‹ Virginie DejazetChapitre 90 sur 92 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

donnée sur le théàlre de laGailé, Déjazet a prouvé une fois encore, qu'il n'y avait qu'elle qui sût porter l'uniforme et l'habit de cour, qui sut chanter une ronianceavec une méthode et un goût aussi parfaits.

Cette pièce du Sergent Frédéric, écrite par deux hommes de talent, Vanderburch et Dumanoir, était agréable sans doute, mais la musique nouvelle d'Eugène Déjazet contribua pour beaucoup au succès de l'ouvrage ; il avait composé pour sa mère des airs ravissants.

L'apparition que Déjazet fit cetle fois à Paris, sur le théâtre de la Gaîté fut de cent jours. Elle commença ses représentations le 21 juin 1855, par le Sergent Frédéric, et les termina le dimanche 30 septembre, par Bonaparte à Brienne, la Lisette de Béranger et le premier acte du Sergent. On fit mille écus de recette le jour de la clôture ; on avait fait trois mille francs le jour du début.

Le mardi 16 octobre de la même année, Déjazet joua son beau rôle de Richelieu au palais

3o0 VlUCIME 1)K.IAZ1::T.

Je Sainl-Cloud, dcvanl S. M. Napoléon III, devant rinipéralricc et L. A. R. le duc et la duchesse de Brabanl.

Aujourd'hui, 15 décembre I800, elle esta Amiens; qui sait? dans un mois elle sera peutêtre à Sainl-Pétersbourgl... Mais non, elle est trop bonne patriote pour cela, et, d'ailleurs, messieurs les directeurs de Paris ne sont pas hommes à la laisser aller si loin ; ils ont trop de goût, de tact et de bon sens pour se priver longtemps d'un talent aussi précieux.

J'ai suivi pas à pas la grande comédienne. D'autres, en parlant de ses futurs travaux, constateront ses futurs triomphes. Déjazetestloin d'avoir dit son dernier mot. Je laisse à de plus capables et de plus habiles le soin de faire le portrait moral de celte aimable femme, de cette femme de bien.

Je n'ai point à parler ici de ses faiblesses ; sa vie privée sera sacrée pour moi. Trop tôt, hélas ! un écrivain amateur de scandale essayera sans

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doute de découvrir et de révéler les secrets de son cœur; déjà , il y a quelques années , il s'en présenta un qui lui demanda l'autorisation de rédiger ses mémoires, comptant sur un immense succès de vogue, affirmait-il.

Voici ce qu'elle lui répondit :

« Il y aurait folie à vouloir publier une histoire qui, » d\iprès ce qu'on dit et ce qu'on croit, ne pourrait >> espérer la vogue que dans les récits plus ou moins » scandaleux que le puMic compterait y trouver. Ma vie M est beaucoup plus simple qu'on ne le suppose ; l'écrire » avec franchise n'offrirait donc rien de bien curieiLX, car » je n'ai ni asse? de vices pour piquer la curiosité, ni » assez de vertus pour prétendre à l'admiration... n

Mais malgré cet aveu, malgré ce refus, il se trouvera un jour, nous en sommes convaincus, quelque écrivain qui, pour assurer le succès de son livre, imaginera, inventera, créera des anecdotes fabuleuses , des scènes d'orgies à nulle autre pareilles; il fera de Déjazet une courtisane effrontée, qui sait? une cynique bacchante, une femme sans foi, sans mœurs, sans religion... Ah ! que ne puis-je Tarrèter au moment oii il noircira sa plume pour écrire

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des calomnies, en niellant sous ses yeux celte IcUre qu'elle écrivait à une actrice mourante, à Louise Leroux :

« Puisque mes lettres vous font plaisir, ma bonne » Louise, — lui disait-elle, — je ne veux pas quitter Paris » sans vous renouveler l'assurance de ma profonde afiec- » tion. Je serai de retour d'ici à deux semaines, au plus » tard. Puisse votre position s'être améliorée, car je vous y jure que vos souffrances sont bien pénibles à mon » cœm'. Vous vous plaigniez hier de l'abandon de vos wamis!... En comptez- vous donc beaucoup, chère )) Louise, et ne confondez-vous pas le mot connaissance )) avec ce titre sacre?... Tout le monde vous aime, c'est » vrai ! mais tout le monde n'a ni le cœur ni le tem[)s » de se dévouer à votre triste sort ! Moi qui crois con- » naître ceux que vous pouvez appeler vos amis, il en » est cependant qui, malgré leur tendresse et leur désir, » ne peuvent que rarement aller vers vous. Ainsi, ma » chère Louise, vous m'accusiez hier, et depuis la veille » seulement j'étais à Paris. Je pars ce soir; j'espère re- » venir sous peu; mais qui me dit que l'occasion de ga- )) gncr de ce maudit argent se présentant, je ne me » verrai pas forcée de rester quelques jours de plus? Alors » vous direz encore que je vous abandonne. 0 mais, cette » fois, vilaine injuste, je vous écrirai, et vous serez T) bien obligée de dire que je pense toujours à vous !

