‹ Visages sans masquesChapitre 17 sur 58 · M. DUFAURE · texte numérisé non relu

M. DUFAURE

. DuFAURE, physiquement, n'a rien d'un Adonis.

Sa figure est comme fripée. Ne pas confondre avec chiffojtnée qui n'a pas le même sens.

Prenez un papier, roulez-le en boule entre vos mains, puis dépliez-le.

Il restera sillonné de plis et de cassures bizarrem.ent zig-zaguées. On dirait qu'on a fait subir une opération analogue aux traits de M. Dufaure tant les rides s'entre-croisent singulièrement.

La mine est bourrue, sombre; l'œil s'embusque tout au fond de deux cavernes que sur-

8o Vi;af;es sans Masques

montent les broussailles d'un sourcil indiscipliné.

Il est inquiet, rébarbatif.

La bouche tourmentée a, comme le reste du visage, des duretés étranges.

Pour compléter cet ensemble de ministre du Danube, un costume de bourgeois campagnard : une corde pour cravate, des gilets invraisemblables, des pantalons qui devaient être démodés déjà en 1827.

Ces apparences ne sont pas trompeuses. .. malheureusement M. Dufaure est bien l'homme de son extérieur. Si l'adjectif ^rmc/zei/.v n'existait pas, il faudrait l'inventer pour lui.

Par exemple, si nous parlons du talent, c'est autre chose. Non pas que l'éloquence de M. Dufaure soit plus caressante que sa personne, mais elle est puissante, incontestable et tout à fait originale.

Il avait tant à combattre, cet avocat, pour arriver à la réputation ! Ses dehors, que nous avons essayé de décrire, n'étaient pas faits, n'est-ce pas, pour lui faciliter le succès et lui concilier des protecteurs et des amis. Ajoutons que la nature

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l'avait doué d'une voix à peu près aussi suave qu'un mirliton, à tel point qu'on l'avait surnommé jadis : le ne:{ qui parle.

Quand ce nez commence ses variations, on est loin d'être séduit.

Mais à mesure que le discours avance, on oublie malgré soi les grincements de la pelure d'oignon.

Cest que les raisons se classent avec tant de logique, c'est que l'argumentation serre de si près son sujet qu'on ne veut pas perdre un seul mot de cette déduction vigoureuse, pas laisser échapper un fil de cette trame si drue et si solide.

Et alors, par la simplicité même, par la rudesse, par toutes sortes de qualités négitives l'orateur s'impose et atteint vraiment à l'éloquence.

Ce que je dis là s'applique surtout aux plaidoiries judiciaires.

A la tribune on retrouve les mêmes mérites, mais gâtés et compromis par la passion.

On a dit de M. Dufaure qu'il a la dent mauvaise.

Malheur, en effet, à l'adversaire sur lequel il entreprend de mordre ! Il le secouera avec l'acharnement impitoyable du dogue.

Dans les luttes du barreau, il n'y a nul inconvénient à cela.

Dans une assemblée parlementaire il n'en est pas de même, Là, en effet, l'auditeur ne subit pas avec la même patience les coups de boutoir. Les interruptions se regimbent.

Il en résulte qu'un orateur du genre de M. Dufaure soulève infailliblement des orages. Or, les orages peuvent détruire, mais non féconder.

Si vous me demandiez quelles sont au juste les opinions de M. Dufaure, je me déclarerais fort embarrassé pour répondre.

Il a toujours fait profession de libéralisme doctrinaire. Si le proverbe dit vrai, en prétendant que : « Qui aime bien châtie bien, » M. Dufaure adore la liberté, car il a rarement laissé passer une occasion de lui donner les étrivières.

En toute sincérité, M. le garde des sceaux me semblerait avoir beaucoup plutôt les goûts et les aptitudes d'un monarchiste parlementaire que

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d'un républicain, Il assure cependant qu'il est rallié franchement à la République et qu'il désire la voir grandir."

Ce n'est toujours pas en la gâtant qu'il nuira à son développement, car il lui prodigue peu les caresses.

N'allez pas croire qu'il soit incapable de diplomatie. Il y a autant de ruse sous ces dehors brusques que sous les apparences mielleuses de certains autres.

Mais l'entêtement domine tout et fait que M. Dufaure rompra toujours sans plier.

Je me résume.

M. Dufaure aurait fait probablement un parfait royaliste s'il était venu plus tôt. Il aurait fait peut-être un républicain accompli, s'il était venu plus tard.

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