue rompt et divise la terre sablonneuse : Cumulosque ruit maie pinguis arenœ. (Georg., I w , v. io5.) Dans le cas du secabant campos salis il s'agit de la flotte toscane qui marche au secours des Troyens. Point de vent, point de mer; une navigation tranquille et lente; la voile est insuffisante et tous les vaisseaux vont à la rame; si la mer blanchit, c'est à la plage où les cent rames des matelots d'Auleste envoient le flot qu'ils retournent en l'entamant, spumant vada marmore vaste; si l'onde écume devant une proue, c'est sous la poitrine arrondie du Triton que monte ce chef, et c'est presque sans bruit qu'elle y murmure :
Spumea semifero sub pectore murmurât unda.
Cette flotte n'a donc pas l'allure vive et pressée de l'autre; elle l'a si peu que les nymphes, qui furent jadis des vais seaux troyens, viennent gourmander la lenteur d'Énée, et queCymodocée prend le parti de pousser elle-même la poupe du fils de Vénus pour accélérer son navire endormi. Secare, que Virgile répète deux fois dans cette énumération des navires qui obéissent à Tarchon ; secare , qui n'a pas l'impétuosité de ruere avec lequel il fait une opposition très-marquée , est donc le mot qui convient à la circonstance , et l'on aurait tort de voir dans secare campos salis un synonyme de spamas salis raere.
J'ajouterai un mot. Chez un écrivain qui avait un sentiment si vif et si délicat de l'harmonie , le frottement des syllabes re et rue, dans œre ruebant, ne saurait être fortuit. Si Virgile, qui pouvait remplacer ruebant par un équivalent , a maintenu ces deux sons durs qui se choquent , c'est qu'il voulut peindre l'effort des proues et la résistance op-
posée par les vagues au rostre qui les divisent. — Je demande pardon pour ces longues parenthèses et pour les mille petits détails dans lesquels j'entre à propos de tout ; mais ma thèse ne peut être appuyée que par des analyses pour ainsi dire microscopiques. Je suis condamné à tout démontrer, parce que j'ai contre moi des commentateurs illustres qui, n'étant pas marins, ne purent pas reconnaître ce qu'il y a de véritablement didactique dans ce qui touche à la marine chez Virgile; j'ai contre moi l'autorité des traducteurs les plus célèbres de toutes les langues, que la vérité des peintures nautiques ne frappa point, et celle de tous les latinistes qui expliquent Virgile avec les annotateurs et les dictionnaires, et qui le comprendraient, s'ils allaient le lire dans un port de mer ou sur une plage, tour à tour calme et envahie par le flot du large. Je ne suis donc pas libre d'être long ou court, car je ne dois rien négliger de ce qu'on pourrait m'opposer. Je dois aller au-devant de toutes les objections en examinant tous les passages qui portent le plus h mes yeux le caractère spécial , méconnu jusqu'à ce jour par les érudits qui se sont occupés de Virgile. —
Je reviens à la tempête. Junon la provoque. Aussitôt les vents déchaînés s'emparent de la mer, la creusent , la soulèvent et la couvrent de lames énormes qui vont déferler sur ses bords, vastos volvunt ad littora Jlactus. (V. p. 739 et p. 753 note 2.) Les cris des matelots se mêlent au sifflement des cordages 1 ; d'épaisses nuées dérobent le ciel et le jour • aux Troycns; une nuit noire pèse sur la mer 2 ; les pôles tonnent, l'air brille de feux incessants 3 ; tout est, pour les navigateurs, présage d'une mort instante. Le froid laisse sans
1 lnsequitur clamorque virum, slridoryuc radentam. (V. 91.) Plus loin, Virale dit : Stridens aquilone procella. Dans la description d'une tcmpcle, pour • laquelle Silius Italicus emprunta plus d'un trait à | Enéide, on lit : Stridonjuc
inimité rudinlum sib'dal. (D« irllo punico secundo, lil>. XVII.)
* Ponlo nos incubai atra. (Virg ) — Moctcuuiuc jreto imposucre ienebra . (Sil, Italicus.)
3 Intonuerc noli et crebris micat ignibus xtbcr. (Virg.)
Jlinc rupti réboarc poli, atquc liinc crebra mienre fulmina. (Sil. liai.)
force les membres d'Enée ; il lève cependant au ciel ses mains suppliantes en maudissant le destin qui semble lui réserver un trépas sans gloire. Pendant qu'il parle, la tourmente vient du nord en sifflant, et frappe, par devant, la voile de son vaisseau 1 ; en même temps les lames sont portées jusqu'au ciel. Cependant ses raines le soutiennent encore; mais elles se brisent, et la proue (obéissant à l'impulsion de la voile qui fait abattre* le navire) se détourne de sa direction première ( prora avertit) ; alors le navire tombe sur le côté, et une montagne d'eau s'élève menaeantc au-dessus de lui 5 .
— (Il faut que j'interrompe un instant cette analyse pour examiner une question intéressante posée par les mots : Vélum adversa ferit. Est-ce un changement subit dans- la direction du vent, ce qu'on appelle une saate de vent (m) , que Virgile veut peindre ici? Livre V*, v. 19, il décrit nettement ce phénomène quand il dit :
Mutati transversa fremunt, et veapere ab atro Comurgunt venti...
