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ET NOTRE CŒUR

Celle son Ombre même un poison tutélaire Toujours à respirer si nous en périssons. Stéphane Mallarmé.

(Le tombeau de Charles Baudelaire.)

à M. Henry Maubel,

La mode, par l'organe des journaux et des conversations, mène un tapage assourdissant autour de certains hommes qu'elle aura demain oubliés. Elle ne connaît que le présent, ignore tout du passé, et en réalité ne sait rien, puisque le présent n'existe qu'à condition d'être solidement relié au passé par une affinité dont nous ayons conscience. Parfois, honteuse de ne jamais évoquer le génie, elle lance au hasard un nom, ridicule dans sa bouche, plus ridicule encore par l'amoindrissement qu'elle lui impose en le comparant à d'autres noms, infimes. Elle dit Hugo, Balzac, Taine, Gœthe à propos du premier poëte ou romancier venu. Et elle se tient pour satisfaite, ayant payé à une confuse justice un tribut de politesse.

C'est ainsi qu'un nom englobe, résume, réduit des univers de pensée qui dorment dans les bibliothèques. Il faut, de temps en temps, exhumer

ces noms, dire comment ceux dont ils ont été le signe vécurent et comprirent la vie et la douleur ; surtout ceux dont on parle moins, parce qu'ils cherchèrent à n'exprimer que les choses ni banales, ni courantes : essentielles. Ainsi pour Baudelaire. N'est-il pas honteux qu'on ne dise sur lui presque jamais rien que des truismes vagues, ou des sophismes sur sa prétendue perversité ? Sincèrement, depuis la consciencieuse et profonde étude de Bourget dans les Essais de psychologie contemporaine^ personne n'a jamais abordé un tel sujet avec cette sympathie et cette pureté d'intention, qui assure la critique contre le péril d'admettre les jugements superficiels et malveillants, transmis fidèlement et grossis par la tradition orale et journalistique. C'est ce besoin de tout s'expliquer par le mesquin et l'anecdotique, uni à la subtile haine du génie, qui a fait se perpétuer de Baudelaire une image crispée et satanique alors qu'il était si simple de ne voir en lui que le plus grandiosement simple des poètes, c'est lui qui a dominé et obscurci le jugement des mieux disposés. Mais Baudelaire n'est pas un homme que la critique doive toucher, c'est le poëte de ceux qui, sans objection, avec étude et amour, peuvent le comprendre. C'est à eux que s'adresse cet essai, ce sont les mûres conclusions de leur méditation que je voudrais qu'ils y retrou-

vent, c'est à eux qu'il faut confier le respect ému qui accompagne l'audace d'une telle entreprise, la crainte quasi-religieuse de quelque erreur ou quelque omission, mais aussi cette confiance passionnée de quelqu'un qui, comme eux, n'a jamais sans admiration écouté les accents de la plus douloureuse des âmes. Beaucoup de choses manqueront à cette étude, pas l'amour.

A chaque époque, des voix s'élèvent et chantent. Les unes, les plus applaudies, immédiatement comprises, sont l'écho des idées présentes, des tendances et des volontés communes. Elles ne cherchent rien à exprimer d'essentiel : ce sont les sonores instruments qui amplifient et glorifient le désir d'une foule éphémère. D'autres au contraire, au timbre surprenant, sourdent de profondeurs inconnues. Elles sont annonciatrices et souveraines. On ne les comprend que plus tard. Et comme les hommes qui en sont doués s'imposent malgré tout et qu'on ne peut les méconnaître, leurs contemporains créent d'eux une image entièrement superficielle puisqu'elle n'est composée que des traits qu'on en pouvait tout de suite saisir : ce sera celle de leur vie, de leurs manies, de leurs poses, de leurs ennuis d'argent ou de famille, de leurs vices si l'on a le bonheur de leur en découvrir, mais jamais celle qui serait conforme à ce testament

suprême : leurs œuvres, le meilleur d'eux-mêmes. Devant cette hostilité, ils se cabrent, accentuent poses et manies, finissent par s'en faire un masque, tant et si bien que, lorsqu'ils veulent chanter, ce n'est pas leurs accents qu'on écoute, mais la crispation de leur bouche que l'on épie. Longtemps ce jugement des contemporains résiste aux efforts de celui des générations suivantes, parfois même il l'influence au point qu'on cherche dans les œuvres des allusions à ce qu'on croit savoir de la vie, et qu'ainsi on continue à ne pas voir. Fatalité qui à pesé sur Baudelaire. Il a exprimé des angoisses et des émotions qui sont actuelles aujourd'hui et qui, au moment où il les découvrit, vivaient sourdement dans le subconscient, de sorte qu'alors on le crut rare et bizarre. Bien des gens le croient encore tel et dans leur pensée l'opposent à Musset ou à Victor Hugo, pour eux représentant la clarté et la simplicité. Ils ne lui disputent pas leur admiration, mais ils la limitent : ce sont eux dont la naïveté crut au Baudelairisme.

