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constate ({ne 1rs Carthaginois avaient deux timoniers, un à chaque barre, et il dit que n'était un inconvénient. On ton çoit , en etVct, que te jeu des deux timons devait être souvent contrarié par 1 inattention de ceux qui les manœuvraient. Le système qui admettait un seul timonier chargé de deux clavi était bien préférable, d'autant qu'il est probable que l'un des deux gouvernails ne fonctionnait pas quand l'autre était en exercice; que celui de gauche redressait la route donnée par celui de droite, et réciproque ment. El puis, dans la manœuvre à deux timoniers, combien ne devait -il pas arriver de fois que, par inadvertance ou autrement, l'un nuisait à l'autre?
La Chimère était un navire à un seul gouvernail, gouver nail traversé à sa têt»- par une cheville à l'aide de laquelle on le faisait tourner dans l'eau, dont les tranches glissaient le long de la carène. Ce gouvernail était-il à gauche ou à droite? Les vaisseaux longs de la colonne Trajane, images auxquelles on ne peut, au reste, s'en rapporter aveuglément quant à la fidélité des détails, l'ont à droite; quelques médailles le montrent du même côté, d'autres le font voir à gauche. Peut-être pourrait-on expliquer cet antagonisme par les idées différentes que les Romains attachaient à la droite et à la gauche. Pour les uns la gauche était favorable, elle était sinistre pour les autres. Cicéron dit (liv. II, de Div.) que les auspices tirés de la droite paraissaient les meilleurs aux Grecs et aux Barbares, et que c'était le contraire pour les Romains. Suivant qu'on était plus ou moins attaché à la croyance grecque ou à la superstition romaine, on pouvait bien vouloir que le gouvernail, cette machine importante dans la vie d'action du navire, lut placé à droite ou à gauche. La droite est, à bord des navires, le côté honorable, depuis quelle époque? Je l'ignore; mais je croirais volontiers que c'est depuis l'établissement du christianisme , qui assure aux élus une place a la droite de Dieu. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au moyen âge. pour une raison ou pour une autre,
les navires à un sou] gouvernail avaient cet aviron à droite. Je l'ai prouvé dans le mémoire n° 3 do mon Arch. navalr. C'est encore à droite que les batelU du 1V>. mie j'ai dessinés à Polcsella, ont le gouvernail dont la forme, l'ornement et la suspension sont des traditions fidèles de cette époque.
Au reste, que la Chimère eût son gouvernail à droite ou à gauche, il importe pou , car l'effet devait être !<• mémo. Il est évident que Gyas, pour ramener à gaucho son navire porté à droite par un pilote craintif, dut tournoi le cloras, i gauche, puisque cette traverse était supérieure à la hampe du gouvernail, qui n'élait pas verticale, mais inclinée do l avant a l'arrière ; or comme le clavus Mail dans lr plan des /îi/i/ifp.lo tourner à gauche, c'était tourner lo gouvernail lui même. 11 arrive, aujourd'hui que lo gouvernail est à l'arrière, que pour faire venir le navire sur la gauche, on tourne aussi la partie extérieure (le safran) à gaucho; seulement, comme la barre est généralement fixée à la partie antérieure de la mèche sur laquelle est établi le safran , on pousse cette barre à droite. Mais, dans les navires où la barre gêne à l'intérieur et où on l'implante à l'arrière de la mèche, celte barre se porte à gauche en même temps que le safran , quand le bâtiment doit tourner à gaucho.
De ce que je viens de dire je tire cette conclusion que Virgile employa, non pas, comme font pensé les traducteurs, une formule vague pour peindre le retour de 2a Chimère au rocher, mais des termes exprès et je puis dire les seuls qui rendissent, d'une manière précise et technique, la manœuvre du gouvernail pour l'effet que Gyas voulait obtenir. —
Pendant que Gyas travaille à regagner tout ce qu'il a perdu d avantage sur Cloanthe par la timidité de Menœtc, timidité dont il a bien puni le vieux timonier, Sergeste et Mnesthé, qui se suivent de près, ont conçu l'espoir de passer la Cliimère, un moment retardée dans sa course. Sergeste dépasse Mnesthé et côtoie le rocher. 11 est en avant, mais non pas de toute la longueur de sa carène. Il a gagné soi\
émule, seulement d'une partie de cette longueur : l'éperon de la Scie tient de près l'autre partie. (Parte prior, partent rostro prcmit émula Pristis, vers admirable de concision et pour cela à peu près intraduisible. )
Mnesthé s avance alors au milieu de ses rameurs, et les exhorte à redoubler d énergie et de volonté ; non qu'il aspire à la gloire de gagner le prix; mais il ne veut pas avoir la honte d<> retourner le dernier au rivage où la foule attend un vainqueur. L'équipage de la Scie se couche aussitôt sur ses rames pour cet effort suprême, et la poupe du navire est ébranlée par les grands coups de celte nage alongée (voyez ei-dessus, p. 960), et la mer se dérobe sous le navire. L'ardeur qui embrase les matelots presse leur respiration , fatigue leurs membres, sèche leurs bouches; la sueur coule à grands flots de toutes les parties de leurs corps; enfin le hasard donne à ces lutteurs l'heureuse chance qu'ils pour suivaient. Sergcste, à qui cette chasse si vigoureusement soutenue a fait perdre le sang-froid, pousse, avec une sorte de rage sa proue vers lecueil; il glisse dans un espace étroit entre le but qu'il rase à gauche, et Mnesthé qui le serre à droite; mais tout à coup il touche, l'infortuné! et s'arrête !>ur des roches avancées que le choc ébranle. Ses rames se rompent en s'appuyant sur le roc aigu (où elles prennent sans doute un point d'appui pour nager à culer, pour scier, pour dégager le navire en arrière). La proue brisée reste suspendue sur le fatal récif. Les rameurs se lèvent alors tous ensemble, restent un instant immobiles en jetant un horrible cri de douleur et d'eflroi ; puis ils s'arment de crocs ferrés, poussent de fond, et ramassent à la surface du gou fifre qui bouillonne autour d'eux les débris de leurs rames. Et, pendant ce temps-là, Mnesthé, joyeux d'un succès inespéré, fait forcer sa nage (acrior agmine remoram céleri), appelle les vents à son secoure, vogue sur une mer favorable, et dans une lice désormais libre pour lui.
