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ET ZARATHOUSTRA

à M, Mony Sabin.

Quelle que soit la valeur d'un génie humain et l'influence qu'il exerce par le monde, il est diminué de tout ce que réalisèrent, sur la scène de ses évolutions, ses ancêtres intellectuels. Il n'y a, dans cette remarque, aucun sens péjoratif, il ne peut y en avoir. Dans le domaine de la vie instinctive et animale, chaque individu n'apporte de personnelle qu'une part infiniment restreinte. Presque tout chez lui est déterminé par les atavismes, le milieu, l'ensemble des fatalités supérieures. Et même, pour se tenir dans une rigoureuse logique, faudrait-il ajouter que cette part n'est personnelle qu'au second degré : le résultat d'une élaboration dont les éléments ont été primitivement imposés par l'extérieur.

En histoire, (et il faut bien confondre ce mot avec le mot légende, car, sauf un très petit nombre d'esprits, personne n'établit sa conception du passé

autrement que d'après le plus sommaire choix d'événements saillants et douteux), en histoire, on oublie très souvent cette loi du premier occupant. Ceux qui ont accaparé les résultats d'un effort anonyme et confus recueillent aussi la gloire d'y imposer leur signe et nul effort de critique n'infirme ensuite cette opinion.

Si dans le récit des événements brutaux et matériels une telle erreur parvient à se glisser, qu'adviendra-t-il pour celui des aventures de l'esprit ? L'ignorance et l'oubli, forces immenses d'illusion, nous font voir le nouveau, l'inattendu et le prophétique là où ne git que le naturel, le légitime et l'explicable. Mais c'est ignorance et oubli. L'analyse s'emparant des faits et des individus, diminue toujours la part de mérite qu'on leur avait accordée ; d'ailleurs elle corrode et mine, en même temps, la notion même du mérite et la remplace par celle, plus scientifique, d'une hiérarchie temporaire dans l'évolution, restituant ainsi aux choses la valeur de leur vérité relative. Est-il besoin d'ajouter que ceux qui se dévouent à ce travail emportent avec eux comme une vague et tenace réputation d'envie et de sophisme ? Mais les sophistes ne furent pas ce qu'un vain peuple pense.

Quelle que soit la liberté d'esprit que l'on possède, il est impossible de se défendre d'une

certaine déception sentimentale lorsqu'une idole ainsi se déplace et laisse entrevoir derrière elle les effigies plus modestes de ses ancêtres inconnus. Il va falloir s'arracher à un vieux culte, éparpiller sa reconnaissance, fatiguer sa mémoire de noms nouveaux ou de noms oubliés. Mais cette déception est momentanée. Tout s'ordonne et se tasse, et s'endurcit autour de la nouvelle association d'idées. L'histoire de la philosophie moderne paraît se préparer aujourd'hui un labeur rectificatif de cette espèce : rien moins qu'une mythologie à détruire, une mythologie dont le dieu s'accroit et se déforme chaque jour. Ce dieu nouveau, qui se serait bien contenté d'être un homme supérieur, et qui fut trop fin pour ne pas récuser, s'il en était témoin, cette déification posthume, c'est l'écrivain de Par delà le bien et le mal, Frédéric Nietzsche. Il remplace à peu près tous les dieux de ciel métaphysique et si c'est justice pour la plupart, pour un seul c'est une usurpation. Hippolyte Taine a été destitué non par lui peut-être, mais par son ombre, le fantôme qu'il est devenu.

Le Nietzsche d'aujourd'hui, en effet, est quelque chose de tellement différent du Nietzsche réel

qu'on ne saurait trop insister sur cette distinction. Le philosophe a subi une telle déformation et la doctrine une interprétation si spéciale que tous deux en sont devenus plus légendaires et religieux que réels. Instrument délicat entre des mains imprudentes et maladroites, la théorie a fini par se fausser et par paraître absurde.

Traiter Nietzsehe par les moyens d'une rigoureuse analyse ne peut nuire à sa vraie gloire, la louange est moins équivoque d'être plus modeste et moins forcenée.

Sa philosophie est un domaine autonome, encadré dans une orographie délimitée autour de laquelle s'étendent de vagues territoires contestés, conquis après coup et par fraude inconsciente, inutiles d'ailleurs à l'hégémonie centrale.