Dans une saute de vent, les voiles sont quelquefois subitement masquées comme il arrive à celles du vaisseau d'Enée; c'est quand le vent, que Ton avait de coté , passe inopinément à l'avant ou au bord 11 opposé a celui où on le recevait. Est-ce
1 Procella vélum adversa ferit. La voile est coiffée, comme on dit dans notre marine; le navire fait chapel, et non chapelle, ainsi que l'écrivent Romrae et les autres auteurs de dictionnaires, qui ne se doutent pas que chapel c'est chapeau, et que le vaisseau fait chapel, c'est-à-dire met aon chapeau, parce que le vent venant subitement de 1 avant coiffe le mât avec la voile qu'il y applique.
* Un vaisseau qui tourne sur lui-même autour d'un axe vertical par 1 effet du vent, d'un courant ou des lame*, est dit : abattre ou faire ane abattèe [prora avertit $e). Le vaisseau d'Énéc, qui, d'abord , debout au vent, c'est-a-dire frappé par l'Aquilon à sa proue, est bientôt couché sur un de ses flancs et tuuiù dut latus, fait une grande abattèe, car son mouvement de rotation est à peu près de 45 degrés.
3 Inaequitur cumulo pneruptus aquae mons. (Virg.) Silius Italiens dit :
Similem monti, nigrante profundo Ductoris frangit super ora tremeotia fluctum.
4 Coté. Bord (saxon) , planche , et , par extension , planche du côté du navire , «oie" et navire.
le cas indiqué par le poète? ou, pour préciser mieux, Enée faisant sa route au N. E., par exemple, avec un vent d'E. ou d'O., le vent sauta-t-il tout d'un coup au N.? Il est difficile de se décider pour l'affirmative en l'absence des détails qui auraient pu compléter la pensée de l'auteur. On peut admettre que Virgile, déchaînant les vents de tous « les bouts de l'horizon,» comme aurait dit La Fontaine, tint plus à frapper l'esprit de son lecteur par l'image effrayante d'un grand désordre, qu'à spécifier la direction de la route suivie par les Troyens, et celle du vent régnant au moment où, perdant de vue la Sicile, ils gagnaient la haute mer, ils prenaient le large (E conspecta Sicahe telluris in altam (n) vela dabant ) pour aller chercher l'Italie. Il est probable cependant que la flotte d'Énée , après avoir contourné la Sicile, dut faire TE. N. E. ou le N. E. avec un vent de N., d'abord facile, mais bientôt violent et tempétueux. Si elle faisait l'E. N. E., elle avait du largae 1 ; elle allait plus près da vent si elle avait le cap au N. E. Dans l'un ou l'autre cas , elle avait le vent oblique et non en poupe. Et ceci m'amène à dire que les anciens pratiquaient la navigation près da vent 2 y et non pas seulement grand largue ou vent arrière, selon les opinions généralement reçues.
Je ne prétends pas soutenir que les navires antiques allaient aussi près du vent que les nôtres, c'est-à-dire que leurs voiles étaient ouvertes au souffle du vent de telle sorte que leur plan formât avec le plan de la quille un angle mesuré par 66 degrés environ; leur conformation ne permettait probablement pas qu'ils tinssent des routes aussi voi-
1 On dit qu'un vaisseau a le vent largue, qu'il court largue, qu'il porte largue, lorsque l'angle que fait sa quille avec la direction du vent est asser f.uvert [angulus largos) pour être supérieur à l'angle sous lequel la voile peut recevoir le vent le plus obliquement possible. Dans le grand largue, le vent souffle sur la hanche du navire, c'est-à-dire sous un angle Ires-ouvert par rapport à l'avant, et dans une direction qui se rapproche beaucoup de celle qu'on désigne par ces mots : Vent en poup#, vent arrière.
1 Le plus près du vent eut l'angle le plus étroit sous lequel un navire puisse recevoir le vent qui doit remporter. Le plus près n'est pas le même pour tous les navires, les carènes dil : rant comme les voilure*.
sines du lit du vent. Mais qu'ils pussent naviguer à moins de 8 quarts, c'est ce que je crois, c'est ce que me démontre le œquatis procedere velis du livre IV, v. 587, rapproché de obliquât sinus in ventant, livre V, v. 16, et de parilerque si nistros, nunc dextros solvere sinus : una ardaa torquent cornua , detorquenique , même livre, v. 83o, 83 1.
Que signifient, en effet, ces expressions que je rapporte toutes à un même fait nautique? Voyons d'abord les dernières. Neptune vient de promettre à Vénus que les vaisseaux troyens aborderont le port de l'Averne. Le char du dieu vole sur la crête des lames. Un calme heureux succède à l'agitation au milieu de laquelle a eu lieu l'entrevue de la mère d'Énée avec Neptune bienveillant. Le ciel reprend toute sa sérénilé {fugiunt vasto œtherc nimbi) , les ondes s'affaissent ( subsidunt undœ ) et la surface de la mer s'aplanit sous les eaux que rase l'essieu tonnant du char (sterniiur œquor aquis). La joie revient au cœur d'Énée, parti quelques instants auparavant avec une brise favorable et vent en poupe ( à puppi ventus eantes ) , et arrêté dans sa course par un événement inconnu qui a changé les vents et soulevé les flots. On avait abattu les mâts et rentré les voiles pendant ce moment de trouble que Virgile indique seulement par le retour du beau temps ; Énée ordonne que promptement on redresse les mâtures (o) et qu'on déploie les voiles attachées aux bras des antennes (enverguées) :
Jubet oeius omnes Attolli mal os, intendi brachia velis.