La Scie sillonne déjà les dernières ondes (ultima «quora,
les eaux qui baignent le rocher à gauche, el qui sont les dernières, car c'est par clips que sont ramenés au point du départ les navires a près a voir doublé le bat), et Mnesthé presse la course de son navire qui vole. Il laisse loin de lui Serges te se débattant sur le récif, appelant en vain le secours des dieux, et cherchant à nager avec ses tronçons de rames. Il atteint bientôt Gyas, et dépasse la Chimère, incapable de lutter, depuis qu'elle a perdu son pilote. Cloanthe est maintenant son seul adversaire; mais Cloanthe est déjà près de la fin de sa course. Mnesthé le suit, l'atteint et le presse, la difïiculté du triomphe grandissant les forces de ses rameurs. Un cri d'étonnement et d'admiration accueille ce premier résultat. Toutes les voix encouragent Mnesthé. Les gens de Cloanthe s'indignent a l'idée de perdre la victoire qui leur semble déjà acquise ; ils donneraient leur vie pour la gloire qu'ils espèrent. Ceux de Mnesthé sont animés par leur succès; ils peuvent vaincre parce qu'ils croient le pouvoir. Peut-être les éperons des deux navires auraient à la fois marché de front et partagé le prix, si Cloanthe n'avait étendu ses deux mains sur les eaux , et promis un sacrifice aux dieux de la mer, qui l'exaucent et poussent comme une flèche le Scylla dans le port. C'est Cloanthe que sa piété a couronné du laurier offert par Énée ! Le chef des Troyens récompense cependant Mnesthé et Gyas, qui ont noblement lutté; il les gratifie de présents magnifiques; il veut même consoler Sergestc, qui a sauvé son navire et son équipage. Sergeste s'est péniblement rajloué 1 (e scopulo multa arte revalsus)\ ayant perdu beaucoup de ses rames, et tout à fait dépourvu d'avirons d'un côté , il revient boiteux, au milieu des rires d'une foule sans pitié; il n'avance pas; il subit l'affront des rail leiïcs, d'abord avec calme, puis avec chagrin; enfin il se décide à faire hisser ses antennes et les voiles orientées, il entre au port où le pieux Énée lui fait don de Pholoé, es-
1 Haflouer, remettre à flot un navire qui s'est ècliouc.
clave crétoise, habile aux travaux de Minerve et riche de deux enfants qu'elle allaite. —
Le tableau dont je viens de rappeler les principaux traits dans une analyse explicative qui n * saurait prétendre à être une traduction, dans l'acception élevée de ce mot, est d'une exécution parfaite sons tous les rapports. Un ollicier de marine, et il faudrait qu'il fût un poète sublime, pourrait seul faire aussi bien que Virgile. Les alternatives de cette régate sont pleine d'intérêt, et la manœuve des navires, qui cherchent à se dépasser en se gagnant le rocher, est d'une vérité d'observation à laquelle on ne peut comparer que la vérité technique, l'énergique concision, la précision élégante, la richesse du langage.
Quand j'ai dit plus haut (p. 97 2), à propos de la Chimère . « La jeunesse troyenne l'ébranlé par trois coups de rames successifs, entre lesquels se font entendre trois acclamations,» j'ai ajouté que je justifierais cette manière de traduire : triplici pabcs quam Dardana versu Impellant, terno consurgunt ordinc remi Le moment est venu de m'explique!' sur le sens que je donne à des vers qui, pour tous les commentateurs, ont désigné clairement le navire qu'on appelle trirème ou vaisseau long à trois rangs de rames superposées.
Je ne crois pas que Virgile ait voulu dire que la Chimère et les trois autres navires qui lui disputent le prix fussent des trirèmes. Les raisons de mon doute ou , pour dire mieux, de ma conviction contraire , les voici :
Dans tout ce qui précède, j'ai fait voir que le poète marin ne recule jamais devant le mot propre, .le ferai remarquer maintenant qu'au I* livre de l'Enéide Virgile appelle quelques-uns des navires troyens phrjgias biremes , et qu'au IX* il dit : Gerninas legit de classe biremes. S'il nomme les birèmes, pourquoi ne nomme-t-il pas les trirèmes? Pourquoi ne dit il pas :
Quatuor ex oium délecta: classe tnrtmes.
au lieu de delectie carinœ? Cela eût été plus simple, plus net, et l'on sait que dans tout ce qui est technique Virgile recherche la netteté, la simplicité. Pourquoi, par aucune allusion, dans le cours de ce long poème, où les navires jouent un assez grand rôle, ne fait-il présumer que ces navires ont trois rangs de rameurs? 11 emploie quarante-cinq fois le mot navis, vingt-deux fois le mol ratis, vingt-trois fois le mot carina, — qu'on a l'habitude de regarder comme un synonyme de ratis ou de navis, — deux fois le mot biremis l ; jamais il n'écrit tri remis. Par quel singulier caprice aurait-il dédaigné un mot qui aurait rendu fidèlement sa pensée:' Voit on que Virgile soit capricieux? C'est un esprit raisonnable et fort, qui ne donne rien à la fantaisie, repousse les expressions vagues dont ses idées, toujours si claires, seraient trop mal cevêtues, et n'admet la périphrase que lorsqu'elle ne doit jeter aucun voile d'obscurité sur l'objet qu'elle vent désigner. Virgile a quatre-vingt-dix occasions, — et je ne parle point de celles où, selon ses commentateurs, il dit pappis et prora pour navis, — Virgile a, dis-je, quatre-vingtdix occasions d'écrire le mot triremis, et il ne l'emploie pas une seule fois, il semble même l'éviter avec soin; cela suffit à juger la question.
1 Virgile, qui ne crut pas devoir peindre en détail un de ces vaisseaux qu'il faisait agir, bien qu'au .V livre de son poême, dans l'énuméralion des navires toscans partis pour aller au secours de ta nouvelle Troie, l'occasion fui belle assurément, Virgile ne donne, sur les bircmes, aucun détail qui puisse nous aifter à connaître leur grandeur, leur armement en rameurs, et leur forme. Un vers de cette éuuméralion dont je parle me porte à croire que. par anachronisme, le bâtiment, auquel il fait allusion, était une birème de l'importance des drainons mentionnés par l'empereur Léon dans ses Tactiques.
It gravis Auletes, ccntcnaquc arbore duclus Verbcrat assurgens.