Cet envahissement n'aurait rien de grave s'il n'avait frustré un possesseur plus ancien d'une terre âprement acquise. Et cette erreur, récente, ne serait nullement à considérer si Frédéric Nietzsche lui-même ne l'avait pour ainsi dire provoquée par la grandiloquence de sa parole reprenant la sûre et frêle diction de l'écrivain de V Intelligence,

Je crains bien que, malgré tous les éclaircissesements apportés à cette thèse, l'on ne veuille y voir qu'une attaque déguisée, qui sait même, le mouvement d'un patriotisme naïf, exaltant un

philosophe français aux dépens d'un philosophe allemand (1). C'est un malentendu inévitable pour qui entreprend ces sortes de rectifications.

J'admire Nietzsche autant que personne et peutêtre plus sincèrement que bien des fanatiques de sa gloire, je trouve que la lecture de ses livres est un arrachement de notre esprit à la terre par un aigle impérieux et révélateur, en un mot, je découvre en lui un tempérament de poëte lyrique. Et si j'avais à publier une préférence personnelle, j'irais droit au lyrique avant le philosophe, à Shakespeare avant Bacon. Mais l'admiration n'est pas l'estime, et, puisqu'il s'agit de philosophie et non de lyrisme, il me semble qu'on est bien obligé de distinguer et de situer les esprits. Historiquement, Nietzsche vient après Taine, et, logiquement, il en procède. Qu'il en ait dévié au point de représenter un autre idéal, ceci est une question différente, la question du résultat et de l'aboutissement. Pour l'instant, c'est l'origine, la source qui nous intéresse.

(i) Il y aurait pourtant une séduisante argumentation en faveur de l'esprit français contre l'esprit allemand au point de vue philosophique, mais que, pour moins de complexité, il vaut mieux écarter et ne considérer que comme une opinion personnelle.

Lorsque, pour la première fois, au préalable averti par de fervents admirateurs que j'allais me trouver en face d'un esprit violemment libre, dégagé de toute entrave et créateur de valeurs nouvelles, je lus un livre de Nietzsche ; lorsque furent apaisées la surprise et l'émotion de ce style sursautant, prophétique, à l'emporte-pièce et, par moments, sublime, ce qui me frappa le plus fut de voir combien il était imprégné de foi déterministe, et il me sembla qu'on eût pu donner de Nietzsche cette définition : Taine repris par un poëte, non pas didactique, mais lyrique.

Et, à la réflexion, cette remarque s'imposa, née de la première, mais corrosive, gênante pour l'esprit de respect : " Il n'y a presque pas une de ces idées d'anarchisme et de liberté que Taine n'ait quelque part énoncée ou pressentie avec une froide netteté. C'était du solide bronze quelconque, voici de l'or rutilant : mais l'effigie est la même.

Il me semblait voir, autour du vieux monument métaphysique des préjugés immémoriaux, un démolisseur acharné remplacer l'ingénieur tranquille qui indiquait d'un doigt négligent la caducité des murailles.

Cependant le bruit public, non pas celui que crée le vulgaire, mais la rumeur de l'élite des délicats, affirmait toujours que l'auteur à' Aurore

avait apporté une note nouvelle, et tiré de son cerveau une conception inédite de l'univers. Je lus, dans le but de me détromper, la suite de ses ouvrages et l'impression première persistait, plus raisonnée. Entre autre pages, les aphorismes de Humain, trop humain sur l'esprit scientifique et l'avenir de la science me parurent l'expression la plus ardente possible des désirs et des postulats des savants déterministes. Ce qui était nietzschéen, c'était le style, l'incommunicable et mystérieux frisson de l'enthousiasme. Nietzsche, l'athée, est ivre de Dieu. Mais quel que soit le degré de fusion auquel puissent atteindre, dans leurs rencontres littéraires, la philosophie et la poésie, elles restent d'essence distincte. Et Nietzsche est un grand poëte, mais un philosophe de seconde main. Ceci ne diminue en rien son génie, qui plane au-dessus des catégories, mais, enfin, il y a eu malentendu à son sujet. On a voulu lui décerner deux couronnes, la plus belle le parait assez.