On obéit. A bord de tous les navires on borde les voiles (p) , puis on les oriente tour à tour à droite et à gauche; et les vents propices emportent la flotte.
La manœuvre est très-simple et très-clairement expliquée. Le vent n'est plus ce qu'il était tout à l'heure; ce n'est plus de lanière qu'on peut le prendre, il a changé cap pour cap (q) ; ainsi , il était S. , comme le poète l'a dit
plus haut : vocal Auster in altam, v. \ il portait directement les Troyens de la Sicile en Italie; il s'est déplacé, et s'est établi 1 dans les parties du N. Mais il est maniable*, et on en profilera en le prenant successivement à gauche et à droite, en louvoyant*, en courant des bordées*, tantôt à terre, tantôt au large; et pour cela on démarrera 5 les écoutes qui ouvrent les cavités des voiles à gauche et à droite (solvere sinistros sinus, solvere dextros sinus, pour : solvere pedes velorum tumentium effecta venti ajjlantis a sinistro ou a dextro latu navis) , et on brassera les antennes, et on les contre-brassera (r) (torqaere cornaa* antennarum et detorquere). Il ne peut y avoir aucun doute sur le sens de ce passage, où Virgile oppose la navigation près du vent, c'est-à-dire les vergues obliques, à celle qu'on fait les vergues brassées de telle sorte que leurs plans soient perpendiculaires au plan de la quille. Ce sont ces deux situations des antennes que le poëte a caractérisées quand il a dit : obliquât sinus in ventum et œqua-
» S'wt fiié.
1 II a une force modérée qui permet au navire de faire toutes les évolutions nécessitées par les circonstances. Cette figure n'est -elle pas charmante ? N'est-ce pas une heureuse idée de montrer le vent facile à manier, comme un cheval fier, mais doux?
3 Louvoyer, c'est prendre le vent successivement de l'un et de l'autre côté, en se rapprochant autant que possible de sa direction, de son lit, afin de parvenir A un lieu auquel on ne pourrait arriver directement. Louvoyer était écrit autrefois tovoyer et lorier; il semble composé de lof, vent [lufi, ail.), et de voie, chemin. H n'en est rien. Le Breton dit lojfi: l'Allemand, laviren; le Hollandais lavartn (qui est le même); le Danois, Inveri; le Suédois, lofva et lofvera. C'est de ces dernières conformations qu'a été fait lovier.
* Bordée, course que l'on fait dans une certaine direction, rapprochée de celle du vcnL
* On détachera les écoutes, qu'on a attachées après avoir bordé les voiles , ou qu'on a tournées à un point d'arrêt, a un taquet, a une cheville.
* Virgile donne à cornua l'épithète ardaa . et cette épithète est pour moi une nouvelle preuve que la position des antennes est bien l'obliquité par rapport à la quille. Arduus signifie non -seulement élevé, mais élevé en pointe. Quand une vergue est brassée au plus près, l'extrémité du côté du vent est plus élevée que l'autre ; elle s'élance pourainsi dire comme une pointe.Le poète marin ne négligea pas un détail qui devait rendre d une manière pins sensible l plat dans lequel étaient le.s vergues après chaque brasseyage : Venio antenntr.
tis procedere velis. Marcher velis œquatis, c'est-à-dire de façon que les extrémités des vergues soient également tournées à droite et à gauche, ou que les vergues brassées quarrées (s) soient parallèles à la largeur du navire; c'est la même chose que marcher à pappi ventus ajjlans. Marcher le sinus de la voile obliquatus in ventum, c'est courir une bordée à un certain air de vent, c'est naviguer près du vent.
Servius crut que Virgile , en faisant border successivement les voiles à droite et à gauche, avait voulu indiquer que les vents étaient variables [pro aurœ mobilitate)\ Ascensius adopta cette interprétation, démentie cependant par les mots : ferunt sua Jlamina classem (t), qu'à la vérité Servius comprit mal, puisqu'il les expliqua par à pappi venientia. Servius , qui n'avait point hésité sur le sens de obliquât sinus in ventum (v), ne soupçonna pas que le poète décrivait, à la fin du livre V, la même manœuvre qu'il avait indiquée par quatre mots au commencement de cette partie de l'Enéide. C'est que Servius était grammairien excellent , annotateur érudit, mais pas du tout marin. Le commentateur, à propos de procedere vclb œquatis , dit : féliciter plenis , sine motu aliquo. Certainement , quand il s'exprimait ainsi après avoir expliqué : nec zephyros au dis spirare secandos, par ventos prospéras quos Mercurius adduxerat , il ne faut pas douter qu'il entendait que ces vents étaient les plus favorables, c'est-àdire qu'ils devaient pousser les vaisseaux par la poupe. Il avait raison , cette fois.
Ce que je viens de démontrer relativement à la navigation des anciens près du vent , me servira à disculper Virgile de l'accusation qu'on a portée contre lui , à l'occasion du mot Auster qui se trouve dans ce passage du III e livre :
Inde ubi prima fides pelago, placataqup ventî Dant maria, el lenis crepitaus vocat Auster in altum : Deducunt socii naves, et littora comptent.
