‹ Visages sans masquesChapitre 52 sur 58 · THERESA · texte numérisé non relu

THERESA

ADis fonctionnait sur la place de l'Observatoire un saltimbanque que tout Paris a bien connu.

On l'avait surnommé l'Homme au pavé.

L'homme au pavé avait imaginé un truc pour forcer la foule à s'amasser autour de lui. Il attendait que ses voisins fussent en représentation.

Et alors, il se mettait tout à coup à pousser des hurlements féroces.

Chacun de se retourner, d'accourir.

Puis, quand le cercle était bien formé et que l'homme au pavé était sûr de bien tenir son pu-

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blic, il reprenait son ton naturel et se mettait à entamer ses tours d'adresse.

J'ai toujours pensé que Thérésa avait vu fonctionner l'homme au pavé et qu'elle avait mis en pratique son système pour arriver, elle aussi, à attirer du monde.

N'a-t-elle pas également commencé, comme lui, à pousser des hurlements qui n'avaient rien d'humain ?

N'est-ce pas (pardon de l'expression) à grands renforts de coups de gueule qu'elle a amassé les badauds?

Aujourd'hui qu'elle tient son monde, elle commence seulement à montrer ce qu'elle sait faire et à nous donner le véritable spectacle de son talent.

Je ne prétends pas que pour une artiste ce système, qui sent un peu son saltimbanque, soit d'une parfaite dignité. Mais, avant de lui adresser des reproches, n'en aurions-nous pas à nous adresser à nous-mêmes?

On ne nous sert^ en somme, que selon nos appétits.

Si nous ne nous laissions pas prendre aux

pièges grossiers, personne n'aurait envie de nous tendre ces pièges-là !

Ce qui excuse Thérésa, c'est qu'elle a en effet réussi à nous attirer. Ce qui la justifie, c'est que nous avons été ses complices.

Si elle avait débuté sans vociférations, en se contentant d'être une diseuse incomparable, il y a gros à parier que sa notoriété restreinte n'aurait jamais dépassé les quatre murailles d'un bouiboui chantant.

Encore n'est-il pas bien sûr que le patron de ce bouiboui-là ne l'aurait pas congédiée, son répertoire ne grattant pas assez le palais des consommateurs.

Thérésa, voyez-vous, c'est un symbole de notre époque.

La muse de l'argot !

Elle répond parfaitement, par ses dégingandements, à nos mœurs débraillées.

Non pas qu'elle ait jamais cultivé beaucoup la grivoiserie. C'est même un côté très-particulier de sa personnalité et de son succès* La plupart des chansons qu'elle interprétait étaient populassières, mais relativement chastes.

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Bien rarement elle a mis dans ses refrains les sous-entendus égrillards qu'affectionne Judic.

Je n'ai pas à vous tracer le portrait physique de Thérésa.

— Pour faire un canon, disait Calino, on prend un trou et l'on met du bronze autour.

Pour faire la tête de Thérésa, il semble que la nature ait pris le trou béant d'une bouche gigantesque, et qu'ensuite elle ait, un peu au hasard, semé un menton, un nez et des yeux.

Bizarrerie! Thérésa, qui était franchement laide en sa première jeunesse, devient presque jolie avec la maturité.

Sa beauté fait ce qu'on appelle au billard un effet à revenir.

De même, son talent a grandi dès qu'il a pu se dépêtrer des vulgarités voulues dont elle l'avait enveloppé.

Sous la grosse toile d'emballage on a découvert un colis précieux.

Je ne suis, du reste, pas de ceux qui singent la pruderie. J'admets toutes les morales, je tolère toujours les violences.

Ce que je reproche à Thérésa, ce n'est pas ce

qu'elle a été, c'est ce que d'autres ont voulu être pour lui ressembler.

Elle a remorqué une queue de parodistes hideuses qui n'ont copié que ses verrues, et la race de ces énervantes braillardes n'est pas près, hélas ! d'avoir poussé son dernier hoquet.

Pouah I

Mais est-ce la faute de Thérésa, en somme?

Non encore. Faisons notre medculpâ.

Si nous n'avions pas applaudi à ces bockeuses en cri majeur, elles ne se seraient pas multipliées ainsi.

Quant à Thérésa, qu'elle nous permette un bon conseil.

Elle a un réel talent, mais elle a un tempérament avant tout.

On veut peut-être trop lui faire dire aujourd'hui des sentimentalités précieuses et minaudantes.

Quand on sait préparer une soupe aux choux plantureuse, odorante et savoureuse, est-ce que ce ne serait pas une stupidité que de vouloir mettre de la vanille dedans?...

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