‹ Virginie DejazetChapitre 59 sur 92 · DÉJAZET-FAVART · texte numérisé non relu

DÉJAZET-FAVART

A MM. Ma9»on et Saiiitinc.

AIR : Donnez, donnez pour madame Favarl.

Gentil Masson, joyeux Saintine, Vous dont Tesprit est opulent, A la vieillesse qui s'incline Donnez l'obole du talent.

Vous qui m'avez faite quêteuse Par le prestige de votre art...

Que ma demande soit heureuse :

Donnez au ûls de madame Favart.

Quand par votre plume légère Leurs noms sont encor ennoblis, Que le triomphe de la mère Soulage les malheurs du fils'.

Puis, chaque soir plus com'agcuse, Cent fois je bénirai mon art.

Qui m'aura faite la quêteuse Des auteurs de Madame Favart.

22i MlU.liMfc: UL-IAZKT.

MM. Miibson cl Saiiiiiiic rcpondircnl j>ar une ^oiicriiusc ollVaiulc à leur s[tiriluelle (|uèleuso.

Et les bénéficiaires? que d'obli^^ations ne lui (l()ivent-ils|)as?...Les uns, ingrats et oublieux, la remercienlà j)eine; Icsautres, recunnaissanLs et désireux de lui donner une preuve de leur •jraliludo, iiiipruvisentdes fêles pour elle.

J'aime mieux citer une anecdote (jui l'ait lionneur à ceux-ci que de faire rouj^ir ceux-là.

Virginie Déjazet donnait des représentations à Genève, lorsqu'un soir, à l'ouverture des bureaux, venant rôder sur le tbéùtre pour observer de ses propres yeux l'empressement avec lequel le |)ublic se précipitait dans la salle et se disputait les places, elle entendit derrière elle les doléances d'un artiste (ju'ellene connaissait point. 11 bc plaignait à l'un de ses camarades de la première cbanteuse de la troupe, qui se prétendait indis[)osée , et refusait de jouer le lendemain la Fille du Hfûjunent, à son bénéfice.

niAPlTUK XII. 22ci*

— Il t'aul remcUre la rcprébcntalioii.

— Impossible, bY'ci'iail le béiiciiciaire au dése^^Jui^.

— Pourquoi?

— Parce que les représentations ont toutes été tirées au sort, parce que jus(ju'à la lin de l'année théâtrale chaque bénéiiciaire a pris date, et qu'il y a autant de bénéfices que de semaines.

— Eh bien ! il faut jouer autre'' chose.

— Quoi ?

— Un drame.

— Pour ne pas taire les frais? La première représentation de la reprise de la Fille du Ré- (jinicfU oiïvc seule (juelque chance de recette. Mais sans la pièce, que diable veux-tu que je fasse le lendemain d*une représentation de Déjazet?

226 VIHGhNlfc: DÉJAZET.

— Il me semble pourlant qu'un grand drame...

L'inforloculeur était le grand premier rôle du drame, et il tenait essentiellement à prouver qu'il ferait reeette ; mais le bénéficiairo, qui était un chanteur (la basse-taille de Tendroit), ne partageait pas la confiance de son camarade; aussi n'accueillait-il point la proposition du grand premier rôle.

— D'ailleurs, répondit-il, tous les drames ont été joués trois fois, et sont usés.

— Et les vaudevilles? Monsieur, pensezvous qu'ils puissent vous tirer d'embarras ? je serais charmée pour ma part de vous être utile, et mon répertoire est tout à votre disposition, dit gracieusement Déjazct en quittant Tœil du rid<'au d'où die avait tout entendu et en s'approcliaiitdu bénéficiaire.

— Eh quoi! madame, s'écria la basse-taille avec le plus grand étonnement, vous daigne-

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riez... vous seriez asM'z bonne... vous consentiriez à jouer à mon bénéfice?

— Sans doute.

— Demain ?

— Demain.

— Mais je croyais que vous deviez partir pour Lyon?

— .Te retarderai mon départ d'un jour.

— Comment, pour moi!... qui n'ai pas rbonneur d'être connu de vous?

— Eh bien, justement, cela me procure le plaisir de faire votre connaissance.

— Ah ! madame , que d'obligations ! — exclama l'artiste dans un transport de joie facile à comprendre.

Et ce qui fut promis fut religieusement tenu ; on sait que la parole de Déjazet est une parole de gentilhomme.