Ce navire à cent rames ne peut être supposé a\oir eu cinquante rames de chaque bord, en une seule hle, car il aurait été long de plus de 200 pieds; on peut croire qu'il avait deux étages de rames se couvrant de bout en bout, et qu'à chacun de ces étages il y avait 25 avirons, tribord et bâbord. (Voyez, sur les dromons des Tactiques de Léon, le commencement du Mémoire n*4 de mon Arcb. navale. )
Mais on m'opposera les vers :
Amittis remis, atque ordine debilis uno, Irrisam sine honorent ratem Sergeslus agebat;
on dira que ordine debilis uno prouve clairement que le Centaure avait plusieurs rangs de rames. Je sais bien que les commentaires disent qu'il était debilis uno ordine, aut quia non nisi unum ordincm remigum retinuerat, aut quia uno e tribus ordinibus spoliatas juerat. (Ascensius, fol. 92, lig. 70.) Je répondrai que les vers de Virgile signifient ceci : « Une des rangées d'avirous étant fort maltraitée , et l'autre manquant tout à fait, Sergeste ramenait tristement son navire, que chacun raillait du rivage, o Ordo, ce n'est pas un étage , c'est une série, une file; c'est tout le côté de tribord ou l'autre ; dans le cas présent, c'est la rangée de gauche. Le poète nous montre le Centaure ayant perdu beaucoup de ses rames de droite, quand il a cherché à se dégager du rocher, et tout a fait désemparé de ses rames de bâbord , qu'il a brisées en abordant le récif, obligé cependant, pour revenir au port d'où il est parti, de se faire, avec les débris de ses rames [fractis ramis), une lile pour remplacer celle dont il est affaibli. Cela me paraît évident. Sergeste est bien plus à plaindre dans cette situation, qui le réduit à un petit nombre de tronçons de rames, qu'il ne le serait si, ayant perdu un étage d'avirons, il lui en restait deux, ou même que si, en ayant perdu deux, il lui en restait un.
Ajoutons que amissis remis est tout à fait contraire à la supposition des trois rangs de rames. Que signifierait ordine debilis uno, après ces mots qui annonceraient la perte des rames des deux autres rangs ? Si Sergeste a perdu ses rames des trois rangs, il est bien clair qu'il est dépourvu des rames d'un rang; debilis uno ordine serait une de ces naïvetés dont Virgile est incapable. Mais, n'ayant qu'un rang de rames , si le Centaure a été désemparé tout à fait d'un coté (ordine debilis uno), et si de l'autre bande il lui reste à peine quelques avirons, parce qu'il en a perdu beaucoup, il vo-
guera avec quelques débris de rames, quelques malheureux espars, et Sergesle ramènera, sine honore, son bâtiment dont on se moque, parce qu'il est réduit à l'état du ratis qui glisse sur l'eau au gré du courant et des vents, radeau qu'on a peine à diriger.
Ralem est préféré par le poète à navem, parce que son image est ainsi plus complète et plus grande : ce n'est pas un vain syuonymc. Ratem perdrait toute sa valeur si Sergeste était encore assez heureux pour avoir deux rangées superposées de rames, fussent-elles incomplètes et composées d'avirons qui auraient souffert. Il faut, pour que ce mot ait toute l'énergie qu'a voulu lui prêter Virgile, que, de ses cinquante rames, par exemple ( vingt-cinq de chaque bande en une file), le Centaure en ait perdu tant, qu'il puisse retourner à peine avec une demi-douzaine , réparties sur l'un et l'autre bord.
Âmissis remis ne se rapporte point à ordine debilis uno; debilis uno ordine peint l'état où était le côté gauche du navire qui avait rompu toutes ses rames, soit en rasant de trop près l'écueii, soit en travaillant à se dégager du récif; amissis remis montre que le côté droit avait perdu beaucoup de ses avirons, brisés tant par les efforts des rameurs qui voulaient arracher le Centaure au récif où il était échoué, que parce qu'on avait poussé de fond avec ces leviers comme avec des gaffes (ferratas sudes et contos). Je ne crois pas qu'on puisse me contester cela, à moins qu'on ne veuille entendre le vers en question de cette façon singulière : Amissis remis unius ordinis ataae ordine debilis eodem. Mais oserait-on prêter à Virgile une telle construction et une expression si obscure ?
Je m'attends à une objection relativement au sens que je prête au mot ordine. Quand terno ordine m'a paru vouloir dire trois fois consécutives, comment ai-je vu une file de rames dans uno ordine? voilà ce qu'on me demandera. Ma réponse sera bien simple : Ordo , chez Virgile,
n'a pas toujours la même signification. Pone ordine viles I Kglog. 1") signifie certainement toute autre chose que ponere ordine renws. L'arrangement des ceps de vigne n'a rien de commun avec l'emplacement et la distribution des rames sur le flanc d'un navire. Dans le livre IV* des Géorgiques,
! Matubus litpiidos dant ordine fonte* GermftiMe, tonsiaque forant manlil-a viHis. . .
et
Totinsque ordine gentiv Mon s et studia, et populos, et pmlia dicam.. .)
ordine veut dire «à leur tour, successivement; » c'est le .sens que j'attribue à terno ordine. Quant à la manière dont le mot ordo, signifiant arrangement des rames, doit être entendu , c'est une question sur laquelle on est loin d'être d'accord; et, selon l'expression du P. de la Rue, valdè amb'njuum est. Le Hollandais Marc Meibom {De Fabrica triremitim, Amsterdam, 1671, in -h°) disserte longuement sur le sens véritable des mots versus et ordo (p. 1 3 ); il prétend établir que versus est multitudo in directam posila, et que ordo est multitudo non solum in directum posita , sed ctiam loci prioris , et sequentis , considerationem conjunctam habens. Scheffer, adversaire de Meibom, confond le versus et l'ordo quand il dit (p. 87) : Non tain ex numéro remorum, sicut prœcedentes, (juam ex versibus <fuibusdam r tel potius ordinibas, sua nomina sortita esse. Je ne veux pas m'engager ici dans une discussion dont l'issue ne saurait être satisfaisante pour le lecteur; il me suflit d'avoir montré que deux critiques habiles n'entendaient pas le mot versus de la même manière , et que, dans Virgile, ordo n'a pas un sens invariable. Je ne nie pas que versus ne puisse souvent s'entendre des files de rames ou de rameurs; mais je suis convaincu que, dans le cas du triplici verso, il exprime une idée trèsdilïérente. Je ne nie pas que ordo ne désigne souvent un
certain arrangement (inconnu) des rames; mais je croisquc le terno online du V e chant de l'Énéide se doit entendre comme le online du IV e livre des Géorgiques.
