ALPHONSINE
E l'avouerai tout d'abord, il me f^A manque un sens : le sens du comique féminin.
Je ne comprends pas beaucoup plus la femme qui se rend grotesque à plaisir que je ne comprends la femme qui se fait casser des pavés sur le ventre ou qui lutte à mains plates contre messieurs les amateurs.
Il ne me semble pas que la race qui a inspiré tous les grands artistes et tous les grands poètes soit instituée pour faire concurrence à feu Grassot.
Pitre est un substantif essentiellement masculin.
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Je ne parle pas, bien entendu, de ce comique délicat dont une Augustine Brohan assaisonnait la prose de Molière, mais du comique cascade, celui qui est le plus en vogue aujourd'hui.
Lorsque j'assistais à une représentation de cette bonne mère Thierret, d'ébouriffante mémoire, je riais comme tout le monde, parbleu ! mais en me reprochant ma gaieté, et j'en voulais à celle qui, de parti pris, donnait et son sexe et sa vieillesse en spectacle avec des contorsions de ouistiti.
Cette confession laite, on comprendra que je ne puis être accusé de partialité bienveillante envers Alphonsine.
Mais celle-là me paraît faire une excepiion et réaliser ce tour de force de la trivialité distinguée. Au physique vous la connaissez comme moi. On dirait une boule adaptée sur deux petits ressorts qui la font sautiller. La tête, qui n'a jamais été jolie, mais qui n'a jamais non plus été laide, a conservé, en perdant toutes ses lignes, une malice de regard qui seule la fait vivre.
Ce regard, comme il sait, sans grimaces d'accompagnement, traduire successivement toutes
les impressions ! comme il les nuance avec finesse et variété! C'est un Paganini.
Malheureusement pour le gros public il ne suffit pas d'exceller dans ces subtilités. Le gros public veut qu'ori force l'effet.
Il ne comprend pas sans cela. Alphonsine a dû subir cette nécessité déplorable. Elle a dû se faire son tic comme les autres.
Car, rappelez-vous, je vous prie, tous les artistes qui font prime en ce moment sur la place comique de Paris, vous verrez que c'est par un tic beaucoup plus que par les côtés sincères de son talent que chacun d'eux a conquis et maintient sa popularité.
Ce n'est pas flatteur à dire pour notre temps, mais cela est.
Alphonsine donc a adopté une certaine façon de jeter de temps à autre certains mots comme si elle les éternuait.
Dieu l'a bénie. Il n'y avait pas de quoi. Ce truc, qui jamais ne rate son effet et qui fait pâmer d'aise les badauds de l'orchcbire, me crispe et m'attriste.
Mais à côté de cette verrue que le goût mo-
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derne lui impose, pour ainsi dire, quelle diseuse incomparable, et qu'il est désolant de voir retomber dans l'opérette celle que la Comédie-Française devrait s'être annexée depuis longtemps, si la Comédie-Française tenait à être vraiment le Panthéon dramatique de la France !
On l'a vue à l'œuvre dans Monsieur Alphonse.
Tout le monde s'est dit alors :
— La voilà classée et sauvée définitivement de Li calembredaine et de la gaudriole.
Allons donc ! Il ne s'est trouvé personne pour donner un lendemain à cette belle fête.
Le Gymnase lui-même (un mauvais point, monsieur Montigny!), le Gymnase l'a laissée repartir.
Et elle en a été réduite, dans Girojlé, à taire de la ventriloquie burlesque.
Cette comédienne (Paris n'en possède pas plus de trois ou quatre) est contrainte de jouer en queue rouge.
Laissera-t-on se terminer ainsi une carrière qui pourrait être encore féconde?
— Allons, bon, disait le légendaire Lebel
dans le jargon des féeries, encore une étoile dans mon assiette !
Alphonsine réduite ù opéretter, c'est une étoile dans le plat.
Qui l'en tirera? On demande un directeur intelligent.
Sapristi! que ce sera humiliant pour eux et pour nous si personne ne répond !