A cette heure, son succès ne me semble explicable que pour des raisons malheureusement étrangères à sa valeur. Sans doute, la tendance du siècle à considérer les faits et les idées d'un point de vue amoral y aida-t-il beaucoup, mais cette tendance elle-même à une origine qui remonte au premier jour du déterminisme ; et, certainement,

la principale cause du succès de Nietzsche, c'est que Ton n'a pas lu Taine, ou tellement mal qu'on n'a point su en découvrir la profonde anarchie, sans doute parce qu'au lieu de se déduire par des raisonnements appropriés ou d'éclater par de violentes déclarations, elle sourit, tapie au secret des phrases, subtile et partout répandue.

Il va de soi que nous ne parlerons ni des snobs, dont la grâce d'état est de ne rien comprendre, ni des arrivistes dont la profession est de tout accaparer. Les premiers se sont jetés sur Nietzsche, par réaction au mouvement, qui les avait poussés vers Tolstoï, ou Wagner : les autres ont profité d'une morale amorale, mais haute et désintéressée, pour expliquer, soutenir et justifier leur ambition ; ils auraient aussi bien pu s'abriter derrière l'évangélisme ou même l'ataxarie, mais il y aurait fallu plus de prudence et d'hypocrisite. On arrive plus vite sans masque : le masque arrête un peu le souffle. Snobisme et arrivisme n'ont rien à voir avec les principes nietzschéens : ils s'agitent dans l'ombre projetée du philosophe, qu'ils contribuent d'ailleurs à déformer et à faire grimacer.

Mais, incontestablement, Nietzsche est contenu dans Taine, comme un corollaire dans un théorème. Les différences sont très grandes en apparence, mais elles sont individuelles. Comme ces

nuances personnelles, chez Nietzsche : emphase, violence, cruauté d'analyse, âpreté de style, étaient faites pour flatter notre sensibilité, on oublia le dialecticien qui n'eût ému que la raison. Une fois de plus, les sceptiques ont eu tort contre les prophètes. Thomas Graindorge a eu la voix couverte par Zarathoustra.

Hippolyte Taine, — et c'est justice, — a attaché son som à la fortune du déterminisme. Avant lui régnaient, dans toute l'horreur de l'enseignement officiel, les molles ténèbres du faux-idéalisme et du faux-éclectisme qu'exhalaient autour d'eux du seul fait de leur parole douce et vague, de leur présence falote, de leurs écrits nébuleux, les philosophes sensibles et romantiques. Et c'était Cousin, et c'était Caro, et tant d'autres ; le vrai, le beau et le bien, l'idéal, l'absolu, l'essence, les divisions par trois, les catégories, les entités: toute la scholastique ressuscitée, et, s'agglomérant dans ce brouillard, des débris de criticisme et des velléités de positivisme. L'autorité, la voix, la réelle valeur des Maine de Biran et des Laromiguière se perdaient, s'étoufaient, s'altéraient dans cette inconsistance obscure. Il y eut même un bel effort gaspillé.

Pour dissiper ces lourdes nuées, pour y amener l'air respirable, pour y faire briller une lueur, quel travail formidable Taine eut à fournir ! Il y fallut sa patience de bon ouvrier-maître, qui sait voir de loin et agir de près, à portée de son bras, à petits coups sûrs et multipliés.

Et il ne fut point servi, comme on serait tenté de le croire, par les circonstances ou par de précieux collaborateurs. Car, que l'on ne s'y trompe point, ceux qui alors passent pour des érudits et des sceptiques, sont aussi loin de Taine qu'ils le seraient d'Albert-le-Grand, et même davantage. Ils ont la culture scientifique, le goût du petit fait pour la sûreté de la marche de la connaissance, l'exactitude, le discernement, mais ce ne sont pas des sceptiques. Ils n'ont point cette qualité inappréciable, de ne s'avancer dans l'idée générale que selon la ligne que permet l'élan de telles idées particulières bien acquises, de ne jamais biaiser vers la conception de l'abstrait ou l'attendrissement de la morale.