On connaît la biographie de Baudelaire, on la connaît trop. Qui n'a pas encore à l'esprit le souvenir de ces injurieuses enquêtes qui, sous prétexte de préciser davantage la figure du poëte, violent l'intimité de cet homme dont la pudeur de souffrir était si exquise qu'il s'en cacha jusqu'à

sa mort ? Recherche consciencieuse, sans doute, mais combien vaine ! Que signifient pour nous, qu'importent au public de nouvelles révélations sur sa maîtresse noire, sur sa montre au mont-depiété, sur toutes les petites misères de sa misère. C'est trop petit, tout cela, et ne reflète rien, n'explique pas la plus minime de ses pensées. Le jour où ces vétilles et ces commérages seraient oubliés, où le seul souvenir qui demeurerait de lui serait : " Il a souffert de l'amour et de la vie ", ce jour-là, on en saura tout ce qu'il convient d'en savoir, on le lira sans ces mesquines arrièrepensées. Son œuvre a une perfection qui déroute notre besoin d'assigner des dates à des progrès. Si elle a cette sereine et égale beauté, n'est-ce pas la preuve la plus concluante que la douleur de l'ouvrier fut toute intérieure et continue, qu'elle naquit avec ses premiers regards humains et que six mille francs de rente y auraient peu changé ? Tout ce que contient cette œuvre est amené par l'idéalisme, tout est pensé. Nul autant que Baudelaire ne donne à ce point l'impression que la souffrance n'acquiert sa force suprême qu'en étant contemplée, et réfléchie; que le réel — ici cependant merveilleusement observé, — n'existe que comme la matière occasionnelle que va transformer l'idée.

C'est donc là, et non dans sa vie, si digne, si

noble, si courageuse et si dévouée fût-elle, qu'il faut le chercher tout entier, dans cette œuvre courte et complète, — étonnament vierge de bizarreries comme de banalités, — si profonde d'avoir exprimé les choses les plus simples de l'existence, mais telles que les amène à paraître, ennoblies et fraternelles, la magie d'une méditation constante.

Ce qui fait le caractère et la gloire des poètes du dix-neuvième siècle, c'est qu'ils se sont les premiers occupés de l'homme, de l'homme seul et qui a conscience de sa solitude dans l'univers des forces. Avant eux, il n'y a pas, strictement, de lyrisme. Il y a des psychologues, comme Racine, ou des fantaisistes, comme Villon. Mais les uns, comme les autres, envisagent l'homme en société. Si la société est très choisie, la tragédie exalte une noble attitude dans un cas de conscience donné. Si elle est mêlée ou éparse, la poésie légère raconte l'individu en lutte contre des abus ou des misères. Les accents qui dépeignent cette misère peuvent être parfois très violent, ils ne vont jamais jusqu'à l'émotion métaphysique d'un Lamartine ou d'un Byron. Quelques vagues

banalités empruntées à l'imitation classique, et c'est tout. Personne n'a seulement l'idée de ce mal de vivre que les Orientaux, eux, ont si bien connu. La vie court sa route, entraîne les activités, ne laisse de répit aux rêveurs que s'ils veulent bien consacrer les instants de leur réflexion aux problèmes du caractère. Le suprême aboutissement de la littérature classique, c'est La Bruyère. Quant à Pascal, son grand cri étouffé au bord de l'abîme exprime plutôt l'effroi sacré du penseur perdu au millieu des mondes incompréhensibles que cette douleur plus familière et plus vivante dont les Romantiques ont commencé à souffrir.