DUPU IS
N ce temps-là, Bobino vivait encore.
En ce temps-là, notre ami Altaroche dirigeait le théâtrederOJéon.
En ce temps-là, quand Altaroche surchargé d'alexandrins pliait sous le faix, quand le récit de Théramène et autres mélancolies tragiques bourdonnaient trop lugubrement dans son cerveau, avant de rentrer chez lui, pour oublier les pompes funèbres du répertoire odéontesque, il entrait à Bobino, car il demeurait rue de Fleurus, la porte en face.
Or, il advint qu'un jour il remarqua un grand garçon qui jouait les benêts avec un naturel dont
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les habitués du lieu ne soupçonnaient pas la finesse.
Le grand garçon gngnait bien là en gros et en détail ses cinquante francs par mois.
C'était le prix courant des étoiles dans le quartier.
Un peu de temps s'écoula, Altaroche fonda avec Louis Huart les Folies-Nouvelles.
Il se souvint alors du Bobinotîer.
Et l'ayant fait venir, il l'engagea séance tenante... à raison de cent francs par mois. Le Pactole !
Celui dont nous venons de rappeler les débuts financiers, c'était... Dupuis.
Les temps sont bien changés... et les appointements aussi.
Dupuis eut la rare fortune de venir au monde de la notoriété en même temps que très-cascadeuse dame Opérette venait au monde du succès. Il y eut tout de suite mariage d'inclination. 11 avait juste assez de voix pour ténoriner la musique d'Offenbach. Il possédait ce comique froid et fantaisiste à la fois qu'il fallait pour ne s'étonner d'aucune insanité;
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Vous savez le reste.
On peut adorer Dupuis.
C'est une passion qui est partagée par la majorité des petites dames et des gommeux.
On peut Taimer beaucoup.
C'est mon cas.
Mais il est impossible, quoi qu'on en pense, de lui refuser un je ne sais quoi qui le met hors de pair.
Ce burlesque flegmatique récite les énormités sur le ton impassible d'un confident de Racine débitant ses rimes froides.
C'est une spécialité irrésistible.
Dupuis a en outre la chance d'une laideur originale. Ah! grand Dieu! que viens-je dédire Là?...
Une laideur !. .. On m'assure que les bonnes fortunes... Cela ne me regarde pas. Je parle d'après ce que je vois.
Ces traits ébauchés seulement semblent taillés à coups de canif.
Particularité caractéristique : un menton prodige.
Visa!;^es sans Masques.
Oh! ce menton! Il est à lui seul aussi grand que tout le reste du visage.
La voix de Dupuis a aussi une façon à elle de glousser le dialogue.
Il y a du coq dans ce débit-là. Est-ce ce qui le rend si populaire parmi les cocotes?
Aujourd'hui que l'opérette est en décadence, Dupuis a cherché un filon nouveau, ou plutôt Meilhac, Halévy, Gondinet l'ont cherché pour lui.
C'est le filon des Serinettes^ c'est aussi le filon du Gladîator, où Labiche fait de lui un si diôle de pharmacien erotique.
Nous avouons que nous le préférons dans ses nouveaux emplois.
Il finissait par avoir l'air de prendre ses roulades trop au sérieux. Et il n'y avait pas de quoi.
Dans le vaudeville, il est plus simple et partant meilleur.
Le principal mérite de Dupuis, celui qui atteste qu'il est quelqu'un, c'est qu'on ne lui peut trouver un analogue.
Il ne copie personne.
S'il se rapprochait de quelqu'un, ce serait,
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pour la niaiserie impassible, d'Alcide Tousez.
Mais un Tousez émoustillé.
Les cinquante francs par mois sont bien loin à l'heure actuelle. Dupuis fait prime.
Et ce qui lui assure cette prime pour longtemps, c'est qu'il n'y a plus de Bobino où aller lui chercher un successeur.
Pépinière végétale et pépinière artistique ont eu le même sort dans les parages du Luxembourg.