Virgile ne dit pas expressément que ta Chimère et le Centaure lussent (les trirèmes ; ce qu'il fait connaître des avirons du Centaure prouve que ce navire n'avait qu'un rang de rames; jamais, dans son poëme, il ne nomme les trirèmes quand, deux lois, il nomme expressément les birèmes : ce n'est donc pas de trirèmes qu'il est question dans Je passage du V* livre que j'explique autrement que tous les traducteurs. Quant au triplici versu, il exprime, à mon avis, un chant trois fois 1 répété, un cri, un hourra ! une espèce de celeusma dont la tradition est vivante encore dans les bâtiments où, pour tous les travaux de force, et , par exemple , quand on haie les boulines, un matelot, le véritable hortator des anciens navires, chante : Ouanc, tou, tri! hourra! (one, two , three ! hourra ! — angl. ). La tradition antique était pleine de force au moyen âge, à Venise, où la chiourme du Bucentaure, toutes les fois que le navire ducal passait devant la chapelle de la Vierge, construite à l'entrée de l'Arsenal , criait trois fois : Ah! Ah! Ah! donnant un coup de rame après chacune de ces acclamations. Virgile prétendit consacrer par deux vers le souvenir d'une coutume observée sans doute de son temps par les rameurs, dans de certaines occasions : et voilà tout ce qu'il voulut. Ascensius, qui croyait bien que les navires luttant à la rame étaient des trirèmes, hésita sur le sens du mot versus; il dit, en effet : Triplici versu, id est : ordine aut impulsa quo œquora verrunt, aat
1 Le nombre trois était sacramentel dans quelques actes de ia vie des marins de l'antiquité. Pour ne citer qu'un exemple, je rappelcrai ce que dit Appien des lastrations ou sacrifices qui étaient faits par les gens de mer, avant de qui lier le port pour entreprendre un voyage ou une campagne de guerre. « Les sacrificateurs, dit-il, debout dans la mer, égorgeaient les victimes; puis, avec des barques légères, promenaient trois fois autour des navires les entrailles des animaux immolés, pendant que les matelots et leurs chefs priaient les dieux d éloigner de la flotte les mauvais pré«agc.v «
cas ra quo utuntur, ut simul venant, aut omnibus his. Cette interprétation timide est à peu près celle de Servius. Cependant Servius ne s'était pas hasardé à traduire versus par cantus. Asccncius aperçut la vérité, mais il n'osa point s'y arrêter. En adoptant son hypothèse, j'ai démontré qu'elle est la seule admissible; mais je l'ai démontré par des raisons auxquelles ce commentateur ne se serait peut-être pas rendu, car elle renverse son opinion sur le sens du terno ordine.
Je ferai voir, à propos de Yuncta carina du livre IV* .(voy. ci-dessous, p. 106, note x).
J'ai montré, \ propos du jam portum tetijere carinœ, livre I" des Géorgiques (voy. ci - dessus p. aa), et du sedere carinœ omnes innocuœ du X e livre (voy. ci-dessus , p. 33) , que Virgile, quand il nomme la carène au lieu de nommer le vaisseau, agit rigoureusement et obéit à son sentiment de marin. On a vu tout à l'heure pourquoi, au lieu de dire tout simplement quatre navires, il dit quatre carènes; examinons si ailleurs il se sert légèrement du mot canna. Que veut faire entendre le poète lorsqu'au VI' liv. il fait dire à Charon : Corpora viva nefas sfygùi vectare carinâ? C'est bien assurément la barque qui naviguait sur le Styx, que prétend désigner Virgile; mais cette barque, faite de quelques planches cousues ensemble ( cymba sutilis , v. ai 3), cette barque n'a point d'œuvres mortes, point d'aplustres, point d'acrostolcs, pas de pont : c'est une coque , et rien de plus; c'est une carène noire, triste, un sépulcre flottant. Carina ne pouvait avoir aucun équivalent dans le vers en question. Est-ce sans motifs précis que Virgile dit (liv. II', v. 198) que la ruse triompha d'une ville que n'avaient pu soumettre aux GreCs ni dix ans de travaux , ni mille carinœ pleines de machines de guerre, d'armes et de guerriers? Il aurait pu mettre mille biremes; mais c'est des carènes que, dans son système de précision technique , il était tout naturel qu'il parlât, plutôt que des navires euxmêmes.
Quand j'ai expliqué le portant tctiaere curinœ des Cîéorpiques, il est inutile que je m'arrête au nunquam letigissent littora nostra carinœ Dardaniœ du IV' liv., v. 658. Faut-il prouver que dans l'incendie des vaisseaux d'Enée, au liv. V*, m Virgile dit : « La flamme attaque lentement les carènes, et quaire carènes seulement furent préservées du feu.» il est toujours poëte technique? Qui ne comprend que si, en effet, le feu détruit seulement les poupes et les œuvres mortes, le mal n'est pas grand; mais s'il consume les carènes, le corps des navires (toto defandit corporc), le désastre est immense , irréparable. Virgile n'hésite jamais entre le mot propre et celui qui ne présente qu'une image vague ou générale. Pictas exare carinas (liv. VU', v. 43i) se justifie par les raisons que je viens de donner pour les amissœ carinœ et le lentus (vorat) carinas (liv. V*. v. 682, 699). Dans : Mortaline mana factœ immoriale carinœ Fas habeant ? carinœ est bien la partie pour le tout ; mais c'est la partie essentielle, la partie qui est tout, celle dont la durée importe. Mettez biremes ou ce que vous voudrez à la place de carinœ, et le vers perdra celte valeur essentiellement nautique que Virgile lui a imprimée par un seul mot. Ce qui navigue , c'est la carène; aussi le poète dit-il : Hanc carsum iliacas venlo tenuisse carinas (liv. IV - , v. &6 ) ; comme ailleurs, longâ salcant vada saha carinâ (liv. V*, v. 1 58), et longâ salcat maria alta carinâ (liv. X', v. 197), et pictas innare carinas ( liv. Vil?, v. 9 3 ).
Au IP liv. des Géorgiques, rappelant à quel usage est propre chaque espèce de bois, Virgile dit qu'avec le pin les agriculteurs pandas ratibus posaere carinas, établirent, sur des fonds plats, des carènes béantes : on ne pouvait mieux peindre les bateaux de rivière. Ratibus est aussi rigoureusement vrai que carinas. Lorsqu'il parle de Ténédos , station peu sûre pour les navires qui y relâchent, c'est malefida cariais que dit le poëte, parce qu'en effet ce sont les carènes qui ont à souffrir dans un port ouvert où le vent et la
mer les font s'entre-choquer, et les poussent contre les quais auxquels ils sont amarrés. Mélénus ordonne d'embarquer à bord desTroyens de grandes sommes d'argent avec d'autres magnifiques présents, et Virgile dit : ...slipatque carinis Ingens argentum , etc. (liv. III 8 , v. 465). Où pourrait-on mettre ces trésors sinon dans les carènes, dans les cales? Stipal exprime cette idée qu'on remplit complètement les carènes, qu'on les bonde.
Dans la description du palais de Picus (liv. VII e ), Virgile note les erepta rosira carinis; un antre que notre poète eût dit erepta navibus; mais Virgile aime les vérités rigoureuses. C'est à la carène que le rostre était fixé, c'était des carènes qu'il fallait montrer les rostres arrachés. Le non mille carinis du IX e liv. (v. i48) répète le millœ carinœ du liv. Il' (v. 1 98) ; je n'ai donc pas à m'en occuper.