Sans doute, ils y mirent d'abord de l'affectation. René trouvait beau son désespoir et magnifiques les paroles dont il l'enveloppait. Rolla part d'une bien mince déception pour accuser comme il le fait le siècle, dont il est, malgré tout, l'enfant gâté. L'égoïsme et le sentimentalisme fade altérèrent les plus pures manifestations de la nouvelle douleur. Mais comment, à une époque d'ailleurs aussi enthousiaste, eût-on gardé de la mesure, surtout devant de si prodigieux domaines inconnus, vierges, à parcourir ? Vigny, seul, le put. Encore ses très purs poëmes sont-ils plutôt philosophiques, et leur forme, largement oratoire et paisible ne s'est-elle jamais pliée à certaines expressions très particu-

lières de nuances momentanées et fugaces du sentiment. Baudelaire, qui fut pour ainsi dire le premier nerveux de cette génération lymphatique ou sanguine, apporta le premier une acuité nouvelle à ces sensations et à ces tristesses, mais aussi en même temps il leur donna le ton de la maturité. Ce ne fut pas seulement chez lui l'effet de la réflexion, mais surtout une faculté entièrement ingénue et subtile de sentir que tout dans le monde se tient et tient à nous, comme la terre aux racines et les ramures à l'atmosphère : non pas vaguement et sommairement, selon les affinités les plus évidentes, mais d'une manière plus profonde et plus inconnue, plus multiple et plus infinie, au point qu'à tous les moments de notre existence, il y a quelque part un être ou une chose qui nous reflète ou nous représente, aussi bien parmi les plus simples et les plus usuels des objets crées par notre civilisation que dans les grandes masses primitives des éléments ou les mouvements innombrables de la nature.

Il comprit cela, et aussi que son œuvre durerait si, évitant la séduction de tout dire, il se résignait à ne dire que le choix de l'essentiel, à purifier à l'extrême sa langue et son inspiration. Il a pris pour elle contre le temps toutes les précautions concevables, comme le font, sur quelques pouces de

toile fragile les grands peintres avec la magique chimie des couleurs. Et de même que ceux-ci, calculant juste les diverses réactions de la matière contre elle-même et la lumière, savent l'heure où elles s'arrêteront pour composer un tableau inaltérable, ainsi Baudelaire écrivit à son moment une langue violente, à reflets brillants et durs, à audaces terribles, mais secrètement et solidement attachée à la vieille sagesse de la race, tellement bien faite pour mûrir cinquante ans plus tard et ne plus s'altérer, qu'aujourd'hui nous la trouvons la plus merveilleuse qui soit.

En l'œuvre de Baudelaire et par une rencontre admirable s'allient le romantisme et l'époque contemporaine. Ce fut un instant d'épanouissement, une minute unique de plénitude. Après elle, la poésie française, victime des écoles, de l'illusion des esthéticiens classiques, revint à cette fausse tradition de clarté immédiate et directe qui a déjà fait tant de mal à notre inspiration nationale et dont l'art parnassien et le mouvement naturiste sont les plus récents avatars. Elle abandonna le lyrisme et la subtile notion du chant pur pour revenir à l'odieux art oratoire dont il nous semble parfois, avec découragement, que nous ne pourrons jamais nous évader. Victor Hugo a été l'agent le plus puissant de ce retour à une tradition surannée

et facile. Cet homme — qui fut d'ailleurs, parallèlement un prosateur admirable, — a pendant cinquante ans mis son prodigieux don verbal au seul service d'une aussi profonde erreur. A force de raffinement sur son propre talent, et dans les limites de ce travail inférieur, il en arriva à des réussites parfois surprenantes ; et, comme on n'approche pas impunément cinquante années du foyer divin, il y déroba souvent des étincelles dont l'éclat dure encore parmi nous ; mais enfin ce fut hasard et coïncidence. En réalité, Victor Hugo a été un génie public, et comme tous ceux qui servent l'inconstant et l'éphémère Démos, il a eu sa gloire immédiate et il a recueilli dès aujourd'hui son salaire. Alliée à trop de périssables popularités, sa gloire diminue de toutes ces défections, tandis que celle de Baudelaire, autant que le diamant petite et impérissable, atteste de jour en jour un éclat plus authentique. Baudelaire n'a rien recueilli d'abord, mais aujourd'hui voici qu'il est partout présent et que, sans se douter même de son nom, notre âme le pressent et l'éprouve. Nous le respirons. Une parcelle de son âme vient habiter chacune de nos souffrances, et il n'en est pas une qu'il n'ait comprise, jusqu'en ses plus insoupçonnables pudeurs.