Provehimur portu, temeque urbesque reredunt. . . Hue feror : ba?c iessos tuto p)acidis»ima portu Accipit... (V. 70-70.)
M. le baron de Walelcenaer, dans la savante et judicieuse
reconnaissance géographique qu il a faite des lieux abordés par Énée, s'exprime ainsi au sujet de ces vers : «Virgile, voulant dire qu'Énée attendit le printemps pour partir, fait souffler le vent du midi; mais il oublie que ce vent était directement contraire pour les Troyens qui se rendaient à Délos; avec ce vent ils n'auraient pu sortir du port d'OEnos. » Cette critique serait fondée si, en effet, les Latins et les Grecs n'avaient connu que la navigation vent sous vergue 1 ; mais on vient de voir qu'il en était autrement et qu'ils savaient piquer dans le vent et louvoyer. Quant à l'objection qu'avec le vent du S. les Troyens n'auraient pu sortir du port d'OEnos, il y a à dire que ce que ne pourrait faire un navire allant par l'unique secours des voiles, un navire à rames le fait aisément, surtout quand le vont est faible (lenis crepitans). Rien n'empêchait donc Énée de mettre dehors 2 avec le vent debout 3 .
Pourquoi Virgile, qui pouvait choisir le vent pour donner à la Hotte partant d'OEnos une navigation in pappi ventes, s'il avait voulu la pousser directement à Délos, ne préféra-t-il pas Borée à Auster? Le voici. Les Troyens sont pressés de quitter une ville où ils ne doivent pas se fixer. Aussitôt que la mauvaise saison est passée, aussitôt qu'on p«'ut se fier à la mer, et que l'Auster a succédé aux noirs aquilons, ils se préparent à une navigation dont le but est inconnu : Incerti qao fata ferunt , ubi sistere detur. L'Auster ne les arrêtera point. Qui peut prévoir combien^ de temps il soufflera? D'ailleurs ils savent solvere sinus mine dextros, nunc sinislros, ils savent obliquare sinus invenlum; ce genre de navigation ne peut les effrayer, parce qu'il est ordinaire, surtout dans l'archipel grec où il faut souvent
1 A peu prrs synonyme de vent arrière, et de vent entre les deux écoutes. Quand on navigue grand largue, et vent en poupe on a le vent sous vergue.
1 Mettre à la mer, prendre le large, commencer sa navigation.
J Quand le vent frappe le navire par l'avant , quand le vrnt souffle du point où l'on veut aller, on dit qu 'on a vrnt drhutil.
changer de route, arrivant poar une île, venant auvent poar une autre. Vocat Auster in altam est donc une expression excellente; car, en même temps qu'elle peint l'impatience bien naturelle des compagnons d'Anchise , elle suffirait à constater que les anciens n'attendaient pas toujours , pour prendre le large , d'être favorisés par le vent en poupé et qu'ils naviguaient autrement que velis œ<juatis.
M. de Walckenaer suppose que les Troyens se rendaient directement à Délos ; mais Virgile ne dit pas un mot de cette prétendue résolution. S'il avait voulu faire entendre que Délos était le terme de leur première navigation, if n'aurait pas manqué d'indiquer cette intention par un mot; s'il se tait là-dessus , c'est qu'il veut que, cette fois encore, Ànchise navigue au hasard (dare fatis vela), qu'il soit porté au large, pauvre exilé (ferorexul in altum) et poussé par les destins ennemis jusqu'à ce qu'enfin, entraîné vers Délos, il puisse aborder la ville d'Apollon.
Que dit, en effet, Énée, racontant ce voyage à Didon? Hue feror, a je suis poussé ou emporté là.» C'est justement ce qu'il a dit en parlant de sa relâche sur les rives de la Thrace : Feror hue, et Uttore curvo, Mœnia prima loco, fatis ingressus iniquis. Jl ajoute, non pas qu'ils abordent cette île désirée, mais que cette île tranquille les reçoit dans son port. Les expressions dont se sert Virgile sont toutes rigoureuses; ce n'est point hœc lœtos accipit, mais fessos. Et puis placidissima, et tuto (portu) sont là pour expliquer et renforcer fessos. L'île paraît d'autant plus tranquille aux malheureux qui y mouillent, que la mer a été plus agitée; le port est d'autant plus sûr que la navigation a été plus dangereuse; ils sont d'autant plus heureux de trouver un port qui leur promet un asile si calme, qu'ils sont plus fatigués. Et pourquoi sont-ils fatigués? Parce qu'ils ont couru des bordées nombreuses; parce que les vents, d'abord faciles, se sont joués d'eux; parce qu'il leur a fallu lutter plus d'une fois
contre la bourrasque , et bourlinguer 1 longtemps avant de trouver une terre. Junon n'est-elle pas contraire aux Troyens depuis le moment où Us ont quitte Antandre ? N'a-t-elle pas déjà écarté tous les rivages grecs, comme plus tard elle leur fermera ceux de l'Italie (Cunctus ob Italiam terrarurn clauditur orbis) ? Fessos est très-bien justifié , et fessos , après hue feror, montre qu'en effet Enée a navigué au hasard, qu'il a été porté à Délos par les circonstances de sa navigation tourmentée , et malgré l'Auster, doux et favorable d'abord, cruel ensuite et fatigant pour les matelots obliges de manœuvrer souvent. Il me semble que rien n'est moins douteux que cela, et que la traversée d'OEnos à Délos s'explique à merveille quand on tient compte de ce fait, bien certain que les anciens savaient tenir le vent ( obliquare sinus , tendere contra ventum) et louvoyer [solvere sinus nunc dextros , nunc sinistros).