Renan lui-même, le plus remarquable de tous, offre avec Taine une différence essentielle. Encore une fois, il ne s'agit ni de hiérarchie, ni de préférences, mais simplement sommes-nous en présence de deux sensibilités opposées : toutes deux sont nourries du mêmes suc, toutes deux sont élevées

suivant les mêmes méthodes, mais le germe étant différent, les floraisons tendent de plus en plus à s'écarter d'un même type. Renan, esprit malgré tout religieux, et baigné de mysticité a toutes les peines du monde à s'interdire des conclusions qu'adopterait un partisan des causes finales. C'est le Bossuet de Y Histoire du devenir. Pensez à son Saint Paul.

Une fois édifiées par la méthode scientifique les assises documentaires de son livre, son esprit, généreux et bon, songe à une humanité meilleure. Son dernier but est la Morale. Seul son Dieu s'est dépersonnalisé : il est devenu la conscience en marche des races : c'est toujours l'Idéal. Et malgré certaines paroles définitives qu'il a prononcées parfois sur le désintéressement de la Science, exégèse, doute méthodique, critique, philologie, furent pour lui des moyens. Taine y aurait plutôt considéré des buts.

C'est pourquoi des esprits ainsi dirigés ne pouvaient pas lui être auxiliaires. On ne peut dire qu'une chose : à savoir que leur estime personnelle lui assurait la neutralité idéologique. Mais, à part ce fait qu'ils combattaient les mêmes ennemis, du moment où Taine affirma qu'un fait n'est qu'un instant entre une cause passée et un effet à venir, il devint rigoureusement seul. Ne mettre dans

une conclusion que ce que contiennent strictement les prémisses et n'appeler idée générale que l'extrait, le plus grand commun diviseur d'idées particulières, et jamais une tendance déguisée de notre sensibilité, fut la règle de sa philosophie. L'âme indulgente de Renan allait plus loin, continuait dans le chemin des théories évolutionnistes. Toutes les différences qu'il y a entre des livres comme Le Prêtre de Nèmi et Y Intelligence viennent de ces nuances de théorie.

Inintelligence ! y a-t-il beaucoup d'ouvrages aussi neufs, aussi originaux que ce modeste manuel, d'apparence documentaire et médicale ? Survenue après la débauche de l'idéalisme romantique, son apparition est encore plus remarquable.

Taine a déblayé un encombrement considérable. 11 a restitué au travail humble et minutieux des savants sa gloire légitime. Le succès des Pasteur et des Berthelot s'explique par son effort. Il a été essentiellement et supérieurement l'esprit libre, celui qui n'est dupe absolument de rien, d'aucune idole, qu'elle soit du troupeau, de la tribu ou de la caverne Q). Ce que Flaubert, qu'il aimait tant, a fait dans le domaine des forces passionnelles, le

(i) Il serait peut-être plus exact dédire qu'il a fait de celles de la caverne, longtemps méprisées, ce qu'elles sont en dernière analyse : les seules réalités vraies.

roman, il l'a accompli dans l'idéologie. Cette tendance naturelle de l'humaniste à se placer en face des idées dans l'attitude du joueur d'échecs qui ne considère chaque pièce que suivant la relativité de sa puissance ou de sa place, il l'a portée à son degré le plus haut ; seulement, au lieu de prendre les idées comme élément initial, comme unité de ses combinaisons arithmétiques, il a réduit cet élément jusqu'en ses atomes irréductibles : les images et les images hallucinatoires, celles qu'élabore directement le cerveau. Toute l'œuvre est basée sur cette théorie, et avec quelle implacable, quelle hermétique logique ! En un mot, il a eu éminemment l'esprit scientifique, que si peu de savants possèdent, aveuglés par la spécialisation ou enivrés de pédantisme, et qu'on rencontre plus communément chez certains dilettantes sincères. Ce qui explique son insuccès relatif Q) c'est précisément le manque d'esprit scientifique dans la majorité cultivée.