C'est pourquoi il est plus grand que tous.

A l'imagination du lyrique, à la science de l'orateur, il joignit la réflexion du philosophe. Et si l'on objecte les dimensions d'un Hugo, je répondrai que cette vastitude n'importe guère, qu'avant tout il faut être parfait, et que le but du poëte est de toucher le cœur.

Parfait, Baudelaire l'a été, au point que, sauf deux ou trois pièces de circonstance, tous ses poëmes sont dignes de demeurer dans une anthologie. Dans tout l'énorme amas de livres d'un Hugo, on ne trouverait pas autant de pages dignes d'être éternellement conservées qu'il n'y en a dans Les Fleurs du Mal, Et le but du poëte est de toucher le cœur. Là, Baudelaire est merveilleux. Son cœur a tout compris. Je n'essaierai pas d'en donner l'idée : il n'existe point chez lui une ligne qui ne soit imbue de cette pénétration sublime. Si nous disons qu'il a été un grand cœur, je crois que nous ne pourrons jamais mieux le définir, même avec les plus subtiles ressources de l'analyse.

Laforgue n'a pas eu le temps de mettre au point l'étude qu'il rêvait de lui consacrer, et nous nen avons qu'un fragment et qu'une ébauche, mais en voici la conclusion : " Ni grand cœur, ni grand esprit ; mais quels nerfs plaintifs ! quelles narines ouvertes à tout ! quelle voix magique ! '

C'est peut-être la seule opinion fausse de ce poëte qui était un esthète de premier ordre. Je me demande comment il a pu ne pas comprendre que si cette voix était si magique, ce ne pouvait être par artifice. Et ce fut aussi un grand esprit, sinon comment expliquer les intuitions étonnantes de Y Art romantique ? Et il serait bien facile de montrer comment l'esprit et le coeur étaient profondément unis, au point de ne plus faire en lui qu'une seule faculté, d'une inconcevable puissance.

Et c'est unique, cette fusion, à tel point qu'Edgar Poë, par exemple, grand cœur, était un esprit étroit. Certaines de ses attaques contre Emerson et Carlyle ne sont pas d'un homme qui a compris ce dont il parle. Son aristocratisme était aigri, sa haine du progrès préconçue et paradoxale. Baudelaire, sauf en quelques passages d'une évidente exagération humoristique, n'a jamais attaqué que ce qui était digne de l'être. Son mépris était hautain, négligeait la lutte, et empruntait toute sa force à une théorie philosophique et sociologique que Nietzsche, à son insu sans doute, n'a fait que reprendre et à laquelle, quarante ans plus tard sa voix indignée donna la réplique avec grandeur.

Comme parallèlement il demeure l'artiste des blasés, Baudelaire est le poëte des hommes mûrs.

Les jeunes gens qui l'aiment cherchent en ses vers quelque chose qu'il n'y a mis que par hasard et qui n'est pas lui-même. Mais ils ne peuvent pas le goûter, ni le comprendre complètement. Le jeune homme, en effet, n'a pas de cœur : il a des nerfs, de l'égoïsme et de la santé. Il appelle souffrance les déceptions de son amour-propre et tous les avertissements de la vie. Il gaspille toutes ses ressources, et ce pendant qu'il se disperse et se répand, quelque chose en lui prend naissance et grandit, qui est le cœur. Et lorsqu'il est mûr, ce fruit que tant de sang prodigue a nourri, l'homme aussi est mûr, et redescend la pente, allégé d'espérances et devenu avare de soi-même. Ce que le fruit est aux arbres à l'automne de l'année, le cœur l'est aux hommes lorsqu'ils ont accompli leur jeunesse. Il ne naît pas avec nous, il se crée ; ce n'est pas le vase des douleurs, c'est l'ensemble de nos douleurs même.

Son rôle actif dans la vie commence alors, à ce moment où l'esprit et la sensibilité, ayant accompli leurs fonctions, ne trouvent presque plus rien qui les satisfasse. Les autres facultés passent à son service : il peut tout comprendre. Il est comme un miroir où tous les spectacles du monde se reflètent à leur tour, ainsi qu'ils sont passés jadis et comme ils passeront plus tard en face de l'intelligence.