Retournons à la flotte Troyenne. Nous avons vu le vaisseau d'Énée, qui ne peut fuir devant le temps et que Virgile laisse engagé , donnant une bande horrible ■ et près d'être écrasé par une montagne humide (aquœ mons), selon l'expression de Racine; les autres ne sont pas moins en danger. Ceux-ci sont suspendus sur la crête des lames ; la mer s'ouvre sous ceux-là et leur fait voir la terre entre les vagues soulevées : His unda dehiscens Terram inter Jluctus aperit. (Hyperbole admirable tant elle est près de la vérité !) Le vent
1 Courir de nombreuses hordées dans le mauvais temps. Ce mot parait être une altération de bouliner; peut-être est-il une francisation de l'anglais bowiine linger (bouline traîner, prolonger). Nos matelots attachent au mot bourliuguer une idée de fatigue et d'ennui.
* Quand un navire, surpris par un grain, chargé par une rafale ou par une subi variation dans la direction d'un vent qui souffle avec violence, plie sous l'effort de sa voilure, il se couebe sur le cêté [donne à la bande) et quelquefois ne parvient pas à se redresser tout de suite. Dans cette situation il est engagé. On comprend que ce mot n'a qu'un rapport lointain avec engager, signifiant provoquer, mettre ou donner en gage. Dans son acception maritime, engager est le contraire de dégager, débarrasser, rendre libre. Une corde s engage eu courant dans une poulie, il faut qu'on la dégage.
du S. jette au milieu de roches cachées, où il les torture (torquet) , trois naviresqu'il a comme enlevés (abreptas) ; le vent d'E., — car tous les vents sont déchaînés contre les malheureux navigateurs, — en porte trois autres sur des basses et des hauts-fonds; il les y presse et les ensable l . Ici se place le naufrage en pleine mer du vaisseau d'Oronte et la mort de ce chef, dont j'ai parlé à propos des mots : in puppim ferit. Quelques Lydiens nagent dans le gouffre immense 2 où est entré en tournoyant le navire, et l'on voit flotter sur les eaux voisines de ce cratère, qui les rejette, les armes des guerriers, les débris du bâtiment broyé par la tempête, et les richesses sauvées de Troie 3 . Ce n'est pas tout : le navire si solide d'ilioneus, celui d'Achate, ceux qui portaient Abas et le vieil Alethe ont vainement lutté; ils sont vaincus par la tempête. Leurs bordages se sont écartés (Iaxis lateram
1 «TresEurus, ab alto In brevia et syrtes urget... illiditquc vadis, atque aggerc cingit arenae. » Silius Italicus a dit après Virgile : tMox nigris ait* puisa exundantis arena; Vorticibus ratis, etc. »
* « Apparent rari nantes in gurgite vasto. » Le P. De La Rue veut qu'ici gurgite soit pris pour toto mari, et la preuve en est pour lui dans l'épithètc vasto. Le gorges vastus (large et profond) dans lequel on voit surnager à peine quelques-uns des compagnons d'Oronte, c'est le trou aux eaux tourbillonnantes (rapidus vortes) où sombre le navire des Lydiens, précipité dans ce puits par les flots qui le font tourner trois fois sur lui-même. On doit entendre de même le passage du III' liv.,v. 196:
Continuo venti volvunt mare, magnaque surgunt yEquora : dispersi jactamur gurgite vasto.
« Les vents font tournoyer sans cesse la mer, et des vagues immenses s'élèvent à sa surface : dispersés, nous sommes portés ça et là par l'onde, toujours ouverte près de nous, vaste gouffre formé par les lames qui montent au ciel comme des montagnes et laissent entre elles de profondes vallées.»
3 Arma virûm, tabulasque et Troia gara per undas. (V. 123).
A quelques vers de là Virgile avait dit :
Scuta virûm, galeasque et fortia corpora volvit. ( V. 105).
Silicus Italicus, qui suit son maître à la trace, dit :
Natat aequore toto Arma inter, galeasque virùm, cristasque rubentes. Florentis , Capua» gaia , etc.
compagibas 1 ) et par leurs flancs entrouverts ils embarquent l'eau qui les fait couler bas (rimis fatiscunt).
Je ne comparerai pas entre eux les traducteurs , à propos de ce morceau d'une si grande perfection, à plus forte raison ne les comparerai-je point à Virgile. Tous ont de bonnes choses, mais aucun n'a vu d'assez près le texte latin , aucun ne s'est assez appliqué à bien rendre les expressions que j'ai signalées comme appartenant essentiellement à un grand poète technique.
Me voici arrivé à la magnifique peinture de cette course des quatre navires qui se disputent le prix aux jeux funèbres. (Liv. V, v. 11 4-a 85.) Je vais analyser rapidement ce passage important de la partie maritime de l'Énéide, mais non pas cependant sans m'arrêter partout où je croirai pouvoir faire remarquer une de ces beautés spéciales , un de ces détails techniques fins et précis qui n'appartiennent qu'à notre auteur.