Dans Y Intelligence y qui est l'œuvre vive, Taine s'est attaqué au cœur de la question idéologique, chassant jusqu'en ses derniers murs l'entité scolastique, la force agissante et subie, le postulat de

(i) Relatif, mais insuccès, car, étant donnée l'étendue de la production et sa valeur concentrée, il faudrait qu'ont ait lu Taine comme on a lu Balzac lui-même.

l'ontologie : la pensée. C'est le livre du serein désespoir et de l'absolue liberté. On ne peut pas, d'un style plus serré et plus pittoresque, écrire sur un sujet aussi contradictoire à toute réalité utilitaire. C'est aussi solidement beau qu'un traité de géométrie et aussi vivant qu'un livre de physiologie. C'est pourquoi, lorsque de cette hauteur de nette et pure vision, il descendra dans la particularisation du monde extérieur : société, famille, principes, arts, lettres, histoire, paysage, qu'il compose les Origines ou note le Voyage en Italie ^ quelle méthode, il emporte avec lui ! quelle sûreté de jugement !

Lorsqu'on songe que Max Nordau, auquel on ne peut cependant dénier de la valeur et de la force, a écrit un si volumineux ouvrage sur Les Mensonges conventionnels de la Société et qu'on se rappelle en même temps Thomas Graindorge, on est vite obligé de convenir que, de ces deux ouvrages, le plus libre, le plus sérieux, le plus réellement profond, c'est celui du collaborateur de ha Vie Parisienne. Et il me semble que ce jugement est plus que l'expression d'un goût passager ou d'une préférence personnelle pour la grâce française contre la gravité germanique. Il constate une évidence au-delà des questions nationales : " une pensée atteint son plus haut degré de force et de

réalité lorsqu'elle est le plus nue possible." Sur elle, l'esprit n'est qu'un léger voile, un impalpable et délicieux rien. Le développement, les objurgations, les images confuses et multipliées encombrent sa marche et cachent parfois sa présence même. Une table des matières vaudrait mieux que tant de rhétorique.

Certaines races ont des cerveaux qu'il faut frapper longtemps avant qu'ils s'ouvrent. C'est une infériorité indiscutable. Leurs écrivains, à leur insu, se plient à devenir orateurs et à déclamer, à reprendre et à délayer.

Nietzsche est plus qu'un déclamateur, quoiqu'il déclame aussi parfois : c'est un grand poëte et, comme tel, il plane, échappé à la discussion. Mais le philosophe reste exposé à la contradiction et à l'analyse. Les images enfuies, les arguments demeurent. Us sont solides, mais empruntés.

Résumée, ramenée à ses aspects essentiels, la philosophie de Nietzsche se réduit à un déterminisme absolu, le même, exactement^ sans nuances, que celui de Taine. Tout ce qui a séduit chez lui, ce qui constitue, il faut bien le dire, la différenciation de sa personnalité, est parasite de sa doctrine foncière, bien mieux, lui est contradictoire. C'est un élan personnel vers la liberté, c'est une aspiration éperdue vers un ordre de choses

nouveau et équitable, c'est un renversement provisoire de toutes les valeurs et de tous les rapports pour en établir d'autres, ce sont les rêves et les protestations d'une âme idéaliste, violente, enthousiaste : le contraire en un mot des énonciations de ce qu'on appelle un esprit philosophique et même, ce qui peut paraître d'abord inacceptable, d'un esprit libre.

Un esprit libre évolue dans le monde de la pensée, sans éprouver la sensation des entraves ; il marche par l'univers sensible et social sans jamais être gënè. Pour lui, l'idée de borne, d'obstacle et de contradiction n'existe pas : en un mot, il jouit de sa liberté comme respire un homme qui n'a jamais eu d'étouffements : il ignore le contraire de son état. Certains sceptiques de l'antiquité, Taine, et de nos jours, France ou Gourmont, par exemple, sont des esprits libres. Nietzsche n'en est pas un. Il aime la liberté, il en parle avec folie et fièvre, comme un prisonnier. Son œuvre a des accents passionnés et superbes, autant que celle de Shakespeare, lorsqu'il entrevoit cet état de sérénité et qu'il essaie de le dépeindre ; et cette ardeur constitue sa beauté. Mais, parmi tant de pages admirables, laquelle fut jamais tranquille, olympienne, comme celles de Gcethe ?

Et si l'on cherche la cause de cette inquiétude,

de ce tourment, de cette menaçante folie, de cette prométhéenne souffrance, on n'en trouve qu'une, de quelque côté qu'on interroge et qu'on se tourne: la préoccupation innée de la morale.

