M^^^ CROIZETTE
LLE fut grande, elle fut svelte, elle eut ce que Méry appelait : l'élégance en long.
Par exemple, la figure donna toujours un démenti à Taristocratie de la tournure. Ces traits d'un charme perfide ont... Comment dire cela! Ce sera bien irrévérencieux si je me laisse aller à la comparaison qui me vient à l'esprit toute seule.
Il faut pourtant bien que je me décide. Ces traits... Voilà encore que je recule, car je ne voudrais pas être accusé de crime de lèse-galanterie.
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Mais non. Au fait, c'est un compliment que je vais faire en somme à la comédienne adulée. Dans sa physionomie Je trouve une pointe de vulgarité qui lui donne une attraction particulière. Plus distinguée, elle serait plus fade.
Cette pointe de vulgarité qui relève et assaisonne, c^est comme qui dirait, — ma foi, je lâche le mot, — c^est comme qui dirait la gousse d'ail dans le gigot.
Ce n'est pas distingué non plus la gousse d'ail, mais pour les amateurs c'est irrésistible.
M"" Croizette n'a pas^ comme la plupart des artistes, conquis ses grades un à un. Elle est arrivée colonel du premier coup, un peu comme le Fritz à qui le caprice de la grande-duchesse octroie l'épaulette à graines d'épinard séance tenante.
En pareil cas la roche Tarpéienne se rapproche fatalement de ces Capitules improvisés.
Le public est un enfant impitoyable qui casse de préférence ses poupées favorites, même quand il sait qu'il ne trouvera rien dedans.
Si bien que moi, qui n'ai jamais professé pour M"^ Croizette une bien grande admiration, je
vais être forcé de prendre sa défense tant on la rabaisse avec injustice après l'avoir élevée avec fanatisme.
Tout cela dépend, en somme, d'une erreur de milieu.
Les artistes ne se rendent pas assez compte de l'importance qu'a pour eux le choix de la scène sur laquelle ils se produisent.
Il n'y a que du relatif dans l'art.
Prenez une pièce. Changez-la de théâtre. Souvent ce qui a été une grande victoire sera une défaite humiliante, La pièce n'en vaudra ni plus ni moins, mais elle aura été déclassée.
Il en est de même des comédiens et des comédiennes. Et, chose bizarre, ceux qui peuvent le plus ne sont pas toujours capables du moins.
Vous avez vu, par exemple, ce brave Lesueur quand il eut la douloureuse idée de se faire au Châtelet compère de féerie...
Eh bien ! cet homme, qui au Gymnase avait ^oué la vraie comédie, se trouva être plus mauvais que le dernier des pitres quand il s'agit de recevoir les horions de Seringuinos et d'ânonner les snipidités d'unPied de mouton quelconque.
M"« Croi^ette igS
M"* Croizette, à qui je demande pardon de lui avoir un instant faussé compagnie, est dans le même cas, mais en sens inverse.
Elle pourrait être bien à sa place en se contentant du moins. Elle s'amoindrit en tentant maladroitement le plus.
Ceux qui lui cachent cette vérité ne sont pas ses amis.
Elle n'a ni les traditions, ni la tenue, ni l'acquis dont on ne se passe pas dans la maison de Molière.
Sur un théâtre de genre elle serait peut-être une des premières et des mieux appréciées.
Je l'ai dit, c'est toujours une question de proportion.
Un bec de gaz resplendit dans une rue peu éclairée.
S'il a la témérité de se placer à côté d'une lumière électrique, il a tout l'air d'un quinquet fumeux.
Ou si vous aimez mieux une autre comparaison : telle bourgeoise, dont les allures font sensation entre gens de moyen ordre, ne sera plus
Visaf^es sans M.tsques
qu'une parvenue, si vous la transportez dans un salon de high life.
M"* Groizette ne sera jamais qu'une parvenue aux Français; ailleurs elle pourrait être une arrive'e.
Son talent, car il y a quelque chose en elle, ne donnera ce qu'il a en lui que le jour oii il pourra s'affranchir des contraintes qu'il s'impose pour se donner l'air comme il faut.
Au Vaudeville, au Gymnase, dans des pièces oseuses, M"^ Groizette prendrait fort probablement la note du diapason fantaisiste.
Rue de Richelieu, elle me produira toujours un peu l'effec de Théo venant chanter dans un concert de musique classique.
Ah! mademoiselle, puisque vous êtes dans le théâtre où l'on a Corneille sous la main, tâchez donc de profiter d'un des vers du poëte !
