L'AFFAMÉ
A madame Virginie Déjazet
Artiste. Retour sans frais.
Au verso de ce papier timbré, dont le coût
232 VIKGIMI:: DÉJAZET.
n'était que de vingt-cinq centimes, ce qui était une preuve que M. Laiïamé se contenterait mode:5tenient d'un envoi de 300 francs au plus, était écrit ce magnifuiue alexandrin :
A tout estomac creux, la bonne Ciiaihe est Guère!
Puis au-dessous :
« Un des aUministrateurs de l'ambulance de la Bourse, » en juillet 1830, qui a combattu pour la liberté, est » maintenant piivc de la sienne. U n'a pas oublié la gé- » nérosité de madame Déjazet, et vient, dans Tinfortune, » implorer de nouveau son cœur bienfaisant, pour ap- » porter quelques secours alimcntaii*es aux souiïrauces » qu'endui'e son estomac, depuis qu'il est livré au régime » peu confortable du Vatel de l'endroit .
» Bientôt il espère revoir le palais enchanté par elle, » et applaudir la sémillante Frétiilon, si justement » aimée.
» Il supplie madame Déjazet, dans le cas où elle con- » sentirait à acquitter cette lettre de chance , de n'en pas » faire le montant en perdreaux, si Alcide Touzet devait » en faire l'achat.
» Il vous prie, madame, d'agréer ses hommages res-
w [HiCtUCUX.
» Signé: Laffamé^ » Détenu pour avoir trop vécu.
CHAIMTKE XII. 233
» P. S. Réponse à M. Diil)ois, dit Michel, leslduia- » leur ù la prison pour detlos, rue de Ciiciiy, 68, pour » remettre à M. LuHanié.
)) (Les paquets doivent être envoyés franc de port.) »
Déjazet envoya une volumineuse bourriche chargée de conieslibles à ce monsieur qu'elle ne connaissait point, qu'elle ne connut jamais.
Le môme jour elle recevait, d'unex-cirierde Roanne, la dépêche suivante :
« Mademoiselle,
» D'après ce que j'ai entendu dire, vous possédez un » talent pas ordinaire ; niais le plus beau que vous pos- » sédiez, c'est celui de la charité qui a civilisé le monde.
» Je veux acheter une petite maison qui vaut 500 )) francs, pour ne plus être obligé de demander à quel- » ques personnes de me venir en aide pour payer ma » location, ne gagnant pas assez. Le propriétaire veut » 200 francs de suite, et il m'attendrait plusiem's années )) pom- les 300 francs, en lui en payant le revenu à cinq » pour cent, ce qui déduirait ma location à dix-huit » francs par an, en comptant Timpôt.
» Mademoiselle, pour laisser à Roanne non-seulement » le souvenir de votre talent, mais de celui qui a civiUsé le
23i VIRGINIE DUJAZET.'
w monde, je viens vous prier do me donner 200 francs, >) que Dii'U vous rendra.
» Je vous salue avec respect.
» Antonin R...
» Ex-ciricr, chez M. Denis, bottier, » mcMiibly, n° ..., à Roanne (Loire).
)) P. S. J'ai un frère qui demeure avec moi, je m'en » occupe fraternellement, il y a sans trop dire au moins » trente ans. Pour être sûr que votre don est bien place » si vous vous décidez, vous renverrez à M. le maire, qui » connaît notre position.
)) Roanne. »
Le même jour, et presque à la même heure, ellereœvait une autre lettre d'une jeuncRouennaise, qui lui disait :
u Qu'ayant très-souvent entendu vanter sa comptai- » sancc et sa générosité, la présente était pour la prier de » lui faire cadeau d'un piano de Paris, attendu que ses » parents étaient pauvres et pas à leui' aise, et que » comme elle aimait beaucoup jouer de la musique, elle » était sûre qu'elle pourrait tout ^commc une autre de- 9 venir une bonne musicienne, et chanter en s'accom- » pagnant. »
CHAPITRK XII. 235
La lettre se terminait par cette importante recommandation :
« Dans le cas où vous auriez celle de satisfaire mon » de'sir, je vous engage à acheter Tobjet chez Plaielle ou » bien chez Zérar, vu que la demoiselle chez qui je tra- » vaille dit que c'est chez ces marchands-là qu'on vend n les meillemsj et que poui' un billet de mille on est sûr » de ne pas être atb*apé. »
Si vous aviez reçu ces trois lettres par le même courrier, qu'auriez-vous fait, cher lecteur?...
Quels que soient vos appointements, ou votre fortune, je doute fort qu'en donnant doiizé cents Ivancs par jour, comestibles non compris, vous économisassiez pour votre retraite six mille livres de rente, ou que vous les conservassiez longtemps si le hasard vous les eût données.