Lorsque cette préoccupation tombe dans des cerveaux médiocres, elle s'accommode vite des notions intellectuelles peu exclusives qui s'y trouvent déjà. Et Cousin n'a pas grand peine à composer le fade mélange du vrai, du beau et du bien, au petit bonheur de leurs affinités supposées. Mais, conçoit-on cette inquiétude projetée comme une coulée de lave brûlante au milieu de la claire et froide connaissance déterministe ? Ce devient la conflagration, l'inévitable effervescence qu'aucun effort ne peut transmuer en fusion cohérente.

Nietzsche s'épuisa à tenter cet accord ; il voulut forcer le déterminisme à devenir la base d'une morale quelle qu'elle fût. Mais c'était impossible et contradictoire. Aussi, venu dans le monde avec des idées de réformateur et de justicier, en fut-il réduit à instaurer une morale d'exception, faite pour un individu sur dix mille et qui est bien, pour les sacrifiés de la combinaison, la plus inconcevable immoralité qu'ont ait jamais soutenue.

L'immense réserve d'enthousiasme que, dans d'autres circonstances, il eût employée à prêcher les foules, à soulever les masses vers un idéal de

justice, inutilisée du fait de sa foi déterministe, s'est tout entière dépensée en images vertigineuses, en prosopopées sublimes, en objurgations magnifiques, en pages d'une splendeur littéraire absolue, toutes contradictoires à sa philosophie initiale, mais d'autant plus belles peut-être de ce pathétique arrachement. D'ailleurs inégal comme tous les poètes, il ne se soutient pas toujours à cette hauteur ; il est parfois long, sophiste, même banal, car sa dialectique ne le sauve point, aux moments de défaillance lyrique.

La morale de Nietzsche est donc le seul point de la doctrine qui soit bien à lui : elle n'est pas longue. Il ne s'y occupe que d'une seule espèce d'hommes : ceux qui sont au-dessus du troupeau, les représentatifs, les esprits libres ; en définitive, malgré le luxe d'appellations diverses, les hommes supérieurs. Il leur adresse une quantité de conseils et même de prédictions pour les exhorter à déployer leur volonté de puissance. On dirait qu'il ne saurait trop les dépouiller de scrupules et de troubles de conscience. A tout instant, ce sont des appels à la révolte si pressants, que l'on croirait presque à la puissance et à la réalité de l'oppresseur. Et cependant ?....

Car enfin, la conscience libre, l'esprit supérieur, l'homme représentatif, en dernière analyse, qui

est-ce ? A qui avons-nous affaire ? Et quelle est la pierre de touche au choc de laquelle vibre ce métal d'essence si pure ? On n'en connaît guère. Si l'homme libre est vraiment libre, sa liberté est tout intérieure et il vivra en paix avec le 'monde qui pour lui n'est qu'un mouvant décor d'apparences indifférentes. A quoi bon lui parler ? Que lui dire, sinon d'inutile et de superflu ? Mais, s'il croit l'être seulement, illusionné par un louable effort, sa liberté, son aisance, mal conquises deviennent défectueuses et se détournent de leur fin. Elles s'exercent sur le plan immédiatement inférieur à celui où leur nature les appelait à évoluer. Au lieu de planer par delà le bien et le mal, dans une atmosphère de négation conciliatrice et tranquille, elle s'efforcent piètrement, dans la sphère du bien et du mal, de la morale courante, à déplacer quelques valeurs.

Sans doute, Nietzsche s'est évertué à préciser sa distinction, à dire, en hégélien qu'il a été si souvent, qu'il allait se placer à un point de vue conciliateur des deux notions du bien et du mal, et qu'il appelle le point de vue de la connaissance. Mais, à ce point de vue, on n'a pas à concilier, mais à rester indifférent, comme un algébriste devant les signes positifs ou négatifs de ses polynômes.

Si vous joignez à cette légère erreur sa virulence

et sa tendance persuasive, comment vous étonnerez-vous du malentendu nouveau sur lequel s'est établi le succès actuel de Nietzsche ? Les uns ont aimé ce philosophe qui parlait comme un grand lyrique, les autres ont vu, dans un côté de ses théories, un sophisme commode pour leur amoralité pratique.