On vous a imprudemment fait monter jusqu'à un faîte où le pied vous manque.
Aspirez à en descendre. C'est le seul moyen de n'en pas tomber.
BRA'SSEUR
ES grimes s'en vont.
N'est-il pas plus commode, en effet, de jouer tout tranquillement tel qu'on est, sans avoir à se donner la peine de composer un type?
Les artistes d'autrefois se faisaient à leurs rôles, ce sont aujourd'hui leurs rôles qui doivent se faire à eux.
Ils posent complaisamment comme on pose devant l'objectif du photographe.
— Me voici, ont-ils Tair de dire, admirez-moi, et arrangez-vous pour ne rien déranger à mes tics, à mes manies, à mes verrues.
Ce qui est scrupuleusement exécuté.
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Il en résulte un théâtre d'une navrante monotonie, où l'on sait d'avance tous les effets notés pour le tempérament de chacun, où l'imprévu n'a plus de place, où les grimaces stéréotypées font croire qu'on a en face de soi des masques plutôt que des visages.
Tel n'est pas le cas de Brasseur. C'est même tout le contraire.
Non-seulement il entre toujours dans \a peau du bonhomme, mais, singulière particularité, il lui est absolument impossible de Jouer dans sa propre peau.
Quand, par hasard, il lui arrive de parler avec son vrai gosier, de gesticuler avec ses vrais bras, de montrer sa vraie figure, il est médiocre, il est banal.
On dirait un monsieur qui se sent mal à l'aise dans un habit qui n'a pas été fait à sa taille.
C'est Facteur Benoiton. Il faut qu'il soit toujours sorti... de lui-même.
Aussi, observez-le, quand on lui lit un rôle nouveau, il réfléchit profondément ; tout en prêtant l'oreille.
Que cherche-t-il?
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Des combinaisons de scènes, des effets de jeu?
Non ! vous n'y êtes pas !
La lecture finie, il s'approchera de l'auteur et lui dira d'un ton perplexe : — Quelle voix faudra-t-il me faire?
Se faire la voix est la première et la plus vive de ses préoccupations.
Il a ainsi passi successivement en revue les accents les plus divers. Il a été tour à tour :
Anglais.
Allemand.
Auvergnat.
Nègre.
Gascon...
Que sais-je?
Ce qui le désole pour le moment, c'est d'être privé d'un de ses moyens les plus infaillibles de gaieté.
Le patois alsacien où il excellait (se rappeler la Consigne est de ronfler), le patois alsacien lui est interdit. On n'a pas le cœur à rire de ce qui rappelle l'Alsace, hélas !
Brasseur, si vous le voulez, est moins un comédien qu'un clown dramatique.
Il a besoin de se désarticuler, de bondir, de . rugir, de glapir, de glou ser, de gigoter, de trépigner.
Mais trouvez-en donc beaucoup qui en feraient autant!
Il m'a été, pour mon malheur, donné de voir jouer en province des rôles de Brasseur par des doublures.
C'est hideux! Cela tombe du coup dans la pitrerie de tréteau.
Il n'en est pas ainsi de lui, et c'est là ce qui atteste son originalité supérieure.
Toutes ces contorsions, tous ces bonds, tous ces cris, tous ces trépignements restent dans la mesure qu'il faut pour faire rire des gens de goût et ne pas heurter les délicatesses d'un public comme il faut. Essayez donc de le remplacer, celui-là !
Je crains fort qu'il ne soit le dernier de l'espèce, car nulle part ailleurs je- ne vois d'héritier surgir.
Heureusement , il a encore devant lui de longues années de succès et de culbutes.
Chose singulière ! le Brasseur qui, à la scène,
Brasseur igg
rendrait des points à tons les chimpanzés de la terre, est à la ville le plus compassé et le plus méthodique des hommes.
Voyez-le descendre, vers midi, la rue Taitbout pour gagner le boulevard ; il s'avance solennel, presque majestueux.
Pas une fibre de son visage impassible ne frémit, pas un cheveu ne dépasse l'alignement de sa coiffure furieusement pommadée et méticuleusement tirée au cordeau.
Pas un poil ne compromet la splendeur chatoyante de son chapeau, auquel on dirait qu''il fait donner un coup de fer quotidien.
Toujours la loi des extrêmes qui se touchent.
Brasseur est aujourd'hui à son compte et directeur, encaissant.
II finira en jouant les financiers au naturel.
Ce sera le seul rôle pour lequel il n'ait rien emprunté à autrui.