M^"^ PASCA
E ne sais si vous avez jamais senti ou conîpris cette impression. Mais, p^ pour moi, les talents n'ont pas seulement une valeur, ils ont une couleur.
M""* Pasca est une artiste foncée comme un tableau de maître.
A d'autres le papotage, le clinquant et le colifichet.
Elle exerce une austère domination.
Regardez ces traits faits pour la médaille. Ils portent comme l'empreinte de ce que les anciens appelaient la Fatalité.
D'autres séduisent. Elle subjugue.
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Tout d'abord les superficiels ne voient dans son jeu que du sombre, comme dans certaines toiles des grands maîtres.
Mais regardez avec des yeux intelligents. Les contours s'accusent, les lignes s'accentuent, les demi-teintes et les vigueurs se font mutuellement valoir. Celle-là n'est pas une nature pour la grosse popularité. Prudhomme aurait beau essuyer pendant dix ans les verres de sa lorgnette, il ne comprendrait pas cette personnalité étrange et comme repliée.
En revanche, les gourmets de l'art l'apprécient et la dégustent.
Certains types ne sauraient trouver de plus puissante interprète qu'elle.
Et cependant, jamais elle ne descend jusqu'au cri brutal, si fort en honneur chez quelquesunes.
Encore une raison pour que le passant ne se retourne pas.
Il y a comme cela des musiques dont le sens complet n'est pas déchiffrable à livre ouvert.
La fanfare enlève les masses. Une rêverie de Mendelssohn ne ravit que les connaisseurs.
Ce qui ne veut pas dire que je conseille à M"^ Pasca de chercher à se faire impénétrable.
Au contraire. Si j'avais un avis d'ami à lui donner, ce serait de s'éclairer et de s'éclaircir un peu.
Au théâtre l'optique obtient de saisissants effets en baissant la rampe.
Mais il faut toujours prendre garde de l'éteindre.
M''' BECAT
oitI Puisque le caprice du public veut nous imposer cette idolâtrie, c'est par cette étoile des cafés-concerts que nous finirons.
M"" Bécat relève du théâtre, puisque le théâtre a daigné un jour la relever jusqu'à lui.
Presque toutes les revues de fin d'année ont bécaté à l'envi.
C'est peut-être ^ec^.ç^e qu'il faudrait dire, pour être exact.
Si, en effet, l'original est crispant, que dire des copies? La contrefaçon du faux ! Cest le necplus ultra.
M"* Bécat, dont j'ignore les origines, a imaginé léchant de Saint-Guy.
La danse du même nom se traite dans les hospices, où elle n'excite que la commisération.
Comment se fait-il que le chant de Saint-Guy ait pu trouver des admirateurs? Comment se fait-il qu'au lieu de chercher à calmer les crises de cette jeune indisposée, par un traitement selon la formule, on prenne un plaisir cruel à l'exaspérer par des bravos qui mettent la patiente hors d'elle?
Il ne faut jamais défier ce fou de parterre français de faire des folies,
M"* Bécat, le jour où elle a créé l'épilepsie lyrique a certainement compté sur la bêtise humaine'pour lui servir de commère. Elle a gagné sa gageure.
Au premier couplet qu'elle débita de sa voix ténue, qui procure à l'oreille la douce sensation d'une vrille pénétrant dans la chair, lorsqu'au refrain elle commença ses contorsions entrecoupées de vociférations, les sifflets partirent toat seuls.
Ce fut son salut.
M"" Bécat
Il se trouva là, en effet, une demi-douzaine de gommeux en liquéfaction qui jugèrent spirituel de se mettre en travers de la manifestation.
Ils applaudirent pour se faire regarder et parce qu'ils la trouvaient bonne d'embêter les bourgeois.
Le lendemain on parla de l'échauffource. La damoiselle était lincée.
Comme mystification c'était réussi, mais à condition de durer ce que dure un poisson d'avril. Or, voilà que les années passent et que M"« Bécat reste.
Ah I bien, non ! Ce n'est plus drôle.
Au physique, la tête de M"^ Bécat, qui n'est pas dépourvue d'intelligence, est de la famille du castor. Le nez proémine pendant que le front fuit. Une paire de petits yeux animent les traits, qui, sans eux, seraient d'une insignifiance complète.
Il y a une étincelle dans ces yeux-là, et l'étincelle aurait peut-être pu mieux faire que de servir à allumer la pipe des habitués des catés-concerts.
Mais pour cela il aurait fallu étudier, chercher, se donner de la peine.
27 i Visasi^es sans Masques
Tandis que du premier coup il est à la portée de tout le monde de se fendre la bouche jusqu'aux deux oreilles, de se froncer les narines Jusqu'aux cils, de trépider sur ses jambes comme une boiteuse, de se déformer enfin en société, par des grimaces dont les ouistitis interdiraient le regard à leurs compagnes quand elles sont dans des positions intéressantes.
C'est par là que M"'' Bécat a conquis ses amateurs.
C'est aussi par là qu'elle périra, et avant peu.
Il est forcément limité le champ qu'elle arrose de ses sueurs et qu'elle foule de ses trépignements.
On commence déjà à trouver que la maladie devient chronique.
Heureusement.
A vouloir crier au-dessus du diapason de son tempérament, la chanteuse a eu tôt fait de briser le peu de voix qui lui était départi. Elle en sera bientôt à la période de l'enrouement, qui la forcera à la retraite, à moins qu'elle ne se réfugie dans l'ancien répertoire de Grassot.
Eh I mon Dieu ! il n'y a peut-être dans le cas de
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M"^ Bécat qu'une erreur de sexe. Si elle avait été homme, elle aurait pu se faire une place dans l'opérette cascadeuse.
Ses tics valent bien ceux de Lassouche, après tout.
On aurait tort, au surplus, de lui en vouloir Ce n'est pas sa faute.
C'est la faute de ceux qui l'ont encouragée par des bravos coupables. Si on avait continué à lui siffler : Casse-cou! elle aurait fait de son intelligence un autre usage.
Mais il y a toute une clientèle qui ne se régale que de ces choses absinthées et malsaines. Il y a l'alcoolisme des oreilles, dont les ravages ne sont pas moins terribles que ceux exercés par l'alcoolisme de l'estomac.
Avec cette différence que les alcooliques ordinaires n'hébètent qu'eux-mêmes, et que ceux là hébètent les autres par contagion.