Au XI e liv., Latinus offre aux Troyens de leur faire construire vingt naviresou plus, s'ilscnont besoin. — Remarquons eu passant texamus, qui peint à merveille l'opération de croiser de bout en bout de longues pièces de bois que nous appelons ceintes, préceintes, vaigres, serres et bordages, sur les pièces qui forment la carcasse, et qu'on nomme couples, varangues, etc., véritable tissu dont les côtes du navire sont la trame, et ce qui les couvre la chaîne. — Latinus dit : ...ipsi numerumque modamque carinis Prœcipiant , qu'eux-mêmes fixent le nombre et la forme des carènes ; qu'ils les fassent grandes ou petites, vastes ou étroites, longues ou courtes. Toujours les carènes , parce que la carène c'est vraiment le vaisseau.
Il est un passage, un seul, où Virgile parait se relâcher de ses habitudes de précision; c'est au vers 1 79 du livre II : ISumenque reducant, Qaod pelago et carvis secum advexere carinis ; le palladium ne peut être porté dans plusieurs carènes; le singulier était de rigueur, mais le pluriel était une licence qui avait le mérite de comprendre dans le même anathème tous les vaisseaux des Grecs.
Virgile indique plus qu'il ne décrit les manœuvres que font les navires à la mer. Nous avons vu en combien peu de mots il l'ait connaître la manière dont les vaisseaux d'Knée louvoyaient , serraient le vent pour prendre le plus près ou pour se mettre à la cape, laissaient arriver pour changer de roule, et , quand le vent leur souillait en poupe, naviguaient les veranes carrément brassées. (Ci-dessus, p. t)(i?. , et notes, p. 1 o 1 7.) Il est à regretter que le porte n'ait pas jugé convenable de présenter avec quelques détails un tableau des opérations successives auxquelles donnait lieu chaque changement de manière d'être durant la navigation; cela nous aurait éclaires sur legréement, la mâture et la voilure des navires de son temps. Il serait heureux, par exemple, qu'il nous eût donné la peinture animée d'un virement de bord. Les seuls mots qui, dans son poëmc, se rapportent à cette évolution, sont ceux-ci, que nous trouvons au IIP livre, v. 686 :
Ccrtii'ii est darc liulea rétro.
L'auteur ne prend pas la peine de nous dire comment les Troyens, fuyant le rivage d'où la peur qu'ils ont de Polvphème et des Cyclopes les fait appareiller en coupant leurs câbles [incidere funem.... ab littore funem rumpite), changent subitement de route , quand Knée se rappelle les avertissements d'Hélénus au sujet du détroit de Charibde. Il se contente de nous faire voir ce grand trouble que la crainte a jeté parmi les équipages, qui se hâtent, à bord de tous les navires (quommque), de haler sur les cordaqes (rudentes cxcatere) et d'ouvrir les voiles aux vents favorables. Or les vents qui soufflent, Virgile nous l'apprend, viennent du N. (Boreus adest), c'est donc un virement vent arrière que la flotte exécute. D'abord elle avait cherché à remonter le détroit, tant à la rame (verrimus et proni certantibus œqaora remis, v. 668) qu'à la voile ; elle allait être obligée de louvoyer, et de s'approcher par conséquent des deux écueils fatals ; mais Hélénus et ses avis prudents lui reviennent en
mémoire, et elle va faire la route du S., pour reconnaître successivement l'embouchure du Pantagias ( le Porcari moderne ) , le rivage de Mégare , etc.
Il n'est pas difficile de comprendre quels cordages désigne le mot collectif rudentes; ce sont les bras des antennes et les écoutes (pedes). On peut dire aisément aussi quelle manœuvre fut exécutée en cette circonstance. En quittant la terre d'où les chassait la présence effrayante des Cyclopes, les compagnons d Lnée avaient dû mettre le cap à peu près sur la pointe S. O. de l'extrémité S. de la presqu île italique ; ils avaient donc pris, selon notre expression . les amures à bâbord, c'est-à-dire qu'ils avaient tourné les extrémités de leurs antennes de manière à recevoir le vent du nord à gauche [obliquare cornaa antennaram et darc sinus vento sinistros). Puis, pour dare lintea rétro, ils avaient laissé arriver sur tribord {^flectere viam ad dextrum latus) , en agissant sur les bras des vergues à gauche (detorquere) , jusqu'à ce que, enfin, ils pussent faire route vent arrière (œqaatis procedere velis).
Je ne puis affirmer sur la foi d'aucun texte que les anciens pratiquaient les virements de bord vent devant ; il n'y a dans Virgile aucun indice précis de cotte manœuvre; par induction , cependant , je serais en droit de conclure , du vélum adversa procella ferit et du tam prora avertit, que, dans un changement de route, le mouvement de rotation du navire, la proue, allant chercher le vent et dépassant son Ut, n'était pas inconnu des marins antiques. Comment supposer, en effet, que des navigateurs qui avaient observé que les suites d'une saute de vent ou d'un faux mouvement du gouvernail, quand le vaisseau courait au plus près, étaient une abatée du navire justement du côté où il recevait le vent, n'eussent pas reconnu qu'un mouvement analogue , imposé volontairement au vaisseau , pouvait être avantageux dans certains cas? D'ailleurs l'exécution de ce mouvement n'offrait aucune difficulté au navire à rames , dont les avirons
pouvaient toujours le favoriser de deux façons, ceux de dessous le vent en nageant , ceux du côté du vent en sciant. Le danger qu'offre quelquefois le virement de bord vent devant, pour les bâtiments à voiles, était donc nul pour les bâtimens à rames ; il n'est guère admissible que les marins carthaginois ne se fussent pas rendu compte de cela, et n'eussent pas adopté une manœuvre à l'aide de laquelle on regagnait en partie ce qu'on avait perdu par la dérive. Quant aux bâtiments de charge, qui ne pouvaient s'aider de rames dans leurs évolutions, la rondeur de leurs formes pouvait favoriser pour eux le virement de bord vent devant; toutefois, on peut douter que cette manœuvre leur fût trèsordinaire; au moins ne l'était-elle , probablement, que dans les circonstances les plus favorables , c'est-à-dire quand la mère était calme et le vent très-maniable.
Vela cadunt, remis insurgimns.... (Lit. III', v. 207.)
Vela legunt socii, et proras ad littora torquent. (Liv. IIJ*, v. 532.)