L'idéalisme nous apprend que les choses n'existent pour nous que selon l'idée que nous nous en faisons : mais nous nous en faisons des idées diverses et successives selon que dominent en nous la tête ou les nerfs, les sens ou le cœur, et c'est vers quarante ans que celui-ci domine, — alors que l'homme est attendri et mûri par l'expérience, — et qu'il se forme à la vie. Pour certains, cette époque n'arrive jamais, par exemple chez les intellectuels absolus comme Goethe ou, (à l'antipode du monde spirituel), chez les insensibles et les médiocres. Pour d'autres au contraire, elle a commencé avec la naissance. C'est le grand secret du plus pur génie. Baudelaire a connu ce secret.

Nul comme lui n'a parlé avec autant de vérité du quadragénaire voluptueux et triste, dans la plénitude d'une force qui va bientôt lui échapper, lourd d'expérience mais comme amolli de douleur, prêt à tous les sacrifices qu'exigera l'amour sincère. Amoureux fervent, frileux et sédentaire comme les chats qu'il aime tant, assis à son foyer, au milieu de ses meubles et de ses livres, il pense. Comme son esprit connaît le vide du monde, son cœur connaît le vide de l'amour. Il s'effraie de la vieillesse qui guette, n'ose rien entreprendre de peur de manquer de courage au milieu de l'œuvre, et se

défie de la femme, car lorsqu'il cède à son attrait, son approche a pour lui le goût de la mort, l'horreur d'un duel, la sensation du désespoir. Tout lui est prétexte à souffrir : il a tant erré par la vie, dans les couchants et les automnes, écrasé par tous les souvenirs et les pressentiments, n'ayant plus, tous ses enthousiasmes tombés comme une vaine cuirasse, que sa sensibilité toute nue et blessée !

Et il n'est point que l'amour qui le brise. La douleur humaine, sous toutes ses formes, lui est fraternelle. Baudelaire a suivi jusque là son triste héros, mais c'est maintenant, toute sa pitié donnée, qu'il le relève en lui montrant la beauté de la souffrance.

C'est un chrétien : l'âme seule l'intéresse, et malgré la déchéance de son corps. Qu'importent les abandons de la matière si l'esprit, sortant de sa décomposition, se dégage et monte plus vite vers les subtiles régions où il retrouvera son éternité ? Comme Rembrandt, il a beaucoup décrit la pourriture, la mort et la misère, mais comme lui ce n'était que pour exalter davantage la volonté de l'âme et l'incorruptibilité de l'esprit. Ah ! s'il ny avait eu de spiritualistes que comme lui !

Ses plus truculentes horreurs ont une vie secrète qui s'agite sous leur mort et va paraître. Et c'est là le fond de son génie.

Car comment nous émouvrait-il à ce point avec les plus simples ou les plus effrayants des spectacles s'il ne les avait pas vus d'une manière spéciale, s'ils ne s'étaient pas transformés en lui selon l'idéalisme de son cœur, y puisant l'émotion brûlante qu'ils nous donnent ?

Voilà où réside cette magie qui nous tient soulevés à sa lecture, ne sachant pas d'où souffle sur nous tant d'inconnu, le cœur en suspens et les nerfs placides, ainsi qu'un homme qui médite et va découvrir un secret en soi-même, nous sentant environnés, circonvenus par des voix et comme des présences étranges. C'est cela, ce mystérieux rien, cette chose d'ailleurs indicible et dont on ne peut que faire de vagues allusions, qui donne à l'ensemble de son style cette vibration unique que la critique ne peut analyser et qu'aucun écrivain de notre langue n'a jamais donnée, non, pas même Hugo, pas même Chateaubriand. Pensez aux pages sur l'opium et le vin et dites si la prose des Martyrs ou des Travailleurs de la mer, à côté d'elles, n'a point l'air d'un exercice de rhétorique.

Le cœur !.... Si l'on donnait à ce mot magnifique toute sa force, comme l'on comprendrait de choses que notre philosophie, devant elles arrêtée, contemple avec stupéfaction et gënèey toute surprise de n'y pouvoir adapter le moule de ses catégories!