Les vrais nietzschéens, une fois passé ce vent de popularité équivoque, se reconnaîtront, et verront peu à peu augmenter leur nombre. Ils aimeront en lui, plus que le philosophe, — qui ne pouvait pas, après Taine, être nouveau, — le poëte, le grand douloureux qui, par détestation de son siècle et de son pays se vit, à travers les obstacles aplanis de l'histoire, le frère des fondateurs de religion, une sorte de Henri Heine avec l'ardeur d'un Çakya-Mouni, une des figures les plus complexes de l'angoisse moderne.

On ne sort pas de soi. Lion enfermé lui-même, Frédéric Nietzsche a vu l'homme supérieur comme un fauve en cage.

Cet essai ne prétend établir aucun classement en inférieur et supérieur, aucune catégorie. C'est simplement une tentative d'équité et de justesse à propos d'une question sur laquelle on se trompa longtemps, égaré par des points de vue intéressés. C'est encore quelque chose d'autre.

En effet, le jour, très prochain, où Ton isolera l'élément philosophique de l'œuvre séduisante et touffue de Nietzsche, on s'apercevra, que le déterminisme reste au fond du creuset. Qu'on reconnaisse alors, malgré son aspect changé et les théories morales qui se sont cristallisées, sans raison, autour de lui, sa vraie origine ethnologique. Car les systèmes sont le produit des races plus encore que des individus. Et qu'on y retrouve, en ce déterminisme initial, l'extrait de cette intelligence latine et française, fine, spirituelle, aiguë, infaillible et élégante qui ne se satisfait jamais des idéaux vides et du verbalisme et qui aime à connaître, pour le seul contentement de connaître.

Et si l'on voulait élargir le débat, comme il serait séduisant de déblayer tout le fatras de la philosophie étrangère depuis 1870, et de montrer que tout, compact ou futile, est contenu dans ces deux petits volumes modestes de F Intelligence !

Qui préférer ? Il me semble qu'un esprit véritablement impartial doit reconnaître plus de valeur à Taine. Il n'a jamais haussé le ton, et cependant il a, sans les dire, sous-entendu, dans les Origines par exemple, des choses aussi géné-

reuses et aussi fortes qu'en a proféré Nietzsche. Il n'a jamais commis une erreur, ce qui est sans prix. Il a écrit sa langue aussi bien que les maîtres moralistes du xvme siècle, si Nietzsche a clamé dans la sienne des phrases magnifiques et souveraines. Il a contraint, avec une courageuse élégance une imagination qui était très expansive, à servir sans jamais relever la tête, une dialectique rigoureuse. Enfin, son activité intellectuelle fut universelle et s'exerça avec la même maîtrise sur les questions de la littérature, de l'histoire, des arts plastiques et même de la musique (J). Tandis que Nietzsche s'est un peu spécialisé et a vu les sujets extérieurs à ses préoccupations d'un œil sans doute génial, mais parfois inexercé ou même prévenu. Et cependant, comme il a été un des plus beaux lyriques de la littérature universelle, il a autant de droits à notre admiration, droits différents, opposés, mais aussi pesants dans la balance.

C'est pourtant un équilibre que l'avenir détruira. Aucune critique au monde n'empêchera jamais la création d'un mythe, et ce sont ceux qui chantent le mieux et le plus haut qui deviennent les Dieux. Le royaume de la Terre leur appartient, tandis

(i) Qu'on se rappelle cet admirable tableau de la vie des deux amis qui jouent le soir du Beethoven (dernier chapitre de Thomas Graindorge). »

que s'oublie dans la mémoire des hommes simples le nom des fins diseurs, des sceptiques et des idéologues.

Comment en serait-il autrement ? L'humanité suivra toujours, tumultueuse et fidèle, ceux qui dressent au ciel le drapeau de sa protestation contre la vie et qui lui parlent, élevés sur le pavois vivant de ses multiples têtes. Elle aime la souffrance et l'orgueil, la chair et le sang, elle adore celui qui la fait crier de la volupté de la douleur : le démagogue et le visionnaire l'exaltent. Tandis qu'elle considère toujours un peu comme un parasite celui de ses fils qui se tient à l'écart et qui juge froidement ses violences.

Thomas Graindorge a été l'idéologue, Zarathoustra fut le prophète. Ce sont les prophètes qui l'emportent.

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