Par ces deux vers Virgile nous apprend que les anciens, quand ils approchaient de la terre pour l'aborder, et surtout d'une terre inconnue, prenaient la précaution, s'ils naviguaient sur des bâtiments à rames et à voiles , de supprimer la voilure et de faire leur abordage à l'aviron. Il était tout simple qu'il en fût ainsi , mais il est très-bon que des textes aussi clairs constatent un usage que la seule raison aurait indiqué à la critique, et dont au reste la tradition s'est gardée tant qu'on s'est servi des galères, galiotes, fustes, brigantins, etc. Aujourd'hui encore qu'arrive-t-il la plupart du temps aux embarcations qui vont accoster la cale d'un port, quand elles sont entrées dans le port à la voile? Elles carraient ou amènent leurs voiles , et c'est à l'aviron qu'elles font leur abordage. Si je cite les deux passages du IIP livre de l'Énéide, c'est autant pour montrer que la manœuvre indiquée par le poète marin est régulière et qu'elle est restée traditionnelle, que pour faire remarquer une fois encoie
combien Virgile tient à être exact dans ses indications, même les moins importantes en apparence.
Au vers 207, de quoi s'agit il? Les Trovens se dirigent sur les Strophades , où leur intention est de faire une relâche d'une certaine durée; alors, au lieu de carguer leurs voiles et de les laisser à la tète des mâts, ils les amènent et les rentrent en les alongeant sur le pont; vela cadunt, les voiles sont amenées. Le père de la Rue ne l'entend pas ainsi ; il fait de vela codant la conséquence du retour du beau temps, et il traduit ces deux mots si aisés à comprendre par vela dctamefiant , les voiles se désenflent , les voiles ne font plus leur office et battent contre le mât. Delille ne s'y est pas trompé ; il a dit :
Et ta voile baissée a fait place à la rame.
Dans le cas du vers 532 , les matelots n'amènent pas les voiles, ils les carguent seulement et les serrent ; voiri pourquoi. Ce n'est pas une longue escale qu'Anchisc et les siens vont faire au port de la Japygie , où est le temple de Minerve ; ils n'y abordent que pour offrir un sacrifice à la déesse , et , le sacrifice achevé , ils remettent à la voile :
Cornua vclatarum obvertimus antennarum.
Delille, qui avait si bien compris vela cadunt, n'entendit pas vela leqant , puisqu'il dit : « On abaisse la voile. » Annibal Caro est tombé dans la même erreur d'interprétation , dont n'avait point su se garder non plus Hernandez de Velasco.
Je pourrais m'arrêter ici dans l'examen que j'ai entrepris des passages maritimes de l'Énéide : car je ne crois pas avoir oublié un seul des détails importants par lesquels Virgile prouve que tout ce qui touche à la marine lui est familier. Cependant , si j'ai montré que Virgile emploie presque toujours le mot technique pour peindre une manœuvre, pour
désigner un objet, je dois dire aussi que parfois, mais bien moins souvent que ne l'ont cru ses savants annotateurs, il use de i expression figurée, soit que son génie l'invente pour le besoin de l'image qu'il veut produire , soit qu'elle ait cours dans la langue des poètes , ou dans celle des gens de mer. Ainsi, livre III e , v. 191, au lieu de dire : Nave ou navibas cnriimas œqaor, il dit :
Vcla damus , vastumque ca\à trabe currimu» aMjuor.
Cavâ trabe est une synecdoque pour les commentateurs, qui voient dans ce trope une intention d'élégance dont ils savent beaucoup de gré h Virgile. Il me semble qu'il y a mieux que cela à voir sous la trabs cava du poète. Le tronc creusé, le monoxyle, c'est le navire primitif, le scaphe de rivière (cavat arbore lin très, Georg. I,v. 2G2), le navire sans force contre les autans et la grosse mer, le bois chétif dont triomphent les vents les moins forts ; comparer la flotte troyenne à un frêle petit navire s'élançant au milieu de la vaste mer, c'est préparer d'une manière admirable le tableau de la tempête qui accueille à l'instant les compagnons d'Anchise, c'est grandir le péril , c'est ménager un effet plus saisissant. Il n'y a que les grands artistes qui ont le secret de pareils contrastes. Ne voir dans cavâ trabe qu'une élégante figure de rhétorique, c'est donc, selon moi, étrangement amoindrir la pensée de Virgile, c'est ne la pas comprendre. Delille n'a point rendu les deux mots qu'avaient négligés Dryden , Annibal Caro, Hernandez de Velasco et Barreto. Voss n'a pas été plus scrupuleux. Tous ont affaibli l'expression mélancolique dont se sert Énée dans son récit à Didon.
Où la synecdoque est simple comme le veulent les interprétateurs de Virgile , c'est dans le vers 565 du IV* livre :
Jam marc turbari Irabibus. . . viriebis.
Les trabes désignent en même temps les rames , les quilles de navires, les navires eux-mêmes. C'est le bois pour l'ob-
jet fait de ce bois 1 . Les marines modernes ont des figures analogues à celle-là. Les Italiens appellent le navire legno; les Catalans leny; au moyen âge , tous les peuples néolatins disaient lignum, et nos vieux Français lin, line, faste. Fasto était fort usité chez les Italiens dans les bas âges, comme fasta chez les Espagnols et les Portugais. Longtemps les charpentiers d'Italie appelèrent la quille il primo, sous-entendant legno. La quille est, en effet, le fondement de la construction, et le premier bois qu'on met sur le chantier.
Virgile emploie quelquefois le mot spuma pour désigner la vague écumeuse (liv. III e , v. 208) , et, liv. IV e , v. 583 : Adnixi torquent spumas; liv. III e , v. 667 : Ter spumam eli sam et rorantia vidimas astra. Cette figure est aussi énergique
1 II n'est pas besoin de dire que dans les vers,
Sed pondère pinus Tarda tenet. . . (Liv. V, v. 153.)
Mincius infesta ducebat in sequora puni. (Liv. X, v. 206.)
la matière est prise pour le navire, ainsi que dans l'hémistiche , Labitur uncta vadisabies (liv. VIII, v. 91), et dans le vers cité plus haut (p. 767, note). Il gravis Auletes. etc. 11 faut cependant remarquer qne Virgile, s'il se sert des mots abies et pinus, le fait à bon escient. Le sapin et le pin étaient les bois qui entraient en plus grande quantité dans la construction des bâtiments à rames. Quelques pièces en chêne formaient les bases de la carcasse du navire; aussi le poète dit-il , liv. V, v. 697 : semiasta madescunt robora. Quant à Yarbore centend, si Virgile se sert du mot arbor et non de remus, c'est qu'il veut fortifier l'épithète gravis, qui se rapporte moins à Aulète qu'à son navire, et qu'il veut faire comprendre que son bâtiment, grand et lourd, avait des rames fortes et longues, de véritables arbres.