" Le cœur a ses raisons que la Raison ne connaît pas. " Si elle les connaissait, elle serait presque la sagesse, et le monde serait une parfaite machine, et il ny aurait plus de dualité dans l'homme. Que d'antinomies apparentes tomberaient, laissant voir un harmonieux et profond équilibre d'analogies ! Les notions de réalisme et d'idéalisme se révéleraient enfin à tous ce qu'elles sont au regard de quelques grands artistes : les deux faces d'une même question. Nul ne fut plus réaliste que Baudelaire, nul n'a comme lui puisé au fond de la nature et de la vie la substance de ses poëmes, même de ceux qui semblent le plus follement évadés loin du réel. Jamais il n'est tombé dans l'erreur de Shelley dont le lyrisme finit par se jouer dans les nuées. Baudelaire peut y monter, mais il reprend pied sur la terre et ne s'égare jamais. A tout instant une comparaison audacieuse, familière et, comme disait Laforgue, yankee, éclate, et voilà que nous nous sentons chez nous, dans cet univers que nous nous sommes faits, et où toutes choses nous rappellent une douleur ou un effort humains. Mais cette réalité n'est pas une brutale exactitude : elle est de toutes parts dominée, pénétrée, absorbée, possédée par l'idéalisme absolu. La matière éternelle n'est pas davantage baignée dans l'éther invisible et omniprésent. Rien, le

plus humble parmi les objets méprisés, n'échappe à cette transsubstantiation subtile et continue : un monde nouveau, noyé de clarté diffuse et sereine, s'ouvre derrière l'autre dont, au lieu de les effacer, il accuse encore davantage les reliefs, tout en les combinant avec les formes nouvelles qu'il dévoile. Monde de prolongements, de nuances, d'analogies, mais qui échappe à l'idéologue sans amour. Car, il ne faut pas s'y tromper, l'intelligence à cette transfiguration ne joue qu'un rôle vassal. Tout le réel, avant de devenir l'idéal, est entré dans le cœur, mais sous les espèces de la souffrance. C'est là qu'il acquiert la vie supérieure que l'art manifeste. S'il n'avait passé que dans l'intellect, il serait devenu un fantôme abstrait d'idéal, une notion, quelque chose qui rappellerait les lourdes et minutieuses analyses des psychologues. C'est parce qu'il a subi cette mystérieuse alchimie qu'il a conservé sa force primitive et élémentaire en gagnant un charme surhumain, et que nous subissons, nous, après quelques mots de ces pages uniques, la rare, l'extraordinaire suggestion qu'elles possèdent. " Que le cœur est puissant ! " 11 n'est pas un poëme de Baudelaire qui ne donne cette impression, et il n'est pas peut-être un autre poëte qui la donne autant, non pas même chez les plus féconds trouveurs d'images. C'est qu'en effet, si sa

faculté lyrique lui a fait trouver, comme c'est plus que probable, une foule d'images, il a sévèrement rejeté celles qui n'étaient que pittoresques, extérieures au sentiment. Les moindres attestent une méditation et la plupart, pleines de prolongements et comme de sourds échos dans la conscience, demeurent plutôt des émotions que des visions.

On a tellement parlé de Baudelaire — ceux qui l'aiment n'en parleront jamais trop — que j'éviterai de répéter des constatations exactes sans doute mais évidemment aujourd'hui inutiles : telles que l'acuité et la puissance de son organisation nerveuse. Elles furent extrêmement parfaites et modelèrent les nôtres. Le premier, il remarqua les correspondances sensorielles, — toujours, ne l'oublions pas, avec l'esprit comme lien unique et comme lieu central, — et il les exprima dans ce merveilleux sonnet que tous aujourd'hui connaissent par cœur. A son époque, ce fut plus qu'une trouvaille, ce fut une révélation. Seuls, des esprits comme Gautier pouvaient le suivre jusqu'à ces conceptions subtiles qu'il allait falloir vingt-cinq ans de recherches scientifiques et d'afrinement physiologique pour faire pénétrer dans la conscience d'une élite cultivée. Mais Baudelaire dépasse tellement son temps que cette théorie elle-

même, déjà singulièrement anticipée, n'est chez lui que secondaire vis-à-vis d'un système entier de la sensibilité, dont son cœur était le centre et le principe. Comprenons-le bien, ses nerfs n'ont valu que par là, c'est de cette source supérieure qu'ils tiennent leur puissance. Si Baudelaire n'avait souffert que par la peau, il eût créé parallèlement, pour exprimer sa souffrance, une rythmique pour ainsi dire fraternelle, égale à sa valeur morale, neurasthénique, agacée, maladive, sursautante avec les a-coups physiques, comme, dans une certaine partie de son œuvre, notre cher Laforgue l'a fait, Laforgue phtisique, jeune homme et intellectuel. Mais c'est d'une plus grande profondeur que sort la poésie de Baudelaire, elle vient de cette mystérieuse région de l'âme douleureuse où tout se comprend ; et, de fait, Baudelaire a tout compris.