228 VIIIGIME DÉJAZET.

Le Icudoniain soir, olle joua deux do ses meilleurs rôles, et chanta le PaslUlon^ au 1)6uéiice de cette basse-taille, à qui elle avait parlé la veille pour la première fois.

Ajoutons que, cette l'ois, par extraordinaire, elle obligea un homme qui sut reconnaître par une attention délicate le service qu'il avait reçu, et laissons raconter à Déjazet elle-même l'ovation qu'on lui fit à Genève, à l'issue de cette représentation si gracieusement donnée :

u... Bref, le rideau tombe, et j'allais reparaître aux cris » d'un bruyant rappel, lorsque je me sens saisie au » corps par le régisseur, qui me retient dans la coulisse, » et qui me dit en .me serrant fortement : Ne bougez » pas! Au même instant, les garçons machinistes scpré- » cipitent sur le théàtie, une foule d'hommes et de fera- » mes les suivent, le décor de ma pièce disparaît comme » par un souffle. Je ne sais que penser de ce bruit, de ce » désordre; un instant je crois au feu... lorsque je vois 0 se lever le rideau, tout le monde se ranger de chaque » côté du théâtre, où le régisseur m'entraîne, et me prie M d'écouler une pièce de vers, bonne ou mauvaise, je » l'ignore, je n'ai rien entendu ; puis une musique com- » menée, le plancher du théâtre s'ouvre, il en sort un » immense bouquet de fleurs avec je ne sais combien de

CHAPllKL Xil. 22U

M médaillons^ portant les noms Richelieu, Lauzun, Co- » lombine, etc. Du cintre descendent deux renommées, » tenant chacune le bout d'une écharpe, avec celte w inscription : A Virginia Déjazd; et entin, au milieu de » tout cela, une jolie petite fille au rose visage, tenant ') dans ses mains une délicieuse couronne d'or et d'ar- » gent, qu'il nfa fallu accepter d'un air que je puis cer- » tiûer le plus bête du monde; car de tout cela, je n'ai » rien vu, rien entendu. Ou m'a renseignée, voilà tout... » On m'a chanté un couplet, un chœur, je croyais rêver, » j'étais honteuse, je ne sentais que des mains qui pres- » saient les miennes. Je n'entendis que les cris: Bravo!... w bravo!... et lorsque \out cela eut disparu, il me fallut » reparaître encore !... »

Déjazct, comme on le voit, fut très-toucliée de cette charmante surprise, aussi ne voulutelle point quitter Genève sans remercier les artistes qui lui avaient fait d'aussi touchants adieux, et elle leur écrivit, le 1" mai 1853, la lettre suivante :

« Je ne sais vraiment quels termes employer pour » témoigner aux artistes du théâtre de Genève les senti- » ments de reconnaissance que j'emporte, et qui désor- » mais me suivront pendant les dernières années de » ma caiTière... Ce que j'ai Tait pour l'un d'eux ne » méritait certes pas les remerciments honorifiques du

230 VlFUilME DEJAZET.

» vingt-neuf avril 18i>3, date qui restera gravée dans la » mémoire comme dans le cœur de celle qui se dit avec » boulicur et fierté,

» Votre camarade,

» VlRGlME Déjazet.

» Genève, 1" mai l8o3. » «

Elle adressa encore au mari crunc aclrice de la ville qui Pavait servie pendant ses représentations, et qui lui avait offert un petit travail à l'aiguille, la charmante lettre qu'on va lire, et qui donnera une preuve de la délicatesse toute particulière de la spirituelle femme dont le cœur est aussi rare que le talent.

« Moins heureuse que votre dame, écrivait la délicieuse )) actrice, je ne possède aucun de ces talents qui savent » si bien doubler le prix d'un cadeau, et j'ai craint que le » choix de mon goût parût une futilité aux yeux d'une w bonne femme de ménage comme la vôtre. N'osant lui » remettre moi-même cette bagatelle argcnteuse, j'ai )) donc pensé qu'en la ghssant dans la bourse du mari^ » elle prendrait peut-être un caractère légal, délicat, et j) ne blesserait ainsi aucune susceptibilité. Je garderai w précieusement, je vous le jure, le charmant travail do » madame L..., et de vous, croyez-le, le souvenir recon- » naissant de toutes les,^^'ontés et fatigues que vous avez » eues pour moi pendant mes représentations. Puisse » cette assuiance, qui n'a que le mérite d'être sincère,

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