Les Hindoux nomment bullee et chuppoo la rame ou pagaie. Ces noms sont-ils sans analogie avec bulendee et chuoput, qui signifient poutre, solive, pièce de bois? Chez les Russes , nous voyons le même trope. Outre veslo . signifiant rame, aviron, ils mit tilchinha , qui signifie proprement pieu, échalas. Tonsœ, que Virgile ne donna que deux fois pour synonyme à remi [socii cou sargere tonus, liv. X, v. 299, in lento luctantur mormon tonsœ. liv. VII, v. 28) , semble avoir été dit par le poète par opposition à frondentes remi (v. 399, liv. IV'). Ce sont les arbores tonste et Jabricutœ; car je crois que c'est à la façon donnée au bois ébranché, effeuillé {infrondis), tondu et dolé, qu'il faut rapporter le sens du mot tonsœ, et non à l'action de la rame qui raae la mer, comme le vent Isidore. L'aviron n'effleure pas seulement Tonde, il l'entame et la retourne. Ennius avait employé le mot tonsœ :
Poste recumbite, vestraque pectora pellite tonsis :
Ponc petunt, exin referont ad pectora tonsas.
que vraie. Les navigateurs madekasscs en font usage. Ils nomment la vague, la lame, riok, c'est-à-dire écume.
A l'imitation des Grecs qui nommaient la mer £ks (sel), Virgile l'appelle sal 1 . Ce trope est aussi dans le génie de la langue arabe , qui nomme la mer malihè , c'est-à-dire salée ; le marin mallah, et la navigation mallahè.
J'ai montré plus haut que Virgile, dans quelques occasions , se servit du mot gurges pour désigner la mer parce qu'il avait à peindre la mer béante et tournoyante comme un gouffre; quelquefois, sans que ce mot ajoutât rien à sa pensée, il l'employa comme un équivalent tout naturel de mare, et même comme synonyme de fumen. LesMalays ont aussi pour synonyme du mot laout, qui nomme la mer, un mot signifiant abîme; c'est loudji. Toubir, autre figure par laquelle ils désignent l'Océan, le large (Yaltam de Virgile), signifie sans fond. Les marins anglais disent (leep, le profond, et main, le grand. Je rapproche ces termes analogues , empruntésà des langues qui n'ont pas des origines communes, pour faire voir que les gens de mer font partout des tropes, et que ces tropes, fort poétiques, sont souvent identiquement les mêmes.
Trois fois Virgile prend le lin ou la toile de lin pour la voile : injlatur carbasus austro (liv. III , v. 35y); votât jam carbasus austro (liv, IV, v. 417); certam est dare lintea rétro (liv. III, v. 686). Il semble, tant il en use avec discrétion, que ce soit à regret qu'il substitue au mot vélum, — généralement adopté , et qu'il emploie trente-deux fois , — des mots dont les marins se servaient rarement. Les Grecs modernes appellent la voile info* (qu'ils prononcent pagni), et -xavt veut dire étoffe, toile, tissu ; c'est le grec ancien irifvrj. Nous disons en France : m Avoir beaucoup de toile dehors , » pour avoir une voilure vaste, porter beaucoup de voiles; «faire
* Knnius avait dit, liv. I" des Annales :
Vcrrunt extemplo placide mare marmore flavo Carrulcum spumat sale contesta nave pulsu.
de la toile,» pour forcer de voiles. Au reste, vélum n estil pas lui-même un trope de la famille de celui qui a fait, de linteum et de carbasus , des synonymes poétiques ? N'est-ce pas le voile ouvert au vent, le pan du manteau du premier qui remarqua que le vent pouvait aider la rame , et même la remplacer? Les Russes appellent la voile paroass , et parouss n'est point slave, il est sans analogue dans lalangue russe; il vient probablement du grec ancien Qdpos, qui signifie étoffe, toile, et, par extension , voile de femme et voile de navire. (C'est l'avis de M.Ch.Ph. Reiff, Dict. russe-français). Le celtobreton nomme la voile lien, du nom de la toile, qui me parait aussi latin que le l'uien anglais et le leinen allemand. — Les Bretons disent aussi : givel (gouel) , et ce mot me semble une transcription du français vouële, ancienne prononciation de notre voile. — L'un des noms que les Hindous donnent à la voile est bad-ban , composé de deux mois dont le dernier désigne aussi le voile de la femme : bana, l'étoffe de laine ou drap : banat, et le premier un tissu (bab , baf, badlu). (Voir Gilchrist's, Hindoostanee Dictionary, articles : Cloth, Linen, Sail, Stajf, Tissue, Wcaver, etc.)
Puisque j'ai été amené à citer quelques tropes appartenant aux langues parlées par les marins de l'Inde, du grand archipel asiatique et des îles de l'Océanie, que l'on me permette d'ajouter à ceux que j'ai donnés déjà quelques autres exemples qui ne sont pas , je crois, sans intérêt. J'ai dit que les Arabes nomment la mer malihè, le matelot , mallah, le voyage par nier, mallahè ;]c ferai remarquer que les Hindous disent bien mullahec (mouilahi?) pour navigation , et mullak pour marin, mais ils n'appellent point la mer sel ou salée, milh. (Voir Gilcbrist, p. 56i-5yo.) Les Malays nomment le bec de l'ancre koukou, ce qui veut proprement dire l'ongle. Les Madekasses ont nommé l'ancre fantsik, de fatsik, clou. Par extension, ils nomment vatoufantsik (pierre-clou) la pierre dont quelques barques se servent au lieu d'ancre de fer. Luiifjur est le nom de l'ancre riiez les Hindous, et lungur
vient de lung, signifiant halte, qui a fait lungana, fixer, attacher. Les Nouveaux-Zélandais appliquent à la rame, ou pagaie , le nom de la nageoire du poisson , ils disent oe. Cette figure est tout à fait analogue à celle qu'allcctionnaient les anciens, qui appliquaient à l'aviron et à la voile le nom de l'aile de l'oiseau : islechv, ah. Les Madekasscs appellent le vent isout (bruyant), {isou, bruit); les habitants de la Nouvelle-Zélande le nomment matajigai (beaucoup de bruit), (tangui bruit; mota, beaucoup). D'une personne qui a le mal de mer, les Malays disent mabouk-laout , et mabouk signifie ivre. L'idée du roulis est exprimée chez ces marins par deux tropes, lambong et limpar. Dans la langue ordinaire, lambong désigne le côté, le flanc. Rouler [lambong) e'esl aller d'un côté sur l'autre. Limpar signifie lancer, enlever : par cette figure, le navire qui roule est comparé a la balle, au volant poussé alternativement par deux mains. Les naturels de Tonga désignent l'équipage de la pirogue, du navire, par le mot composé koanvaka, et cela veut dire, «plusieurs pour la pirogue. » Koaa est le signe du pluriel pour les choses animées; vaka, c'est la pirogue. Koauvaka est dit probablement pour koaa tanguta vaka (tanguta, hommes). Je pourrais multiplier les citations et ajouter que les Malays appellent le soleil mata ari, l'œil dujour, comme les Madequi disent massou androu ; que ces derniers, qui désignent la vague par le mot riok, écume, l'appellent aussi hoatza, c'est-à-dire blanche; mais il faut savoir s'arrêter.