Et pour bien expliquer ce que j'entends par tout comprendre, je voudrais écarter définitivement de l'idée de Baudelaire ces deux odieuses, ces deux parasites idées du rare et de la neurasthénie qui encore aujourd'hui l'obscurcissent et la faussent.

Il n'y a dans son œuvre ni bizarrerie, ni interversion, ni rareté. Ce sont choses faciles et superficielles. Autrement difficile et sérieuse reste cette méditation continue sur les choses simples qu'il a

poussée à un point si aigu. Mais nous sommes tellement habitués à vivre vite, sans rien regarder autour de nous, que nous ne savons pas méditer et que, quand un homme dont c'est la vocation native nous montre les significations obscures des choses courantes, notre premier mouvement est de croire chez lui à une manie minutieuse ou à une interversion maligne du sens commun. Ce n'est qu'après deux ou trois générations, des assentiments discutables et d'équivoques enthousiasmes que nous arrivons à posséder une sensibilité à peu près analogue à cette sensibilité annonciatrice.

Faites comprendre à un dandy du second empire, faites comprendre à un méridional d'aujourd'hui ce vers :

Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon.

Ni l'un ni l'autre n'ont jamais regardé la pourpre blême d'un feu de houille. Dans la chambre éclairée par lui, comment auraient-ils senti l'intimité qui s'en dégage ? Si leur sensibilité s'en émeut, ce ne sera jamais que leur sensibilité esthétique, et encore dans la mesure où un Parisien de nos jours goûte par exemple l'exotisme de Loti, par un artifice de l'imagination : et cela leur donnera l'idée du rare.

Oui, Baudelaire a voulu, par aristocratisme et par dédain, poser à la sensation rare, à la perversité, mais il ne faut pas en tenir compte au delà de la volonté de pose et bien voir en lui un poè'te vivant, quotidien, violemment ému des choses qui nous froissent ou nous frôlent tous les jours, depuis le spectacle des rues pleines de foules jusqu'aux foyers, antérieurs à nos existences, où sont assis nos compagnons spirituels, les chats, éphémères et éternels.

Quant à ses fameux nerfs, presque tous les critiques ont été dupes de leur prédominance sur toute sa sensibilité au point d'admettre l'hypothèse de la maladie. Mais encore une fois, l'aphasie n'explique pas plus le poëte des Fleurs du Mal que la folie n'explique Nietzsche. L'un et l'autre ont donné leur vie et le meilleur d'eux mêmes avant d'en arriver là. Si Baudelaire avait été malade, sa langue aurait eu, au lieu de sa splendide consistance mate et métallique, une recherche et un faisandage correspondant à la faiblesse et à la bletissure de la sensation dont elle était fille. Rien de pareil. Elle est simple et pure. Mais comme il a souffert de tout, et avec profondeur, des choses qui nous effleurent parce que notre épiderme natif s'est durci avec la vie,il a eu l'air d'inventer des douleurs. En réalité, il s'est montré supérieur à nous, même à

ceux de notre génération qui le suivons le plus près, par sa sensibilité. Mais nous aurons beau nous débattre, notre endurcissement n'ajoutera jamais rien à notre intelligence, et il y a même des probabilités pour qu'il lui ôte quelque peu de sa force. La notion qu'un écrivain comme Nordau se fait de la névrose est absurde et ferait rire un physiologiste sérieux : celui-ci sait bien que la perfection dans la série animale se mesure à la complexité et qu'un individu est d'autant supérieur qu'il est davantage enchevêtré dans ses organes et ses fonctions et par conséquent plus fragile. Une balance sensible au milligramme n'est pas une balance malade, c'est une balance trop juste.

Quels que soient les efforts d'une exacte analyse, il y aura toujours quelque chose dans le style de Baudelaire qui lui demeurera inaccessible. Cette part mystérieuse échappe à toute explication. Elle est le fluide spirituel qui baigne chaque atome du monde lorsqu'on a fini de les tous dissocier et qu'on a porté sur leur apparence les derniers jugements.