Quatre navires , égaux en grandeur, égaux aussi par leurs carènes, ont été choisis entre tous ceux de la flotte; lentement sollicités par leurs rames, ils s'avancent pour la première des luttes qui doivent avoir lieu.
— Tous les commentateurs ont fait observer que Virgile se sert avec raison de lepithète pares. Il faut , en effet, que des navires à rames, pour lutter ensemble, soient dans des conditions pareilles de taille, de pesanteur et d'équipage. Mais ce que les commentateurs n'ont pas reconnu, c'est que le poète préfère carbiœ à naves, non point parce qu'il trouve plus élégant de prendre la quille pour le vaisseau, — car ils voient toujours la quille ou le navire dans carina, — mais parce que, c'est surtout par les œuvres vives, par la carène que les navires sont égaux en légèreté , en stabilité, en vitesse. Carinœ n'est donc pas un trope; c'est un terme propre, et nécessaire dans le cas dont il s'agit. Quand on se rend compte ainsi de
1 «Sonuit rupla conipage carina. » Sil. Ital.
l'intention du poète, on voit quelle force acquiert le vers :
Quatuor ex om ni dilectss classe carinc.
Mais cette intention , les annotateurs , les traducteurs , la devinent rarement : ainsi Servius explique gravibas remis par fortibas remis, Ascensius parvalidis, De la Rue par vastis. Chez Annibal Caro, c'est par les rames que les carènes sont égales, carinœ pares gravibas remis, et l'Italien traduit :
* Quattro legni scelti
Piu di remi, e di remigi guamili. (Liv. V. p. 291, v. 11.)
Le Portugais Barreto adopte ce sens et dit :
Quatro naos...
De fortes remos por igual maneira , E de valente chu s ma guarnecidaa. (Lit. V, p. 231 , v. 16.)
Hernandez Velasco donne dans la même erreur :
Quatro naos, en todas escogidas Todas iguaJcsen valientes remos. (Liv. V, t. 1", p. 192, v. 17.)
Drydcn n'est pas mieux inspiré :
Four gailies first which equal rowers bear, Advancing. (Liv. V, v. 151.)
Voss est tout aussi affirmât if contre le sens de Virgile; les quatre barques, barken, qu'il met en jeu sont égales en puissantes rames :
Sich gleich an gewaltigen Rudern. (P. 275.) i
Quant à Delille, il ne s'arrête pas à la difficulté, et les deux vers latins , si précis et qui disent tant de choses , il les traduit par ces deux lignes, si faibles et si vides :
Ha commencent : d'abord sur la plaine des eaaat. Quatre vaisseaux choisis portent quatre rivaux.
I néant gravibas remis signifie proprement a s'avancent avec des rames lourdes et lentes , » comme s'il y avait : * Ineunt ici il ms gravibus remorum. » Gravibas remis peint à merveille cette espèce de nage qui ne s'allonge pas, ne se presse
point, bien différente de celle qui procède vastis ictibus (liv. V', v. 198), cette nage de forçats ou de chaloupiers de port, comme on dirait aujourd'hui. Les rameurs qui vont jouter viennent se mettre en ligne, lentement, sans user leurs forces en de vains essais, d'une rame grave, si l'on peut parler ainsi, et en prêtant à leurs navires le mouvement d'un homme qui marche lourdement et a pas comptés. —
Mnesthé amène la Scie, que ses rameurs vigoureux savent rendre rapide. Gyas conduit la Chimère, remarquable par sa masse , qui la fait ressembler à une ville : la jeunesse troyenne l'ébranlé pas trois coups de rames successifs, entre lesquels se font entendre trois acclamations. — Je justifierai à la fin de mon analyse cette manière de traduire : Triplici pabes quam Dardana versu Impellunt, terno consurgunt ordine remi. — Sergeste est porté, au lieu du départ prochain des quatre navires, par le grand Centaure, et Cloanthe par le Scylla, que distingue sa peinture bleue. Le but est marqué; c'est un rocher peu éloigné du rivage. Les vaisseaux devront le contourner et revenir au point d'où ils vont s'élancer, unde reverti Scirent , et lonijos ubi circumjlecterc cursus. On tire au sort la place que doit occuper chaque navire sur la ligne où tous quatre se placeront pour partir, loca sorte legunt, ainsi qu'on fait pour les courses de che vaux. Il n'est pas plus indifférent pour le navire qui va courir, que pour le cheval, d'avoir la place intérieure. Sur la ligne du départ, la place heureuse (la corde, comme on dit à l'hippodrome,) est à gauche, ainsi que le prouvent les mots : Qao tantum mihi dexter abis?... litas ama ! (V. 162.)