J'ai fini; car, après tant et de si longues démonstrations , — trop longues peut-être, mais que je ne pouvais abréger, tant il importait de ne laisser aucun doute sur les sens que je devais restituer ; — après m'être attaché à toutes les parties importantes de l'Enéide , que je voulais examiner au point de vue spécial de la marine , il est inutile que je m'arrête à quelques expressions sur la valeur desquelles il est difficile de se tromper si l'on veut y apporter une certaine atlention, maintenant que l'on est averti.
Je crois avoir prouvé jusqu'à l'évidence que Virgile, savant comme tous les grands écrivains de l'antiquité, s'était sérieusement appliqué à l'étude de la marine, et que, dans les tableaux, même les moins développés, qu'il a faits sur des sujets nautiques, s'il se montre peintre admirable par la variété, la largeur et la finesse de la touche, par la puissante harmonie de la couleur, par la grandeur du style , on doit reconnaître qu'il ne l'est pas moins par la fidélité scrupuleuse , l'exquise vérité et la précision des détails , par la régularité des manœuvres , enfin par tout ce qui tient particulièrement au métier de la mer.
Je le répète, je ne me flatte pas d'avoir rendu un grand service au plus illustre des poètes latins , en soutenant cette thèse nouvelle, appuyée d'arguments, j'espère, inattaquables et convaincants; mais pourquoi , quand il m'était facile de mettre en saillie tout un ordre de beautés, jusqu'alors méconnues par la critique, qui s'est tant exercée cependant sur l'Énéide, pourquoi ne l'aurais-je pas fait? Mon respect pour les savants commentateurs, pour les traducteurs renommés qui ont travaillé à faire bien comprendre, à populariser une œuvre restée sans égale , et qui sera l'éternel objet de l'admiration des siècles littéraires , ce respect devait-il m'empêcher de signaler les erreurs dans lesquelles ces interprètes sont presque toujours tombés, et de dire qu'ils n'ont pas deviné le marin sous le poète, parce qu'euxmêmes n'avaient aucune notion de marine?
De l'étude consciencieuse que j'ai faite des passages de l'Énéide qui touchent à la marine, il me semble qu'il ressort quelques enseignements qui ne sont pas sans intérêt pour l'histoire de l'art naval; et, par exemple, que le navire antique, — bien que l'opinion généralement reçue soit contraire à cette conclusion, — pour n'avoir pas été si parfait de forme que le vaisseau moderne, était pourtant déjà assea avancé, puisque les marins qui le montaient pouvaient serrer le vent, louvoyer, aller près du vent, et, je crois, aussi
virer de bord vent devant. Il était tout naturel qu'il laissât arriver et qu'il virât de bord vent arrière , car tout bois flottant pourvu d'une voile peut effectuer cette évolution.
Pour dire toute ma pensée sur les vaisseaux longs ou navires à rames pourvus d'une ou de deux rangées d'avirons, — je ne comprends que ceux-là,— je suis très-convaincu que, moins fins peut-être de la proue et de la poupe, ils différaient peu des galères du moyen âge, de celles surtout qui, encore au commencement du xvi* siècle, portaient des voiles carrées. (Mémoires n°* 1 et 4 de Y Archéologie navale.) Or les galères, négligées seulement vers la fin du siècle dernier, étaient de forts bons navires; je l'ai établi ailleurs. Elles rendirent d'immenses services aux peuples navigants, soit pour le commerce , soit pour la guerre. Elles avaient une valeur si réelle, que, lorsqu'on eut trouvé un moteur par lequel devait être remplacée la force des anciens équipages rameurs, ce ne fut pas au vaisseau rond qu'on pensa tout d'abord à l'appliquer , mais à un navire alongé , étroit, ayant une largeur égale à la sixième partie environ de sa longueur totale; et le navire que l'on inventa, qu'on l'ait ou non voulu, ne fut autre que la galère du xin* siècle. On se convaincra de cette vérité, si l'on veut examiner les plans que j'ai publiés, d'après les documents authentiques, dans mon travail sur les bâtiments à rames du moyen âge.
Ce rapprochement est assez curieux. Il n'étonnera pas les marins instruits , qui comprendront que , dans tous les temps , et dans tous les pays d'une civilisation avancée, pour les besoins d'un même service, on dut faire des navires analogues; il n'étonnera pas davantage les érudits, qui ont l'habitude de suivre à travers les âges le fil de la tradition; qui savent que , dans l'antiquité , tous les arts s'élevèrent à une telle hauteur, que ce que l'on appelle si fastueusement le progrès pourrait bien n'être qu'une renaissance ; enfin , qui ne pensent pas avec le vulgaire que le moyen âge fût une époque de barbarie profonde, où l'homme était revenu à
l'état demi-sauvage. Pour moi, ce rapprochement est tout simple. Le navire d'aujourd'hui a de telles analogies avec celui des temps antiques, qu'il me paraît n'en différer que bien peu. Gomment pourrais-je croire que, à l'époque où un navigateur se hasarda, pour la première fois, à tenter de contourner l'Afrique, le navire n'était pas vaste, bien construit, bien gréé, capable, en un mot, de lutter contre les terribles chances de l'inconnu auquel on le livrait? Comment croirais-je que c'était une machine infirme? La navigation n'était pas, sans doute, une science aussi certaine que les connaissances mathématiques l'ont faite depuis un siècle; ses méthodes, toutes pratiques , étaient sujettes à de grossières erreurs : aussi les courses hauturières étaient à peu près impossibles; mais l'art du marin qui manauivre le vaisseau était le même, parce que le navire était à peu près ce que nous le voyons; parce que le gouvernail était connu; parce que la voile, suspendue an mat, enverguée, gouvernée par des bras, tendue par des écoutes (je n'ai trouvé nulle part la preuve que la bouline fût appliquée alors), inclinée au vent, ou brassée quarrée, ne dillérait point de la voile moderne.
La marine actuelle touche de bien près à la marine d'autrefois; c'est, pour moi, un fait de la plus grande évidence. Voilà pourquoi je pense que tout homme qui s'occupe de la marine moderne doit s'enquérir de ce que furent les marines anciennes; voilà pourquoi je pense aussi mie Virgile étant, sur la quest'on de la marine antique, l'écrivain qu'on peut consulter avec le plus de fruit, il était nécessaire de démontrer sa compétence et de la prouver, en rendant à ses vers toute la valeur didactique dont les avaient dépouillés des interprètes, forts savants d'ailleurs, mais qui ne comprenaient pas la langue spéciale que parlait le poëtc marin.