y> Je n'oublierai pas non plus de faire ce que vous p m'avez recommandé en vous quittant, et dans chaque

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» ville où je vais aller, je porterai devant Dieu et dans » son église une fervente prière pour vous !... Mais, chère )) Louise, pourquoi, comn)e je vous l'ai dit une fois déjà, )) ne pas vous mettre en état de mériter cette indulgence » dont, pauvres créatures que nous sommes, nous avons » tant besoin ! Je vous jure, Louise, ([ue votre corps et » votre esprit trouveraient un grand soulagement dans » cette sainte action ! Dans un jour bien triste pour moi » (il y a de cela treize mois), à genoux, toutes deux dans » l'église des Petits-Pères, vous vous êtes écriée ! « Mon » Bien I pardonnez-moi!... » Eh bien, Louise, aujourd'hui » encore, jetez-vous dans ses bras, il sauvera peut-être » votre corpSj et bien assurément votre âme. Vous êtes » jeune, vous ne devez pas mourir, vous ne mourrez pas, » Louise. Mais puisque vous croyez, puis«jue vous portez » sur votre poitrine de saintes médailles dans lesfjuelles » vous avez foi, ne soyez pas chrétienne à moitié ! Et )) lorsque, revenue à la santé, vous tendrez la main à » tous ceux qui vous aiment, la mienne, ma bonne » Louise, ne sera pas celle que vous trouverez avec le » moins de plaisir; car, voyez-vous, mon amie, la con- )) science est aussi nécessaire pour vivre que pour mou- » rir, et si une fausse honte ne m'avait retenue, il y a » longtemps déjà que tout le poids de la mienne serait » dans les mains d'un homme de Dieu ! — Que du » moins la prière (jue je vous adresse arrive à votre » cœur et persuade votre esprit. Le ciel et vos vrais amis » m'en tiendront compte.

w Paris, ce 4 juillet.

» Déjazet. »

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Je suis sur que celui qui lira cette lettre ne calomniera pas Déjazet.

Quant à la poésie de son cœur , on doit être curieux d'en connaître une page? Eh bien, voici des vers qu'elle fit pour celui qu'elle aimait.

w Ami ! depuis un au, combien de jours de fttes

» Ont fleuri sous tes pas ?

» Dans le sentier de l'art, le bruit de tes conquêtes ^ » Et dans celui du cœur, que de palmes discrètes

» T'ont salué tout bas !

» Moi, qui n'ai pour orgueil, pour trésor et pour joie,

» Rien que ton seul amour ; » Ne vivant que pour l'heure où Dieu vers moi t'envoie, » A craindre, à t'espérer, mon pauvre cœur se broie

n Tout un an, pour un jour !

t) Ah! c'est qu'il peut tenir bien des siècles de vie,

M Dans un jour de bonheur !...

» Celui que je te dois, aux anges fait envie; I» Ils ont des ailes d'or, et les cieux pour patrie,

» Mais ils n'ont pas ton cœur,

» Voilà pourquoi souvent, oui, trop souvent je doute,

n Pardon, pardon, j'ai tort » De jeter un nuage en ta joyeuse route. » A toi la coupe pleine, à moirieu qu'une goutte,

') Et je suis riche encor.

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tt D'autres, plus que la niort, redoutent la vieillesse.

« Quand je suis loin de toi, » Je no veux que vieillir pour que ce jour (1) renaisse, » Car mou constant amour, nos amis, ta tendresse,

» C'est ma jeunesse à moi.

Est-ce là, dites-moi, le langage d'une femme dépravée? Est-ce là le style d'une femme sans

frein, sans foi, sans religion? Ah! que ne

puis-je être entendu de tous ceux qui, plus tard, prendront plaisir à écrire son histoire galante ! Je leur dirais : Respectez les faiblesses d'une femme qui a racheté chacune de ses fautes par de nombreuses et nobles actions, par une charité constante, par une bienfaisance de chaque jour, de chaque heure; dont la devise est: — Bien faire et laisser dire.

— Je ne vous demande point de taire ce qui est vrai, son cœur a toujours guidé toutes les actions de sa vie, donc elle peut tout avouer, même ses erreurs. Je vous demande seulement de ne dire que ce quelle a réellement fait, tout ce quelle a fait , et j'ose l'affirmer, beaucoup de femmes, réputées honnêtes, voudraient

(1) Le jour de sa fête.

avoir une conscience aussi peu chargée que la sienne. Heureuses, cent fois heureuses, celles qui peuvent se dire comme Déjazet, je ne fus faihle que parce que j'étais lihre, indépendante, abandonnée, seule, sans conseils, sans guide, et que j'aimais !....

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