Voilà nos lutteurs prêts. Les navires se sont placés. Virgile ne dit pas qui le sort a favorisé ; est-il bien difficile de le deviner? On doit croire que c'est la Chimère. Mnesthé , Cloanthe et leurs rivaux sont debout à la poupe des vaisseaux dont ils vont exciter les équipages; ils ont revêtu la pourpre et l'or. Les rameurs se sont couronnés de branches de peuplier; leurs épaules nues, qu'ils ont frottées d'huile ,
reluisent au soleil. Assis sur leurs hancs, tenant de leurs bras étendus leurs rames, hautes et la pale allongée vers la proue, ils attendent le signal. La crainte de la défaite, l'ardent besoin de conquérir les suffrages de la foule , font battre leurs cœurs et leur donnent un généreux élan. Enfin la trompette éclatante a sonné. Ils sont partis. Un cri unanime , poussé par les rameurs, frappe l'air; les eaux écument sous l'effort de leurs bras qu'ils ramènent à leurs poitrines. Virgile peint , comme il sait peindre , les deux temps de la nage : premier temps, les bras étendus intenta brachia remis; second temps , les bras ramenés au corps , adductis lacertis. Les navires tracent des sillons égaux, et la mer s'ouvre, profondement retournée par les rames et les triples dents des éperons. En ce moment, la forêt retentit d'un applaudissement immense .auquel se mêlent des paroles encourageantes pour chacun des jouteurs. Le bruit des voix serpente le long du rivage et frappe les falaises où l'écho les répète. (Pubati colles clamore résultant Virgile exprime la même idée , v. 5o, liv. IV des Georgiques , quand il dit : Vocisqae offensa résultat imago.)
Cependant Gyas prend l'avantage sur ses compétiteurs. Il s'élance en avant, il fuit sur les eaux (effagit ante alios , primusque elabitur undis ) , et , sur la rive, une émotion tumultueuse accueille cette bonne fortune. Cloanthe le suit; Cloanthe dont la chiourme est meilleure que celle de la Chimère, mais dont le navire plus lourd seconde mal l'ardeur. ( Melior remis. En France on dit : meilleur bâbord ! meilleur tribord! quand on veut faire forcer la nage de la gauche ou de la droite d'une embarcation. )
Tout derrière eux, le Centaure et la Scie se disputent avec un égal acharnement l'honneur du premier rang. Tantôt la Scie dépasse son adversaire , tantôt le grand Centaure gagne la Scie (prœterit), tantôt ils courent de front et leurs longues carènes laissent dans les ondes des sillages égaux. — Certes il ne s'agit ici, quand Virgile dit , longâ carinâ,
ni des navires eux-mêmes, ni de leurs quilles, mais bien des carènes , qui fendent l'eau comme la charrue fend la terre. —
Cependant ils approchent du rocher; ils vont atteindre le but. Gyas a l'avance, et, vainqueur de ses adversaires, il vogue dans les eaux tourbillonnantes, mais trop loin encore des rochers qu'il veut raser. — Medio gargite, non pas au large , non pas sur la mer profonde , comme le veulent les commentateurs, mais au milieu des eaux qui courent et bouillonnent autour de recueil. La preuve que c'est bien là ce que Virgile veut dire , c'est que le pilote de la Chimère a peur de s'engager dans le courant qui le porte déjà sur le roc. Craindrait-il quelque chose s'il était au milieu de la mer ? viendrait-il sur tribord? — Gyas s'en aperçoit , il inter pelle Menante qui est au gouvernail : «Pourquoi m'entraînes-tu tant à droite? voici ta route! Que les autres cherchent une mer plus profonde ; toi, accoste à terre, littus ama , et que la pale de nos rames rase les rochers que tu laisses à gauche.» Paroles inutiles! Menaete, qui redoute quelque roche cachée sous l'eau (sœca saxa), met le cap au large (proram pelagi detorquet ad andas). Gyas le rappelle de nouveau à la manœuvre qui doit assurer la victoire : u Où vas-tu encore, Menaete? où vas-tu? Au rocher! au rocher! viens sur bâbord h) Il dit, et voit tout près de lui, et tenant la véritable route , Cloanthe qui bientôt prend à gauche , entre le navire de Gyas et les rochers où bruit la boule, rase les bords de l'écueil , laisse derrière lui la Chimère, et, s' écartant un peu du but, gagne des eaux moins dangereuses.
— La manœuvre que commande Gyas est excellente; celle qui réussit à Cloanthe est admirablement peinte. Delille, souvent moins heureux, a vaincu d'une façon vraiment merveilleuse, plusieurs des difficultés de ce texte si serré , si richement technique. —
Gyas pleure de rage, et, sans respect pour sa propre dignité, sans souci du salut de ses compagnons, il jeUe Me-
naetc à la mer et saute au gouvernail; alors, timonier luimême, il encourage ses rameurs à nager vigoureusement et gouverne au rivage.