Nulle formule chez lui ; il ne répète jamais rien de ce qu'il a une fois exprimé. En cela, il est

unique : les meilleurs écrivains ont toujours quelques associations de mots, d'ailleurs révélateurs de leurs idées dominatrices, qui reviennent, fut-ce une dizaine de fois au cours de leur œuvre.

Le style des Fleurs du mal comme celui des Paradis artificiels ou des Petits poèmes en prose est l'absolu de la beauté, de la pureté, de l'évocation. Je ne crois pas que quelqu'un puisse jamais tirer de la langue française plus de mystère et plus de vie. Les images surgissent, si parfaites et si violentes à la fois, qu'on n'a jamais été plus près de les saisir, et cependant, au moment où vous les touchez, où vous sentez sur vous leur réalité, quelque chose d'ineffable et de soudain, — et qui n'est peut-être que l'éternelle déception du désir, créateur de fantômes, — s'interpose entre l'image et vous, la recule, la hausse aux flottantes altitudes de l'univers spirituel, la divinise enfin, dans toute la mesure où l'homme peut diviniser ce qui émane de luimême.

A côté de cela, tous les lyriques, de Chateaubriand à Hugo, paraissent des littérateurs. On dirait que, impuissants, ils se sont arrêtés avant de saisir la chimère fuyante et que, de souvenir, ils s'efforcent d'en retracer les traits. Leur rythme, berceur ou sonore, ne semble plus que cela, sans ce timbre d'au delà que nous aimions.

Maintenant, si, de ce domaine où nous environne l'incompréhensible, nous descendons, et que nous n'envisagions que la technique, la perfection verbale par exemple, nous ne trouverons absolument que Mallarmé qui lui soit comparable. Encore le poëte à' Hérodiade appelle-t-il à son secours la conjuration de toutes les magies et l'artifice de toutes les formes linguistiques : sa syntaxe anglo-latine, son purisme extrême côtoyant sans jamais y tomber le danger des dissonnances et des obscurités, et tant de secrets dont aucun ne lui fut étranger. Mais Baudelaire est plus sévère tt plus sobre. Son alexandrin, — comme sa phrase en prose, — est d'une belle venue et d'une coulée simple ; mais sous cette apparence unie, quels fonds ! quelle complexité ! quels mélanges et quels alliages savants ! Les mots sont sur la limite où ils quittent le verbalisme pour toucher aux domaines de la musique ou de l'expression picturale. Ils sont simples, et cependant dissous avec d'autres éléments inconnus. Leur longueur, leur rythme, leurs alliances subtiles, leur degré propre de corruption ou de santé ajoutent encore à la sûreté de l'évocation qu'ils créent, à leur extraordinaire puissance.

Baudelaire est tout nous-mêmes. Laforgue, plus tard, exprimera quelque chose de nous : le côté intellectuel et pour ainsi dire védique de notre âme si multiplement éprise. Il sera le poëte des jeunes gens qui souffrent de la métaphysique et de l'amour nouveau. Mais Baudelaire souffre de la passion, de tous les amours: celui qui s'attendrit à toutes les sentimentalités comme celui qui n'est qu'une haine sans masque. Le cœur, la tête, les sens, l'analyse et l'inconscience se mêlent dans cette poésie suave ou terrible. Il contient Musset, Heine, Lamartine, Vigny, et il les dépasse. Depuis qu'il a disparu, personne ne l'a valu, ni même rappelé.

Comparé à tous les génies qui ont touché le cœur des hommes, il est égal aux plus grands. Pour le bien comprendre, il ne faut pas penser à son temps mais à des hommes comme Rembrandt, Schumanrf ou Rodin. Il a leur puissance et leur mesure, leur connaissance absolue de la technique d'un art et l'appropriation parfaite de cette technique à l'inspiration ; et cette inspiration, nourrie de la douleur humaine, garde sa beauté au milieu des pires frissons et tire toutes sa noblesse des plus discordantes réalités de nos âmes. Matière inépuisable, riche et décomposée, traitée par un travail acharné d'ouvrier, et insufflée de l'esprit

même, voilà son œuvre, comme celle de ces grands

hommes.

C'est peut-être le plus haut de nos poètes, c'est peut-être celui dont la gloire durera le plus longtemps, puisque l'émotion qui la crée vient du plus éternel et du plus profond de notre cœur.

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