( — J'ouvre une parenthèse pour entrer dans quelques explications tendant à fixer le sens des mots : clavumque ad littora torquet. Servius laisse ce passage sans éclaircissement, tant il lui paraît lucide. Il se contente de dire que le clavus était fustis gubernaculi, ce qui est très-vague; car le gouvernail , aviron , plus large à son extrémité inférieure qu'une rame ordinaire, avait, comme toute rame, une hampe partageant quelquefois la pale en deux parties appelées pinnœ (nageoires), selon Nonius, quelquefois recevant d'un seul côté une pinna. Cette hampe était le bois principal [fustis ) du gouvernail. Schefler l'appelle rhiza (racine, souche), sans citer d'autorité à l'appui de cette dénomination qu'il donne à ce qu'on appelle la mèche, dans le gouvernail moderne. Le clavus, VoïaÇ, était bien un morceau de bois, mais non pas la hampe de l'aviron-gouvernail. C'était une cheville plantée dans la hampe au-dessous de Yavxnv (le cou, Yansa de Vitruve). Plusieurs médailles, quelques-unes entre autres publiées parGorléus, montrent le gouvernail traversé par cette cheville qui était dans le plan des pinnœ ( la pale ). Dans la collection des petits bronzes du musée Bourbon de Naples figure un gouvernail où le clavus est comme je viens de le dire. Cette traverse, qu'on peut comparer jusqu'à un certain point à la croisée d'une épée, à la poignée d'une canne en béquille et à celle de certaines bêches de jardinier, — et puisque j'ai nommé cet instrument, je dirai que le gouvernail antique h deux nageoires a de grands traits de ressemblance avec lui , — cette traverse fut remplacée par une barre plus longue que la cheville , et pour cela devant avoir plus d'action. La barre ou manche conserva le nom de clavus , et c'est de ce levier implanté dans l'autre que parle Isidore quand il dit : Clavus est, quo regitar oubernacubam. Les gouvernails représentés sur la co-
lonnc Trajane n'ont ni cheville transversale, ni barre implantée. Les navires à trois rangs de rames qui figurent au musée Bourbon, sous les n™ i el 98 (bas-reliefs en marbre), ont des gouvernails mus par des barres. Il en est de même des jolis petits navires à voiles de la collection Borghèse. La barre implantée n'était pas tout à fait dans le plan de la pale , mais dans un plan oblique à celui des pinnœ. Les gouvernails latéraux des bâtiments du moyen âge conservèrent cette disposition de la barre. (Voir./4rcA. navale, t. I*, mémoires n°* a et 3 ) , et la tradition s'en est perpétuée jusqu'à nos jours. Les burchii de Vérone, qu'on rencontre souvent à Venise , et les bateaux du Pô, que j'ai vus à Polesella, ont le gouvernail latéral régi par une barre plantée presque perpendiculairement au plan du trapèze qui leur sert de pale. (Voir Rapport à M. le ministre de la marine sur ma mission en Italie et dans le Levant: Annales maritimes, décembre 18/11.)
Cela dit, rendons-nous compte des paroles de Virgile. Faut-il croire que le poète voulut faire comprendre seulement que Gyas manœuvra le gouvernail de telle sorte que le navire vint sur bâbord ? C'est ainsi que l'entendaient Ascensius et le P. De la Rue. Je ne sais pas trop comment l'entendit Dclille, qui traduisit ainsi l'hémistiche latin : « Et plus près du rocher il ramène sa poupe. » «Sa proue aurait mieux valu , parce que c'est la proue que Menœte s'est obstiné à éloigner de l'écueil. Annibal Caro qui dit , ai! 50*50 lo rivolse, n'a rien vu , sous le clavum torquet, de plus que ce qu'y avaient vus les premiers commentateurs. Il y a cependant autre chose , selon moi , et torqaet, clavum ad littora me paraît l'expression rigoureuse de l'action que dut faire Gyas pour ramener, de tribord où il fuyait, son navire sur le côté de bâbord.
Détaillons cette action. Mais, avant tout, la Chimère avaitelle deux gouvernails, un à chaque côté de la poupe? Elle était grande, belle; mais, si belle et si grande qu'elle fût.
il est probable qu'elle n'avait pas plus d'importance, parmi les navires troycns , que n'en avait le vaisseau d'Enée. Or ce vaisseau obéissait à un seul gouvernail , comme le prouve ce passage du VT livre :
Namquc gubernaclum multa vi forte rcvulsum Cuî tlatus baTcbam custos, cursu.sque rogebam Pravipitans traxi nieeum. Maria aspera juro, Non ullum pro me tantum cepisse tirnorem Quam tua ne, spoliât i armis, excussa rnagistro Deficerrt tantis n.ivis stirgcntibns tin<lis.
Palinure, tombe à la mer avec le gouvernail qu'il maniait, craignait pour le navire, veuf de son pilote et dépourvu de moyens de direction [spoUata armis), privé du (jabcmaculum et du clavus. 11 n'y avait donc pas un second gouvernail. Nulle pari, Virgile ne dit clavi ni gubernacula; les vaisseaux dont il parle n'avaient qu'un gouvernail, cela est sur. Certains navires en avaient deux. Si lesbirèmeset les trirèmes de la colonne Trajane ne sont munies que d'ungou vernail, comme les barques lluviales, — et l'on nepeutensup poser un second , quand on voit les timoniers avoir presque toujours les deux mains sur la bampe et à la poignée du gouvernail placé â droite, — il y a d'autres monuments antiques qui nous montrent des navires à deux gouvernails latéraux. Du nombre de ces derniers sont les barques sculptées de la collection Borghèse, que je citais tout à l'heure; les vaisseaux longs des peintures de Pompeï, n°* 571 et 1 3 8 A , au musée Bourbon; les deux galères sculptées du même musée (n oi 1 , 98) , et la galère classée dans la même collection sous le n" 6o5, morceau de peinture tiré des décorations arrachées aux murailles de Pompeï. Dans Pétrone, on lit (p. 3a, t. Il, édit. de \yb6): Nunc per pappim, per ipsa gubernacula dilabendum est; et encore, p. 106: Non arbor erat relicta, non gubernacula, ont funis, aut remus. Un passage de Y Âne d'or d'Apulée ( liv. II ) et une phrase d'Héliodore, rapportés par J. Schefler, font allusion aux gouvernails jumeaux. Elien (Hv. IX, chap. xl)